Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes (page 6)

Louis Veuillot · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LE DÉLÉGUÉ.

Non sans doute.

L’AGENT.

Que servirait donc de les produire ?… À un autre.

SECOND DÉLÉGUÉ.

Nous sommes là trois cents carrossiers ; aucun de nous n’a travaillé depuis quatre mois ; plusieurs n’ont pas mangé depuis deux jours : nous avons femmes et enfans ; nous demandons de l’ouvrage.

L’AGENT.

La république n’encourage pas les industries de luxe. Les socialistes sont tous égaux.

SECOND DÉLÉGUÉ.

Quand on nous disait que nous serions tous égaux, nous entendions que nous pourrions aller tous en carrosse.

L’AGENT.

Tel est l’heureux avenir que notre glorieuse révolution réserve à l’humanité ; mais il faut d’abord détruire les classes aristocratiques, et que tout le monde apprenne à marcher à pied.

SECOND DÉLÉGUÉ.

Nous savions marcher à pied. Depuis que tout le monde marche ainsi, nous mourons de faim.

L’AGENT.

Au lieu de faire des carrosses, que ne fesiez-vous des charrettes ? Souffrez quelques privations pour expier vos fautes passées et pour mériter des jours meilleurs. À un autre.

TROISIÈME DÉLÉGUÉ.

Je représente mille ouvriers tailleurs, ayant tous marqué parmi les plus anciens et les plus zélés socialistes.

L’AGENT.

Eh bien ! vos vœux sont remplis : vous voyez enfin la république sociale !

TROISIÈME DÉLÉGUÉ.

Nous sommes menacés de ne la pas voir long-temps. Nous manquons de pain, nous, nos enfans et nos femmes.

L’AGENT.

Vous dites tous la même chose. Vous manquez tous de pain, vous avez tous des enfans et des femmes. Pourquoi avez-vous tant de femmes et tant d’enfans ? Les tailleurs sont insatiables. On a beaucoup fait pour eux.

TROISIÈME DÉLÉGUÉ.

Ils ont encore plus fait pour vous. Ce sont eux qui vous ont donné la révolution.

L’AGENT.

Alors de quoi se plaignent-ils ? Les révolutions se chargent de déshabiller un certain nombre de gens, et non pas d’habiller tout le monde. À un autre.

QUATRIÈME DÉLÉGUÉ.

Je me présente au nom de cent cinquante ex-négocians absolument ruinés et sans ressources.

L’AGENT.

Dis au nom de cent cinquante exploiteurs du peuple.

QUATRIÈME DÉLÉGUÉ.

Si nous avons exploité le peuple, il nous l’a bien rendu. Nos magasins ont été pillés, nos machines brisées ; nos débiteurs ont refusé de payer ce qu’ils nous devaient.

L’AGENT.

C’est bien fait ! Vous êtes tous criminels.

QUATRIÈME DÉLÉGUÉ.

Qu’on nous mette en prison. Nous ne demandons pas mieux.

L’AGENT.

Vous n’êtes pas dégoûtés. Vous seriez là logés et nourris à ne rien faire.

CINQUIÈME DÉLÉGUÉ, un drapeau à la main.

Voici le drapeau des mécaniciens. On l’a toujours vu sur les barricades. Nous y avons mis un crêpe, en mémoire non pas de nos camarades morts pour la république, mais de ceux qui sont morts depuis par suite de leurs misères et de leurs privations.

L’AGENT.

Ceux-là sont morts pour la république comme les autres ; vous auriez tort de les pleurer :

Mourir pour la patrie…

CINQUIÈME DÉLÉGUÉ.

Assez ! Nous demandons à exercer notre droit au travail.

L’AGENT.

Tout à l’heure vous l’exercerez.

SIXIÈME DÉLÉGUÉ, au nom de plusieurs autres.

Nous sommes les passementiers, les brodeurs, les bijoutiers, les coiffeurs.

L’AGENT.

Vous auriez dû apprendre d’autres états.

SIXIÈME DÉLÉGUÉ.

C’est possible. En attendant, nous pensons que nous devons vivre. Le droit au travail est pour nous comme pour les autres.

L’AGENT.

Sans doute ; vous l’exercerez comme les autres.

SEPTIÈME DÉLÉGUÉ.

Délégué des gens de lettres et des artistes. C’est dire assez les misères que je représente.

L’AGENT.

Quel est ton nom ?

SEPTIÈME DÉLÉGUÉ.

Je le tais. Puissé-je l’oublier !

L’AGENT.

Pourquoi ?

SEPTIÈME DÉLÉGUÉ.

Je ne voudrais pas que la postérité pût accuser la république d’avoir laissé mourir de faim un homme tel que moi. Je me nomme…

L’AGENT.

Ne me le dis pas. Si j’allais ne te point connaître, tu serais trop malheureux. Vivais-tu de ton métier ? Vous n’en viviez pas tous. Combien êtes-vous ici ?

SEPTIÈME DÉLÉGUÉ.

Écrivains, peintres, musiciens, nous sommes quinze cents. Tant bien que mal, nous nous tirions d’affaire agréablement pour le public et pour nous. Nous étions l’esprit et le délassement de la nation.

L’AGENT.

Il paraît que la nation ne tient plus tant à s’amuser, ou que vous ne l’amusez plus. Que veux-tu que la république y fasse ?

SEPTIÈME DÉLÉGUÉ.

Je voudrais que la république nous donnât du pain. Elle y est tenue par l’intérêt de sa gloire ou tout au moins par le devoir de la reconnaissance. Qui a fait plus que nous pour elle ?

L’AGENT.

Je ne vois pas en quoi la gloire de la république est intéressée à ce que vous fassiez des chansons, des romans, de la musique, des tableaux. Vous vous occupiez de tout cela pour les oisifs. Il n’y a plus d’oisifs, vous n’êtes plus bons à rien. Le peuple est sérieux et n’a nul besoin de vos petits talens. Quant à la reconnaissance, la république n’en doit à personne, et tout le monde lui doit respect, dévouement et amour. Vous causez volontiers, vous autres ; ne perdez pas de vue ce principe dans vos entretiens. La république, comme une bonne mère, va vous procurer du travail. Ne déchirez pas la main qui vous nourrit. (Élevant la voix et s’adressant à la foule.) Citoyens, la république sociale vous donne à la fois tout ce que vous pouvez désirer : du travail et du pain, un pain bien gagné par un travail utile. (Montrant l’église.) Voyez ce monument, foyer des superstitions que l’ordre nouveau vient abolir, et que plusieurs d’entre vous avaient dès long-temps ébranlées : la république vous en fait don. Un décret du consul vous le livre. Il est à vous. Détruisez-le sans respect pour l’art qui s’est efforcé de l’embellir. L’art n’est digne de respect qu’autant qu’il se respecte lui-même. En se consacrant à la superstition, il a mérité le sort de la superstition. — Si, chose impossible, une contre-révolution éclatait, que du moins elle ne retrouve pas ces bastilles de l’intelligence, d’où les préjugés, la misère et l’esclavage se sont répandus sur le monde. Ces édifices odieux vont disparaître du sol libre qu’ils ont trop long-temps souillé. Ceux même que l’on réserve temporairement pour suppléer à l’insuffisance des prisons ne resteront pas long-temps debout. Mettez-vous donc à l’œuvre. Le service que vous rendez à l’humanité sera votre première récompense, la plus douce à vos ames socialistes. — La république sait que l’ouvrier doit vivre de son travail. C’est à quoi le gouvernement a pourvu en vous abandonnant cette église. Les matériaux seront vendus par vous à votre profit. Pierre, fer, bois, tableaux, et ce que vous pourrez trouver d’objets précieux dans les sépultures, tout vous appartient. Vous vous partagerez ce bénéfice au moyen d’une répartition fraternelle. La république ne se réserve que le bronze et le plomb pour en fondre des canons et des balles. Vive la république ! (Profond silence.) Ce silence m’étonne. Ai-je affaire à des ingrats ou à des royalistes, ou à des jésuites ?

UN DÉLÉGUÉ.

C’est trop se moquer de nous.

UN AUTRE DÉLÉGUÉ.

Nous demandons du pain, on nous donne des pierres. (Murmures.)

L’AGENT.

Le travail changera ces pierres en pain.

UN DÉLÉGUÉ.

Si nous en faisons du pain, on nous le volera. La république est gouvernée par des voleurs.

UN AUTRE DÉLÉGUÉ.

Nous voulons bien démolir l’église, mais nous voulons être payés.

L’AGENT.

Et avec quoi voulez-vous qu’on vous paie ? Le trésor est vide.

UN DÉLÉGUÉ.

C’est la faute de ceux qui en tiennent la clé.

CRIS DANS LA FOULE.

À bas le gouvernement ! à bas les voleurs !

L’AGENT.

Ces cris sont séditieux. S’ils continuent, je dissous l’atelier, et je fais arrêter les coupables.

UN DÉLÉGUÉ, montant sur une borne.

À bas les voleurs, les insolens et les traîtres ! À bas les scélérats qui ont abusé le peuple, et qui, parvenus au pouvoir, ne savent plus que nous insulter, nous décimer et nous faire mourir de faim ! Citoyens, laisserons-nous encore long-temps cette vermine nous dévorer ? Pour moi, j’aime mieux la mort. (À l’agent.) Regarde-moi, et reconnais-moi, pour m’envoyer au bourreau quand tu m’auras pris ! Mais, avant de me prendre, tu goûteras du pain que la république nous donne. (Il lui lance une pierre.)

L’AGENT.

Je suis mort : feu sur ces gredîns !

(L’escorte de l’agent fait feu. Plusieurs ouvriers tombent. Les autres se précipitent sur les soldats, les désarment et les chassent. L’agent est lapidé et pendu.)

UN DÉLÉGUÉ.

Barricadons-nous. Puisque nous ne pouvons vivre en travaillant, mourons du moins en combattant. Allons chercher la liberté jusque dans la tombe.

III. Une Ferme.

On entend des cris et des pleurs dans la maison. La porte s’ouvre, des femmes éplorées sortent, traînant des enfans. Un homme de quarante ans les suit bientôt, pâle, les vêtemens déchirés. Il soutient un vieillard presque mourant. Un jeune garçon l’accompagne. Plusieurs paysans paraissent aux fenêtres, tenant des bouteilles et des verres.

UN PAYSAN, à la fenêtre.

Bon voyage, les Gervais ! Votre petit vin est gentil. Tranquillisez-vous, on soignera les vignes.

JEANNE GERVAIS.

Voleurs ! craignez le bon Dieu !

GERVAIS.

Silence, Jeanne ! que ces brigands n’entendent pas nos plaintes.

SECOND PAYSAN.

Le bon Dieu ! il n’y en a plus de bon Dieu, la Gervaise ! Supprimé par décret de la république sociale.

PREMIER PAYSAN.

Le bon Dieu, c’est le soleil. Celui-là est juste. Il n’en donne pas aux uns plus qu’aux autres. Il luira sur tes champs, maintenant qu’ils sont à nous, comme lorsqu’ils étaient à toi.

SECOND PAYSAN.

Dis donc, la Gervaise, demande au père Gervais ce qu’il en pense du bon Dieu. Si tu ne sais pas pourquoi l’église que nous venons de démolir était neuve, il le sait, lui !

PREMIER PAYSAN.

Pardine ! il avait démoli l’autre. Va dans son toit à porcs, tu trouveras encore les marbres de l’autel. (Les femmes baissent la tête en pleurant.)

GERVAIS, bas.

Que n’ai-je mon fusil !

SECOND PAYSAN.

Et la ferme, à qui était-elle ? Aux moines. Combien lui a-t-elle coûté ? Ce qu’elle nous coûte.

PREMIER PAYSAN.

Nous partageons en frères. Il avait pris tout pour lui seul.

LE VIEUX GERVAIS.

J’ai payé la terre, mais je n’avais pas payé le crime ; maintenant, je le paie. Vous paierez le vôtre, et bientôt. (À son fils.) Gervais, mène-moi là-bas, sur ce fumier.

GERVAIS.

Pourquoi, mon père ?

LE VIEUX GERVAIS.

C’est là que le prieur est mort, âgé comme je le suis. Moi, je riais à cette fenêtre, la bouteille en main ; lui, râlait sur ce fumier. Il me dit que j’y viendrais à mon tour. Conduis-moi.

GERVAIS.

Non, mon père.

LE VIEUX GERVAIS.

J’irai donc tout seul. (Il se dirige en chancelant vers le fumier, l’atteint, tombe et meurt, la main tendue vers la maison. Les fenêtres se ferment.)

GERVAIS, à son enfant.

Écoute, garçon. Tu vois, ils ont tué ton grand-père, ils prennent ma maison, qui devait t’appartenir. Nous étions les plus aisés de la commune ; nous voici à la besace. Je vais emmener les femmes. Toi, tu resteras ; tu te cacheras par là dans les halliers, et tu reviendras à la nuit. Ils seront encore à boire notre vin. Tu attendras qu’ils soient soûls tous ; tu rentreras alors. Sans faire semblant de rien, tu fermeras à clé toutes les portes et puis tu iras dans la grange, au grenier, dans l’écurie, dans l’étable…

LE PETIT GERVAIS.

Et je mettrai le feu, pas vrai ?… Oui, père,… et je le mettrai aussi aux meules sous le vent, et j’ouvrirai aussi l’écluse pour qu’il n’y ait pas d’eau, et je couperai la corde du puits, et je lâcherai les chiens sur ceux qui pourraient s’ensauver. Et si tu veux m’attendre aux quatre ormes, je t’apporterai bien ton fusil, va, pour tuer les gens de Bromeil, lorsqu’ils viendront avec leur pompe.

IV. Dans l’ouest. — Un village.

Benoît et sa femme sont assis sur un banc, au seuil de leur maison. Le mur est tapissé d’une vigne et d’un églantier en fleurs. Quatre heures sonnent au clocher.

BENOÎT.

Allons, femme, voici l’heure. Nos hommes vont se réunir ici pour se rendre à l’église, où nous vous laisserons. Va chercher le petit, que je l’embrasse encore une fois.

MARGUERITE.

Cher ami !… (Elle pleure.)

BENOIT.

Je n’ai pas déjà le cœur si gai ; ne m’attendris point. Nos hommes m’ont pris pour chef, je dois leur donner l’exemple, ici comme au feu. (Marguerite l’embrasse et sanglote.) Ma pauvre femme, regarde sur ma poitrine, là où tu poses ton front, cette croix que tu as brodée ; c’est la croix du Rédempteur. Il était innocent, il a donné sa vie pour sauver des coupables. Nous ne sommes pas innocens, nous, et nous n’exposons nos jours que pour nous sauver nous-mêmes.

MARGUERITE.

Cette guerre ne finira donc pas ? Tu as été blessé déjà, tu as rempli ton devoir.

BENOIT.

J’aurai rempli mon devoir quand je serai dans l’impossibilité de combattre, ou quand le pays sera délivré. Veux-tu que je laisse les autres se sacrifier pour moi ? Tous ils nous défendent comme je les défends. Si nous ne prenions pas les armes, nos villages seraient envahis, nos églises dépouillées, nos prêtres massacrés. Celui qui souffrirait cela serait-il un chrétien et un homme ?

MARGUERITE.

Oui, Benoit, tu as raison ; mais je suis bien malheureuse.

BENOIT.

Tu le deviendrais davantage, si, n’écoutant que ta douleur, tu murmurais trop contre les épreuves que Dieu nous envoie. Assure-toi sa miséricorde par ta résignation. Fais comme le petit lorsqu’il nous voit fâchés. Il s’avance tout doucement et nous baise la main. Quelle colère pourrait tenir contre sa soumission ?

MARGUERITE.

Pauvre petit ! reverra-t-il son père ?

BENOIT.

Fais-lui connaître son père qui est au ciel ; celui-là ne lui manquera jamais, et lui tiendra compte de mon sacrifice. Dès que l’enfant pourra comprendre, tu lui diras : Petit, ton père est mort en brave homme pour son Dieu. Ne lui dis que cela ; le reste n’en vaut pas la peine.

MARGUERITE.

Hélas ! tu ne seras plus là !

BENOIT.

Mais il n’est pas dit que je mourrai. À la guerre comme ailleurs Dieu nous protège, et il n’y a jamais que sa très sainte volonté qui s’accomplit. Pense à l’éternité, ma Marguerite, où nous serons pour jamais réunis loin des misères de ce bas-monde. Sans doute, tu ne croyais pas avoir épousé un soldat, et c’est dur de penser qu’un paisible laboureur est exposé à périr d’un coup de sabre ou d’un boulet ; mais quoi ! pour n’être pas soldat, en étais-je moins mortel ? Quand nous nous sommes mariés, mes jours étaient comptés comme aujourd’hui. Nous savions que les draps bénis du jour des noces nous serviraient un jour de linceuls. Courage, courage, espérance et courage !

MARGUERITE.

On dirait que tu vas à une fête… Si je connaissais moins ton amitié pour nous, je te croirais heureux.

BENOÎT.

Je le suis. Depuis qu’il a coulé pour Dieu, mon sang n’est plus le même dans mes veines ; il a comme une envie de se répandre. Au milieu de mes afflictions, j’éprouve un bonheur qui m’étonne. Loin de l’enfant, loin de toi, toujours en présence de la mort, mon cœur (qui me l’aurait dit ?), mon cœur plein de vous tressaille de joie, pensant que Dieu me regarde et qu’il sait que je suis là pour sa cause. Alors je ne sens plus ni fatigue ni tristesse. Je m’avancerai vers la mitraille du même pas et du même cœur que je faisais deux lieues après une journée de travail pour te voir un instant dans la maison de ton père. Quelle inquiétude puis-je garder ? Dieu n’a pas coutume d’abandonner la veuve et l’orphelin… Ce pauvre enfant ! va le chercher… Tu feras bien attention de ne pas troubler le sommeil de mon père. (Marguerite rentre dans la maison. Benoît la rappelle.) Cependant, Marguerite, si l’enfant dort… Non, va. S’il dort, tu l’éveilleras. Il faut que je l’embrasse ! (Seul.) Nous aurons beau temps. Nos révolutions ne troublent rien là-haut… Les insensés ne croient plus en Dieu, parce qu’il leur donne du soleil et des fruits tandis qu’ils blasphèment. Je vous bénis, mon Dieu, de m’avoir appris que vous êtes le créateur et le dispensateur équitable de toutes choses. Ceux qui l’ignorent souffrent comme nous, mais ils n’ont ni la consolation de l’espérance, ni la joie du repentir, ni le bonheur du sacrifice… (Il prend son fusil, appuyé sur la muraille, et cueille une fleur de l’églantier.) J’ai planté cet églantier le jour de mon mariage ; il m’a donné moins de fleurs que Marguerite ne m’a donné de jours heureux. Adieu l’églantier, et la vigne, et l’enfant, et l’épouse ! Adieu, s’il le faut, pour jamais ! Vous n’étiez pas à moi, chers trésors. Vous ne m’étiez que prêtés, comme la vie, et je ne dispute point contre l’unique possesseur sur le jour où il lui plaira de tout reprendre. (Marguerite reparaît tenant un bel enfant. Benoît prend l’enfant, le presse sur son cœur, et l’élève ensuite vers le ciel.) Grand Dieu ! ils s’empareraient de mon enfant, ils l’instruiraient à mépriser tes lois saintes, à se jouer de la vie de ses frères, à rire du sang versé !… Non, Dieu juste, tu ne le souffriras point ! Garde mon fils, ravis-leur cette proie, et si ce n’est pas assez de mon sang pour sauver son ame, prends encore le sien…

MARGUERITE.

Que dis-tu ? (Elle reprend l’enfant.)

BENOÎT.

Je dis qu’il n’y a qu’un malheur en ce monde, c’est d’offenser Dieu ; je dis qu’il vaut mieux que notre enfant et nous-mêmes nous vivions soumis à toutes les misères et nous mourions dans toutes les tortures, plutôt que de n’être pas chrétiens. Femme, écoute-moi, c’est mon dernier vœu peut-être, et mon testament de mort. Si nous étions vaincus, si vous entendiez dire que les socialistes vont arriver, ouvre la Fleur des Saints, songe à moi, songe à l’éternité, et lis la vie de sainte Apollonia et celle de saint Cyr. Tu sauras ce que tu dois faire et ce qu’espèrent de toi ma confiance et mon amour (Un vieillard paraît au seuil de la maison.) Mon père !…

LE VIEILLARD.

Pars sans crainte. Toutes les armes et tous les cœurs ne s’éloigneront pas du village avec vous. Les socialistes, s’ils viennent, trouveront ici plus de ruines que de maisons et plus de cadavres que d’habitans. Vainqueurs, ils ne nous auront pas encore vaincus. Ils pourront faire tomber nos têtes, elles ne se courberont jamais sous leurs lois infâmes, elles ne s’inclineront que pour laisser l’ame et le sang jaillir ensemble vers le ciel. Va combattre, va mourir. Ton père a combattu, ton grand-père et tes oncles sont morts, et ta mère a mis sur ton berceau une croix faite des épis et des fleurs cueillis dans les champs où je les ai ensevelis. Tu es du sang des saints. Vivant ou mort, tu entendras le cri de triomphe des saints. Une voix qui remue le cœur plus délicieusement que le sourire de l’épouse et la première parole du premier-né retentira du faîte des cieux aux entrailles de la terre. Elle dira : Victoire à Dieu !

(Les paysans, qui se sont rassemblés pendant que le vieillard parlait et qui l’ont écouté en silence, crient d’une seule voix : Victoire à Dieu !)

LE CURÉ.

Mes enfans, M. le vicaire n’est pas assez remis de sa blessure pour pouvoir partir avec vous. C’est moi qui le remplacerai. Partons. Je suis vieux, mais vous êtes robustes, et, quand la marche sera trop longue, j’en trouverai toujours un parmi vous pour me donner le bras…

V. Le cabinet du consul.

LE CONSUL.

Eh bien ! quelles nouvelles ?

LE SECRÉTAIRE.

Assez bonnes. On a tué quelques centaines d’individus et fait sauter trois maisons. L’insurrection ne tient plus que dans un seul quartier.

LE CONSUL.

Mais enfin, que veulent-ils ?

LE SECRÉTAIRE.

Ce qu’il y a de plus impossible à leur donner : du pain.

LE CONSUL.

A-t-on saisi quelques papiers ?

LE SECRÉTAIRE.

Probablement ; mais le préfet de police voudra-t-il nous les montrer ? Je ne suis pas sûr de lui.

LE CONSUL.

Ni moi. Je suis entouré de traîtres.

LE SECRÉTAIRE.

Il faut prendre garde au ministre de l’intérieur.

LE CONSUL.

Pas plus à lui qu’à ses collègues. Ils conspirent presque tous, chacun pour le compte des autres et pour le sien en particulier. Des gredins que j’ai tirés de la crotte, et dont les plus capables n’auraient pas été jugés dignes, il y a quelques mois, de devenir commis à quinze cents francs.

LE SECRÉTAIRE.

Heureusement, le Vengeur reste fidèle.

LE CONSUL.

C’est celui que je crains le plus. Il a la force en main. Tout en me servant, il évite de se compromettre ; j’ignore ce qu’il veut, et il est capable de tout.

LE SECRÉTAIRE.

Si tu le crains, il faut le faire juger… par surprise.

LE CONSUL.

Ces moyens me répugnent… Et puis, comment le saisir au milieu des bandits qui l’entourent et qu’il a fanatisés ? Mettre la main sur lui, ici, personne ne le voudrait ou ne l’oserait. Il est l’idole de mes propres gardes.

LE SECRÉTAIRE.

Veux-tu que je tâte Galuchet ?

LE CONSUL.

Non. Si le Vengeur concevait un soupçon, il n’aurait pas mes scrupules. Que ferais-je d’ailleurs sans lui ? Tous les jours le sang coule dans la ville ; il coulerait bien davantage, il coulerait par torrens, et m’emporterait en quelques heures, si cet homme de fer n’était plus là.

LE SECRÉTAIRE.

En attendant, il faut en passer par tous ses caprices. Que de choses funestes et absurdes il t’a imposées ! On t’appelle le dictateur, c’est lui qui l’est.

LE CONSUL.

Ne me le dis pas, je le sais trop. Je n’évite de plus grandes atrocités qu’en lui cédant.

LE SECRÉTAIRE.

À force de céder, nous serons pendus. À ta place, ou je brusquerais la partie, ou, ma foi, je décamperais.

LE CONSUL.

À ma place, tu aurais d’autres pensées. Il se passe en moi des choses étranges. Je m’attache à ce pouvoir qui n’est qu’un esclavage ignominieux ; j’ai pitié de ce peuple insensé qui déjà me hait et qui peut, à la première occasion, me traîner mort, avec des cris de joie, dans les rues. Je voudrais lui rendre la paix, je voudrais l’empêcher de se déchirer lui-même, je voudrais lui donner du pain. Depuis que j’ai tant de vies humaines entre les mains, le sentiment de la responsabilité pèse sur moi d’un poids qui m’écrase.

LE SECRÉTAIRE.

Tu m’étonnes.

LE CONSUL.

Moi-même j’ai peine à me comprendre. D’où me viennent ces angoisses que je n’avais pas prévues et que d’autres ne connaissent pas ? Si ce que j’ai fait était mal, pourquoi n’en ai-je rien senti ? Et s’il n’y a ni mal ni bien, si je n’ai eu que des volontés légitimes auxquelles j’ai légitimement obéi, pourquoi ce trouble dans mon cœur ? Mon énergie révolutionnaire s’est éteinte. Je ne puis voir ces destructions sans raison et sans but que mon ame ne soit torturée de remords. Non, je n’étais pas né pour de telles œuvres.

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