Conférences aux missionnaires (page 9)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Conférences aux missionnaires, éd. Coste, t. XI-XII · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. Michel de Marillac, garde des sceaux.

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qu’il y avait déjà quelque temps qu’elle y était ; et puis je dis en moi-même : "O mon Seigneur, sans doute que ce grand serviteur de Dieu est tellement recueilli en lui-même et se confond tellement devant la Majesté de Dieu, qu’il n’oserait regarder ici-bas en terre l’image de celui qui est dans le ciel, tant il a de respect et de révérence à son égard." Or, pour reconnaître le moyen de bien faire une chose, il faut envisager les avantages et les désavantages, ce qui peut servir et ce qui peut nuire ; par exemple, à l’oraison. Je m’en vas en dire quelque chose.

1° Ceux qui y vont avec un esprit de nonchalance et comme par manière d’acquit ; cette façon d’aller à l’oraison est un très grand empêchement à une personne pour bien faire son oraison, quand elle s’y comporte de cette sorte.

2° L’esprit de curiosité, qui fait que l’on s’amuse à éplucher, à chercher plusieurs passages pour les raconter, pour paraître ; ce qui est tout autre chose que l’oraison, car l’oraison ne se doit faire que pour en devenir meilleur et pour se corriger de ses défauts et acquérir les vertus contraires à ses manquements ; et de là viennent les maux de tête et d’estomac. Cela considéré, la première chose que l’on doit faire à l’oraison, c’est de se bien établir en la présence de Dieu, en l’une des quatre manières qu’enseigne le bienheureux François de Sales. Un jour, M. le commandeur de Sillery me disait, parlant sur ce sujet, qu’un saint lui avait dit (2) qu’il trouvait que ce qui l’aidait le plus à bien faire son oraison était de se bien mettre d’abord en la présence de Dieu, considérant que Dieu le voyait et le considérait

2. En note : Il est à croire que c’est le bienheureux François de Sales.

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et avait les yeux fixés sur lui. Ensuite on fait les actes accoutumés et on passe à la seconde partie de l’oraison, qui est le corps de l’oraison, et l’on envisage le sujet soit d’une vertu ou d’un vice, ou de quelque mystère.

Par exemple, aujourd’hui nous avons pour sujet de notre méditation l’amour de Dieu, les raisons que nous avons d’aimer Dieu. Hélas ! mes frères, il ne faut pas chercher beaucoup de raisons pour nous exciter à cet amour, il ne faut point sortir hors de nous-mêmes pour en trouver ; nous n’avons qu’à considérer les biens qu’il nous a faits et qu’il continue de nous faire journellement ; et pour nous y obliger encore davantage, il nous l’a commandé. Vous voyez que ce sujet de lui-même enflamme la volonté.

Quand l’âme, dans l’oraison, prend feu aussitôt, qu’a-t-elle besoin de raisons ? Par exemple, quand une personne a besoin de lumière dans le lieu où elle est, que fait-elle ? Elle prend son fusil et fait feu, puis en même temps approche sa mèche et allume sa chandelle. Quand elle a fait cela, elle se contente ; elle ne bat plus son fusil, elle n’en va pas chercher un, autre pour faire et allumer du feu, car elle en a, elle n’en a plus besoin, cela est déjà fait, la lumière qu’elle a lui suffit pour l’éclairer. Ainsi, quand une âme, d’abord qu’elle entre en oraison et qu’elle a considéré une raison et que cette raison suffit pour enflammer sa volonté au désir de la vertu, ou à la fuite du vice, et qu’elle lui suffit pour lui faire voir la beauté de celle-là, ou la laideur de celui-ci, dites-moi, je vous prie, quel besoin a cette personne-là de chercher des raisons ailleurs ? Tout cela ne servirait qu’à l’incommoder et à lui faire mal à la tête et à l’estomac.

En suite de cela, qu’y a-t-il à faire ? Faut-il en demeurer là

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et se contenter d’être ainsi enflammé et convaincu du sujet que l’on médite ? Non-da, mais il faut passer aux résolutions et aux moyens d’acquérir la vertu, ou de fuir le vice que l’on médite. Si c’est une vertu, il faut voir encore les empêchements, les occasions qui nous peuvent faire tomber dans le vice contraire, et ainsi prendre des moyens proportionnés et les mettre à exécution, et cela, mon Dieu ! dès aujourd’hui ; je veux commencer tout de bon, et pour cela je me propose de faire telle et telle chose.

Voilà, Messieurs et mes frères, comment se doivent faire nos oraisons ; et surtout nous devons être bien soigneux de remercier Dieu des pensées qu’il nous aura données ; et le remerciement est une disposition à une nouvelle grâce. Demandons à Dieu aujourd’hui, en la sainte messe et en nos communions, qu’il fasse la grâce à la Compagnie d’en user ainsi, qu’il lui donne le don d’oraison. Ne nous contentons pas de demander seulement ce don pour nous-mêmes, mais demandons-le pour toute la Compagnie en général.

Voici le temps où la Compagnie a moins d’occupation qu’en tout autre, à cause de La cessation des missions. On a accoutumé, en ce temps-ci, ou de s’exercer à la controverse, ou à la prédication, à composer des sermons, à se les communiquer les uns aux autres, comme nous faisions du temps que Mgr d’Alet (3) était céans, ou à l’explication de l’écriture Sainte. J’ai pensé que nous ferions bien de nous exercer à la prédication, afin de voir comment un chacun s’y comporte, pource que tel prêchait il y a un an de telle façon, qui à présent a changé et prêche autrement, et ainsi l’on verra ceux qui s’y prennent comme il faut. Ci-devant on l’a

3. Nicolas Pavillon.

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quelquefois fait dans le réfectoire ; je pense qu’il sera bon que nous le fassions en particulier en quelque lieu, afin de reconnaître le talent d’un chacun. Les prêtres et les clercs y assisteront. Cela se fera chacun à son tour, à commencer par les prêtres, puis ce sera aux écoliers et au séminaire, qui y assistera aussi. Je commencerai le premier ; puis après, M. Portail. Demain, ni après, je ne le puis, à cause de quelque embarras ; ce sera, Dieu aidant, pour jeudi ; ce pourra être après vêpres et en la salle de Saint-Lazare.

Vendredi dernier, je donnai sujet à la Compagnie de se scandaliser, en ce que je criais si haut, je frappais des mains, il semblait que j’en voulusse à quelqu’un ; c’est pourquoi j’en demande pardon à la Compagnie (4).

134. — CONFéRENCE DU 20 AOûT 1655

SUR LA MéTHODE A SUIVRE DANS LES PRéDICATIONS

Euntes in mundum universum, praedicate Evangelium omni creaturae. Allez-vous-en par le monde, par tout le monde, in mundum universum, et prêchez l’évangile à toute créature.

Ce sont les paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tirées de saint Marc, chap. XVI.

Il me semble, Messieurs, que ces paroles que Notre-Seigneur, après sa résurrection, devant que de monter au ciel, dit à ses apôtres, s’adressent aussi à toute la Compagnie, et en particulier a ceux qui sont destinés

4. En marge : Nota que, pour cet effet, M. Vincent s’est mis à genoux devant toute la compagnie, puis s’en est allé s’habiller pour dire la messe.

Entretien 134. — Manuscrit des Conférences.

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pour la prédication. J’ai été souvent bien consolé, et cela me console encore aujourd’hui, de voir que Dieu nous ait fait la grâce, comme à ses apôtres, de nous envoyer prêcher sa parole par tout le monde. O Sauveur ! nous avons les mêmes lettres d’envoi que les apôtres ! Aussi nous voyons, par la miséricorde de Dieu, qu’un homme s’en va avec joie porter au bout du monde cette parole. Vous n’avez qu’à lui dire : "Monsieur, quand partez-vous pour l’Italie, pour la Pologne ?" L’on est toujours prêt, par la grâce de Dieu ; l’on va partout, comme les apôtres, et l’on prêche la parole de Dieu en la manière que les apôtres l’ont prêchée.

Les apôtres, comment prêchaient-ils ? Tout bonnement, familièrement et simplement. Et voilà notre manière de prêcher : avec un discours commun, tout bonnement, dans la simplicité, familièrement. Il faut, Messieurs, pour prêcher en apôtre, c’est-à-dire pour bien prêcher et utilement, il faut y aller dans la simplicité, avec un discours familier, de sorte qu’un chacun puisse entendre et en faire son profit. Voilà comme prêchaient les disciples et les apôtres, voilà comme prêchait Jésus-Christ ; et c’est une grande faveur que Dieu a faite à cette chétive et misérable Compagnie, que nous ayons. le bonheur de l’imiter en cela.

Il faut avouer, Messieurs, que partout ailleurs on regarde pas cette méthode ; la grande perversité du monde a contraint les prédicateurs, pour leur débiter l’utile avec l’agréable, de se servir de belles paroles et de conceptions subtiles, et d’employer tout ce que peut suggérer l’éloquence, afin de contenter en quelque façon et d’arrêter comme ils peuvent la méchanceté du monde. Mais, ô Sauveur ! à quoi bon ce faste de rhétorique ? Qu’avance-t-on par là ? Eh ! cela se voit ; si ce n’est peut-être qu’on veuille se prêcher soi-même. C’est donc à la petite Compagnie, préférablement aux autres, à

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qui Dieu, par sa miséricorde, a voulu s’adresser, pour lui donner sa méthode. Cette méthode vient de Dieu ; les hommes n’y peuvent rien ; et les effets nous font voir que c’est Dieu. Ce sera donc de cette méthode de prêcher que je ferai cet entretien, et nous continuerons ensuite les uns après les autres jusqu’au séminaire, afin que chacun de nous puisse apprendre cette méthode.

Ma prédication donc est de la méthode de bien prêcher ; et afin qu’en traitant de la méthode, je puisse la garder moi-même, je divise mon sermon en trois points : au premier, nous verrons les motifs qui nous doivent faire bien affectionner à cette méthode ; au second, Je dirai en quoi consiste cette méthode, afin que nous la connaissions et la puissions à l’avenir mettre en pratique ; et au troisième, j’avancerai quelques moyens qui pourront servir pour l’acquisition de cette méthode. Nous avons pour cela besoin de la grâce de Dieu. O Sauveur, nous vous supplions humblement de la répandre sur nous ; nous vous en conjurons, ô Saint-Esprit, par l’intercession de la sainte Vierge. Et parce que nous sommes ici dans un entretien familier, nous la saluerons seulement de cœur ; ce que je vous prie de faire.

Le premier point, Messieurs, est des raisons que nous avons d’embrasser la familière méthode de prêcher qu’il a plu à Dieu donner à cette petite Compagnie. La première raison est son efficacité. C’est que cette méthode est grandement efficace, grandement efficace pour éclairer les entendements et émouvoir les volontés, pour faire voir clairement la splendeur et beauté des vertus et l’horrible difformité des vices, et pour donner au monde tout ce qu’il faut pour se tirer du bourbier du péché et se mettre dans le beau chemin de la grâce et la pratique des bonnes œuvres. Cette grande efficacité

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se manifeste aisément par la considération de ce que l’on opère par le moyen de la méthode. Voyons, Messieurs, ses effets, voyons ce qu’elle produit.

Je dis que cette méthode contient tout ce qu’il faut alléguer pour bien persuader le monde ; elle ne laisse rien de tout ce qui se peut apporter pour convaincre et gagner les esprits. J’ose avancer qu’il n’y a point de manière de prêcher si efficace, au moins que je sache. Non, je le dis, il n’y a point de manière de prêcher, à présent en usage, si propre à gagner les cœurs et produire de grands effets. Et ne m’en croyez pas, je vous prie, voyez-le vous-mêmes, Messieurs, considérez bien toutes les méthodes qu’on observe en prêchant, considérez bien et jugez en vérité et selon ce que le cœur vous en dira, selon la conscience. Mettez la main là devant Dieu, et dites-moi s’il y a de plus puissante méthode pour toucher au but et parvenir à sa fin, que la nôtre ?

Suivant cette méthode, en premier lieu, l’on fait voir les raisons et motifs qui peuvent toucher et porter l’esprit à détester les péchés et vices, et à rechercher les vertus. Mais ce n’est pas assez de me déclarer les grandes obligations que j’ai d’acquérir une vertu, si je ne sais ce que c’est que cette vertu, ni en quoi elle consiste. Je vois bien que j’en ai grand besoin et que cette vertu m’est fort nécessaire ; mais, Monsieur, je ne sais ce que c’est, ni où la pouvoir trouver. Hélas ! je ne la connais pas, misérable ! comment pourrais-je la mettre en pratique, si vous ne me faites la grâce de me le montrer, m’apprenant en quoi elle gît principalement, quelles sont ses œuvres et ses fonctions !

Et voilà le second point, qui fait tout cela ; car, selon notre méthode, après les motifs qui doivent porter nos cœurs à la vertu, l’on fait voir en second lieu en quoi consiste cette vertu, quelle est son essence et sa nature,

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quelles sont ses propriétés, quelles sont ses fonctions, ses actes et ceux qui lui sont contraires, les marques et la pratique de cette vertu. Vous tirez le rideau et vous découvrez pleinement l’éclat et la beauté de cette vertu, faisant voir familièrement, simplement ce qu’elle est, quels actes il en faut pratiquer en particulier, et descendre toujours au particulier.

Or sus, je vois bien maintenant ce que c’est, en quoi consiste cette vertu, les actions où elle se trouve, quels sont ses actes ; il me semble que je sais bien cela ; voilà qui est bon et fort nécessaire ; mais, Monsieur, qu’il est difficile ! Les moyens d’y parvenir, les moyens de mettre en pratique cette vertu si belle et si désirable ? Je ne sais ce que je suis obligé de faire pour cela, ni de quel biais je dois m’y prendre. Que ferai-je ? — A la bonne heure, Messieurs, à la bonne foi, croyez-vous que ce soit assez d’avoir dit à cette personne les motifs, de lui avoir montré en quoi consiste la vertu, si vous l’arrêtez là, si vous la laissez aller sur cela ? Je ne sais pas, mais, en bonne foi, je pense que ce n’est pas assez ; bien plus, si vous la laissez là sans lui fournir aucun moyen de pratiquer ce que vous lui avez enseigné, je crois, pour moi, que vous n’avez guère avancé ; c’est se moquer ; l’on n’a rien fait, si l’on en demeure là ; c’est se moquer. Et vous le voyez mieux que moi, Messieurs, comment voulez-vous que je fasse une chose, bien que je sache que j’en ai grand besoin, et que je la veuille faire, si je n’ai aucun moyen pour cela ? Comment voulez-vous que je la fasse ? C’est se moquer ; cela ne se peut. Mais donnez à cet homme pour cela les moyens, qui font le troisième point de la méthode, donnez-lui des moyens pour mettre en œuvre cette vertu, oh ! le voilà satisfait.

Qu’est-ce qui lui manque maintenant ? Cet homme n’a-t-il pas ce qu’il faut pour travailler à la vertu ?

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Y a-t-il quelque chose qui reste à dire ? Non, je n’en sache point. Vous lui avez premièrement fait voir les grands profits de cette vertu, les grands dommages qui arrivent d’en être privé et tous les maux de son contraire ; vous lui avez fait voir son importance et sa nécessité ; après, vous lui avez montré, fait toucher du doigt ce que c’est, en quoi cette vertu consiste, les moyens et sa pratique ; enfin vous lui avez mis en main les moyens pour l’acquérir. Que reste-t-il après cela à faire pour mettre et porter un homme dans l’exercice de la vertu ? Que reste-t-il, Messieurs ? Dites-moi, s’il vous plaît, savez-vous qu’il y ait encore quelque chose ? En savez-vous, Messieurs ? Ah ! faites-moi la grâce de me l’apprendre ?

Pour moi, je n’en ai jamais su, ni je n’en sache point au monde, car qu’est-ce qui se fait, qu’est-ce qu’on emploie, quand on veut persuader l’amour et la pratique de quelque chose à un homme ? Rien autre chose que ceci : l’on vous représente les grands profits qui en reviennent, les désavantages où vous jette le parti contraire ; l’on fait voir quelle est cette chose ; l’on vous montre sa beauté ; et enfin, si l’on met en main les moyens pour l’acquérir, il ne reste plus rien à faire. L’on ne fait pas autre chose pour convaincre et gagner un homme, quel qu’il soit. Et voilà ce que c’est que notre méthode ; voilà ce que fait la petite méthode. Il ne faut pas s’aller amuser à toute autre chose. Je vous proteste en vérité que, tout vieux que je suis, je ne sais pas, ni n’ai point ouï dire, qu’il faille apporter quelqu’autre chose pour persuader un homme. Nous expérimentons tous les jours que, quand on allègue les puissants motifs que nous avons de faire quelque chose, notre âme s’y attache incontinent, la volonté s’embrase, il n’en faut pas davantage, elle la veut, elle la veut avoir ; nous ne respirons autre chose que les occasions

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où elles se rencontrent et les moyens de nous mettre dans sa possession. Ne le sentez-vous pas, Messieurs ? N’est-il pas vrai que cela se fait ainsi, et non autrement ? Et faut-il encore quelque chose ? O Dieu ! je ne sais pas.

Vous voyez donc bien la grande efficacité de la petite méthode, vous la voyez bien, Messieurs ; mais, afin que cette efficacité paraisse encore plus clairement et distinctement, s’il se peut, prenons une chose commune, un exemple familier. Quand on veut persuader à un homme de prendre un emploi, d’avoir une charge, de se marier, que fait-on, sinon lui représenter le plaisir, le profit et l’honneur qui reviennent de tout cela, les grands avantages qui s’y rencontrent ?

Qu’on veuille porter un homme à se faire président, qu’est-ce qu’on emploie à cet effet ? Il ne faut que lui représenter les avantages et le grand honneur qui accompagnent cette charge : "Un président, Monsieur, c’est le premier de la ville ; tout le monde lui cède le devant et le haut du pavé ; il n’y a personne qui ne l’honore ; son autorité lui donne un grand crédit dans le monde, dans la justice ; il peut tout. O Monsieur ! un président ! Il ne le cède pas à un évêque ; les souverains mêmes leur défèrent et les ont à grand honneur. Un président ! Il peut obliger, faire plaisir à qui bon lui semble, s’acquérir un bon nombre d’amis, se faire considérer partout. Oh ! oh ! Monsieur ! un président ! c’est quelque chose de grand !" Et ainsi on lui dit les autres avantages qu’il y a d’être président.

Et d’abord vous le voyez brûler du désir d’avoir cette belle dignité. Et qu’est-ce qu’on rapporte pour lui faire naître cette envie ? Les avantages, comme vous voyez, qu’il y a dans cette charge, les raisons et les motifs qui l’obligent à l’avoir. Mais se contente-t-on de cela ? Point du tout ; il en faut venir là : qu’est-ce que l’office

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de président, Monsieur ? En quoi consiste-t-il ? Que faut-il faire dans cette charge ? Oh ! qu’est-ce que c’est ? "Vous êtes le premier officier de la justice, de ce grand et honorable corps ; vous en êtes le chef ; vous ne rapportez jamais ; vous distribuez les affaires ; c’est vous qui colligez les voix des autres et qui prononcez le jugement." Voilà ce qu’on lui apprend à peu près, et les autres fonctions de cette charge.

Et voilà un homme qui a envie d’avoir la charge de président et qui sait déjà en quoi elle consiste. Mais avec tout cela il ne tient rien, si on ne lui suggère les moyens d’avoir cet office ; il aurait raison de se fâcher et de se plaindre de ce conseiller impertinent qui serait venu lui donner l’envie de cette charge, sans lui suggérer aucun moyen de l’obtenir. Mais si celui qui donne le conseil fournit encore les moyens "Monsieur, vous avez tant de revenu de ce côté-là, tant d’argent de l’autre ; de là vous prendrez cette somme, et d’ici cette autre ; au reste, je connais M. tel, qui a cette charge à vendre ; encore M. tel est mon intime et aussi son ami ; je ferai qu’il traitera avec lui ; nous en aurons bon compte ; nous ferons ceci et cela, nous obtiendrons ceci et cela" ; voilà qui est bien servir un homme et le mettre dans le plus assuré chemin pour parvenir à la dignité de président, là où, si on l’avait laissé sans lui donner les moyens d’avoir cette charge, après lui en avoir montré les grands avantages et la lui avoir fait connaître, l’on n’aurait rien avancé que troubler le repos de cet homme et le mettre en peine. Il n’y a rien, dans le monde, qu’on veuille persuader, où l’on ne se serve des mêmes moyens ; et c’est la manière la plus efficace et à laquelle il est impossible de ne se point rendre, si l’on a l’esprit bien sain.

Messieurs, il en va de même dans les choses spirituelles ; et pour y porter l’esprit de l’homme, je ne

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sache point qu’il y ait d’autre invention que de lui faire bien voir les avantages qui en proviennent, en quoi elles consistent et ce qu’il faut faire pour les avoir ; aussi ne trouve-t-on point d’esprit bien fait qui ne se rende à ces puissants motifs. Et qui pourrait tenir bon contre cette méthode, puisqu’elle contient en soi tout ce qui peut porter les hommes à travailler à l’acquisition de quelque chose : les avantages et désavantages qui en arrivent, en quoi elle consiste et les moyens pour l’obtenir ? Pour moi, je ne vois point de meilleure méthode, et je suis si persuadé de cette vérité que rien plus. Eh ! qui ne le voit ? Cela est si évident qu’il faudrait se crever les yeux pour ne le voir pas. O Sauveur ! Et voilà, Messieurs, le premier motif que nous avons de nous bien mettre dans la pratique : son efficacité, sa grande efficacité.

La seconde raison que j’ai pour cela, c’est que c’est la méthode dont Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu se servir pour nous persuader lui-même sa doctrine ; c’est aussi en cette méthode que les apôtres ont publié la parole de Dieu par tout le monde. O Sauveur ! c’est votre méthode, ô Sauveur ! Oui, Messieurs, c’est la méthode dont le Fils de Dieu s’est servi pour annoncer aux hommes son évangile. O Sauveur ! Et le Fils de Dieu, qui était la parole et la sagesse éternelle, a voulu traiter la hauteur de ses mystères avec des façons de parler basses en apparence, communes et familières. Et nous, aurons-nous honte ? Craindrons-nous de perdre notre honneur, si nous agissons comme le Fils de Dieu ? O Sauveur !

Mais où est-ce que nous voyons que le Fils de Dieu s’est servi de cette méthode ? Dans l’évangile, dans l’évangile. Voici les trois points de la méthode observés dans ses sermons. ça, voyons, voyons comment. Quand Jésus-Christ prêche… quoi ? la pauvreté, par

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exemple, dans saint Matthieu, il la met la première des béatitudes, et il commence par là tous ses sermons : Beati pauperes spititu, quoniam ipsorum est regnum caelotum (1) ; bienheureux les pauvres de cœur et d’affection, parce que le royaume des cieux est leur partage. Voilà la première raison que le Sauveur du monde avance pour porter les hommes à l’amour de la pauvreté : Beati pauperes ; les pauvres sont bienheureux. Grande raison d’aimer la pauvreté, puisque c’est elle qui donne la félicité ! Mais en quoi gît cette béatitude ? Le voici, comme une seconde raison qui confirme la première : Quoniam ipsorum est regnum caelotum, parce que le royaume des cieux est à eux. Et après ces raisons, il nous apprend ce que c’est que la pauvreté. Lorsque ce jeune homme vint trouver Notre-Seigneur pour apprendre de lui ce qu’il lui convenait de faire pour s’assurer de son salut, Jésus lui dit : Vende 0mnia (2) ; vends tout, ne te réserve rien. Et voilà qui est dire et expliquer parfaitement en quoi gît la pauvreté : dans un parfait renoncement de toutes les choses de la terre, renoncement entier ; vende omnia. Il donne aussi les moyens pour le faire à ses disciples, lorsqu’il leur dit un peu après : il est plus difficile de…, je dis : il est plus facile de faire passer un chameau par le trou d’une aiguille, que de faire entrer un riche dans le paradis ; la porte est fort étroite, et ces gens enflés et chargés de biens n’y sauraient passer. Puissant moyen, puissant moyen, qui entraîne après lui les esprits ! Il violente, il emporte la nécessité de son salut ; pas de moyen, ayant le cœur attaché aux richesses. Puissant moyen pour faire embrasser la pauvreté !

Et voilà, Messieurs, toute la méthode dans les sermons

2. Matthieu 19, 21.

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de Notre-Seigneur ; il apporte, comme nous venons de voir, les raisons, les actes et ce que c’est, et fournit de puissants moyens.

Venons aux apôtres ; comment ont-ils persuadé les vérités de l’évangile ? En les prêchant dans un style simple, familier et populaire. Nous le remarquons dans tous leurs écrits ; non in persuasibilibus humanae sapientiae verbis (3) ; nous n’employons point les subtilités de l’éloquence pour vous attirer à notre parti ; nous ne vous flattons point par de belles et agréables paroles ; nous ne nous servons point des sophismes de la prudence humaine ; non in persuasibilibus humanae sapientiae verbis, nous n’avons apporté que ce qui était nécessaire pour vous donner une simple connaissance de la vertu, qui est dans la foi que nous vous prêchons, traitant avec vous dans la simplicité, sans chercher à vous surprendre, tout bonnement, afin que vous vissiez, non pas par les adresses et l’industrie de nos raisonnements, mais par la vertu de Dieu, qui reluit dans la bassesse et la simplicité, la vérité des mystères que nous sommes venus vous prêcher ; non in persuasibilibus humanae sapientiae verbis, sed in ostentione spiritus et virtutis.

Après les apôtres, tous les hommes apostoliques qui ont suivi, ont pratiqué leur méthode, prêchant familièrement, sans ce faste d’éloquence qui est rempli de vanité. Messieurs, qui dit missionnaire dit apôtre ; il faut donc que nous agissions comme les apôtres, puisque nous sommes envoyés, comme eux, pour instruire les peuples ; il faut que nous y allions tout bonnement, dans la simplicité, si nous voulons être missionnaires et imiter les apôtres et Jésus-Christ.

La troisième raison en faveur de la petite méthode,

3. 1 Corinthiens 2, 4.

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c’est la considération des grands fruits qui se sont ensuivis des prédications faites dans cette méthode. Je n’aurais jamais fait s’il fallait que je racontasse la moindre partie de ce qu’il a plu à Dieu opérer avec la méthode. Nous en avons tant d’exemples, que je n’achèverais de ce soir. Prenons-en seulement un ou deux, afin de pouvoir mieux découvrir les grands profits de la petite méthode. En voici un, qui n’a point de semblable, d’une chose qui n’est point venue jusqu’à nous ; je n’ai jamais ouï dire, moi qui suis tout blanc, je n’ai jamais ouï dire que prédicateur, quel qu’il soit, en soit venu là. O Sauveur ! ô Sauveur ! les bandits, plusieurs de vous autres, Messieurs, le savez, les bandits sont les voleurs d’Italie ; ils tiennent la campagne, volent et pillent partout ; un homme criminel, un meurtrier ; et il arrive beaucoup de meurtres en ce pays-là, à cause des vindictes, qui y sont extrêmes ; ils se mangent les uns les autres, sans se pardonner jamais, tellement ils sont enragés. Telles sortes de gens, après s’être défaits de leurs ennemis pour fuir la justice, et même beaucoup d’autres méchants, se tiennent sur les avenues, habitent les bois pour voler et dépouiller les pauvres paysans. On les appelle bandits. Et ils sont en si grand nombre que toute l’Italie en est remplie ; il y a peu et presque point de villages où il n’y ait des bandits. Or donc, la mission ayant été faite dans quelques-uns de ces villages, les bandits qui y étaient ont quitté ce maudit train de vie et se sont convertis, par la grâce de Dieu, qui a voulu en cela se servir de la petite méthode. Chose jusqu’à nous inouïe, inouïe ! Jamais on n’avait vu, pour quoi que ce soit, les bandits quitter leurs voleries. Et voilà, Messieurs, ce qu’il a plu à Dieu opérer par cette pauvre et chétive Compagnie, prêchant selon la petite méthode.

O Sauveur ! n’est-il pas vrai, Monsieur Martin, que

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les bandits en Italie se sont convertis dans nos missions ? Vous y avez été, n’est-il pas vrai ? Nous sommes ici dans un familier entretien ; dites-nous, s’il vous plaît, comme cela s’est fait.

M. Martin : "Oui, Monsieur, cela est ainsi ; dans les villages où on a fait mission, les bandits, comme les autres, sont venus à confesse ; cela arrive ainsi pour l’ordinaire."

— O Sauveur ! chose prodigieuse ! Les bandits convertis par les prédications faites dans la petite méthode ! O Messieurs ! les bandits convertis !

Mais voici l’autre petit exemple, qui n’est guère moins admirable. L’on m’écrivait, il y a quelque temps, de L’Ausun, que l’on avait fait la mission à… C’est un village sur les côtes de la mer ; et c’étaient encore ici des séminaristes, oui, des séminaristes, qui ont fait cette mission ; il y avait peut-être quelqu’autre ; mais certainement il y avait deux séminaristes, sans doute avec quelqu’autre. Un navire avait fait naufrage sur cette côte ; les marchandises et autres choses dont ce navire était chargé furent portées sur le bord ; tout ce village dont je vous parle et les environs y accoururent comme au pillage et emportèrent tout ce qu’ils purent attraper, qui un ballot, qui des étoffes, qui d’autres hardes, bref chacun emporta ce qu’il put attraper, sans aucune conscience ; c’était voler ces pauvres et malheureux marchands qui avaient fait naufrage. La mission ayant donc été dans ces villages par la petite méthode, on a fait rendre ce qui avait été pris à ces pauvres marchands ; après qu’on les eut exhortés et prêchés selon la méthode, ils se déterminèrent à restituer tout. Les uns rapportaient des ballots ; les autres, des étoffes ; les autres, de l’argent ; les autres s’obligeaient ; n’ayant pas de quoi satisfaire d’abord, ces bonnes gens donnaient des obligations.

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Et voilà, Messieurs, les effets de la petite méthode ! Allez m’en trouver de semblables dans cette façon recherchée, dans ce grand apparat et parmi cette vaine pompe d’éloquence ; trouvez-m’en de semblables. A grand’peine voit-on un seul se convertir pour plusieurs avents et carêmes de telle, prédications. Nous le voyons dans Paris. Quelles restitutions voit-on pour toutes ces prédications éloquentes ? Ne voyez-vous pas, Messieurs, combien est grand le nombre de ceux qui se convertissent ? Hélas ! en saurait-on trouver que difficilement un seul, un seul ! Cependant, par la grâce qu’il a plu à Dieu donner à cette chétive Compagnie dans sa petite méthode, une mission fait de si grands fruits et des conversions si admirables, qu’on n’en a jamais vu, ni ouï raconter de semblables.

Enfin, Messieurs, je vous allègue l’expérience, votre propre expérience, Messieurs ; quel progrès n’avez-vous pas fait partout où vous avez prêché selon cette méthode ? Quelles conversions n’a-t-on point vues ? L’homme et la femme qui vivaient mal sont venus à vous : "Ah ! Monsieur, nous renonçons à nos malheureuses pratiques ! Ah ! Monsieur, dès ce moment nous nous séparons pour jamais ! Ah ! Monsieur, je vous promets que je ne la verrai jamais plus !" Oh ! qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce que c’est ? Les rancunes, les inimitiés invétérées et auxquelles il semblait n’y avoir désormais plus de remède, les plus grandes divisions n’ont-elles pas été accordées par la force que Dieu a donnée à vos prédications faites selon la méthode ? Bref, il n’y a point de pécheurs que la grâce n’ait touchés par le moyen de la petite méthode, et qui ne soient venus se jeter à vos pieds, criant miséricorde. Vous le savez mieux que moi ; je ne vous dis rien que vous n’ayez vu et fait davantage.

O Dieu ! quels fruits a produits cette méthode partout

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où l’on a été ! Quel progrès ! Eh ! combien seraient-ils plus grands si moi, misérable, ne les avais empêchés par mes péchés ! Hélas ! misérable que je suis ! Ah ! j’en demande pardon humblement à Dieu. O Sauveur ! pardonnez à ce misérable pécheur, qui gâte tous vos desseins, qui s’y oppose et contredit partout, pardonnez-moi, par votre infinie miséricorde, tous les empêchements que j’ai apportés aux fruits de la méthode que vous avez inspirée, à la gloire qui vous en serait retenue sans moi, misérable. Pardonnez-moi le scandale que je donne en cela, comme en tout ce qui concerne votre service. Et vous, Messieurs, pardonnez-moi, je vous prie, le mauvais exemple que je vous donne toujours ; je vous en demande pardon.

La dernière raison, que j’achève en deux mots, est tirée de notre salut, pour lequel nous sommes ici et au monde. Hélas ! Messieurs, que j’appréhende ! Il y a grand danger pour ces pauvres prédicateurs qui s’arrêtent à de belles conceptions, à l’agencement de leurs pensées et à l’usage des paroles triées à la mode, ne tenant pas tant de compte du plus profitable. Ah ! que je crains pour ces gens-là ! Et ce qui me donne plus de frayeur en cela, c’est la Sainte écriture ; vous en savez tous les paroles, je ne les sais pas, mais je sais le sens, et le voilà : un prophète crie malheur à celui qui, étant en un lieu élevé, d’où il voit le loup ravissant entrer dans le bercail, à la vue de cet ennemi, ne crie pas de toutes ses forces : "Sauvez-vous, sauvez-vous, voilà l’ennemi, sauvez-vous, sauvez-vous !" Malheur à celui-là, s’il ne crie pas tant qu’il peut : "Sauvez-vous !" Et voilà justement ce que font ces prédicateurs qui ne regardent pas avant toutes choses le profit de leur auditoire ; bien qu’ils voient l’ennemi, ils ne sonnent mot ; ils vous chantent des airs de plaisance, au lieu de crier avec la

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trompette : "Nous allons nous perdre, voilà, voilà l’ennemi, sauvons-nous, sauvons-nous !"

Ah ! Messieurs, nous sommes heureux, puisque notre méthode nous détourne bien loin de ces périls ; mais gare, gare, si nous la méprisons ! Prenons garde que, pour contenter en ce point la vanité, nous ne nous exposions à la malédiction du prophète : vae, vae ; malheur à celui-là ! Eh ! pourquoi monter en chaire et pourquoi prêcher, si ce n’est pour porter le monde à se sauver, pour crier : "Voilà l’ennemi, le voilà, donnez-vous garde, sauvez-vous, sauvez-vous !" Que si l’on pervertit l’usage de la parole de Dieu, si l’on s’en sert pour paraître, pour se faire estimer, afin qu’on die : "Voilà un homme éloquent, qui a grande capacité ; il a du fonds, et du talent" ; hélas ! n’encourrons-nous point la malédiction des faux prophètes ? Dieu n’aura-t-il pas sujet de nous abandonner à la fin, puisque nous ne nous sommes point souciés d’abuser des choses les plus saintes, pour contenter un peu notre vanité, puisque nous aurons employé le plus efficace moyen de convertir les âmes pour satisfaire notre ambition ? Hélas ! Messieurs, qu’il y a grand sujet de craindre et de désespérer en quelque leçon du salut de ces personnes qui convertissent les remèdes en poison, qui n’ont d’autre méthode de traiter la parole de Dieu, que celle que leur fournit la prudence de la chair, leur humeur, la mode, le caprice ! Et Dieu veuille que ce ne soit pas la vanité et l’orgueil ! Dieu veuille que ce ne soit pas l’orgueil ! O Sauveur ! ne permettez pas qu’aucun de cette petite Compagnie, qui est toute à votre service, tombe dans un si grand péril, qu’il vienne à abuser ainsi de votre sainte parole ! Non, Seigneur, nous l’espérons de votre bonté, vous ne le permettrez pas, par votre miséricorde.

Nous venons donc de voir quatre raisons pour lesquelles

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nous devons bien nous affectionner à la méthode de prêcher qu’il a plu à Dieu donner à la Compagnie. Le premier motif est sa grande efficacité, puisqu’elle ne laisse rien en arrière de tout ce qu’il faut apporter pour persuader ; ce que ne font pas les autres méthodes, au moins si efficacement. Le deuxième, c’est la manière de prêcher de Notre-Seigneur, que les apôtres ont suivie. Le troisième, que ses effets sont merveilleux ; elle produit de grands fruits, selon l’expérience que vous en avez tous. Et enfin le grand danger de se damner où l’on s’expose, si l’on en use autrement et qu’on vienne à moins profiter à ses auditeurs. Ne nous arrêtons pas davantage ; vous savez, Messieurs, tous cela mieux que moi, et vous le diriez bien mieux que moi, et avec plus de force et d’efficacité. La parole de Dieu, dans la bouche d’un profane comme moi, misérable, n’a point d’effet. Il n’y a donc rien, après ces grands motifs que nous venons de voir, il n’y a rien, sinon peut-être mes grands défauts, qui puisse empêcher d’être bien affectionné envers la petite méthode. Y en a-t-il quelqu’autre plus propre, plus commode et meilleure, Messieurs ? Si vous en savez, faites-moi la grâce de me le dire ; dites-le-moi, Messieurs, y en a-t-il de meilleure ? Quant à moi, je n’en sache pas, et vous en êtes tous, je m’assure, bien persuadés, plus par ce que vous en savez de vous-mêmes, que par ce que je vous en viens de dire. Il n’y a que moi, misérable, qui gâte toujours tout, qui ne saurais me mettre dans cette sainte pratique ; mais, avec l’aide de Dieu, je tâcherai de l’apprendre et d’imiter quelques-uns de la Compagnie, à qui Dieu a fait particulièrement ce don, qui gardent merveilleusement cette sainte méthode.

Venons au second point. En quoi gît la méthode dont nous parlons ? Qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que c’est que la méthode ? C’est une vertu qui, dans nos

XI. - 18.

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prédications, nous fait garder une certaine disposition et un style accommodant à la portée et au plus grand profit de nos auditeurs. Voilà ce que c’est, voilà son essence, sa nature.

C’est une vertu ; notre méthode est une vertu, une vertu, un ordre ; mais il semble que ce mot d’ordre est trop étendu, n’est pas assez précis ; latius patet disons donc une vertu, pour cela même qu’elle est un ordre, car la vertu est dans l’ordre, mais tout ordre n’est pas vertu. Voilà pourquoi je dis que notre méthode est une vertu, parce que la vertu nous dispose à bien faire, et cette méthode aussi nous dispose au bien, car, en l’observant, nous prêchons utilement pour tout le monde et nous ajustons à la capacité et portée de notre auditoire. Notre méthode est encore une vertu, parce qu’elle est fille de la charité, qui est la reine des vertus. La charité nous fait accommoder à tout le monde, pour devenir utile à tout le monde, et la méthode, qui prend cette leçon de la charité, fait la même chose.

Au reste, je ne sais pas bien moi-même en quoi consiste cette méthode ; mais, Messieurs, je crois que vous le savez tous, grâces à Dieu, et ses propriétés. Elle fait que nous y allons tout bonnement dans nos discours, le plus simplement qu’il se peut, tout familièrement, de sorte que jusqu’au moindre nous puisse entendre, sans toutefois se servir de langage corrompu, ni trop bas, mais de celui qui est en usage, dans la netteté, pureté et simplicité ; point d’affecterie ; et ainsi elle ne recherche que la commodité et les avantages des auditeurs ; elle excite, elle instruit, elle échauffe, elle détourne aisément du vice et persuade l’amour de la vertu et produit de meilleurs effets partout où elle est bien employée.

Mais, Monsieur, est-ce en cela que consiste la méthode ? — Oui, Messieurs, les effets, les propriétés et la

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définition, la nature, c’est en quoi consiste précisément et principalement la méthode ; mais, comme nous n’avons pas le temps de dire les choses en détail et en particulier, et que moi-même je ne les sais pas, moi, misérable, qui suis venu jusqu’ici, à cet âge, sans pouvoir apprendre par ma paresse, par ma stupidité, ma bêtise, cette méthode, tellement je suis grossier et stupide, une grosse bête, une bête lourde, ah ! pauvre bête ! M. Portail, qui doit nous entretenir demain, nous en parlera en particulier, nous apprendra comme il s’y faut comporter pour la bien pratiquer. Il le fera, s’il lui plaît. Son discours sera de cette méthode, je l’en prie ; il sait bien cela, lui ; il nous l’apprendra, s’il lui plaît.

Qu’est-ce ? Les trois quarts. Messieurs, supportez-moi encore, je vous prie, supportez-moi, misérable. Disons donc quelque chose du troisième point ; voyons quelques moyens de nous mettre dans cette méthode si utile. Oh ! il est bien facile de s’y mettre à un homme qui n’a en vue que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Lorsqu’on veut rapporter tout à ces fins-là, il est facile de suivre la méthode, qui est expressément pour cela Mais il est question de s’en faire accroire ; il faut résolument acquérir de l’estime ; l’on dirait, si je suis cette méthode : "Voilà un pauvre homme, il faut dire quelque chose de beau ; il faut y aller d’un air qui soit tout autre. Oh ! vraiment ! vraiment ! il faut bien prêcher d’autre sorte." Eh bien ! qu’est-ce que c’est toute cette fanfare ? Veut-il montrer qu’il est brave rhétoricien bon théologien ? Chose étrange ! avec tout cela. il en prend mal le chemin. Peut-être qu’il sera estimé de quelques personnes qui n’y entendent guère, mais pour acquérir l’estime des sages, ce n’est pas là le bon chemin.

Pour passer pour homme qui l’entend, et avoir la réputation

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d’un homme fort éloquent, il faut savoir persuader ce que l’on veut que l’auditeur embrasse, et le détourner de ce qu’il faut qu’il évite ; et ces messieurs font tout le contraire. Doivent-ils passer auprès des prudents pour bons orateurs ? Sans doute, si vous demandez à quelqu’un d’eux : "Pourquoi prêchez-vous ? A quelles fins annoncez-vous la parole de Dieu ?" il répondra : "D’abord, pour convertir ; secondement, pour retirer les hommes du vice et les porter à la vertu." Voilà leur prétention, disent-ils ; convertir le monde, voilà leur fin ; voilà ce qu’ils doivent, je ne dis pas obtenir, car il ne dépend pas d’eux, mais prétendre dans tous leurs discours, dire et avancer de leur côté ce qui est propre, à leur avis, pour parvenir à leur fin. Et quand il a dit tout ce qui est propre à persuader, voilà un prédicateur, un bon prédicateur ; il a touché au but, il a bien fait. Mais cela ne gît pas à bien trier ses paroles, à bien agencer les périodes, exprimer d’une façon peu commune la facilité de ses conceptions et prononcer son discours d’un ton élevé, d’un ton de déclamateur qui passe bien haut par-dessus. Ces gens-là obtiennent-ils leur fin ? Persuadent-ils fortement l’amour de la piété ? Le peuple est-il touché et court-il après cela à la pénitence ? Les grandes conversions s’ensuivent-elles ? Rien moins, rien moins. Et voilà cependant les prétentions de ces grands orateurs, voilà leurs prétentions ! Ou bien ils visaient à acquérir de la réputation, faire dire au monde : "Vraiment cet homme débite bien, il est éloquent, il a de belles pensées, il s’exprime agréablement." Voilà où se réduit tout le fruit de leur sermon. O Sauveur ! est-ce là, Messieurs, ce que vous prétendez ? Vous montez donc en chaire, non pas pour prêcher Dieu, m. ais vous-mêmes, et pour vous servir (oh ! quel crime !) d’une chose si sainte que la parole de Dieu, pour nourrir et fomenter votre vanité !

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O Sauveur ! divin Sauveur ! Il faut donc, Messieurs, il faut donc, en premier lieu, avoir la rectitude de l’intention, ne vouloir et ne prétendre rien dans cet emploi que ce que Dieu demande de nous, ne viser qu’à la conversion de nos auditeurs et à l’accroissement de la gloire de Dieu ; et ayant ainsi purifié notre intention, il nous sera bien aisé d’entrer dans la méthode la plus utile que nous ayons pour cela, comme nous voyons et expérimentons tous les jours.

Un autre moyen : attende tibi (4) ; prendre garde à soi, ne pas défaire par ses actions ce qu’on aurait avancé par la prédication ; ne pas détruire d’un côté tout ce que l’on bâtit d’un autre ; il faut prêcher principalement par le bon exemple, le bon exemple, être bien dans ses règlements, vivre en bon missionnaire, car sans cela, Messieurs, rien de fait, rien de fait ; et à une personne qui serait dans le dérèglement, cette méthode serait plus nuisible que profitable ; outre qu’il ne saurait la pratiquer, au moins longtemps, elle est tout à fait contraire à l’esprit de liberté. Il faut être soi-même dans de bons sentiments de la dévotion et la mettre en pratique pour en faire concevoir de bons sentiments aux autres. Si un homme n’a grande estime pour la vertu et grand amour pour ses emplois, il ne l’approchera jamais bien, cela est assuré. Celui qui est lui-même plongé dans le désordre, sans aucun règlement, qui vit dans le libertinage, comment en pourra-t-il retirer les autres ? C’est se moquer. On lui dira : medice, cura te ipsum. Cela est donc clair ; il n’est rien de plus évident. Donc attende tibi : avoir premièrement l’œil sur soi-même, se mettre bien d’ans la pratique des règlements et des coutumes de notre vocation, puisque

4. 1 Timothée 6, 16.

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c’est en cela que nous faisons la volonté de Dieu. Attende tibi. C’est un autre moyen pour avoir bientôt cette excellente méthode de prêcher.

Un troisième moyen bien efficace, c’est s’affectionner à cette sainte méthode, s’y bien affectionner. Pourquoi est-ce que nous ne sommes pas dans cette méthode ? C’est que nous ne l’aimons pas, nous aimons mieux suivre nos humeurs, nos fantaisies et les règles d’un je ne sais qui, d’un profane ; nous avons de l’aversion pour la méthode, nous ne l’aimons pas. J’ai peur, Messieurs, que nous n’en disions du bien que du bout des lèvres ; mais dans le cœur, dans le cœur, oh !.. je ne sais… J’ai peur que cette méthode ne nous revienne pas, qu’elle semble importune et incommode, qu’elle nous soit fâcheuse. Ah ! Messieurs ! et cette méthode a été donnée de Dieu, elle vient de Dieu ; il l’a même pratiquée ; les apôtres l’ont retenue ; c’est la méthode des apôtres et du Fils de Dieu même, la méthode du Fils de Dieu, méthode de la Sagesse éternelle ; et nous la rejetons, nous n’en voulons pas, nous ne l’aimons pas ! Nous qui faisons une profession toute particulière de suivre Notre-Seigneur et qui nous disons ses serviteurs, nous méprisons et rebutons sa méthode, qu’il nous a enseignée et donnée ! O Sauveur ! ô Sauveur ! que doit-on dire de nous ? Que nous aimons ce que Dieu hait, et que nous avons de la haine pour ce que Dieu aime. O Sauveur ! ah ! Messieurs ! joignons-nous plutôt tous unanimement ce soir pour cela, pour nous affectionner de plus en plus les uns les autres à cette méthode. Plût à Dieu que, par sa grâce, j’eusse obtenu ce soir cette faveur, que je vous demande par tout l’amour que vous avez pour la gloire du Fils de Dieu, par les entrailles de sa miséricorde !

Ah ! ah ! je suis un misérable, qui ne saurais être court ; souffrez-moi, Messieurs. Plût à Dieu que nous

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n’eussions tous qu’un même cœur, que nous fussions tous intimement unis pour l’observance de cette divine méthode ! Monsieur Portail, je m’unis à vous pour cet effet, à vous à qui Dieu l’a donnée, et à Monsieur Alméras, qui a encore ce don ; je m’unis à vous de tout mon cœur, et je proteste de faire à l’avenir mon possible pour entrer dans cette divine méthode.

Mais, Monsieur, si vous me permettiez d’objecter ce que j’ai contre cela et si vous vouliez maintenant écouter nos raisons ? —- Ah ! plût à Dieu que j’en eusse le temps ! je vous ouïrais volontiers. Oui-da, voyons un peu, comme le temps le permettra, résolvons les difficultés que l’esprit humain pourra former contre ce que nous venons de dire.

Quel moyen y a-t-il de se servir de cette méthode et d’observer ses trois points en toutes sortes de matières ! outre que cela serait extrêmement dégoûtant et ennuyeux, cela est malaisé, voire même du tout impossible, sans s’exposer — Cela est ainsi, cela est ainsi. Une même façon ennuierait à la longue ; l’esprit de l’homme est si changeant que bientôt il se dégoûte des meilleures choses. Mais, outre que nos missions sont courtes, vous la pouvez déguiser, de sorte qu’on ne verra point votre artifice, et on ne découvrira point votre méthode, tantôt changeant l’ordre des points, mettant l’un devant l’autre, tantôt n’en faisant que deux. Il y a beaucoup d’autres façons qui ne me viennent pas maintenant. Et pour les sujets divers la méthode est différente : il y a méthode de traiter la fête d’un saint, méthode de traiter un mystère, méthode de traiter une parabole, méthode de traiter une sentence, méthode de traiter l’évangile courant et les autres matières de prédication. M. Portail, qui sait bien toutes ces manières de bien prêcher, vous dira, s’il lui plaît, toutes ces différentes

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méthodes, car, pour moi, je ne les sais pas, et, Dieu aidant, je veux les apprendre de lui et des autres à qui Dieu a fait ce don.

Mais, Monsieur, les autres méthodes ne sont-elles pas aussi bonnes que celle-là ? Nous voyons tant de doctes et excellents prédicateurs qui ne savent ce que c’est que votre méthode et ne laissent pas de faire grand fruit et de prêcher fort bien. — Messieurs, toutes les méthodes peuvent être bonnes et saintes ; je ne prétends pas ici en blâmer aucune ; Dieu m’en garde ! Au reste, Dieu se sert de qui il lui plaît et de qui bon lui semble, pour procurer sa gloire : Potens est de lapidibus istis suscitare filios Abrahaes ; il peut faire de ces pierres des enfants d’Abraham. Dieu est tout-puissant, et il peut, si bon lui semble, se servir de la dureté de cette pierre pour amollir les cœurs les plus endurcis et les porter à une sainte conversion et pénitence. O Sauveur ! avec tout cela, Messieurs, combien en voyons-nous qui se convertissent avec toutes ces méthodes ? Nous avons l’expérience de la nôtre ; Messieurs, vous l’avez ; mais de celles du temps, de la mode vous avez l’expérience du contraire ; elles passent toujours pardessus, ne font qu’effleurer, ne touchent que la superficie. Un peu de bruit, et voilà tout ! Il se fait tous les jours tant de prédications dans cette grande ville, tant d’avents, tant de carêmes ; et trouvez-moi un homme, de ceux-là même qui entendent depuis trente, quarante ans ces prédications, qui en soit devenu meilleur ! O Sauveur ! vous avez bien de la peine d’en rencontrer un seul, un seul converti après avoir entendu toutes ces prédications ; et qu’est-ce en, comparaison des fruits que nous voyons produire à la petite méthode ! Ce qui

5. Matthieu 3, 9.

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me persuade que, puisqu’il n’y en a point qui fasse de si grands fruits, il n’y en a point qui soit si bonne, et qu’elle le doit emporter sur toutes les autres, au moins auprès de nous, qui ne cherchons que le salut des âmes.

Nous savons que c’est la méthode du Fils de Dieu et des apôtres, et de laquelle se sont servis et se servent encore de très grands personnages, non pas nous seulement, pauvres misérables ; c’est la méthode des prédicateurs qui font miracle, de Nosseigneurs les évêques, des docteurs. M. l’évêque de… me disait que, quand il prêcherait cent mille fois, il n’aurait jamais d’autre méthode. M. de Sales, ce grand homme de Dieu, m’en disait de même, et tant d’autres, tant d’autres, ô Seigneur ! que j’ai honte de nommer.

Et ne vous persuadez pas, Messieurs, que cette méthode n’est que pour la campagne, pour le menu peuple, les paysans. Ah ! elle est, à la vérité, très excellente pour le peuple, mais elle est aussi bien efficace pour les auditeurs plus capables, pour les villes, pour es villes, dans Paris, dans Paris même. Dans la mission qui fut faite à Saint-Germain, le monde y accourait de toutes parts, de tous les quartiers de cette grande ville ; on en voyait de toutes les paroisses, et des personnes de condition, des docteurs, des docteurs même. On ne prêcha à tout ce grand monde que suivant la petite méthode. M. l’évêque de Boulogne (6) qui portait la parole, n’en eut jamais d’autre. Et quel fruit ne fit-on pas ! Dieu ! quel fruit ! quel fruit ! On fit des confessions générales, aussi bien que dans les villages, et ce fut avec grande bénédiction. Or sus, Dieu ! vit-on jamais tant de monde converti par toutes les prédications raffinées ? Caeli caelorum ! Cela passe par-dessus

6. François Perrochel.

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les maisons. Toute la conversion qui s’y fait, c’est que les auditeurs disent : "Oui cet homme en sait, il dit de belles choses."

Mais disons davantage : la petite méthode est pour la cour, bonne pour la cour. Déjà deux fois la petite méthode a paru à la cour ; et, si je l’ose dire, elle y a été bien reçue. Il est vrai que la première fois il y eut beaucoup de contradictions, il y eut de grandes oppositions ; nonobstant, on fit grand fruit, un grand fruit. M. l’évêque d’Alet (7) y portait encore la parole. On vint à bout, par la grâce de Dieu, de toutes les oppositions avec la petite méthode. Et la seconde fois, un des nôtres portait la parole, M. Louistre. Dieu merci, il n’y eut aucune opposition ; la petite méthode, ô misérable ! je l’ose dire, la petite méthode y triompha ; on y vit des fruits merveilleux. A la cour, à la cour la petite méthode ! Et puis, ce n’est, dites-vous, que pour les gens grossiers et pour le village ! Dans Paris, dans Paris et à la cour, à la cour, partout, il n’y a point de meilleure méthode, ni plus efficace, car, Messieurs, la meilleure méthode est celle qui rapporte tout ce qu’il faut pour gagner ses auditeurs ; et la nôtre ne laisse rien en arrière qui soit propre pour cette fin. Concluez. Entrons donc tous dans cette petite, mais puissante méthode.

Voici un quatrième moyen, après lequel j’achève : c’est de la bien demander à Dieu, la demander souvent à Dieu ; c’est un don de Dieu, il faut le demander…

Ah ! voilà le quart. O Sauveur ! j’ai fait, j’ai fait. Voilà donc quatre moyens pour entrer dans cette méthode : pureté d’intention, grand soin sur soi-même, attende tibi ; affection pour cette méthode, affection, affection pour cela, et prier Dieu souvent qu’il la donne à ceux

7. Nicolas Pavillon.

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qu’il a choisis pour avancer sa gloire par ce moyen, comme, par sa miséricorde, il y en a plusieurs dans la Compagnie. Dieu soit béni !

Divin Sauveur, qui êtes venu en terre pour nous prêcher dans la simplicité, et, par votre exemple, nous. enseigner cette sainte méthode, nous vous supplions humblement que vous nous fassiez tous entrer dans votre esprit de simplicité, et que vous nous donniez, par votre grâce, cette sainte méthode, afin que, par ce moyen, nous puissions utilement annoncer votre sainte parole et la porter par tout le monde, comme vos disciples, à qui vous l’avez donnée. O Sauveur, doux Sauveur, répandez sur nous cet esprit de méthode. Espérons qu’en coopérant de notre côté, Dieu nous fera cette grâce. Monsieur Portail nous entretiendra bien mieux demain, s’il lui plaît, de cette sainte méthode.

Et voilà que j’ai fait. Dieu soit béni ! Il y aurait bien à dire, mais il est trop tard. Je suis toujours trop long, je m’amuse toujours, je suis à charge, comme une grosse bête.

Je ne pense pas qu’il y ait rien qui puisse maintenant nous empêcher de prendre cette méthode de prêcher. Sera-ce le plaisir ? O Dieu ! c’est elle qui nous fait prêcher avec plus de satisfaction que toute autre. Je ne pense pas que tous les plaisirs du monde puissent égaler le moindre que l’on tire de cette méthode. Quel plus grand plaisir peut avoir un prédicateur que de voir ses auditeurs venir à lui, que de les voir pleurer, comme il est arrivé souvent à vous-mêmes ? N’est-il pas vrai que souvent vous voyez votre auditoire en larmes ? Et quand vous voulez partir, il faut se dérober ; on court après vous, on court après vous, n’est-il pas vrai, Monsieur ? Répondez-moi, je vous prie, sincèrement, dites-nous comment cela se fait, s’il en est ainsi ? — Oui, Monsieur, l’on ne sait comment partir pour se défaire

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du monde. — O Sauveur ! quel plus grand contente ment au monde que celui-là ! Voir tout votre monde sensiblement touché de ce que vous prêchez ! Quelle autre satisfaction doit avoir un orateur, que d’obtenir ce qu’il demande ! Quel plus grand plaisir ! Et voilà, Messieurs, ce qui, selon votre propre expérience, s’obtient tous les jours par la petite méthode.

Que pouvez-vous prétendre ? La conversion du peuple ? Eh ! voilà qu’après vos prédications dans cette méthode ils viennent tous à vous, si persuadés, qu’ils sont prêts à f aire tout ce que vous leur ordonnerez. Quel plus grand plaisir, quel plus grand plaisir, ô Sauveur !

êtes-vous jaloux d’acquérir de l’honneur ? Y a-t-il méthode au monde où il s’en trouve davantage ? Il ne faut pas s’en servir pour cela ; ce serait une intention diabolique. Mais, Messieurs, pour l’honneur, y en a-t-il de plus grand à acquérir pour nous, que d’être traités comme les apôtres, comme le Fils de Dieu ? Hélas ! on nous donne les mêmes louanges qu’on a données à Jésus-Christ. "Bienheureux, dit-on aux missionnaires, les ventres qui vous ont portés !" Quand ils partent, on crie après eux : "Bienheureuses les mamelles qui vous ont allaités ! Oh ! que vos mères sont heureuses !" O Sauveur ! qu’a-t-on dit davantage du Fils de Dieu ? Et on dit toutes ces louanges et beaucoup d’autres, qui vous importunent, aux missionnaires, quand ils ne se servent que de la petite méthode. Il y a donc là dedans bien de l’honneur et du plaisir à acquérir ; ce ne sera pourtant pas pour cela que nous l’embrasserons, mais pour l’amour de Dieu, de qui nous la tenons.

Mais cette méthode est si basse ! Que dira-t-on de moi, de prêcher toujours ainsi ? Pour qui me prendra- t-on ? A la fin, un chacun me méprisera, je perdrai mon honneur. — Vous perdrez votre honneur ! O Sauveur !

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en prêchant comme Jésus-Christ lui-même a prêché, vous perdrez votre honneur ! Traiter la parole de Jésus-Christ comme Jésus-Christ même l’a voulu traiter, c’est n’avoir pas d’honneur ! C’est perdre son honneur que de parler de Dieu comme le Fils de Dieu en parle ! O Sauveur ! ô Sauveur ! Jésus-Christ, le Verbe du Père, n’avait donc pas d’honneur ! De faire comme il faut des sermons, dans la simplicité, dans le discours familier et ordinaire, comme a fait Notre-Seigneur, c’est n’avoir pas d’honneur ; et faire autrement, c’est être homme d’honneur ! Déguiser et falsifier la parole de Dieu, c’est avoir de l’honneur ! C’est avoir de l’honneur de couvrir d’affecterie, de masquer et de faire passer pour une galante remplie de vanité la parole de Dieu, la sacrée parole de Dieu ! O Sauveur, ô divin Sauveur ! qu’est-ce que c’est ? Messieurs, qu’est-ce que c’est ? Dire que c’est perdre son honneur que de prêcher l’évangile comme a fait Jésus-Christ ! J’aimerais autant dire que Jésus-Christ, lui qui était la Sapience éternelle, n’a pas bien su comment traiter sa parole, qu’il ne l’entendait pas bien, et qu’il faudrait s’y comporter d’une autre manière qu’il n’a fait. O Sauveur ! quel blasphème ! Et voilà ce que l’on dit, sinon distinctement, du moins tacitement et dans le cœur ; sinon au dehors devant les hommes, du moins devant Dieu, qui voit les cœurs ; et on ose produire ces horribles blasphèmes devant Dieu, devant Dieu, à sa face ! et on a honte des hommes ! Devant Dieu ! devant Dieu ! O Sauveur ! miséricordieux Sauveur ! Hélas ! Messieurs, vous voyez bien que c’est un blasphème de dire et de penser qu’on perd son honneur en prêchant comme le Fils de Dieu a prêché, comme il est venu nous enseigner, comme le Saint-Esprit a instruit les apôtres.

Un jour je demandais à Monsieur… : "Mais, Monsieur, dites-moi, s’il vous plaît, comment faisait saint

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Vincent Ferrier, qui convertissait tant de personnes et qui attirait le monde de toutes parts, en sorte qu’il fallait faire suivre des convois ?" Il me répondit : "Il est ainsi ; ce grand homme prêchait dans la simplicité, familièrement, se faisant bien entendre de tout le monde." O Sauveur ! ô simplicité ! tu es donc bien persuasive ! La simplicité convertit tout le monde. Il est bien certain que, pour bien convaincre et gagner l’esprit de l’homme, il faut agir dans la simplicité ; l’on n’en vient pas à bout, d’ordinaire, par les beaux discours d’apparat, qui crient haut, font grand bruit, et voilà tout. Tous ces beaux discours étudiés ne font ordinairement qu’émouvoir la partie inférieure. Ils feront peur peut-être à force de crier avec un ton, je ne sais quel ; ils échaufferont le sang, exciteront des désirs, mais tout cela dans la partie inférieure, point dans la partie supérieure ; la raison, l’esprit n’est aucunement persuadé. Et tous ces mouvements de la partie inférieure ne font rien, si l’entendement n’est convaincu ; si la raison ne le touche au doigt, tout le reste passe bientôt, passe bientôt, et le discours demeure inutile. Vive donc la simplicité, la petite méthode, qui est la plus excellente et celle par laquelle on peut acquérir plus d’honneur, persuadant bien l’esprit, sans toutes ces clameurs qui ne font qu’importuner les auditeurs ! Eh ! Messieurs, cela est tellement vrai que, si un homme veut maintenant passer pour bon prédicateur dans toutes les églises de Paris et à la cour, il faut qu’il prêche de la sorte, sans nulle affecterie. Et l’on dit de celui qui prêche ainsi et qui prêche, des mieux : "Cet homme fait merveille, il prêche à la missionnaire, à la missionnaire, il prêche en apôtre." O Sauveur ! Et Monsieur… me disait qu’à la fin il faudrait en venir là. Et en vérité, prêcher autrement, c’est se moquer, c’est vouloir se prêcher soi-même, non pas Jésus-Christ.

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Il prêche à la missionnaire ! O Sauveur ! vous avez donc fait cette grâce à la petite et chétive Compagnie de lui inspirer une méthode que tout le monde veut suivre ; nous vous en remercions de toutes nos forces. Ah ! Messieurs ! ne nous rendons point indignes de cette grâce, que tout le monde estime si fort, que l’on dit d’un excellent prédicateur : "Il prêche à la missionnaire." Hélas ! que serait ce si nous seuls la méprisions ! Dieu n’aurait-il pas sujet de se plaindre de ce que nous faisons si peu de cas de ce grand don qu’il nous a fait, pour nous communiquer ses lumières, et à tout le monde par notre moyen !

Or sus, Dieu soit béni ! Je vous prie, Messieurs, d’offrir la messe pour cela, et vous, mes frères, de communier la prochaine fois à cette intention.

135. — RéPéTITION D’ORAISON DU 22 AOûT 1655

Maladie de l’évêque de Luçon. — Nouvelles des missionnaires d’écosse, de Barbarie, de Madagascar et de Gênes. — Exhortation au zèle et au détachement.

M. Vincent recommanda aux prières de la Compagnie quelques personnes qui l’avaient désire, entre autres Monseigneur l’évêque de Luçon (1), qui était grièvement malade.

C’est un évêque, dit-il, qui a grande bonté, grande charité pour la Compagnie, qui l’a toujours témoigné ; il participe beaucoup à La bonté de Dieu. En reconnaissance, nous prierons Dieu qu’il lui donne ce qui lui est le plus expédient pour sa gloire.

Je recommande aussi aux prières nos messieurs qui

Entretien 135. — Recueil de diverses exhortations, p. 75. Ce même entretien se trouve dans le manuscrit des répétitions d’oraison, f° 29, autrement rédigé et plus court.

1. Pierre Nivelle ; il mourut le 10 novembre 1661.

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sont en pays étrangers. J’ai appris, depuis quelques jours, que M. Le Blanc était sorti ; le principal du collège des écossais me l’a dit ; je ne sais si cela est, je n’en ai point de lettres ; nous en remercierons Dieu en tout, car nous ne laisserons pas de prier sa divine bonté qu’elle lui donne la force de supporter tout ce qu’il plaira à la divine Providence qu’il lui arrive, d’endurer les peines qui se rencontrent, s’il est délivré, et la mort même, si Dieu le désire ainsi de lui, toujours avec une entière résignation à son bon plaisir. Il n’aurait qu’à dire : "Je ne suis pas prêtre", pour être entièrement délivré ; mais il aime mieux mourir que dire : "Je ne suis pas prêtre." S’il le disait, on le laisserait aller incontinent la porte de la prison lui serait ouverte.

Nous prierons aussi pour Messieurs Duiguin et Lumsden, qui travaillent en ces pays. O Sauveur ! quels fruits n’y font-ils pas ! Il faudra lire ce qu’on en a écrit. les dames ont elles-mêmes colligé des écrits et des lettres, et les lisent avec des sentiments de religion et de bénédiction. O Sauveur !

Pour ceux qui sont en Barbarie, MM. Le Vacher et les autres, qui travaillent, qui ont tant de peine, tant de choses à souffrir dans ces contrées et qui n’en disent mot, n’en témoignent rien… ; et pourtant ils ont à souffrir de tous, des Turcs et des esclaves, à visiter, traiter et entretenir ces pauvres prisonniers, à courir deçà et delà, et ils n’en disent mot ; au contraire, par leurs lettres nous voyons qu’ils sont bien aises de souffrir, et ils en demandent davantage, ils veulent encore plus de souffrances. O Sauveur ! prions Dieu qu’il donne cet esprit à tout le corps et au cœur de la Compagnie. Grande bénédiction de Dieu, qu’il daigne se servir pour cela de cette petite Compagnie, qu’il nous fasse l’honneur de souffrir pour lui en quelques membres des nôtres, en la personne de M. Le Blanc et des autres !

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Grande grâce qu’il nous fait d’aller ainsi porter sa parole dans le monde !

Il y avait des religieux qui s’étaient embarqués pour aller où sont nos missionnaires en Barbarie ; mais, étant là, ils ont trouvé de si grandes difficultés, qu’il a fallu revenir ; et Dieu merci, par sa miséricorde, les nôtres y sont et y travaillent avec succès. Prenons garde de ne nous rendre pas indignes de cette grande grâce et que Dieu la retire de dessus nous. Un Cordelier me disait dernièrement : "Ah ! Monsieur, la grande bénédiction ! O Dieu ! quel progrès ne peut-on pas faire !" Il demandait pour ceux qui sont aux Indes et en Orient un assistant auprès de leur général, afin de pouvoir, par ce moyen, subvenir à beaucoup de nécessités où l’on se trouve ; il l’a demandé dans le chapitre général, mais il le leur a été refusé pour beaucoup de raisons. Ce Père disait donc avec grand ressentiment : "Prenez garde que Dieu ne retire de vous cette grâce qu’il vous a faite, et qu’il ne vous punisse, ôtant de votre corps cette vocation, et faisant encore que personne n’aille plus dans ces pays !" Il en témoignait ce grand ressentiment et me dit : "O Monsieur, la grande bénédiction que Dieu vous a faite de…" Je ne le dois pas dire.

Prenons garde que Dieu ne nous ôte cette grâce. Il lui a plu se servir de ce petit corps pour accomplir ses desseins. Soyons comme ce petit paysan qui portait le sac, et, voyant celui qui le menait se mettre à genoux et prier, il priait, son petit sac sur le dos 2; et comme on lui demanda ce qu’il faisait là : "Je prie Dieu, dit-il, qu’il fasse ce que vous lui demandez ; je suis un pauvre idiot, qui ne saurais lui rien dire, je lui demande qu’il vous écoute ; je voudrais lui dire ce que vous lui dites, mais je ne le saurais ; ainsi je lui offre ce que vous lui dites."

Ah ! nous sommes ceux qui portent le sac, ces pauvres

_________________________

1. Ceci est tiré de Rodriguez, Pratique de la Perfections Chrétienne, 1re partie, 5° traité, chap. 19, 4°. édition espagnole Barcelona 1861, I, p. 269; éd. française Poussielgue, s. d. (vers 1880), I, p. 356.

XI. - 19

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idiots qui ne sauraient rien dire, ces petits glaneurs qui viennent après les grands missionnaires. Remercions Dieu de ce qu’il lui a plu en cela agréer nos services ; offrons-lui les grandes moissons des autres avec nos petites poignées, soyons toujours prêts à faire ce qui est en nous pour le service de Dieu et du prochain. Si Dieu a fait une si grande bénédiction, ce n’est pas assez ; s’il a donné une si belle lumière, une si grande grâce à ce paysan, qu’il a mérité que. l’histoire parlât de lui, espérons que, faisant notre possible pour contribuer à ce que Dieu soit honoré en ce qui est en nous, Dieu fera le reste, recevra en bonne part et bénira nos petits travaux et nos petites offres.

Il se sert de qui il lui plaît pour opérer de grandes choses. Voyez nos messieurs qui sont en pays étrangers, M. Le Blanc entre autres ; il ne dit mot ; ce ne sont pas des personnes qui aient paru ; et vous voyez les grandes choses que Dieu exécute par ce sien serviteur et les autres. Espérons en Dieu, soyons bien résignés à sa sainte Providence.

Nous prierons aussi Dieu pour les autres, M. Bourdaise, M. Mousnier. O Sauveur ! un de ces jours, je parlais à un de ces messieurs qui sont revenus de ce pays ; que ne me disait-il de M. Nacquart ! Le grand serviteur de Dieu ! Avec quels sentiments m’en parlait-il ! Que de bien ! Grande perte que celle de ce serviteur de Dieu, mais grand avantage ! O Sauveur ! Sanguis martyrum, semen christianorum. Cela me fait espérer que son martyre (car il est mort pour Dieu) sera la semence des chrétiens, que Dieu, en vue de sa mort, nous donnera la grâce de fructifier. Et de M. Gondrée, ô Dieu ! quels sentiments, quels sentiments ! J’ai toujours présent cet homme-là, sa grande. douceur, sa grande modestie ; je me sens encore des bons discours qu’il

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nous tenait dans le tracas pour s’embarquer, cet homme de Dieu ! O Sauveur ! Dieu soit béni ! Dieu soit béni !

Or sus, demandons à Dieu qu’il donne à la Compagnie cet esprit, ce cœur, ce cœur qui nous fasse aller partout, ce cœur du Fils de Dieu, cœur de Notre-Seigneur, cœur de Notre-Seigneur, cœur de Notre-Seigneur, qui nous dispose à aller comme il irait et comme il serait allé, si sa sagesse éternelle eût jugé à propos de travailler pour la conversion des nations pauvres. Il a envoyé pour cela les apôtres ; il nous envoie comme eux pour porter partout le feu, partout. Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur ; (2) partout ce feu divin, ce feu d’amour, de crainte de Dieu, par tout le monde : en Barbarie, aux Indes, au Japon. Voilà qui est marqué par ceci : Sanguis martyrum, semen christianorum. On y a tourmenté les chrétiens, on les poursuivait partout ; avec quelle rage les faisait-on mourir cruellement ! Mais enfin, par la miséricorde de Dieu, les affaires ont changé de face, le roi cruel est mort, et celui qui lui a succédé ne fait mourir per sonne ; au contraire, il a permis aux Portugais d’y trafiquer, aux prêtres d’y aller, et l’on y vit en toute assurance, sans aucun danger, par la grâce de Dieu.

Ah ! Messieurs, demandons bien tous à Dieu cet esprit pour toute la Compagnie, qui nous porte partout, de sorte que, quand on verra un ou deux missionnaires, on puisse dire : "Voilà des personnes apostoliques sur le point d’aller aux quatre coins du monde porter la parole de Dieu." Prions Dieu de nous accorder ce cœur il y en a, par la grâce de Dieu qui l’ont, et tous sont serviteurs de Dieu. Mais aller là ! ô Sauveur ! n’être point arrêté, ah ! c’est quelque chose ! Il faut que nous

2. Luc 12, 49.

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ayons ce cœur, tous un même cœur, détaché de tout, que nous ayons une parfaite confiance en la miséricorde de Dieu, sans sonner, s’inquiéter, perdre courage. "Aurai-je ceci en ce pays-là ? Quel moyen ?" O Sauveur ! Dieu ne nous manquera jamais ! Ah ! Messieurs, quand nous entendrons parler de la mort glorieuse de ceux qui y sont, ô Dieu ! qui ne désirera être en leur place ? Ah ! qui ne souhaite de mourir comme eux, d’être assuré de la récompense éternelle ! O Sauveur ! y a-t-il rien de plus souhaitable ! Ne soyons donc pas liés à ceci ou à cela ; courage ! allons où Dieu nous appelle, il sera notre pourvoyeur, n’appréhendons rien. Or sus, Dieu soit béni ! prions-le tous à cette intention.

De Gênes on m’a écrit qu’ils ont besoin de nos assistances, de nos prières, auxquelles ils se recommandent ; nous y sommes obligés ; il a fallu envoyer et renvoyer tous nos messieurs qui ont passé par là et y ont été reçus d’une manière… Dieu le sait. Ce bon M. Blatiron ne peut leur en faire assez ; il ne m’en mande rien, mais j’ai bien connu qu’il les avait bien assistés.

133. — CONFéRENCE DU 22 AOûT 1655

SUR LA MéTHODE A SUIVRE DANS LA PRéDICATION

Messieurs, ce sera en continuant le sujet déjà commencé de la méthode de prêcher. Vous avez, à ce que j’ai appris, beaucoup avancé, par la grâce de Dieu. Je pense qu’il sera bon que nous fassions ici comme l’on a fait autrefois sur le même sujet ; il y avait M. l’évêque de Boulogne (1), M. d’Alet (2) et M. Ricard et nous autres

Entretien. - 136. — Manuscrit des Conférences. — Cette conférence fut donnée en une réunion extraordinaire tenue un dimanche après vêpres dans la salle dite de Saint-Lazare.

2. Nicolas Pavillon.

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tous ; il y venait même quelques prêtres de Paris ; et là tout bonnement nous nous exercions, comme nous faisons, tout bonnement ; l’on prenait un sujet, et un chacun disait les motifs qu’il avait sur cela ; ensuite l’on en venait aux actes et puis aux moyens. Voilà comme l’on faisait, et chacun disait tout bonnement son petit avis, et quelquefois on composait sur le lieu même, M. de Boulogne d’un côté, M. d’Alet de l’autre, M. Portail aussi ; car il sait cela ; il n’y a que moi qui n’aie jamais rien su qui vaille. L’on voyait comment on s’y prendrait pour bien traiter ceci, pour bien persuader, et toujours dans la simplicité, dans la simplicité ; et voilà comment on s’y comportait.

Les Pères de l’Oratoire ont cette pratique parmi eux de s’exercer ainsi à prêcher, chaque jour quatre ; n’est-ce pas, Monsieur Alméras, vous qui avez été à Rome, où cela se fait ?

Monsieur Alméras : "Oui, Monsieur, il y en a quatre qui prêchent, chacun demi-heure."

— Quatre montent en chaire et prêchent, dites-vous, demi-heure chacun, sur quatre sujets différents ; n’est-ce pas, Monsieur Martin ?

Monsieur Martin : "Oui, Monsieur, j’entends."

— Ils prêchent donc quatre ; ils sont chacun demi heure sur divers sujets ; l’un sur l’évangile, l’autre sur quelque mystère, un sur la vie d’un saint, l’autre sur quelque vertu, comme cela, dans une chaire basse ; et il y a dessus la grande chaire, où se font les sermons ; et ce sont les Capucins ordinairement et quelque Ordre qu’il y a, je ne m’en souviens pas, qui prêchent dans la grande chaire, dans l’église des Pères de l’Oratoire ; mais eux ils ne prêchent que dans cette petite chaire basse.

Monsieur Alméras : "Monsieur, cette chaire n’est pas

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si basse ; elle a sept ou huit marches, à peu près comme celle du bâtiment neuf."

— Eh bien ! donc ils ne prêchent que dans cette chaire, dans la simplicité, avec un discours si familier que rien plus, et non autrement, qu’avec une manière toute familière, et ce durant deux heures chaque jour, demi-heure chacun. Et voilà la plus grande dévotion de Rome. Tout va là La plus grande dévotion est aux Pères de l’Oratoire, où se font ces petits sermons, dans la simplicité et familiarité, et non autrement ; et si quelqu’un prêche autrement, on l’en corrige, on l’avertit, afin de garder la méthode de leur Père le bienheureux Philippe (3). On les corrige quand ils y manquent, et c’est par ce moyen qu’ils se maintiennent.

Monsieur Alméras : "Monsieur, vous plaît-il que je dise une chose qui est bien d’édification et, ce me semble, fort utile à ce propos ?"

— Oui, Monsieur, faites ; je vous en prie, Monsieur, vous qui avez vu tout cela, dites-la nous, Monsieur, je vous en prie.

Monsieur Alméras : "Monsieur, il y eut une fois, je pense que c’était sous le bienheureux Philippe de Néri (il vivait encore, ce me semble), il y en eut un qui fit un beau sermon, qui ne passa point sa demi-heure, mais d’une manière un peu plus relevée que d’ordinaire ; il y avait quelque chose qui l’emportait ; cependant il fut admiré de tout le monde et prêcha même utilement ; son sermon était utile, m. ais d’un air plus relevé que l’ordinaire. Le supérieur lui dit ensuite : "Vraiment vous nous avez fort bien prêché ; ce discours me semble beau ; je vous supplie de nous le prêcher encore une fois ; cela est fort beau." Tellement qu’il l’obligea de prêcher encore le lendemain la même pièce, et ensuite huit ou dix

3. Saint Philippe Néri.

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fois à] a suite, de sorte que tout le monde disait : Voilà le père d’un sermon, le père du sermon."

Monsieur Vincent : Voilà qui est beau, cela est beau, et cela nous apprend bien l’état que ces messieurs font de la simplicité, et nous doit exciter à en faire de même pour la conservation de notre méthode dans la simplicité, non pas comme je fais : crier fort, frapper des mains, m’élevant à moitié de La chaire. Ces Pères prêchent avec tant de retenue qu’ils n’oseraient faire seulement cela, et ils en seraient bien repris. Cependant tout Rome va là, et ils ont toute la dévotion. Aussi est-ce la meilleure fa, con d’y procéder, tout bonnement, avec familiarité, sans s’emporter comme moi, misérable.

Un deuxième exemple qui nous apprend le soin que nous devons avoir de conserver notre méthode, c’est celui des huguenots ; l’autre est d’un saint, et celui-ci des huguenots. Calvin fit donc lui-même une méthode de prêcher : prendre un livre, comme fit Notre-Seigneur, lire, l’expliquer selon le sens littéral et le spirituel, et puis tirer des moralités. Voilà la méthode de Calvin, que les huguenots gardent depuis dans leurs prêches ; et encore aujourd’hui les huguenots font de trois mois en trois mois des conférences… Non, ce n’est pas cela… (quelqu’un ayant suggéré consistoire), ni consistoire non plus… ah ! le voici : colloques. Dans leurs colloques donc, où s’assemblent tous les trois mois plusieurs ministres, ils traitent de la manière de prêcher, et ceux qui ne la savent pas bien l’apprennent ; les autres prêchent, et ils sont comme cela (montrant à sa droite), ou comme là (montrant l’autre côté) à côté de la chaire ; et ils remarquent si l’on prêche bien selon leur manière, et s’avertissent ; et ceux qui ne savent pas cette méthode n’ont point d’emploi. Ils la rapportent encore au consistoire.

Eh ! Messieurs, si la prudence humaine, que dis-je ?

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si l’invention du diable et l’hérésie agissent avec tant de précaution pour se maintenir, de quels moyens ne devons-nous pas nous servir pour conserver notre sainte méthode, puisque ceux-là, par des motifs purement humains, travaillent tant pour une chose vaine et inutile ! O Sauveur ! je pense donc qu’il sera bon, comme l’on a déjà fait autrefois, de prendre un sujet, et chacun dira courtement sa raison. Il faudrait écrire pour cela. Notre frère, n’avez-vous pas là une écritoire ? Allez chercher du papier, vous en trouverez dans notre chambre. Cette porte est fermée, passez de l’autre côté.

Quel sujet prendrons-nous ? Prenons l’humilité pour aujourd’hui ; chacun dira ses motifs premièrement et en peu de mots, sans s’étendre ; un passage suffit, une raison brièvement.

Monsieur Alméras, quelle raison nous donnerez-vous pour nous porter à l’humilité ?

Après que Monsieur Alméras eut avancé une raison pour nous porter à l’humilité, M. Vincent demanda une autre raison à celui de messieurs les anciens qui suivait, et ensuite à tous les autres, selon l’ordre où ils étaient assis. Et chacun dit une raison, ou qu’il n’avait que celles qu’on avait déjà alléguées, et en fort peu de paroles.

Après que messieurs les anciens eurent proposé les raisons, il passa aux actes de l’humilité, ayant mis devant la définition.

Pendant que l’on proposait les actes, il dit :

Il faut toujours descendre au particulier ; vous l’avez vu ; et c’est là le fruit, de descendre au particulier, marquant] es circonstances, le lieu, le temps où il faut exercer cet acte-ci et celui-là.

M. Alméras lui ayant dit quelque chose, il répliqua :

Oui, Monsieur, et c’est en quoi nous manquons la plupart dans nos conférences, qui disons bien ce que c’est en gros, mais voilà tout ; ce n’est pas assez ; il faut,

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tant qu’on peut, spécifier et marquer les actes particuliers. Dans ces conférences, où l’on fait merveille, il y en a qui ont ce don de Dieu, de descendre au particulier, quand ils parlent ; un chacun a les yeux sur eux ; et cela, spécifié en particulier en telle et telle occasion, est ce qui profite le plus ; et voilà le grand fruit. Que si quelqu’un après cela vient à dire de belles pensées, allègue de fortes raisons, quantité d’autorités des Pères, des conciles, cela est beau, mais il efface tout ce que l’autre, en particularisant, avait laissé de bon dans les âmes. Mais comme, lorsque vous avez fait impression sur quelque chose, si quelqu’un vient avec une éponge effacer tout, il n’y paraît plus d’impression, tout est effacé ; de même l’esprit perd les bons sentiments qu’il avait, et ses saintes pensées s’en vont. Ce discours relevé en met d’autres, qui empêchent les premières. Il faut, Messieurs, il faut toujours descendre au particulier, montrer bien en détail les actes, et voilà où se trouve ordinairement le grand fruit. L’esprit se propose pour lors cet acte en telle occasion, et celui-là en telle autre ; toujours au particulier, le plus qu’il sera possible.

L’on passa ensuite aux moyens d’acquérir l’humilité, et après qu’on en eut avancé plusieurs, vers la fin il dit :

Je remercie Dieu des grâces qu’il vous a données et de tant de bonnes et belles choses que vous venez de dire. Nous verrons s’il faudra continuer. Dieu soit béni !

137. — RéPéTITION D’ORAISON DU 14 AOûT 1655

Monsieur. de Flacourt a amené quatre jeunes Malgaches à Saint-Lazare. —

Reproches adressés à un frère coadjuteur.

M. Vincent a recommandé avec grande instance de

Entretien 137. — La première partie de cette instruction jusqu’à Un frère coadjuteur s’étant accusé, est tiré du manuscrit des

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prier Dieu pour quatre jeunes enfants nègres que M. de Flacourt, bourgeois de cette ville de Paris, qui venait d’arriver de l’île de Madagascar, avait amenés avec lui, et lesquels il avait envoyés de Nantes ici pour être présentés à mondit sieur Vincent ; et cela à ce qu’il plût à sa divine Majesté leur faire la grâce d’être bons chrétiens et vrais catholiques, pource que, disait-il, s’il plaisait à Dieu leur faire cette grâce, il ne faudrait qu’eux quatre pour convertir tout leur pays et ceux de leur nation. Pour cela, mondit sieur Vincent a recommandé à la Compagnie de leur donner bon exemple, de n’en faire point son passe-temps ; qu’il ne savait qui il pourrait commettre pour les instruire et diriger, et qu’il faudrait un ange pour cela, à cause de la difficulté qu’il voyait que ces jeunes enfants feraient pour s’adonner, comme il serait à désirer, à la pratique des vertus chrétiennes, selon ce qu’il en remarquait par leur esprit ; qu’il était en doute si on les ferait étudier, ou si on leur ferait apprendre un métier ; que les Pères jésuites ont toujours fait grande difficulté d’admettre des personnes de ces pays-là des Indes pour être promus aux ordres sacrés, à cause qu’ils ont reconnu que les hommes de ces pays-là ne sont pas assez doués d’ordinaire des qualités requises à un prêtre, et qu’ils n’y ont admis que ceux qui étaient enfants ou d’un père ou d’une mère qui fût d’Europe. Par exemple, un Portugais qui était aux Indes aura épousé une femme indienne ; ou un homme indien, une femme portugaise ; des enfants nés de ces mariages-là ont été admis et même titrés et reçus parmi eux quelquefois.

Nota que le plus grand des enfants nègres, et qui ne sait pas lui-même son âge, paraît avoir environ quinze

répétitions d’oraison, f° 30, la seconde du Recueil de diverses exhortations, p. 107.

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ou seize ans ; il n’est point encore baptisé. Pour les trois autres, qui sont plus petits et plus jeunes, ils ont été baptisés en leur pays par feu M. Nacquart, prêtre de la Mission, qui est le premier de la Compagnie qui est allé aux Indes, accompagné de feu M. Gondrée, aussi prêtre de notre Compagnie.

Un frère coadjuteur (1) s’étant accusé publiquement de quelque faute, M. Vincent dit :

Ah ! mon frère, il est vrai que c’est une grande faute,. grande faute et que je ne sais pas qui se commette même parmi les pauvres gens du monde ; déchirer un habit ! déchirer un don qu’on vous fait ! Eh ! vous devez vous réjouir s’il n’était pas tel que vous le désiriez ! Mais le mettre en pièces ! O Sauveur ! ô mon frère ! grande faute ! grande faute ! humiliez-vous en bien. A-t-on jamais vu qu’un homme des champs, un paysan ait déchiré l’habit qu’on lui donne, pour pauvre qu’il soit ! Et vous, mon frère, vous déchirez un habit qu’on vous donne ; peut-être en avez-vous besoin, et au lieu de vous en servir, quel qu’il fût, et de l’agréer de bon cœur, vous le déchirez ! Ah ! mon pauvre frère, grande faute ! humiliez-vous-en bien.

Mais cette faute ne viendrait-elle pas d’une autre faute, plus grande encore, que vous aviez commise le jour auparavant ? O mon frère, le dirai-je ? O Sauveur, le dirai-je ? le pourrai-je bien dire sans rougir ? Ah ! mon frère, j’en suis coupable ainsi que vous, pour ne vous avoir pas donné de bonnes instructions. Le pourrai-je bien dire ? Il faut que j’en avale la confusion aussi bien que vous, parce que j’en suis coupable. Mon frère, avant-hier vous bûtes avec excès, jusqu’à le faire

1. "Dans les communautés, les frères coadjuteurs forment une catégorie distincte des prêtres et des clercs ; à eux sont confiés les travaux manuels : propreté, cuisine, couture, menuiserie, etc." (P. Coste).

Mais dans la Congrégation de la Mission, M. Vincent leur confiait aussi bien d’autres responsabilités, selon les aptitudes de chacun, comme la gestion des secours aux Provinces ravagées par la guerre (ainsi, les Frères Mathieu Regnard et Jean Parre), et même la charge de secrétaire général de la Compagnie, les Frères Ducournau et Robineau. Enfin, sans aller jusqu’à leur ouvrir la prédication dans les églises (ce qui ne dépendait pas de lui), il leur rappelait l’importance du service spirituel : catéchiser leur entourage, en commençant par des relations fraternelles, ils participent à la Mission, d’une autre manière que les Prêtres, mais aussi réellement. Voir le 17 novembre 1656, infra 383-384.

Ajoutons que du temps où M. Coste rédigeait une telle note, beaucoup de Frères, spécialement en pays de Mission, étaient architectes, infirmiers, instituteurs, et 70 ans auparavant, dans les années 1845, Frère François, disciple d’Ingres, continuait son art en multipliant les grands tableaux que l’on peut encore admirer. - B. Koch. Mercredi 29 octobre 1997

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paraître, en venant de dehors. O Sauveur, prendre trop de vin jusqu’à le faire paraître ! faire les actions d’un homme ivre ! O misérable ! c’est moi, pécheur, qui suis la cause de ce désordre ; et cela ne serait pas arrivé sans les péchés de ce misérable. O mon frère, soyons-en bien confus tous les deux ! Après cela, vous vous couchâtes, dans la cuisine devant nos frères ; quel exemple aux nouveaux ! Que diront-ils de vous ? que diront-ils de moi d’avoir de telles personnes dans la Mission ? Vit-on comme cela ici ? Quoi ! on y entretient et supporte de tels vices ! O Sauveur, quel scandale aux nouveau venus ! Quel scandale ! O Messieurs, priez pour nous ; ô mes frères, ayez compassion de notre frère et priez pour nous supporter. Il est notre frère ; pour l’amour de Dieu, ayons pitié de sa misère. Ah ! mon pauvre frère, il faut sans doute que cela vienne d’ailleurs ; on ne tombe tout d’un coup dans ces grosses fautes qu’en punition d’autres manquements. O mon frère, vous vous en êtes, Dieu merci, souvent humilié ; mais il faut que vous vous relâchiez, que vous soyez infidèle à Dieu ! Ah ! que ferons-nous maintenant, mon frère ? Vous avez des défauts, vous avez des passions et vous vous y laissez aller après toutes ces humiliations, prières, recommandations, résolutions que vous en avez faites ! Que ferons-nous maintenant ? Qu’est devenu cet esprit d’humilité ? Que sont devenues toutes ces recommandations ? Que sont-elles devenues ? Où sont maintenant toutes ces protestations ? Où sont-elles, mon frère ? Où sont ces résolutions que vous avez faites de bien servir Dieu ? Qu’est devenu tout cela ? O mon pauvre frère ! Et que deviendra cette humiliation que vous faites maintenant ? Que deviendra cette confusion que nous buvons ? O mon frère, changerez-vous pour cela ? Nous le devons espérer, puisque Dieu vous a fait la grâce de vous humilier. Prenez en gré cette confusion

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devant tous et offrez-la-lui pour votre satisfaction. nous prierons Dieu pour vous et nous espérons qu’il vous donnera, si vous le voulez, la grâce de mi faire à l’avenir.

138. — RéPéTITION D’ORAISON DU 25 AOûT 1655

Il est bon, pendant l’oraison, d’entrer dans le particulier de ses défauts. — éloge de la vertu de saint Louis. — Graves dangers qui menacent la Pologne

M. Vincent a loué un prêtre et deux clercs séminaristes de ce qu’ils étaient descendus dans le particulier de leurs défauts, dans leur oraison, et a prié M. Delespiney, directeur du séminaire, de les entretenir toujours dans cette pratique, pource que, disait-il, c’est ainsi qu’il faut faire l’oraison, et qu’en user autrement, ce n’est pas une véritable oraison. Cela n’est-il pas admirable ce que nous venons d’entendre de ce grand et saint roi de France, saint Louis, selon que l’auteur de la méditation rapporte, qu’il tenait captives et sous ses pieds toutes ses passions, pour les rendre sujettes et obéissantes à la raison ! Aussi saint Louis a été le plus généreux roi que nous ayons eu en France, et il l’a bien montré en quittant son royaume pour aller recouvrer la Terre Sainte, en réduisant à la raison le comte de la Marche. Ce comte ne voulant pas rendre à saint Louis l’obéissance qu’il devait, et s’enflant le cœur par l’assistance du roi d’Angleterre, son beau-frère, qui le protégeait, saint Louis alla à main armée contre lui et le contraignit de se rendre à la raison, avec le roi d’Angleterre ; vraiment il les rangea bien tous deux.

Que ne fit point encore ce grand saint et généreux

Entretien 138. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 30 v°.

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roi à la guerre des Albigeois ? Le comte de Toulouse s’était révolté, le Languedoc, la Gascogne, une bonne partie de la Guyenne, la Provence, à l’occasion d’une hérésie qui s’était semée en peu de temps parmi toutes ces provinces. Saint Louis y envoya des prédicateurs ; saint Dominique y fut, et ces docteurs que vous savez et dont il est parlé et qui firent de merveilleux fruits, et ensuite il y fut lui-même à main armée pour réduire à la raison toutes ces provinces révoltées ; ce qu’il fit avec tant de courage et de générosité que cela est admirable. Vraiment il rangea bien le comte, avec tous ses alliés ; il le fit bientôt venir à la raison et se rendre à son devoir, nonobstant toutes les grandes forces qu’il avait.

Or, cela nous fait voir, mes frères, que l’humilité n’est point contraire à la générosité et que c’est une folie et une erreur en ceux qui disent le contraire, que, pource qu’un homme est humble, il ne doit point être généreux ; c’est un abus de plusieurs, puisque nous voyons que saint Louis a été grandement humble et fort généreux. Il y a quelque temps qu’ayant l’honneur de me trouver avec un seigneur de condition, et lui parlant sur les lois de l’état et comme cela allait du temps de saint Louis, il me dit : "Eh quoi ! Monsieur, estimez-vous générosité à saint Louis d’avoir quitté et abandonné son royaume pour aller en une terre étrangère, où vous savez ce qui arriva ?" — "Eh quoi ! Monseigneur, saint Louis n’a-t-il fait voir sa générosité que seulement hors de son royaume ? N’a-t-il pas dompté les Albigeois ? Et avec quel courage ne réduisit-il point le comte de la Marche, frère du roi d’Angleterre, à la raison et à son devoir, aussi bien que le comte de Toulouse ?" — "A la vérité, Monsieur, me dit-il, vous avez raison."

Or sus, Dieu soit béni ! On a eu soin de noter dans

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les archives de l’Hôtel-Dieu de Paris, où ce bon roi allait, deux ou trois fois la semaine, servir les pauvres, ainsi que vous voyez aujourd’hui que font ces dames de la Charité, que ce saint roi avait coutume de demander qu’on lui montrât ceux qui avaient des maux les plus malins et plus puants. Et un jour, y en ayant un dont le mal puait si fort qu’il ne pouvait quasi pas même se souffrir lui-même, l’histoire dit que saint Louis quitta sa cape et s’approcha de ce pauvre homme pour l’assister, quoique ce pauvre malade priât et conjurât le roi de ne le point approcher, à cause de la puanteur insupportable de son corps, ne se pouvant pas même souffrir lui-même, et que ceux qui étaient à la suite de Sa Majesté ne purent en approcher, chacun se bouchant le nez, ou se retirant de ce lieu ; et le roi répondit à ce pauvre homme : a Allez, mon ami, j’espère que Notre-Seigneur changera toutes ces puanteurs en de si bonnes odeurs, qu’il sera très facile de vous servir. En vérité, Messieurs, cela n’est-il pas beau ? Prions Dieu, mes frères, qu’il nous fasse participants de l’esprit de saint Louis, ce grand roi qui aimait tant les pauvres, ce grand roi qui avait un esprit si mortifié. Or sus, béni soit Dieu !

J’appris hier que la Pologne est en très grand danger, à cause de tous les ennemis qu’elle a sur les bras. Voilà que le roi de Suède a attaqué ce royaume-là de ce côté-ci, que le palatin de Posnanie s’est révolté et s’est venu joindre au roi de Suède, qu’un autre prince palatin a fait de même. M. Lévêque, qui est un laïque, agent des affaires de Pologne, et qui vint hier céans, me dit aussi ces nouvelles ; de sorte que vous voyez le pitoyable état auquel est réduit ce pauvre royaume et combien nous avons sujet de nous intéresser auprès de Dieu pour demander qu’il plaise à sa divine Majesté de protéger le roi, la reine et leur royaume. Un si bon

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roi et une si bonne et si pieuse reine ! Cependant voilà que Dieu les exerce, et ils en sont au point que je vous viens de dire : les Moscovites d’un côté, les Cosaques de l’autre ; et tout cela, grecs, luthériens, schismatiques. Voyez où sera réduit ce pauvre royaume, si Dieu n’y met la main. On m’a mandé que dans quelques villes qu’ils ont prises dans le commencement, ils ont contraint même des religieux et des religieuses à embrasser leur religion, à observer leurs cérémonies, à se faire rebaptiser. C’est pourquoi je prie la Compagnie de s’intéresser à ce pauvre royaume, et d’autant plus, qu’il y va de la gloire de Dieu et de la religion catholique, qui vraisemblablement serait abolie ; au roi, qui a tant de bonté pour nous, qu’il était sur le point de faire encore un établissement de la Compagnie auprès de Varsovie. En vérité, Messieurs, lorsqu’on m’a dit ces nouvelles-là, j’en ai été si affligé que je ne sais si je l’ai jamais été au point que je l’ai été ; et au moment que je vous parle, j’en ressens encore une douleur très sensible, etc.

139. — EXTRAIT D’ENTRETIEN [1655] (1)

SUR FRANçOIS LE BLANC, MISSIONNAIRE EN ECOSSE

Nous remercierons Dieu d’avoir ainsi délivré l’innocent, et de ce que parmi nous il s’est trouvé une personne qui a souffert tout cela pour l’amour de son Sauveur. Ce bon prêtre n’a pas laissé, pour la crainte de la mort, de s’en retourner aux montagnes d’écosse et d’y travailler comme auparavant. Oh ! quel sujet n’avons-nous point de rendre grâces à Notre-Seigneur d’avoir donné à cette Compagnie l’esprit du martyre, cette lumière,

Entretien 139. — Abelly, op. cit., L. II, chap. 1, sect XI, p. 211.

1. Année de la délivrance de François Le Blanc.

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dis-je, et cette grâce qui lui fait voir quelque chose de grand, de lumineux, d’éclatant et de divin à mourir pour le prochain, à l’imitation de Notre-Seigneur ! Nous en remercierons Dieu, et nous le prierons qu’il donne à chacun de nous cette même grâce de souffrir et de donner sa vie pour le salut des âmes.

140. — RéPéTITION D’ORAISON DU 12 SEPTEMBRE 1655

NOUVELLES DES MISSIONS DE POLOGNE ET DE BARBARIE

Parlant au sujet des misères et des guerres de la Pologne, M. Vincent dit que le corps de la Compagnie souffrait en quelques parties de ses membres, entendant parler des missionnaires de Pologne, qu’il croyait avoir eu ordre de se retirer de Varsovie pour éviter la furie de l’armée suédoise, qui avait pillé Posnanie, tué le suffragant de l’évêché et plusieurs autres prêtres ; que Dieu a ses raisons pour lesquelles il permet que toutes choses aillent ainsi, et que, s’il nous faisait connaître la raison qu’il a d’en user de la sorte, nous dirions qu’il fait bien et a raison de le faire. Une des premières choses que Dieu fera voir aux hommes là-haut au ciel, lorsque la divine Majesté leur fera la grâce d’y arriver, ce sera de leur découvrir les raisons et pourquoi il en a usé de la sorte sur la terre ; car, voyez-vous, Dieu ne fait rien qu’à bonne fin et que très justement ; c’est pourquoi nous nous devons conformer en tout à ses volontés et adorer ses conduites toujours admirables, quoique souvent inconnues aux hommes, et qu’ils ne connaîtront jamais qu’au ciel.

Voici un autre sujet de souffrance, mais en quelque

Entretien 140. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 32.

XI. — 20

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chose différent néanmoins. M. Le Vacher, de Tunis, me mande que le dey, c’est-à-dire le roi en ce pays-là, l’envoya quérir pour lui dire qu’il avait avis qu’il détournait avec une industrie merveilleuse les chrétiens qui voulaient se faire turcs, à ne le pas faire, et que pour cela il eût à sortir de la ville. A quoi M. Le Vacher obéit, et s’en alla à Bizerte, accompagné d’un garde et de son truchement, où étant arrivé, il trouva deux barques de pauvres chrétiens, lesquels il exhorta à la confession, et pour cet effet obtint du commandant qu’ils fussent déchaînés ; ce qui lui fut accordé.

Alors M. Vincent, s’exclamant, dit :

Qui sait, Messieurs, si ce n’a pas été le dessein de Dieu de permettre que cette petite disgrâce soit arrivée au bon M. Le Vacher pour lui donner moyen d’assister et aider ces pauvres chrétiens à se mettre en bon état ? Ensuite, dit-il, M. Husson, qui est le consul, ayant été voir le dey pour le prier d’avoir agréable de rappeler M. Le Vacher, sur ce qu’il lui remontra qu’il ne s’employait qu’après de pauvres chrétiens, qu’il ne se mêlait point de la religion turquesque, etc., il le lui accorda et envoya ordre au gouverneur de Bizerte de ne point laisser embarquer M. Le Vacher pour s’en retourner en France, en cas qu’il le voulût faire, et que, sans faire semblant de rien, il retournât à Tunis dans un mois, afin que cela ne parut pas ; d’autant que le dey vit bien qu’on le pourrait taxer de légèreté d’avoir exilé un homme pour une chose semblable, et que, s’il passait en chrétienté, il ferait qu’on maltraiterait les turcs qui y sont détenus.

Voilà les raisons que l’on dit qu’il a eues de rappeler M. Le Vacher à Tunis. Or, je vous dirai que ce bon homme, M. Le Vacher, étant à Bizerte, m’a écrit qu’il attendait notre ordre ou pour repasser en France,

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ou pour s’en aller à Alger. Un cœur large et ami de ses aises aurait été bien aise d’avoir cette occasion pour s’en revenir en France, et cependant le voilà qui est tout prêt de s’en aller à Alger, où il y a encore plus de travail qu’à Tunis ! Voilà, Messieurs, comme sont faits les véritables serviteurs de Dieu qui sont animés de son esprit.

En vérité, si, d’un côté, Dieu permet qu’il en sorte de leur vocation (1), il y a sujet de consolation, d’autre côté, de voir de si bons sujets dans la Compagnie.

M. Le Vacher, d’Alger, son frère, qu’est-ce que c’est encore ? Un homme qui est tout feu, et qui s’expose au point que, si l’on avait su ce qu’il a fait, quand il aurait eu cent vies, il les aurait perdues. Il n’y va rien moins que du feu. Comme, par exemple, ce qu’il a fait auprès d’un religieux qui s’est fait turc, pour lui faire renoncer à cette maudite loi. Si cela avait été su, il n’y. allait pas moins que d’être brûlé tout vif. Et c’est ainsi. qu’ils en usent en ce pays-là. Enfin c’est un homme qui travaille perpétuellement. Vous dirai-je encore qu’à Pâques dernier, voyant qu’il n’avait que huit jours de temps pour assister les pauvres gens et qu’il n’en pourrait point venir à bout en si peu de temps, à moins de travailler extraordinairement, il s’enferma avec eux dans leur bagne et passa ces huit jours à travailler jour et nuit, sans reposer que très peu, exposant ainsi sa vie pour l’assistance du prochain !

Cela n’est-il pas beau, Messieurs ? Que vous en semble ? N’avons-nous pas sujet de bénir Dieu de ce qu’il a donné de tels sujets à la Compagnie que ces siens serviteurs ? Oh ! que je prie Dieu de bon cœur de donner à la Compagnie l’esprit de souffrance, d’être bien

1. En marge : M. Vageot était sorti de la Compagnie depuis huit ou dix jours.

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aise de souffrir pour l’amour de Notre-Seigneur ! Demandons-le à Dieu, Messieurs. Et vous, mes chers frères, priez sa divine Majesté de donner à la Compagnie ce même esprit.

141. — EXTRAIT D’ENTRETIEN [SEPTEMBRE 1655] (1)

SUR LES PRêTRES

Béni soyez-vous, Seigneur, des bonnes choses qu’on vient de dire, et que vous avez inspirées à ceux qui ont parlé ! Mais, mon Sauveur, tout cela ne servira de rien, si vous n’y mettez la main ; il faut que ce soit votre grâce qui opère tout ce qu’on a dit, et qui nous donne cet esprit sans lequel nous ne pouvons rien. Que savons-nous faire, nous qui sommes de pauvres misérables ! O Seigneur, donnez-nous cet esprit de votre sacerdoce qu’avaient les apôtres et les premiers prêtres qui les ont suivis ; donnez-nous le véritable esprit de ce sacré caractère que vous avez mis en de pauvres pêcheurs, en des artisans, en de pauvres gens de ce temps-là, auxquels, par votre grâce, vous avez communiqué ce grand et divin esprit ; car, Seigneur, nous ne sommes aussi que de chétives gens, de pauvres laboureurs et paysans ; et quelle proportion y a-t-il de nous, misérables, à un emploi si saint, si éminent et si céleste ! O Messieurs et mes frères, que nous devons bien prier Dieu pour cela, et faire quelque effort pour ce grand besoin de l’église, qui va ruinée en beaucoup de lieux par la mauvaise vie des prêtres ; car ce sont eux qui la perdent et qui la ruinent ; et il n’est que trop vrai que la dépravation de

Entretien 141. — Abelly, op. cit., L. II, chap. II sect. IV, p. 223.

1. Le passage relatif à l’invasion de la Pologne par le roi de Suède suppose cette date.

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l’état ecclésiastique est la cause principale de la ruine de l’église de Dieu. J’étais, ces jours passés, dans une assemblée, où il y avait sept prélats, lesquels, faisait réflexion sur les désordres qui se voient dans l’église, disaient hautement que c’étaient les ecclésiastiques qui en étaient la principale cause 2.

Ce sont donc les prêtres ; oui, nous sommes la cause de cette désolation qui ravage l’église, de cette déplorable diminution qu’elle a soufferte en tant de lieux, ayant été presque entièrement ruinée dans l’Asie et dans l’Afrique, et même dans une grande partie de l’Europe, comme dans la Suède, dans le Danemark, dans l’Angleterre, Ecosse, Irlande, Hollande et autres Provinces-Unies, et dans une grande partie de l’Allemagne. Et combien voyons-nous d’hérétiques en France ! Et voilà la Pologne qui, étant déjà beaucoup infectée de l’hérésie, est présentement, par l’invasion du roi de Suède, en danger d’être tout à fait perdue pour la religion.

Ne semble-t-il pas, Messieurs, que Dieu veut transporter son église en d’autres pays ? Oui, si nous ne changeons, il est à craindre que Dieu ne nous l’ôte tout à fait, vu principalement que nous voyons ces puissants ennemis de l’église entrer dedans à main forte. Ce redoutable roi de Suède, qui, en moins de quatre mois, a envahi une bonne partie de ce grand royaume, nous devons craindre que Dieu ne l’ait suscité pour nous punir de nos désordres. Ce sont les mêmes ennemis dont Dieu s’est servi autrefois pour le même effet ; car c’est des Goths, Visigoths et Vandales, sortis de ces quartiers-là, que Dieu s’est servi, il y a douze cents ans, pour affliger son église. Ces commencements, les plus étranges qui aient jamais été, nous doivent faire tenir sur nos gardes. Un royaume d’une si grande étendue, presque envahi en moins de rien, en l’espace de quatre

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2. On a allègué ce passage, avec bien d’autres de M. Vincent dans les mêmes années, pour décrire le triste état du clergé avant lui. Or remarquons la date : 1655, ce n’est pas 1600 ni 1615 ! c’est 27 ans après les débuts des Exercices des Ordinands et 14 ans après la mise en route du premier Grand Séminaire de M. Vincent, qui avait été précédé par ceux de Bérulle et de Bourdoise… - B. Koch.

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mois ! O Seigneur ! qui sait si ce redoutable conquérant en demeurera là ? qui le sait ? Enfin, ab Aquilone pandetur omne malum (2) ; c’est de là que sont venus le, maux que nos ancêtres ont soufferts, et c’est de ce côté-là que nous devons craindre.

Songeons donc à l’amendement de l’état ecclésiastique, puisque les méchants prêtres sont la cause de tous ces malheurs, et que ce sont eux qui les attirent sur l’église. Ces bons prélats l’ont reconnu par leur propre expérience, et l’ont avoué devant Dieu ; et nous lui devons dire : "Oui, Seigneur, c’est nous qui avons provoqué votre colère ; ce sont nos péchés qui ont attiré ces calamités ; oui, ce sont les clercs et ceux qui aspirent à l’état ecclésiastique, ce sont les sous-diacres, ce sont les diacres, ce sont les prêtres, nous qui sommes prêtres, qui avons fait cette désolation dans l’église. Mais quoi ! Seigneur, que pouvons-nous faire maintenant, si ce n’est nous en affliger devant vous et nous proposer de changer de vie ! Oui, mon Sauveur, nous voulons contribuer tout ce que nous pourrons pour satisfaire à nos fautes. passées, et pour mettre en meilleur ordre l’état ecclésiastique ; c’est pour cela que nous sommes ici assemblés et que nous vous demandons votre grâce."

Ah ! Messieurs, que ne devons-nous pas faire ? C’est à nous à qui Dieu a confié une si grande grâce que celle de contribuer à rétablir l’état ecclésiastique. Dieu ne s’est pas adressé pour cela, ni aux docteurs, ni à tant de communautés et religions pleines de science et de sainteté, mais il s’est adressé à cette chétive, pauvre et misérable Compagnie, la dernière de toutes et la plus indigne. Qu’est-ce que Dieu a trouvé en nous pour un si grand emploi ? Où sont nos beau exploits ? Où sont

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les actions illustres et éclatantes que nous avons faites ? Où cette grande capacité ? Rien de tout cela ; c’est à de pauvres misérables idiots que Dieu, par sa pure volonté, s’est adressé pour essayer encore à réparer les brèches du royaume de son Fils et de l’état ecclésiastique. O Messieurs, conservons bien cette grâce que Dieu nous a faite, par préférence à tant de personnes doctes et saintes qui la méritaient mieux que nous ; car, si nous venons à la laisser inutile par notre négligence, Dieu la retirera de nous pour la donner à d’autres et nous punir de notre infidélité.

Hélas ! qui sera-ce de nous qui sera la cause d’un si grand malheur, et qui privera l’église d’un si grand bien ? Ne sera-ce point moi misérable ? Qu’un chacun de nous mette la main sur sa conscience et dise en lui-même : "Ne serai-je point ce malheureux ?" Hélas ! il n’en faut qu’un misérable, tel que je suis, qui, par ses abominations, détourne les faveurs du ciel de toute une maison et y fasse tomber la malédiction de Dieu. O Seigneur, qui me voyez tout couvert et tout rempli de péchés, qui m’accablent, ne privez pas pour cela de vos grâces cette petite Compagnie ; faites qu’elle continue à vous servir avec humilité et fidélité, et qu’elle coopère au dessein qu’il semble que vous avez, de faire, par son ministère, un dernier effort pour contribuer à rétablir l’honneur de votre église.

Mais les moyens de cela, quels sont-ils ? Que devons-nous faire pour le bon succès de cette prochaine ordination ? Il faut prier beaucoup, vu notre insuffisance ; offrir pour cela durant ce temps ses communions, ses mortifications et toutes ses oraisons et ses prières, rapportant tout à l’édification de ces messieurs les ordinands, à qui il faut rendre de plus toutes sortes de respects et de déférences, ne faire point les entendus, mais les servir cordialement et humblement. Ce doivent

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être là les armes des missionnaires ; c’est par ce moyen que tout réussira ; c’est par l’humilité, qui nous fait désirer la confusion de nous mêmes. Car, croyez-moi, Messieurs et mes frères, croyez-moi, c’est une maxime infaillible de Jésus-Christ, que je vous ai souvent annoncée de sa part, que, d’abord qu’un cœur est vide de soi-même, Dieu le remplit ; c’est Dieu qui demeure et qui agit là dedans ; et c’est le désir de la confusion qui nous vide de nous-mêmes, c’est l’humilité, la sainte humilité ; et alors ce ne sera pas nous qui agirons, mais Dieu en nous, et tout ira bien.

O vous qui travaillez immédiatement à cette œuvre, vous qui devez posséder l’esprit de prêtrise et l’inspirer à ceux qui ne l’ont pas, vous à qui Dieu a confié ces âmes pour les disposer à recevoir cet esprit saint et sanctifiant, ne visez qu’à la gloire de Dieu, ayez la simplicité de cœur vers lui, et le respect vers ces messieurs. Sachez que c’est par là que vous profiterez ; tout le reste vous servira de peu. Il n’y a que l’humilité et la pure intention de plaire à Dieu qui aient fait réussir cette œuvre jusqu’à maintenant.

Je recommande aussi les cérémonies, et je prie la Compagnie d’éviter les fautes qu’on y peut faire. Les cérémonies ne sont à la vérité que l’ombre, mais c’est l’ombre des plus grandes choses, qui requièrent qu’on les fasse avec toute l’attention possible, et qu’on les montre avec un silence religieux et une grande modestie et gravité. Comment les feront ces messieurs, si nous ne les faisons pas bien nous-mêmes ? Qu’on chante posément, avec modération ; qu’on psalmodie avec un air de dévotion. Hélas ! que répondrons-nous à Dieu quand il nous fera rendre compte de ces choses, si elles sont mal faites ?

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142. — CONFéRENCE DU 15 OCTOBRE 1655

SUR LA CONFORMITé A LA VOLONTé DE DIEU

Il y avait trois points : au premier, les raisons que nous avons de nous donner à Dieu, pour, toujours et en toutes choses, faire sa sainte volonté ; au deuxième, en quoi consistait cela, et les actes ; et au troisième point, les moyens de nous mettre en cette pratique de faire toujours et en toutes choses la volonté de Dieu.

M. Vincent ayant annoncé ainsi le sujet à la Compagnie, dit :

Je commencerai à parler le premier, et puis ensuite quelques autres de la Compagnie. Les raisons, Messieurs, que nous avons de nous donner à Dieu pour nous mettre en cette sainte pratique de faire la volonté de Dieu toujours et en toutes choses. La première se tire du Pater noster, que nous répétons tous les jours et que Notre-Seigneur nous a enseigné : Fiat voluntas tua sicut in caelo et in terra ; votre volonté soit faite en la terre comme elle se fait au ciel. Notre-Seigneur désirant de nous que, comme les anges et les bienheureux, qui sont là-haut au ciel, font incessamment sa sainte et adorable volonté, de même nous autres ici-bas sur la terre, il désire que nous la fassions semblablement et que nous la fassions avec le plus de perfection qu’il nous sera possible, etc.

La deuxième raison, c’est, Messieurs, que Notre-Seigneur nous en a donné l’exemple, lequel n’est venu ici-bas en terre pour autre chose, sinon pour faire la volonté de Dieu son Père, en accomplissant l’œuvre de notre rédemption ; et en cela consistaient ses délices, de faire la volonté de Dieu son Père, etc.

Entretien 142. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 33,

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En quoi consiste faire la volonté de Dieu ? Je vous dirai que nous devons considérer la volonté de Dieu, ou à l’égard des choses commandées ou défendues, ou de celles qui ne sont ni commandées ni défendues et qui sont indifférentes ou conseillées, ou de celles qui sont nécessaires.

A l’égard de la volonté de Dieu commandée, c’est celle qui nous est signifiée par sa loi, par ses commandements et par ceux de son église, ou qui nous est défendue par ces mêmes commandements ; car il y a des préceptes qui commandent de faire une chose, et il y en a d’autres qui nous défendent d’en faire une autre ; et en l’un et en l’autre on fait la volonté de Dieu lorsque l’on fait ce qu’il ordonne, ou que l’on ne fait pas ce qu’il défend. De plus, Dieu veut, et c’est son bon plaisir, que l’on obéisse aux prélats de l’église, aux rois, aux magistrats, soit qu’ils nous ordonnent ou défendent quelque chose, aux ordonnances du royaume où l’on est, à père, mère et parents et à ses supérieurs ; et faisant cela, l’on fait la volonté de Dieu.

Quant aux actions indifférentes qui ne sont ni commandées ni défendues, ou elles sont agréables ou désagréables, ou bien elles n’ont rien d’agréable ni de désagréable. Si agréables, comme manger, boire, et qui sont choses nécessaires, le bon plaisir de Dieu est que nous les fassions pour l’amour de lui et pource qu’il le veut ainsi, en se détachant du plaisir que la nature y ressent. Si elles ne sont nécessaires, le bon plaisir de Dieu est que nous nous en privions et mortifiions ; si elles sont désagréables et mortifiantes à la nature, que nous les embrassions. "Qui veut venir après moi, dit Notre-Seigneur (1), qu’il renonce à soi-même, porte sa

1. Matthieu 16, 24.

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croix et me suive." Si elles n’ont rien d’agréable ou de désagréable, comme est de se tenir debout, marcher par ce chemin ou par cet autre, la volonté de Dieu est que nous le fassions pour l’amour de lui. Saint Paul dit : Sive manducavis, sive bibitis, sive aliud quid facistis, omnia in gloriam Dei facite (2) ; soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelqu’autre chose, faites-le tout à la plus grande gloire de Dieu. De sorte, Messieurs, que, si nous voulons, nous pouvons faire la volonté de Dieu toujours. Oh ! quel bonheur, quel bonheur, Messieurs, de faire toujours et en toutes choses la volonté de Dieu ! N’est-ce pas faire ce que le Fils de Dieu est venu faire sur la terre, comme nous avons déjà dit ? Le Fils de Dieu est venu pour évangéliser les pauvres ; et nous autres, Messieurs, ne sommes-nous pas envoyés pour le même sujet ? Oui, les missionnaires sont envoyés pour évangéliser les pauvres. Oh ! quel bonheur de faire sur la terre la même chose que Notre-Seigneur y a faite, qui est d’enseigner le chemin du ciel aux pauvres !

Les moyens de cela, c’est d’avoir bien soin de dresser son intention au commencement de chaque action que nous faisons, disant à Dieu : "Mon Dieu, c’est pour l’amour de vous que je m’en vas faire cela ; c’est pour l’amour de vous que je m’en vas quitter telle chose pour faire cette autre." Car, voyez-vous, Messieurs et mes frères, la bonne intention que nous formons au commencement de nos actions est comme la forme. Verbi gratia, tout de même que, pour le baptême, ce n’est pas assez d’ondoyer l’enfant, qui est seulement la matière, pour faire qu’il soit baptisé, mais il faut de plus les paroles et l’intention, qui sont la forme, autrement l’enfant ne serait point baptisé ; de même, la bonne

2. 1 Corinthiens 10, 34.

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intention que nous formons au commencement de nos actions, qui doit être de les faire pour l’amour de lui, les élève jusqu’au trône de la Majesté de Dieu et les rend méritoires de la vie éternelle. Demandons à Dieu qu’il nous fasse cette grâce de faire toujours et en toutes choses sa sainte et adorable volonté, et nous mettre dans cette pratique. Plaise à Dieu nous en faire la grâce !

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