Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes (page 7)
LE SECRÉTAIRE.
Permets-moi de te dire que tu t’en aperçois un peu tard.
LE CONSUL.
Hélas !… Mais tu as raison, et ce que je peux faire de mieux est de ne point perdre mon temps à me plaindre. Que dit-on dans les quartiers riches ?
LE SECRÉTAIRE.
On y meurt de faim en silence. On y souffre toutes les avanies avec une résignation inconcevable et stupide. Le désarmement est à peu près terminé. Selon ton désir, j’ai tâché qu’il ne fût pas très rigoureux.
LE CONSUL.
Les bourgeois ne parlent point de moi ?
LE SECRÉTAIRE.
Les plus intelligens ne te sont pas hostiles. Si nous pouvons gagner du temps, nous parviendrons à les travailler en ta faveur. (Il rit.) Je ne puis m’empêcher de rire quand je pense que ces braves gens, qui ont lâché le dernier roi et successivement tous les modérés, finiront par descendre dans la rue pour te défendre.
LE CONSUL.
Je suis la dernière espérance de l’ordre.
LE SECRÉTAIRE.
Ma foi, à mon avis, ni l’ordre ni la liberté n’ont plus d’espérance depuis long-temps. Tout est flambé. Le gouvernement est impossible avec des imbéciles qui ne savent ce qu’ils veulent, et des coquins qui ne veulent que le mal. Si les bourgeois te soutiennent un jour, ils t’abandonneront le lendemain, comme ils ont abandonné les autres. Et puis, même soutenu d’eux et eux d’accord, que feras-tu ? où iras-tu ? La voie est bouchée de toutes parts. On trouve partout à faire des choses à la fois indispensables et impossibles. Ne sens-tu pas l’absence d’un outil universel, d’une force supérieure et indéfinie, sans quoi tout manque ? Quel est cet outil, quelle est cette force qui rend les peuples gouvernables ? Nous ne pouvons nous en passer, et nous ne savons où la prendre ; nous ne savons pas même très bien quelle elle est.
LE CONSUL.
Il se pourrait que ce fût la religion.
LE SECRÉTAIRE.
Peut-être. En tout cas, si ce n’est pas la religion, c’est la vie.
LE CONSUL.
Valentin de Lavaur est plus heureux que moi. La discipline règne dans son camp, et le peuple qu’il a insurgé contre nous le bénit.
LE SECRÉTAIRE.
C’est là qu’est le dernier espoir de l’ordre ; mais cet espoir sera bientôt écrasé par nous-mêmes. Il ne trouvera pas, au siècle où nous sommes, assez de chrétiens pour résister aux légions de démons qui se lèvent de toutes parts.
LE CONSUL.
Cette malheureuse société est vouée à la destruction.
LE SECRÉTAIRE.
Came fait bien cet effet-là. Et, franchement, nous pourrons nous vanter de n’y avoir pas nui ; mais nous paierons notre part du dégât. (Entre un officier.)
L’OFFICIER.
Citoyen consul, j’ai vu défaire la dernière barricade.
LE CONSUL.
A-t-on des prisonniers ?
L’OFFICIER.
Quelques douzaines.
LE CONSUL.
Ils seront transportés.
LE SECRÉTAIRE.
Où ? Les moyens de transport sont rares, les pontons regorgent.
LE CONSUL.
Qu’on les emprisonne.
LE SECRÉTAIRE.
Les prisons sont pleines… Pour quelques douzaines de pauvres diables, tu peux bien les mettre en liberté.
LE CONSUL.
Soit. Écris.
L’OFFICIER.
Citoyen secrétaire, ce n’est pas la peine d’user ton encre. Les prisonniers seront placés ce soir et tranquilles, vu que le général Galuchet les a fait fusiller.
LE CONSUL.
Comment !
L’OFFICIER.
Comment ? Comme ça donc. Je te trouve coulant, toi, pour des canailles de rebelles qui ont fait feu sur nous.
LE SECRÉTAIRE, tirant un pistolet de sa poche.
Tu insultes le consul. Si je n’avais pas des égards pour ton général, je te brûlerais la cervelle. (Il sonne, deux gardes paraissent.) Mettez cet homme au cachot.
L’OFFICIER.
En voilà de la liberté ! Tas d’avocats ! (On l’emmène.)
LE CONSUL.
Quelle vie ! quelles scènes ! Cette exécution animera le peuple contre moi. Galuchet n’aurait pas pris sur lui de l’ordonner. C’est un trait du Vengeur.
LE SECRÉTAIRE.
Les bourgeois t’en sauront gré ; ils aiment la force.
LE CONSUL.
Combien a-t-il fait fusiller de ces malheureux ?
LE SECRÉTAIRE.
Bah ! un demi-cent !
LE CONSUL.
Je ne puis m’habituer à ce mépris de la vie humaine. Qui aurait cru à tant de férocité dans un peuple naguère si paisible ?
LE SECRÉTAIRE.
Tu me rappelles une phrase que j’ai lue dans le vieux Bonald, du temps que je rédigeais des journaux conservateurs. « Nul peuple, dit-il, n’est plus près d’avoir des mœurs féroces que celui qui a des mœurs voluptueuses. » Il est très fort, ce Donald. Auprès de lui, tous les publicistes révolutionnaires ne sont que des crétins ; … mais voilà justement leur mérite.
UN HUISSIER.
Citoyen consul, les ministres t’attendent.
LE SECRÉTAIRE.
Donne-moi congé pour quelques heures.
LE CONSUL.
Où vas-tu ? J’ai constamment besoin de toi ; il faut au moins que je sache où te prendre.
LE SECRÉTAIRE.
Je vais tenir conseil aussi. J’ai mon avis à donner sur un costume de première danseuse.
LE CONSUL.
Heureux drôle ! ce sont là tes soucis, à toi.
LE SECRÉTAIRE.
Ne m’en blâme pas. Les danseuses m’empêchent de conspirer. Trouve autre chose qui puisse attacher à la révolution sociale un homme qui a lu les pères de l’église.
VI. La salle du conseil.
LE CONSUL.
Citoyens, l’insurrection est complètement vaincue. C’est la huitième dont la république sociale triomphe depuis son glorieux avénement.
LE MINISTRE DE l’INTÉRIEUR.
C’est la douzième.
LE CONSUL.
Douze victoires en quatre mois ! Ce fait prouve avec quelle énergie le gouvernement que nous avons fondé saura se défendre contre les factions. Il prouve aussi l’assentiment que nous trouvons dans le pays, puisque, toujours attaqués par les ennemis éternels de toute liberté, nous sommes toujours vainqueurs. Cette fois, la victoire a coûté peu. Tout en usant d’une juste sévérité, le général Galuchet a su ne pas multiplier les victimes.
LE MINISTRE DU PROGRÈS.
Il en a fusillé cent.
LE MINISTRE DE l’INTÉRIEUR.
Il en a laissé échapper beaucoup.
LE CONSUL.
Je ne lui reproche ni sa rigueur, ni son humanité. Une leçon était nécessaire, il l’a donnée ; elle sera profitable. Que les factieux de toute couleur soient exterminés ou terrifiés : le règne de l’idée est à ce prix.
LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.
C’est sur le sang que l’on fonde. Sachons nous élever à la hauteur de la mission sociale, sacredié !
LE MINISTRE DU PROGRÈS.
Je demande formellement qu’on ne s’occupe pas tant de tuer et un peu plus de civiliser. Nous nous traînons dans les vieilles ornières, nous ne développons que la crainte, il faut développer l’amour. Cela est certain, cela est évident, car…
LE CONSUL.
N’interromps pas l’ordre des délibérations. Tu parleras à ton tour.
LE MINISTRE DU PROGRÈS.
On ne me laisse pas parler. Le ministre du progrès, qui devrait en quelque sorte diriger les délibérations du conseil, n’a jamais la parole qu’à l’heure de lever la séance. Le peuple murmure et demande ce que je fais.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Dis-lui que tu fais l’amour.
LE MINISTRE DU PROGRÈS.
Mauvais plaisant !
LE CONSUL.
Silence ! Le ministre de l’intérieur me proposera les mesures nécessaires pour fortifier l’état de siège et assurer la tranquillité publique. Le ministre des affaires étrangères a la parole sur la situation de son département.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Citoyens, nous n’avons d’envoyés qu’auprès des gouvernemens insurrectionnels. Ils n’ont pas tous été bien reçus. Leurs sentimens sont parfaits, mais en général ils manquent de capacité ou de prudence. Plusieurs ignorent la langue du pays où ils sont en mission ; ceux qui savent la langue prêchent des doctrines trop avancées. Un seul se montrait plein de talent et de prudence, c’est l’habile Filowski, dont vous connaissez tous les services démocratiques. Malheureusement, la passion du jeu l’emporte…
LE CONSUL.
Eh bien ?
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Il a eu des malheurs.
LE CONSUL.
Il a beaucoup perdu ?
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Non, il a beaucoup gagné. On nous le renvoie.
LE MINISTRE DE LA MARINE.
Calomnie ! Filowski est mon vieux camarade. Je réponds de lui comme de moi-même.
LE CONSUL, à part.
Belle caution ! — Le citoyen Filowski sera réprimandé, — et je l’emploierai ailleurs.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Le personnel diplomatique exige de grandes réformes ou de grandes mutations. On l’a choisi parmi les écrivains et les orateurs, et il est excessivement ignorant. En outre, ses mœurs ne répondent guère à ce qu’on attend de l’austérité républicaine.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Veux-tu qu’ils aillent à confesse ?
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Ils compromettent ailleurs les secrets de la république.
LE CONSUL.
J’aviserai.
LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Prends garde aux intrigans.
LE CONSUL.
La parole est au ministre de la marine.
LE MINISTRE DE LA MARINE.
Je n’ai rien de bien important à communiquer. Le vieil amiral Guillaume, convaincu d’incivisme, a été exécuté par jugement de la nouvelle commission martiale instituée pour épurer les cadres de la marine. Deux vice-amiraux, trois capitaines de vaisseau et plusieurs autres ci-devant officiers sont poursuivis pour le même crime. La commission fonctionne avec énergie et activité. Les nouveaux officiers, élus par leurs camarades, font preuve d’une ardeur républicaine qui ne laisse rien à désirer. Cependant l’esprit d’insurrection continue de se manifester à bord de plusieurs bâtimens. Je propose d’y envoyer des détachemens de la force ouvrière…
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
On parle d’un sinistre ?
LE MINISTRE DE LA MARINE.
Oui ; le citoyen Cancro, qui s’est montré si dévoué à la cause sociale sous l’ex-tyrannie, a éprouvé un malheur. Rentrant au port après une petite excursion sur les côtes, il a perdu son bâtiment. Néanmoins la capacité de Cancro est incontestable comme son civisme. Je le connais. Il a été mon collaborateur au Brûlot. Il doit son grade au suffrage universel.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Il a tout de même perdu son navire. Je demande que Cancro soit mis en jugement.
LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Je demande que le ministre des affaires étrangères, qui se fait ici l’accusateur des meilleurs citoyens, et qui ne prend plus la peine de déguiser ses tendances modérantistes, soit lui-même décrété d’accusation.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Que mes collègues me délivrent de leur compagnie ! J’aime mieux servir la république dans ses bagnes que dans ses conseils.
(Plusieurs ministres se lèvent avec impétuosité et interpellent le ministre des affaires étrangères en lui montrant le poing. D’autres s’interposent.)
LE CONSUL.
Du calme, au nom de la patrie ! La parole est au ministre de la guerre.
LE MINISTRE DE LA GUERRE.
Citoyens, je ne vous dirai pas que ça va chez nous comme sur des roulettes, mais ça va comme sur l’eau ; autrement dit pas trop bien, pour être franc et sincère, suivant la devise du troupier. Nous abattons tous les jours la graine d’épinards et nous en faisons pousser d’autre à vue d’œil. Si c’est bon, c’est mauvais aussi. C’est bon pour la liberté et l’égalité et pour ceux qui victimaient le soldat ; c’est mauvais pour la discipline ; pas moyen de se dissimuler la chose. Voilà un sergent, un caporal, un soldat, qui passent d’emblée capitaine, lieutenant, chef de bataillon ; ils sont satisfaits, ceux-là, c’est-à-dire tout juste. Ils demandent encore pourquoi ils ne sont pas colonels ou officiers-généraux ; mais, clampins, il n’y en a pas pour tout le monde ! Qu’est-ce que cela leur fait ? Il y en a, ils en veulent. Et comme c’est le gouvernement qui choisit pour les hauts grades, tous mes propres à rien se mettent à invectiver, disant que le ministre fait des passe-droit. Et le soldat, vous croyez qu’il est content d’avoir nommé ses chefs ? Oui, dans le moment, ça le flatte, vu que les postulans font des extra pour s’agglomérer les suffrages ; mais le lendemain, va te promener ! il ne les respecte plus, il les méprise. Les régimens se détériorent simultanément ; ça devient pire qu’une garde nationale. Pour la désertion, je n’ose en parler. Il y a des compagnies qui fondent en un jour, des bataillons entiers qui disparaissent. Une si belle armée ! Je leur envoie des proclamations tous les jours. Je ne veux pas vous lire les chansons qu’ils m’adressent en réponse sur l’air : Va-t’en voir s’ils viennent. Les lettres de leurs parens sont encore une grande cause de désertion. Les unes disent : Viens défendre notre champ ; les autres : Viens prendre le champ du voisin. Ils partent deux ensemble pour se flanquer des coups de fusil quand ils arriveront. Voulez-vous conserver l’armée ? défendez au soldat de correspondre avec sa famille ; mais ça ne s’arrangera guère avec la déclaration des droits de l’homme. — Autre misère. Le soldat n’est pas payé. Ce n’est rien encore : il n’est pas nourri. Le service des subsistances n’était déjà pas fameux, il a été démantibulé. Les anciens riz-pain-sel étaient des renards, ceux qui les ont remplacés sont des vampires. Je ne conteste pas leurs vertus civiques : presque tous président plus ou moins un club ; mais je défie qu’on trouve leurs pareils, même à la Plata. J’ai beau les surveiller ; plus j’évente leurs frimes, plus ils les multiplient. Ils échappent aux châtimens, et nous n’échappons pas à leurs poisons. L’armée ne consomme plus que des viandes gâtées, des vins falsifiés, des farines avariées. Ces Israélites-là nous fournissent des souliers d’amadou et des habits de toile d’araignée. Il y a des régimens dont la moitié est à l’hôpital, où de soi-disant médicamens, préparés par d’autres gueux, les achèvent. Je me mange les sens de voir tant de voleries et de n’y pouvoir rien du tout. Toutes les nuits, j’entends mes camarades qui me disent que je perds l’armée et que je les fais mourir. J’en ai assez, j’en ai trop… Citoyen consul, après y avoir bien réfléchi, je te donne ma démission. Tu t’es trompé, et moi aussi, quand nous avons cru qu’un sergent pouvait être ministre de la guerre. Pour ce poste-là, il faut une autorité, une expérience et des connaissances que je n’ai pas. On a beau faire, un briquet ne se change en épée que sur le champ de bataille et avec le temps. Tu le tremperais cent fois dans l’urne électorale, que ce serait toujours un briquet. Donne la croix au soldat qui prend un drapeau, donne un grade à l’officier qui fait une action d’éclat et qui sait bien sa théorie, ne donne le ministère qu’au vieux guerrier qui t’a donné des victoires et qui a long-temps manié le commandement. Et, quant aux pékins qui prétendent qu’on fait des officiers et des généraux comme on fait des représentans du peuple, donne-leur un logement aux petites-maisons, car ils perdront l’armée et la patrie.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Le ministre de la guerre vient d’outrager grossièrement le suffrage universel. Je proteste.
PLUSIEURS AUTRES.
Moi aussi !
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
(Il secoue le ministre du progrès, qui est endormi.) Réveille-toi et proteste.
LE MINISTRE DU PROGRÈS.
Je proteste… Contre quoi ?
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Contre le ministre de la guerre.
LE MINISTRE DU PROGRÈS.
Certainement ; il faut abolir la guerre et développer l’amour. (Il se rendort.)
LE CONSUL.
J’honore la franchise du ministre de la guerre… et j’accepte sa démission.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Il faut nommer Galuchet.
LE MINISTRE DE LA GUERRE.
Galuchet ? Citoyen consul, tu trouveras mieux au bagne.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Vas-y remplacer ton successeur.
LE MINISTRE DE LA GUERRE.
J’abdique aussi le grade de général que je n’ai point gagné, et je me retire simple soldat.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Homme de cœur !
LE MINISTRE DE LA MARINE.
Imbécile !
LE MINISTRE DE LA GUERRE.
Je perçois des murmures inconsistans et des paroles plus qu’osées. Certains qui n’entendent pas mieux leur besogne que je n’entendais la mienne m’inculpent de mauvais citoyen et d’imbécile, parce que je m’en vais. Je les réciproque de cambusiers, parce qu’ils restent. Leur opinion sur moi m’est inférieure ; si la mienne sur eux ne leur va pas, je la mets dans le fourreau de mon sabre, qu’ils viennent la retirer ! (Il sort lentement.)
VII.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE, au consul.
Fais-le arrêter.
LE CONSUL.
Va l’arrêter toi-même. La parole est au ministre des travaux publics.
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Citoyens, un décret rendu sur ma proposition a ordonné la démolition et la vente des matériaux des ex-églises. Ces démolitions nationales marchent fort bien. Dans les campagnes révolutionnaires et éclairées, tout est à peu près fini. Les paysans, devançant le décret, ont démoli leurs églises et s’en sont partagé les débris. Mainte masure deviendra une jolie maisonnette, maint rétrograde deviendra bon socialiste, mainte commune sera régénérée par cette opération hautement philosophique. En l’ordonnant, vous avez bien mérité de la civilisation et de l’humanité.
LE CONSUL.
Après ?
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
J’ai le regret d’ajouter que les autres travaux languissent, par suite soit du manque de fonds, soit du refus des ouvriers. Nous n’avons pu rétablir encore les chemins de fer, les ponts et les routes, coupés par divers motifs depuis la révolution. Les lignes restées intactes ne fonctionnent plus ou ne fonctionneront pas long-temps, à cause de la rareté du charbon qui n’arrive plus, de l’épuisement des machines qu’on ne répare plus, et principalement à cause du petit nombre des voyageurs. Le mouvement se ralentit de jour en jour, les transactions sont suspendues. Il faudrait ranimer l’industrie.
LE CONSUL.
Que proposes-tu pour la ranimer ? Voilà ce que tu aurais dû dire d’abord.
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Je me suis entendu avec le ministre du commerce et le ministre du progrès.
(Le ministre de l’instruction publique secoue le ministre du progrès.)
LE MINISTRE DU PROGRÈS, s’éveillant.
Hein !
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Le moyen que la science sociale indiquait et que nous avons employé n’a pas réussi. Nous avons fait arrêter, juger et exécuter plusieurs manufacturiers, et nous avons remis à des associations ouvrières leurs établissemens, qui ont été déclarés propriétés nationales.
LE CONSUL.
Eh bien ?
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Eh bien ! les ouvriers ont eu de la peine à s’entendre. Après de longs chômages, consacrés à faire les élections, ils sont parvenus cependant à se donner des chefs. Ils ont choisi en général les plus éloquens et les plus patriotes ; cependant ceux-ci n’ont pas su se faire obéir. Le chômage a continué. Les mauvaises têtes venaient fumer leur pipe autour du poteau sur lequel on lisait : Celui qui ne travaille pas est un voleur. Dans quelques manufactures, les chefs ayant déployé de l’énergie, les mécontens ne se sont pas bornés à les révoquer. Croyant pouvoir les juger parce qu’ils les avaient élus, ils ont formé entre eux un tribunal et les ont condamnés à mort…
LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Comme aristocrates.
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
N’importe à quel titre, c’était toujours une illégalité. Ces sentences ont reçu leur exécution. Elles ont répandu l’indignation et la terreur parmi les bons ouvriers et porté au comble l’audace des mauvais…
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Cette expression est anti-républicaine : il n’y a pas de mauvais ouvriers. Respectez le peuple.
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Je retire l’expression, si elle peut blesser un sentiment que j’honore et que je partage… Pour finir, la discorde s’est glissée dans les ateliers à propos du travail, à propos des comptes, à propos de tout. Un grand nombre d’excellens travailleurs se sont expatriés ; l’anarchie est arrivée à un tel excès parmi les autres, qu’ils nous ont demandé eux-mêmes des chefs pour régir les usines et diriger les travaux. Ces chefs, demandés avec instance, ont été mal reçus.
LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Ils n’étaient pas purs.
LE MINISTRE DU PROGRÈS.
Ils n’ont pas su développer l’amour.
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Je ne veux point contredire mes honorables collègues. Ces chefs, quoique capables, se sont donnés sans doute de graves torts. Ce qui le prouverait, c’est qu’ils ont été battus, chassés, et quelques-uns même assassinés.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
C’est-à-dire punis.
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Je veux dire punis. D’autres, qui s’étaient d’abord mieux emparés des cœurs, ont disparu.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Avec la caisse.
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Mon honorable collègue a malheureusement raison. Ce qu’ils ont emporté était d’ailleurs peu de chose. Enfin, citoyen consul, le résumé de la situation n’est pas brillant. La plupart de nos grands établissemens industriels sont fermés. Dans ceux qui tiennent encore, ou le travail manque aux bras, ou les bras manquent au travail. Peut-être faudra-t-il essayer quelques mesures assez rigoureuses, en apparence du moins.
LE MINISTRE DU PROGRÈS.
Je demande qu’on développe l’amour.
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Oui, d’abord. Ensuite il serait urgent : 1° de s’emparer, au nom de l’état, de toutes les usines, manufactures, ateliers de tout genre ; 2° d’arrêter par les lois les plus sévères l’émigration des ouvriers habiles, qui devient véritablement désastreuse ; 3° d’installer dans tous les établissemens industriels que le gouvernement voudra remettre en activité une force assez respectable pour y faire régner le travail et la paix. Le commandant de cette force, qui conserverait justement le nom de force ouvrière, serait investi d’un pouvoir absolu. Il pourrait même interdire les conversations pendant les heures de travail, et mettre hors la loi tout travailleur qui franchirait un certain rayon hors de l’atelier.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
C’est le régime des bagnes.
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Ma proposition doit paraître un peu sévère ; mais, en mon ame et conscience, je ne vois aucun autre moyen de sauver l’industrie nationale et d’en obtenir même la faible production qu’exigent les besoins si réduits du consommateur. En moins d’un an, la contrebande nous aura dévorés.
LE MINISTRE DU COMMERCE.
C’est vrai.
LE MINISTRE DES FINANCES.
C’est vrai.
LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.
Remarquez que les travailleurs eux-mêmes recevront avec amour ces mesures. Premièrement, elles ont un caractère énergique et Spartiate qui doit charmer des ames républicaines ; en second lieu, l’ordre qu’elles feront régner paraîtra toujours préférable au désordre actuel : les travailleurs se féliciteront de n’être plus exposés sans cesse, comme ils le sont aujourd’hui, à mourir de faim ou d’un coup de couteau ; enfin, et voici le grand avantage que je vous prie de méditer, ces lois, déjà si salutaires, prépareront puissamment la féconde harmonie et la vaste communauté qui fera de nous, dans l’avenir, un peuple d’égaux et de frères.
LE MINISTRE DU PROGRÈS.
Nous y voici !
LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Tais-toi donc.
LE MINISTRE DU PROGRÈS.
Vous n’êtes que des phalanstériens et des communistes.
LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Et toi, tu n’es qu’un jobard.
LE CONSUL.
Le ministre de l’instruction publique apporte ici un langage constamment irritant. S’il ne veut pas respecter davantage les convenances je l’invite à sortir du conseil.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
J’apporte ici l’amour du peuple et la foi la plus profonde à toutes les idées qui ont fait notre sainte et immortelle révolution. Je ne tiens nullement à être du conseil ; mais je tiens fort à ne pas laisser étouffer des sentimens auxquels j’ai voué ma vie.