Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes (page 8)

Louis Veuillot · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LE CONSUL, à part.

Baisemain devient bien insolent. (Haut.) Ces sentimens t’honorent. Honore-les toi-même en les exprimant avec modération.

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE, à part.

Il file.

LE MINISTRE DU PROGRÈS.

Baisemain est un enthousiaste dont les paroles n’ont aucune valeur. Nous sommes de vieux amis. Je lui pardonne ses sottises. Il se croit socialiste, et il n’entend rien au socialisme. Aucun de vous n’y entend rien. Vous n’êtes tous que des politiques et des hommes d’affaires. Vous n’avez pas pour deux liards de doctrine. Vos intentions sont bonnes, mais, au lieu d’affranchir l’humanité, vous ne rêvez que de l’asservir. Vous croyez sauver la révolution, vous la perdez. Pourquoi ne voulez-vous jamais m’écouter, jamais faire ce que je vous demande ? Sachez qu’on ne fonde rien par la force, qu’on fonde tout par l’amour. Quand vous aurez renouvelé les folies sanglantes de la première révolution, vous serez bien avancés ! Voilà du beau et du nouveau, de couper des têtes, d’abattre des monumens, de faire de la patrie entière un bagne immense et plein de décombres, où les citoyens tremblent, où les gardes chiourmes règnent le pistolet au poing ! Tout cela s’est essayé jadis. Qu’en est-il résulté ? Des réactions et des restaurations. Au lieu de comprimer en tous sens la liberté, développez-la en tous sens, dans la morale, dans les travaux, dans les plaisirs ; faites que les hommes s’aiment, ils seront heureux, et vous aurez sauvé le monde.

LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.

Je crois que le citoyen ministre du progrès a parfaitement raison ; mais je pense que les faits, pour le moment, ne sont pas complétement d’accord avec sa théorie, et que le premier progrès que nous avons à réaliser, c’est de vivre. Or, les ouvriers ne travaillant pas, ou parce qu’ils ne le veulent pas, ou parce qu’ils ne le peuvent pas, ils ne vivent pas, et nous non plus nous ne vivons pas. Pour les faire vivre, il faut donc les forcer à travailler. Je propose un moyen ; si le ministre du progrès en connaît un meilleur…

LE MINISTRE DU PROGRÈS.

L’amour.

LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.

L’amour est excellent, mais on trouverait difficilement aujourd’hui deux hommes qui consentent à s’aimer, je dis plus, qui puissent passer ensemble quelques heures sans en venir aux coups, à moins qu’un troisième placé entre eux et assez fort ne les empêche. Comment les amènerons-nous à s’aimer, si d’abord nous ne les contraignons à se laisser vivre ?

LE MINISTRE DU PROGRÈS.

Tu me persifles, parce que, faute de m’écouter à temps, la situation s’est empirée au point de n’avoir plus d’issue pacifique. Tu crois au phalanstère, parce que tu n’as pas eu le courage de lire mes livres. C’est bien ; fais du phalanstère ! fais du communisme ! Assouvis de jouissances l’orgueil et la sensualité de quelques adeptes, et de misère et d’ignominie le reste du genre humain ; je verrai combien cela durera, et je rirai à mon tour.

LE CONSUL.

Terminons cet incident.

LE MINISTRE DU PROGRÈS.

Comment ! un incident ? Mais il s’agit de l’existence même de la révolution et du socialisme ! Vous ne devriez pas sortir d’ici que la question ne soit résolue. Vous devriez y employer au besoin la nuit.

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Crois-moi, tu n’en verrais pas plus clair dans tes idées, ni nous non plus.

LE MINISTRE DU PROGRÈS.

Toi, je te regarde comme tout-à-fait inintellectuel. Je m’adresse au consul, il doit comprendre la situation. Est-ce que tu n’es pas épouvanté, citoyen consul, de l’état des choses et de l’état des esprits ? Est-ce que tu vois en tout ce qu’on te propose un moyen de sortir de ce labyrinthe de folies où nous marchons les pieds dans le sang ? Le sang monte, monte d’heure en heure. Nous en avons jusqu’aux genoux, nous en aurons bientôt jusqu’aux lèvres, nous y serons noyés et étouffés. Le fleuve roule du sang et des têtes coupées… Un autre l’avait vu déjà ; son ame est entrée en moi, pleine d’horreur pour les crimes passés et condamnée à les voir s’accomplir encore. Fouquier-Tinville était bon. Je m’en doutais… je le vois maintenant aux transports d’amour que j’éprouve… J’aime l’humanité, je veux qu’elle soit heureuse… Vous, vous êtes des meurtriers. Vous êtes des prêtres. Exterminons les prêtres… Ils ont une idole muette et voilée ; ils lui donnent du sang. Vous dites : Le salut par le sang ; je dis : Le salut par l’amour. Ô amour ! amour ! tu ne me jugeras pas avec ces coupables ! Je t’ai toujours chanté, ils ne t’ont jamais compris. Si Lamartine avait été philosophe, lui et moi nous aurions possédé le monde, et nous ne lui aurions fait porter que des liens de fleurs ; mais Lamartine est incomplet… ce que un est à trois. Quant à ceux-ci, ils ne sont point ; ils n’ont point d’ailes ; ils sont faits pour ramper dans cette fange rouge et chaude qui se forme de sang versé. Dieu de Gnide, écrase ces reptiles qui rongent la chair des cadavres ; écrase-les et développe l’amour !

LE CONSUL. (Il sonne, des huissiers paraissent.)

Reconduisez chez lui le ministre du progrès, atteint d’aliénation mentale.

LE MINISTRE DU PROGRÈS.

Dieu d’amour, écrase-les ! (On l’emmène.)

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Le pauvre diable est décidément fou.

LE CONSUL.

Il l’a toujours été.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Nous ne devons pas cesser d’honorer en lui l’un des pères de la république sociale.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Assurément.

LE CONSUL.

Le ministre du commerce a la parole.

LE MINISTRE DU COMMERCE.

Le ministre des travaux publics a parlé pour moi. Il n’y a plus de commerce, parce qu’il n’y a plus d’industrie. — Je dois soumettre au consul un plan singulier et même extravagant en apparence, mais cependant réalisable, et qui pourrait faire entrer quelque argent dans les coffres de l’état, en même temps qu’il nous soulagerait d’un embarras politique. Nous avons beaucoup de femmes prisonnières. Elles gênent ; elles tiennent leur place comme les hommes. Il faut les nourrir, ou les laisser mourir de faim, ou multiplier des exécutions qui ne paraissent pas toujours suffisamment motivées. Plusieurs compagnies de spéculateurs s’offrent à nous dégager de ce trop plein. Ils les exporteraient dans les pays où les femmes manquent et où celles d’Europe sont particulièrement recherchées, à Tripoli, au Maroc, à Tunis, en Perse, en Californie. Ils recevraient d’assez fortes commissions pour pouvoir payer eux-mêmes à l’état une patente considérable.

LE CONSUL.

Quelle monstruosité !

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

C’est la traite.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Comment ! la traite ?

LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS.

L’expression me semble exagérée. Je ne vois pas ce que l’exportation a de plus affreux que la déportation ou la transportation.

LE MINISTRE DU COMMERCE.

On pourra n’exporter que celles qui donneront leur consentement ; elles ne se trouveraient pas en petit nombre. Toutes les mesures d’ailleurs seraient prises pour que l’opération se fît avec convenance et humanité.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Mais quand même vous n’exporteriez que les femmes qui voudraient partir, plusieurs ont des maris, des familles dont vous devez respecter les droits.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Les droits ! cette parole est étrange. Après l’état, personne n’a de droits sur l’individu que l’individu lui-même. Le ministre des affaires étrangères oublie perpétuellement les résultats et l’esprit de la révolution dont il est le ministre. Ignore-t-il que déjà le divorce a rendu les droits égaux dans le ménage, que la petite famille, la famille caste, doit disparaître graduellement, mais rapidement dans cette grande famille humanitaire qui s’appelle la patrie, et qui s’appellera un jour le genre humain ? Le projet du ministre du commerce mérite d’être pris en sérieuse considération, non-seulement par le côté économique et politique, mais encore au point de vue social, moral et civilisateur. Il nous offre l’occasion de briser quelques-uns des préjugés qui limitent encore la puissance de l’état. Autrefois on se croyait bien hardi de soutenir que l’enfant n’appartient pas à la famille, mais qu’il appartient à l’état. Cette vérité frappait inutilement des yeux aveugles sur tout le reste. On ne pouvait la formuler qu’elle ne soulevât partout d’ineptes clameurs. Elle a triomphé ; les enfans aujourd’hui appartiennent sans conteste à l’état, il les coule dans son moule, il les élève, il en dispose. Bientôt il leur distribuera les vocations et leur assignera les aptitudes. Montrez aujourd’hui que l’individu n’est pas plus que l’enfant dans cette main sage et puissante qui ordonne de tout au service de tous. Votre droit n’est pas douteux. Créateurs d’un ordre social nouveau, vous avez les droits de l’inventeur sur la matière première qu’il transforme, qu’il pétrit pour en faire un chef-d’œuvre. Que sont d’ailleurs les individus sur qui vous ferez la première expérience ? Des criminels. Les femmes qu’il s’agit d’exporter invoqueraient en vain le prétendu droit de rester dans la grande famille nationale ; elles l’ont trahie, elles en sont du moins soupçonnées. Rejetez-les, et que, coupables ici contre la civilisation, elles en deviennent ailleurs les apôtres. Chez nous, elles étaient les agens du despotisme ; dans les pays moins avancés où elles iront vivre, elles seront les missionnaires de la liberté. Ne craignez pas de leur faire franchir même les murs du sérail ; ces murs tomberont aussitôt qu’elles y seront renfermées. (Murmures d’approbation.)

LE CONSUL, à part.

Il a vraiment du talent cet animal-là ! (Haut.) Les paroles éloquentes que je viens d’entendre ont produit sur mon esprit une impression que je ne dissimulerai pas. Néanmoins mon opinion n’est pas entièrement formée. Le ministre du commerce me présentera sans délai un rapport détaillé sur cette affaire.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE, à part.

Il file !

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, à part.

Le lâche !

LE MINISTRE DES FINANCES.

Nulle recette, rien en caisse, des dettes partout, voilà le bilan des finances. Je demande qu’on adopte au plus vite le projet d’exportation proposé par le ministre du commerce. Il me permettra d’assurer pendant quelques jours au moins le service de la police et de poursuivre certaines réquisitions importantes. Nous sommes en pourparler avec divers spéculateurs étrangers pour la vente des musées, des collections et des bibliothèques. Concluons : faisons argent des ces objets inutiles.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Ils sont inutiles, mais ils sont beaux ; le peuple regrettera de les perdre.

LE MINISTRE DES FINANCES.

Le peuple s’en moque bien ! Il préfère l’ombre du houblon à l’ombre des chênes, et une gaudriole lithographiée à toutes les toiles de Raphaël.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Il faudrait s’attacher à former son goût.

LE MINISTRE DES FINANCES.

Il demande qu’on s’attache à lui donner du pain.

LE CONSUL, au ministre des finances.

Continue.

LE MINISTRE DES FINANCES.

Je n’ai plus rien à dire. L’état n’a eu besoin que d’un décret pour payer toutes ses dettes antérieures à la révolution ; il a fait, depuis, un peu d’argent et beaucoup de dettes nouvelles, grâce aux moyens que vous connaissez ; maintenant, il ne peut plus faire ni argent ni dettes que par des coups du hasard. La planche aux bons d’état ne produit qu’un papier sans aucune valeur ; les propriétés nationales ne rapportent rien. On ne les achète pas, ou on ne les paie pas, ou ceux qui s’en emparent ne les cultivent pas. Le numéraire a disparu totalement, la famine nous menace. Il n’y a pas de combinaison, pas de force qui n’échoue contre la force inerte du fait. Le ministre des finances doit être aujourd’hui ministre de la guerre et ministre de l’intérieur.

LE CONSUL.

N’as-tu rien à proposer ?

LE MINISTRE DES FINANCES.

Rien d’efficace et que j’espère accomplir, surtout étant servi comme je le suis.

LE CONSUL.

Tu as cependant régénéré ton administration ?

LE MINISTRE DES FINANCES.

Que trop ! On m’a fait placer des milliers d’anciens prisonniers pour dettes, faillis, banqueroutiers, sous prétexte qu’ils avaient été victimes de la tyrannie du capital. Ils ne valent pas les aristocrates dont nous avons purgé la finance. Leur incapacité, leur improbité, sont de plus en plus révoltantes.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Et toi aussi, Samuel, tu attaques les socialistes !

LE MINISTRE DES FINANCES.

Oui ; c’est par trop fort. Je prévoyais bien, en les nommant, qu’ils voudraient se remplumer, et j’étais disposé, suivant ton conseil, à fermer les yeux ; mais, c’est trop fort. Par Mammon, quels artistes ! Après trente ans passés dans les affaires et dans la politique, je n’avais pas idée de cela !

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, à part.

Décidément, c’est fort !

LE CONSUL.

Samuel, tu es ministre des finances pour trouver de l’argent. Trouves-en, ou donne ta démission.

LE MINISTRE DES FINANCES.

Tu es consul pour faire régner l’ordre. Réduis au silence les conspirateurs, fais trembler les fripons, emploie des hommes capables et honnêtes, rétablis la confiance et le crédit, je te trouverai de l’argent.

UN HUISSIER.

Le citoyen commandant supérieur de la force ouvrière.

(Entre le Vengeur. Il s’assied en silence.)

VIII.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, à part.

Ah ! ah ! voici le maître.

LE CONSUL.

Le commandant supérieur a-t-il quelque communication à faire ?

LE VENGEUR.

Aucune.

LE CONSUL.

La parole est au ministre de l’instruction publique.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

J’apporte des détails consolans. Les mesures énergiques décrétées immédiatement après l’avénement de la république sociale ont été couronnées du succès le plus flatteur. Les colléges de l’état sont pleins, les autres n’existent plus. Je n’ai eu que peu d’épurations à faire pour rendre le corps enseignant complètement digne de sa haute mission, et c’est parmi nous que le socialisme compte ses apôtres les plus actifs, ses coadjuteurs les plus utiles ; c’est par notre travail incessant que le jésuitisme, l’obscurantisme, ont été minés, renversés, anéantis. Personne aujourd’hui ne nous contestera cette gloire. Le corps enseignant peut donc lever la tête et dire avec un saint orgueil : S’il y a des socialistes, c’est par moi qu’ils ont vaincu ! (Approbation.)

LE CONSUL.

C’est vrai.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Très vrai.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

La république sociale règne partout, son esprit coule partout à pleins bords. Elle remplit de la grandeur et de la beauté de ses maximes jusqu’au cœur des plus jeunes enfans. Donnez-moi trois ans, j’en aurai fini avec tous les préjugés qui arrêtent encore l’essor du monde dans les voies glorieuses qu’il s’ouvre en ce moment par le feu et par le fer. Dans trois ans, la contre-révolution ne pourra plus rien ; eût-elle à ses ordres vingt armées, elle ne pourra plus rien contre la puissance de l’idée fortifiée à cette source féconde où boivent aujourd’hui toutes nos jeunes générations. Ce que vous voyez, ce que vous admirez d’élans généreux et irrésistibles vers le bonheur et vers la liberté n’est pas comparable aux résultats que vous donnera l’effort unanime et sans frein du corps enseignant.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Je le crois.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Ce que tu ne crois pas et ce que tu pourras voir, c’est l’extinction définitive des haines et des malheurs qu’entraîne depuis la création du monde l’antagonisme barbare de la morale et de la liberté. Cette lutte anarchique cessera, suivant la parole des révélateurs, pour faire place à l’harmonie éternelle. Délivré des fausses solutions qui affaiblissent sa conscience et qui l’égarent, l’homme se donnera pour but de jouir, il s’imposera le bonheur. Libérateurs du genre humain, je vous annonce la bonne nouvelle. Hosannah ! la cause de la jouissance est gagnée, gagnée dès à présent ! Le lent effort de la pensée humaine a triomphé, Dieu est vaincu ! Il a reculé devant l’homme, ses temples tombent, ses prêtres sont muets, ses fidèles sont écrasés, il n’a plus de foudre, il n’a plus d’enfer, il est vaincu !

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Je n’en voudrais pas jurer.

LES AUTRES MINISTRES.

Silence, donc ! Continue, Baisemain.

LE MINISTRE DE LA MARINE.

Chante-nous l’hymne de la délivrance.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Oui, citoyens, mes amis, mes frères, nous sommes délivrés, et l’humanité est délivrée. Tenez pour accompli ce grand résultat, qui semblait hier encore si loin de nous. Mais ce que l’on croyait solide était déjà rompu. Tout l’édifice de la vieille morale a croulé, comme ces cadavres qui tombent en poudre au premier attouchement. Il faut maintenant que cette poussière même s’envole. La république sociale y a pourvu en décrétant l’éducation uniforme, gratuite et obligatoire, et en chargeant le corps enseignant de cette mission auguste. Il saura la remplir ; au milieu des décombres de l’ancienne société, seul il reste debout pour façonner la société nouvelle. Partout une organisation habile nous avait préparé le terrain, partout nous l’avons occupé sans résistance. Nous avons vaincu par le doute, nous saurons régner par l’affirmation et gouverner par la foi. Ne craignez pas que le corps enseignant laisse entamer les vérités dont il a le dépôt et permette d’élever autel contre autel. La tactique dont il s’est servi a réussi trop bien pour qu’il souffre qu’on l’emploie contre lui. Vous l’avez compris ; comptez sur sa vigilance pour faire exécuter les lois qui garantissent le peuple de tout enseignement contraire à celui de la révolution. Toute voix suspecte qui voudra s’élever sur un point quelconque du territoire sera immédiatement étouffée.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

C’est l’inquisition.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Oui, l’inquisition pour la liberté. Le corps enseignant ne rougira pas de l’employer et saura l’exercer, s’il le faut, avec rigueur. Pourquoi donc le fanatisme aurait-il la permission de relever la tête plutôt que le royalisme, l’aristocratie ou la ploutocratie ? Monarchien, aristocrate, riche ou jésuite, c’est tout un. Je ne vois dans celui qui veut ranimer la superstition, comme dans celui qui veut relever le trône, qu’un traître et qu’un rebelle.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

À tout homme la liberté !

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

À tout rebelle la mort !

LE MINISTRE DE LA MARINE.

Bravo ! Baisemain.

LE VENGEUR.

Tu parles comme il faut agir. (Sensation.)

LE CONSUL, à part.

Voilà des paroles de sang.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, à part.

Ils ont soif.

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Citoyens, un seul danger menace l’instruction publique, ou plutôt un seul obstacle s’oppose à son action. Les fonds manquent. Le service de l’instruction gratuite exige une dotation considérable. Confians dans l’avenir, les instituteurs multiplient les efforts et les sacrifices. En attendant que le trésor puisse les rétribuer selon leurs services et leur rang, je demande qu’ils soient affranchis de tout impôt immobilier et personnel.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

C’est la main-morte.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Et qu’un prélèvement se fasse à leur profit sur tout revenu dépassant deux mille francs.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

C’est la dîme.

LE VENGEUR.

Rien ne me semble plus juste. Parmi mes hommes, je reconnais à la pureté de leurs sentimens tous ceux qui ont passé par les mains des instituteurs communaux.

LE CONSUL, au ministre de l’instruction publique.

Tu prépareras le décret, et tu le feras précéder d’un rapport.

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE, bas au Vengeur.

Je te remercie.

LE CONSUL.

La parole est au ministre de la justice.

LE MINISTRE DE LA JUSTICE.

Citoyens, à travers les difficultés inséparables d’une création, la nouvelle institution judiciaire commence à fonctionner admirablement. Je ne vous parle pas des tribunaux politiques ; leur dévouement et leur énergie sont au-dessus de tout éloge. Ils ont fait justice et ils ont tiré vengeance de tous les oppresseurs du peuple, de tous les persécuteurs de la liberté, de tous ces Cosaques en soutane, en robe et en habit brodé, qui rêvaient de s’imposer encore au genre humain. Tout a fléchi, tout s’est courbé, tout a passé sous le niveau. Le peuple voudrait des maîtres qu’il n’en trouverait plus ; la race en est anéantie ; il n’a plus d’autre maître que lui-même.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, à part.

Celui-là peut suffire.

LE MINISTRE DE LA JUSTICE.

La justice civile s’organise rapidement. La grande institution du jury électif en matière civile, cette création à laquelle les plus fervens socialistes n’osaient croire, marche pour ainsi dire toute seule. Le pauvre, maintenant, n’a plus à craindre la prépondérance de la richesse et les ruses de la jurisprudence. Le bon sens et l’équité seuls prononcent et rendent sans frais leurs arrêts, dont les juges eux-mêmes, descendus de leurs sièges, assurent l’exécution. Ainsi beaucoup de pauvres injustement dépossédés sont rentrés dans les biens qu’on leur avait ravis de temps immémorial.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Et ceux qui les possédaient de temps immémorial en ont été dépouillés.

LE MINISTRE DE LA JUSTICE.

Non ; ils les ont restitués, après en avoir dix fois et vingt fois reçu le prix des pauvres qui les ont si long-temps cultivés pour eux… Je m’étonne que l’on conteste la justice de cette opération. Dans mes discours, dans mes écrits, dans mon journal, ne l’ai-je pas vingt et cent fois indiquée comme le vœu du peuple et le besoin même de la conscience publique ? C’est alors qu’il fallait réclamer ; mais alors on voulait conquérir la popularité socialiste, et on se taisait.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Tu as raison. Honte et malheur à ceux qui se sont tus lorsqu’il fallait parler !

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Honte et malheur à toi, car tu n’as pas parlé !

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Oui, honte et malheur à moi !

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Ainsi tu renies le socialisme ?

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Je renie le brigandage.

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Tu mérites la mort.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Je le sais, et c’est pourquoi je ne marche qu’avec la vie de plusieurs d’entre vous dans les mains.

LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Assassin !

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Tu te trompes, Baisemain, je n’assassine pas, et j’y ai quelque mérite quand je vois ta face et quand j’entends tes discours. Sais-tu ce qui te sauve ? C’est qu’en t’écoutant je commence à croire en Dieu et à lui demander pardon. Je ne veux plus me souiller du sang d’aucun homme, pas même du tien, misérable ! Mais que personne ne porte la main sur moi !

LE VENGEUR.

Cessons ces bravades et ces menaces. Nous sommes ici pour donner nos avis au consul, et pour les donner en liberté.

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

J’ai cédé à un emportement qu’on trouvera naturel. Je m’en excuse.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Je prie aussi le consul de m’excuser.

LE CONSUL.

Dépose tes armes, ne crains rien ; je ne partage point tes opinions, mais tu as le droit de les exprimer.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Je place ma liberté sous ta protection et sous celle du commandant de la force ouvrière : quand tu m’enverras devant les juges, j’irai.

(Il remet ses pistolets au consul.)

LE CONSUL.

Au nom de la république et de la fraternité, réconciliez-vous.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Soit !

LE MINISTRE DE l’INSTRUCTION PUBLIQUE.

Il n’y a point de haine dans mon cœur. (Ils se donnent la main.)

LE MINISTRE DE LA JUSTICE.

Ô touchant exemple de candeur républicaine ! Le mutuel pardon que s’accordent devant nous deux adversaires généreux m’encourage à proposer au conseil un grand acte de réparation sociale. Cet acte ferait couler bien des larmes heureuses. Il suffirait pour illustrer et pour sanctifier à jamais dans l’histoire la part que nous avons prise au gouvernement de notre pays.

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, à part.

Quel pot de crème au sang va-t-il nous servir ?

LE MINISTRE DE LA JUSTICE.

Citoyens, en même temps que nous sommes sévères et implacables pour les fauteurs du despotisme et de la superstition, et que nous poursuivons par le fer et par le feu ce crime des crimes, sachons prouver au monde que nous croyons à la bonté, à l’excellence de la nature humaine. À mesure que la justice nous enlève des citoyens et des frères, demandons à la clémence, ou plutôt à cette même justice, de nous en donner d’autres. Il existe dans les prisons, dans les cachots, dans les bagnes, des multitudes de malheureux enfans du peuple que l’on a qualifiés long-temps, que l’on qualifie encore de criminels, et qui sont simplement, aux yeux de la philanthropie et de la raison, les victimes du milieu déplorable et subversif où ils ont vécu. J’ai vu de près, comme avocat, beaucoup de ces infortunés. J’atteste que j’ai trouvé en eux plus de sentimens généreux, plus d’aspirations énergiques et fortes vers la justice et la liberté qu’il ne s’en rencontrait souvent chez leurs accusateurs et chez leurs juges. Proscrits par une société qui leur reprochait d’avoir voulu participer à ses jouissances, ils se sont cabrés et révoltés. Ce sont des âmes indignées, ce ne sont point des âmes corrompues…

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, à part.

Au contraire !

LE MINISTRE DE LA JUSTICE.

Ce ne sont point surtout des cœurs ingrats ni de faibles intelligences. Qu’ont-ils fait pour la plupart ? Ils ont bravé des préjugés que vous voulez, que vous devez abolir ; ils ont obéi à des instincts que vous reconnaissez respectables et sacrés ; ils ont été condamnés par des juges que vous avez déclarés indignes de rendre la justice. Nulle part la république sociale n’a été mieux comprise, saluée avec plus d’espérance et d’amour. Ah ! s’écriait dernièrement un de ces proscrits, répétant une parole célèbre, je ne sais pas si la révolution a été faite pour moi, mais je sens que je suis fait pour elle ! N’êtes-vous pas touchés, citoyens, de cette confiance et de cet amour d’un pauvre banni ? Il n’espérait plus. Son cachot était muré, il y demeurait voué aux fers et à l’infamie ; mais la république sociale apparaît et n’a qu’un mot à dire pour qu’il sorte du tombeau. Ce mot, prononcez-le, citoyens, non-seulement pour lui, mais pour ses frères. Vous ne ferez d’ailleurs que vous conformer à la pratique constante des révolutions. Toutes ont senti qu’elles avaient des amis dans ces lieux de douleur, où les abus renversés savouraient de lâches vengeances, long-temps après leur chute ; toutes ont fait quelque chose pour ces prétendus criminels, en qui souvent, je l’ose dire, elles devaient saluer des précurseurs. Citoyens, grâce ou plutôt justice pour les Galilées de la république sociale ! Que la révolution sociale, la plus complète, la plus radicale et la dernière de toutes, fasse pour les victimes de la vieille justice et de la vieille morale plus que toutes les autres n’ont fait ; qu’elle donne ce soufflet aux préjugés ; qu’elle affiche dans le monde et dans l’histoire ce témoignage de sa puissance ; qu’elle ne craigne pas de ressusciter les morts. Rompez les portes des cachots ; rappelez en masse à la vie, à la liberté, à l’honneur ceux qu’une justice aveugle et barbare a osé croire indignes de la vie, de la liberté et de l’honneur. Vous consolerez cinquante mille familles éplorées, vous donnerez à la patrie cinquante mille citoyens, à la république sociale cinquante mille soldats. Ne craignez point quelques retours au mal, ils seront rares comme le mal lui-même va le devenir, ou plutôt je suis convaincu qu’il n’y en aura pas. Ces pauvres cœurs s’élèveront à la hauteur du bienfait. Relevés par vous, réintégrés dans tous les droits, dans toute la dignité du citoyen, admissibles à tous les emplois, comment voulez-vous qu’ils ne deviennent pas vertueux ?

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