Poèmes antiques et modernes (page 10)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes antiques et modernes · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et que c’était un prince ou que c’était un ange.

Il se souvint encor qu’un vieux Bénédictin,

S’étant acheminé vers la tour, un matin,

Pour rendre un vase d’or tombé sur son passage,

N’était pas revenu de ce triste voyage :

Sur quoi, l’abbé du lieu pour toujours défendit

Les entretiens touchant le prisonnier maudit !

« Nul ne devait sonder la récente aventure ;

» Le ciel avait puni la coupable lecture

» Des mystères gravés sur le vase indiscret. »

Le temps fit oublier ce dangereux secret.

Le prêtre regardait le malheureux célèbre ;

Mais ce cachot tout plein d’un appareil funèbre,

Et cette mort voilée, et ces longs cheveux blancs,

Nés captifs et jetés sur des membres tremblants.

L’arrêtèrent longtemps en un sombre silence.

Il va parler enfin ; mais tandis qu’il balance.

L’agonisant du lit se soulève et lui dit :

« Vieillard, vous abaissez votre front interdit,

Je n’entends plus le bruit de vos conseils frivoles,

L’aspect de mon malheur arrête vos paroles.

Oui, regardez-moi bien, et puis dites après

Qu’un Dieu de l’innocent défend les intérêts ;

Des péchés tant proscrits, où toujours l’on succombe.

Aucun n’a séparé mon berceau de ma tombe ;

Seul, toujours seul, par l’âge et la douleur vaincu.

Je meurs tout chargé d’ans, et je n’ai pas vécu.

Du récit de mes maux vous êtes bien avide :

Pourquoi venir fouiller dans ma mémoire vide,

Où, stérile de jours, le temps dort effacé ?

Je n’eus point d’avenir et n’ai point de passé ;

J’ai tenté d’en avoir ; dans mes longues journées.

Je traçais sur les murs mes lugubres années ;

Mais je ne pus les suivre en leur douloureux cours.

Les murs étaient remplis et je vivais toujours.

Tout me devint alors obscurité profonde ;

Je n’étais rien pour lui, qu’était pour moi le monde ?

due m’importaient des temps où je ne comptais pas ?

L’heure que j’invoquais, c’est l’heure du trépas.

Écoutez, écoutez : quand je tiendrais la vie

De l’homme qui toujours tint la mienne asservie,

J’hésiterais, je crois, à le frapper des maux

Qui rongèrent mes jours, brûlèrent mon repos ;

Quand le règne inconnu d’une impuissante ivresse

Saisit mon cœur oisif d’une vague tendresse.

J’appelais le bonheur, et ces êtres amis

Qu’à mon âge brûlant un songe avait promis.

Mes larmes ont rouillé mon masque de toiture,

J’arrosais de mes pleurs ma noire nourriture,

Je déchirais mon sein par mes gémissements,

J’effrayais mes geôliers de mes longs hurlements ;

Des nuits, par mes soupirs, je mesurais l’espace ;

Aux hiboux des créneaux je disputais leur place,

Et, pendant aux barreaux où s’arrêtaient mes pas,

Je vivais hors des murs d’où je ne sortais pas. »

Ici tomba sa voix. Comme après le tonnerre

De tristes sons encore épouvantent la terre,

Et, dans l’antre sauvage où l’effroi l’a placé.

Retiennent en grondant le voyageur glacé,

Longtemps on entendit ses larmes retenues

Suivre encore une fois des routes bien connues ;

Les sanglots murmuraient dans ce cœur expirant.

Le vieux prêtre toujours priait en soupirant.

Lorsqu’un des noirs geôliers se pencha pour lui dire

Qu’il fallait se hâter, qu’il craignait le délire.

Un nouveau zèle alors ralluma ses discours :

« Ô mon fils ! criait-il, votre vie eut son cours ;

» Heureux, trois fois heureux, celui que Dieu corrige !

» Gardons de repousser les peines qu’il inflige :

» Voici l’heure où vos maux vous seront précieux,

» Il vous a préparé lui-même pour les cieux.

» Oubliez votre corps, ne pensez qu’à votre âme ;

» Dieu lui-même l’a dit : L’homme né de la femme

» Ne vit que peu de temps, et c’est dans les douleurs.

» Ce monde n’est que vide et ne vaut pas des pleurs.

» Qu’aisément de ses biens notre âme est assouvie !

» Me voilà, comme vous, au bout de cette vie :

» J’ai passé bien des jours, et ma mémoire en deuil

» De leur peu de bonheur n’est plus que le cercueil.

» C’est à moi d’envier votre longue souffrance.

» Qui d’un monde plus beau vous donne l’espérance ;

» Les anges à vos pas ouvriront le saint lieu :

» Pourvu que vous disiez un mot à votre Dieu,

» Il sera satisfait. » Ainsi, dans sa parole,

Mêlant les saints propos du livre qui console,

Le vieux prêtre engageait le mourant à prier,

Mais en vain : tout à coup on l’entendit crier,

D’une voix qu’animait la fièvre du délire.

Ces rêves du passé : Mais enfin je respire !

Ô bords de la Provence ! ô lointain horizon !

Sable jaune où des eaux murmure le doux son !

Ma prison s’est ouverte. Oh ! que la mer est grande !

Est-il vrai qu’un vaisseau jusque là-bas se rende ?

Dieu ! qu’on doit être heureux parmi les matelots !

due je voudrais nager dans la fraîcheur des flots !

La terre vient, nos pieds à marcher se disposent,

Sur nos mâts arrêtés les voiles se reposent.

Ah ! j’ai fui les soldats ; en vain ils m’ont cherché ;

Je suis libre, je cours, le masque est arraché ;

De l’air dans mes cheveux j’ai senti le passage,

Et le soleil un jour éclaira mon visage.

— Oh ! pourquoi fuyez-vous ? restez sur vos gazons,

Vierges ! continuez vos pas et vos chansons ;

Pourquoi vous retirer aux cabanes prochaines ?

Le monde autant que moi déteste donc les chaînes ?

Une seule s’arrête et m’attend sans terreur :

Quoi ! du Masque de Fer elle n’a pas horreur !

Non, j’ai vu la pitié sur ses lèvres si belles,

Et de ses yeux en pleurs les douces étincelles.

Soldats ! Que voulez-vous ? quel lugubre appareil !

J’ai mes droits à l’amour et ma part au soleil ;

Laissez-nous fuir ensemble. Oh ! voyez-la ! c’est elle

Avec qui je veux vivre, elle est là qui m’appelle ;

Je ne fais pas le mal ; allez, dites au Roi

Qu’aucun homme jamais ne se plaindra de moi ;

Que je serai content si, près de ma compagne,

Je puis errer longtemps de montagne en montagne.

Sans jamais arrêter nos loisirs voyageurs !

Que je ne chercherai ni parents ni vengeurs ;

Et, si l’on me demande où j’ai passé ma vie,

Je saurai déguiser ma liberté ravie ;

Votre crime est bien grand, mais je le cacherai.

Ah ! laissez-moi le Ciel, je vous pardonnerai.

Non… toujours des cachots… Je suis né votre proie…

Mais je vois mon tombeau, je m’y couche avec joie.

Car vous ne m’aurez plus, et je n’entendrai plus

Les verrous se fermer sur l’éternel reclus.

Que me veut donc cet homme avec ses habits sombres ?

Captifs morts dans ces murs, est-ce une de vos ombres ?

Il pleure. Ah ! malheureux, est-ce ta liberté ?

le prêtre.

Non, mon fils, c’est sur vous ; voici l’éternité.

le mourant.

À moi ! je n’en veux pas ; j’y trouverais des chaînes.

le prêtre.

Non, vous n’y trouverez que des faveurs prochaines.

Un mot de repentir, un mot de votre foi,

Le Seigneur vous pardonne.

le mourant.

Ô prêtre ! laissez-moi !

le prêtre.

Dites : Je crois en Dieu. La mort vous est ravie.

le mourant.

Laissez en paix ma mort, on y laissa ma vie.

— Et d’un dernier effort l’esclave délirant

Au mur de la prison brise son bras mourant.

« Mon Dieu ! venez vous-même au secours de cette âme ! »

Dit le prêtre, animé d’une pieuse flamme.

Au fond d’un vase d’or, ses doigts saints ont cherché

Le pain mystérieux où Dieu même est caché :

Tout se prosterne alors en un morne silence.

La clarté d’un flambeau sur le lit se balance ;

Le chevet sur deux bras s’avance supporté,

Mais en vain : le captif était en liberté.

Resté seul au cachot, durant la nuit entière,

Le vieux religieux récita la prière ;

Auprès du lit funèbre il fut toujours assis.

Quelques larmes, souvent, de ses yeux obscurcis,

Interrompant sa voix, tombaient sur le saint livre ;

Et, lorsque la douleur l’empêchait de poursuivre,

Sa main jetait alors l’eau du rameau béni

Sur celui qui du Ciel peut-être était banni.

Et puis, sans se lasser, il reprenait encore.

De sa voix qui tremblait dans la prison sonore,

Le dernier chant de paix ; il disait : « Ô Seigneur !

» Nie brisez pas mon âme avec votre fureur ;

» Ne m’enveloppez pas dans la mort de l’impie. »

Il ajoutait aussi : « Quand le méchant m’épie,

» Me ferez-vous tomber. Seigneur, entre ses mains ?

» C’est lui qui sous mes pas a rompu vos chemins ;

» Ne me châtiez point, car mon crime est son crime.

» J’ai crié vers le Ciel du plus profond abîme

» Ô mon Dieu ! tirez-moi du milieu des méchants ! »

Lorsqu’un rayon du jour eut mis fin à ses chants,

Il entendit monter vers les noires retraites,

Et des voix résonner sous les voûtes secrètes.

Un moment lui restait, il eût voulu du moins

Voir le mort qu’il pleurait sans ces cruels témoins ;

Il s’approche, en tremblant, de ce fils du mystère

Qui vivait et mourait étranger à la terre ;

Mais le Masque de Fer soulevait le linceul,

Et la captivité le suivit au cercueil.

Écrit en 1821, à Vincennes.

ANTIQUITÉ HOMÉRIQUE

À M. SOUMET

auteur de clytemnesre de saül

LE SOMNAMBULE

poème

Ὄσα δὲ πληγὰς πάσδε ϰαρδίας · σεθεν Εξδουσα γὰρ φρὴν ὄμμασιν λαμπρύνεται· Ἐν ῆμέρᾳ δὲ μοῖρʹ απρόσϰοπος βρότων.Αὶσχύλος.

Voyez, en esprit, ces blessures : l’esprit, quand on dort, a des yeux, et quand on veille, il est aveugle.Eschyle.

La dédicace, le sous-titre et l’épigraphe manquent dans M, P1. — Le grec est incorrect dans toutes les éditions.

« Déjà, mon jeune époux ? Quoi ! l’aube paraît-elle ?

Non ; la lumière, au fond de l’albâtre, étincelle

Blanche et pure, et suspend son jour mystérieux ;

La nuit règne profonde et noire dans les cieux.

Vois, la clepsydre encor n’a pas versé trois heures ;

Dors près de ta Néra, sous nos chastes demeures ;

Viens, dors près de mon sein. » Mais lui, furtif et lent,

Descend du lit d’ivoire et d’or étincelant.

Il va, d’un pied prudent, chercher la lampe errante,

Dont il garde les feux dans sa main transparente ;

Son corps blanc est sans voile, il marche pas à pas,

L’œil ouvert, immobile, et murmurant tout bas :

« Je la vois, la parjure… interrompez vos fêtes.

Aux Mânes un autel… des cyprès sur vos têtes…

Ouvrez, ouvrez la tombe… Allons… Qui descendra ? »

Cependant, à genoux et tremblante, Néra,

Ses blonds cheveux épars, se traîne. « — Arrête, écoute.

Arrête, ami ; les Dieux te poursuivent, sans doute ;

Au nom de la pitié, tourne tes yeux sur moi ;

Vois, c’est moi, ton épouse en larmes devant toi ;

Mais tu fuis ; par tes cris ma voix est étouffée !

Phœbé, pardonne-lui ; pardonne-lui, Morphée. »

— « J’irai… je frapperai… le glaive est dans ma main ;

Tous les deux… Pollion… c’est un jeune Romain…

Il ne résiste pas. Dieux ! qu’il est faible encore !

D’un blond duvet sa joue à peine se décore,

L’amour a couronné ce luxe éblouissant…

Écartez ce manteau, je ne vois pas le sang. »

Mais elle : « Ô mon amant ! compagnon de ma vie !

Des foyers maternels si ton char m’a ravie

Tremblante, mais complice, et si nos vœux sacrés

Ont fait luire à l’Hymen des feux prématurés.

Par cette sainte amour nouvellement jurée,

Par l’antique Vesta, par l’immortelle Rhée

Dont j’embrasse l’autel, jamais nulle autre ardeur

De mes pieux serments n’altéra la candeur :

Non, jamais Pénélope, à l’aiguille pudique.

Plus chaste n’a vécu sous la foi domestique.

Pollion, quel est-il ? » — « Je tiens tes longs cheveux…

Je dédaigne tes pleurs et tes tardifs aveux,

Corinne, tu mourras… » — « Ce n’est pas moi ! Ma mère,

Il ne m’a point aimée ! Oh ! ta sainte colère

À comme un Dieu vengeur poursuivi nos amours !

Que n’ai-je cru ma mère, et ses prudents discours ?

Je ne détourne plus ta sacrilège épée ;

Tiens, frappe, j’ai vécu puisque tu m’as trompée…

… Ah ! cruel !… mon sang coule !… Ah ! reçois mes adieux ;

Puisses-tu ne jamais t’éveiller ! » — « Justes dieux ! »

Écrit en 1819.

LE TRAPPISTE

poème

Titre : O1-O3, P2, Le Trapiste — O1-O3, la note au titre manque ; P2, A, Journal des Débats B-D, Moniteur

Épigraphe : O1-O3, Je suis devenu étranger à mes frères parce que le zèle de votre maison m’a dévoré, et que les outrages de ceux qui vous insultaient sont tombés sur moi (Ps. c. LXVIII, v. 8).

C’était une des nuits qui des feux de l’Espagne

Par des froids bienfaisants consolent la campagne ;

L’ombre était transparente, et le lac argenté

Brillait à l’horizon sous un voile enchanté ;

Une lune immobile éclairait les vallées.

Où des citronniers verts serpentent les allées ;

Des milliers de soleils, sans offenser les yeux,

Tels qu’une poudre d’or, semaient l’azur des cieux,

Et les monts inclinés, verdoyante ceinture

Qu’en cercles inégaux enchaîna la nature.

De leurs dômes en fleurs étalaient la beauté,

Revêtus d’un manteau bleuâtre et velouté.

Mais aucun n’égalait, dans sa magnificence,

Le Mont Serrât, paré de toute sa puissance :

Quand des nuages blancs sur son dos arrondi

Roulaient leurs flots chassés par le vent du midi,

Les brisant de son front, comme un nageur habile,

Le géant semblait fuir sous ce rideau mobile ;

Tantôt un piton noir, seul dans le firmament,

Tel qu’un fantôme énorme, arrivait lentement ;

Tantôt un bois riant, sur une roche agreste.

S’éclairait, suspendu comme une île céleste.

Puis enfin, des vapeurs délivrant ses contours,

Comme une forteresse au milieu de ses tours,

Sortait le pic immense : il semblait à ses plaines

Des vents frais de la nuit partager les haleines ;

Et l’orage indécis, murmurant à ses pieds.

Pendait encor d’en haut sur les monts effrayés.

En spectacles pompeux la nature est féconde :

Mais l’homme a des pensers bien plus grands que le monde.

Quelquefois tout un peuple endormi dans ses maux

S’éveille, et, saisissant le glaive des hameaux,

Maudissant la révolte impure et tortueuse.

Élève tout à coup sa voix majestueuse :

Il redemande à Dieu ses autels profanés,

Il appelle à grands cris ses Rois emprisonnés ;

Comme un tigre, il arrache, il emporte sa chaîne ;

Il s’élève, il grandit, il s’étend comme un chêne,

Et de ses mille bras il couvre en liberté

Les sillons paternels du sol qui l’a porté.

Ainsi, terre indocile, à ton Roi seul constante,

Vendée, où la chaumière est encore une tente,

Ainsi de ton Bocage aux détours meurtriers

Sortirent en priant les paysans guerriers :

Ainsi, se relevant, l’infatigable Espagne

Fait sortir des héros du creux de la montagne.

Sur des rochers, non loin de ces antres sacrés,

Où Pelage appela les Goths désespérés,

D’où sort toujours la gloire, et qui gardent encore,

Hélas ! les os français mêlés à ceux du More,

Au-dessus de la nue, au-dessus des torrents.

Viennent de s’assembler les montagnards errants.

La pourpre du réseau dont leur front s’environne

Forme autour des cheveux une mâle couronne,

Et la corde légère, avec des nœuds puissants.

S’est tressée en sandale à leurs pieds bondissants.

Le silence est profond dans la foule attentive ;

Car la hache pesante, avec la flamme active,

D’un chêne que cent ans n’ont pas su protéger

Ont fait pour leur prière un autel passager.

Là ce chef dont le nom sème au loin l’épouvante

Dépose devant Dieu son oraison fervente ;

Triomphateur sans pompe, il va d’une humble voix

Chanter le Te Deum sous le dôme des bois.

Est-ce un guerrier farouche ? est-ce un pieux apôtre ?

Sous la robe de l’un il a les traits de l’autre :

Il est prêtre, et, pourtant, promptement irrité.

Il est soldat aussi, mais plein d’austérité ;

Son front est triste et pâle, et son œil intrépide :

Son bras frappe et bénit, son langage est rapide,

Il passe dans la foule et ne s’y mêle pas ;

Un pain noir et grossier compose ses repas ;

Il parle, on obéit ; on tremble s’il commande.

Et nul sur son destin ne tente une demande.

Le Trappiste est son nom : ce terrible inconnu,

Sorti jadis du monde, au monde est revenu ;

Car, soulevant l’oubli dont ces couvents funèbres

À leurs moines muets imposent les ténèbres,

Il reparut au jour, dans une main la croix,

Dans l’autre, secouant, au nom des anciens Rois,

Ce fouet dont Jésus-Christ, de son bras pacifique.

Du haut des longs degrés du Temple magnifique,

Renversa les vendeurs qui souillaient le saint mur,

Dans les débris épars de leur trafic impur.

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