Conférences aux missionnaires (page 10)
143. — RéPéTITION D’ORAISON DU 17 OCTOBRE 1655
Il ne faut pas sacrifier les exercices de piété au travail. — La perfection consiste dans la conformité à la volonté de Dieu. — La pratique de cette conformité vaut mieux que la pratique de la présence de Dieu.
M. Vincent, parlant à la répétition d’oraison d’un frère coadjuteur, lequel, se jetant à genoux, demanda pardon à Dieu et à la Compagnie des sujets de scandale qu’il disait avoir donnés à la même Compagnie, a cause qu’il avait manqué d’assister aux exercices de la communauté, comme à l’oraison du matin, aux examens, etc., sous prétexte d’être pressé de travailler, il lui dit :
Mon frère, ne manquez plus dorénavant d’assister aux exercices de la communauté, et assurez-vous, mon frère, que vous n’y perdrez rien, et que Dieu suppléera au temps que vous avez employé pour le servir et que vous aurez été ici. Ne vous souvient-il pas d’avoir entendu ce qui se lit de saint Isidore, qui était un laboureur ? C’était un serviteur, qui labourait la terre, lequel, quand il était au champ, le matin, pour labourer la terre de son maître, quittait sa charrue et s’en allait entendre la sainte messe, lorsqu’il l’entendait sonner.
Entretien 143. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 34
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Et ce que Notre-Seigneur fit en faveur de son serviteur, ce fut que, son maître ayant crié après lui de ce qu’il abandonnait ainsi ses chevaux et sa charrue au champ et s’en allait entendre la messe, alors le bon saint Isidore lui dit : "Il est vrai, mon maître, mais je vous prie de prendre garde qu’au bout de l’an j’ai fait autant de besogne que les autres charretiers mes voisins ; j’ai autant de terre à labourer qu’eux, je donne autant de façons à vos terres qu’ils font aux leurs ; vous n’avez pas plus de chevaux qu’eux et, nonobstant cela, je fais autant d’ouvrage qu’eux." Et ce maître étant en peine comme, en effet, il pouvait faire si promptement tout cet ouvrage, Dieu lui fit connaître comme quoi il prenait soin de faire faire l’ouvrage de son serviteur pendant qu’il oyait la messe, et combien ce bon œuvre d’entendre la sainte messe tous les jours lui était agréable.
La perfection ne consiste pas dans des extases, mais à bien faire la volonté de Dieu. La perfection, qu’est-ce que c’est ? Il me semble que cela veut dire une chose à qui rien ne manque ; or, quel est l’homme qui a la perfection au point que rien ne lui manque, puisque nul homme n’est parfait et que le plus juste pèche sept fois le jour ? Nous pouvons nous figurer deux sortes de perfections : l’une plus parfaite et au dernier degré de perfection, et l’autre moins parfaite. Par exemple, nous disons, quand nous voyons un homme bien assorti de tous ses membres, qui a un beau visage, bien assorti de toutes ses parties : voilà un corps et un visage qui sont beaux, voilà un homme à qui rien ne manque, voilà un corps qui est parfait. D’un autre côté, nous en voyons d’autres à qui il manque beaucoup de tout cela, qui plus, qui moins, et qui n’approchent point, à beaucoup près, de la perfection du premier. Or, j’en dis de même de la perfection des hommes ici-bas sur la terre.
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Le Fils de Dieu fait homme avait la perfection première dont je viens de parler ; rien ne lui manquait ; il était très parfait en toutes choses. Par la seconde nous sont représentés les hommes, lesquels sont imparfaits en beaucoup de choses, n’y ayant jamais eu que le Fils de Dieu et la très sainte Vierge, sa mère, qui soient arrivés à ce premier degré de perfection dont je viens de parler.
On dit du religieux qu’il est en état de perfection, non qu’il soit parfait ; car il faut faire différence entré l’état de perfection et être parfait ; et, comme je viens de dire, bien que le religieux ait fait ce que dit Notre-Seigneur, c’est-à-dire ait vendu tous ses biens et les ait donnés aux pauvres, si vous voulez, il n’est pas parfait pour cela, bien qu’il soit en l’état de perfection.
Or, qui de tous les hommes sera le plus parfait ? Ce sera celui dont la volonté sera plus conforme à celle de Dieu, de sorte que la perfection consiste à unir tellement notre volonté à celle de Dieu, que la sienne et la nôtre ne soient, à proprement parler, qu’un même vouloir et non-vouloir ; et qui plus excellera en ce point, plus il sera parfait. Car, je vous prie, de grâce, Messieurs, que dit Notre-Seigneur à cet homme de l’évangile auquel il voulait enseigner le moyen d’arriver à la perfection ? "Si vous voulez venir après moi, lui dit-il, renoncez à vous-même, portez votre croix et me suivez" (1)
Or, je vous demande, Messieurs, qui renonce plus à soi-même que celui qui ne fait jamais sa volonté, mais toujours celle de Dieu ? Et qui est-ce qui se mortifie davantage ? Et si, d’autre part, il est dit dans la Sainte écriture que celui qui adhère à Dieu est fait un même esprit avec lui (2) je vous le demande, qui est celui qui
2. 1 Corinthiens 6, 17.
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adhère plus à Dieu que celui qui ne fait jamais que la volonté du même Dieu, et jamais la sienne propre, qui ne veut et ne souhaite autre chose que ce que Dieu veut ou ne veut pas ? Je vous demande, Messieurs et mes frères, si vous en savez quelqu’un qui adhère plus à Dieu, et par conséquent qui soit plus uni à Dieu que celui-là.
Si donc il est ainsi, que personne ne renonce jamais plus à soi-même et ne suit si parfaitement Notre-Seigneur que celui qui conforme entièrement sa volonté à celle de Dieu, et n’adhère si parfaitement au même Dieu que celui qui ne saurait vouloir que ce qu’il veut ou ne veut pas, il faut conclure nécessairement que nul homme n’est si parfaitement uni à Dieu et ne fait un même esprit avec lui, que celui qui fait ce que je viens de dire. O Messieurs, ô mes frères, si nous considérions bien cela, que nous verrions un moyen d’acquérir en cette vie un grand trésor de grâces !
La pratique de la présence de Dieu est fort bonne, mais je trouve que se mettre dans la pratique de faire la volonté de Dieu en toutes ses actions l’est encore plus ; car celle-ci embrasse l’autre. D’ailleurs, celui qui se maintient en la pratique de la présence de Dieu peut quelquefois ne pas faire pour cela la volonté de Dieu. Et dites-moi, je vous prie, n’est-ce pas être en la présence de Dieu que faire la volonté de Dieu et avoir soin de dresser son intention pour cela au commencement de chaque action et de la renouveler dans le progrès ? Quel est celui qui se maintient davantage en la présence de Dieu que celui qui, depuis le matin jusqu’au soir, fait tout ce qu’il fait pour lui plaire et pour son amour ? N’est-ce pas là un exercice continuel de la présence de Dieu, que faire toujours sa sainte volonté ? Allons-nous à l’oraison, c’est faire la volonté de Dieu et obéir à la
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règle qui l’ordonne ; allons-nous aux examens, c’est faire la volonté de Dieu ; jusque-là même au dîner et au souper et au dormir dans le temps que la règle le veut, tout cela est faire la volonté de Dieu.
Et adressant la parole aux frères :
Oui, mes frères, vous pouvez être aussi agréables à Dieu en travaillant à votre office, soit à la cuisine, à la dépense, que nous autres prêtres en prêchant et catéchisant ; et vous faites ce que Notre-Seigneur a fait pendant trente ans, et nous autres, nous faisons ce qu’il a fait pendant trois. ans seulement. Plaise à Dieu nous faire la grâce de nous mettre en cette sainte pratique !
144. — EXTRAIT D’ENTRETIEN (1) éLOGE DU ZèLE DE JEAN LE VACHER
Je recommande aux prières de la Compagnie nos missionnaires qui sont en Barbarie, dont j’ai reçu des nouvelles : les unes nous donnent sujet de consolation, et les autres d’affliction ; celles de Tunis consolent et celles d’Alger affligent.
Notre M. Le Vacher avait été chassé par le dey au sujet qu’il disait qu’il empêchait, de son côté, qu’on n’apportât des toiles pour faire des voiles de navire à Tunis, et pour cela il l’avait renvoyé. En effet, il avait contribué à ce que de Marseille on n’apportât point de ces toiles, etc. ; et il empêchait les marchands chrétiens, parce qu’il y a excommunication du Pape à ceux qui transportent de ces toiles, armes ou autres choses qui
Entretien 144. — Vie manuscrite de Jean Le Vacher, p. 16.
1. cet entretien est postérieur au 14 mai 1655, jour où le jubilé fut publié à Rome, et antérieur au 9 mars 1656, jour où saint Vincent lut à Saint-Lazare la bulle du jubilé.
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peuvent servir contre les chrétiens. Mais enfin le consul lui a remontré que le roi de France trouverait mauvais qu’on eût chassé celui qu’il avait envoyé, et il l’a rappelé. Il y est retourné, et ces pauvres esclaves sont venus au devant, qui louaient Dieu, qui se jetaient sur lui pour l’embrasser, qui disaient, l’un : "J’ai jeûné pour cela" ; l’autre : "J’ai entendu tant de messes" ; et un autre : "J’ai fait tant de prières" Chacun avait fait quelque chose pour le rappeler. Les pauvres gens ne savaient que faire pour lui témoigner leur joie. Il est leur sauveur ; il est leur sauveur ; et s’il y a des anges que Dieu envoie en purgatoire pour consoler les âmes, de même, etc. Messieurs, qui dit missionnaire dit sauveur ; nous sommes appelés pour sauver les âmes ; voilà pourquoi nous sommes ici. Nous acquittons-nous de ce devoir ? Sauvons-nous les âmes ?
Retournons à Tunis, où notre M. Le Vacher fait l’office de sauveur. Il a publié le jubilé ; il n’a pas seulement le loisir de m’écrire ; c’est un autre qui m’a écrit ; c’est M. le consul. Telle est la presse que font ces pauvres captifs pour ce jubilé, qu’ils ont de delà et que nous n’avons pas encore. Grand sujet de consolation et de remercier Dieu !
145. — RéPéTITION D’ORAISON DU 20 FéVRIER 1656
Décision de la Sorbonne contre Arnauld et ses partisans. — Remerciements dus à Dieu pour la grâce qu’il a faite à la compagnie de ne pas tomber dans le jansénisme.
A la répétition de l’oraison, M. Vincent dit, sur la fin d’icelle, que la faculté de Sorbonne avait donné son décret par lequel elle a censuré les opinions de
Entretien 145. - Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 35 V°.
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Jansénius touchant les points dont l’affaire avait été même portée au parlement par le sieur Arnauld et ses adhérents, et que ladite société de Sorbonne avait déclaré ledit sieur Arnauld indigne de la qualité de docteur, de laquelle il demeurera privé, et de tous les honneurs et privilèges qui lui étaient dus en cette qualité, faute d’être venu signer et se soumettre à ladite censure, et qu’il sera tenu pour hérétique, ainsi que tous ses adhérents qui ont soutenu son parti, jusqu’à ce qu’ils soient venus signer ladite censure ; que le décret porte encore que nul dorénavant ne sera reçu à soutenir pour se faire passer bachelier, qu’il n’ait signé ladite censure ; que nul docteur ne sera admis à professer la théologie, qu’il n’ait premièrement signé ladite censure.
Après que M. Vincent eut raconté ceci à la Compagnie, il la pria de rendre grâces à Dieu de tout cela, et particulièrement de ce qu’il avait fait la grâce à la même Compagnie de la Mission de ne s’être point trouvée enveloppée dans les erreurs de ces gens-là. O Messieurs, quelle protection de Dieu sur la petite Compagnie ! quelle grâce spéciale de voir qu’elle s’est trouvée dans la pureté de la doctrine de l’église ! Bref, quelle grâce sa divine Majesté ne lui a-t-elle point faite de s’être purgée de tout ce qui était contraire à la pure vérité et à la doctrine de Notre-Seigneur et des saints ! Oh ! que d’actions de grâces nous avons à rendre à Dieu, la Compagnie en général et chacun de nous en particulier, de ce qu’il n’a pas permis que nous fussions tombés dans le malheur de tant de personnes, même des plus capables de ce temps, qui se sont laissées aller malheureusement à ces opinions nouvelles mauvaises ! Pour moi, j’ai toujours regardé et considéré pour des saints tous ceux que j’ai vus se maintenir dans la vérité de la doctrine et résister à ces
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malheureuses opinions, et je les regarde et considère comme tels.
146.- RéPéTITION D’ORAISON DU 27 FéVRIER 1656
SUR L’HUMILITé
M. Vincent recommanda fort à la Compagnie de demander à Dieu les vertus propres à la même Compagnie, mais surtout l’humilité ; car, dit-il, qui a l’humilité, que ne fait-il point ? être bien aise d’être méprisé en particulier, et même la Compagnie en général. Car, dites-moi, ne voyez-vous pas, par exemple, que celui qui agrée d’être méprisé en son particulier, et ne peut souffrir que la Compagnie en gros le soit en aucune façon, ains qu’elle soit hautement louée et estimée, ne voyez-vous pas, dis je, que cette personne-là se retrouve dans la même Compagnie et qu’elle reprend ce qu’elle avait donné ? De sorte, mes frères, que vous oyez donc qu’il faut non seulement que le missionnaire agrée les humiliations qui lui arrivent en particulier, mais aussi celles que Dieu permet qu’il arrive à la Compagnie en général, de laquelle il est membre.
Hélas ! y a-t-il personnes plus propres, ni qui soient plus conformes au dessein de Dieu que les personnes qui se sont vidées d’elles-mêmes et qui n’ont autre but que d’employer leurs vies pour la gloire de sa divine Majesté et le salut du prochain (1) !
Hier il vint encore une personne céans me parler et me dire que M. le maréchal de La Meilleraye s’accommodait avec ces messieurs de l’Assemblée des Indes qui
Entretien 146. - Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 36
1. En marge : Il dit ceci au sujet des missions éloignées et des ordinands aussi, ce me semble.
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sont en cette ville, et qu’ils faisaient état d’y envoyer tous les ans quelque vaisseau ; qu’ils avaient dessein d’aller s’établir en plusieurs et divers endroits de l’île de Madagascar ; que mondit sieur le maréchal de La Meilleraye leur avait fait savoir qu’ils eussent à s’assurer de moi pour y envoyer des prêtres et des frères. Par conséquent, ajouta-t-il… (2). Voilà encore l’écosse, les Hébrides, où il faut du monde. On nous en a demandé encore de quelque autre endroit des Indes, mais nous ne pouvons pas tant en embrasser à la fois, n’ayant pas de monde assez pour tout cela ; nous tâcherons seulement pour le présent d’en fournir pour Madagascar, en attendant qu’il ait plu à Dieu nous envoyer des ouvriers.
Voilà, Messieurs et mes frères, un beau champ, comme vous voyez ; c’est pourquoi prions Notre-Seigneur qu’il ait agréable d’envoyer de bons sujets à la Compagnie.
147. — RéPéTITION D’ORAISON DU 12 MARS 1656
Reproches adressés à un séminariste qui avait désobéi à son directeur, à un prêtre irrégulier et curieux et à un autre prêtre qui vivait en marge de l’obéissance.
M. Vincent dit à un frère clerc séminariste (1), lequel, après avoir répété son oraison, se mit à genoux pour demander pardon à Dieu et pénitence d’une faute :
Mon frère, vous ne vous accusez point d’une faute bien considérable que vous avez faite cette semaine, qui est qu’ayant été demander permission à M. Delespiney,
2. La phrase est incomplète en cet endroit du manuscrit, ou le copiste a laisse en blanc la valeur d’une ligne et demie.
Entretien 147. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 36 V°.
1. Philippe-Ignace Boucher.
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votre directeur, d’aller entendre l’entretien qui se faisait à messieurs les ordinands, cela vous ayant été refusé, pource que ce n’est pas la coutume que, pendant que l’on est au séminaire, on aille entendre les exhortations qui se font aux ordinations, nonobstant cela vous n’avez pas laissé d’y aller. C’est de cette faute-là, mon frère, qu’il fallait vous accuser. Une désobéissance formelle à son directeur, et une désobéissance commise par une personne qui est ancienne de vingt et un ou vingt deux mois au séminaire. ! Hélas ! mon pauvre frère, si, pendant que vous êtes encore dans le berceau, vous faites cela, que doit-on attendre de vous, mon frère, lorsque vous en serez dehors ? Sur quoi pensez-vous que se doit fonder la Compagnie pour vous y recevoir au bout de deux ans, puisque voilà que vous manquez à ce qui est de plus précis et nécessaire à une personne qui veut vivre dans une communauté, qui est l’obéissance et la soumission ? Que fera-t-on de vous ? A quoi, je vous prie, serez-vous bon sinon à donner de la peine aux supérieurs ? Hélas ! qu’avez-vous fait depuis que vous êtes au séminaire ? A quoi avez-vous employé votre temps, puisque depuis vingt et un ou vingt-deux mois qu’il y a que vous y êtes, vous n’avez point encore pu gagner sur vous de vous soumettre ?
Il y a dans la Compagnie un certain (2) qui ne veut faire que ce qui lui plaît et ce qu’il a dans la fantaisie : à l’oraison, quand il lui plaît ; decà, delà ; cherchoter de côté et d’autre ; visiter et fouiller dans les chambres des autres ; feuilleter leurs papiers ; jusque-là même qu’il a été si mal avisé que d’avoir été, ces jours passés dans la chambre d’un conseiller, qui faisait sa retraite céans, fouiller parmi ses papiers dans sa chambre.
2. En marge : Un prêtre.
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Qu’est-ce que cela, Messieurs ? N’est-ce pas là être écervelé ?
Il y en a encore un autre de cette trempe-là dans la Compagnie, qui ne veut que ce qu’il veut. Aller en mission, si cela ne lui agrée, il n’y veut point aller. Enfin c’est pitié que de voir comme ils sont faits. Voilà, mon frère, le chemin que vous prenez, qui est d’être à scandale à toute la Compagnie. Que fera-t-on à ces gens-là, sinon de prier Dieu qu’il les touche et leur fasse connaître le désordre dans lequel ils sont ? Car il faut que Dieu fasse cela lui-même, puisque les avertissements n’y font rien. Or, mon frère, afin de réparer cette faute et que l’on puisse voir si l’on vous recevra ou non, vous demeurerez au séminaire six mois au delà du temps de vos deux ans, c’est-à-dire qu’au lieu de deux ans vous y serez deux ans et demi. Allez, mon frère, travaillez bien à vous mortifier et mettez-vous en peine de donner lieu à la Compagnie de vous recevoir à la fin de ce temps-là (3).
Il est à remarquer ici que, pendant que M. Vincent parla, il ne voulut donner congé à qui que ce soit, pas même à aucun prêtre de la Compagnie, de sortir du chœur de l’église, qu’il n’eût achevé de faire cet avertissement-là, nonobstant que plusieurs personnes, tant prêtres que frères, se fussent présentées à lui pour cela, à l’effet d’aller où leurs emplois ou offices des ordinands les appelaient ; ce qu’il n’avait point observé si exactement, à ce que j’ai remarqué, depuis longtemps, ce me semble ; en ayant usé de la sorte en cette occasion peut-être à cause qu’il s’agissait d’une désobéissance et de sujets de scandale.
3. En marge : Nota que ledit frère est sorti de la Compagnie bientôt après avoir été promu aux ordres sacrés, c’est à savoir en l’année 1660.
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Quelques jours auparavant, il dit à la Compagnie que tout autant de passions et inclinations mauvaises et déréglées qu’ont les hommes, ce sont autant de démons qui les tyrannisent.
148. — RéPéTITION D’ORAISON DU 16 MARS 1656
Il faut prendre ses repas au réfectoire — Ne pas rechercher ses aises. — Pauvreté de la famille de saint Vincent. - N’inviter aucun externe à dîner. — Bien nourrir les pensionnaires.
Après qu’un de nos frères coadjuteurs employé à la cuisine eut répété son oraison, M. Vincent parla et dit, entre autres choses, que la méditation que l’on venait de faire, qui était sur le mauvais riche, lui donnait aussi sujet de dire à la Compagnie qu’il avait appris que, depuis quelque temps, il s’était glissé un désordre auquel il était très important de remédier, à cause de la conséquence et du danger qu’il traîne après soi : c’était que, lorsque quelqu’un arrive des champs, on le mène à l’infirmerie ou dans une chambre, où on lui porte à dîner ou à souper, et qu’il y en avait même qui y avaient été ainsi traités jusqu’à deux ou trois jours de suite, que cela était un abus et pouvait causer beaucoup de mal, à cause qu’on y parle, on y rit, on presse de boire. L’un dira : "Buvez à ma santé." Ainsi f. ait l’autre. On y porte du vin sans mesure, et ainsi de là il peut arriver beaucoup de mal. On y caquette, on y cause. Bref c’est pitié. Or, je prie les officiers de tenir la main à ce que cela ne se fasse plus, et que, pour ceux. qui arriveront des champs, on les fasse souper au réfectoire, où on leur pourra donner quelque portion extraordinaire ; que s’ils sont venus de fort loin et à pied,
Entretien 148 — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 37 v°.
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et qu’ils soient fort harassés et las, et qu’ils aient besoin de changer de linge, pour être fort échauffés, à la bonne heure, on les pourra faire reposer et prendre leur repas, soit le dîner ou le souper, à l’infirmerie, ou en quelque chambre destinée pour cela ; mais, hors cela, je prie un chacun de la Compagnie d’aller au réfectoire, où il lui sera donné ce qui lui sera nécessaire.
M. Vincent dit ensuite qu’il craignait de plus que quelques-uns de la Compagnie fussent trop avides à désirer et vouloir avoir toutes leurs commodités à souhait et que rien ne manquât : bien vêtus, bien nourris, de bon pain, de bon vin et le reste ; que cet état est fort dangereux. Car, dites-moi, Messieurs, disait-il, quelle raison rend l’évangile de la perdition de ce mauvais riche, sinon qu’il était bien habillé, faisait bonne chère et ne faisait pas l’aumône aux pauvres ? Voilà la raison que l’évangile donne du sujet de sa damnation. Le pauvre Lazare était demandant l’aumône à sa porte, et il ne lui donnait rien, ne pensant qu’à faire bonne chère et à s’habiller somptueusement. Voilà l’état de ce pauvre misérable. Et nous autres, Messieurs et mes frères, qui avons à travailler dans la campagne au salut des pauvres gens des champs, que nous devons regarder et considérer comme. nos maîtres et seigneurs, et au service desquels la Compagnie est appelée, voulons néanmoins que rien ne nous manque et avoir tout à gogo, que répondrons-nous à Dieu ? Quelle excuse aurons-nous à alléguer ?
Je sais qu’il y en a parmi nous qui n’ont pas assez de soin de bien tremper leur vin, et c’est à quoi ils doivent faire attention. Quelques personnes, s’entretenant, ces jours passés, sur le sujet des communautés, disaient que le vice le plus ordinaire des communautés est celui de la gourmandise et délicatesse. Hélas ! misérable que
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je suis, qui ne manque de rien, quel compte ai-je à rendre à Dieu !
M. de Saint-Martin, qui a grande charité pour mes pauvres parents, m’écrivit, ces jours passés, que mes parents sont à l’aumône ; le seigneur de la paroisse me l’a fait savoir aussi ; et Monseigneur l’évêque de Dax, mon évêque, qui était ici hier, me disait encore "M. Vincent, vos pauvres parents sont bien mal ; si vous n’avez pitié d’eux, ils auront bien de la peine à vivre. Il y en a une partie qui sont morts pendant la guerre ; il en reste encore, qui sont à l’aumône." Cependant, disait M. Vincent, que faire à cela ? Je ne puis pas leur donner le bien de la maison, car il ne m’appartient pas ; si d’ailleurs je demande à la Compagnie qu’elle ait agréable de trouver bon qu’on leur donne pour les secourir, quel exemple lui laisserai-je ! "Quoi ! dira-t-on, M. Vincent a fait cela, pour quoi ne le ferons-nous pas aussi ? Il a assisté ses parents du bien de la maison." Voilà ce que l’on dirait avec raison, voila le scandale qui en arriverait. Joint à cela que la plupart de la Compagnie ont des parents qui sont pauvres et qui auraient sujet de demander aussi qu’on les assistât. Voilà, Messieurs, voilà, mes frères, l’état où sont mes pauvres parents : à l’aumône, à l’aumône ! Et moi même, si Dieu ne m’avait point fait la grâce d’être prêtre et d’être ici, j’y serais aussi.
Or, Messieurs, tout cela me donne sujet de dire et recommander à la Compagnie ce que déjà ci-devant je lui ai dit et recommandé : que personne, quel qu’il soit, n’ait à convier personne à dîner céans, soit parents, ou amis ; je dis : personne, quel qu’il soit. Bien plus, je défends que personne n’ait à aller demander permission
1. Les troubles de la Fronde.
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au supérieur pour cela, soit à M. Alméras (2) soit à M. Admirault (3), ou à moi ; et en cas que cela arrive et que quelqu’un de la Compagnie aille leur demander permission pour ce sujet, je les prie de leur en donner pénitence et de leur défendre à eux-mêmes d’entrer au réfectoire pour y prendre leur repas.
Et ne vous étonnez pas, Messieurs (s’adressant à la Compagnie), si je fais cette défense ; je le fais, parce que la chose le mérite et que cela irait plus loin que vous ne pensez. Si cela était toléré, notre réfectoire deviendrait un cabaret où tout chacun serait bien venu. Je n’ai point encore vu qu’aux Jésuites on invite ainsi toutes sortes de personnes, parents et amis, à dîner ; et si cela se fait quelquefois à l’égard de quelqu’une, il faut qu’elle soit de grande considération et pour quelque raison particulière, et que le Père recteur lui-même l’en prie. En Sorbonne, je n’ai jamais vu personne qui y ait dîné, a moins que ce ne fût quelque docteur ou bachelier. Si donc ces grandes et si célèbres Compagnies, lesquelles nous devancent, ont jugé à propos d’en user ainsi, pourquoi nous autres, qui les suivons, n’en userons-nous pas de même ?
Et adressant la parole aux frères, il leur dit :
Je ne dis pas pour cela, mes frères, que vous ne deviez assaisonner les choses du mieux qui vous sera possible ; au construire, vous le devez faire, considérant que le pain, le vin, les viandes et autres choses que vous apprêtez et assaisonnez, c’est pour sustenter et nourrir les serviteurs de Dieu ; et vous les devez regarder et considérer comme tels. Et ici un prêtre de la Compagnie ayant donné avis à
3. Sous-assistant de la maison de Saint-Lazare.
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M. Vincent, à l’oreille, de dire quelque chose sur le sujet de la nourriture des pensionnaires de céans (comme il est croyable), mondit sieur Vincent parla en ces termes :
A propos des pensionnaires, mes frères, j’ai appris qu’on leur donne quelquefois des portions bien désagréables et bien mal accommodées, même de la viande ou du vin qui est resté du soir du jour précédent. Or, mes frères, cela est mal ; ce sont des gens dont les parents payent bonne pension ; n’est-il pas juste qu’on leur donne quelque chose qui soit accommodé comme il faut et qui soit bon ? Au nom de Dieu, mes frères, que cela ne se fasse plus, mais baillez-leur comme à nous, comme aux prêtres. Car, voyez-vous, mes frères, c’est une injustice que vous faites à ces pauvres gens-là, dont une partie sont de pauvres innocents, qui sont enfermés et qui ne vous voient point pour vous faire plainte de l’injustice que vous leur rendez. Oui, j’appelle cela une injustice. Si vous faisiez cela à une personne de la Compagnie, à moi ou à un autre, hélas ! nous pourrions vous demander que vous eussiez à nous faire justice et nous traiter comme les autres ; mais ces pauvres gens, qui ne sont point en état de vous la pouvoir demander, et, qui plus est, ne vous voient point pour le pouvoir faire, ne leur pas rendre de vous-mêmes, oh ! certes, cela est une grande faute ! Je vois souvent les parents, qui me demandent comment ils sont traités. Je leur dis qu’ils sont traités comme nous. Et cependant voilà qu’il se trouve que cela n’est pas, ains que vous faites le contraire ! Voyez-vous, mes frères, cela est matière de confession, et je prie les confesseurs d’avoir égard à
cela, et les officiers de tenir la main à ce qu’on donne à ces bonnes gens tout de même qu’aux prêtres.
Je dis plus, c’est encore une injustice que l’on commet à l’égard de ceux qui paient plus grosse pension,
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de ne pas leur donner quelque chose de plus qu’à ceux qui en paient moins. Je vous prie donc, mes frères, de faire attention à tout cela. Voyez-vous, j’aime mieux que vous me l’ôtiez à moi-même pour le leur donner, que de manquer à ce que je viens de vous recommander. Et pource que, au sujet des parents dont je viens ci-devant de parler, j’ai donné sujet moi-même de scandale à la Compagnie en souffrant qu’un mien pauvre parent soit venu céans prendre son repas pendant un espace de temps, j’ai pensé que j’en devais demander pardon à la Compagnie. Et en disant cela, M. Vincent s’est mis à genoux aux pieds de la même Compagnie pour cet effet et lui a demandé pardon.
149. — RéPéTITION D’ORAISON DU 19 MARS 1656
SUR LE JUBILE
M. Vincent fit lire, à la fin de l’oraison du matin, à l’église, la bulle du jubilé envoyée par notre Saint-Père le Pape Alexandre VII, avec le mandement de Mgr du Saussay, évêque nommé à l’évêché de Toul et official et grand vicaire de Mgr l’éminentissime cardinal de Retz, archevêque de Paris, en suite duquel mandement étaient spécifiées les églises qu’il fallait visiter en cette ville et faubourgs de Paris à l’effet du jubilé.
Et pource que, dit ensuite M. Vincent, adressant la parole à la Compagnie, quelques-uns de ladite Compagnie pourront peut-être trouver quelque chose à redire, ou étrange de voir que, parmi tant d’églises
Entretien 149. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 39 V°
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auxquelles seront les stations, celle de Saint-Lazare n’est point nommée, j’ai pensé, Messieurs, vous dire, afin que vous ne trouviez point cela étrange, que M. l’official, de sa grâce, nous l’a envoyé offrir ; mais, en ayant conféré avec quelques anciens de la Compagnie, nous avons pensé que, comme la Compagnie ne doit prêcher ni confesser aux villes où il y a archevêché, évêché ou présidial, si ce n’est pendant la mission et à l’égard de messieurs les ordinands et de ceux qui font les retraites, et que la Compagnie est toute pour les pauvres gens de la campagne, nous avons pensé qu’il fallait mieux nous en excuser vers M. l’official ; et pour cet effet, M. Alméras l’est allé trouver, de la part de la Compagnie, pour le remercier de la grâce qu’il lui a faite et lui représenter les raisons que la même Compagnie avait de ne point accepter la station en notre église. Ces raisons, ce sont celles que je viens de vous dire. Ce qu’il a agréé. Et voilà, Messieurs, ce qui a fait que nous n’avons point céans de station. Nous remercierons Dieu de la grâce qu’il fait à tous les fidèles par le moyen du jubilé et tâcherons de nous bien disposer à le gagner.
150 — EXTRAIT D’ENTRETIEN DU [7 MAI 1656] (1)
PERSéCUTION SUSCITéE A JEAN LE VACHER PAR LE DEY DE TUNIS
Je vous ai ci-devant fait savoir (2) comme le roi de Tunis avait désiré que le consul lui fît venir de la cotonine de France (c’est une certaine toile fort grosse,
Entretien 150. — Abelly, op. cit. L. II, chap. 1, sect. VII, § 4, p. 109.
2. Dans l’entretien 144.
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dont on fait des voiles de navires) ; de quoi il s’excusa, parce que non seulement les lois de ce royaume ne le permettent pas, mais qu’il est défendu par bulles expresse du Saint-Siège apostolique, sous peine d’excommunication, de porter aux Turcs aucune chose qui leur serve à faire la guerre aux chrétiens. Le dey, se voyant ainsi éconduit, s’adressa à un marchand de Marseille qui trafique en Barbarie, lequel s’engagea de lui en faire avoir, nonobstant les remontrances que lui fit le consul pour l’en détourner, lui représentant l’injure qu’il ferait à Dieu et aux chrétiens, le tort qu’il se ferait à lui-même, et le châtiment qu’il en pourrait recevoir si le roi de France était averti de ce mauvais trafic. Et comme ce marchand ne désista point pour cela de son dessein, le consul en dressa son procès-verbal et l’envoya ici ; et le roi a fait donner ordre à ses officiers des ports de Provence et de Languedoc de veiller soigneusement qu’on n’y charge aucune marchandise de contrebande pour la Barbarie ; ce qui sera venu sans doute à la connaissance du dey et l’aura encore davantage indigné contre le consul français et contre les missionnaires.
Et en effet, peu de temps après, il leur fit une avanie, c’est-à-dire une querelle d’Allemand, et ayant envoyé quérir M. Le Vacher, il lui dit : "Je veux que tu me payes deux cent soixante et quinze piastres, que me doit le chevalier de La Ferrière, car tu es d’une religion qui rend le bien et les maux communs, et pour cette raison je m’en veux prendre à toi." A quoi M. Le Vacher répondit que les chrétiens n’étaient pas obligés de payer les dettes les uns des autres, et qu’il ne devait et ne pouvait payer celles d’un chevalier de Malte et d’un capitaine de navire, comme est le sieur de La Ferrière ; qu’à peine avait-il moyen de vivre, qu’il était un marabout
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des chrétiens (c’est-à-dire un prêtre, selon leur façon de parler) venu exprès à Tunis pour l’assistance des pauvres esclaves. "Dis ce que tu voudras, répliqua le dey, je veux être payé." Et sur cela, usant de quelques violences, il le contraignit de lui payer cette somme.
Mais ce n’est là qu’un commencement ; car, si Dieu ne change l’humeur de ce dey, ils sont à la veille de souffrir d’autres oppressions bien plus grandes. Enfin ils peuvent dire maintenant qu’ils commencent d’être plus véritablement chrétiens, puisqu’ils commencent de souffrir en servant Jésus-Christ, ainsi que saint Ignace martyr le disait, quand on le menait au martyre. Et nous, mes frères, nous serons disciples de Jésus-Christ, quand il nous fera la grâce d’endurer quelque persécution ou quelque mal pour son nom "Les mondains se réjouiront", dit l’évangile de ce jour (3) ; oui, les gens du monde chercheront leurs plaisirs et éviteront tout ce qui contredit à la nature. Et Dieu veuille que moi, misérable, je ne fasse pas de même et que je ne sois du nombre de ceux qui cherchent les douceurs et les consolations en servant Jésus-Christ, au lieu d’aimer les tribulations et les croix ! Car, si cela est, je ne suis pas vraiment chrétien ; mais, pour le devenir, Dieu me réserve l’occasion de souffrir, et me l’enverra quand il lui plaira. C’est la disposition en laquelle nous devons nous mettre tous, si nous voulons être véritables serviteurs de Jésus-Christ.
3. Ces mots de l’évangile de saint Jean XVI,20, se trouvent dans l’évangile du troisième dimanche après Pâques.
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CONFéRENCE DU 9 JUIN 1656
SUR LES AVERTISSEMENTS
Parlant à la fin de la conférence, qui consistait en deux points : le premier, des raisons que la Compagnie avait de bien recevoir et faire bon usage des avertissements qui étaient donnés tant en général qu’en particulier ; au second point, des moyens de bien recevoir et faire bon usage de ces avertissements ; M. Vincent dit entre autres choses que cette pratique, en la Compagnie de la Mission, est un trésor pour la même Compagnie et qu’elle doit faire tout son possible pour le bien conserver, et demander à Dieu la grâce de ne l’en point priver ; que Dieu veut que le frère avertisse le frère lorsqu’il faillira, afin qu’il se corrige ; qu’il a commandé à un chacun d’avoir soin de son prochain. Hélas ! Messieurs et mes frères, dites-moi, je vous prie, une personne peut-elle avec raison trouver mauvais qu’on l’avertisse qu’elle a une tache au visage, que son habit est gâté ? Non sans doute, elle en sera bien aise. Ainsi pourquoi trouverons-nous mauvais qu’on nous avertisse de nos défauts ? Non certes ; au contraire, il en faut être bien aise, demander même à nos frères qu’ils nous fassent cette charité.
Oui, mais, dira quelqu’un, un tel dit que j’ai fait telle faute, et cependant cela n’est pas ; ou bien il a ajouté quelque chose qui n’est pas comme la chose s’est passée. — Je réponds à cela que la chose est ainsi ou non ; je veux dire qu’elle est vraie ou ne l’est pas. Si elle est vraie, nous n’avons pas sujet de trouver mauvais qu’on nous en avertisse ; au contraire, nous nous devons humilier et nous corriger. Si elle n’est pas vraie,
Entretien 151. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 40.
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eh bien ! voilà une occasion que la divine Providence nous présente pour souffrir et pratiquer un acte de vertu héroïque. Que si l’on exagère un peu trop et que l’on dise quelque circonstance qui ne soit pas arrivée, comme on l’a dit en l’avertissement, il faut de même souffrir cela patiemment. Le Fils de Dieu, qui était l’innocence même, dites-moi, mes frères, comment a-t-il souffert les avertissements et les fausses accusations qu’on lui a faits ? Vous le savez, je n’ai que faire de vous le dire. Et pourquoi donc serions-nous si chétifs et si misérables que de ne vouloir pas souffrir les avis qui nous sont donnés !
Il y a une personne dans la Compagnie 1 qui, étant accusée d’avoir volé son compagnon et ; ayant été publiée pour telle dans la maison, quoique la. chose ne fût pas vraie, ne voulut pourtant jamais s’en justifier, et pensa en elle-même, se voyant ainsi faussement accusée : "Te justifieras-tu ? Voilà une chose dont tu es accusée, qui n’est pas véritable. Oh ! non, dit-elle, en s’élevant à Dieu, il faut que je souffre cela patiemment" Et elle le fit ainsi. Qu’arriva-t-il ensuite ? Messieurs, voici ce qui arriva. Six mois après 2, celui qui avait volé étant à cent lieues d’ici, reconnut sa faute et en écrivit et demanda pardon. Voyez-vous, Dieu veut quelquefois éprouver des personnes, et pour cela il permet que semblables rencontres arrivent.
Mais je veux même que la chose dont un supérieur par exemple, avertit une personne. ne soit pas entièrement véritable. Il se peut que le supérieur qui fait cet avertissement sache bien cela aussi, mais qu’il veuille éprouver son inférieur et voir s’il sera propre à un tel
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1. Saint Vincent lui-même. (Cf. Abelly, op. cit. Livre I. chap.V, p. 21)
2. "Six ans", dit une autre fois M. Vincent, d’après Abelly, ibid., p.23.
Voici ce texte, qui semble un autre récit,
car les divergences sont plus que des remaniements de style :
On a trouvé la confirmation de ce fait dans le Recueil d'une Conférence faite à Saint-Lazare, dont le sujet estoit de bien faire les corrections & de les bien recevoir, où M. Vincent, entre les bons avis qu'il donna à l'Assemblée, toucha cet exemple, non comme d'une chose qui luy fût arrivée, mais comme parlant d'une tierce personne. Voicy les paroles qu'il dit sur ce sujet & qui sont très dignes de remarque :
Que si le défaut, dit-il, dont on nous avertit, n'est pas en nous, estimons que nous en avons beaucoup d'autres, pour lesquels nous devons aimer la confusion, & la recevoir sans nous justifier, & encore moins sans nous indigner, ny emporter contre celuy qui nous accuse. En suite de quoy il ajouta :
J'ai connu une personne qui, accusée par son compagnon de luy avoir pris quelque argent, luy dit doucement qu'il ne l'avoit pas pris; mais voyant que l'autre persévéroit à l'accuser, il se tourne de l'autre côté, s'élève à Dieu, et lui dit: Que feray-je ? mon Dieu, vous sçavez la vérité ! Et alors se confiant en luy, il se résolut de ne plus répondre à ces accusations, qui allèrent fort avant, jusqu'à tirer Monitoire du larcin & le lui faire signifier. Or, il arriva, & Dieu le permit, qu'au bout de six ans, celuy qui avoit perdu l'argent, estant à plus de six-vingts lieuës d'ici, trouva le larron qui l'avoit pris. Voyez le soin de la Providence pour ceux qui s'abandonnent à elle ! alors cet homme, reconnaissant le tort qu'il avoit eü de s'en prendre avec tant de chaleur & de calomnie contre son Amy innocent, luy écrivit une Lettre pour luy en demander pardon, luy disant qu'il en avoit un si grand déplaisir, qu'il estoit prest, pour expier sa faute, de venir au lieu où il estoit pour en recevoir l'absolution à genoux. Estimons donc, Messieurs & mes Frères, que nous sommes capables de tout le mal qui se fait, & laissons à Dieu le soin de manifester le secret des consciences, etc.
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emploi auquel il le destine. Le supérieur a le droit de faire cela. D’abord l’on n’est pas maître de soi et l’on ne peut pas empêcher ces premiers mouvements qui arrivent ; comme, quand on avertit certaines personnes de quelque chose, vous les voyez en même temps changer de visage. Qu’est-ce que cela, Messieurs ? Ce sont ces premiers mouvements de la nature qui s’élèvent et desquels l’homme n’est pas le maître. Et quand ils seraient des saints Paul, ils ne pourraient pas empêcher cela, pource que ce sont des effets de la nature pleine d’amour-propre, et auxquels même il n’y a pas de péché. Mais si, après que cela est passé, l’esprit vient à rentrer en soi-même, Eh ! dame ! c’est alors qu’il pèche, s’il ne réprime cela et ne se détermine au bien ; et c’est en cela que l’on voit la différence de la partie animale et de la chair misérable ; car, dites-moi, quelle différence y a-t-il entre une personne sans raison et une bête ? Il n’y en a point.
Or sus, misérable que je suis, j’ai bien sujet de me confondre devant Dieu, et d’autant plus qu’il n’y a péché qui se commette dans la maison, que je n’en sois coupable. Encore aujourd’hui j’ai été si misérable que de m’être laissé aller à quelque complaisance. Je la dirai incontinent… On vient de dire un bon mot : que c’est l’amour-propre qui empêche de recevoir les avertissements comme il faut. Oh ! que cela est véritable ! "ôtez la propre volonté, dit saint Bernard, et il n’y aura plus d’enfer." ôtez cet amour-propre qui ne peut souffrir la moindre chose et qui rend la personne si délicate qu’elle ne peut souffrir la moindre répréhension, qu’elle ne se laisse emporter. Donnons-nous à Dieu tout de bon pour souffrir tous les avertissements qui nous seront donnés.
Et M. Vincent voulant reprendre la suite de cette
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complaisance qu’il a dit ci-devant avoir eue, a dit ceci
Qu’est-ce que j’ai dit naguère que je dirai ? Vous en ressouvenez-vous, M. Alméras ? Ne vous en ressouvenez-vous point, Messieurs ? Mon Dieu ! qu’est-ce que c’est ? Personne ne s’en ressouvient-il ?
Un frère, se levant, dit : Monsieur, c’est touchant quelque complaisance que vous dites avoir eue aujourd’hui.
— Ah ! vous avez raison ; voilà donc ce qui m’est arrivé. On a accoutumé de lire à l’assemblée des dames de la Charité qui se fait pour l’assistance des pauvres des frontières de Champagne et de Picardie, des lettres lui nous sont envoyées par notre frère Jean Parre, qui est employé à la distribution des aumônes que ces bonnes dames envoient toutes les semaines de delà. Aujourd’hui on a lu quelque lettre qui faisait mention du bien que Dieu fait par ce bon frère, et l’on y est venu à parler d’une compagnie de dames qui sont les plus considérables de la ville de Reims, que ce bon frère a assemblées pour prendre soin des pauvres et des enfants orphelins et nécessiteux de la ville et des environs ; et on a ajouté qu’il a fait ensuite la même chose à Saint-Quentin, où les dames ne sont pas encore en si grand nombre qu’à Reims. Or, Madame Talon, étant de retour ici de ces quartiers-là avec Monsieur son fils, qui a été rappelé à l’effet de continuer à exercer sa charge d’avocat général en la cour du parlement de Paris, est venu aujourd’hui à l’assemblée, et ayant vu qu’on parlait du bien qui se fait de delà par ce bon frère, elle a pris la parole et a commencé à raconter tout ce qu’elle a vu et entendu de delà, et le bien que ce bon frère y fait et la bénédiction que Dieu donne à ses conduites et entreprises, comme il y a établi ces assemblées de dames dont je viens de parler, pour l’assistance des pauvres, et l’assistance que reçoivent les
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mêmes pauvres orphelins, et comme il a pourvu l’assemblée des dames de Reims d’un bon prêtre, chanoine de Reims, qu’il a jugé le plus propre pour la diriger et en prendre soin, afin de l’encourager en ce saint exercice. Or, une de ces dames de l’assemblée d’ici, entendant raconter ceci aujourd’hui par Madame Talon, s’est exclamée et a dit : "Si les frères de la Mission ont tant de grâce pour faire le bien que l’on vient de raconter, que ne feront point les prêtres !" Voilà, Messieurs et mes frères ; et c’est, misérable que je suis, ce qui a causé en moi cette complaisance que je vous ai dite, à laquelle je me suis laissé aller, au lieu de renvoyer le tout à Dieu, de qui tout bien vient. Et s’adressant aux frères coadjuteurs, il dit : Mes frères, vous ne devez pas tirer gloire ni complaisance de ce que je viens de dire que fait notre frère ; car voyez-vous, le bon Dieu se sert de qui il lui plaît, d’un méchant homme aussi bien que d’un homme de bien, même jusqu’à faire des miracles, comme quelques-uns tiennent que fit Judas, lequel trahit Notre-Seigneur. Je vous dis ceci, mes frères, afin que vous preniez garde à être soigneux de renvoyer toujours à Dieu toute la gloire du bien que Notre-Seigneur fera pour la Compagnie en général, ou pour un chacun de vous et des sujets qui la composent en particulier. Dieu nous en fasse la grâce à tous, s’il lui plaît !
152. — ENTRETIEN DU 6 AOûT [16561] (1)
SUR L’ESPRIT DE COMPASSION ET DE MISéRICORDE
Quand nous allons voir les pauvres, nous devons entrer
Entretien 152. — Abelly, op. cit., L. III, chap. XI, sect. II, p. 121.
1. Le Recueil de diverses exhortations, qui donne la première partie de cette instruction, la date du 6 août ; la comparaison de cet entretien avec l’entretien 157 permet de fixer l’année.
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dans leurs sentiments pour souffrir avec eux, et nous mettre dans les dispositions de ce grand apôtre, qui disait : Omnibus omnia factus sum (2) je me suis fait tout à tous ; en sorte que ce ne soit point sur nous que tombe la plainte qu’a faite autrefois Notre-Seigneur par un prophète : Sustinui qui simul mecum constristaretur, et non fuit (3), j’ai attendu pour voir si quelqu’un ne compatirait point à mes souffrances, et il ne s’en est trouvé aucun. Et pour cela, il faut tâcher d’attendrir nos cœurs et de les rendre susceptibles des souffrances et des misères du prochain, et prier Dieu qu’il nous donne le véritable esprit de miséricorde, qui est le propre esprit de Dieu : car, comme dit l’église, c’est le propre de Dieu de faire miséricorde et d’en donner l’esprit. Demandons donc à Dieu, mes frères, qu’il nous donne cet esprit de compassion et de miséricorde, qu’il nous en remplisse, qu’il nous le conserve, en sorte que qui verra un missionnaire puisse dire : "Voilà un homme plein de miséricorde." Pensons un peu combien nous avons besoin de miséricorde, nous qui devons l’exercer envers les autres et porter la miséricorde en toutes sortes de lieux et souffrir tout pour la miséricorde.
Heureux nos confrères qui sont en Pologne, qui ont tant souffert pendant ces dernières guerres et pendant la peste, et qui souffrent encore pour exercer la miséricorde corporelle et spirituelle, et pour soulager, assister et consoler les pauvres ! Heureux missionnaires, que ni les canons, ni le feu, ni les armes, ni la peste n’ont pu faire sortir de Varsovie, où la misère d’autrui les retenait ; qui ont persévéré, et qui persévèrent encore courageusement, au milieu de tant de périls et de tant
3. Psaume 68, 22.
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de souffrances, pour la miséricorde ! Oh ! qu’ils sont heureux d’employer si bien ce moment de temps de notre vie pour la miséricorde ! Oui, ce moment, car toute notre vie n’est qu’un moment, qui s’envole et qui disparaît aussitôt. Hélas ! soixante et seize ans de vie que j’ai passés ne me paraissent à présent qu’un songe et qu’un moment ; et il ne m’en reste plus rien, sinon le regret d’avoir si mal employé ce moment. Pensons quel déplaisir nous aurons à la mort, si nous ne nous servons de ce moment pour faire miséricorde.
Soyons donc miséricordieux, mes frères, et exerçons la miséricorde envers tous, en sorte que nous ne trouvions plus jamais un pauvre sans le consoler, si nous le pouvons, ni un homme ignorant sans lui apprendre en peu de mots les choses qu’il faut qu’il croie et qu’il fasse pour son salut. O Sauveur, ne permettez pas que nous abusions de notre vocation, et n’ôtez pas de cette Compagnie l’esprit de miséricorde ; car que serait-ce de nous, si vous en retiriez votre miséricorde ? Donnez-nous la donc, avec l’esprit de douceur et d’humilité
153. — AVIS A ANTOINE DURAND,
NOMMé SUPéRIEUR DU SéMINAIRE D’AGDE (1) [1656] (2)
O Monsieur, quel et combien grand pensez-vous que soit l’emploi du gouvernement des âmes auquel Dieu vous appelle ? Quel métier croyez-vous que soit celui des prêtres de la Mission, qui sont obligés de manier et de conduire des esprits dont Dieu seul connaît les mouvements ?
Entretien 153. — Abelly, op. cit., L. III, chap. XXIV, sect. III, p. 360 et suiv.
1. C’est par Collet (op. cit., t. II, p. 316) que nous connaissons le nom de celui à qui ces avis furent donnés.
2. Année de la nomination d’Antoine Durand comme supérieur.
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Ars artium, regimen animarum. ç’a été l’emploi du Fils de Dieu sur la terre ; c’est pour cela qu’il est descendu du ciel, qu’il est né d’une Vierge, et qu’il a donné tous les moments de sa vie et enfin souffert une très douloureuse mort. C’est pourquoi vous devez concevoir une très grande estime de ce que vous allez faire.
Mais quel moyen de s’acquitter de cet emploi de conduire des âmes à Dieu, de s’opposer au torrent des vices d’un peuple, ou aux défauts d’un séminaire, d’inspirer les sentiments des vertus chrétiennes et ecclésiastiques dans ceux que la Providence vous confiera pour contribuer à leur salut ou à leur perfection ? Certainement, Monsieur, il n’y a rien d’humain en cela ; ce n’est pas ici l’œuvre d’un homme, c’est l’œuvre d’un Dieu. Grande opus. C’est la continuation des emplois de Jésus-Christ, et partant l’industrie humaine ne peut rien ici que tout gâter, si Dieu ne s’en mêle. Non, Monsieur, ni la philosophie, ni la théologie, ni les discours n’opèrent pas dans les âmes ; il faut que Jésus-Christ s’en mêle avec nous, ou nous avec lui ; que nous opérions en lui, et lui en nous ; que nous parlions comme lui et en son esprit, ainsi que lui-même était en son Père, et prêchait la doctrine qu’il lui avait enseignée ; c’est le langage de l’écriture Sainte.
Il faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ. Vous saurez que les causes ordinaires produisent des effets de leur nature : un mouton fait un mouton, etc., et un homme un autre homme ; de même, si celui qui conduit les autres, qui les forme, qui leur parle, n’est animé que de l’esprit humain, ceux qui le verront, qui l’écouteront et qui s’étudieront à l’imiter deviendront tout humains : il ne leur inspirera, quoi qu’il dise et qu’il fasse,
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que l’apparence de la vertu, et non pas le fond ; il leur communiquera l’esprit dont lui-même sera animé, comme nous voyons que les maîtres impriment leurs maximes et leurs façons de faire dans l’esprit de leurs disciples.
Au contraire, si un supérieur est plein de Dieu, s’il est rempli des maximes de Notre-Seigneur, toute, ses paroles seront efficaces, et il sortira une vertu de lui qui édifiera, et toutes ses actions seront autant d’instructions salutaires qui opéreront le bien dans ceux qui en auront connaissance.
Pour en venir là, Monsieur, il faut que Notre-Seigneur lui-même imprime en vous sa marque et son caractère. Car, de même que nous voyons un sauvageon, sur lequel on a enté un franc, porter des fruits de la nature de ce même franc ; aussi nous, misérables créatures, quoique nous ne soyons que chair, que foin et qu’épines, toutefois, Notre-Seigneur imprimant en nous son caractère, et nous donnant, pour ainsi dire, la sève de son esprit et de sa grâce, et étant unis à lui comme les pampres de la vigne aux ceps, nous faisons le même qu’il a fait sur la terre, je veux dire que nous opérons des actions divines, et enfantons, comme saint Paul, tout plein de cet esprit, des enfants à Notre-Seigneur.
Une chose importante, à laquelle vous devez vous appliquer soigneusement, est d’avoir grande communication avec Notre-Seigneur dans l’oraison ; c’est là le réservoir où vous trouverez les instructions qui vous seront nécessaires pour vous acquitter de l’emploi que vous allez avoir. Quand vous aurez quelque doute, recourez à Dieu et dites-lui : "Seigneur, qui êtes le Père des lumières, enseignez-moi ce qu’il faut que je fasse en cette rencontre."
Je vous donne cet avis, non seulement pour les
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difficultés qui vous feront peine, mais aussi pour apprendre de Dieu immédiatement ce que vous aurez à enseigner, à l’imitation de Moïse, qui n’annonçait au peuple d’Israël que ce que Dieu lui avait inspiré : Haec dicit Dominus.
De plus, vous devez avoir recours à Dieu par l’oraison, pour conserver votre âme en sa crainte et en son amour ; car, hélas ! Monsieur, je suis obligé de vous dire, et vous le devez savoir, que l’on se perd souvent en contribuant au salut des autres. Tel fait bien en son particulier, qui s’oublie soi-même étant occupé au dehors. Saül fut trouvé digne d’être roi, parce qu’il vivait bien dans la maison de son père ; et cependant, après avoir été élevé sur le trône, il déchut misérablement de la grâce de Dieu. Saint Paul châtiait son corps, de crainte qu’après avoir prêché aux autres et leur avoir montré le chemin de salut, lui-même ne fût réprouvé.
Or, afin de ne pas tomber dans le malheur de Saül, ni de Judas, il faut vous attacher inséparablement à Notre-Seigneur, et lui dire souvent, élevant votre esprit et votre cœur vers lui : "O Seigneur, ne permettez pas qu’en voulant sauver les autres, je me perde malheureusement ; soyez vous-même mon pasteur, et ne me déniez pas les grâces que vous communiquez aux autres par mon entremise et par les fonctions de mon ministère."
Vous devez encore avoir recours à l’oraison pour demander à Notre-Seigneur les besoins de ceux dont vous aurez la conduite. Croyez assurément que vous ferez plus de fruit par ce moyen que par aucun autre. Jésus-Christ, qui doit être l’exemple de toutes vos conduites, ne s’est pas contenté d’employer ses prédications, ses travaux, ses jeûnes, son sang et sa mort même ; mais
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à tout cela il a ajouté l’oraison. Il n’en avait point de besoin pour lui ; ç’a donc été pour nous qu’il a tant de fois prié, et pour nous enseigner à faire le même, tant pour ce qui nous regarde, comme pour ce qui touche ceux dont nous devons être avec lui les sauveurs.
Une autre chose que je vous recommande, c’est l’humilité de Notre-Seigneur. Dites souvent : "Seigneur, qu’ai-je fait pour avoir un tel emploi ? Quelles sont mes œuvres qui correspondent à la charge que l’on me met sur les épaules ? Ah ! mon Dieu ! je gâterai tout, si vous-même ne conduisez toutes mes paroles et toutes mes œuvres." Envisageons toujours en nous tout ce qu’il y a d’humain et d’imparfait, et nous ne trouverons que trop de quoi nous humilier, non seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes et en la présence de ceux qui nous sont inférieurs.
Surtout, n’ayez point la passion de paraître supérieur, ni le maître. Je ne suis pas de l’avis d’une personne qui me disait, ces jours, passés, que, pour bien conduire et maintenir son autorité, il fallait faire voir que l’on était le supérieur. O mon Dieu ! Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a point parlé ainsi ; il nous a enseigné tout le contraire de parole et d’exemple, nous disant que lui-même était venu, non pour être servi, mais pour servir les autres, et que celui qui veut être le maître doit être le serviteur de tous.
Entrez donc dans cette sainte maxime, vous comportant envers ceux avec qui vous allez demeurer quasi unus ex illis, leur disant d’abord que vous n’êtes pas venu pour les maîtriser, mais bien pour les servir ; faites cela au dedans et au dehors, et vous vous en trouverez bien.
De plus, nous devons toujours rapporter à Dieu le bien qui se fait par notre entremise, et, au contraire,
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nous attribuer tout le mal qui arrive dans la communauté. Oui, ressouvenez-vous que tous les désordres viennent principalement du supérieur, qui, par sa négligence ou par son mauvais exemple, introduit le dérèglement, de même que tous les membre, du corps languissent lorsque le chef est malsain.
L’humilité vous doit porter aussi à éviter toutes les complaisances, qui se glissent principalement dans les emplois qui ont quelque éclat. O Monsieur, que la vaine complaisance est un dangereux venin des bonnes œuvres ! C’est une peste qui corrompt les actions les plus saintes et qui fait bientôt oublier Dieu. Donnez-vous de garde, au nom de Dieu, de ce défaut, comme du plus dangereux que je sache à l’avancement en la vie spirituelle et à la perfection.
Pour cela, donnez-vous à Dieu, afin de parler dans l’esprit humble de Jésus-Christ, avouant que votre doctrine n’est pas vôtre, ni de vous, mais de l’évangile. Imitez surtout la simplicité des paroles et des comparaisons que Notre-Seigneur fait dans l’écriture Sainte, parlant au peuple. Hélas ! quelles merveilles ne pouvait-il pas enseigner au peuple ! Que de secrets n’eût-il pas pu découvrir de la Divinité et de ses admirables perfections, lui qui était la Sagesse éternelle de son Père Cependant, vous voyez comme il parle intelligiblement, et comment il se sert de comparaisons familières, d’un laboureur, d’un vigneron, d’un champ, d’une vigne, d’un grain de moutarde. Voilà comme il faut que vous parliez, si vous voulez vous faire entendre au peuple, à qui vous annoncerez la parole de Dieu.
Une autre chose à laquelle vous devez faire une attention toute particulière, c’est d’avoir une grande dépendance de la conduite du Fils de Dieu ; je veux dire que, quand il vous faudra agir, vous fassiez cette réflexion :
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"Cela est-il conforme aux maximes du Fils de Dieu ?" Si vous trouvez que cela soit, dites : "A la bonne heure, faisons." ; si au contraire, dites : "Je n’en ferai rien."
De plus, quand il sera question de faire quelque bonne œuvre, dites au Fils de Dieu : "Seigneur, si vous étiez en ma place, comment feriez-vous en cette occasion ? comment instruiriez-vous ce peuple ? comment consoleriez-vous ce malade d’esprit ou de corps ?"
Cette dépendance doit encore s’étendre à déférer beaucoup à ceux qui vous représentent Notre-Seigneur, et qui vous tiennent lieu de supérieurs ; croyez-moi, leur expérience, et la grâce que Jésus-Christ, par sa bonté, leur communique, à raison de leur charge, leur a appris beaucoup de choses pour la conduite. Je vous dis ceci pour vous porter à ne rien faire d’importance, ni rien entreprendre d’extraordinaire, sans nous en donner avis ; ou, si la chose pressait si fort, que vous n’eussiez pas le temps d’attendre notre résolution, adressez-vous au supérieur le plus proche, lui demandant : "Monsieur, que feriez-vous dans une telle occasion ?" Nous avons expérience que Dieu a béni la conduite de ceux qui en ont usé ainsi, où, au contraire, ceux qui ont fait autrement se sont engagés en des affaires qui ne les ont pas seulement mis en peine, mais même qui nous ont embarrassés.
Je vous prie aussi de faire attention à ne vous point vouloir signaler dans votre conduite. Je désire que vous n’affectiez rien de particulier, mais que vous suiviez toujours viam regiam, cette grande route, afin de marcher sûrement et sans répréhension. J’entends par là vous dire que vous vous conformiez en toutes choses aux règles et aux saintes coutumes de la congrégation. N’introduisez rien de nouveau, mais regardez les avis qui ont été dressés pour ceux qui ont la conduite des
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maisons de la Compagnie, et ne retranchez rien de ce qui se fait dans la même Compagnie.
Soyez non seulement fidèle à observer les règles, mais aussi exact à les faire observer ; car, faute de cela, tout irait mal. Et comme vous tiendrez la place de Notre-Seigneur, aussi faut-il que vous soyez, à son imitation, une lumière qui éclaire et qui échauffe. "Jésus-Christ, dit saint Paul, est la splendeur du Père" ; et saint Jean dit que c’est la lumière qui éclaire tout homme qui vient au monde.
Nous voyons que les causes supérieures influent dans les inférieures : par exemple, les anges qui sont dans une hiérarchie supérieure éclairent, illuminent et perfectionnent les intelligences d’une hiérarchie inférieure ; de même, le supérieur, le pasteur et le directeur doit purger, illuminer et unir à Dieu les âmes qui lui sont commises de la part de Dieu même.
Et comme les cieux envoient leurs bénignes influences sur la terre, il faut que ceux qui sont au-dessus des autres répandent en eux l’esprit principal, qui les doit animer ; pour cela, vous devez être tout plein de grâce, de lumière et de bonnes œuvres, comme nous voyons que le soleil communique de la plénitude de sa clarté aux autres astres.
Enfin il faut que vous soyez comme le sel : Vos estis sal terrae (3) empêchant que la corruption ne se glisse dans le troupeau dont vous serez le pasteur.
Après que M. Vincent m’eut dit tout ce que dessus, avec un zèle et une charité que je ne puis expliquer, il survint un frère de la Compagnie, lequel lui parla de quelque affaire temporelle qui regardait la maison de Saint-Lazare ; et lorsque ce frère fut sorti, il prit de là occasion de me donner les avis suivants :
3. Matthieu 5, 13.
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Vous voyez, Monsieur, comme des choses de Dieu, dont nous parlions à présent, il me faut passer aux affaires temporelles ; de là vous devez connaître qu’il appartient au supérieur de pourvoir non seulement aux choses spirituelles, mais qu’il doit aussi étendre ses soins aux choses temporelles ; car, comme ceux qu’il a à conduire sont composés de corps et d’âme, il faut aussi qu’il pourvoie aux besoins de l’un et de l’autre, et cela à l’exemple de Dieu, qui, étant occupé de toute éternité à engendrer son Fils, et le Père et le Fils à produire le Saint-Esprit, outre, dis-je, ces divines opérations ad intra, il a créé le monde ad extra et s’occupe continuellement à le conserver avec toutes ses dépendances, et produit, toutes les années, de nouveaux grains sur la terre, de nouveaux fruits sur les arbres, etc. Et le même soin de son adorable Providence s’étend jusque-là, qu’une feuille d’arbre ne tombe point sans son ordre ; il compte tous les cheveux de notre tête, et nourrit jusqu’au plus petit vermisseau, et jusqu’à un ciron. Cette considération me semble bien puissante pour vous faire comprendre que l’on ne doit pas seulement s’appliquer à ce qui est relevé, comme sont les fonctions qui regardent les choses spirituelles, mais qu’il faut encore qu’un supérieur, qui représente en quelque façon l’étendue de la puissance de Dieu, s’applique à avoir le soin des moindres choses temporelles, n’estimant point que ce soin soit une chose indigne de lui. Donnez-vous donc à Dieu pour procurer le bien temporel de la maison où vous allez.
Le Fils de Dieu, dans le commencement qu’il envoya ses apôtres, leur recommanda de ne point porter d’argent ; mais ensuite, comme le nombre de ses disciples s’accrut, il voulut qu’il y en eût un de la troupe qui loculos haberet, et qui eût soin non seulement de nourrir
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les pauvres, mais même qui pourvût aux nécessités de sa famille. Bien plus, il souffrit que des femmes allassent à sa suite pour la même fin, quoe ministrabant ei (4) ; et s’il ordonne dans l’évangile de ne se point mettre en peine du lendemain, cela se doit entendre de ne point avoir trop d’empressement ni de sollicitude pour les biens de la terre, et non pas absolument de négliger les moyens de la vie et du vêtement ; autrement, il ne faudrait point semer.
Je finis là-dessus ; en voilà assez pour aujourd’hui. Je répète derechef que ce que vous allez faire est une œuvre bien grande, grande opus. Je prie Notre-Seigneur qu’il donne sa bénédiction à votre conduite, et priez-le, de votre part, avec moi qu’il me pardonne toutes les fautes que j’ai commises moi-même dans l’emploi où je suis.
154. — ENTRETIEN DE SEPTEMBRE 1656
Nouvelles de Pologne. — Desseins de Dieu sur la diffusion de l’église.
Nous nous humilierons beaucoup devant Dieu de ce qu’il a voulu, si les bruits qui courent sont véritables, suspendre encore l’attente du bien que nous lui avons si souvent et si instamment demandé ; car nos péchés sans doute en sont la cause. C’est un bruit, qui n’est pas certain, ni encore con- firmé, que non seulement les troubles de la Pologne ne sont pas encore pacifiés, mais que le roi, qui avait une armée de près de cent mille homme" ayant donné une bataille, l’avait perdue (1).
4. Luc 8 3.
Entretien 154. - Abelly, op. cit. L. II, chap. I, sect. X, p.196 et suiv.
1. Le bruit était fondé. L’armée de Charles-Gustave avait pris Varsovie le 1er août après trois de combat.
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Une personne de qualité de la cour de Pologne m’avait écrit que la reine s’en allait trouver le roi et qu’elle n’était qu’à deux journées de l’armée. Sa lettre est du 28 juillet, et le bruit court que la bataille s’est donnée le 30. Si cela était, la personne de la reine ne serait pas en assurance.
O Messieurs, ô mes frères, que nous devons bien nous confondre de ce que nos péchés ont détourné Dieu de nous accorder l’effet de nos prières ! Affligeons-nous pour ce grand et vaste royaume, qui est si fortement attaqué, et qui s’en va perdu, si la nouvelle est véritable. Mais affligeons-nous pour l’église, qui va être perdue en ce pays-là, si le roi vient à succomber ; car la religion ne s’y peut maintenir que par la conservation du roi, et l’église va tomber entre les mains de ses ennemis en ce royaume. Le Moscovite en tient déjà plus de cent ou six-vingts lieues d’étendue, et voilà le reste en danger d’être envahi par les Suédois.
Oh ! que cela me donne grand sujet de craindre l’événement de ce que voulait signifier le Pape Clément VIII, qui était un saint homme, estimé non seulement des catholiques, mais même des hérétiques, un homme de Dieu et de paix, à qui ses propres ennemis donnaient des louanges ; et pour moi, j’ai ouï des luthériens qui louaient et estimaient sa vertu. Ce saint Pape donc ayant reçu deux ambassadeurs de la part de quelques princes d’Orient, où la foi commençait à se répandre, en voulant en rendre grâces à Dieu en leur présence, il offrit à leur intention le saint sacrifice de la messe. Comme il fut à l’autel et dans son Memento, voilà qu’ils le virent pleurer, gémir et sangloter ; ce qui les étonna grandement. De sorte qu’après que la messe fut achevée, ils prirent la liberté de lui demander quel sujet l’avait excité aux larmes et aux gémissements dans
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une action qui ne lui devait causer que de la consolation et de la joie. Et il leur dit tout simplement qu’il était vrai qu’il avait commencé la messe avec grande satisfaction et contentement, voyant le progrès de la religion catholique ; mais que ce contentement s’était tout à coup changé en tristesse et amertume, dans la vue des déchets et des pertes qui arrivaient tous les jours à l’église de la part des hérétiques ; en sorte qu’il y avait sujet de craindre que Dieu ne la voulût transporter ailleurs.
Nous devons, Messieurs et mes frères, entrer dans ces sentiments et appréhender que le royaume de Dieu ne nous soit ôté. C’est un malheur déplorable que celui que nous voyons devant nos yeux : six royaumes ôtés de l’église, à savoir la Suède, le Danemark, la Norvège, l’Angleterre, l’écosse et l’Irlande ; et, outre cela, la Hollande et une grande partie des Allemagnes et plusieurs de ces grandes villes hanséatiques. O Sauveur ! quelle perte ! Et après cela nous sommes encore à la veille de voir le grand royaume de Pologne perdu, si Dieu, par sa miséricorde, ne l’en préserve.
Il est bien vrai que le Fils de Dieu a promis qu’il serait dans son église jusqu’à la fin des siècles ; mais il n’a pas promis que cette église serait en France, ou en Espagne, etc. Il a bien dit qu’il n’abandonnerait point son église et qu’elle demeurerait jusqu’à la consommation du monde, en quelque endroit que ce soit, mais non pas déterminément ici ou ailleurs. Et s’il y avait un pays à qui il dût la laisser, il semble qu’il n’y en avait point qui dût être préféré à la Terre Sainte, où il est né et où il a commencé son église et opéré tant et tant de merveilles. Cependant c’est à cette terre, pour laquelle il a tant fait et où il s’est complu, qu’il a ôté premièrement son église, pour la donner aux Gentils.
XI. - 23
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Autrefois, aux enfants de cette même terre, il ôta encore son arche, permettant qu’elle fût prise par leurs ennemis les Philistins, aimant mieux être fait, pour ainsi dire, prisonnier avec son arche, oui, lui-même prisonnier de ses ennemis, que de demeurer parmi des amis qui ne cessaient de l’offenser. Voilà comment Dieu s’est comporté et se comporte tous les jours envers ceux qui, lui étant redevables de tant de grâces, le provoquent par toutes sortes d’offenses, comme nous faisons, misérables que nous sommes. Et malheur, malheur à ce peuple à qui Dieu dit : "Je ne veux plus de vous, ni de vos sacrifices et offrandes ; vos dévotions, ni vos jeûnes ne me sauraient plaire, je n’en ai que faire. Vous avez tout souillé par vos péchés ; je vous abandonne ; allez, vous n’aurez plus de part avec moi !" Ah ! Messieurs, quel malheur !
Mais, ô Sauveur ! quelle grâce d’être du nombre de ceux dont Dieu se sert pour transférer ses bénédictions et son église ! Voyons-le par la comparaison d’un seigneur infortuné qui se voit contraint par la nécessité, par la guerre, par la peste, par l’embrasement de ses maisons, ou par la disgrâce d’un prince, de s’en aller et s’enfuir, et qui, dans ce débris de toutes ses fortunes, voit des personnes qui le viennent assister, qui s’offrent à le servir et à transporter tout ce qu’il a. Quel contentement et quelle consolation à ce gentilhomme dans sa disgrâce ! Ah ! Messieurs et mes frères, quelle joie aura Dieu, si, dans le débris de son église, dans ces bouleversements qu’ont faits les hérésies, dans les embrasements que la concupiscence met de tous côtés, si, dans cette ruine, il se trouve quelques personnes qui s’offrent à lui pour transporter ailleurs, s’il faut ainsi parler, les restes de son église, et d’autres pour défendre et pour garder ici ce peu qui reste ! O Sauveur,
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quelle joie recevez-vous de voir de tels serviteurs et une telle ferveur pour tenir bon et pour défendre ce qui vous reste ici, pendant que les autres vont pour vous acquérir de nouvelles terres ! O Messieurs, quel sujet de joie ! Vous voyez que les conquérants laissent une partie de leurs troupes pour garder ce qu’ils possèdent, et envoient l’autre pour acquérir de nouvelles places et étendre leur empire. C’est ainsi que nous devons faire : maintenir ici courageusement les possessions de l’église et les intérêts de Jésus-Christ, et avec cela travailler sans cesse à lui faire de nouvelles conquêtes et à le faire reconnaître par les peuples les plus éloignes.
Un auteur d’hérésie (2) me disait un jour : "Dieu est enfin lasse des péchés de toutes ces contrées, il est en colère, et il veut résolument nous ôter la foi, de laquelle on s’est rendu indigne ; et ne serait-ce pas, ajoutait-il, une témérité de s’opposer aux desseins de Dieu, et de vouloir défendre l’église, laquelle il a résolu de perdre ? Pour moi, disait-il encore, je veux travailler à ce dessein de détruire." Hélas ! Messieurs, peut être disait-il vrai, avançant que Dieu voulait pour nos péchés nous ôter l’église. Mais cet auteur d’hérésie mentait en ce qu’il disait que c’était une témérité de s’opposer à Dieu en cela et de s’employer pour conserver son église et la défendre ; car Dieu le demande et il le faut faire : il n’y a point de témérité de jeûner de s’affliger, de prier pour apaiser sa colère, et de combattre jusqu’à la fin pour soutenir et défendre l’église en tous les lieux où elle se trouve Que si jusqu’à présent nos efforts semblent avoir été inutiles cause de nos péchés, au moins par l’effet qui en paraît, il ne faut pas désister pour cela ; mais, en nous humiliant
2. L’abbé de Saint-Cyran.
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profondément, continuer nos jeûnes, nos communions et nos oraisons avec tous les bons serviteurs de Dieu qui prient incessamment pour le même sujet. Et nous devons espérer qu’enfin Dieu, par sa grande miséricorde, se laissera fléchir et nous exaucera. Humilions-nous donc autant que nous pourrons, en vue de nos péchés ; mais ayons confiance et grande confiance en Dieu, qui veut que nous continuions de plus en plus à le prier pour ce pauvre royaume de Pologne si désolé, et que nous reconnaissions que tout dépend de lui et de sa grâce.
155. — RéPéTITION D’ORAISON DU 18 OCTOBRE 1656
Il faut toujours, en commençant son oraison, voir à quoi tend le sujet proposé — Saint Vincent fait l’application de ce principe à l’oraison du jour. — Nouvelles des missionnaires de Pologne. — Besoins de la Mission de Madagascar. — Ne pas employer l’expression Nos Messieurs.
M. Vincent, après avoir entendu quatre personnes de la Compagnie, auxquelles il avait fait répéter leur oraison, qu’ils avaient faire sur l’évangile de ce même jour, a dit qu’il avait remarqué que, dans l’oraison, la Compagnie ne faisait point assez d’attention à la fin de chaque méditation, étant certain que chaque méditation a sa fin principale, laquelle nous nous devons toujours représenter lorsque nous allons commencer l’oraison, et nous dire en nous-mêmes : "Or sus, à quelle fin tend cette méditation ? Pour quelle fin ce sujet-là nous est-il proposé ? etc." Car il faut toujours regarder, en la méditation, aussi bien qu’en toute autre chose, la fin de la chose qui est proposée, c’est-à-dire la gloire qui en revient à Dieu, ou le bien et l’utilité qui en reviendra au prochain.
Entretien 155. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 42.
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Par exemple, le sujet de la méditation d’aujourd’hui nous propose l’élection et mission des disciples, et comme Notre-Seigneur recommande que l’on prie le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers, et recommande à ces mêmes disciples de ne porter ni sac, ni bourse, ni souliers. Or, il fallait considérer ce qui pouvait avoir donné sujet à Notre-Seigneur d’ordonner cela à ses disciples, ce qu’il prétendait par là, quelle était l’utilité que Notre-Seigneur vît qui en pouvait revenir à sa gloire, au bien de son église et de ses disciples, et, au contraire, le mal qu’il prévoyait qui arriverait, cela n’étant point de la sorte. La fin de cette méditation est donc de nous exciter à prier Dieu qu’il envoie de bons ouvriers en sa vigne, de bons prêtres, de bons missionnaires qui soient bien détachés d’eux-mêmes et des biens de la terre, de l’argent, des commodités, et puis voir si l’on est en cet état que Notre-Seigneur demande des ouvriers évangéliques. Quelques’uns de ceux qui viennent de répéter en ont touché quelque mot ; quelques-uns des autres ne l’ont pas fait. Et surtout il faut peu raisonner, mais beaucoup prier, beaucoup, beaucoup. Il fallait, après avoir considéré ce que je viens de dire, s’élever à Dieu et lui dire : "Seigneur, envoyez de bons ouvriers à votre église, mais qu’ils soient bon ; envoyez de bons missionnaires, tels qu’il faut qu’ils soient, pour bien travailler à votre vigne, des personnes, ô mon Dieu, qui soient bien détachées d’elles-mêmes, de leurs propres commodités et des biens de la terre, qui soient plutôt en plus petit nombre, pourvu qu’elles soient bonnes. Seigneur, accordez cette grâce à votre église. Mettez en moi, Seigneur, toutes les conditions que vous désirez en vos disciples, comme celle de n’avoir aucune attache aux biens de la terre. Et ainsi du reste.
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Par la grâce de Dieu, la Compagnie est en cette pratique de ne point porter d’argent, n’y en ayant qu’un, qui est destiné pour cela, qui garde l’argent et qui a soin de payer tout ce qu’il faut pour toute la Compagnie, et pour pourvoir à toutes les nécessités et aux besoins d’un chacun de la même Compagnie, soit pour le vêtir, la nourriture, ou autrement. Aussi avons-nous fait vœu de pauvreté, lequel nous oblige à laisser notre revenu à la disposition de la Compagnie, ou à nos parents, s’ils sont pauvres, ou d’en disposer et le donner à qui nous jugerons à propos, si nous n’avons point de parents en nécessité. Et de cette sorte, vous voyez que la Compagnie se trouve, par la grâce de Dieu, au second état dans lequel Notre-Seigneur voulut que fussent ses apôtres, l’un et l’autre état étant aussi parfaits en Notre-Seigneur ; je veux dire l’état dans lequel il voulut que ses disciples fussent, qui est de n’avoir ni sac, ni argent, etc. ; et l’autre, qui fut qu’ils eussent de quoi subvenir à leur vivre et nourriture ; car Notre-Seigneur lui même et les apôtres avaient des personnes, des diacres, de bonnes et charitables femmes qui les suivaient et qui leur fournissaient ce qu’il fallait pour leur nourriture et subsistance, et il permit à ces mêmes apôtres et disciples d’avoir de quoi subsister. Or, Dieu, qui a inspiré, par exemple, les Pères capucins d’embrasser ce premier état dont il est parlé en cette méditation, a inspiré à d’autres religieux et communautés ce second état, qui est celui auquel il a plu à Dieu que soit la Compagnie.
Pourquoi pensez-vous, Messieurs, que Notre-Seigneur ait voulu que ses disciples soient allés deux à deux ? C’est que, comme il a recommandé à un chacun d’exercer la charité envers son prochain et que ce prochain suppose une seconde personne, c’est pourquoi il les a
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envoyés deux à deux, afin que l’un et l’autre exerçassent continuellement la charité l’un envers l’autre, et que, si l’un d’eux tombait, il eût quelqu’un qui le relevât, ou l’encourageât dans ses travaux, s’il se trouvait las et harassé. O Messieurs et mes frères, que la conduite du Fils de Dieu est admirable !
J’ai reçu nouvelles de Pologne. M. Ozenne m’écrit l’état dans lequel sont Messieurs Desdames et Duperroy et ce qui s’est passé à Varsovie. Je vous avais recommandé plusieurs fois de prier Dieu pour eux, parce que, quelque bruit était venu en cette ville qu’ils avaient été tués lors du retour des Suédois dans Varsovie, en suite de la bataille qu’ils ont gagnée contre les Polonais ; mais, comme cela n’était pas bien assure, c’est pourquoi je ne vous en avais point parlé. Or, M. Ozenne m’écrit que, par la grâce de Dieu, ils se portent bien, mais qu’ils ont tout perdu, car, en suite de la victoire obtenue par les Suédois, il y a environ deux mois, les mêmes Suédois qui avaient été chassés de cette même ville par le roi de Pologne, y sont retournés et ont tout pillé et puis s’en sont allés au presbytère de Sainte-Croix, qui est la demeure des missionnaires. Là ils ont tout pris, et emporté ce qu’ils ont trouvé, et n’ont laissé quoi que ce soit à Messieurs Desdames et Duperroy. Le principal est que Notre-Seigneur leur a conservé la vie.
Je prie la Compagnie, avec toutes les tendresses qui me sont possibles, de remercier Dieu de ce qu’il a eu agréable de conserver ces siens serviteurs à la Compagnie, qui sont deux personnes desquelles je puis dire que jamais nous n’avons trouvé aucune chose à redire en elles, dont je me souvienne. Et en même temps offrons-nous à Notre-Seigneur pour souffrir toutes les afflictions qui se présenteront. Demandons-lui bien cette grâce, mes frères, non seulement pour chacun de nous
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en particulier, mais aussi pour toute la Compagnie en général. La reine leur a mandé de s’en venir auprès d’elle, et Sa Majesté commençait déjà à leur faire provision de linge et autres habits nécessaires pour leur usage. Nous avons besoin de semblables ouvriers.
Je vous disais dernièrement que M. le maréchal de La Meilleraye m’avait écrit ou fait écrire, sur ce que je ne lui envoyais qu’un prêtre, que des douze mille âmes attendaient à Madagascar leur conversion à notre sainte religion. "Eh quoi ! disait-il, M. Vincent veut-il abandonner ainsi des douze mille âmes qui n’attendent que des prêtres pour se convertir ?"
A propos, j’avertis nos frères coadjuteurs et nos frères clercs de ce que j’ai déjà dit aux prêtres, de ne point dire "nos messieurs", mais bien "les prêtres", lorsque l’on voudra parler de quelques-uns de la Compagnie.
156. — CONFéRENCE DU 27 OCTOBRE 1656
SUR LES SORTIES EN VILLE
La conférence contenait les raisons que la Compagnie avait de se bien comporter en allant en ville ; au deuxième point, quelles fautes l’on y peut faire ; et au troisième point, les remèdes à ces fautes.
M. Vincent recommanda fort à la Compagnie de se comporter avec la plus grande modestie que l’on pourrait, afin de ne scandaliser personne ; de ne point porter son manteau d’une façon facétieuse et qui passe la modestie ecclésiastique. Il dit que ces messieurs de la Conférence des mardis avaient fait une conférence sur ce sujet et qu’il n’avait pas ouï dire, depuis, que quelqu’un eut manqué à porter son manteau autrement que
Entretien 156. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 43 V°.
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dans la bienséance et la modestie de vrais ecclésiastiques ; que l’on ne doit point choisir son compagnon, ni demander celui-ci ou celui-là, mais se contenter de celui que le supérieur donnera ; et que, pour cet effet, il renouvelait le bon propos qu’il avait fait, de ne jamais accorder à un de la Compagnie qui devra aller en ville la personne qu’il lui demandera pour compagnon.
Et s’adressant a Messieurs Alméras et Admirault, officiers, il leur dit ces paroles :
Et vous, Messieurs, je vous prie de ne jamais accorder à ceux qui iront en ville, les personnes qu’ils vous demanderont pour compagnons ; car, voyez-vous, Messieurs, cela est de bien grande conséquence, pource que cela ne se fait jamais que pour quelque dessein. Et de fait nous en avons vu des exemples en des personnes qui ne sont plus maintenant dans la Compagnie, et ce qui s’en est ensuivi. Je me souviens entre autres d’un qui demandait toujours d’avoir pour compagnon tel autre ; et cela, pourquoi ? C’était pour aller au cabaret. Aussi ces gens-là ne la firent pas longue (1) Ou bien c’est pour aller en cette maison-là ou celle-là, où ils ne veulent pas que le supérieur sache, et cela est contre la règle, qui est, etc.
Il ajouta qu’il faut, dans les affaires qu’on a à négocier ou à traiter, se comporter avec grande discrétion et modestie : si c’est avec un magistrat, regarder la justice de Dieu en lui ; si avec le roi, si nous étions de condition pour cela, considérer la majesté de Dieu en lui ; et ainsi regarder chaque condition des personnes avec lesquelles on a à traiter, et prévoir la manière avec laquelle on se doit comporter, la manière de traiter les affaires avec eux, de leur parler ; et ainsi du reste.
1. En marge : Nota que ceux dont M. Vincent parle ici furent obligés de sortir bientôt de la Compagnie après telles fautes.
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Et ensuite mondit sieur Vincent demanda pardon à la Compagnie de ce que, faute de s’être bien comporté, il avait tant laissé de bien à faire, qu’il aurait fait s’il se fût bien comporté et eût agi comme il pouvait et devait ; et d’autre part, qu’il aurait beaucoup évité de mal des fautes de scandale qu’il avait causées, et il se mit à genoux pour cela.
Il dit de plus qu’il faut aller saluer Notre-Seigneur en sortant de la maison pour aller dehors et lorsque l’on revient de dehors à la maison. (2)
157. — RéPéTITIONS D’ORAISON
DES 2 ET 3 NOVEMBRE 1656
Reproches sur la négligence apportée à l’étude du chant. — Filles de la Charité malades. — Les sœurs sont demandées en divers endroits. — Il faut s’adonner aux œuvres de miséricorde. — éloge des missionnaires de Varsovie et de Rome.
M. Vincent recommanda fort à tous les séminaristes et aux écoliers d’apprendre à chanter, et il dit que c’est une des choses que doit savoir un prêtre. Quoi ! cela n’est-il pas honteux, dit-il, de voir que des paysans savent chanter, et fort bien ! Quelle honte à nous, qui ne le savons pas faire ! Et ayant appris que les écoliers n’apprenaient plus à chanter et que cette pratique avait discontinué, il s’exclama et dit : O mon Dieu, quel compte j’aurai à vous rendre de tant de choses qui demeurent par ma faute ! Hélas ! et d’où vient qu’on a cessé de faire observer cela ? M. Alméras et M. Berthe, je vous prie de vous assembler pour cela et d’y appeler M. Portail, afin d’aviser aux moyens
2. En marge : Nota que M. Vincent dit beaucoup d’autres choses que je n’ai pas recueillies ; peut-être quelqu’autre l’aurait-il fait.
Entretien 157. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 44.
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que nul ne parachève son séminaire et ses études qu’il ne sache chanter.
Vraiment, voilà qui est beau, que des gens, des écoliers qui sont destinés pour enseigner des séminaires, ne sachent pas chanter ! Et comment l’apprendre aux autres si eux-mêmes ne le savent pas ! Un grand prélat m’a fait l’honneur de m’écrire le désir qu’il a d’établir non seulement un séminaire dans son diocèse, mais deux ou trois, et il me parle de la Compagnie pour cet effet. Et qui sont ceux qu’il demande ? Ce sont des gens qui ne savent pas chanter ! Dieu soit loué de la pensée qu’il vient de me donner de parler de cela à la Compagnie au sujet de la recommandation que vient de me faire M. Dehorgny pour recommander son collège (1) aux prières de la même Compagnie !
Je recommande aussi aux prières de la Compagnie une bonne Fille de la Charité qui est grièvement et dangereusement malade, bonne servante de Dieu, comme aussi une autre que la reine a demandée pour l’hôpital de La Fère, laquelle est pareillement malade ; c’est encore une bonne servante de Dieu et en qui cette petite Compagnie perdrait beaucoup si elle mourait. Vous ne sauriez croire combien Dieu les bénit partout et en combien de lieux elles sont désirées. Mgr de Tréguier (2) m’en demande huit pour mettre en trois hôpitaux ; Mgr de Cahors (3) d’autre part, en demande pour deux hôpitaux qu’il a faits à Cahors ; Mgr d’Agdes (4) m’en demande, d’un autre côté ; et Madame sa mère m’en parla encore il n’y a que trois ou quatre jours, et me presse de cela. Mais quoi ! il n’y a pas moyen ; nous n’en avons pas assez. Je demandais, ces jours passés, à
4. François Fouquet.
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un curé de cette ville, qui en a dans sa paroisse, si elles faisaient bien. "Hélas ! Monsieur, me dit-il, si bien, par la grâce de Dieu, que…." (5) Enfin, Messieurs, je ne vous oserais dire le bien qu’il m’en dit.
A Nantes, où il y en a, cela va de même depuis qu’ils ont reconnu la simplicité de ces bonnes filles. Bref, elles exercent la miséricorde, qui est cette belle vertu de laquelle il est dit : "Le propre de Dieu est la miséricorde." Nous autres, nous l’exerçons aussi et nous la devons exercer pendant toute notre vie : miséricorde corporelle, miséricorde spirituelle, miséricorde aux champs, dans les missions, en courant aux besoins de notre prochain ; miséricorde, quand nous sommes dans la maison, à l’égard des exercitants, à l’égard des pauvres, en leur enseignant les choses nécessaires à salut ; et tant d’autres occasions que Dieu nous présente ; enfin nous devons employer toute notre vie à faire en tout et partout la volonté de Dieu, laquelle nous est marquée par l’observance de nos règles. Nous la ferons toujours, voyez-vous, mes frères, toutes les fois que nous ne ferons point la nôtre ; et quand nous ferons la nôtre, nous ne ferons point celle de Dieu.
Hélas ! qu’est-ce que notre vie, laquelle passe si vite ? Pour moi, me voilà à la 76è année de ma vie ; et cependant tout ce temps-là à présent ne me semble quasi que comme un songe ; toutes ces années sont passées. Ah ! Messieurs, que bienheureux sont ceux qui emploient tous les moments de leur vie au service de Dieu et qui s’offrent à lui de la bonne manière ! Quelle consolation pensez-vous qu’ils en recevront à la fin de leur vie Voilà ces Messieurs Desdames et Duperroy, par exemple, qui sont à Varsovie ; qu’ont-ils fait ? C’est que les canons,
5. En marge : M. Vincent ne voulut pas passer outre à dire le bien que faisaient ces bonnes filles ; c’est pourquoi il en demeura à ce mot que
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ni le feu, ni le pillage, ni la peste, ni toutes les autres incommodités et hasards où ils étaient, ne leur ont fait quitter, ni abandonner leur poste, ni le lieu où la divine Providence les avait mis, aimant mieux exposer ainsi leur vie que manquer à l’exercice de cette belle vertu de miséricorde.
On m’écrit de Rome qu’un écolier du collège de Propaganda Fide étant sorti, s’est trouvé frappé de la peste et que ceux qui ont charge de la santé dans cette ville ont fait fermer le collège ; et pource que c’est la Compagnie qui fournit des confesseurs à ce collège ; et a envoyé demander au supérieur (6) s’il voulait fournir quelque prêtre qui voulût s’y enfermer. Le supérieur de la Mission a proposé la chose à la Compagnie ; et le confesseur même, qui est le bon M. de Martinis, s’est offert à s’y enfermer, et, en effet, il y est. Or, Messieurs, qu’est-ce que cela, sinon exposer sa vie pour le service de son prochain, qui est le plus grand acte d’amour qu’on. puisse offrir à Dieu, comme il le dit lui-même par ces paroles : "Il n’y a point de plus grand amour que celui de donner s. a vie pour son ami" (7). Plaise à Dieu, Messieurs et mes frères, nous donner à tous cette disposition !
158. — RéPéTITION D’ORAISON DU 11 NOVEMBRE 1656
Ne pas s’étonner si l’on change de disposition. — Grande charité de saint Martin, que la Compagnie doit imiter — Les frères coadjuteurs ne doivent pas prendre de récréation. — Nouvelles des missionnaires de Pologne et de Luc Arimondo de Gênes. — Retard apporté au voyage des missionnaires destinés à Madagascar.
A la répétition de l’oraison, M. Vincent a pris sujet
7. Jean 15, 13.
Entretien 158. — Manuscrit des répétions d’oraison, f° 45 V°.
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de parler à la Compagnie sur ce qu’un séminariste, en répétant son oraison, a rapporté le changement qui se passait en lui, à savoir tantôt bien, tantôt mal, tantôt fervent, puis lâche et paresseux. Et M. Vincent prenant la parole, lui dit qu’il ne fallait pas qu’il s’étonnât de cela, pource que, dit-il, l’homme est ainsi fait : aujourd’hui il est humilié et dans la tristesse, et demain dans la joie et l’allégresse. Le Fils de Dieu lui-même a bien voulu quitter le ciel pour se mettre en cet état pendant quelque temps. Nous voyons qu’à sa naissance les anges, les pasteurs viennent l’adorer et se conjouir de sa naissance et lui rendre des honneurs ; ensuite nous voyons qu’il est contraint, s’il faut ainsi dire, de s’enfuir dans un royaume étranger, pour éviter la persécution d’Hérode. Hérode étant mort, le voilà qui revient. Il s’en va au temple, et là il paraît parmi les docteurs un enfant très intelligent. De cet état d’admiration qu’avaient de lui tous ceux qui le voyaient et l’entendaient parler de la sorte, il passe dans un autre, car, la sainte Vierge et saint Joseph s’en étant retournés, lui demeure là tout seul dans le temple, comme un pauvre dénué de tout secours. D’autres fois, vous le voyez faisant des miracles, ressuscitant les morts, faisant parler les muets, guérissant les malades, et puis vous le voyez persécuté par ses ennemis. Le voilà qui paraît tout éclatant de splendeur sur la montagne du Thabor, et puis après vous le voyez cruellement traité, moqué, injurié, flagellé. Et à l’égard de son église, nous voyons qu’il en est de même : tantôt en paix, puis persécutée, et ainsi du reste. Oh ! non, mes frères, il ne se faut pas étonner de voir en nous mêmes ces changements ; mais ce qu’il y a à faire, c’est de remercier Dieu également de l’un et de l’autre état auquel il plaira à sa divine Majesté que nous soyons, soit joie et consolation,
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soit tristesse et affliction, et aimer tous les états dans lesquels il plaît à Dieu nous mettre, quels qu’ils soient.
Demandons cette grâce à Notre-Seigneur aujourd’hui par l’entremise de saint Martin, ce grand saint que toute l’église a en si grande vénération ; et la même église a eu en telle estime cet acte de charité qu’il exerça à l’endroit d’un pauvre, coupant la moitié de son manteau pour le lui donner afin de se couvrir, qu’elle nous le représente à cheval, en cavalier, coupant la moitié de son manteau pour le donner à ce pauvre ; et Notre-Seigneur lui-même, pour témoigner à son serviteur combien il avait agréable cet acte de charité, lui voulut apparaître la nuit, couvert de cette moitié de manteau. Cela, Messieurs et mes frères, nous fait voir combien Dieu et l’église, inspirée et conduite par le Saint-Esprit, font estime de la charité que l’on exerce envers les pauvres. O mes frères, que nous sommes heureux de nous trouver dans une Compagnie qui fait profession de courir aux besoins du prochain ! Charité en la maison, charité aux champs par le moyen des missions, charité envers les pauvres, et je puis dire que, par la grâce de Dieu, jusqu’à présent il ne s’est point présenté d’occasions de secourir les pauvres dans le besoin, que la Compagnie n’y ait été employée. Quelle consolation, Messieurs, pour cette petite Compagnie de voir que, nonobstant sa chétiveté, Dieu veut néanmoins s’en servir de la sorte ! Quelle consolation pour la même Compagnie de voir qu’elle n’a pas sitôt semé, qu’elle recueille quasi en même temps ! Cela se voit dans les missions, où les pauvres gens passent des deux ou trois jours avec un morceau de pain à la porte des églises pour ne pas perdre l’occasion de se confesser et se mettre en bon état. Bref, je le répète, que nous sommes
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heureux de nous trouver en une condition où l’on fait profession d’exercer les mêmes choses que faisait saint Martin dans son évêché, qui est d’aller par les villages prêcher, catéchiser, instruire le pauvre peuple ! Demandons à Dieu, Messieurs, par l’entremise de ce grand saint, qu’il nous donne la générosité fondée sur l’humilité. Oui, prions ce grand saint qu’il obtienne à la Compagnie la vertu de générosité fondée sur l’humilité ; voyez-vous, fondée sur l’humilité, la générosité fondée sur l’humilité.
Il se présente encore aujourd’hui une occasion à la Compagnie de servir les pauvres (1) ; je la prie, de toute l’affection de mon cœur, de bien demander à Notre-Seigneur qu’il ait agréable de lui faire connaître. sa volonté sur ce sujet.
Ensuite notre frère Alexandre, second en ancienneté des frères coadjuteurs, s’étant mis à genoux, M. Vincent lui demanda ce qu’il y avait ; et lui, répondant à ce ; te demande de son supérieur, s’accusa d’avoir enfreint la défense qu’on avait faite ci-devant aux frères coadjuteurs, de s’entretenir ensemble, par manière de récréation, après le dîner et le souper, en s’entretenant avec un frère une fois, pendant l’espace d’un quart d’heure, ou environ.
A quoi M. Vincent lui a réparti en ces termes :
Oh bien ! mon frère, Dieu soit loué ! il est vrai que cela ne se doit pas faire et que nous l’avons ci-devant recommandé, pource que, les frères étant, comme ils sont, employés à des offices qui de soi sont divertissants et qui ne requièrent pas d’application d’esprit, cela ne devait être que pour les prêtres et les clercs, qui, ayant eu
1. Le roi se proposait de confier à la congrégation de la Mission la direction spirituelle de l’Hôpital général.
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l’esprit bandé pendant le jour à l’étude, à l’office, à la préparation des missions, ont besoin de quelque relâche pour se débander l’esprit. Oh bien ! mes frères, donnez-vous à Dieu pour vous mettre en cette pratique-là, s’il vous plaît, de ne vous jamais entretenir les uns avec les autres après le repas par manière de récréation, mais allez-vous-en chacun en vos offices ; et si c’est quelque fête, ou dimanche, où quelques-uns n’ont pas besoin d’être dans leurs offices, qu’ils s’en aillent à la cuisine ou à la dépense pour y aider ceux qui y sont.
Il recommanda de plus à la Compagnie les besoins de la Pologne et dit qu’il en avait reçu, la veille au soir, des nouvelles, et que M. de Fleury, aumônier de la reine de Pologne, lui avait mandé que les affaires du roi et de la reine allaient de mieux en mieux, par la grâce de Dieu ; mais il n’oublia pas non plus de louer Messieurs Desdames et Duperroy, qui, comme il a été dit déjà plusieurs fois, n’avaient point abandonné leur paroisse de Sainte-Croix de Varsovie, nonobstant qu’ils aient été pillés jusqu’à leurs manteaux, et que rien ne leur soit demeuré ; comme aussi nonobstant les canons, le feu, la peste, tout cela n’ayant point été capable de leur faire abandonner le poste où la divine Providence les avait mis et où ils persévéraient toujours à faire du mieux qui leur est possible.
Il ajouta que M. Lucas (2), prêtre de la Mission de Gênes, en Italie, faisait la retraite pour se disposer à s’exposer pour assister les pestiférés, en cas que l’on vînt demander à la Mission de Gênes un prêtre pour cet effet ; que, le vaisseau qui était disposé pour Madagascar étant sur] e point de partir et faire voile, la veille de la Toussaint dernière, il se trouva, par une
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providence de Dieu, qu’il en fut empêché par un subit changement de vent qui se trouva tout à coup contraire à la navigation, et que M. Herbron, prêtre de la Compagnie, qui était dans ce vaisseau pour passer dans cette île, lui venait de mander cela, et que c’était ce qui avait été cause que leur vaisseau était encore à bord. Il dit de plus que Dieu avait permis cela par une providence particulière de sa conduite, et que, si le vent n’avait point ainsi tourné tout à coup comme il fit, le vaisseau serait à la voile, les paquets de lettres et papiers, qui sont papiers utiles et nécessaires aux missionnaires pour les missions de ce pays-là, n’auraient pas été portés par ce vaisseau-ci, pource que le paquet ne serait pas arrivé assez à temps à Nantes pour être rendu audit sieur Herbron, au lieu que ce retardement aura fait que les Filles de la Charité de Nantes auront eu le moyen de faire rendre ce même paquet aux missionnaires qui s’en vont.
159. — RéPéTITION D’ORAISON DU 12 NOVEMBRE 1656
Nouvelles des missionnaires de Barbarie. — Les missionnaires doivent se tenir prêts à tout souffrir pour la gloire de Dieu.
M. Vincent dit, à la répétition de l’oraison, entre autres choses, que M. Le Vacher l’aîné, prêtre de la Compagnie, qui est à Tunis avec M. le consul, était en paix et tranquillité à présent, tant à l’égard des Turcs que du consul anglais et des marchands français ; qu’il priait la Compagnie d’en remercier Dieu ; que, pour Alger, il n’en allait pas de même, pource que, depuis que notre frère Barreau est là comme consul, il a été quasi dans des persécutions presque continuelles, du
Entretien 158. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 47.
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moins bien fréquentes, par les avanies et mauvais traitements qui lui ont été faits par les Turcs, et les ingratitudes de quelques chrétiens, pour lesquels il s’est engagé, en sorte qu’il se trouve aujourd’hui très engagé à l’occasion de tout cela. Et il me mande qu’il est encore menacé à présent d’une avanie, au sujet de quelque mauvais traitement qu’un Français a commis à l’égard de quelques juifs, en raison de quoi les Turcs disent qu’il s’en faut prendre au consul des Français, ne considérant pas que les fautes sont personnelles.
Ensuite M. Vincent s’est exclamé en disant :
Plaise à Dieu, Messieurs et mes chers frères, que tous ceux qui viennent pour être de la Compagnie, y viennent dans la pensée du martyre, dans le désir d’y souffrir le martyre et de se consacrer entièrement au service de Dieu, soit pour les pays éloignés, soit pour celui-ci, en quelque lieu que ce soit où il plaira à Dieu se servir de la pauvre petite Compagnie ! Oui, dans la pensée du martyre. Oh ! que nous devrions demander souvent cette grâce et cette disposition à Notre-Seigneur, d’être prêts à exposer nos vies pour sa gloire et le salut du prochain, tous tant que nous sommes, nos frères, les clercs les prêtres, bref toute la Compagnie ! Hélas ! Messieurs, v a-t-il rien de plus raisonnable que de donner nos vies pour celui qui a donné si libéralement la sienne pour nous tous tant que nous sommes ? Et si Notre-Seigneur nous aime jusqu’à ce point que de mourir pour nous, pourquoi ne désirerions-nous pas avoir en nous cette même disposition pour lui, pour la mettre à effet, Si l’occasion s’en présentait ? Nous voyons que tant de Papes les uns après les autres ont été martyrisés ; on en compte jusqu’à trente-cinq de suite. Cela n’est-il pas étrange de voir des marchands qui, pour un petit gain, traversent les mers et s’exposent à je ne sais combien
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de dangers ! J’étais dimanche dernier avec un, qui me vint voir ici, lequel me disait qu’on lui avait proposé d’aller aux Indes et qu’il était résolu à y aller, et cela dans l’espérance d’y faire quelque gain. Je lui demandai s’il y avait de grands dangers ; et il me dit que oui, qu’il y en avait de grands, mais qu’il y avait une certaine personne de sa connaissance qui en était revenue, et qu’une autre à la vérité y était demeurée. Et alors je me disais à moi-même : si cette personne-ci, pour un petit gain, pour apporter quelque pierre, s’expose ainsi à tant de dangers, à combien plus forte raison nous autres le devons-nous faire pour y porter cette pierre précieuse de l’évangile !