Poèmes antiques et modernes (page 5)
Les autres erreurs, en effet, sont d’une nature plus grave. Elles ont produit une leçon : 1° ou absurde, ou incorrecte, ou peu intelligible, ou contraire à l’intention visible du poète, 2° en contradiction avec l’unanimité ou, dans deux cas, la presque unanimité, des textes antérieurs, manuscrits ou imprimés. Lorsque ces deux conditions se sont trouvées remplies, il m’a semblé juste de maintenir la bonne leçon fournie par tous les textes précédents, et de rejeter en note la mauvaise, donnée uniquement par l’édition de 1859. Voici la liste des changements accomplis en vertu de cette règle :
Éloa, ch. I : v. 31, C’était Marthe et Marie, au lieu de : C’étaient Marthe et Marie.
Ch. I : v. loi, un de ses courts instants, au lieu de : un de ces courts instants.
Ch. I : v. 198, son nid, au lieu de : son lit.
Ch. I : v. 279, en ses routes, au lieu de : en ces routes.
Ch. III : v. 36, tout haut, au lieu de : tout bas. — Au muet abandon de la vierge qui se laisse séduire, le poète a voulu opposer la hardiesse dominatrice du séducteur sûr de son triomphe. Lisez : tout bas, le contraste s’efface, l’effet se perd, le détail devient banal. Il semble peu vraisemblable de supposer que Vigny ait eu l’idée d’une retouche qui n’est pas incompatible avec le contexte, mais qui s’harmonise beaucoup moins bien avec lui que la leçon originale. Il est plus naturel de mettre au compte du typographe une faute de lecture amenée par l’obsession du vers précédent. De ce qu’Éloa dit, sans parler : Je suis à toi, il a inféré un peu trop vite que l’ange ténébreux, pour se mettre à l’unisson, devait parler tout bas, et l’erreur, une fois commise, n’étant pas grossière, a passé inaperçue.
Ch. III : v. 124, et ses bras, au lieu de : et son bras.
Ch. III : v. 182, la céleste main, au lieu de : sa céleste main.
Le Déluge : v. 147, tes yeux, au lieu de : les yeux.
v. 252, ces demi-Dieux, au lieu de : ses demi-Dieux.
Le Bain : v. 30, son teint, au lieu de : son front.
Le Somnambule : v. 22, Phœhé, pardonne-lui, au lieu de : Phœbé, pardonnez-lui (C3, D).
Le Bain d’une dame romaine : v. 11, pourpre, au lieu de : robe. — La leçon de 1859 est un échantillon de ces absurdités que Vigny reprochait aux imprimeurs de glisser dans ses livres.
Dolorida : v. 13, sous des roses cachée, au lieu de : sous deux roses cachées.
V. 82, Est de mon sang, au lieu de : Est dans mon sang.
Le Malheur : v. 40, Parmi des fronts, au lieu de : Parmi les fronts.
La Prison : v. 103, on se parla, au lieu de : on se parlait.
Le Cor : v. 24, au chant, au lieu de : aux chants (C3, D).
Le Bal : v. 75, doux trésor, au lieu de : doux trésors.
Le Trappiste : v. 95, Parmi ces montagnards, au lieu de : Parmi les montagnards.
V. 206, Sondez nos destinées, au lieu de : Sondez vos destinées.
Paris : v. 97, près du sépulcre, au lieu de : près d’un sépulcre. Il s’agit évidemment du sépulcre du Christ.
Dans tous ces cas, je le répète, la leçon unique, ou presque unique, de l’édition de 1859 paraît bien être, non pas une correction du poète, mais une fantaisie de l’imprimeur.
Deux fois seulement je me suis permis de préférer à la leçon de 1859 et de plusieurs des éditions immédiatement précédentes la leçon meilleure donnée par le manuscrit et les premières éditions :
Éloa : ch. II, v. 41, le manuscrit, l’édition originale et les Poèmes de 1829 donnent : moussus ; les éditions de 1837 à 1859 : mousseux. Je n’ai pas cru devoir conserver une impropriété d’expression que le poète, originairement, n’avait pas commise, et dont on est, par suite, fondé à croire qu’elle n’est pas son fait.
La Femme Adultère : les vers 49-50, dans le manuscrit et l’édition originale (1822), sont écrits ainsi :
Elle veut retenir cette nuit, sa complice,
Et la première aurore est son premier supplice.
Le second devient en 1829 :
Et la première aurore et son premier supplice,
puis, de 1837 à 1859 :
Et la première aurore, et son premier supplice.
La chute d’une lettre dans le texte de 1829 a fourni, comme on le voit, une leçon nouvelle, corroborée dans l’édition de 1837 et les suivantes par l’insertion d’une virgule à l’hémistiche. Ces deux modifications, dont la seconde a été entraînée par la première, s’expliquent plus naturellement par une erreur typographique que par une intention du poète. En effet, la leçon ainsi obtenue est inintelligible en soi (car on peut retarder, mais non retenir ce qui n’est pas encore venu), et elle ne se relie plus, comme faisait étroitement la première, aux deux vers qui suivent :
Elle vit tout ensemble et la faute et le lieu,
S’étonna d’elle-même et douta de son Dieu.
En ce qui regarde la ponctuation, j’ai conservé celle de l’édition de 1859, sauf dans quelques cas où elle corrompait manifestement le sens (Le Malheur, v. 44 et 56-57 ; Les Amants de Montmorency, v. 2). On trouvera en note la ponctuation rejetée.
En matière d’orthographe, j’ai adopté pour chacun des morceaux ou fragments de Vigny reproduits soit dans le texte courant, soit dans l’apparat critique, l’orthographe du texte sur lequel il a été transcrit. Je n’ai fait d’exception que pour l’adjectif nus qui se trouve à plusieurs reprises, dans l’édition de 1859, écrit nuds. Il m’a paru inutile de conserver cette graphie archaïque, qui ne représente ni l’usage personnel de Vigny ni celui de l’époque. En revanche, j’ai noté aussi soigneusement qu’il m’a été possible les variations dans l’emploi des majuscules, qui sont répandues à profusion dans les vers d’Alfred de Vigny. Tout au moins en ce qui concerne les Poèmes Antiques et Modernes, aucune pratique raisonnée ne paraît en régler l’emploi.
III L’Appendice
j’ai mis à la suite des Poèmes Antiques et Modernes huit morceaux d’inégale étendue et importance, qui en sont l’accompagnement obligé :
1° Le poème d’Héléna, qui après avoir figuré en tête des Poèmes de 1822, a été condamné par le poète et exclu par lui de son œuvre. Ce n’est pas ici le lieu de discuter les motifs de cet ostracisme. Il est suffisamment justifié par la faiblesse indéniable d’une œuvre de circonstance, rapidement conçue et hâtivement exécutée. Cette raison, décisive au temps où Vigny avait à ménager sa gloire, n’a plus la même force aujourd’hui ; et il serait regrettable que les lecteurs désireux d’approfondir l’art du poète n’eussent pas à leur disposition ce millier de vers moins heureusement venus, où, par suite, il est plus facile de saisir sur le vif ses artifices de composition ou de style, ses habitudes d’esprit, ses procédés de travail.
Une seule fois, du vivant d’Alfred de Vigny, des fragments en ont reparu sous le titre de La jeune Hellénienne, dans le Keepsake français, ou Souvenir de littérature contemporaine, recueilli par M. J.-B.-A. Soulié, conservateur à la bibliothèque de l’Arsenal, première année, 1830, Paris, Giraldon, Bovinet et Cie. Ce morceau est composé de trois fragments du IIe chant d’Héléna ; 1° v. 137-142 ; 2° 148-176 ; 30193-256. Le second fragment est séparé du premier par une ligne de points ; le troisième fait corps avec le second. Ils ne présentent aucune variante.
2° Sous le titre de Révélation, une ébauche de prologue pour l’Ange Tombée (titre primitif d’Éloa), que M. Fernand Gregh a publiée dans la revue les Lettres (no du 6 avril 1906), et qu’il m’a très aimablement autorisé à réimprimer ici.
3° Un long fragment : La Beauté Idéale — Aux mânes de Girodet, destiné à servir d’introduction au Déluge, et donné par Vigny lui-même dans le Mercure du xixe siècle, nov. 1825, t. XI, p. 197-199 ;
4° Un important passage dé la Femme Adultère (cinquante vers), retranché de la pièce dans toutes les éditions postérieures à 1822, et que sa longueur ne permettait pas d’insérer dans l’apparat critique.
J’ai utilisé pour ce fragment comme pour le reste du poème les deux manuscrits (M1, M2), que j’ai signalés plus haut (voir p. vii).
5° Le Chant de Suzanne au bain, le second des deux « Fragmens d’un poème de Suzanne » parus conjointement dans la Muse Française de 1824, dont le premier seul. Le Bain, a été recueilli parmi les Poèmes Antiques et Modernes.
On trouvera en note les variantes d’un manuscrit autographe (M), qui contient aussi le Bain (voir ci-dessus, p. vii).
6° Une série de notules dont le manuscrit autographe m’a été bienveillamment communiqué par M. Louis Barthou. Il consiste en un feuillet, reste d’une chemise qui avait dû servir à Vigny à classer ses papiers poétiques. Sur le recto, on lit cette mention au crayon bleu, à demi effacée, qui semble bien avoir été mise par le poète :
Manuscrits
Éloa Suzanne [?]
Manuscrit d’Héléna
— et cette autre à l’encre, qui est certainement de sa main :
Morceaux dans le goût
Judaïque.
Au bas de la page, des dates, et des chiffres additionnés, dont la signification échappe. Peut-être s’agit-il d’un décompte fait par Vigny des vers qu’il avait composés à telle ou telle époque. — Au verso, séparés par un trait, des renseignements notés, des vers ébauchés en vue de poèmes bibliques. J’ai cru pouvoir, en m’inspirant de Vigny lui-même, donner à ces matériaux inutilisés le titre de : Fragments dans le goût judaïque.
7° Une ample notice en prose, Documens sur les Trapistes d’Espagne, qui ne figure que dans la troisième des éditions séparées du Trapiste.
Insérer les textes ci-dessus dans le recueil d’Alfred de Vigny, c’eût été en altérer fâcheusement la physionomie. J’espère, par le moyen que j’ai employé, avoir concilié le respect dû à la volonté du poète avec les obligations de l’éditeur.
8° Enfin, sous ce titre : Alfred de Vigny critiqué par sa mère, une suite de notes inédites mises par Madame de Vigny mère et par son fils sur un exemplaire des Poèmes de 1822. Ce précieux volume fait partie de la collection Spoelberch de Lovenjoul, qui est aujourd’hui la propriété de l’Institut de France. La Commission compétente a bien voulu m’autoriser à reproduire intégralement ces Marginalia.
IV Le Commentaire
Je n’ai qu’un mot à dire du commentaire qui accompagne le texte. Il est fait exclusivement au point de vue des sources. Un travail de ce genre n’est jamais complet : je ne m’excuserai donc pas de n’avoir pu, pour certains poèmes, le pousser assez loin. Il est rarement irréprochable : distinguer les cas où il y a rapport vague, similitude fortuite, de ceux où il y a inspiration et imitation est souvent chose fort délicate ; et, malgré le soin qu’on y a pris et la prudence qu’on y a mise. on ne peut se flatter de ne s’être jamais trompé. Dans l’embarras où je me suis trouvé souvent, je me suis résolu quelquefois à courir le risque de pécher par témérité plutôt que par timidité, et j’ai, à tout hasard, présenté au lecteur ma récolte entière, en m’excusant de lui imposer la peine de séparer la paille du grain. Une minutieuse enquête sur les sources d’un écrivain peut passer pour un travail « lilliputien et pédantesque » ; un travail de ce genre, on l’a dit fort justement, est « utile toutefois pour expliquer le talent de Vigny, comme pour mieux entendre André Chénier, comme pour apprécier exactement tout poète de seconde inspiration, fût-ce un Milton, fût-ce un Virgile. » J’apporte ce que j’ai amassé, en souhaitant de donner à d’autres l’idée ou le moyen de faire plus et mieux. Je me tiendrai pour satisfait, si ces notes, telles quelles, peuvent fournir aux curieux de Vigny quelques utiles renseignements sur la formation de son génie. Elles doivent le meilleur de leur contenu aux nombreux et importants travaux publiés depuis une quinzaine d’années sur son œuvre. En donnant ci-dessous la liste de ceux que j’ai consultés pour l’établissement de ce commentaire, je crois servir les intérêts du lecteur, et non pas m’acquitter d’une dette, mais la reconnaître au contraire, lorsqu’il y a lieu, avec toute la gratitude dont je suis capable.
Henri Alline, Deux Sources inconnues des premiers poèmes bibliques d’Alfred de Vigny : l’abbé Fleury et dom Calmet (Revue d’Histoire littéraire de la France, oct.-nov. 1907).
Eugène Asse, Alfred de Vigny et les éditions originales de ses poésies, Paris, 1895.
F. Baldensperger, Thomas Moore et Alfred de Vigny, (The Modem language Review, July 1906 ; recueilli dans : Alfred de Vigny, contribution à sa biographie intellectuelle, Paris, 1912).
Max Brandenburg, Zu Alfred de Vignys Gedicht Moïse, et Erwidening (Zeitschrift fur französischen und englischen Unterricht, VIII, 1909).
Paul Buhle, Alfred de Vignys biblische Gedichte und ibre Quellen, Rostock, 1908.
Marc Citoleux, Vigny et l’Angleterre (Feuilles d’histoire, janvier-février-mars 1914).
Ernest Dupuy, Les Origines littéraires d’Alfred de Vigny (Revue d’Histoire littéraire de la France, juillet-sept. 1903 ; recueilli dans : La Jeunesse des Romantiques, Paris, 1905) ; Alfred de Vigny, la vie et l’œuvre, Paris, 1913.
Edmond Estève, Héléna, édition critique, Paris, 1907 ; Byron et le Romantisme français, Paris, 1907 ; Gessner et Alfred de Vigny (Revue d’Histoire littéraire de la France, oct.-déc. 1910).
Jean Giraud, « Les Amants de Montmorency » d’Alfred de Vigny, fait-divers et élévation (Revue Bleue, 27 mai 19 11) ; Deux souvenirs d’Hamlet et de Faust dans « Paris » d’Alfred de Vigny (Revue Germanique, mars-avril 1912) ; Alfred de Vigny, Œuvres Choisies, Paris, 1913.
Maurice Lange, Encore les sources d’Alfred de Vigny (Revue d’Histoire littéraire de la France, avril-juin 1912).
Pierre Ladoué, Un précurseur du romantisme ; Millevoye (1782-1816), Paris, 1912.
Jacques Langlais, Les Origines littéraires d’Alfred de Vigny (Annales Romantiques, janvier-février 1906).
P.-M. Masson, L’influence d’André Chénier sur Alfred de Vigny (Revue d’Histoire littéraire de la France, janvier-mars 1909).
Th. Richm, Zu Alfred de Vignys Gedicht Moïse (Zeitschrift für französischen und englischen Unterricht, VIII, 1909).
Schultz-Gora, Studie zur Eloa (Zeitschrift für französische Sprache und Literatur, 1904, I).
A. B. Thomas, Moore en France, Paris, 1911.
Maurice Wilmotte, À propos d’un passage d’Alfred de Vigny (Mélanges Émile Picot, II, Paris, 1913).
À ces noms j’ajouterai celui de M. Henri Bernés, qui a mis à ma disposition les notes qu’il avait rassemblées sur les sources de Moïse. De plus M. Bernés a lu deux fois le présent travail, en manuscrit et en épreuves. On devine combien je dois à sa vigilance et à ses judicieux conseils. Qu’il me soit permis enfin d’adresser de sincères remerciements à M. Jacques Madeleine, dont l’expérience et le goût m’ont été, pour la mise au point de cette édition, du plus précieux secours.
LA FEMME ADULTÈRE
poème
L’adultère attend le soir, et se dit : Aucun œil ne me verra ; et il se cache le visage, car la lumière est pour lui comme la mort.Job, ch. xxiv, v. 15-17.
M1, M2, P1, Le sous-titre manque, et la division en quatre sections n’existe pas.
Épigraphe : M2, P1, Qu’un tourbillon ténébreux règne dans cette nuit ; qu’elle ne soit pas comptée dans les jours de l’année ! | Que cette nuit soit dans une affreuse solitude, et que les cantiques de joie ne s’y tassent point entendre ! | Que les étoiles de son crépuscule se voilent de ténèbres ! Qu’elle attende la lumière, et qu’il n’en vienne point ! et qu’elle ne voie pas les paupières de l’Aurore ! (Job.).
I
« Mon lit est parfumé d’aloès et de myrrhe ;
» L’odorant cinnamome et le nard de Palmyre
» Ont chez moi de l’Égypte embaumé les tapis.
» J’ai placé sur mon front et l’or et le lapis ;
» Venez, mon bien-aimé, m’enivrer de délices
» Jusqu’à l’heure où le jour appelle aux sacrifices :
» Aujourd’hui que l’époux n’est plus dans la cité,
» Au nocturne bonheur soyez donc invité ;
» Il est allé bien loin. » — C’était ainsi, dans l’ombre.
Sur les toits aplanis et sous l’oranger sombre,
Qu’une femme parlait, et son bras abaissé
Montrait la porte étroite à l’amant empressé.
Il a franchi le seuil où le cèdre s’entr’ouvre,
Et qu’un verrou secret rapidement recouvre ;
Puis ces mots ont frappé le cyprès des lambris :
« Voilà ces yeux si purs dont mes yeux sont épris !
» Votre front est semblable au lis de la vallée,
» De vos lèvres toujours la rose est exhalée :
» Que votre voix est douce et douces vos amours !
» Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours !
— « Non ; ma main veut tarir cette humide rosée
» Que l’air sur vos cheveux a longtemps déposée :
» C’est pour moi que ce front s’est glacé sous la nuit !
— « Mais ce cœur est brûlant, et l’amour l’a conduit.
» Me voici devant vous, ô belle entre les belles !
» Qu’importent les dangers ? que sont les nuits cruelles
» Quand du palmier d’amour le fruit va se cueillir,
» Quand sous mes doigts tremblants je le sens tressaillir ?
— « Oui… Mais d’où vient ce cri, puis ce spas sur la pierre ?
— « C’est un des fils d’Aaron qui sonne la prière.
» Et quoi ! vous pâlissez ! Que le feu du baiser
» Consume nos amours qu’il peut seul apaiser,
» Qu’il vienne remplacer cette crainte farouche,
» Et fermer au refus la pourpre de ta bouche !… »
On n’entendit plus rien, et les feux abrégés
Dans les lampes d’airain moururent négligés.
II
Quand le soleil levant embrasa la campagne
Et les verts oliviers de la sainte montagne,
À cette heure paisible où les chameaux poudreux
Apportent du désert leur tribut aux Hébreux ;
Tandis que de sa tente ouvrant la blanche toile.
Le pasteur qui de l’aube a vu pâlir l’étoile
Appelle sa famille au lever solennel,
Et salue en ses chants le jour et l’Éternel ;
Le séducteur, content du succès de son crime,
Fuit l’ennui des plaisirs et sa jeune victime.
Seule, elle reste assise, et son front sans couleur
Du remords qui s’approche a déjà la pâleur ;
Elle veut retenir cette nuit, sa complice,
Et la première aurore est son premier supplice :
Elle vit tout ensemble et la faute et le lieu.
S’étonna d’elle-même et douta de son Dieu.
Elle joignit les mains, immobile et muette.
Ses yeux toujours fixés sur la porte secrète ;
Et semblable à la mort, seulement quelques pleurs
Montraient encor sa vie en montrant ses douleurs.
Telle Sodome a vu cette femme imprudente
Frappée au jour où Dieu versa la pluie ardente,
Et, brûlant d’un seul feu deux peuples détestés,
Éteignit leurs palais dans des flots empestés :
Elle voulut, bravant la céleste défense,
Voir une fois encor les lieux de son enfance,
Ou peut-être, écoutant un cœur ambitieux,
Surprendre d’un regard le grand secret des cieux :
Mais son pied tout à coup, à la fuite inhabile,
Se fixe, elle pâlit sous un sel immobile.
Et le juste vieillard, en marchant vers Ségor,
N’entendit plus ses pas qu’il écoutait encor.
Tel est le front glacé de la Juive infidèle.
Mais quel est cet enfant qui paraît auprès d’elle ?
Il voit des pleurs, il pleure, et, d’un geste incertain,
Demande, comme hier, le baiser du matin.
Sur ses pieds chancelants il s’avance, et, timide,
De sa mère ose enfin presser la joue humide.
Qu’un baiser serait doux ! elle veut l’essayer ;
Mais l’époux, dans le fils, la revient effrayer ;
Devant ce lit, ces murs et ces voûtes sacrées.
Du secret conjugal encore pénétrées,
Où vient de retentir un amour criminel,
Hélas ! elle rougit de l’amour maternel,
Et tremble de poser, dans cette chambre austère,
Sur une bouche pure une lèvre adultère.
Elle voulut parler, mais les sons de sa voix.
Sourds et demi-formés, moururent à la fois,
Et sa parole éteinte et vaine fut suivie
D’un soupir qui sembla le dernier de sa vie.
Elle repousse alors son enfant étonné,
Tant la honte a rempli son cœur désordonné !
Elle entr’ouvre le seuil, mais là tombe abattue,
Telle que de sa base une blanche statue.
III
Ce jour-là, des remparts, on voyait revenir
Un voyageur parti pour la ville de Tyr.
Sa suite et ses chevaux montraient son opulence ;
Guidés nonchalamment par le fer d’une lance,
Fléchissaient sous leur poids, et l’onagre rayé,
Et l’indolent chameau, par son guide effrayé ;
Et douze serviteurs, suivant l’étroite voie,
Courbaient leurs fronts brûlés sous la pourpre et la soie ;
Et le maître disait : « Maintenant Séphora
Cherche dans l’horizon si l’époux reviendra ;
Elle pleure, elle dit : « Il est bien loin encore !
« Des feux du jour pourtant le désert se colore !
« Et du côté de Tyr je ne l’aperçois pas. »
Mais elle va courir au-devant de mes pas ;
Et je dirai : « Tenez, livrez-vous à la joie !
« Ces présents sont pour vous, et la pourpre et la soie,
« Et les moelleux tapis, et l’ambre précieux,
« Et l’acier des miroirs que souhaitaient vos yeux. »
Voilà ce qu’il disait, et de Sion la sainte
Traversait à grands pas la tortueuse enceinte.
IV
Tout Juda cependant aux fêtes introduit,
Vers le temple, en courant, se pressait à grand bruit :
Les vieillards, les enfants, les femmes affligées.
Dans les longs repentirs et les larmes plongées,
Et celles que frappait un mal secret et lent,
Et l’aveugle aux longs cris, et le boiteux tremblant.
Et le lépreux impur, le dégoût de la terre,
Tous, de leurs maux guéris racontant le mystère,
Aux pieds de leur Sauveur l’adoraient prosternés,
Lui, né dans les douleurs, roi des infortunés,