Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes (page 9)
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Ils ont d’ailleurs si peu de chose à faire.
LE CONSUL.
Le ministre du progrès est devenu fou tout à l’heure. Je crains qu’il n’y ait une épidémie de folie dans le conseil. La parole est au ministre de l’intérieur.
LE VENGEUR.
Un moment ! Je ne trouve pas que la proposition du ministre de la justice mérite d’être tournée en dérision.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Ni moi ; son argumentation me paraît aussi forte qu’éloquente.
LE MINISTRE DE LA MARINE.
Cette amnistie aurait quelque chose de titanesque et d’incommensurable qui me séduit.
LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR.
Je ne vois pas pourquoi la société n’essaierait point d’un pardon généreux envers des hommes plus égarés que coupables.
LE VENGEUR.
J’ai besoin de soldats.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Moi, j’ai besoin d’ambassadeurs, le ministre des finances a besoin de percepteurs, le ministre de la guerre a besoin d’intendans ; à l’exception de l’instruction publique, tous les ministères ont besoin d’hommes sûrs. Le ministre de la justice va nous donner ce qu’il nous faut, et il lui restera de quoi se pourvoir lui-même !
LE MINISTRE DE LA JUSTICE.
Tu ne crois donc pas à la perfectibilité de l’ame humaine ?
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Non.
LE MINISTRE DE LA JUSTICE.
Alors tu n’es pas révolutionnaire.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
C’est connu.
LE CONSUL.
Ne discutez pas davantage. Rien de semblable à ce que l’on propose n’aura lieu tant que je garderai le pouvoir.
LE VENGEUR.
Tu manques de foi.
LE CONSUL.
C’est possible. Je ne manquerai pas de conscience… D’ailleurs, je ne refuse point d’accorder des grâces isolées et motivées en aussi grand nombre qu’il le faudra.
LE MINISTRE DE LA JUSTICE.
L’effet moral ne sera pas le même.
LE CONSUL.
La parole est au ministre de l’intérieur.
LE MINISTRE DE LA JUSTICE.
Cependant…
LE CONSUL.
Tu n’as pas la parole.
LE MINISTRE DE LA JUSTICE.
Je donne ma démission.
LE CONSUL.
Je l’accepte. (Le ministre de la justice sort.)
IX.
LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR.
Citoyens, nous faisons une grande expérience. Pour ne rien se dissimuler, elle a ses résultats douteux et ses côtés effrayans. Si nous n’avions pas vu de nos yeux combien toute autre forme de gouvernement est devenue impossible, nous pourrions douter que la nation fût mûre pour la république sociale ; mais loin de moi ce doute impie ! En somme, au milieu de ces convulsions, la vieille société se dissout jusque dans les principes faux et menteurs sur lesquels elle était basée. La famille, la propriété, ne sont plus que des mots, la religion est à peine un souvenir. Voilà ce que nous avons gagné. À côté de ces avantages, de ces gains réels, se présente un péril : le désordre est partout ; partout il est au comble. Il faut le vaincre par la force et au besoin par la terreur. Personne ne veut travailler, personne ne veut obéir ; l’action du gouvernement est nulle, même dans les parties les plus socialistes du territoire. Il importe de supprimer au plus vite toute espèce de publication, d’interdire toute espèce de réunion, de défendre le séjour des villes aux habitans des campagnes, de couper toute communication entre les bourgeois et les paysans. En un mot, la liberté de locomotion doit être suspendue, sauf pour les besoins reconnus essentiels. En outre, il conviendrait d’appliquer immédiatement à l’agriculture le système de surveillance proposé pour l’industrie. Si nous ne rétablissons pas la paix dans les campagnes, nous périrons par la famine avant peu. Rien de plus certain.
LE CONSUL.
Mais comment rétablir la paix ? Voilà le problème.
LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR.
Il faut partout organiser tous les bons citoyens en garde nationale mobile, infanterie, cavalerie et artillerie. Cette garde nationale, divisée dans chaque district en autant de détachemens que la nécessité l’exigera, parcourra sans relâche le territoire où elle devra faire régner le travail et la paix. Tout paysan qui ne travaillera pas sera puni des peines les plus sévères, tout terrain en friche sera confisqué, et devra être cultivé par l’ancien propriétaire au profit du trésor public.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Et comment vivra ta garde nationale ?
LE MINISTRE DE l’INTÉRIEUR.
Elle sera entretenue et soldée par les habitans dont elle protégera le travail et dont elle garantira la sécurité.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
C’est le régime turc avec beaucoup d’aggravations.
LE MINISTRE DE L’INTÉRIEUR.
Turc ou maure, nul autre régime ne peut mettre en sûreté les précieuses conquêtes de la révolution démocratique et sociale.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Si nous n’acceptons pas ce moyen, la réaction nous déborde, l’esprit humain fait un pas en arrière.
LE CONSUL.
Mais ce moyen est odieux.
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Ce qui serait odieux, c’est que la révolution fût livrée pieds et poings liés aux Cosaques de l’extérieur et de l’intérieur.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Tes gardes nationaux mobiles, tu ne les appelles pas des Cosaques !
LE MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
Non ; je n’ai pas l’habitude de blasphémer.
LE CONSUL.
Citoyen ministre de l’intérieur, tes services démocratiques t’ont naturalisé, et tu es devenu l’un de nos plus chers concitoyens ; mais tu n’es pas né parmi nous, et ce n’est pas t’injurier de dire que tu ne connais pas complètement nos mœurs. Ce que tu proposes, c’est tout simplement une guerre civile ajoutée à celle que nous subissons déjà. Ce n’est plus un certain nombre de provinces insurgées que le gouvernement central devra contenir, ce sera le pays tout entier. La garde nationale mobile, en supposant qu’elle ne se débande point, que ses chefs ne trahissent point, sera écharpée en quelques jours.
LE VENGEUR.
Tu t’abuses. Le pays est mûr pour toutes les dominations, pour celle-là comme pour une autre. Il serait facile de nous renverser, il nous est facile de nous maintenir. Terrifions seulement nos ennemis et rassurons nos complices. Maintenant que voici les parts faites, ceux qui sont pourvus ne demandent qu’à conserver. Ils accepteront tout maître qu’ils croiront décidé à reconnaître les faits accomplis, dût-il nous envoyer à la guillotine, nous, leurs libérateurs ; mais, s’ils nous voient forts, ils auront toujours plus de confiance en nous. Prévenons le péril ; n’attendons pas un succès signalé de nos ennemis, n’attendons pas l’approche d’une armée étrangère. Soyons terribles, c’est notre salut, c’est notre devoir. Avec nous la liberté tombe. Serrons d’une main plus ferme ce pouvoir qu’on nous ravirait trop aisément, et qui est le dernier boulevard de la liberté. En même temps, pour assurer à la fois toutes nos conquêtes, écrasons les restes trop remuans de l’esprit individuel. Exigeons de tous, des socialistes eux-mêmes, cet esprit de dévouement, de sacrifice, d’abnégation absolue devant l’état, sans lequel nous ne serons ni égaux, ni frères, ni libres. Nous avons changé beaucoup de choses ; il nous en reste à changer une encore, c’est la nature humaine. Ce peuple-ci n’a pas le sentiment de la communauté, aucun peuple ne l’a eu. On ne l’a vu que dans les congrégations chrétiennes. Ce que la superstition a fait, la raison, la vérité, le peuvent faire ; la crainte aussi le peut à défaut de mobiles meilleurs. La superstition est une crainte. Si on nous aime moins qu’on n’a aimé Dieu, on ne craindra pas moins nos baïonnettes qu’on n’a craint l’enfer. Donc, par force ou par amour, nous inculquerons au peuple le sentiment de la communauté. Nous avons mis le pied sur l’espèce humaine, ne le levons pas qu’elle n’ait pris le pli. Au nom de la patrie, au nom du socialisme, au nom de notre propre intérêt et du sien même, j’invite de la façon la plus pressante le consul à prendre en considération les deux projets dont nous venons de nous occuper : celui du ministre de la justice sur la libération des malheureux condamnés, et celui du ministre de l’intérieur sur l’organisation d’une force mobile destinée à assurer le travail et la paix dans les campagnes. Les deux projets se tiennent par un lien visible, et que, pour mon compte, je ne veux pas cacher. Je suis pour la réhabilitation éclatante des victimes de la justice humaine ; cette réhabilitation leur est due. Les révolutions ne se font pas pour les heureux. Non-seulement il faut délivrer les prisonniers, les galériens, les voleurs, mais il faut leur témoigner une grande et loyale confiance ; il faut leur donner des armes en même temps que des droits. Bien dirigés, ces hommes constitueront la force révolutionnaire la plus redoutable, la plus invincible et la plus fidèle. Avec eux, nous commanderons les campagnes, nous y ferons pousser du blé et des soldats, et nous serons en mesure de tenir tête aux réactions et aux invasions. Autrement, attendons-nous à périr. (Il se lève.) Si quelqu’un ici veut périr, périr avec la révolution, périr sans se défendre, ce n’est pas moi !
TOUS, excepté le consul et le ministre des affaires étrangères.
Ni moi ! ni moi ! Vive la république sociale !
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Voilà la question de cabinet posée.
LE VENGEUR.
J’ai dit mon avis, je ne suis plus nécessaire au conseil. (Il sort. Les ministres le suivent, à l’exception du ministre des affaires étrangères.)
X.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Nous serons fusillés aujourd’hui ou demain, mais je ne suis pas d’humeur à donner ma vie gratis. Je reprends mes pistolets. (Il les regarde.) Je les ai pris dans l’appartement du prince royal, lorsque nous venions de chasser le roi. J’étais loin de prévoir le premier usage, et le dernier probablement, que j’en ferai… Une certaine justice ne laisse pas de se manifester au milieu de ce chaos où nous avons précipité le monde. Comme elle m’atteint, elle atteindra aussi le Vengeur. (An consul.) Tu avais sous ta main de si bonnes armes, et tu n’as pas brûlé la cervelle à ce galérien ! (Le consul ne répond pas.) Il n’entend point ; il est sourd d’épouvante. Pauvre sot, ambitieux et poltron, qui a marché vers le pouvoir suprême sans jamais perdre de vue la potence ! Le voilà parvenu au terme de sa course. Il voudrait bien être encore à griffonner ses procédures sous la surveillance du tyran ! Je gage qu’il ne saura pas même mourir, et qu’il finira par tomber dans un égout en fuyant le supplice. (Il le secoue.) À quoi te résous-tu ?
LE CONSUL.
On ne pourra jamais prouver que j’aie violé la constitution !
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Là ! n’en étais-je pas sûr ? Eh ! mon ami, ne t’occupe pas de plaider. Nous ne serons pas jugés par des docteurs en droit. Oublie ta science, souviens-toi que tu es consul et que tu portes une épée.
LE CONSUL.
Tu as raison. Ce sont des bêtes enragées. Ils nous tueront sans aucune des formes protectrices de la justice. Il faut fuir.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
N’as-tu donc absolument aucun moyen de défense ?
LE CONSUL.
Si fait ! grâce à Dieu. Viens avec moi ; j’ai des déguisemens tout préparés, et je connais une issue secrète pour sortir d’ici.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Voyons, voyons, tu n’as pas si peu de courage ! Avant de fuir, il faut voir si on ne peut pas résister.
LE CONSUL.
Je suis perdu. Ils conspirent, et le peuple m’abandonnera. Ils m’ont fait consul pour user ma popularité et mieux combiner leurs coups. À présent, la garde nationale est désarmée ; le peuple, mitraillé par eux en mon nom, me hait. Infâme peuple ! J’ai été son idole, il va me traîner aux gémonies. Nous sommes sous la griffe et dans la gueule des tigres.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
À qui la faute ? (Entre le secrétaire.)
LE CONSUL.
Ah ! te voilà. Eh bien ! que sais-tu ?
LE SECRÉTAIRE.
Je sais qu’une conspiration des ministres va éclater pour porter le Vengeur à la dictature, et qu’il faut gagner au plus tôt les quartiers commerçans. Le Vengeur a fait fusiller tantôt plusieurs chefs de maison chez lesquels on a trouvé des armes ; il en est résulté une certaine émotion. On s’attroupe, on se barricade contre la force ouvrière. Ta présence au milieu des bourgeois insurgés doublera leur courage. Ils croiront avoir la légalité pour eux.
LE CONSUL.
Ils l’auraient en effet… Allons… mais nous n’arriverons jamais jusque-là.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Essaie toujours.
LE CONSUL.
Je suis accablé de fatigue, je suis malade.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Le lâche !
LE CONSUL.
Ne m’insulte pas, mon pauvre ami. Veux-tu te brouiller avec moi au moment de mourir ?
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Comment, malheureux ! tu as fait tout ce que nous t’avons vu faire ; tu as soufflé partout les émeutes, les révolutions ; tu as déclaré la guerre au monde, et tu l’as allumée dans ton pays ; tu as renversé les lois, détruit les fortunes, institué les tribunaux révoltitionnaires, plongé un peuple immense dans l’angoisse et dans le sang ; tu as fait tout cela, et, lorsqu’il se trouve encore de braves gens pour te défendre, tu n’essaieras pas d’aller mourir au milieu d’eux ! Tu es plus vil que les bandits qui te tueront tout à l’heure à coups de pied.
LE CONSUL.
Mon pauvre ami, ménage-moi. Ce que j’ai fait, je ne l’ai pas fait par méchanceté, mais par vanité et par peur. Si tu savais comme ces coquins-là ont toujours pesé sur moi. Demande à mon secrétaire, il te le dira.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Viens tout de suite, ou je te brûle la cervelle ici, immédiatement.
LE CONSUL.
Eh bien, allons ! mais nous serons massacrés par la canaille. (Ils veulent sortir.)
UN SOLDAT, au consul.
Tu es prisonnier.
LE CONSUL, au ministre des affaires étrangères.
Vois-tu !
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
De quel droit et par l’ordre de qui le consul est-il prisonnier ?
LE SOLDAT.
Du droit et par l’ordre du consul.
LE SECRÉTAIRE.
Mais le consul est ici, le voilà.
LE SOLDAT.
Je serais porté à croire qu’il y en a un autre, et que c’est l’autre qui est le bon, vu que c’est le plus nouveau.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Laisse-nous sortir ; il y va de ton existence et du salut de la patrie.
LE SOLDAT.
Assez causé. Étant à cheval sur la consigne, ça ne me coûterait rien du tout de te passer ma baïonnette dans le ventre.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, bas au consul et au secrétaire.
Nous avons encore chance d’échapper. Nous sommes trois, ce soldat est seul. Défaisons-nous de lui. Nous gagnerons ensuite le passage secret.
LE CONSUL.
Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Comme il devient dévot ! Quel Dieu invoque-t-il, ce destructeur d’églises ?
LE SECRÉTAIRE.
Il serait embarrassé de le dire… Tu es armé ?
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
J’ai des pistolets.
LE CONSUL.
Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !
LE SECRÉTAIRE.
Mon poignard fera moins de bruit. (Au consul.) Tiens, prends ce pistolet ; il est à deux coups : l’un pour l’ennemi qui te serrerait de trop près ; l’autre, en cas de nécessité, pour toi-même, si le cœur t’en dit.
LE CONSUL.
Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !
LE SECRÉTAIRE.
Il n’aura pas même le courage de fuir.
LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Observe un curieux phénomène : il maigrit à vue d’œil. Jamais il ne pourra nous suivre. Laissons-le là.
LE SECRÉTAIRE.
Encore une fois, veux-tu tenter de te sauver avec nous ?
LE CONSUL.
Mes amis, mes amis, vous allez me compromettre.
LE SECRÉTAIRE.
Silence ! (Au ministre des affaires étrangères.) Tiens-toi prêt. Tu vas voir donner un joli coup de couteau. J’ai pris des leçons d’un Italien… (Il ouvre la porte ; le soldat l’arrête.) Je ne suis pas le consul, moi, je puis sortir.
LE SOLDAT.
Ni toi, ni un autre.
LE SECRÉTAIRE.
J’ai un laissez-passer.
LE SOLDAT.
Je m’en moque.
LE SECRÉTAIRE.
Appelle ton officier. (Le soldat se retourne. Il est frappé et tombe. Le ministre et le secrétaire se sauvent. Des gens armés accourent. Ils trouvent le soldat mort et le consul évanoui.)
XI.
Une église convertie en prison.
SIMPLET.
Aie ! aie ! Oh ! la, la ! mon rhumatisme !
UN SAVANT.
Que ce pauvre diable est importun !… Prenez patience, mon ami.
SIMPLET.
Je crie, je ne me plains pas. J’ai mérité la douleur, je l’accepte… Aie ! aie ! quel froid !
UN SAVANT.
C’est vrai. (Il s’enveloppe de son manteau.) Mais, mon ami, comment croyez-vous avoir mérité la douleur ?
SIMPLET.
En faisant le mal.
UN SAVANT.
Vous m’étonnez. Qu’appelez-vous le mal ?
SIMPLET.
Vous m’étonnez aussi. Connaissez-vous la religion catholique ?
UN SAVANT.
Oui dà… et plusieurs autres.
SIMPLET.
Il suffit de celle-là pour savoir ce qui est bien et ce qui est mal.
UN SAVANT.
Celle-là n’est pas la seule.
SIMPLET.
C’est la seule, parce que c’est la vraie. Il n’y a pas deux vraies religions, puisqu’il n’y a qu’un Dieu.
UN SAVANT.
Le mystère est plus compliqué que cela, mon ami. L’homme est bien multiple, bien divers. Il ne faudrait pas s’étonner que deux puissances y eussent travaillé.
SIMPLET.
Je vous vois venir. J’ai dit tout cela.
UN SAVANT.
Vous avez donc lu les philosophes ?
SIMPLET.
Par exemple ! À l’article de la morale, les difficultés me sont venues toutes seules et en foule. J’aurais composé un livre pour prouver que je devais nécessairement suivre toutes mes passions. Oui, mais que me restait-il à dire contre les voleurs, les gueux de toute espèce qui veulent jouir sans travailler ?…
UN SAVANT.
Cependant…
SIMPLET.
Laissez donc ! vous parlez à un ancien socialiste. Prouvez-moi que vous devez avoir un manteau, et moi pas. Vous direz : J’ai acheté mon manteau ; je vous dirai : J’ai froid. Je vous tuerai pour avoir votre manteau, un autre me tuera pour me le prendre, cet autre à son tour sera tué. On se tuera tant que durera le manteau. Tâchez d’en finir sans la religion.
UN SAVANT.
Il y a des argumens, mon ami ; il y en a de très forts. Le mystère de la société a reçu une autre solution.
SIMPLET.
Comme le mystère de la soif. Il y a deux solutions : la fontaine et le cabaret. Quand j’ai bu à la fontaine, je suis désaltéré ; quand j’ai bu au cabaret, j’ai encore soif, et, de plus, je suis ivre. Par la solution chrétienne, je suis honnête homme ; par les autres, j’étais ivrogne, émeutier, bête féroce. La solution chrétienne me donne le repos intérieur et me promet le ciel ; les autres solutions m’ont valu un œil crevé, un bras cassé, les rhumatismes gagnés dans cette prison. Je ne dis rien des accidens qui menacent mon cou. Je n’y songe plus depuis que mes remords se sont changés en repentir.
UN SAVANT.
Celui qui vous a catéchisé est un habile homme.
SIMPLET.
J’avais froid, il m’a donné la moitié de ses vêtemens. Voilà sa malice.
(Entre le père Alexis en costume de geôlier.)
LE PÈRE ALEXIS.
Simplet, ton déjeuner t’attend.
SIMPLET, bas.
Père, un mot à ce pauvre homme. Il ne sait rien de rien. C’est un savant.
UN SAVANT, regardant le père Alexis.
Je connais ce geôlier.
LE PÈRE ALEXIS.
Vous cherchez où vous m’avez vu, monsieur ? C’est à votre cours. Le père Alexis.
UN SAVANT.
Un jésuite ! tout s’explique. Je causais avec votre élève, mon révérend père. Il me paraît déterminé.
LE PÈRE ALEXIS.
C’est une petite conquête qui ne vous fait pas grand tort. Simplet n’était que platonicien.
UN SAVANT.
Je suis étonné de vous voir ici.
LE PÈRE ALEXIS.
La merveille est que j’y suis libre et fonctionnaire… Ah ! ce n’est pas sans beaucoup de ruses que j’ai pu m’introduire ! Vous soupçonnez bien à quoi je m’occupe. J’ai fait ma cellule d’une chapelle semblable à celle-ci. Le confessionnal et l’autel y sont encore. Je m’en sers.
UN SAVANT.
On vous coupera la tête.
LE PÈRE ALEXIS.
Il n’est pas nécessaire, nous dit Tertullien, que vous viviez ; il est nécessaire que vous serviez Dieu.
UN SAVANT.
Et votre foi n’est pas ébranlée ?
LE PÈRE ALEXIS.
Jamais elle ne fut soutenue par plus de miracles. Je recueille des repentirs précieux, des larmes saintes ; je vois la charité couvrir de fruits abondans cette terre aride, et l’espérance fleurir jusque sur l’échafaud. Quelle grâce pour beaucoup de gens d’être venus échouer ici !
UN SAVANT.
Vous en parlez à votre aise. J’aurais choisi un autre sort.
LE PÈRE ALEXIS.
Votre foi serait-elle moins assurée que la mienne ?
UN SAVANT.
Ma foi, à moi, n’est pas tenue de me consoler. Il suffit qu’elle m’éclaire… Et elle me montre un avenir prochain où vous ne serez plus. Regardez donc ce qui tombe.
LE PÈRE ALEXIS.
Je vois aussi ce qui repousse. Ce qui tombe, c’est votre œuvre. Ces gouvernemens emportés au moindre choc, ces institutions risibles, ces doctrines fécondes seulement en monstruosités, tout cela, mon cher adversaire, est bel et bien de votre façon. Tout cela tombe, et vous était fort nécessaire. Il nous suffit, à nous, que la nature humaine reste avec son invincible besoin de vivre et de croire. Pensez-vous que nous négligerons de l’instruire ? Je ne me donne pas pour un héros, l’exemple n’en est que meilleur. J’enseigne dans cette prison, non sans fruit, au mépris de la mort. Ce que je fais, d’autres le font. Nous rejeter dans les catacombes, c’est nous retremper dans l’air natal. Le monde, dites-vous, n’est plus chrétien. S’il ne l’est plus, il le redeviendra. Qu’importent les siècles ? Là même où il n’est plus chrétien, il se souvient de l’avoir été. En blasphémant le christianisme, il y aspire. Oui, reconnaissant l’impossibilité de vivre autrement qu’en société, l’impossibilité de vivre en société autrement qu’à force de dévouement et de sacrifices mutuels, et l’impossibilité d’obtenir d’aucun individu le dévouement et le sacrifice par la raison, par la nécessité ou la crainte, le genre humain conclura comme Stolberg : « L’homme est né pour vivre en société, donc il doit être catholique. » (On entend le canon et la fusillade.) Tenez ! pour la centième fois, le dilemme se pose. (Entre Simplet.)
SIMPLET.
Encore une révolution ! Le consul est renversé, le Vengeur prend la dictature, et Galuchet est général en chef de la force ouvrière. On s’attend à un massacre des prisons.
UN SAVANT.
Le Vengeur ! Galuchet ! (Bas au père Alexis.) Mon révérend père… puisque tous avez pu faire évader ces jeunes gens…
SIMPLET, à part.
Voilà le moment de la dernière lessive. (Au père Alexis.) Père, je voudrais me confesser.
LE PÈRE ALEXIS
J’y songeais, monsieur. (À Simplet.) Viens, mon enfant.
XII.
La campagne.
(Une troupe d’hommes armés de faux, de bâtons et de fusils.)
JEAN BONHOMME.
Mille tonnerres ! je crève d’impatience. Ils n’arriveront pas. Allons les chercher. Si je n’en extermine pas trois ou quatre aujourd’hui, je deviendrai fou. Depuis ce matin, je compte là-dessus ; il m’en faut !
LE CHEF.
Calmez-vous. Ils passeront par ici et ne nous échapperont point. Personne ne serait plus fâché que moi de les manquer.
JEAN BONHOMME.
Les brigands ! jamais ils ne me paieront mes deux fils morts et mon bien volé, un bien que j’avais hérité de mon père et agrandi par vingt ans de travail.
LE CHEF.
Nous sommes logés tous à la même enseigne. J’avais une maison, et je m’asseyais à table tous les dimanches entre mon père, ma mère et huit enfans. Mon père a été assassiné, ma mère est morte d’effroi, ma femme de faim, à la porte de sa maison ; mes fils sont emprisonnés ; mes filles… Allez, compagnons, j’ai bien pris mes mesures, et je vous promets qu’ils passeront par ici ! Ils seront une centaine. Laissons-les s’engager dans le bois : pas un n’en sortira.
CERVAIS.
Eux massacrés, il faudra nous porter à marche forcée sur le village d’où ils viennent, y arriver cette nuit, et le mettre à feu et à sang. Les habitans, quoique suspects à présent aux socialistes, ne valent pas mieux. Ce sont tous voleurs qui se pillent les uns les autres après avoir pillé les honnêtes gens. Nous n’avons pas besoin de regarder où nous frapperons, nous n’atteindrons jamais que des scélérats.