Conférences aux missionnaires (page 11)
160. — RéPéTITION D’ORAISON DU 15 NOVEMBRE 1656
Naufrage du navire qui devait transporter à Madagascar François Herbron, Charles Boussordec et le frère Christophe Delaunay. — Leçons à tirer de cet accident.
M. Vincent donna le signal pour faire approcher de lui la Compagnie, comme pour faire répéter l’oraison à l’ordinaire, et il dit :
Je vous prie d’approcher, non pour répéter l’oraison, cet exercice a eu lieu hier et le jour d’auparavant, qui était le jour de saint Martin, mais c’est pour vous faire part d’une grâce que Dieu, par sa bonté infinie, vient de faire à quelques-uns de la Compagnie, afin de lui en rendre grâces, et, d’autre part, pour vous dire le désastre qui est arrivé à d’autres personnes. Je reçus hier au soir une lettre que m’écrit M. Boussordec, par laquelle il me mande que le vaisseau qui devait faire voile pour Madagascar et sur lequel ils devaient s’en aller, a péri ; et voici comment. Vous savez le grand vent qu’il fit le
Entretien 160. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 47, V°.~
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lendemain de la Toussaint dernière, qui était si grand qu’il rompit même une des fenêtres de ce bâtiment et fit tomber une partie de la cheminée du bâtiment neuf de céans. Cette lettre porte que ce vaisseau, comme je vous disais ces jours passés, étant prêt à partir, en fut empêché par le changement de vent qui. arriva tout à coup.
Le jour de la Toussaint, Messieurs Herbron et Boussordec dirent la messe dans le vaisseau, qui était à la rade, avec grand’peine, à cause du vent qu’il fit ce jour-là.
Le lendemain, qui était le jour des morts, la tempête augmenta ; et pour éviter le péril, on fit descendre le vaisseau vis-à-vis de Saint-Nazaire dans la grande rivière de Nantes. étant là, ces messieurs, qui avaient grand désir de célébrer ce jour-là et qui peut-être avaient la pensée de leurs parents et amis qui sont peut-être dans le purgatoire et criaient : Miseremini mei, saltem vos amici mei (1), cela fit, avec la dévotion qu’ils pouvaient avoir de célébrer ce jour-là, et le besoin que M. Herbron eut de mettre pied à terre, à ce que porte la lettre, quoiqu’il en soit, cela fit, dis-je, qu’ils prirent résolution de sortir du navire, et ils s’en allèrent à Saint-Nazaire, qui était environ à un quart de lieue de là, pour y dire la messe. Les voilà partis. Ils disent leur messe à Saint-Nazaire. Leur messe dite, ils s’en reviennent pour repasser au navire avec le capitaine du vaisseau, qui avait aussi mis pied à terre. Quand ils furent au bord de la grande rivière de Nantes, où était le vaisseau, ils ne trouvèrent personne qui les voulût mener jusqu’au navire, à cause que la tempête était trop grande, les mariniers n’osant s’exposer par ce temps-là, en sorte que les voilà demeurés à terre sans pouvoir passer. Voyant cela et que la tempête continuait
1. Job 19, 21.
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tout le jour, ils retournent à Saint-Nazaire, où ils couchent.
Or, voilà que, la nuit, vers les onze heures, la tempête, redoublant, poussa le navire sur un banc de sable, où il se brisa. Dieu cependant donna l’instinct et la pensée à quelques-uns du navire de faire comme un échafaud ; ce sont des planches, qu’ils lièrent ensemble. Comment cela se fit-il ? Je ne le sais pas encore ; et ils se mirent seize ou dix-sept personnes là-dessus à la merci de la mer et à La miséricorde de Dieu. De ces seize ou dix-sept personnes était notre pauvre frère Christophe Delaunay, lequel, ayant le crucifix à la main, commença à encourager ses compagnons. "Courage ! leur dit-il, ayons une grande foi et confiance en Dieu, espérons en Notre-Seigneur, et il nous tirera de ce danger !" Et il commença à étendre son manteau, pour servir de voile. Je ne sais pas si les autres n’en avaient pas ; quoi qu’il en soit, il étendit le sien, lequel peut-être il donna à tenir d’un bout par un de ceux qui étaient avec lui, et l’autre bout à un autre ; et ils arrivèrent à terre de cette façon, Dieu, par sa bonté et particulière protection, les ayant garantis du danger où ils étaient ; et ils sont arrivés à terre tous en vie, excepté un, qui mourut de froid et de la peur qu’il avait eue en ce danger (2).
Que dirons-nous de ceci, Messieurs et mes frères ? Rien autre chose sinon que les conduites de Dieu sont incompréhensibles et cachées aux yeux des hommes, qui ne sauraient les comprendre. Quoi ! Seigneur, il semble que vous vouliez établir votre empire dans ces pays de delà, dans les âmes de ces pauvres infidèles, et cependant
2. En marge : Nota que l’on a dit qu’ils firent bien environ deux lieues en cet état pour se sauver auparavant que d’aborder à terre. Nota aussi que cela été mis sur la Cazette de France comme une chose merveilleuse.
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voilà que vous permettez que ce qui semblait devoir y contribuer soit ruiné et périsse au port !
Puis, s’adressant à la compagnie, il continue de lui dire :
Non, Messieurs, non, mes frères, que cela ne vous étonne pas et que ceux à qui sa divine Majesté a donné le désir d’aller en ces pays-là n’en soient point, pour cet accident, découragés, pource que les conduites de Dieu nous sont si cachées que nous ne les voyons pas. Et cela ne veut pas dire qu’il ne veuille la conversion de ces pauvres gens de delà. Encore bien qu’il ait permis ce désastre, il le fait pour des raisons que nous ne savons pas. Peut-être y avait-il quelques péchés qui se commettaient dans ce vaisseau, que Dieu n’a pas voulu supporter davantage. M. Herbron me manda, il y a quelques quinze jours ou trois semaines, que les désordres y étaient si grands, les jurements, blasphèmes et vilenies qui s’y commettaient si horribles, que cela était pitoyable. Il y en avait plusieurs là dedans que l’on avait pris par force pour les mener de delà. Enfin que savons-nous de la raison de cet accident ? Il ne faut pas pour cela en accuser celui-ci ou celui-là ; ce que nous devons faire, ce doit être d’adorer la conduite de Dieu.
Hélas ! pource que cela est arrivé de la sorte, serait-il raisonnable que ceux à qui Dieu avait donné le désir de s’en aller de delà, fissent la poule mouillée maintenant, pource que voilà un vaisseau qui a péri ! Non, je ne veux pas croire qu’il y en ait de cette sorte dans la Compagnie. Voyez-vous, les grands desseins sont toujours traversés par diverses rencontres et difficultés qui ne manquent point d’arriver, Dieu le permettant ainsi. Mais quoi donc ! est-ce qu’il ne veut pas que la Compagnie continue cet œuvre, qu’il a commencé ? Ouida, Messieurs, il veut que la Compagnie le continue.
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Et d’où vient donc qu’il ruine ainsi, ce semble, ce qui y pouvait contribuer ? Non, non, ne pensez pas cela. Au contraire, ne vous disais-je pas hier, en parlant de l’église, comme quoi tant de Papes même, jusqu’à trente-cinq, ont été martyrisés les uns après les autres ? Et pourquoi cela, sinon pour faire voir que ce que Dieu avait une fois résolu devait s’accomplir et que son église subsisterait nonobstant toutes les calamités, nonobstant toutes les persécutions, qui étaient si grandes que les chrétiens n’osaient paraître sur la terre et étaient cachés dans des cavernes, qui d’un côté, qui d’un autre ? A voir cela, il semblait que Dieu ne voulait point que son église subsistât ; et cependant c’est tout au contraire, car le sang de tant de martyrs que l’on faisait mourir était autant de semences pour servir à l’affermissement de son église.
Voyez-vous, Dieu ne change jamais dans ce qu’il a une fois résolu, quelque chose de contraire qu’il nous semble qu’il arrive ; et nous le voyons en Abraham. Dieu avait promis à Abraham qu’il multiplierait sa semence comme les étoiles du ciel. Abraham n’avait qu’un fils, et cependant voilà que Dieu lui commande de le sacrifier, de lui couper la tête, lui de la semence duquel devait prendre naissance la mère de son propre Fils. * Abraham n’avait-il pas sujet de dire : "Eh quoi ! Seigneur, vous m’avez promis que ma semence serait multipliée comme les étoiles du ciel, et cependant vous savez que je n’ai qu’un fils, et vous me commandez de le sacrifier !" Cependant Abraham espère contre toute espérance, se met en devoir de sacrifier son fils ; et Dieu, comme je vous viens de dire, qui ne change jamais de résolution dans le, desseins qu’il a une fois résolus, arrête le coup.
De même, mes frères, Dieu veut éprouver notre foi,
* Cf. François de Sales, "Introduction" p. 286 (éd de la Pléiade) N. cl.L
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notre espérance et notre zèle par cet accident qui vient d’arriver. Dieu veut châtier tout le monde ; il envoie le déluge universel pour châtier les horribles péchés qui se commettaient ; néanmoins que fait-il ? Il donne la pensée à Noé de bâtir une arche, et Noé fut cent ans à la bâtir. Pourquoi pensez-vous que Dieu voulût qu’il fût si longtemps à bâtir cette arche, sinon pour voir si le monde se convertirait, s’il ferait pénitence et s’ils feraient profit de ce que Noé leur disait par la fenêtre de son arche, criant à pleine tête, selon quelques auteurs : "Faites pénitence, demandez pardon à Dieu." Cela nous fait voir encore comme quoi, quoique Dieu semblât vouloir que tout le monde fût noyé dans les eaux, néanmoins son dessein était autre, ayant voulu que Noé et toute sa famille fussent exempts du naufrage, afin de repeupler le monde et pour que ce qu’il avait résolu de toute éternité touchant la naissance de son Fils s’accomplît.
Mais ne voyons-nous pas encore que le Père éternel, ayant envoyé son Fils en terre pour être la lumière du monde, ne l’y fit cependant paraître que comme un petit garçon, comme un de ces petits pauvres que vous voyez venir à cette porte ? Eh quoi ! Père éternel, vous avez envoyé votre Fils pour éclairer et enseigner tout le monde, et cependant le voilà qui ne nous paraît rien moins que cela ! Mais attendez un peu, et vous verrez le dessein de Dieu ; et parce qu’il a résolu de ne pas perdre le monde, ains en a compassion, ce même Fils donnera sa vie pour eux. Mais, Messieurs et mes frères, si nous considérons, d’autre part, la grâce qu’il a faite à ceux de la Compagnie de les tirer de ce naufrage, ne faut-il pas que vous demeuriez d’accord que Dieu a en sa protection particulière la pauvre, petite et chétive Compagnie ?
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Et c’est, Messieurs, ce qui la doit encourager de plus en plus à se donner à sa divine Majesté de la meilleure manière qu’il lui sera possible pour parachever son grand œuvre ; car hélas ! à Madagascar, eh ! qui est-ce qui y pensait ? Quoi ! aurions-nous bien eu la témérité de vouloir de nous-mêmes entreprendre ce grand œuvre, voire même de penser que Dieu se fût adressé à la plus pauvre et chétive Compagnie qui fût dans son église ! Non, Messieurs, non, mes frères, nous n’y pensions pas ; et jamais nous n’avons demandé à aller à Madagascar ; c’est Monseigneur le nonce du Pape qui nous en parla le premier et nous pria de vouloir fournir quelques prêtres de la Compagnie pour y envoyer, en suite de la prière qui lui en fut faite par quelques-uns de ces messieurs les intéressés et marchands qui y envoyaient, estimant lesdits sieurs qu’ils ne pourraient mieux s’adresser pour avoir des prêtres, tels qu’il les leur fallait en ce pays-là, qu’à Mgr le nonce du Pape, lequel jeta les yeux sur nous ; et ainsi voilà comment nous envoyâmes MM. Nacquart et Gondrée.
Mais n’admirez-vous pas la force de l’esprit de Dieu en ce jeune garçon, notre bon frère Christophe, lui qui est un enfant timide, humble, doux ? Oui, c’est le plus. humble et le plus doux jeune homme que je connaisse. Le voilà, le crucifix à la main, qui crie à ses compagnons pour les encourager : "Courage ! espérons en la bonté et miséricorde de Dieu, et il nous tirera de ce danger !" Je vous dirai en passant, mes frères, que cela vous doit apprendre que vous ne devez jamais être sans un crucifix. Ce n’est pas lui, mes frères, qui a fait cela, c’est Dieu tout seul, qui agissait par lui, qui a fait cela. Mais, après tout, quand ils seraient morts à la tête de tous ceux qui étaient là, il y a sujet de croire qu’ils eussent été bien heureux de mourir dans le dessein de
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servir Dieu à la tête de leurs ouailles ; car tous ces gens-là leur étaient commis, pour le spirituel, pendant toute la navigation.
Il me souvient sur cela de ce qui m’a été raconté par plusieurs et diverses fois, il y a quinze ou dix-huit ans, par le père de Mademoiselle Poulaillon, M. Lumague, qui était de Tivoli en Lombardie, où sa femme est morte, que, quand Dieu voulut ruiner cette ville, qui était située sur une côte de montagne, il arriva, quelque temps auparavant, un grand tremblement de terre, qui faisait remuer cette montagne et déracinait les arbres. Cela donna la pensée à quelques-uns que Dieu était irrité contre cette ville à cause des désordres ou péchés qui s’y commettaient, et, entre autres, à un bon curé du lieu, très savant et homme de bien, qui fit sonner la cloche pour appeler les paroissiens. Ils entendent cette cloche ; ils viennent à l’église ; ce bon curé monte en chaire, les prêche, les excite à se convertir, à demander pardon à Dieu. Parmi ceux qui étaient à cette prédication il y avait un homme de bien, auquel, pendant cette prédication, Dieu donna la pensée de sortir de la ville et de se retirer pour éviter le danger dont elle était menacée. Il sort, s’en va chez lui, prend en diligence sa femme et ses enfants et, avec eux, tout ce qu’ils avaient de plus précieux ; ils sortent et s’en vont. Cet homme, étant un peu loin de la ville, se souvint qu’il avait oublié de fermer sa boutique ; il dit à son petit garçon qu’il avait avec lui : "écoute, va, retourne fermer ma boutique ; j’ai oublié de la fermer." Ce garçon retourne, et voilà la ville en un instant abîmée ; tout est renversé sens dessus dessous.
Ceci, Messieurs et mes frères, nous fait voir comme quoi Dieu a soin des hommes, et que, s’il les punit, ce n’est qu’à la dernière extrémité et après les avoir, par
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divers moyens, portés à se convertir à lui, et comme il a un soin particulier pour ceux qui le servent, comme vous voyez qu’il fit à l’égard de cet homme, auquel il commanda, comme il fit autrefois à Loth, lorsqu’il voulut abîmer les villes de Sodome et de. Gomorrhe, de sortir de la ville.
Or sus, il faut finir. Il me semble que nous devons faire deux choses : la première, remercier Dieu de la protection qu’il a donnée à nos missionnaires, comme aussi aux autres qu’il a retirés de ce danger ; et pour cela, je prie tous les prêtres qui n’ont pas d’obligation, d’offrir le saint sacrifice de la messe à cette intention aujourd’hui.
L’autre chose que nous devons faire, ce me semble, c’est de dire une grand’messe des morts pour le repos des âmes de ceux qui sont noyés, qui sont environ au nombre de six-vingts, entre lesquels est le lieutenant du capitaine et encore une autre personne de marque. A l’exception des seize dont j’ai parlé et des dix-huit qui étaient à terre, tout le reste est mort. Cette messe, ce sera pour demain, Dieu aidant. Nous y sommes d’autant plus obligés qu’il semblait que Dieu les avait mis sous la conduite des prêtres de la Compagnie, qui les devaient servir en qualité de curés pendant tout le voyage et lorsqu’ils seraient arrivés de delà. Je pense que cela sera bien ainsi, que le remerciement précède.
Nota que j’ai appris aussi d’une personne de la Compagnie que trente-quatre personnes furent sauvées de ce danger, à savoir seize sur ces ais ou tarets dont il est parlé ci-devant, desquelles notre frère Christophe était ; et dix-huit qui étaient à terre, parmi lesquelles MM. Herbron et Boussordec, prêtres de la Mission, avec le capitaine du navire ; et que tout le reste, au nombre de 130 personnes, périt avec le navire.
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161. — CONFéRENCE DU 17 NOVEMBRE 1656
SUR LE DEVOIR DE CATéCHISER LES PAUVRES
La conférence contenait trois points : le premier était de voir si l’on remarquait que la Compagnie s’était relâchée de l’exercice dans lequel elle était depuis le commencement de son institution, de faire le catéchisme aux pauvres, aux enfants et autres personnes que l’on trouve en faisant voyage, ou à la maison, ou aux missions ; le second, quels étaient les grands biens qui revenaient de cet exercice de faire le catéchisme ; le troisième, des moyens de se rétablir dans cet exercice en cas qu’elle en fût déchue.
M. Vincent, parlant sur ce sujet après plusieurs des plus anciens de la Compagnie, tant frères coadjuteurs que prêtres, dit ceci : Je parlerai comme mes pauvres frères ; je ne sais pas bien à présent comment on s’y comporte, pource que, si je vais en la ville et que j’arrive en quelque maison, il faut monter en la chambre, ou entrer dans la salle ; et ainsi vous autres, Messieurs, qui allez en mission et par la campagne, vous le voyez mieux que moi à présent ; mais je sais bien comment on faisait au commencement de la Compagnie, et qu’elle était dans la pratique exacte de ne point laisser passer d’occasion d’enseigner un pauvre, qu’elle ne le fît, si elle voyait qu’il en eût besoin, soit les prêtres, soit les clercs qui étaient alors, soit nos frères coadjuteurs, en allant ou venant. S’ils rencontraient quelque pauvre, quelque garçon, quelque bon homme, ils lui parlaient, ils voyaient s’il savait les mystères nécessaires à salut ; et si l’on remarquait qu’il ne les sût pas,
Entretien 161. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 51
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on les lui enseignait. Je ne sais si aujourd’hui on est encore bien soigneux d’observer cette sainte pratique ; je parle de ceux qui vont aux champs, arrivant dans les hôtelleries, par les chemins. Si cela est, à la bonne heure, il en faut remercier Dieu et lui demander la persévérance pour la même Compagnie ; sinon, et si on s’est relâché, il faut demander grâce pour s’en relever.
Pour ce qui est du second point, quels sont les biens qui arrivent de l’exercice de cette sainte pratique, ils sont très grands, comme, au contraire, ceux qui n’y seront pas fidèles seront en danger de commettre de grands maux. Je dis de grands maux, pource que, comme celui qui a déjà parlé a fort bien dit, on peut tuer une personne en deux façons : ou en la frappant et lui donnant le coup de la mort, ou bien en ne lui donnant pas ce qui lui peut soutenir la vie, de façon, voyez-vous, que c’est une grande faute, voyant que le prochain n’a pas l’instruction des mystères nécessaires à salut, de ne les lui pas enseigner lorsqu’on le peut. Et ce qui nous doit encore davantage porter à cela, c’est ce que disent saint Augustin, saint Thomas et saint Athanase, que ceux qui ne sauront pas explicitement les mystères de la Trinité et de l’Incarnation ne seront point sauvés. Voilà leur sentiment. Je sais bien qu’il y a d’autres docteurs qui ne sont pas si rigoureux et qui tiennent le contraire, pource que, disent-ils, il est bien rude de voir qu’un pauvre homme, par exemple, qui aura bien vécu, soit damné faute d’avoir trouvé quelqu’un qui lui enseigne ces mystères. Or, dans le doute, Messieurs et mes frères, ce sera toujours un acte de bien grande charité à nous, si nous instruisons ces pauvres gens, quels qu’ils soient ; et nous n’en devons laisser échapper aucune occasion, si faire se peut.
Par la grâce de Dieu, j’en sais quelques-uns dans la
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Compagnie qui n’y manquent quasi jamais, si ce n’est qu’ils soient empêchés par quelque chose. Je ne sais si a la porte on s’en acquitte bien ; il me semble que cela ne va pas si bien que cela allait autrefois ; je crains que nos deux frères qui sont à la porte se soient relâchés. Peut-être que cela vient de ce qu’ils sont tous deux nouveaux et qu’ils ne savent pas comment on a coutume d’en user. A la basse-cour, je ne sais si cela s’observe et si le frère qui est là est bien soigneux de voir si nos domestiques sont suffisamment instruits, s’il a bien soin de leur parler en particulier quelquefois touchant cela, imitant Notre-Seigneur lorsqu’il alla s’asseoir sur cette pierre qui était proche le puits, où étant, il commença, pour instruire cette femme, par lui demander de l’eau. "Femme, donne-moi de l’eau", lui dit-il 1 Ainsi demander à l’un, puis à l’autre : "Eh bien ! comment se portent vos chevaux ? Comment va ceci ? Comment va cela ? Comment vous portez-vous ?" Et ainsi commencer par quelque chose semblable pour passer ensuite à notre dessein. Les frères qui sont au jardin, à la cordonnerie, à la couture, de même ; et ainsi des autres ; afin qu’il n’y ait personne céans qui ne soit suffisamment instruit de toutes les choses qui sont nécessaires pour se sauver ; tantôt les entretenant de la manière de se bien confesser, des conditions de la confession, tantôt de quelqu’autre sujet qui leur soit utile et nécessaire.
Ceux, dit la Sainte écriture (2) qui enseignent les autres des choses utiles et nécessaires à leur salut, brilleront comme des étoiles dans la vie éternelle. Et voilà encore un grand bien qui arrive à ceux qui enseignent
2. Daniel 12, 3.
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aux autres le chemin de leur salut, qui, faute de cela peut-être, ne seraient point sauvés.
Les frères ne doivent point enseigner ni catéchiser dans l’église ; non, cela n’est pas expédient ; mais, hors de là, ils le doivent faire en toutes rencontres 3.
Or sus, voilà l’heure qui sonne, il faut cesser. Je suis bien coupable de cela, pour avoir tant de fois donné sujet d’ennui à la Compagnie, l’arrêtant trop longtemps après l’heure sonnée. On m’a fait la charité de m’avertir de cette faute, misérable que je suis ; c’est pourquoi je demande très humblement pardon à Dieu et à toute la Compagnie du sujet de mortification et de mésédification que je lui ai donné en cela et de ce que j’ai laissé passer tant d’occasions sans avoir enseigné tant de personnes, quelquefois de pauvres gens, qui sont venus dans notre chambre ; et cependant, misérable que je suis, je ne l’ai pas fait.
Nota qu’à cette même conférence Monsieur Vincent reprit un frère coadjuteur de ce qu’il avait prononcé ce mot "nos messieurs", parlant des prêtres de la Mission d’Annecy, où il avait demeuré, et lui dit qu’il n’usât plus de ces termes-là "nos messieurs" ; aussi deux jours après, à la répétition d’oraison, recommandant aux prières de la Compagnie M. Lucas (3) qui est un prêtre de la Compagnie en résidence à Gênes, il le nomma "notre frère Lucas".
3. Noter cette insistance sur la catéchèse au grè des rencontres, qu’il inculque également aux Sœurs et aux Dames de la Charité; toujours, depuis le Règlement de la Charité de Châtillon, en 1617, il insiste sur "le service spirituel et corporel" tant de la part des laïcs que des prêtres.
162. — RéPéTITION D’ORAISON DU 19 NOVEMBRE 1656
SUR LA PARABOLE DU GRAIN DE MOUTARDE
La fidélité aux règles et aux usages reçus assure le progrès spirituel ; la négligence sur ce point prépare la ruine des particuliers et des communautés. — Services rendus par la maison de Marseille aux novices de Saint-Victor.
M. Vincent, notre très honoré et bienheureux Père, a commencé par recommander les missionnaires de Rome et puis ceux de Gênes au sujet de la peste, qui y avait augmenté, à ce qu’on disait. Il a de plus recommandé notre très Saint-Père le Pape, le sacré collège de Nosseigneurs les cardinaux, Messieurs Desdames et Duperroy, et a dit que le premier, M. Desdames, a eu la peste et en est guéri, par la grâce de Dieu ; de quoi je prie la Compagnie de remercier Dieu. Voyez un peu la grâce de Dieu et combien il a soin de ses serviteurs. O Messieurs, ô mes chers frères, croyez-moi, il n’y a rien de tel que d’être fidèle à Dieu et de persévérer dans le bien que l’on a une fois entrepris. "Pource que tu as été fidèle en peu, je te constituerai sur beaucoup" dit Dieu (1) Soyons donc fidèles, fidèles en la pratique de nos règles, fidèles dans l’observance des saintes coutumes de la Compagnie, fidèles dans l’observance des bonnes œuvres que nous avons entreprises, bref, fidèles en toutes choses.
Et qu’arrivera-t-il de cela, mes frères ? Il arrivera que nous avancerons en la vertu de jour en jour, comme ce petit grain de moutarde, lequel étant fort petit, cependant le voilà qui devient un grand arbre avec le temps ; ainsi j’espère que, si la Compagnie est bien fidèle à exécuter ponctuellement ses règles et tous les
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1. Matthieu 25, 21.
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emplois qui la regardent, elle s’avancera petit à petit dans les bonnes grâces de Dieu ; et si aujourd’hui, par exemple, quelqu’un pratique un acte de vertu jusques à un degré, demain il le pratiquera jusqu’au deuxième, jusqu’au troisième degré de perfection, et voilà comment petit à petit on croît. Aujourd’hui un frère, un clerc, un prêtre aura pratiqué quelqu’acte d’humilité jusqu’à deux degrés de vertu, par exemple ; s’il est fidèle à Dieu, le lendemain il en pratiquera jusqu’aux troisième et quatrième degrés, et ainsi en montant selon qu’il continuera à travailler solidement à la pratique de cette vertu, avec la grâce de Dieu, sans laquelle nous ne pouvons rien.
N’avons-nous pas vu cela en notre pauvre petit frère ? Nous avons vu croître la vertu en lui, quasi en moins de rien. (Nota que je crois qu’il entendait parler du frère Christophe Delaunay.) Et si vous y prenez bien garde, vous remarquerez la même chose en plusieurs de la Compagnie. Pour moi, il faut que je vous avoue qu’il y a de certaines personnes dans la Compagnie que je ne vois jamais, que je ne réfléchisse sur moi et que je n’entre en confusion de moi-même. Nous voyons dans la vie de saint Antoine que la considération de toutes les créatures lui servait pour l’encourager au service de Dieu. Mes frères, si nous considérons plusieurs de la Compagnie, nous verrons en l’un l’humilité, en l’autre la douceur, en celui-ci la charité vers le prochain, en celui-là l’amour vers Dieu, en cet autre la régularité et exactitude aux règles et en celui-ci la patience et l’obéissance ponctuelle. Et qui fait tout cela ? Dieu. C’est Dieu, mes frères, qui agit dans ces personnes-là, dans les unes plus, dans les autres moins, selon que la force de l’esprit du même Dieu se communique à elles. Je ne parle point ici des talents, comme de la prédication,
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par exemple, qui est une chose qui n’est pas pour nous, mais pour les autres, et qui ne sert bien souvent que pour perdre et donner de la vanité ; mais je parle des vertus qui nous rendent plus aimables à Dieu ; et cette considération-là que nous ferons des vertus que nous voyons en nos frères, fera d’autant plus d’effet en nous, que nous voyons que ce sont des personnes comme nous, que nous voyons de nos yeux et avec lesquelles nous vivons ; et cela fait souventes fois plus d’effet en certaines personnes que la considération des vertus de plusieurs saints qui sont morts et qu’elles ne voient plus, ou qu’elles n’ont point vues. Ah ! quand je considère quelques-uns de la Compagnie qui, depuis un an, deux, six, huit et dix ans, souffrent, qui de mal très aigu, d’autres de maladies languissantes, et cela avec une si parfaite patience et conformité au bon plaisir de Dieu, et que moi, sitôt que j’ai un peu de mal aux pieds, aux genoux, je crie, je me plains ; combien pensez-vous, dis-je, que ces exemples me donnent de confusion, de me voir si chétif que de ne pouvoir souffrir le moindre mal !
O Messieurs, ô mes frères, que le bon exemple a de pouvoir et que celui qui est exemplaire dans une Compagnie y fait du bien ! Comme, au contraire, celui qui commence à s’y relâcher, soit en la pratique des vertus, soit en l’observance des règles, ô Dieu, qu’il est en danger de faire bien du mal, s’il ne se retire au plus tôt de cet état ! Et comme ceux qui sont fidèles, ainsi que je vous viens de dire, s’avancent de jour à autre, ceux-ci, au contraire, venant à se relâcher, descendent de degré en degré et puis enfin viennent à tomber, pource qu’ils ne sauraient plus tenir. Il faut qu’ils tombent, et il leur arrive comme à un homme qui a fait un faux pas : vous le voyez pencher ; la pesanteur de son corps
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qui vient à pencher, fait qu’il ne saurait plus se tenir ; il faut qu’il tombe. Or sus, Dieu soit loué ! Dieu soit loué et glorifié à jamais ! Oh ! oui, mes frères, quand Dieu prend une fois en affection une âme, quoi qu’elle fasse, il la souffre. N’avez-vous jamais vu un père qui a un petit enfant qu’il aime beaucoup ? Il souffre de ce petit tout ce qu’il lui fait, voire même il lui dit quelquefois : "Mords-moi, mon enfant." Et d’où vient cela ? C’est qu’il aime ce petit enfant Dieu se comporte de même à l’égard de nous, mes frères.
L’on me mande de Marseille qu’on a commencé par apprendre à ces novices de Saint-Victor à dire le bréviaire, à faire les cérémonies ; ce qu’ils n’avaient jamais fait. Or, voyez un peu qu’est-ce que cela et jusqu’à quel point est déchu ce grand Ordre aujourd’hui. Je dis a grand Ordre D, duquel grand nombre de cardinaux et prélats sont sortis, même des Papes ; un Ordre qui du commencement vivait si saintement ! Cependant vous voyez l’état où il est réduit maintenant. Ainsi voilà comme il est arrivé à d’autres Ordres et communautés de l’église de Dieu, qui se sont relâchés de leurs premières observances régulières et de la pratique des vertus, et comme il arrivera aux Compagnies qui se relâcheront.
Bref, il arrivera justement ce qui est arrivé au château de Ventadour, qui est situé sur la montagne de… (2), Autrefois on l’a vu habité par des personnes vertueuses, craignant Dieu, des personnes de qualité ; et aujourd’hui par qui pensez-vous qu’il est habité ? Par des crapauds, des corneilles, des hiboux et autres animaux vilains. Toute la couverture y est à bas ; il n’y a plus que les murailles. Ainsi les maisons qui viennent
2. Le nom est omis sur le manuscrit. On peut voir encore sur la commune de Moustier-Ventadour (Corrèze) les ruines de cet ancien château.
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à se relâcher de la vertu, se trouvent en moins de rien habitées par des gens pleins de vices, de passions, de péchés. Enfin c’est pitié d’elles. Or sus, courage donc, Messieurs, courage, mes frères ! Donnons-nous bien à Dieu et de la bonne sorte, travaillons solidement à ta vertu et principalement à l’humilité, oui, à l’humilité ; demandons instamment à Dieu qu’il ait agréable de donner cette vertu à la petite Compagnie de la Mission. L’humilité, oui, l’humilité, je le répète, l’humilité !
463. — EXTRAIT D’ENTRETIEN
RéCIT DU MARTYRE DE PIERRE BORGUNY A ALGER
Je ne puis que je ne vous expose les sentiments que Dieu me donne de ce garçon dont je vous ai parlé, qu’on a fait mourir en la ville d’Alger (1) Il se nommait Pierre Bourgoin, natif de l’île de Majorque, âgé seulement de vingt et un ou vingt-deux ans. Le maître duquel il était esclave avait dessein de le vendre pour l’envoyer aux galères de Constantinople, dont il ne serait jamais sorti. Dans cette crainte, il alla trouver le pacha, pour le prier d’avoir pitié de lui et de ne permettre pas qu’il fût envoyé à ces galères. Le pacha lui promit de le faire, pourvu qu’il prît le turban. Pour lui faire faire cette apostasie, il employa toutes les persécutions dont il put s’aviser, et enfin, ajoutant les menaces aux promesses, il l’intimida de telle sorte qu’il en fit un renégat.
Ce pauvre enfant néanmoins conservait toujours
Entretien 163. — Abelly, op. cit., L. II, chap 1, sect. VII, §. 5, p. 111 et suiv. Nous nous apercevons un peu tard que cet entretien est de 1654 ou de 1655, et par suite aurait dû trouver place plus haut.
1. Le 30 août 1654. Le rapport de Philippe Le Vacher à la Propagande sur ce martyre a été imprimé dans l’ouvrage Vida y Martirio del Siervo de Dios Pedro Borguny, Mallorca, 1820 in-8, pp. 117-146.
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dans son cœur les sentiments d’estime et d’amour qu’il avait pour sa religion, et ne fit cette faute que par l’appréhension de tomber dans ce cruel esclavage et par le désir de faciliter le recouvrement de sa liberté. Il déclara même à quelques esclaves chrétiens qui lui reprochaient son crime, que, s’il était turc à l’extérieur, il était chrétien dans l’âme. Et peu à peu, faisant réflexion sur le grand péché qu’il avait commis de renoncer extérieurement à sa religion, il en fut touché d’un véritable repentir. Et voyant qu’il ne pouvait expier sa lâcheté que par sa mort, il s’y résolut, plutôt que de vivre plus longtemps dans cet état d’infidélité. Ayant découvert à quelques-uns ce dessein, pour en venir à l’exécution il commença à parler ouvertement à l’avantage de la religion chrétienne et au mépris du mahométisme, et disait sur ce sujet tout ce qu’une vive foi lui pouvait suggérer, en présence même de quelques Turcs et surtout des chrétiens. Il craignait toutefois la cruauté de ces barbares, et, envisageant la rigueur des peines qu’ils lui feraient souffrir, il en tremblait de frayeur. "Mais pourtant, disait-il, j’espère que Notre-Seigneur m’assistera ; il est mort pour moi, il est juste que je meure pour lui." Enfin, pressé du remords de sa conscience et du désir de réparer l’injure qu’il avait faite à Jésus-Christ, il s’en alla, dans sa généreuse résolution, trouver le pacha, et étant en sa présence : "Tu m’as séduit, lui dit-il, en me faisant renoncer à ma religion, qui est la bonne et la véritable, et me faisant passer à la tienne, qui est fausse. Or, je te déclare que je suis chrétien ; et pour te montrer que j’abjure de bon cœur ta créance et la religion des Turcs, je rejette et déteste le turban que tu m’as donné." Et en disant ces paroles, il jeta ce turban par terre et le foula aux pieds, et puis il ajouta : "Je sais que tu me feras mourir, mais
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il ne m’importe, car je suis prêt de souffrir toutes sortes de tourments pour Jésus-Christ mon Sauveur."
En effet, le pacha, irrité de cette hardiesse, le condamna aussitôt à être brûlé tout vif. En suite de quoi on le dépouilla, lui laissant seulement un caleçon, on lui mit une chaîne au cou, et on le chargea d’un gros poteau pour y être attaché et brûlé. Et sortant en cet état de la maison du pacha pour être conduit au lieu du supplice, comme il se vit environné de Turcs, de renégats et même de chrétiens, il dit hautement ces belles paroles : "Vive Jésus-Christ et triomphe pour jamais la foi catholique, apostolique et romaine ! Il n’y en a point d’autre en laquelle on se puisse sauver." Et cela dit, il s’en alla souffrir le feu et recevoir la mort pour Jésus-Christ.
Or, le plus grand sentiment que j’aie d’une si belle action, c’est que ce brave jeune homme avait dit à ses compagnons : "Quoique j’appréhende la mort, je sens néanmoins quelque chose là dedans (portant la main sur son front) qui me dit que Dieu me fera la grâce de souffrir le supplice qu’on me prépare. Notre-Seigneur lui-même a appréhendé la mort, et néanmoins il a enduré volontairement de plus grandes douleurs que celles qu’on me fera souffrir ; j’espère en sa force et en sa bonté." Il fut donc attaché à un poteau, et le feu fut allumé autour de lui, qui lui fit rendre bientôt entre les mains de Dieu son âme pure comme l’or qui a passé par le creuset. M. Le Vacher, qui l’avait toujours suivi, se trouva présent à son martyre ; quoiqu’un peu éloigné, il lui leva l’excommunication qu’il avait encourue et lui donna l’absolution, sur le signal dont il était convenu avec lui, pendant qu’il souffrait avec tant de constance. Voilà, Messieurs, comme est fait un chrétien, et voilà le courage que nous devons avoir pour souffrir et pour mourir, quand il faudra, pour Jésus-Christ.
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Demandons-lui cette grâce, et prions ce saint garçon de la demander pour nous, lui qui a été un si digne écolier d’un Si courageux maître, qu’en trois heures de temps il s’est rendu son vrai disciple et son parfait imitateur en mourant pour lui.
Courage, Messieurs et mes frères ! Espérons que Notre-Seigneur nous fortifiera dans les croix qui nous arriveront, pour grandes qu’elles soient, s’il voit que nous avons de l’amour pour elles et de la confiance en lui. Disons à la maladie, quand elle se présentera, et à la persécution, si elle nous arrive, aux peines extérieures et intérieures, aux tentations et à la mort même qu’il nous enverra : "Soyez les bienvenus, faveurs célestes, grâces de Dieu, saints exercices, qui venez d’une main paternelle et tout amoureuse pour mon bien ; je vous reçois d’un cœur plein de respect, de soumission et de confiance envers celui qui vous envoie ; je m’abandonne à vous pour me donner à lui." Entrons donc dans ces sentiments, Messieurs et mes frères, et surtout, confions-nous grandement, ainsi qu’a fait ce nouveau martyr, en l’assistance de Notre-Seigneur, à qui nous recommanderons, s’il vous plaît, ces bons missionnaires d’Alger et de Tunis,
164. - EXTRAIT D’ENTRETIEN, JANVIER 1657
SUR L’AMOUR DES PAUVRES
Dieu aime les pauvres, et par conséquent il. aime ceux qui aiment les pauvres ; car, lorsqu’on aime bien quelqu’un, on a de l’affection pour ses amis et pour ses serviteurs. Or, la petite Compagnie de la Mission tâche de s’appliquer avec affection à servir les pauvres,
Entretien - 164. — Abelly, op. cit. L. III, chap. XI, sect. II, p. 120
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qui sont le, bien-aimés de Dieu ; et ainsi nous avons sujet d’espérer que, pour l’amour d’eux, Dieu nous aimera. Allons donc, mes frères, et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services.
165 — EXTRAIT D’ENTRETIEN [AVRIL OU MAI 1657] (1)
SUR L’HUMILITé
Ces messieurs les ecclésiastiques qui s’assemblent ici (2) prirent pour sujet de leur entretien, mardi dernier, ce que chacun d’eux avait remarqué des vertus de feu M. l’abbé Olier (3), qui était de leur Compagnie ; et entre autres choses que l’on dit, une des plus considérables fut que ce grand serviteur de Dieu tendait ordinairement à s’avilir par ses paroles, et qu’entre toutes les vertus il s’étudiait particulièrement à pratiquer l’humilité. Or, pendant qu’on parlait, je considérais les tableaux de ces saints personnages qui sont en notre salle, et je disais en moi-même : "Seigneur, mon Dieu, si nous pouvions bien pénétrer les vérités chrétiennes comme ils ont fait, et nous conformer à cette connaissance, oh ! que nous agirions bien d’une autre manière que nous ne faisons pas !" Par exemple, m’étant arrêté sur le portrait du bienheureux évêque de Genève, je pensais que, si nous regardions les choses du monde du même
Entretien 165. — Abelly, op. cit., L. III, chap. XIII, sect. II, p. 223. 1. Voir note 3.
3. Mort le 2 avril 1657
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œil qu’il les regardait, si nous en parlions avec le sentiment qu’il en parlait, et si nos oreilles n’étaient ouvertes qu’aux vérités éternelles, non. plus que les miennes, la vanité n’aurait garde d’occuper nos sens et nos esprits.
Mais surtout, Messieurs, si nous considérons bien ce beau tableau que nous avons devant les yeux, cet admirable original de l’humilité, Notre-Seigneur Jésus-Christ, se pourrait-il faire que nous donnassions entrée en nos esprits à aucune bonne opinion de nous-mêmes, nous voyant si fort éloignés de ses prodigieux abaissements ? Serions-nous si téméraires que de nous préférer aux autres, voyant qu’il a été postposé à un meurtrier ? Aurions-nous quelque crainte d’être reconnus pour misérables, voyant l’innocent traité comme un malfaiteur, et mourir entre deux criminels comme le plus coupable ? Prions Dieu, Messieurs, qu’il nous préserve de cet aveuglement ; demandons-lui la grâce de tendre toujours en bas ; confessons devant lui et devant les hommes que nous ne sommes de nous-mêmes que péché, qu’ignorance et que malice : souhaitons qu’on le croie, qu’on le dise et qu’on nous en méprise. Enfin ne perdons aucune occasion de nous anéantir par cette sainte vertu. Mais ce n’est pas encore assez de s’y affectionner et de s’y résoudre, comme plusieurs le font ; il faut se faire violence pour venir à la pratique des actes ; et c’est ce qu’on ne fait pas assez.
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166. — CONFéRENCE DU 27 AVRIL 1657
SUR LES VERTUS DU FRèRE JOURDAIN
La conférence se faisait sur la mort de notre défunt frère Jean Jourdain, le premier et le plus ancien frère coadjuteur de la Compagnie, arrivée le jour de saint Marc, 25e dudit présent mois, vers les 6 heures après midi. M. Vincent, parlant en suite de quatre de nos frères coadjuteurs, dit ce qui suit :
Dieu soit loué de tout ce que l’on vient de dire ! Notre bon défunt, frère Jourdain, était natif d’un lieu qui est à dix ou douze lieues d’ici (1) , de parents villageois. Son premier emploi fut d’être. magister en son pays, d’enseigner les enfants, sitôt qu’il fut capable de cela. Ensuite, au bout de quelque temps, il vint à Paris. étant à Paris, il trouva moyen d’entrer chez feu Madame la marquise de Maignelay. Il y exerçait deux offices : celui d’écuyer, qui est de la mener ; l’autre de maître d’hôtel. C’était le temps où tout allait avec splendeur chez Madame de Maignelay. Ensuite il se mit avec un bon ecclésiastique fort riche, qui avait pris l’ordre de prêtrise par pure piété et qui demeurait proche de Notre-Dame ; je ne sais pas néanmoins si ce fut avant qu’il entrât chez Madame de Maignelay, ou après. Quoi qu’il en soit, là où je commençai à le connaître, ce fut chez Madame ladite marquise, de cela il y a bien quarante ans ; et il me souvient que nous étions quasi tout d’un même âge 2. En suite de cela, il demanda à être reçu en la Compagnie, c’était trois ou quatre ans après qu’elle se fut liée et assemblée pour vivre en communauté. Il y fut reçu. Y étant, on l’appliqua
Entretien 166. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 53 V°.
1. "La Queue-les-Yvelines (Seine-et-Oise)", actuellement Yvelines.
2. Il était né en 1587, à Galluis-la-Queue, arrondissement de Rambouillet, Yvelines (ancienne Seine-et-Oise). Il fut le premier Frères de la Congrégation. Cf. S. V. I, 188, note 19, et Notices sur les Prêtres, Frères et Clercs défunts de la Congrégation de la Mission, tome I, Paris 1881, p. 373. B. Koch.
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à la cuisine, puis on l’amenait aux missions ; ensuite on lui donna la charge de la dépense, d’acheter tout ce qu’il fallait ; et ainsi il fut appliqué aux emplois convenables aux frères coadjuteurs.
Il était un peu prompt et violent ; mais, comme on a fort bien dit, il réparait cela en demandant pardon à ceux envers qui il s’était échappé et qu’il avait offensés ; il les embrassait, et cela avec grande tendresse de cœur, car il avait cela qu’il s’attendrissait facilement ; et comme je le reprenais quelquefois de ses promptitudes et de ce qu’il se mêlait quelquefois de reprendre les autres, de les corriger, ce qu’il ne pouvait faire sans quelque aigreur ou à contretemps, je lui en donnais de fois à autre pénitence, jusque-là même quelquefois de lui avoir défendu de ne jamais plus se mêler de reprendre et corriger personne. Il recevait bien cela ; il retombait facilement en ces mêmes fautes, mais il recevait fort bien les avertissements qu’on lui en faisait. Et quelquefois en particulier il me venait trouver : "Eh ! Monsieur, pour l’amour de Dieu, supportez-moi, supportez-moi, je vous en prie !"
Ici M. Vincent s’exclama et dit, parlant de lui-même :
Hélas ! misérable que je suis, je le reprenais, moi qui avais autant besoin, ou plus que lui, d’être repris ! Or sus, Dieu me fasse miséricorde, s’il lui plaît ! Néanmoins Dieu lui a fait la grâce, nonobstant tout cela, de persévérer jusqu’à la fin dans la Compagnie.
La vertu qui était en lui, c’est, comme on a dit déjà, une grande cordialité envers ceux de la Compagnie, embrassant et baisant ceux qu’il abordait. Et moi-même l’étant allé voir le jour qu’il est mort, il me dit : "Eh ! Monsieur, que je vous embrasse pour la dernière fois !" On a dit le mal qui lui est survenu à la jambe et qui lui a donné bien sujet d’exercer la patience, en
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sorte que le voilà qui a achevé le cours de sa vie en souffrant. Enfin, Messieurs, c’est la fin qui couronne l’œuvre ; et bienheureux est-il d’avoir été en quelque fa, con semblable à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui finit la sienne en souffrant pour tout le monde sur l’arbre de la croix ! Oh ! non, Messieurs et mes frères, ne nous étonnons point, encore que nous voyions quelquefois en certaines personnes quelques défauts, pource que Dieu le permet ainsi pour des fins que nous ne savons pas.
Mais que dis-je ? Dieu se sert même des péchés pour la justification d’une personne ; oui, les péchés entrent dans l’ordre de notre prédestination, et Dieu en tire de nous des actes de pénitence, d’humilité, d’humilité, oui, Messieurs, d’humilité, qui est la vertu propre de son Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et dites-moi, les roses, par exemple, portent avec elles leurs épines, et il n’y a jamais de roses sans épines. Les défauts que Dieu permet ainsi en quelques personnes, en qui plus, en qui moins, servent comme de cendres pour cacher les vertus qui se rencontrent en ce, personnes, et font que, se voyant ainsi fautives, elles se maintiennent dans l’humilité et abjection d’elles-mêmes. Et qui est-ce qui n’est point sujet à quelques défauts, puisque les saints mêmes y ont été sujets et qu’il n’y a que le Fils de Dieu et la sainte Vierge, sa mère, qui en aient été exempts ? Les apôtres avaient été enseignés en l’école de Jésus-Christ et de sa propre bouche ; cependant vous savez ce qui s’est passé parmi eux : de petites émulations, manquements de foi ; en sorte qu’au moment même où le Fils de Dieu monta au ciel, il leur reprocha leur incrédulité. J’ai connu un saint homme qui fait des miracles ; il était si tenté d’impureté que, lorsqu’il était obligé d’aller pour quelques jours aux champs, prenant congé de son directeur,
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il lui disait : "Mon père, je me sens si horriblement sollicité de tentations déshonnêtes que je ne sais si, à mon retour, je serai pur ; j’ai grand’peur que non." Et cependant Dieu souffrait cela dans une personne dont il voulait faire un saint ; et pource que Dieu en voulait faire un saint, et qu’il était, lui, un homme qui aimait ses commodités, ses aises, qui le portait un peu haut, et que c’étaient des choses éloignés de ce que Dieu demandait de lui, cela faisait qu’il permettait qu’il tombât dans des fautes qui l’humiliaient et le faisaient se reconnaître.
Un jour, étant avec le Père…, jésuite (il y était aussi), nous entretenant ensemble, nous vînmes à parler d’une personne qui, en quelque lieu et compagnie que ce fût, défendait l’honneur de tout le monde et de tous ceux de qui on voulait mal parler ; et néanmoins elle était fort prompte et sujette à la colère ; mais elle s’humiliait sitôt qu’elle reconnaissait être tombée en quelque promptitude, et se jetait aux pieds de ses gens, femmes de chambre, jusqu’aux servantes mêmes. Et sainte Paule, toute sainte qu’elle était, avait cependant en elle une promptitude bien grande et des imperfections, jusqu’à en vouloir même à saint Jérôme. Et un jour, le même saint Jérôme, la jugeant digne de répréhension et n’osant pas lui faire l’avertissement lui-même (c’était au sujet de ses excessives mortifications), pria un évêque de lui en faire l’avertissement. Ce bon évêque, commençant donc à vouloir reprendre cette sainte, elle, d’un mouvement de colère, sans attendre qu’il eût achevé, lui dit : "C’est Jérôme qui vous l’a dit, c’est Jérôme qui vous l’a dit." Cependant c’est une sainte, et ; une grande sainte, qui a été sujette à ces défauts-là, tant il est vrai que nul n’est exempt d’imperfections, Dieu permettant tout cela pour nous humilier et nous
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faire pratiquer des actes de vertu. En celui-ci il permet la colère ; en celui-là, la gourmandise ; en cet autre, l’impureté ; de cela on en revient, avec l’aide de Dieu.
Et de fait, tous, tant que nous sommes, comment étions-nous faits avant de venir céans ? Comment avons-nous vécu ? Hélas ! il faut que je parle de moi, misérable, qui suis le scandale de tout le monde, et non pas seulement de vous autres ; tant il y a que chacun sait la vie qu’il a menée ; et voilà que, par la miséricorde de Dieu, il n’est plus en cet état-là, il en est revenu. Ce n’est pas qu’il n’arrive par-ci par-là quelque fois quelque petite faute, mais cela n’est comme rien en comparaison de ce que c’était auparavant.
Mais, Monsieur, me direz-vous, je retombe toujours ; ce qui fait que je crains bien de ne pas aimer Dieu, car si je l’aimais bien, je ne retomberais pas si souvent. — Vous retombez ; eh bien ! il faut vous relever aussitôt et vous humilier beaucoup. Vous n’aimez pas Dieu, dites-vous ; eh ! dites-moi, ne désirez-vous pas l’aimer ? — Oui, Monsieur. — Vous l’aimez donc, dit saint Augustin, car on ne désire que ce que l’on aime. Mais ce que vous devez appréhender, ce sont les péchés de l’intelligence, je veux dire les péchés de l’entendement, parce que l’on n’en revient que très rarement et quasi jamais ; ce sont là les fautes les plus dangereuses ; et vous l’allez voir par ce que je m’en vas vous dire.
Je connais deux personnes (1) qui pendant un assez long temps ont vécu en saints, faisaient beaucoup d’aumônes aux pauvres ; elles se sont laissées aller à quelques nouvelles opinions du temps et y ont si fort et tellement attaché leur esprit et leur pauvre cervelle qu’il n’y a pas eu moyen jusqu’à présent de les en pouvoir
1. Saint Vincent semble avoir en vue M. et Mme de Liancourt.
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retirer, quelques raisons que l’on ait pu alléguer. Elles ne sauraient se tirer de cet état, quoi qu’on leur dise, tant il est vrai que cet état est horrible ; et je vous avoue que je n’ai jamais vu chose aucune qui m’ait mieux fait connaître au naïf l’image de l’enfer que cela. Oh ! déplorable et malheureux état ! Vouloir plutôt croire sa misérable cervelle, un faux jugement, que se soumettre à ce qui a été ordonné par le Pape ! Je le répète encore, je ne sache pas avoir rien vu qui m’ait si bien représenté l’état de l’enfer que cela, sinon ce que j’ai vu arriver à une personne (2) travaillée d’une certaine humeur noire qui la faisait paraître un démon, l’esprit d’un démon, d’où elle revint néanmoins par la grâce de Dieu ; mais vraiment il fallut bien faire des prières à Dieu pour cela et des pèlerinages.
Les moyens maintenant de nous préserver de tomber dans ce malheur, c’est l’humilité, la soumission de notre jugement. Oh ! s’il plaisait à Dieu faire cette grâce à la petite Compagnie de tendre toujours là, au mépris de soi-même, à la sainte humilité, qui est la vertu propre de Notre-Seigneur ! Voyez-vous, Messieurs et mes chers frères, je voudrais que cette Compagnie en général et un chacun en particulier tendent toujours à la sainte humilité, cherchent les moyens d’y arriver et ne laissent passer aucune occasion d’en produire des actes. Mon Dieu, s’il plaisait à votre bonté de faire cette grâce à cette Compagnie de lui donner cet esprit, l’esprit de la sainte humilité, qui est la vertu propre de votre Fils bien-aimé ! Demandons cette grâce à sa divine Majesté, Messieurs, dans nos oraisons, dans nos prières, allant et venant ; enfin ne nous lassons point de la lui demander.
2. Dans la pensée du saint, il s’agit vraisemblablement de Claire Marie Amaury, qui était, au moment de cette épreuve, religieuse au premier monastère de la Visitation à Paris.
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167. — RéPéTITION D’ORAISON DU 17 JUIN 1657
Ne pas s’amuser à raisonner pendant l’oraison.- Déménagement des missionnaires de Gênes. — Ne négliger aucun sacrifice pour le bien des âmes.
Dieu soit loué ! dit M. Vincent, répétant ces trois mots par quatre ou cinq fois de suite, et cela à propos de ce qu’avait dit M. Coglée, prêtre de la Compagnie, en répétant son oraison, qu’il s’était fort peu arrêté à raisonner dans son oraison, s’appliquant principalement à faire des actes d’affection, etc. M. Vincent loua fort cette manière d’agir et dit que c’était ainsi qu’il fallait se comporter dans la méditation, à savoir peu s’amuser à chercher des raisons, mais bien s’affectionner aux actes d’amour vers Dieu, d’humilité, de regret de nos péchés, etc. ; car qu’avons-nous à faire de raisons lorsque nous sommes persuadés de la chose que nous voulons méditer ! Oh ! que je souhaite que la Compagnie soit dans cette pratique de suivre ; aussitôt les lumières que Dieu nous donne et de ne les point quitter pour s’amuser à chercher des raisons qui nous sont lors inutiles, parce que nous n’en avons pas besoin ! Demandons bien cette grâce à Dieu aujourd’hui, à savoir la grâce de le bien prier ; disons-lui : "Seigneur, apprenez-nous à prier, apprenez-nous à prier comme il faut." Je prie les prêtres de demander aujourd’hui, à la sainte messe, cette grâce pour la Compagnie ; et les clercs et nos frères et le séminaire, à la sainte messe et à la communion ; et que la seconde intention qu’ils auront en communiant soit pour obtenir cette grâce de Dieu à la petite Compagnie.
Je recommande à la Compagnie nos confrères de
Entretien 167. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 55 V°.
XI. — 26,
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Gênes ; ils ont maintenant à souffrir parce qu’il leur a fallu déloger de leur maison pour se mettre dans une maison de louage ; et cela à l’effet de prêter leur demeure aux pestiférés. Les fatigues du déménagement ont été d’autant plus grandes qu’ils n’ont eu que sept jours pour déloger. Et cependant ils souffrent cela comme il faut, par la grâce de Dieu ; et en cela bienheureux sont-ils de souffrir pour le public ! Car c’est souffrir pour le public ; pour Dieu premièrement, et ensuite pour le public. Voyez-vous Messieurs et mes frères, nous devons avoir en nous cette disposition, voire ce désir, de souffrir pour Dieu et pour le prochain, de nous consumer pour cela. Oh ! que bienheureux sont ceux à qui Dieu donne ces dispositions et ces désirs ! Oui, Messieurs, il faut que nous soyons tout à Dieu et au service du public ; il faut nous donner à Dieu pour cela, nous consumer pour cela, donner nos vies pour cela, nous dépouiller, par manière de dire, pour le revêtir ; du moins désirer d’être dans cette disposition, si nous n’y sommes déjà ; être prêts et disposés à aller et venir où il plaira à Dieu, soit aux Indes ou ailleurs, enfin nous exposer volontiers pour le service du prochain, pour amplifier l’empire de Jésus-Christ dans les âmes. Et moi-même, quoique vieux et âgé comme je suis, je ne dois pas laisser d’avoir cette disposition en moi, voire même de passer aux Indes, afin d’y gagner des âmes à Dieu, encore bien que je dusse mourir par le chemin ou dans le vaisseau ; car que pensez-vous que Dieu demande de nous ? Le corps ? Eh ! point du tout. Et quoi donc ? Dieu demande notre bonne volonté, une bonne et vraie disposition d’embrasser toutes les occasions de le servir, même au péril de notre vie, d’avoir et entretenir en nous ce désir du martyre, que Dieu quelquefois a aussi agréable que si nous l’avions
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souffert en effet. Et de fait nous voyons que l’église a un tel sentiment de cela qu’elle tient pour martyrs ceux qui ont été exilés pour la foi et qui sont morts dans leur exil.
Oh ! que nos confrères de Varsovie, Messieurs Desdames et Duperroy, sont savants en cette leçon de souffrir ! Les voilà parmi la guerre, la peste et la famine, et cependant ils demeurent fermes et inébranlables. Dans les lettres que j’ai reçues de tous deux (car l’un et l’autre m’ont écrit), je ne vois rien qu’une fermeté et une force admirables en ces deux serviteurs de Dieu. Voyez un peu cette pauvre et chétive Compagnie et quelle grâce Dieu lui a faite, de se voir composée de telles personnes et de tels membres, si fidèles et si constants à souffrir pour son amour et le public ! Sa bonté et miséricorde infinie veuille conserver ses siens fidèles serviteurs à la Compagnie !
168. — RéPéTITION D’ORAISON DU 10 AOûT 1657 (1)
SUR L’ORAISON
On connaît ceux qui font bien oraison, non seulement en la manière de la rapporter, mais encore plus par leurs actions et par leurs déportements, par lesquels ils font paraître le fruit qu’ils en retirent ; il faut en dire de même de ceux qui la font mal, en sorte qu’il
Entretien 168. — Abelly, op. cit. L. III, chap. VII, sect I, p. 60.
1. C’est l’éditeur de la Vie de Saint Vincent de Paul, par Abelly, publiée en 1891, qui donne cette date Nous n’avons pu retrouver le document qu’il a eu en mains et qui lui a permis d’ajouter deux longs passages au texte d’Abelly, ceux qui vont des mots "Voici maintenant" à "de la sainte Vierge et des saints" et la fin, depuis "En finissant". La citation du poète latin, si contraire aux habitudes de saint Vincent, laisse en l’esprit quelque doute sur l’authenticité de ces additions.
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est aisé de voir que ceux-là s’avancent et que ceux-ci reculent. Or, pour tirer du profit de son oraison, il faut s’y préparer, et ceux-là manquent grandement qui négligent cette préparation et qui ne viennent faire oraison que par coutume et parce que les autres y vont. Ante orationem praepara animam tuam, dit le Sage (2) ; avant que de te présenter à l’oraison prépare ton âme ; car l’oraison est une élévation de l’esprit à Dieu pour lui représenter nos nécessités et pour implorer le secours de sa miséricorde et de sa grâce. Il est donc bien raisonnable qu’ayant à traiter avec une si haute et si sublime Majesté, l’on pense un peu qu’est-ce qu’on va faire, devant qui est-ce qu’on va se présenter, qu’est-ce qu’on lui veut dire, quelle grâce on lui doit demander. Il arrive néanmoins souvent que la paresse et la lâcheté empêchent de penser à cela ; ou bien, tout au contraire, la précipitation et l’inconsidération nous en détournent ; ce qui fait que l’on tombe en ce défaut de préparation ; à quoi il est nécessaire de remédier. Il faut encore prendre garde à notre imagination vagabonde et coureuse pour l’arrêter, et à la légèreté de notre pauvre esprit pour le tenir en la présence de Dieu, sans pourtant faire un trop grand effort, car l’excès est toujours nuisible.
L’oraison a trois parties ; chacun en sait l’ordre et la méthode ; il s’y faut tenir.
Voici maintenant ce qu’il faut faire : d’abord se mettre en la présence de Dieu, en le considérant soit comme il est dans les cieux, assis sur le trône de sa Majesté, d’où il a les yeux sur nous et contemple toutes choses ; soit dans son immensité, présent partout, ici et ailleurs, au plus haut des cieux et dans le plus bas
2. Ecclésiastique 18, 23.
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des abîmes, voyant nos cœurs et pénétrant jusqu’aux plus secrets replis de notre conscience ; soit dans sa présence au Saint Sacrement de l’autel : ô Sauveur, me voici, chétif et misérable pécheur, me voici au pied des autels où vous reposez ; ô Sauveur, que je ne fasse rien d’indigne de cette sainte présence ; soit enfin en nous-mêmes, nous pénétrant tout entiers et logeant au fond de nos cœurs. Et n’allons pas nous demander s’il y est ; qui en doute ? Les païens eux-mêmes ont dit :
Est Deus in nobis, sunt et commercia caeli
In nos ; de caelo spiritus ille venit.
On ne se questionne pas sur cette vérité. Tu autem in nobis es, Domine. Rien de plus certain. Il est très important de bien faire ce point, de se bien mettre en la présence de Dieu, car de là dépend tout le corps de l’oraison ; cela fait, le reste va de soi-même.
Prions Dieu de nous donner sa grâce, afin que nous puissions bien nous entretenir avec sa divine Majesté, reconnaissant que de nous-mêmes nous ne pouvons rien, le conjurant par son grand amour envers nous, par ses mérites infinis, par l’intercession de la sainte Vierge et des saints.
Le sujet est d’une chose sensible ou insensible : si elle est sensible, comme un mystère, il faut se la représenter et faire attention à toutes ses parties et circonstances ; si la chose est insensible, comme si c’est une vertu, il faut considérer en quoi elle consiste et quelles sont ses principales propriétés, comme aussi quelles sont ses marques, ses effets, et particulièrement quels sont ses actes et les moyens de la mettre en pratique. Il est bon aussi de rechercher les raisons qui nous portent à embrasser cette vertu, et nous arrêter
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aux motifs qui nous touchent davantage. Ils se peuvent tirer des Saintes écritures ou bien des saints Pères ; et quand quelques passages de leurs écrits nous reviennent en la mémoire sur ce sujet pendant l’oraison, il est bon de les ruminer en son esprit ; mais il ne faut pas alors les rechercher, ni même s’appliquer à plusieurs de ces passages ; car a quoi sert d’arrêter sa pensée à un ramas de passages et de raisons sinon peut-être à éclairer et subtiliser notre entendement ? Ce qui est plutôt vaquer à l’étude que faire oraison. Quand on veut avoir du feu, l’on se sert d’un fusil ; on le bat, et aussitôt que le feu a pris à la matière disposée, on allume de la chandelle ; et celui-là se rendrait ridicule qui, ayant allumé sa chandelle, continuerait de battre le fusil. De même, quand une âme est assez éclairée par les considérations, qu’est-il besoin d’en chercher d’autres et de battre et rebattre notre esprit pour multiplier les raisons et les pensées ? Ne voyez-vous pas que c’est perdre le temps et qu’alors il faut s’appliquer à enflammer la volonté et à exciter ses affections par la beauté de la vertu et par la laideur du vice contraire ? Ce qui n’est pas malaisé, puisque la volonté suit la lumière de l’entendement et se porte à ce qui lui est proposé comme bon et désirable.
Mais ce n’est pas encore assez : il ne suffit pas d’avoir de bonnes affections, il faut passer plus avant et se porter aux résolutions de travailler tout de bon à l’avenir pour l’acquisition de la vertu, se proposant de la mettre en pratique et d’en faire des actes. C’est ici le point important et le fruit qu’on doit tirer de l’oraison. C’est pourquoi il ne faut pas passer légèrement sur ses résolutions, mais les réitérer et les bien mettre dans son cœur ; et même il est bon de prévoir les empêchements qui peuvent survenir, et les moyens
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qui peuvent aider pour en venir à cette pratique, et se proposer d’éviter les uns et d’embrasser les autres.
Or, en cela, il n’est pas nécessaire, ni souvent expédient, d’avoir de grands sentiments de cette vertu que nous voulons embrasser, ni même de désirer d’avoir ces sentiments ; car le désir de se rendre sensibles les vertus, qui sont des qualités purement spirituelles, peut quelquefois nuire et faire peine à l’esprit, et la trop grande application de l’entendement échauffe le cerveau et cause des douleurs de tête ; comme aussi les actes de la volonté trop souvent réitérés, ou trop violents, épuisent le cœur et l’affaiblissent. Il faut se modérer en toutes choses, et l’excès n’est jamais louable en quoi que ce puisse être, particulièrement dans l’oraison ; il faut agir modérément et suavement et conserver toujours la paix de l’esprit et du cœur.
En finissant, remercions Dieu des lumières et des grâces qu’il nous a accordées pendant l’oraison, et des résolutions qu’il nous a inspirées, et demandons-lui son assistance pour pouvoir mettre au plus tôt en exécution ce que nous nous sommes proposé.
Dieu soit béni ! Voilà qui est fait. Or sus, donnons-nous bien tous à cette pratique de l’oraison, puisque c’est par elle que nous viennent tous les biens. Si nous persévérons dans notre vocation, c’est grâce à l’oraison ; si nous réussissons dans nos emplois, grâce à l’oraison ; si nous ne tombons pas dans le péché, grâce à l’oraison ; si nous demeurons dans la charité, si nous sommes sauvés, tout cela grâce à Dieu et à l’oraison. Comme Dieu ne refuse rien à l’oraison, aussi il n’accorde presque rien sans oraison : Rogate Dominum messis ; non, rien ; pas même l’extension de son évangile et ce qui intéresse le plus sa gloire. Rogate Dominum messis. Mais, Seigneur, cela vous regarde et vous
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appartient. N’importe ! Rogate Dominum messis. Demandons donc tout humblement à Dieu qu’il nous fasse entrer dans cette pratique.
169. — RéPéTITION D’ORAISON DU 24 AOûT 1657
Maladie de Nicolas Duperroy. — Prix des souffrances qu’on supporte avec esprit de foi. — Les bienheureux voient au ciel les bonnes œuvres que font sur terre ceux qui leur sont chers.
M. Vincent, parlant sur le sujet des souffrances de cette vie et particulièrement sur celui des maladies, nous dit, après avoir recommandé aux prières de la Compagnie le bon M. Duperroy, qu’il était entre les mains des chirurgiens pour se faire panser d’un mal que la seconde peste qu’il a eue lui a laissé, en sorte que quelques côtes se sont trouvées cariées, auxquelles il fallait mettre le feu ; et néanmoins il souffrait tous ces maux avec tant de patience qu’à peine l’entendait-on se plaindre.
Comme je considérais le traitement avec lequel il plaît à Dieu éprouver ce sien serviteur, je disais en moi-même : "Est-ce là, Seigneur, la récompense que vous donnez à vos serviteurs, à cet homme en qui nous n’avons jamais remarqué la moindre faute, à celui qui est demeuré ferme comme un rocher au lieu où votre divine Providence l’avait mis, nonobstant toutes ces calamités de guerre, peste et famine ?" Cependant voilà comment Dieu traite ses serviteurs. Oh ! qu’il faut bien dire, Messieurs et mes frères, que Dieu se plaît merveilleusement à voir souffrir une âme qui endure patiemment pour l’amour de lui !
Je vis hier une fille qui est malade depuis plusieurs mois, laquelle souffre avec une patience si grande, qu’à
Entretien 169. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 56, V°.
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la voir, à son visage, vous diriez qu’elle ne souffre rien, tant elle paraît contente ; et cependant son mal est bien grand, et elle a un mal de tête continuel ; c’est une fille qui est sortie de la religion à cause de quelqu’infirmité. Mais je vous promets, Messieurs, qu’il me semblait voir sur ce visage un je ne sais quel brillant qui me faisait connaître que Dieu résidait en cette âme souffrante. Pensez-vous combien cet état est agréable à Dieu, puisque son propre Fils a voulu que toutes les actions saintes et héroïques qu’il a pratiquées pendant le cours de sa vie, fussent couronnées par la souffrance (1) ! Ce qu’il a fait en donnant sa vie pour tous les hommes. Oh ! l’heureux état que celui de souffrir pour Dieu !
J’étais, il y a 3, 4 ou 5 jours, dans une chambre qui est tout entourée de miroirs, en sorte que, de quelque côté que l’on se tourne, on ne voit que miroirs, et l’on ne saurait rien faire que ce ne soit vu et représenté dans ces miroirs, pas même le mouvement d’un doigt, ces miroirs faisant voir jusqu’à la plus petite action qui se passe. Voyant cela, je me disais à moi-même : O mon Dieu, si, par le moyen de ce verre, qui ne provient que de terre, car le verre se fait avec du sable et des cailloux que l’on fait dissoudre par le moyen d’une certaine racine, si, dis-je, nous voyons, par le moyen de ces glaces, jusqu’à la moindre action qui se fait dans la chambre, que ne voient pas les bienheureux en Dieu, qui remplit tout et en qui toutes choses sont renfermées !" et ainsi toutes les bonnes œuvres des fidèles, tous ces actes de patience, de conformité au bon plaisir
1. Abelly rend ainsi ce passage (op. cit., L. III, chap. VI, p. 51) : "combien est-il agréable à ses yeux, puisque son propre Fils a voulu couronner les actions héroïques de sa sainte vie d’un excès de douleurs qui l’ont fait mourir !"
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de Dieu et tant d’autres actions de vertu, tout cela, dis-je, jusqu’à la moindre action, se voit en Dieu par le, bienheureux, principalement les actes de vertu ; et de là vient que saint Augustin dit qu’une des consolations que Dieu donne là-haut au ciel aux bienheureux qui ont des parents et amis ici-bas en terre, c’est de leur faire voir les actions de vertu qu’ils y pratiquent, par exemple, l’intention que nous avons en faisant l’oraison, la ferveur d’esprit, la composition du corps, et ainsi jusqu’à la moindre action de vertu que nous faisons ; et ils regardent les douleurs que ces âmes souffrantes attachées à la croix endurent pour l’amour de Dieu, comme autant de brillants qui donnent un. certain éclat.
170. — EXTRAIT D’ENTRETIEN (1)
Maladie de Nicolas Duperroy. — Il faut être prêt à tout supporter pour le salut des âmes.
L’un de ces deux-là (2) a un fâcheux mal à l’estomac, c’est le reste d’une peste mal pansée. Je viens d’apprendre qu’on lui a mis le feu sur le bout d’une côte qui était cariée, et sa patience est telle qu’il ne se plaint jamais ; il souffre tout avec grande paix et tranquillité d’esprit. Un autre s’affligerait de se voir malade à trois ou quatre cents lieues de son pays ; il dirait : "Pourquoi m’a-t-on envoyé si loin ? Que ne me retire-t-on d’ici ? Quoi ! me veut-on abandonner ? Les autres sont en France bien à leur aise, et on me laisse mourir
Entretien 170. — Abelly, op. cit., L. II, chap. I, sect. X, p. 193 et suiv.
1. On peut se demander si cette instruction n’est pas le développement de la première partie de la répétition d’oraison du 24 août 1657 ; quoi qu’il en soit, sa date n’en est pas éloignée.
2. Nicolas Duperroy, missionnaire en Pologne.
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dans un pays étranger ! "Voilà ce que dirait un homme de chair, qui adhérerait à ses sentiments naturels et qui n’entrerait pas dans ceux de Notre-Seigneur souffrant, en constituant son bonheur dans les souffrances. Oh ! que ce sien serviteur nous fait une belle leçon pour aimer tous les états où il plaira à la divine Providence nous mettre !
Pour l’autre (3) voyez comme depuis si longtemps il travaille avec une paix d’esprit et une assurance merveilleuses, sans se lasser de la longueur des travaux, ni se rebuter des incommodités, ni s’étonner des périls. Ils sont tous deux indifférents à la mort et à la vie, et humblement résignés à ce que Dieu en ordonnera. Ils ne me marquent aucun signe d’impatience, ni de murmure ; au contraire, ils paraissent disposés à souffrir encore davantage.
En sommes-nous là, Messieurs et mes frères ? Sommes-nous prêts d’endurer les peines que Dieu nous enverra, et d’étouffer les mouvements de la nature pour ne vivre plus que la vie de Jésus-Christ ? Sommes-nous disposés d’aller en Pologne, en Barbarie, aux Indes lui sacrifier nos satisfactions et nos vies ? Si cela est, bénissons Dieu. Mais si, au contraire, il y en a qui craignent de quitter leurs commodités, qui soient si tendres que de se plaindre pour la moindre chose qui leur manque, et si délicats que de vouloir changer de maison et d’emploi, parce que l’air n’y est pas bon, que la nourriture y est pauvre, et qu’ils n’ont pas assez de liberté pour aller et venir ; en un mot, Messieurs, Si quelques-uns d’entre nous sont encore esclaves de la nature, adonnés aux plaisirs de leurs sens, ainsi que l’est ce misérable pécheur qui vous parle, qui, en l’âge
3. Guillaume Desdames, missionnaire en Pologne.
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de soixante et dix [sept] ans (4), est encore tout profane, qu’ils se réputent indignes de la condition apostolique où Dieu les a appelés, et qu’ils entrent en confusion de voir leurs frères qui l’exercent si dignement, et qu’ils sont si éloignés de leur esprit et de leur courage.
Mais qu’ont-ils souffert en ce pays-là ? La famine ? Elle y est. La peste ? Ils l’ont eue tous deux, et l’un par deux fois. La guerre ? Ils sont au milieu des armées et ont passé par les mains des soldats ennemis. Enfin Dieu les a éprouvés par tous les fléaux. Et nous serons ici comme des casaniers sans cœur et sans zèle ! Nous verrons les autres s’exposer aux périls pour le service de Dieu, et nous serons aussi timides comme des poules mouillées ! O misère ! ô chétiveté ! Voilà vingt mille soldats qui s’en vont à la guerre pour y souffrir toutes sortes de maux, où l’un perdra un bras, l’autre une jambe, et plusieurs la vie, pour un peu de vent et pour des espérances fort incertaines ; et cependant ils n’ont aucune peur et ne laissent pas d’y courir comme après un trésor. Mais pour gagner le ciel, Messieurs, il n’y a presque personne qui se remue ; souvent ceux qui ont entrepris de le conquérir mènent une vie si lâche et si sensuelle, qu’elle est indigne non seulement d’un prêtre et d’un chrétien, mais d’un homme raisonnable ; et s’il y en avait parmi nous de semblables, ce ne seraient que des cadavres de missionnaires. Or sus, mon Dieu, soyez à jamais béni et glorifié des grâces que vous faites à ceux qui s’abandonnent à vous ; soyez vous-même votre louange d’avoir donné à cette petite Compagnie ces deux hommes de grâce.
Donnons-nous à Dieu, Messieurs, pour aller par
4. Abelly écrit "en l’âge de soixante et dix ans" ; le texte original portait certainement "en l’âge de soixante-dix-sept ans". (Cf. Répétition d’oraison du 3 novembre 1656, p. 364.)
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toute la terre porter son saint évangile ; et en quelque part qu’il nous conduise, gardons-y notre poste et nos pratiques jusqu’à ce que son bon plaisir nous en retire. Que les difficultés ne nous ébranlent pas ; il y va de la gloire du Père éternel et de l’efficacité de la parole et de la passion de son Fils. Le salut des peuples et le nôtre propre sont un bien si grand, qu’il mérite qu’on l’emporte, à quelque prix que ce soit ; et n’importe que nous mourions plus tôt, pourvu que nous mourions les armes à la main ; nous en serons plus heureux, et la Compagnie n’en sera pas plus pauvre, parce que sanguis martyrum semen est Christianorum. Pour un missionnaire qui aura donné sa vie par charité, la bonté de Dieu en suscitera plusieurs qui feront le bien qu’il aura laissé à faire.
Que chacun donc se résolve de combattre le monde et ses maximes, de mortifier sa chair et ses passions, de se soumettre aux ordres de Dieu, et de se consumer dans les exercices de notre état et dans l’accomplissement de sa volonté, en quelque part du monde qu’il lui plaira. Faisons maintenant tous ensemble cette résolution, mais faisons-la dans l’esprit de Notre-Seigneur, avec une parfaite confiance qu’il nous assistera au besoin. Ne le voulez-vous pas bien, mes frères du séminaire ? Ne le voulez-vous pas bien, mes frères les étudiants ? Je ne le demande pas aux prêtres, car sans doute ils y sont tous disposés. Oui, mon Dieu, nous voulons tous répondre aux desseins que vous avez sur nous. C’est ce que nous nous proposons tous en général, et chacun en particulier, moyennant votre sainte grâce ; nous n’aurons plus tant d’affection, ni pour la vie, ni pour la santé, ni pour nos aises et divertissements, ni pour un lieu ni pour un autre, ni pour aucune chose du monde qui puisse vous empêcher, ô mon Dieu, de nous faire
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cette miséricorde, laquelle nous vous demandons tous les uns pour les autres. Je ne sais, Messieurs, comment je vous ai dit tout ceci ; je n’y avais pas pensé ; mais j’ai été si touché de ce qu’on a dit, et, d’un autre côté, si consolé des grâces que Dieu a faites à nos prêtres de Pologne, que je me suis laissé aller à répandre ainsi en vos cœurs les sentiments du mien.
171. — RéPéTITION D’ORAISON DU 25 AOûT 1657
Saint Vincent attend des nouvelles des missionnaires de Gênes et de Madagascar — Lors même que les nouvelles seraient mauvaises, il ne faudrait pas se décourager ; Dieu a ses desseins. — Lettre de la reine de Pologne.
Notre bienheureux Père commença ce discours par recommander aux prières de la Compagnie nos missionnaires de Gênes, dont il dit n’avoir reçu aucune nouvelle ; et la raison de cela, c’est qu’il n’y a pas maintenant, dit-il, de commodité d’écrire, étant donnée la rupture du commerce de cette ville-là avec les autres villes, à cause de la peste, qui y est bien furieuse. Sont-ils morts ou vivants ? En quelqu’état qu’ils soient, je vous les recommande et prie les prêtres qui n’ont pas d’obligation de célébrer pour un autre sujet, de le faire pour cette petite famille, et nos frères de s’en ressouvenir en entendant la sainte messe et en leurs communions.
Je recommande de plus à la Compagnie ceux de la même Compagnie qui sont à Madagascar. Nous avons appris qu’il est arrivé un vaisseau à Nantes, mais, comme nous n’avons reçu encore aucune autre nouvelle, ni aucune lettre, nous sommes en l’attente d’apprendre l’état de nos confrères qui sont de delà. Sont-ils morts ?
Entretien 171. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 57 V°.
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Sont-ils vivants ? Nous ne le savons. En quelqu’état qu’ils soient, prions Dieu pour eux. Et quand il serait vrai qu’ils sont morts, faudrait-il pour cela abandonner cet œuvre, cette terre qu’eux et ceux qui les ont précédés ont commencé à défricher ? O Jésus ! non, il s’en faut bien garder ! — Mais quoi ! dira-t-on peut-être, ne semble-t-il pas que Dieu ne veut plus se servir de nous, ni là, ni à Gênes, puisqu’il permet que tant et de si bons ouvriers y meurent ? Quoi ! la Compagnie n’est encore que dans son berceau, et cependant voilà que Dieu permet que tant et de si bons ouvriers meurent ! —
Messieurs et mes frères, ne nous étonnons pas de cela ; au contraire, consolons-nous de voir qu’il plaît à Dieu traiter la Compagnie comme il a traité l’église dans le commencement, lorsqu’elle ne faisait que de naître. Oh ! que les conduites de Dieu sont admirables et incompréhensibles aux hommes ! Nous voyons que le Fils de Dieu même était la colonne de l’église, et cependant voilà que le Père éternel veut qu’il meure. Que fait-il ? Il choisit des personnes, des apôtres pour l’établir par toute la terre ; et ces apôtres, qui étaient le soutien de cette même église, voilà que Dieu veut qu’ils meurent et qu’ils soient tous martyrs ; et après eux, il en suscite d’autres. A voir cela, on aurait jugé que le dessein de Dieu était d’abandonner l’église et de la laisser entièrement ruinée ; mais c’est tout le contraire, car le sang des chrétiens a été la semence du christianisme par toute la terre, et l’on compte jusqu’à trente-cinq papes qui ont tous été martyrs les uns après les autres. Vous en voyiez un aujourd’hui que l’on faisait mourir ; demain il y en avait un autre ; et à celui-là on lui met la tête en bas, et voilà que Dieu en suscite un autre ; et celui-ci encore, et un autre se présente. Et ainsi, Messieurs, voilà comment Dieu s’est comporté
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dans le commencement de l’église. Considérez, je vous prie, cette conduite de Dieu, qui établit et affermit son église par la destruction, s’il faut ainsi dire, et la ruine de ceux qui la soutenaient et en étaient les principaux appuis.
Je vous dis ceci, mes frères, afin de vous disposer à recevoir les nouvelles qui viendront, quelles qu’elles soient, avec conformité au bon plaisir de Dieu, et que vous ne vous étonniez pas si l’on nous vient dire que tous ceux qui étaient à Gênes sont morts, que tous ceux qui étaient à Madagascar sont morts, et que vous ne veniez à penser qu’il faudrait abandonner Gênes, qu’il faut abandonner Madagascar. O Dieu, que nenni ! Il nous faut bien garder de les abandonner ; ains, au contraire, ce nous doit être un sujet de ne le pas faire, puisque c’est en cette manière que Dieu s’est comporté dans l’établissement de son église, et que c’est une marque, puisque sa divine Majesté en use de la sorte, qu’il la veut établir davantage dans ces pays-là.
Et notre bon M. Desdames, ce bon serviteur de Dieu, qui a tant souffert, je le recommande pareillement à vos prières. Vous dirai-je que la reine de Pologne me fait l’honneur de m’en écrire elle-même de sa propre main ? Voici sa lettre ; il n’y a pas de danger qu’on vous] a lise ; ce que vous entendrez vous consolera.
M. Vincent fit lire ladite lettre par un de nos frères ; et par cette lettre, qui est écrite du mois de juillet dernier, Sa Majesté raconte à M. Vincent les généreuses actions et les actes de vertus héroïques que ce serviteur de Dieu, M. Desdames, a pratiqués.
La lettre étant lue, il dit, parlant à la Compagnie : Cela n’est-il pas merveilleux ? Que vous en semble, Messieurs ? Que vous en semble, mes frères ? Voyez un peu, je vous prie, combien vaut un homme qui est
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animé de l’esprit de Dieu ! Et que ne fait-il pas ! Or sus, Dieu soit loue ! D’un côté, voilà que nous avons sujet d’affliction ; de l’autre, sujet de consolation. Aujourd’hui nous apprenons que la Compagnie a reçu quelque déchet en tel endroit, quelque confusion, par exemple, et demain nous apprendrons qu’en un autre Dieu a fait des merveilles par elle ; comme à présent, par exemple, on nous mande de Piémont que Dieu donne une telle bénédiction aux missions que nos confrères font, que, ne pouvant pas suffire à tous les peuples qui y viennent en foule, ils ont été contraints de prendre avec eux les prêtres séculiers qu’ils ont trouvés ; mais, ceux-ci ne suffisant pas encore, il leur a fallu avoir recours même aux religieux.
172. — RéPéTITION D’ORAISON DU 30 AOûT 1657
Ravages causés par la peste à Gênes. — Mort de Mathurin de Belleville sur mer, de Claude Dufour et de Nicolas Prevost à Madagascar — Malgré ces pertes, la Compagnie doit continuer à évangéliser cette île. — Reproches adressés à un prêtre irrégulier et indélicat.
Je recommande nos infirmes aux prières de la Compagnie, M. Alméras et ceux qui sont allés aux eaux avec lui. Je recommande de plus la maison de Gênes ; nous n’en avons point de nouvelles depuis déjà assez longtemps. M. Martin, qui est à Turin, m’écrit deux choses : l’une, que le sénat de Gênes ayant fait commandement aux habitants d’une ville de l’état de Gênes située du côté de Turin, que l’on appelle… (1) de leur envoyer des vivres, ils en chargèrent une barque. Ceux qui conduisaient la barque n’osant approcher si près de la ville de Gênes de crainte du mal, tirèrent
Entretien 172. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 58 v°.
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un coup de canon pour avertir ceux de la ville de venir prendre ce qu’on leur apportait, mais personne ne sortit. Voyant cela, ils approchèrent du rivage, mirent leurs provisions à terre et tirèrent encore un coup de canon pour avertir Personne ne bougea. Cela leur fit croire que la désolation était bien grande dans cette ville. Ils laissèrent là leurs provisions et retournèrent à leur ville pour charger de nouveau leur barque, afin de l’amener encore.
M. Vincent ajouta qu’il a appris que les premières pluies qui sont arrivées ont fait beaucoup cesser la contagion, que l’air est un peu purifié et que l’on commence à ouvrir les boutiques ; mais, dit M. Vincent, Turin est si éloigné de là que ce bruit n’est pas bien assuré. Quoi qu’il en soit, prions Dieu pour eux, en quelqu’état qu’ils soient, et notamment pour la pauvre petite famille de cette ville si affligée.
Je vous disais l’autre jour qu’il est arrivé à Nantes un vaisseau qui vient de Madagascar, qui est l’un des trois qui y étaient allés, et que nous n’avions point reçu encore de lettres. J’en ai reçu une, non pas de ce pays-là, mais seulement de Nantes, d’un bon jeune homme nommé Baudouin, qui a demeuré céans quelque temps et qui s’en est retiré pour quelqu’incommodité. Il est au séminaire de Nantes. Cet homme, ayant su qu’il était arrivé un vaisseau, s’en va trouver le capitaine du vaisseau, qui s’en allait saluer M. le maréchal de la Meilleraye, et lui demanda des nouvelles du succès de son voyage et, entre autres, des missionnaires ; mais ce capitaine ne lui voulut rien dire, voulant premièrement, avant toute autre chose, faire part à mondit sieur le maréchal de l’état du voyage. Voyant qu’il ne peut rien tirer de ce capitaine, il s’en va trouver un autre homme du vaisseau, lequel lui dit beaucoup de particularités,
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et, entre autres, lui raconta un accident arrivé à un bon prêtre qui avait capacité et avait même été autrefois à l’armée, et que M. le maréchal envoyait en ce pays-là. Ce prêtre, étant monté sur le tillac du vaisseau, tomba dans la mer. A ses cris, on courut ; plusieurs se jetèrent à l’eau pour le sauver, mais en vain ; et on n’entendit autre chose de lui sinon qu’il se débattait parmi les ondes et disait : "Jésus, ayez pitié de moi ! Sainte Vierge, secourez-moi !"
Cela arriva dès le second jour qu’ils firent voile pour partir. De là ceux qui étaient dans ce vaisseau jugèrent que le voyage ne serait pas heureux. Et comme le même M. Baudouin avait désir de savoir des nouvelles des missionnaires, il lui en demanda. Cet homme lui répondit que les trois qui étaient allés dans leurs vaisseaux étaient morts, que M. de Belleville mourut en allant au Cap-Vert et fut jeté dans la mer, qui est le cimetière de ceux qui y meurent ; qu’il y avait grande mortalité dans les vaisseaux, grand nombre de malades, autour desquels nos missionnaires ont beaucoup travaillé ; que M. Dufour et M. Prévost arrivèrent à Madagascar, mais que ledit sieur Dufour, passant une rivière, tomba dedans, qu’il en fut retiré vivant et que ceux qui étaient avec lui, lui ayant dit qu’il était à propos de changer d’habit et de linge pour ne pas tomber malade, il n’en voulut rien faire, alléguant que c’était délicatesse de changer et qu’il s’en passerait bien. Mais, quelque temps de là, un frisson le prend, en sorte qu’il en est mort ; et on l’a enterré sur le bord de la mer, au pied d’une croix que lui-même a fait planter sur le sommet d’une petite éminence.
Quant à M. Prévost,- il fut si touché de douleur de la mort de M. Dufour, qu’il affectionnait très particulièrement, qu’il mourut aussi quelque temps après ;
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de sorte qu’il ne reste plus que le bon M. Bourdaise, qui est béni de Dieu, tant à l’égard du spirituel, dont il est chargé, que même du soin qu’il prend pour le temporel dans le fort, où il est très aimé d’un chacun et se comporte avec beaucoup de prudence et de bonne conduite ; qu’il a le soin de tous les Français qui sont là et des nouveaux convertis. Voilà l’état
Quelqu’un de cette Compagnie dira peut-être qu’il faut abandonner Madagascar ; la chair et le sang tiendront ce langage, qu’il ne faut plus y envoyer ; mais je m’assure que l’esprit dit autrement Quoi ! Messieurs, laisserons-nous là tout seul notre bon M. Bourdaise ? La mort de ces messieurs en étonnera, je m’assure, quelques-uns. Dieu tira d’égypte six cent mille hommes, sans compter les femmes et les petits enfants, à l’effet de les mener en la terre de promission ; et néanmoins de tout ce grand nombre il n’y en eut que deux qui y entrèrent ; pas même Moïse, le conducteur de tous. Dieu a appelé nos confrères en ce pays-là, et cependant voilà que les uns meurent en chemin, et les autres bientôt après y être arrivés. Messieurs, à cela il faut baisser la tête et adorer les conduites tout admirables et incompréhensibles de Notre-Seigneur. N’étaient-ils pas appelés de Dieu en ce pays-là. Et qui en doute ? Tous trois m’ont demandé plusieurs fois à y aller. M. Dufour en avait ce désir dès le temps que l’on commença à parler de Madagascar ; cela, avec les circonstances et particularités qui sont arrivées à son égard, nous fa : sait penser que Dieu l’appelait de delà. Et notre pauvre défunt M. Lambert, combien m’a-t-il prié de fois de le lui permettre ! Ce ne sont pas la chair et le sang, comme vous pouvez croire, qui les ont portés ainsi a exposer leur vie comme ils ont fait. Maintenant savoir si la Compagnie a vocation de Dieu pour ce lieu-là, si elle
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y a été appelée, hélas ! Messieurs, il n’en faut pas douer, car nous ne pensions pas à Madagascar, lorsqu’on nous en est venu faire la proposition. Et voici comme le tout est arrivé.
Messieurs de la Compagnie des Indes de cette ville, c’est-à-dire ces messieurs qui se sont associés ensemble pour la négociation en ce pays-là, y ayant envoyé un prêtre séculier, qui ne s’y comporta pas bien, ils crurent qu’ils ne pourraient mieux faire, pour avoir quelques prêtres religieux qui fussent de vie exemplaire, que de s’adresser à Monseigneur le nonce du Pape, qui était en cette ville (2). Ils le firent ; ils lui en parlèrent ; et ce bon seigneur, pensant et repensant qui il leur pourrait donner pour cela, jeta les yeux sur la pauvre et chétive Compagnie et conseilla à ces messieurs de nous en parler, leur disant que lui-même de son côté nous en parlerait, qu’il croyait que la Compagnie ferait cela avec bénédiction. Ces messieurs vinrent ici nous en parler ; Mgr le nonce nous en parla et même nous en conjura ; nous assemblâmes quelques-uns des anciens de la Compagnie ; bref, on résolut d’entreprendre cet emploi, et pour cet effet nous jetâmes les yeux sur deux des meilleurs sujets de la Compagnie, nos bons défunts MM. Nacquart et Gondrée, dont le premier était d’une conduite et prudence admirables, qui avait un esprit apostolique, grand jugement ; l’autre aussi fort vertueux, d’une humilité et douceur bien grandes. Nosseigneurs de la Congrégation de la Propagation de la Foi nous envoyèrent les facultés nécessaires et louèrent même la Compagnie de son zèle. Or, cette Congrégation est celle en qui réside le pouvoir d’envoyer dans ces Missions, le Pape, en qui seul réside le pouvoir
2. Nicolas Bagni.
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d’envoyer par toute la terre, lui ayant donné le pouvoir de le faire et de vaquer à cela. Les évêques n’ont pouvoir que dans l’étendue et la circonférence de leurs archevêchés ou évêchés ; mais cette Congrégation a ce pouvoir du Pape, de pouvoir envoyer par toute la terre, et elle nous envoie.
Or, je vous prie, n’est-ce pas là une vraie vocation ? Eh quoi ! Messieurs et mes frères, après que nous connaissons cela, serait-il bien possible que nous fussions si lâches de cœur et si efféminés que d’abandonner cette vigne du Seigneur où sa divine Majesté nous a appelés, pource seulement qu’en voilà quatre ou cinq ou six qui sont morts ! Et dites-moi, ce serait une belle armée, celle qui, pour avoir perdu deux ou trois, quatre ou cinq mille hommes (comme l’on tient qu’il en est demeuré à ce dernier siège de Normandie) abandonnerait tout là ! Il ferait beau voir une armée ainsi faite, fuyarde et poltronne ! Disons de même de la Mission : ce serait une belle Compagnie que celle de la Mission, si, parce qu’en voilà cinq ou six de morts, elle abandonnait l’œuvre de Dieu ; Compagnie lâche, attachée à la chair et au sang ! Oh ! non, je ne crois pas que, dans la Compagnie, il y en ait un seul qui ait si peu de courage et qui ne soit tout disposé à aller remplir les places de ceux qui sont morts. Je ne doute pas que la nature ne frémisse un peu d’abord ; mais l’esprit, qui tient le dessus, dit : "Je le veux ; Dieu m’en a donné le désir ; non, cela ne sera pas capable de me faire abandonner cette résolution"
Vous savez le naufrage de ce vaisseau qui arriva à la Toussaint dernière sur la grande rivière de Nantes. M. Herbron m’écrit qu’il faut qu’il avoue que ce désastre lui jeta dans le cœur quelque découragement, mais qu’ayant repris cœur, et la raison reprenant le
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dessus, il avait mis bas toute cette crainte et était prêt à s’embarquer, si je l’avais agréable. M. Boussordec m’écrit de même qu’il est tout prêt ; et notre pauvre frère Christophe, ce bon enfant, m’écrit avec tant d’ingénuité que je vous promets que j’ai été fort attendri en lisant sa lettre. Il me dit donc qu’il prie souvent Dieu de lui faire la grâce de faire sa sainte volonté, et que quelquefois il se demande : "Où aimes-tu mieux la volonté de Dieu, ici ou à Madagascar ? Et je vous avoue, Monsieur, m’écrit-il, qu’il me semble que je l’aime mieux à Madagascar qu’ici." Au reste, c’est une espèce de martyre que d’exposer sa vie, traverser les mers pour le seul amour de Dieu, le salut du prochain, pource qu’encore bien qu’on ne le soit pas d’effet, du moins on l’est de volonté, puisqu’on quitte tout, on s’expose à je ne sais combien de périls. Et de fait, les saints qui sont morts dans l’exil, où ils ont été envoyés pour la cause de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’église les tient comme des martyrs.
Aujourd’hui nous faisons la fête de saint Félix. Pendant qu’on le conduisait au martyre, un nommé Adaucte, qui est aussi saint et martyr, voyant qu’on emmenait saint Félix, courut à lui pour l’embrasser, et ayant appris le sujet pour lequel on le menait à la mort, il commença à dire à ceux qui le conduisaient : "Si vous voulez faire mourir ce serviteur de Dieu parce qu’il est chrétien, je le suis aussi, et vous n’avez pas plus le droit de le faire mourir que moi." Et ainsi il ne voulut pas se séparer de lui, et de ce pas il le suivit et fut martyrisé avec lui. Et qui lui avait donné ce mouvement, dites-moi, je vous prie, sinon Dieu ? Et combien de fois a-t-on vu que les geôliers qui tenaient enfermés les serviteurs de Dieu se sont eux-mêmes rendus
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à la religion des chrétiens et catholiques qu’ils tenaient enfermés !
On m’écrit de Rome que cinq ou six prêtres français qui ont été ici à l’ordination, sont allés à Rome pour se jeter aux pieds du Pape et s’offrir à travailler aux Indes, et que le Pape les a loués de leur zèle et leur a dit : "Je désirerais être en état de pouvoir faire la même chose ; autrefois, avant d’être ce que je suis, j’ai eu des mouvements de le demander ; mais ce qui m’en a empêché, ce sont les paroles que j’ai lues dans le livre du bienheureux François de Sales, évêque de Genève : ne rien demander et ne rien refuser".
Le Pape lui-même, comme vous venez d’entendre, loue le dessein de ces prêtres français qui ont eu ce courage d’aller s’offrir pour cet effet à Sa Sainteté. Or sus, Messieurs, de notre côté, donnons-nous bien à Dieu et offrons-nous à lui pour tous les emplois auxquels il plaira à sa divine Majesté nous employer ; corrigeons-nous de nos lâchetés.
Hélas ! Messieurs et mes frères, ce n’est pas ce qui nous doit affliger le plus de voir que Dieu attire ainsi à lui ses serviteurs, des saints, oui bien de voir que parmi nous autres prêtres il s’en trouve quelqu’un avec moi, oui, quelqu’un avec moi, qui sommes à scandale à la Compagnie. O Messieurs, ô mes frères, quel sujet d’affliction pour la Compagnie, qui voit cela ! Il ne vient à l’oraison que rarement, notamment depuis quelque temps, ne fait autre chose pendant la journée qu’aller et venir par le cloître, par le dortoir ; s’il y a quelque chose qui manque dans la chambre des autres, on la trouve dans la sienne ; bref, c’est une vie déplorable. C’est pour de telles gens, Messieurs, qu’il faut s’affliger, c’est pour eux qu’il faut prier. O mon Dieu, ô mon Dieu, ô mon Sauveur !
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Ensuite M. Vincent finit ce discours en disant que, néanmoins, pour se conformer à l’église, on priât pour ces chers défunts, encore bien qu’on eût sujet de croire qu’ils fussent bienheureux.
173. — CONFéRENCE DU 7 SEPTEMBRE 1657
SUR LES VERTUS DE MATHURIN DE BELLEVILLE
A la conférence, qui était sur les vertus de feu M. de Belleville, prêtre de la Compagnie, dont il est parlé ci-devant et qui est mort en allant à Madagascar, notre très honoré et bienheureux Père prenant la parole après deux de nos frères clercs, qui rapportèrent ce qu’ils avaient remarqué des vertus de ce bon défunt, qui étaient, entre autres, l’humilité, la douceur, la cordialité, la mortification, le mépris de soi-même et le zèle des âmes, dit que ce que nosdits frères venaient de dire était vrai et que cela lui avait toujours paru de la sorte en ce bon défunt. Ensuite il dit que ledit sieur de Belleville était gentilhomme d’extraction, de Normandie, qu’il s’était fait prêtre avant d’entrer dans la Compagnie, qu’on l’envoya à Madagascar, quoiqu’il y eût peu de temps qu’il fût en la même Compagnie, parce qu’il lui parut fort vertueux. Il avait demandé avec grande instance à entrer en la Compagnie, qui le reçut à cause de sa grande dévotion et de son humilité, malgré son peu de science.
Et de là M. Vincent prit sujet d’encourager ceux de la Compagnie qui avaient peine à comprendre la philosophie, la théologie et autres sciences, disant que ceux qui se trouvaient en cet état devaient prendre courage et espérer que Notre-Seigneur y suppléerait d’ailleurs,
Entretien 173. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 61.
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qu’il se sert pour l’ordinaire de personnes peu considérables pour opérer de grandes choses ; qu’il y en a plusieurs dans la Compagnie que l’on avait eu beaucoup de peine à admettre et qui aujourd’hui sont de très bons sujets, parmi lesquels quelques-uns sont supérieurs et conduisent leur petite famille avec beaucoup de prudence et de douceur, en sorte qu’il y a sujet de louer Dieu et d’admirer quant et quant ses conduites sur ces personnes-là.
Ensuite M. Vincent dit, adressant la parole principalement aux prêtres et à ceux qui avaient le bien de conduire et de diriger les exercitants dans les retraites spirituelles qui se font céans :
Messieurs, prenez garde, vous autres qui conduisez les exercitants, à ne point les déterminer à entrer dans la Compagnie, mais seulement à les côtoyer dans leurs bons, desseins, à les aider à se déterminer aux lieux où ils sentent que Dieu les appelle. Laissons faire Dieu, Messieurs. Jusqu’à présent, par la miséricorde de Dieu, on en a usé ainsi dans la Compagnie ; et nous pouvons dire qu’il n’y a rien jusqu’ici dans la même Compagnie, que Dieu ne l’y ait mis ; nous n’avons demandé ni maisons ni établissements, mais nous avons tâché de correspondre aux desseins de Dieu ; et lorsqu’il nous a appelés en ce lieu-là et en celui-ci, en cet emploi et en cet autre, nous avons tâché d’y aller et de coopérer de notre côté autant que nous avons pu (1).
1. Le passage qui précède, depuis les mots "mais seulement à les côtoyer dans leurs bons desseins" est rendu tout différemment par Abelly (op. cit., L. I, chap. XXXIV, p. 159) : "Bien davantage, quand même ils vous découvriraient qu’ils eu ont la pensée et qu’ils vous témoigneraient qu’ils y ont inclination, gardez-vous bien de les déterminer de vous-mêmes à se faire missionnaires, en le leur conseillant, ou les y exhortant. Mais alors dites-leur seulement qu’ils recommandent de plus en plus ce dessein à Dieu, qu’ils y pensent bien, étant une chose fort importante. Représentez-leur même les difficultés qu’ils y pourront
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Au nom de Dieu, Messieurs, tenons-nous-en là, je vous en prie, et laissons faire Dieu, nous contentant de coopérer avec lui. Et croyez-moi, Messieurs, si la Compagnie en use de la sorte, sa divine Majesté la bénira. Et ainsi contentons-nous des sujets que Dieu nous enverra. Si nous voyons qu’ils ont la pensée de se retirer ailleurs que dans la Compagnie, je veux dire en quelque sainte religion ou communauté, ne les en empêchons pas, autrement, il y aurait grand sujet de craindre que Dieu ne châtiât la Compagnie pour vouloir avoir ce qu’il ne veut pas qu’elle ait. Et dites-moi, si la Compagnie n’avait été dans l’esprit que je viens de dire, qui est de n’affecter point d’autres personnes, quelques rares esprits qu’ils soient, sinon ceux qu’il plaît à Dieu y envoyer et qui en ont eu le désir longtemps auparavant, les Pères Chartreux et les Pères de Sainte-Geneviève nous enverraient-ils, pour faire retraite céans, comme ils font, quantité de jeunes gens qui ont la pensée de se faire ou Chartreux ou chanoines réguliers ? Vraiment ils s’en donneraient bien de garde. Quoi ! voilà, par exemple, un jeune homme qui a la pensée de se faire Chartreux ; on l’envoie ici pour conférer avec Notre-Seigneur par le moyen d’une retraite, et vous l’iriez persuader qu’il faut qu’il demeure céans, parce que peut-être c’est un jeune homme de bel esprit ! Et qu’est-ce que cela, Messieurs, sinon vouloir avoir ce
avoir selon la nature, et qu’il faut qu’ils s’attendent, s’ils embrassent cet état, de bien souffrir et de bien travailler pour Dieu. Que si, après cela, ils prennent leur résolution, à la bonne heure ; on peut les faire parler au supérieur, pour conférer plus amplement avec eux de leur vocation. Laissons faire Dieu, Messieurs, et nous tenons humblement dans l’attente et dans la dépendance des ordres de sa Providence. Par sa miséricorde, l’on en a usé ainsi dans la Compagnie jusqu’à présent, et nous pouvons dire qu’il n’y a rien en elle que Dieu n’y ait mis, et que nous n’avons recherché ni hommes, ni biens, ni établissements".
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qui ne nous appartient pas, vouloir faire qu’une personne entre dans une Compagnie où Dieu ne la veut pas où Dieu ne l’appelle pas et à. quoi elle n’a point pensé ? Et qu’est-ce encore autre chose sinon attirer la disgrâce de Dieu sur la Compagnie ? O pauvre Mission ! O pauvre petite Compagnie de la Mission ! que tu tomberas en un pitoyable état si tu en viens là ! Prions Dieu, Messieurs, prions Dieu, mes frères, qu’il confirme de plus en plus la grâce qu’il a faite à la Compagnie jusqu’ici, de ne vouloir autre chose que ce qu’il a agréable qu’elle ait, de ne nous ingérer de nous-mêmes en aucun emploi, quel qu’il soit, mais d’attendre l’appel de sa divine Majesté.
Et puis, revenant au bon défunt M. de Belleville, M. Vincent dit qu’il avait une relation véritable de ce qui s’était passé en sa maladie et en sa mort, qui avait été écrite par défunt M. Dufour, qui est mort depuis à Madagascar. Il en fit lecture d’une partie ; mais, l’heure de la retraite ayant sonné, il cessa de continuer à la lire et finit la conférence par un De profundis pour le repos de l’âme du bon défunt.
174. — RéPéTITION D ORAISON DU 23 SEPTEMBRE 1657
MORT DE PLUSIEURS PRêTRES DE LA MISSION A GêNES
M. Vincent dit, à la répétition de l’oraison, entre autres choses, qu’il fallait avoir grande confiance en Dieu, beaucoup recourir à Dieu ; car l’homme, disait-il, est-il autre chose que péché, ordure et vilenie ? Il prit sujet de parler de cela sur ce que, un frère clerc ayant répété son oraison, M. Vincent vit qu’il n’avait pas eu
Entretien 174. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 62 V°
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assez recours à Dieu et qu’il s’était trop arrêté à raisonner et ne s’était pas assez affectionné à la vertu et n’avait pas assez prié Dieu, ni eu recours à lui dans son oraison.
Et ensuite il dit : A propos de confiance en Dieu, nous avons bien sujet de prier Dieu qu’il en remplisse la Compagnie au sujet que je m’en vas vous dire. Enfin sa divine Majesté nous a ôté ce grand et saint homme M. Blatiron, duquel vous avez tant de fois ouï parler ; cet homme apostolique par qui Dieu a fait tant de grandes choses, nous ne l’avons plus ; Dieu nous l’a ôté. Nous n’avons plus aussi le bon M. Duport, ni le bon M. Tratebas, non plus que plusieurs autres. Enfin je ne vous dirai pas combien nous en avons de morts ; mais plutôt, et ce sera plus tôt fait, je vous dirai combien il en reste de vivants, supposé que Dieu ne les ait pas appelés depuis la nouvelle que nous avons de Rome, car de Gênes nous n’en avons reçu aucune depuis environ deux mois. Il reste M. Simon et M. Le Juge, lequel M. Le Juge a eu la peste et en est guéri, par la miséricorde de Dieu. C’est un bon prêtre italien. Il reste au séminaire un prêtre italien et trois clercs, parmi lesquels, je crois, est notre frère Pinon. Voilà donc quatre personnes du séminaire qui restent, posé le cas qu’il ne leur soit arrivé aucun mal depuis la dernière nouvelle que nous avons, comme je vous viens de dire. Quant aux frères coadjuteurs, il en est mort un et il en reste trois, dont le frère Rivet. Voilà, Messieurs, l’état auquel il a plu à Dieu que cette maison de Gênes ait été affligée par le moyen de la peste (1).
1. Cette page est rendue tout autrement par Abelly (op. cit. L.III p. 48) "Oh ! qu’il est bien vrai, Messieurs et mes Frères, que nous devons avoir une grande confiance en Dieu et nous mettre entièrement entre ses mains, croyant que sa Providence dispose pour notre bien
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M. Blatiron, ah ! quelle perte ! Cet homme que nous avons vu ici être un pilier d’infirmerie pendant l’espace de trois ou quatre ans, et cependant vous savez ce qu’il a fait, et quelles et combien de conversions Dieu a faites par lui ! Jusqu’aux bandits ! C’est une chose inouïe que des bandits se soient convertis. Jamais leurs conversions n’ont été si fréquentes que depuis que les prêtres de la Mission sont en Italie. Les bandits, ce sont des voleurs de bois, des gens qui ont fait quelque mauvais coup dans leurs villages, dans leurs villes et
et pour notre avantage tout ce qu’elle veut ou permet qu’il nous arrive ! Oui, ce que Dieu nous donne et ce qu’il nous ôte est pour notre bien, puisque c’est pour son bon plaisir et que son plaisir est notre prétention et notre bonheur. C’est dans cette vue que je vous ferai part d’une affliction qui nous est survenue, mais que je puis dire avec vérité, mes frères, une des plus grandes qui nous pourraient arriver : c’est que nous avons perdu le grand appui et le principal support de notre maison de Gênes. M. [Blatiron], supérieur de cette maison-là, qui était un très grand serviteur de Dieu, est mort, c’en est fait ! Mais ce n’est pas tout : le bon M. [Duport], qui s’employait avec tant de joie au service des pestiférés, qui avait tant d’amour pour le prochain, tant de zèle et de ferveur pour procurer le salut des âmes, a été aussi enlevé par la peste. Un de nos prêtres italiens, [M. Dominique Boccone], fort vertueux et bon missionnaire, comme j’ai appris, est semblablement mort. M. [Ennery], qui était aussi un vrai serviteur de Dieu, très bon missionnaire et grand en toutes vertus est aussi mort. M. [Tratebas] que vous connaissez, qui ne cède en rien aux autres, est mort. M. [Vincent], homme sage, pieux et exemplaire, est mort. C’en est fait, Messieurs et mes frères, la maladie contagieuse nous a enlevé tous ces braves ouvriers ; Dieu les a retirés à lui. O Sauveur Jésus, quelle perte et quelle affliction ! C’est maintenant que nous avons grand besoin de nous bien résigner à toutes les volontés de Dieu ; car, autrement, que ferions-nous que nous lamenter et attrister inutilement de la perte de ces grands zélateurs de la gloire de Dieu ? Mais avec cette résignation, après avoir accordé quelques larmes au sentiment de cette séparation nous nous élèverons à Dieu, nous le louerons et le bénirons de toutes ces pertes, puisqu’elles nous sont arrivées par la disposition de sa très sainte volonté. Mais, Messieurs et mes frères, pouvons-nous dire que nous perdons ceux que Dieu retire ? Non, nous ne les perdons pas, et nous devons croire que la cendre de ces bons missionnaires servira comme de semence pour en produire d’autres. Tenez pour certain que Dieu ne retirera point de cette Compagnie les grâces qu’il leur avait confiées, mais qu’il les donnera à ceux qui auront le zèle d’aller prendre leurs places.
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qui se sont enfuis dans les bois. A peine donc ces messieurs étaient-ils à faire la mission dans quelque bourg ou village, aux environs des bois, que quelques-uns de ces bandits se convertissaient et se réconciliaient avec les parents de ceux qu’ils avaient tués, et les parents avec eux ; et cela par le moyen de la mission. Et présentement, à l’égard de ces messieurs qui sont à Turin, Dieu donne une telle et si grande bénédiction à leurs missions, que cela est admirable. On me mande qu’ils s’en vont commencer la mission dans une ville qui est de l’apanage de Madame Royale (2). Dans cette ville, il y a beaucoup de noblesse et beaucoup de divisions et désordres. Madame Royale a fait tout ce qu’elle a pu pour y mettre ordre et n’en a point encore pu venir à bout, nonobstant les moyens dont elle s’est servie jusqu’à présent. Enfin on lui a dit : "Madame, si vous voulez remédier à cela, il faut que Votre Altesse y envoie les prêtres de la Mission pour y faire la mission. Une partie de cette noblesse même qui est dans cette ville demande la mission."
Or, pour venir a notre bon M. Blatiron, un homme qui était perpétuellement dans le travail, je m’étonne comment il pouvait subsister ; un prêtre dont le regard seul donnait de la vénération et du respect envers lui. Je vous assure, Messieurs, que, lorsque je le regardais, je sentais en moi un certain respect et de la révérence envers cet homme de Dieu.
Et ces messieurs Duport, Ennery et Tratebas, qui travaillaient avec tant de bénédiction de Dieu, qu’en dirons-nous, Messieurs ? Ne disons pas seulement le bien qu’ils ont fait, mais disons quel mal ils ont fait, en avez-vous jamais remarqué en ces serviteurs de Dieu ?
2. Bra, en Piémont
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Pour moi, je vous confesse que jamais je n’en ai remarqué, ni ouï dire. Or sus, prions sa divine Majesté qu’elle ait agréable d’en disposer d’autres pour remplir ces places. Des M. Blatiron, hélas ! où en trouverons-nous ? Des MM. Duport, Ennery, et Tratebas, où en trouverons-nous ? Plaise à la bonté de Dieu choisir lui-même les personnes qu’il désire envoyer pour remplir leurs places, et qu’il les anime du même esprit ! Confiance, Messieurs, ayons grande confiance en Dieu ! J’espère qu’il nous assistera et nous fera la grâce de répondre aux desseins qu’il a sur la petite Compagnie. Je veux espérer qu’il n’y en a pas un qui ne soit tout prêt à aller si on lui disait de le faire ; et, par la grâce de Dieu, il y en a qui se sont déjà offerts, même de ceux de dehors, lesquels m’en ont écrit, et qui, voyez-vous, au seul mot de vade, j’en suis assuré, partiraient aussitôt.
Or sus, je loue Dieu de la grâce qu’il a faite à cette petite Compagnie d’être en cette disposition-là ; car je veux espérer que tous, tant que nous sommes, nous avons la même disposition, et que, si on nous venait dire : "Venez-vous-en ici", "allez-vous-en là", nous serions prêts à obéir. Dieu soit loué !
Je prie la Compagnie, premièrement, de rendre grâces à Dieu de celles qu’il a faites à ces bons défunts ; et en second lieu, nous prierons le même Seigneur, si, par aventure, quelqu’un d’eux était encore dans le purgatoire, de l’en vouloir délivrer par sa sainte miséricorde.
175. — RéPéTITION D’ORAISON DU 1er NOVEMBRE 1657
Fête de la Toussaint. — L’humilité. — Mort de Dermot Duiguin.
Après que notre très honoré Père eut fait répéter à
Entretien 175. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 63 v°.
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trois ou quatre personnes de la Compagnie les pensées que Dieu leur avait données en l’oraison, il dit à la Compagnie qu’elle devait s’élever à Dieu en ce saint jour de tous les saints et lui demander ses grâces et les besoins d’un chacun en particulier et pour la Compagnie en général. Voyez-vous, dit-il, Notre-Seigneur a coutume de verser ses grâces en plus grande abondance en ce jour sur les fidèles qui les lui demandent comme il faut, et cela par l’entremise de tous les saints ; car, comme il y a plus d’intercesseurs pour nous auprès de Dieu, aussi ne devons-nous pas douter que les grâces qu’il verse sur les fidèles en ce jour, ne soient bien plus abondantes qu’aux autres fêtes particulières des saints. Ce que nous devons donc faire, Messieurs et mes frères, c’est de remercier sa divine Majesté de tous les dons et grâces qu’elle a eu agréable de faire à tous les saints en général qui sont là-haut au ciel, et à chacun d’eux en particulier, du bon usage qu’ils ont fait de ces mêmes grâces, de la persévérance qu’ils ont eue à la pratique des bonnes œuvres jusqu’à la fin ; remercier Dieu de tout cela et de ce qu’ils ont si bien pratiqué cette première leçon que Notre-Seigneur a enseignée à eux et à nous : bienheureux sont les pauvres d’esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient (1).
O belle et sainte humilité, que tu es agréable aux yeux de Dieu, puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu venir exprès lui-même ici-bas en terre pour nous l’enseigner par l’exemple et par parole ! O Messieurs ô mes frères, plût à Dieu que l’amour et le désir de cette vertu fussent bien imprimés dans nos cœurs ! Oui, l’amour de notre mépris ; agréer que l’on se moque de nous, que l’on nous estime peu de chose, que l’on n’en
XI. — 28
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fasse point de cas, que le monde nous croie gens de peu de vertu, ignorants, propres à rien.
Non seulement un chacun de la Compagnie doit aimer cela à son égard, mais aussi il le doit aimer pour le regard de la Compagnie en général. Oui, aimer que l’on en parle comme d’une communauté la moins utile de l’église de Dieu, la plus imparfaite ; aimer qu’on dise d’elle qu’elle est la plus ignorante et qu’elle est impropre à toutes choses. Le Fils de Dieu a voulu passer par là ; il a été tenu parmi le peuple pour un séducteur ; il a souffert d’être postposé à Barabbas, de passer pour un démoniaque, dans le rebut du. peuple ; bref, il a agréé, aimé cet état. Cela étant ainsi, que le Fils de Dieu a aimé cet état, pourquoi ne l’aimerions-nous pas ? Voyez-vous, il faut nous efforcer toujours d’aimer l’abjection, la confusion qui nous arrive de nos fautes ; il faut haïr et détester le mal lorsqu’il va jusqu’au péché, et faire notre possible pour nous en corriger. Mais, étant une fois commis, nous devons aimer la confusion qui nous en revient et être bien aises qu’à cause de cela nous soyons méprisés.
J’ai connu une bonne fille (2) qui avait une cuisse une fois aussi grosse que l’autre ; et à cause de cela, ne pouvant pas, comme les autres dans le monde, aller au bal, etc., elle se retira pour vivre en solitude et ne se point marier ; et, depuis, elle disait ces paroles : "O ma bénite jambe, qui avez été cause que je me suis retirée du monde ! ô confusion aimable, qui m’avez procuré un si grand bien !"
Je lisais hier au soir une lettre, touchant notre bon ; défunt M. Duiguin, par laquelle on me mande que sa mort a mis tout le monde en pleurs, voyant
2. Isabelle du Fay.
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qu’ils perdaient leur bon père (ainsi le tenaient-ils) ; et grands et petits, tous étaient en larmes ; aussi est-il leur père, pour les avoir engendrés à Jésus-Christ. Cela peut donner quelque sujet d’estime d’abord à la Compagnie, voyant cela ; mais ce que nous devons faire en ces rencontres, c’est de dire, aussitôt que nous voyons et entendons cela : "A vous seul, Seigneur, la gloire ! A vous, mon Dieu, toute la gloire !" Et ainsi rabattre en nous tout ce qui nous pourrait donner quelque pensée de vaine estime de nous en particulier, ou de la Compagnie en général. Plaise à Dieu faire la grâce à la Compagnie de s’étudier particulièrement et principalement aux moyens d’acquérir cette sainte vertu d’humilité et d’abjection de nous-mêmes ! Oui, mes frères je le redis, nous devrions courir après l’acquisition de cette vertu d’humilité. Sa divine Majesté nous en fasse la grâce, s’il lui plaît !