Conférences aux missionnaires (page 12)
176. — RéPéTITION D’ORAISON DU il NOVEMBRE 1657
Il faut suivre en tout la volonté de Dieu pour l’amour de Dieu. — Zèle des deux frères Jean et Philippe Le Vacher, missionnaires en Barbarie.
Notre très honoré Père faisant répéter l’oraison à un de nos frères clercs, celui-ci vint à dire que ce n’était pas assez de faire les choses que Dieu demande de nous, mais que, ces choses-là, il les fallait faire pour l’amour de Dieu. Alors M. Vincent prit la parole et dit à ce bon frère : Mon frère, vous venez de dire une chose qui est à peser et considérer, et je prie Dieu qu’il vous bénisse. En effet, Messieurs et mes frères, ce m’est point assez de faire la chose que Dieu demande
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de nous, mais il faut de plus bien faire cette même chose pour l’amour de Dieu ; faire la volonté de Dieu, et cette même volonté de Dieu, la faire selon sa volonté, c’est-à-dire en la manière que Notre-Seigneur a fait la volonté de son Père, étant sur la terre. Par exemple, nous autres prêtres, nous célébrons la sainte messe, parce que c’est la volonté de Dieu ; or, ce n’est point assez de faire en cela la volonté de Dieu, à savoir de célébrer ; mais nous devons de plus nous efforcer d’offrir, avec le plus de perfection qui nous sera possible, ce même sacrifice à Dieu, selon la volonté du même Dieu, ainsi que Notre-Seigneur sur la terre offrit le sacrifice sanglant et non sanglant de soi-même à son Père éternel ; et nous devons, Messieurs, nous efforcer, tant que nous pourrons, d’offrir nos sacrifices au Père éternel dans ce même esprit que je viens de dire que fit Notre-Seigneur ; et cela aussi parfaitement que notre pauvre, chétive et misérable nature nous le peut permettre. Et ainsi de nos frères qui entendent la sainte messe, auxquels il ne suffit pas de l’entendre et de faire en cela la volonté de Dieu, mais ils doivent encore faire la même volonté de Dieu en entendant la messe dévotement, avec attention et pureté d’intention. Ainsi à l’égard des œuvres ; je dis, des bonnes œuvres, comme, verbi gratia, une personne qui garde bien sa règle, c’est quelque chose de bien garder sa règle, mais ce n’est pas assez si on ne le fait pour l’amour de Dieu.
De sorte, voyez-vous, que tout ce que nous faisons ou souffrons, si nous ne le faisons ou souffrons pour l’amour de Dieu, tout cela ne nous sert de rien ; voire même, quand nous serions brûlés tout vifs, ou que nous donnerions tous nos biens aux pauvres, dit saint Paul, si nous n’avons la charité et si nous ne le faisons ou souffrons pour l’amour de Dieu, cela ne nous servira
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de rien. Assister, par exemple, les pauvres esclaves, c’est un œuvre fort excellent, et il y a même quelques Ordres dans l’église de Dieu qui ont toujours été estimés et considérés par-dessus les autres, pource qu’ils s’emploient à cela, comme l’Ordre de la Rédemption des captifs, dont les membres font, entre autres vœux, celui de s’offrir comme esclaves à la place de ceux qui seraient tentés d’apostasier, afin de les délivrer du danger de perdre la foi.
Cela, Messieurs, est beau et bien excellent ; mais il me semble qu’il y a encore quelque chose de plus en ceux qui non seulement s’en vont à Alger, à Tunis, pour y contribuer à racheter les pauvres chrétiens, mais qui, outre cela, y demeurent, et y demeurent pour racheter ces pauvres gens, pour les assister spirituellement et corporellement, courir à leurs besoins, être toujours là pour les assister. O Messieurs, ô mes frères, considérez-vous bien la grandeur de cet œuvre ? Le voyez-vous bien ? Y a-t-il, je vous prie, chose plus rapportante à ce qu’a fait Notre-Seigneur descendant ici-bas en terre pour y racheter les hommes de la captivité du péché et du démon que celui-là ! Qu’a fait le Fils de Dieu ? Il a quitté le sein de son Père éternel, lieu de son repos, de sa gloire ; et pourquoi faire ? Pour descendre ici-bas en terre parmi les hommes, afin de les instruire par ses paroles et par ses exemples, de les dégager de la captivité où ils étaient et de les racheter. Pour ce faire, il a même donné jusqu’à son propre sang. Ainsi, Messieurs, nous ne devons tenir à quoi que ce soit ; aises, commodités, quittons tout pour servir Dieu et le prochain. La nature ne demande que le changement ; et si on la veut croire, elle nous persuadera continuellement le changement ; mais il faut se raidir contre. Il faut beaucoup de force, je l’avoue.
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Voilà M. Le Vacher l’aîné qui est à Tunis ; quel travail pensez-vous qu’il a sur les bras maintenant ? A peine pouvaient-ils, deux qu’ils étaient, faire ce qu’il y avait à faire ; et maintenant le voilà seul, chargé du consulat, qu’il faut qu’il exerce, et, d’autre côté, du soin des pauvres esclaves ! La nature demanderait à se voir dégagée de ce fardeau, mais il faut tenir ferme et se raidir contre et nous tenir où Dieu nous a mis, à quelqu’emploi et en quelque pays que ce soit (1).
Et celui-ci (parlant de M. Philippe Le Vacher, qui était de retour d’Alger depuis environ deux mois et qui se disposait à y retourner (2), savez-vous bien qu’il passe chaque année des sept et huit nuits sans dormir, afin d’entendre les confessions des pauvres esclaves, qu’il va trouver dans les lieux où ils sont retirés, et passer les nuits avec eux, ces pauvres gens n’ayant d’autre temps que celui-là pour se confesser, car leurs patrons ne veulent pas qu’ils soient divertis de leur travail durant le jour ? C’est ce que m’a mandé le consul par diverses fois, en m’avertissant que, si je ne lui faisais modérer ses veilles, il y aurait à craindre qu’il ne succombât sous le faix. Or, de cela je vous prie de ne lui en point parler et de ne lui point dire que je vous ai dit cela de lui. Peut-être fais-je mal de vous dire cela ; mais quoi ! comme je ne me saurais empêcher de dire le bien quand je le vois, aussi, en contre-échange, je ne me puis empêcher de dire le mal quand je le remarque, et de dire : "Vous avez fait telle et telle faute" (3).
1. En marge : Nota que M. Vincent voulait encourager, comme il est croyable, M. Philippe Le Vacher, qui était bientôt prêt. s’en retourner à Alger.
2. En marge : Ici il parle dudit sieur Philippe Le Vacher, qui venait de sortir de cette répétition d’oraison
3. En marge : M. Vincent rapporta un passage du prophète sur ce qu’ayant vu les ennemis, il s’est écrié contre eux. Faut chercher ce passage et l’écrire ici.
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Or sus, Dieu soit béni et glorifié à jamais ! Le royaume de Dieu souffre violence, et il n’y a que les forts qui le ravissent, ceux qui pratiquent la vertu parmi les plus grandes difficultés, qui souffrent et pâtissent le plus pour l’amour de Dieu ; et c’est ce que Dieu veut de nous. Plaise à sa divine Majesté nous faire la grâce à tous de faire toujours et en toutes choses sa sainte volonté !
177. — RéPéTITION D’ORAISON DU 25 NOVEMBRE 1657
Blâme adressé à un missionnaire qui avait parlé de la Compagnie avec éloge. — Raisons d’être humbles et de renvoyer toute louange à Dieu. — Bien faire ce que l’on fait, bien observer la règle et laisser dans la Compagnie une tradition de vertu. — Quand il rentrait à Paris après ses missions, saint Vincent se reprochait de laisser les âmes à l’abandon. — Il recommande aux prières Toussaint Bourdaise, missionnaire à Madagascar.
M. Vincent faisant répéter l’oraison à un prêtre du séminaire nouvellement reçu, ledit prêtre, parlant de la Compagnie, la qualifia du nom de sainte Compagnie, sainte Congrégation. M. Vincent, entendant cela, arrêta le discours de ce bon prêtre et lui dit : Monsieur, quand nous parlons de la Compagnie, nous ne devons point nous servir de ces termes de sainte Compagnie ou Congrégation, ou autres termes équivalents et relevés, mais nous servir de ceux-ci : la Compagnie, la petite Compagnie, et semblables ; et en cela nous imiterons le Fils de Dieu, qui appelait la Compagnie de ses apôtres et disciples petit troupeau, sa petite Compagnie (1). Oh ! que je voudrais qu’il plût à Dieu faire la grâce à cette chétive Compagnie de la bien établir dans l’humilité, faire fond, bâtir sur cette vertu, qu’elle demeure là comme en
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1. Luc 12 32.
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son poste, en son cadre, car, voyez-vous, Messieurs, ne nous trompons pas, si nous n’avons l’humilité, nous n’avons rien. Je ne parle pas seulement de l’humilité extérieure, mais je parle principalement de l’humilité de cœur et de celle qui nous porte à croire véritablement qu’il n’y a nulle personne sur la terre plus chétive et misérable que nous, que la Compagnie de la Mission est la plus chétive de toutes les Compagnies, la plus misérable, et à être bien aises que le monde en parle ainsi Hélas ! Messieurs, vouloir être estimés, qu’est-ce que cela ? Vouloir être traités autrement que le Fils de Dieu, n’est-ce pas un orgueil insupportable ? Le Fils de Dieu étant sur la terre, que disait-on de lui ? Et pour qui a-t-il bien voulu passer dans l’esprit du peuple ? Pour un fou, pour un séditieux, pour une bête, pour un pécheur, quoiqu’il ne le fût pas ; jusque-là même d’avoir bien voulu souffrir d’être postposé à un Barabbas, à un voleur, à un méchant ! O Sauveur, o mon Sauveur, o mon Sauveur, que votre sainte humilité confondra de pécheurs comme moi, misérable, au jour du jugement !
Prenons garde à cela, mes frères ! Vous autres qui allez en mission, vous autres qui parlez en public, prenez garde ! Quelquefois et assez souvent on voit un peuple si touché de ce que l’on a dit ; on voit que chacun pleure ; il s’en rencontre d’autres qui, poussant plus avant, vont jusqu’à proférer ces paroles : "Bienheureux le ventre qui vous a porté, les mamelles qui vous ont allaité" (2). Nous avons oui dire de semblables paroles quelquefois. Entendant cela, la nature se satisfait, la vanité s’engendre et se nourrit, si ce n’est qu’on réprime toutes ces vaines satisfactions, que l’on renonce à la vanité, à soi-même, que l’on cherche purement la gloire de Dieu, pour qui,
2. Luc 11, 27. En marge : Rapporter ici le passage en latin.
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voyez-vous, nous devons travailler ; oui, purement pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ; car en user autrement, c’est se prêcher soi-même et non pas les autres ; et une personne qui en use de la sorte, je veux dire qui prêche pour se faire applaudir, se faire donner de l’estime, afin qu’on la loue, pour faire parler d’elle, que fait cette personne, ce prédicateur ? Que fait-elle ? Un sacrilège, oui, un sacrilège. O mon Dieu, o mon Dieu, faites la grâce à cette pauvre petite Compagnie que pas un des particuliers qui la composent ne tombe dans ce malheur. Voyez-vous, Messieurs et mes frères, croyez-moi, nous ne serons jamais propres pour faire l’œuvre de Dieu, que nous n’ayons une profonde humilité, un mépris de nous-mêmes. Non, si elle n’est humble et si elle n’a cette pensée et cette croyance qu’elle ne peut rien faire qui vaille, qu’elle est plus propre à tout gâter qu’autrement, la Compagnie de la Mission ne fera jamais grand’chose ; mais, lorsqu’elle sera et vivra dans l’esprit que je vient de dire, alors assurez-vous, Messieurs, qu’elle sera propre à travailler à l’œuvre de Dieu, parce que c’est de tels sujets dont Dieu se sert pour de grandes œuvres. Les docteurs, expliquant cet évangile d’aujourd’hui, où il est fait mention de dix vierges, dont il y en eut cinq sages et cinq folles, estiment que l’on doit entendre cette parabole des religieux et des communautés qui se sont retirés du monde. Si cela est ainsi, Messieurs, que la moitié des religieux et des communautés se perde, hélas ! que ne devons-nous pas craindre ! Misérable, qui suis un vieux pécheur et qui n’ai jamais fait aucun bien sur la terre, que ne dois-je pas craindre ! Or sus, Messieurs et mes frères, encourageons-nous, ne perdons point cœur, donnons-nous à Dieu de bonne sorte, renonçant à nous-mêmes, à nos satisfactions, à nos aises et
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contentements, estimant que nous n’avons point de plus grand ennemi que nous-mêmes, faisant tout le bien que nous pourrons.
Et ici il y a deux choses à considérer, à savoir non seulement de faire le bien, mais ce bien-là, de le bien faire. Car, voyez-vous, ce n’est point assez de faire le bien, par exemple, donner l’aumône, jeûner, et le reste ; cela est bien, mais ce n’est pas encore assez ; il faut de plus bien faire cela, en l’esprit de Notre-Seigneur, en la manière que Notre-Seigneur l’a fait sur la terre, et purement pour la gloire de Dieu. Les plantes ne portent point de fruits qui soient plus excellents que leur essence. Nous sommes comme l’essence, tous tant que nous sommes, de ceux qui viendront après nous, lesquels. vraisemblablement ne pousseront point leurs fruits, leur perfection plus haut que nous. Si nous avons bien fait, ils feront bien ; car, voyez-vous, Messieurs, cela passera de l’un à l’autre : ceux qui demeurent enseignent les autres de la manière dont les premiers se prenaient à la vertu, de l’exactitude aux règles ; et ces autres, encore d’autres qui viendront après eux ; et cela, aidés. de la grâce de Dieu, qui leur a été méritée par les premiers, oui, méritée par les premiers. D’où vient que nous. voyons dans le monde certaines familles qui vivent si bien en la crainte de Dieu ? J’en ai une entre autres dans l’esprit, dont j’ai connu le grand-père et le père, qui tous étaient fort gens de bien ; et encore aujourd’hui je connais les enfants, qui font de même. D’où vient cela ? C’est que leurs pères ont mérité de Dieu cette grâce, par leur bonne et sainte vie, à leurs enfants, selon la, promesse de Dieu même, qu’il récompensera la vertu et la bonne et sainte vie des pères en leurs enfants jusqu’à la millième génération.
Regardons de l’autre côté. Il se voit des personnes,
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un mari et une femme, qui sont gens de bien et qui vivent bien ; et néanmoins tout leur fond entre les mains ; ils ne réussissent à rien. Et d’où vient cela ? C’est que la punition de Dieu qu’ont méritée leurs parents pour quelque grande faute qu’ils ont commise, passe en leurs enfants, selon qu’il est écrit, que Dieu châtiera le pécheur dans les siens jusqu’à la septième génération (3) ; et quoique cela s’entende principalement des biens temporels, néanmoins nous le pouvons prendre aussi pour les biens spirituels. De sorte que, si nous faisons bien, si nous gardons bien exactement nos règles, si nous pratiquons bien toutes les vertus convenables à un vrai missionnaire, nous mériterons de Dieu cette grâce à nos enfants, c’est-à-dire à ceux qui viendront après nous, lesquels feront bien. Et si nous faisons mal, il est bien à craindre qu’ils ne fassent de même, et encore pis, parce que la nature entraîne toujours après soi et porte sans cesse au mal. Et puis l’on dira de la Compagnie ce qu’on dit communément dans le monde : "Ils s’en vont, ces gens-là s’en vont, c’est-à-dire ils déchoient."
Voyez-vous, nous nous pouvons considérer comme les pères. La Compagnie est encore dans son berceau ; elle ne fait que naître ; il y a environ vingt-cinq ou trente ans qu’elle a commencé à naître. Qu’est-ce que cela ? N’est-ce pas être encore dans son berceau ? Et ceux qui seront après nous dans trois ou quatre cents ans nous regarderont comme leurs pères. Ceux mêmes qui ne font que venir sont réputés premiers. Ceux qui sont dans les premières années sont considérés comme les premiers pères. Quand vous autres, Messieurs, voulez appuyer quelque passage qui est dans quelque Père des premiers siècles, vous dites : "Ce passage est rapporté par un tel
3. Baruch 6, 2.
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Père, qui vivait dans le premier siècle, un tel Père de l’église, qui vivait dans les premiers siècles." Voilà comme l’on dit. De même en dira-t-on de ceux qui sont à présent dans la Compagnie : "Du temps des premiers prêtres de la Mission on faisait cela ; ils faisaient cela ; telles et telles vertus y étaient en vigueur" et ainsi du reste.
O Messieurs, cela étant, quel exemple ne devons-nous point laisser à nos successeurs, à nos enfants, puisque le bien qu’ils feront dépend en quelque façon de celui que nous pratiquerons ! S’il est vrai, comme disent les Pères de l’église, que Dieu fait voir aux pères et mères qui sont damnés le mal que leurs enfants commettent sur la terre, afin que par là leur tourment en soit augmenté, et que plus ces enfants font de maux, plus les pères et mères qui en sont cause par le mauvais exemple qu’ils leur ont laissé, en souffrent, aussi d’autre part, et saint Augustin le dit, Dieu fait voir aux pères et mères qui sont au ciel le bien que font leurs enfants qui sont encore ici-bas en terre, afin que leur joie en soit augmentée. De même, Messieurs, quelle consolation, quelle joie n’aurons-nous point lorsqu’il plaira à Dieu nous faire voir la Compagnie qui fera bien, qui foisonnera en bonnes œuvres, qui observera fidèlement et exactement les règles, sera dans la pratique des vertus qui composent son esprit, des bons exemples que nous leur aurons donnés !
O misérable que je suis, qui dis et ne fais pas ! Je dis aux autres ce qu’il faut qu’ils fassent, et moi-même je ne le pratique pas ! Priez Dieu pour moi, Messieurs, priez Dieu pour moi, mes frères, afin que je me convertisse.
Or sus, donnons-nous donc à Dieu tout de bon, travaillons, travaillons, allons assister les pauvres gens
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des champs qui attendent après nous. Par la grâce de Dieu, il y a de nos maisons qui sont quasi toujours dans le travail, les unes plus, les autres moins, à cette mission, a cette autre, de ce village en cet autre, toujours travaillant, par la miséricorde de Dieu.
Il me souvient (faut-il que je dise ceci ?) qu’autrefois, lorsque je revenais de la mission, il me semblait que, revenant à Paris, les portes de la ville devaient tomber sur moi et m’écraser ; et rarement revenais-je de la mission que cette pensée ne me vînt dans l’esprit. La raison de cela, c’est que je considérais en moi-même : "Tu t’en vas à Paris, et voilà d’autres villages qui attendent la même chose de toi que ce que tu viens de faire à celui-là et à celui-là ! Si tu n’eusses pas été là, vraisemblablement telles et telles personnes, mourant en l’état où tu les a trouvées, seraient perdues et auraient été damnées. Si tu as trouvé cela, tels et tels péchés qui se commettent en cette paroisse-là, n’as-tu pas sujet de douter que tu trouveras la même chose et que de pareilles fautes se commettent en la paroisse voisine ? Cependant ils attendent que tu ailles faire la même chose chez eux que tu viens de faire à leurs voisins ; ils attendent la mission, et tu t’en vas, tu les laisses là ! S’ils meurent cependant et qu’ils meurent dans leurs péchés, tu seras en quelque façon cause de leur perte, et tu dois craindre que Dieu ne t’en demande compte." Voilà, Messieurs, les pensées dont mon esprit était frappé.
Finissons. Je recommande aux prières de la Compagnie le bon M. Bourdaise, seul à Madagascar, à ce qu’il plaise à Dieu le fortifier de sa grâce et le conserver à la Compagnie ; cet homme que Dieu bénit de la sorte que vous savez ; cet homme que nous avons par diverses fois été sur le point de renvoyer, pource que nous ne jugions pas qu’il eût même assez de science pour demeurer dans
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la Compagnie. Oh ! qu’il fait bon espérer en Dieu et mettre notre confiance en lui !
178. — RéPéTITION D’ORAISON (1)
Mort de Catherine Butefer, mère de Jean et de Philippe Le Vacher. éloge de Jean Le Vacher.
Après avoir recommandé aux prières de la communauté la mère de Jean et Philippe Le Vacher, Catherine Butefer, qui venait de mourir et devait être inhumée, selon son désir, dans l’église de Saint-Lazare, Monsieur Vincent ajouta :
L’on fera tantôt la réception, le service et l’enterrement de cette si bonne mère de si dignes enfants, mais surtout des deux qui sont prêtres dans la Compagnie, dont voilà l’un à l’autel (2) ; et l’autre est à Tunis (3) où il fait des biens qui ne se peuvent dire. Il a une force merveilleuse pour les choses même temporelles.
Un capitaine français ayant pris sur les Turcs un navire avec cent cinquante Turcs, les mena avec le vaisseau à Tunis, pour y vendre le tout ; et, comme il fallait pour cela le consentement du consul, M. Le Vacher, en l’absence de M. Husson, repassé en France, faisant l’office de consul, fut mandé par ce capitaine de l’aller trouver à son bord. Il lui fit connaître que la pratique était que les capitaines rendaient les premiers en personne la visite au consul, qui représente la personne du roi. Le capitaine vint donc, et, après un long
Entretien 178. — Vie manuscrite de M. Jean Le Vacher, p. 17. 1. Cette répétition d’oraison s’est donnée entre le 30 août 1657, date du retour de Philippe Le Vacher en France, et le 21 septembre 1658 date d’un acte notarié (cf. La famille de Jean Le Vacher, Paris, 1907 in-8° ; p. 15) postérieur à la mort de Catherine Butefer.
3. Jean Le Vacher.
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entretien, lui déclara son dessein. Mais M. Le Vacher lui remontra que tout appartenait au roi, qui l’avait armé et fourvoyé, et que la maxime de la mer était telle.
L’autre persiste, celui-ci insiste. Enfin l’autre dit qu’il le ferait et qu’il le voulait. M. Le Vacher, ramassant ses forces intérieures, lui dit : "Monsieur, vous avez les forces à la main, vous ferez ce qu’il vous plaira ; mais, pour moi, je vous déclare que je n’y consentirai jamais ; au contraire, je m’y opposerai en toutes les manières que je pourrai. Je dois rendre cette fidélité au roi."
L’autre, voyant cela, n’osa plus insister. Bien davantage, M. Le Vacher, le renvoyant, lui fit connaître les moyens que Dieu lui avait mis en main pour racheter tant de malheureux chrétiens, en donnant les Turcs qu’il avait. Il en donna, je pense, le tiers, outre qu’il n’en vendit aucun.
Or, voyez la force et générosité du fis d’une si bonne mère. Nous les offrirons donc tous à Notre-Seigneur, et les esclaves auprès desquels ces deux enfants de bénédiction travaillent et consument leur vie.
179. — ENTRETIEN DE [1658] (1)
DéVOUEMENT DE JEAN LE VACHER POUR LES ESCLAVES
J’ai reçu une lettre de M. Le Vacher qui est à Tunis, par laquelle il me mande qu’une galère d’Alger étant arrivée à Bizerte, qui est à dix ou douze lieues de là, il ne savait comment faire, parce qu’ordinairement il va
Entretien 179. — Vie manuscrite de M. Jean Le Vacher, p. 11.
1. Ce fut en mars 1658 (cf Correspondance, t. VII, p. 105) que saint Vincent eut connaissance des engagements d’argent pris par Jean Le Vacher pour venir en aide au frère Jean Barreau, consul à Alger.
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pour les soulager, non seulement spirituellement, mais aussi corporellement ; et comme il se trouvait destitué d’argent, il était dans de grandes anxiétés, savoir s’il devait y aller, ou non, parce que ces pauvres gens ont grand besoin du corporel, aussi bien que du spirituel ; et il se voyait destitué, comme j’ai dit, du corporel, parce qu’il avait envoyé au consul d’Alger tout ce qu’il avait d’argent pour délivrer ce bon consul de la misère des bastonnades et tyrannie qu’il est contraint d’endurer. Néanmoins, quittant toutes ces anxiétés, il ne songea qu’à secourir ces pauvres forçats. Il ramassa tout ce qu’il put d’argent, il prit avec lui un truchement et un autre pour l’aider, et s’y en alla ; où étant arrivé, du plus loin qu’il put être aperçu de la galère et reconnu à l’habit, ces pauvres gens avec de hauts cris commencèrent à éclater de joie, disant : "Le voilà notre libérateur, notre pasteur, notre père" ; et, étant entré dans la galère, tous ces pauvres esclaves se jetèrent sur lui, pleurant de tendresse et de joie de voir leur libérateur spirituel et corporel, jusque là qu’ils se jetaient à genoux, le prenant, qui par sa soutane, qui par sa casaque, de telle sorte qu’ils le déchiraient, tant ils désiraient l’accoster. Il fut plus d’une heure à traverser la galère, pour aller saluer le commandant, parce qu’ils lui bouchaient le passage, et ne pouvait avancer, dans cet applaudissement et réjouissance de ces pauvres gens. Le commandant fit mettre chacun dans son rang et accueillit fort courtoisement ce bon prêtre et lui témoigna qu’il louait grandement la charité et façon de faire des chrétiens de se secourir ainsi mutuellement dans leurs afflictions. Ensuite le bon M. Le Vacher acheta trois bœufs, les plus gras qu’il put trouver, et les ayant fait tuer, il les leur distribua, et fit cuire beaucoup de pain, et ainsi il traita ces pauvres esclaves corporellement, pendant qu’aussi il faisait son possible pour leur donner
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la réfection spirituelle, qui est beaucoup plus nécessaire pour la gloire de Dieu, les catéchisant et instruisant des mystères de notre très sainte foi, et enfin les confortant avec beaucoup de charité. Cela dura l’espace de huit jours, avec beaucoup de bénédiction et singulière consolation de ces pauvres forçats, qui l’appelaient leur libérateur, leur consolateur, celui qui les rassasiait spirituellement et corporellement. Et ainsi il les quitta, bien consolés et fortifiés dans leur foi, et résolus d’endurer patiemment leurs travaux pour l’amour de Dieu.
étant de retour à Tunis, le dey, quoique barbare, lui dit qu’il gagnait le ciel en faisant tant d’aumônes. M. Le Vacher, voulant s’excuser, lui répartit que c’était par le moyen des charités et aumônes qu’on lui faisait. Et il lui répliqua que lui et ceux qui faisaient cela gagnaient le ciel. O Sauveur ! o Messieurs ! qu’un prêtre fait du bien ! Vous voyez qu’il est cause que les infidèles mêmes respectent notre religion. Ce que m’a assuré aussi M. Philippe Le Vacher, son frère, à qui demandant comment les Turcs faisaient pour notre religion, il m’a dit que, pour les choses spirituelles, ils étaient trop grossiers et qu’ils n’en sont nullement capables, mais que, pour les choses et cérémonies extérieures, ils les respectaient et honoraient, jusque-là même que de prêter de leurs tapisseries pour nos solennités. O Sauveur ! o prêtres de la Mission ! o nous tous de la Mission ! nous pouvons ainsi faire respecter notre sainte foi en vivant selon Dieu, en imitant ce bon M. Le Vacher. Plaise à la divine bonté nous faire cette grâce ! O Sauveur ! o sainte Vierge, demandez cette faveur pour nous, demandez une vraie pureté pour nous, pour les prêtres, pour les clercs, pour les séminaristes, pour les frères coadjuteurs et pour toute la Compagnie ; c’est la prière que nous ferons.
XI. - 29
Cl. LAUTISSIER, Paris, juillet 1991
CONGRéGATION de la MISSION, Province de Paris,
88, rue du Cherche-Midi, 75006 PARIS.
Annexe
Documents supplémentaires,
dans les Entretiens édition M. A. Dodin
B. Koch, Samedi 25 octobre 97
÷. - Extrait d’entretien
(entre n° 57 et n° 58, p. 75)
Abelly II, 142-143. Entretiens édition A. Dodin p. 945-946.
Grandeur de la mission auprès des esclaves de Barbarie
[142] Cette œuvre, leur dit-il, a été estimée si grande & si sainte qu'elle a donné lieu a l'Institution de quelques saints Ordres en l'église de Dieu; & ces Ordres-là ont toujours esté grandement considérez, d'autant qu'ils sont instituez pour les Esclaves: comme sont les Religieux de la Rédemption des Captifs, lesquels vont de temps en temps racheter quelques Esclaves, & puis s'en retournent chez eux. Et entre les Vœux qu'ils font, celuy-cy en est un, de s'employer à faire ces rachats des Esclaves Chrestiens. Cela n'est-il pas excellent & saint, Messieurs & mes Frères? Néanmoins il me semble qu'il y a quelque chose de plus en ceux qui non seulement s'en vont en Barbarie pour contribuer au rachat de ces pauvres Chrestiens, mais qui outre cela y demeurent pour vacquer en tout temps a faire ce charitable rachat, & pour assister à toute heure corporellement & spirituellement ces pauvres Esclaves, pour courir incessamment à tous leurs besoins, enfin pour estre toujours là prests à leur prêter la main, & leur rendre toute sorte d'assistance & de consolation dans leurs plus grandes afflictions et misères. O Messieurs & mes Frères ! considérez-vous bien la grandeur de cette œuvre? La connoissez-vous bien? Mais y a-t-il chose plus rapportante à ce qu'a fait NostreSeigneur, lorsqu'il est descendu sur la terre pour délivrer les Hommes de la captivité du péché 1, & les [143] instruire par ses paroles & par ses exemples? Voilà l'exemple que tous les Missionnaires doivent suivre. Ils doivent estre prests de quitter leur pays, leurs commodite, leur repos pour ce sujet, ainsi qu'ont fait nos bons Confrères qui sont à Tunis & à Alger, qui se sont entièrement donnez au service de Dieu & du prochain dans ces Terres barbares & infidèles.
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1. Matthieu 1, 21.
÷. - Extrait d’entretien
(entre n° 57 et n° 58, p. 75)
Abelly II, chap. XI, p. 407-408. Entretiens édition A. Dodin p. 946.
éloge de l’assistance
aux Provinces ravagées par la guerre
[407] Certes, (disoit un jour M. Vincent, faisant réflexion sur toutes ces choses) on ne peut penser qu'avec admiration à ces grandes aumônes que Dieu a inspiré de faire, & au grand nombre de vêtemens, draps, couvertures, chemises, chaussures, &c., qu'on a [408] fourny pour toutes sortes de personnes, hommes, femmes, enfans, & mesme pour des Prestres; non plus qu'à la quantité d'Aubes, Chasubles, Messels < = missels>, Ciboires, Calices & autres Ornements qu'on a envoyez pour les églises qui estoient dépouillées à tel point, que sans ces secours la célébration des saints Mystères & les exercices de la Religion Chrestienne en estoient bannis, & ces lieux sacrez n'auroient. servy qu'à des usages prophanes. C'étoit véritablement un spectacle qui donnoit de l'édification, de voir les maisons des Dames de la Charité de Paris remplies de toutes ces hardes, & qui estoient devenuës comme des magasins & boutiques de Marchands en gros. Ces Dames-là sans doute auront dans le Ciel la Couronne des Prestres, pour le zèle & la charité qu'elles ont eüe de revêtir Jésus-Christ en ses Autels, en ses Prestres, & en ses pauvres membres.
÷. - Extrait d’entretien
(entre n° 57 et n° 58, p. 75)
Abelly III, 12. Entretiens édition A. Dodin p. 947.
Avis aux missionnaires partant au loin
Allez, Messieurs, au Nom de Nostre-Seigneur, c'est luy qui vous envoye 1, c'est pour son service & pour sa gloire que Vous entreprenez ce voyage & cette Mission; ce sera aussi luy qui vous conduira, & qui vous assistera & protégera. Nous l'espérons ainsi de sa bonté infinie: tenez-vous toujours dans une fidèle dépendance de sa fidèle conduite; ayez recours à luy en tous lieux & en toutes rencontres; jettez-vous entre ses bras, comme de celuy que vous devez reconnoistre pour votre très bon Père 2, avec une ferme confiance qu'il vous assistera & qu'il bénira vos travaux.
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1. Matthieu 28, 19.
2. Jésus, "notre très Bon Père": voir aussi XII, 285, 6 juin 1659, sur le bon usage des calomnies, avec la même note. Jésus est dit plus volontiers "notre Père" que "notre Frère", dans la tradition spirituelle, car il est notre Sauveur, et la Tête du Corps, et il est le Messie appelé par Isaïe "Père du siècle futur" (Vulgate 9, 6) ou "Père de la conquête", "Père éternel" (Hébreu, verset 5). Voir parmi d’autres : Guillaume de Saint Thieery, Meditativæ Orationes, VI, 22 : "Père misérocordieux, doux frère, toi qui disais "mes petits enfants" (Jean 13, 33) … o bon Père" (Sources Chrétiennes n° 324, p. 122); Bérulle l’appelle "Père de l’église", voir Vincentiana 1986, 3-4, Colloquium vincentianum 1986, p. 242; Saint Vincent, à son tour, ici et le 11 novembre 1657, aux Filles de la Charité, X, 340.
÷. - Extrait d’entretien
(entre n° 57 et n° 58, p. 75)
Abelly III, 31-32. Entretiens édition A. Dodin p. 947-948. Plusieurs phrases rappellent la conférence du 21 février 1659, sur la Recherche du Royaume de Dieu, XII, 130-131, 137-138, mais d’autres n’en viennent sûrement pas. Ce peut donc être soit un centon, soit vraiment l’extrait d’une autre conférence.
éloge du travail missionnaire
[31] Il avoit souvent en bouche, & encore plus dans le cœur, ces paroles de [32] Nostre-Seigneur Jésus-Christ rapportées dans l'évangile (Cherchez premièrement le royaume de Dieu) 1. Notre-Seigneur, disoit-il sur ce sujet, nous recommande par ces paroles de faire régner Dieu en nous, & puis de coopérer avec luy à étendre & amplifier son Royaume dans la conqueste des Ames. N'est-ce pas là un grand honneur pour nous que d'estre appelez à l'exécution d'un si grand & si important dessein? N'est-ce pas agir comme les Anges, qui travaillent incessamment & uniquement pour l'agrandissement de ce Royaume de Dieu? Y a-t-il condition qui soit plus désirable que la nostre, qui ne devons vivre ny agir que pour établir, accroistre & agrandir le Royaume de Dieu? A quoy tiendra-t-il, mes Frères, que nous ne répondions dignement à une vocation si sainte et si sanctifiante ?
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1. Matthieu 6, 33.
÷. - Extrait d’entretien
(entre n° 57 et n° 58, p. 75)
Abelly III, 127. Entretiens édition A. Dodin p. 948.
Sur la charité envers les Enfants Trouvés
N'est-ce pas le devoir des pères, disoit-il un jour aux siens sur ce sujet, de pourvoir aux nécessitez de leurs enfans? & puisque Dieu nous a substituez au lieu de ceux qui les ont engendrez, afin que nous prenions soin de leur conserver la vie, & de les faire élever & instruire en la connoissance des choses de leur salut, prenons bien garde de ne nous point relascher dans une entreprise qui luy est si agréable : Car si après que leurs Mères dénaturées les ont ainsi exposez et abandonnez, nous venons à négliger le soin de leur nourriture & éducation, que deviendront-ils? pourrons-nous consentir de les voir périr tous, comme autrefois, dans cette grande ville de Paris ?
÷. - Extraits d’entretiens divers
(entre n° 60 et n° 61, p. 77)
Abelly III, 160-161. Entretiens, éditions A. Dodin, p. 951-952.
Sur la charité fraternelle
[160] Il leur a fait quantité d'entretiens, & mesme leur en a laissé un écrit de sa main, ce qu'il n'a fait sur aucune autre matière. Il leur a dit, entre plusieurs autres choses sur le sujet de cette vertu de la Charité fraternelle, qu' elle estoit une marque de leur Prédestination, puisque c'est par elle que l'on est reconnu véritable Disciple de Jésus-Christ 1; & un jour qu'on célébrait la Feste de Saint Jean l'évangéliste, exhortant les siens à s'entr'aimer, par les paroles de cet Apostre : Filioli, diligite alterutrum 2, il dit que la Congrégation de la Mission dureroit autant de temps que la Charité y dureroit. Il prononça quantité de malédictions contre celuy qui détruiroit la Charité & qui seroit ainsi cause de la ruine de la Compagnie, ou seulement de quelque déchet de perfection, c'est-à-dire, qui, par sa faute, feroit qu'elle fust moins parfaite.
Il leur disoit encore que la Charité est l'âme des vertus & le paradis des Communautés; que la Maison de Saint Lazare seroit un Paradis, si la charité s'y trouvoit 3; que le paradis n'estoit autre chose qu'amour, union & charité; que le bonheur principal de la vie éternelle consistoit à aimer; que dans le Ciel les Bienheureux estoient incessamment appliquez à l'amour béatifique, & qu'enfin il n'y avoit rien de plus désirable que de vivre avec ceux qu'on aime, & de qui on est aimé.
Il leur disoit aussi que l'amour Chrestien, qui est formé dans les cœurs par la Charité 4, est non seulement au-dessus de l'amour d'inclination, & de celui qui est produit par l'appétit sensitif, qui est ordinairement plus nuisible qu'utile, mais encore au-dessus de l'amour raisonnable. Que cet amour Chrestien est un amour par lequel on s'aime les uns les autres en Dieu, selon Dieu & pour Dieu : c'est un amour qui fait que l'on s'entr'aime pour la mesme fin pour laquelle Dieu aime les hommes, qui est pour les faire des Saints en ce monde & des Bienheureux en l'autre; & que pour cela cet amour fait regarder Dieu, & ne regarder autre chose que Dieu en chacun de ceux qu'on aime.
Il ajoutait que celuy qui voudroit vivre dans une Communauté sans support & sans charité, seroit, à la veuë de tant d'humeurs & d'actions discordantes aux siennes, comme un vaisseau sans Ancre & sans gouvernail, qui vogueroit au milieu des rochers, au gré des ondes & des vents qui le pousseroient de tous costez <côtés> & le feroient fracasser.
Enfin il disait que les Missionnaires ne se devoient pas seulement entr'aimer par une sainte affection intérieure, & la faire [161] paroistre simplement par leurs paroles, mais qu'ils la devoient témoigner par leurs œuvres & par de bons effets, s'entr'aidant volontiers dans cet esprit les uns les autres en leurs emplois, & estre toujours disposez au soulagement de leurs Confrères. Il souhaitoit ardemment que Dieu inspirast cette Charité dans les cœurs de tous ceux de sa Congrégation, d'autant que, disoit-il, par ce support mutuel les forts soutiendront les foibles <faibles>, & l'œuvre de Dieu s'accomplira.
1. Jean 13, 35. 2. Jean 3, 23. 3. Même image en XII, 38, mais le reste est différent. 4. Rom. 5, 5, et application de l’hylémorphisme : notre puissance d’aimer devient chrétienne par la "forme" "charité".
÷. - Extrait d’entretien
(entre n° 60 & n° 61, p. 77)
Abelly III, 168. Entretiens, édition A. Dodin, p. 952-953.
Nécessité de prier les uns pour les autres
et pour nos familles
Non content de témoigner, en toutes les manières qu'il pouvoit, son amour & sa cordialité envers les siens, pour leur en donner encore des marques plus expresses, il l'étendoit jusques aux personnes qui leur appartenoient; & quand il apprenoit que quelque affliction estoit arrivée aux parens des Prestres ou des Frères de sa Compagnie, il vouloit que les autres y compatissent, & s'intéressassent pour leur soulagement & pour leur consolation; & luy-mesme estant le premier touché du sentiment de leurs peines, tâchoit d'y remédier en la meilleure manière qu'il pouvoit. Nous prierons Dieu (disoit-il à ceux de sa Communauté) pour la famille d'un tel, qui a fait une telle perte: nous devons prendre part aux sentiments que nostre Frère en peut avoir, & nous rendre ce devoir les uns aux autres. Quelquefois, selon les besoins, il ajoutoit : Je prie les Prestres, qui n'ont point d'obligation particulière, d'offrir la Messe pour tous ceux de cette famille affligée; & moy tout le premier, j'offre à Dieu de bon cœur pour eux la Sainte Messe que je m'en vais célébrer, & je prie nos Frères de communier à cette mesme intention.
Mais outre le secours des prières qu’il faisoit pour les parens de ceux de sa Compagnie, il leur donnoit encore tous les soulagemens qu’il pouvoit, lorsqu’ils estoient réduits à quelque nécessité.
÷. - Extrait d’entretien
(entre n° 60 & n° 61, p. 77)
Abelly III, 184. Entretiens, édition A. Dodin, p. 953-954.
Indulgence pour les manquements des autres
Il estoit fortement persuadé d'une maxime qu'il avoit apprise du grand Saint Grégoire, c'est à sçavoir, que les fautes du prochain nous devoient plutost exciter à la pitié qu'à la colère, & que la véritable justice portoit plutost à la compassion qu'à l'indignation envers les pécheurs.
Sur quoy ce saint homme disoit souvent, qu'il ne falloit pas s'étonner de voir faire des manquements aux autres, parce que, comme le propre des ronces & des chardons estoit de porter des piquants, ainsi dans l'état de la Nature corrompüe le propre de l'homme estoit de faillir, puisqu'il estoit conceu & naissoit dans le péché, & que le Juste mesme, selon le sentiment de Salomon, tomboit sept fois, c'est-à-dire plusieurs fois le jour 1. Il ajoutoit que l'esprit de l'homme avoit ses sortes d'intempéries & de maladies comme le corps; & qu'au lieu de s'en troubler & de s'en décourager, il devoit, en reconnaissant sa condition misérable, s'en humilier, pour dire à Dieu, comme David après son péché : Bonum mihi quia humiliasti me, ut discam justificationes tuas 2: "Il m'est bon que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos justifications"; qu'il falloit se supporter soy-mesme dans ses foiblesses & imperfections, & néanmoins travailler à s'en relever.
Cette connaissance donc qu'il avoit de la misère commune des hommes le faisoit agir avec compassion & douceur envers les pécheurs, & mesme couvrir leurs défauts avec une prudence & une charité merveilleuse : il disoit que, s'il etoit défendu de juger mal d'autruy, il estoit encore moins licite d'en parler, estant le propre de la Charité, comme dit le Saint Apostre, de couvrir la multitude des péchés 3; & sur ce sujet il alléguoit cette parole du Sage : Audisti verbum adversus proximum tuum? Commoriatur in te 4: "Avez-vous entendu quelque discours contre vostre prochain? étoufez-le & le faites mourir en vous". Il loüoit aussi souvent cette vertu en la personne de Madame la Générale des Galères, laquelle, par une tendresse & pureté de conscience, ne parloit jamais, & ne pouvoit souffrir qu'en sa présence on s'entretinst des défauts d'autruy.
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4. écclésiastique (Siracide) 19, 10.
÷. - Extraits d’entretiens divers
(entre n° 62 & n° 63, p. 78)
Abelly III, 42. Entretiens, édition A. Dodin, p. 956
Sur l’indifférence
[41] Un jour, voyant un des siens touché d'un accident très fâcheux arrivé à leur Congrégation, il luy dit qu'un acte de résignation & d'acquiescement au bon plaisir de Dieu valoit mieux que cent mille bons succès temporels.
Et parlant une autre fois aux siens sur le mesme sujet, après leur avoir exposé la différence qu'il y a entre un état auquel Dieu met une personne, & celui dans lequel il permet qu'elle tombe, dont l'un se fait par la volonté de Dieu, & l'autre n'arrive que par sa permission comme par exemple un état de perte, de maladie, de contradiction, d'ennuy, de sécheresse, vient absolument de la volonté de Dieu; mais celuy où il y a du péché & de la contravention aux ordres qui nous sont prescrits de sa part, vient de sa permission; & pour celuiy-cy, nous devons beaucoup nous humilier quand nous y sommes tombez, faisant néanmoins tous nos efforts, avec la grâce de Dieu, pour nous en relever, & [42] pour nous empêcher d'y retomber :
Mais pour le premier état (disoit-il) qui vient de la volonté de Dieu, il nous le faut agréer quel qu'il soit, & nous résigner au bon plaisir de Dieu, pour souffrir tout ce qu'il luy plaira, tant & si longuement qu'il luy plaira. C'est icy, Messieurs & mes Frères, la grande leçon du Fils de Dieu; & ceux qui s'y rendent dociles, & qui la mettent bien dans leur cœur 1, sont de la première Classe de l'école de ce Divin Maistre. Et pour moy, je ne sçay rien de plus saint, ny de plus grande perfection, que cette résignation, lorsqu'elle porte à un entier dépouillement de soy-mesme, & à une véritable indifférence pour toutes sortes d'états, de quelque façon que nous y soyons mis, excepté le péché : tenons-nous donc là, & prions Dieu qu'il nous fasse la grâce de demeurer constamment dans cette indifférence.
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1. Luc 8, 15.
÷. - Extraits d’entretiens divers
(entre n° 64, p. 79, & n° 65, p. 80)
Abelly III, 276. Entretiens, édition A. Dodin, p. 958.
Conversation avec un missionnaire Sur la pauvreté
L'un de ses Prestres lui représentant un jour la pauvreté de sa Maison, il lui demanda : Que faites-vous, Monsieur, quand vous manquez ainsi de ce qui est nécessaire pour la Communauté ? Avez-vous recours à Dieu ? Oüy, quelquefois, répondit le Prestre. Eh bien! luy répliqua-t-il, voilà ce que fait la pauvreté, elle nous fait penser à Dieu, & élever nostre cœur vers luy; au lieu que si nous estions accommodez, nous oublierions peut-estre Dieu. Et c'est pour cela que j'ai une grande joye de ce que la pauvreté volontaire & réelle est en pratique en toutes nos Maisons. Il y a une grâce cachée sous cette pauvreté, que nous ne connoissons pas. Mais, luy repart ce Prestre, vous procurez du bien aux autres pauvres, & vous laissez là les vostres? Je prie Dieu, luy dit M. Vincent, qu'il vous pardonne ces paroles: je voy bien que vous les avez dites tout simplement; mais sçachez que nous ne serons jamais plus riches que lorsque nous serons semblables à Jésus-Christ.
÷. - Extrait d’entretien, sur les accusation fausses
Abelly I, chap. V, p. 23 (édition 1667, p. 28-29, identique, à part quelques mots).
Pas dans Entretiens édition A. Dodin.
Son accusation de vol
autre récit que le 9 juin 1656, infra 337
On a trouvé la confirmation de ce fait dans le Recueil d'une Conférence faite à Saint-Lazare, dont le sujet estoit de bien faire les corrections & de les bien recevoir, où M. Vincent, entre les bons avis qu'il donna à l'Assemblée, toucha cet exemple, non comme d'une chose qui luy fût arrivée, mais comme parlant d'une tierce personne. Voicy les paroles qu'il dit sur ce sujet & qui sont très dignes de remarque :
Que si le défaut, dit-il, dont on nous avertit, n'est pas en nous, estimons que nous en avons beaucoup d'autres, pour lesquels nous devons aimer la confusion, & la recevoir sans nous justifier, & encore moins sans nous indigner, ny emporter contre celuy qui nous accuse. En suite de quoy il ajouta :
J'ai connu une personne qui, accusée par son compagnon de luy avoir pris quelque argent, luy dit doucement qu'il ne l'avoit pas pris; mais voyant que l'autre persévéroit à l'accuser, il se tourne de l'autre côté, s'élève à Dieu, & lui dit: Que feray-je ? mon Dieu, vous sçavez la vérité ! Et alors se confiant en luy, il se résolut de ne plus répondre à ces accusations, qui allèrent fort avant, jusqu'à tirer Monitoire du larcin & le lui faire signifier.
Or, il arriva, & Dieu le permit, qu'au bout de six ans, celuy qui avoit perdu l'argent, estant à plus de six-vingts lieuës d'ici, trouva le larron qui l'avoit pris. Voyez le soin de la Providence pour ceux qui s'abandonnent à elle ! alors cet homme, reconnaissant le tort qu'il avoit eü de s'en prendre avec tant de chaleur & de calomnie contre son Amy innocent, luy écrivit une Lettre pour luy en demander pardon, luy disant qu'il en avoit un si grand déplaisir, qu'il estoit prest, pour expier sa faute, de venir au lieu où il estoit pour en recevoir l'absolution à genoux. Estimons donc, Messieurs & mes Frères, que nous sommes capables de tout le mal qui se fait, & laissons à Dieu le soin de manifester le secret des consciences, | & de faire connoistre nostre innocence quand on nous calomnie 1 | etc.
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1. Le dernier membre de phrase, entre deux | , "et de faire connoistre nostre innocence quand on nous calomnie", a été coupé en 1664, et introduit en 1667.
÷. - Extrait d’entretien, sur la misère due à une gelée précoce
Abelly III, chap. XXIV, section II, p. 356-357 (texte pas repris dans l’édition 1667, livre II, chapitre 29).
Pas dans Entretiens édition A. Dodin.
sur la gestion
Une fois que la gelée avoit gasté les bleds <les blés> et les vignes, il fit un beau Discours pour exciter les siens à compatir à l'affliction publique, et il termina par ces paroles :
Il faut gémir sous la charge des Pauvres & souffrir avec ceux qui souffrent, autrement nous ne sommes pas Disciples de Jésus-Christ. Mais encore que ferons-nous ? Les Habitans d'une Ville assiégée regardent de temps en temps aux vivres qu'ils ont. "Combien avons-nous de bled?" disent-ils. "Tant. Combien sommes-nous de bouches? Tant". Et là-dessus ils règlent le pain que chacun doit avoir, & disent: "à deux livres par jour, nous pourrons aller jusque-là". Et comme ils voyent que le siège est pour durer davantage, & que les vivres diminüent, ils se réduisent à une livre de pain, à dix onces, à six, & à quatre onces pour soutenir longtemps, & empescher d'être pris par famine. Et sur la mer, comment fait-on? Quand il arrive qu'un Navire a esté jetté par la tempeste & arresté longtemps dans quelque coin, on compte le biscuit, on prend garde à la boisson, & s'il y en a trop peu pour arriver au lieu où ils prétendent aller, ils en donnent moins; & plus ils retardent, plus ils diminüent la portion. Or si les Gouverneurs des Villes & les Capitaines des Vaisseaux en usent de la sorte, & si la sagesse mesme requiert qu'ils agissent avec cette précaution, parce qu'autrement ils pourroient périr, pourquoy ne ferions-nous pas de mesme? Pensez-vous que les Bourgeois ne retranchent pas de leur ordinaire, & que les meilleures Maisons, voyant que les vendanges sont faites pour cette année 1, ne ménagent pas leur vin, dans la crainte de n'en trouver pas aisément l'année prochaine? Hier des personnes de la Ville & de condition qui estoient céans me disoient que la plupart des Maisons retrancheroient entièrement le vin aux serviteurs; on leur dira: [357] Pourvoyez-vous, il n'y a plus de vin céans que pour le Maistre 2.
Tout cela, mes Frères, nous a fait penser à ce que nous avions à faire, & j'assemblay hier les Prestres anciens de la Compagnie pour prendre leurs avis; enfin on a trouvé à propos de nous réduire à demy-setier par repas pour cette année. Cecy fera de la peine à quelques-uns qui pensent avoir besoin de boire un peu plus de vin; mais comme ils sont accoutumez à se soumettre aux ordres de la Providence, & à surmonter leurs appétits, ils feront bon usage de cette peine, comme ils font des autres sujets de mortification, dont ils ne se plaignent pas. Il y en aura peut-estre d'autres qui s'en plaindront par attache à leurs satisfactions: Esprits de chair, gens sensuels & enclins à leurs plaisirs, qui ne veulent en perdre aucun, & qui murmurent de tout ce qui n'est pas selon leur goust. O Sauveur ! gardez-nous de cet esprit de sensualité.
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1. "Les vendanges sont faites", figure de style : on ne pourra les faire, puisque tout a gelé; du coup, c’est comme si elles étaient faites!. On utilise encore cette manière de parler.
2. On saisit là l’esprit de l’époque… Est-ce que les choses ont tellement changé ? cette mentalité s’est seulement déplacée…
(S. V. XI, 150)
Paris, jeudi 21 - vendredi 22 septembre 95
104 - Répétition d'oraison
Sur la lecture à haute voix
(Entre 1642 et 1646 - ou entre 1654 et 1660 - )
(M. Alméras étant Assistant)
Paris, vendredi 22 septembre, dim. 8 octobre 95
Le texte français est perdu. Il ne reste qu'une traduction italienne, aux Archives de la Mission, à Paris.
Elle est due à un confrère italien inconnu: ou bien il aura traduit des notes françaises, perdues lors du sac de Saint Lazare, le 13 juillet 1789, ou bien il se sera trouvé à Saint-Lazare lors de la conférence, et aura pris directement ses notes dans sa langue.
Il s'agit d'une répétition d'oraison, avec les missionnaires, sans date. Le texte suppose que M. René Alméras était assistant de la Maison-Mère, ce qui permet de la placer entre 1642 et 1646, ou bien entre 1654 et 1660. La traduction italienne est le seul texte que nous ayons de cette répétition d'oraison, fort originale.
Monsieur Coste a publié l'original italien de divers autres documents, mais pas ce texte-ci, peut-être parce que c'est seulement une traduction, pas un original. Mais il en a publié une retraduction en français, au tome XI, n° 104, page 150-152, reproduite par l'édition des Entretiens aux missionnaires, par M. Dodin, au Seuil, p. 91. Cette retraduction a quelques erreurs.
Nous donnerons donc le texte italien, sans en changer l'orthographe, peu différente de l'italien actuel, mais en restituant les abréviations, sans les signaler par des crochets, pour ne pas alourdir la lecture. à la suite, nous donnerons une traduction plus proche de l'italien que celle de M. Coste, et pourtant compréhensible. Plus précise, elle sera apparemment plus proche du style de M. Vincent que la précédente.
Ce texte, peu connu, a une réelle actualité, à notre époque où chaque jour des lecteurs lisent la parole de Dieu dans les églises ou les chapelles, d'une manière souvent peu audible, ou difficile à suivre. On a ici un magnifique cours de diction, fort utile pour les lecteurs, prédicateurs et conférenciers, malgré ses répétitions.
Alla ripetizione dell'Orazione qualchuno disse che non avea ben' inteso il soggetto.
è vero, disse S. Vincenzo, me ne sono avveduto, si legge troppo basso. N. fratello che avete letto? voi leggete troppo basso, ed un poco presto, io vi prego di far attenzione: quando si legge basso si ha della pena ad intendere, e quando si legge presto non si pu ben concepire, lo spirito non pu si prontamente comprendere. La settimana passata avvisai il lettore che leggesse più posatamente; perché cos s'imprime più nello spirito, e si dà commodo di pensare; al contrario quando si precipita non s'intende niente, tutto passa, e nulla rimane. Quest' è la cagione per cui nella Chiesa si è voluto, e ordinato, che si legga posatamente, e se n'è fatto un' officio particolare. Dio ha voluto, che vi fusse un' ordine nella Chiesa per questo, ed hà stabilito col prezzo del suo sangue un fondo di grazie, affinché il lettore si facesse intendere efficacemente al popolo mentre si legge la sacra scrittura altamente, distintamente et posatamente. Quando uno legge in questa maniera, pare che ogni parola colpisca e facci breccia nel cuore. Oimé che con tutto questo vi sono di quelli molti che mancano, mà bisogna confessare che ve ne sono di quelli per misericordia di Dio che leggono cosi, di sorte che gli uditori restano mossi, ancor io miserabile resto toccato: voi direste, che è spandere ne cuori degl' assistenti questo spirito, da cui sono animati, et che se loro parole portano la grazia, ci avviene perché ascoltano se stessi e prendono ci che leggono, sono mossi essi per i primi, dal che viene che infiammano i suoi uditori; ah! piacesse a Dio che tutti avessimo questo spirito, piacesse a Dio, bisogna domandarglielo; perche ci conceda questa grazia, offerir a Dio la sua lettura acci gli piaccia che gli uditori ne cavino frutto da ci , che leggiamo e che i nostri peccati non mettano impedimento alla communicazione delle sue grazie. In appresso leggere come abbiamo detto posatamente, et distintamente, di modo che non se ne perda niente; perché quando si leggesse prestamente, tutto si perde et non se ne cava alcun frutto.
Io prego la Compagnia di mettersi <folio 2> in questa prattica che è in alcuni, affinché il prossimo s'approfitti della parola di Dio che noi annonciamo, e col medesimo mezzo Dio ne sia lodato.
Mà signore (indrizzandosi al signore Almeras) mi pare che noi sacerdoti siamo privi di questo bene, in nome di Dio avvisate acci noi non siamo privi di questa grazia; perché dobbiamo avervi parte, come a servire a tavola. † 2 signes illisibles †
Io prego la Compagnia di far attenzione alla lettura principalmente di tavola; perché si legge assai in fretta come se uno fusse pressato. è vero nondimeno che da qualche tempo si legge piu lentamente perché si fermano al fin del periodo, come si è avvisato; ma non è abbastanza ancora: bisogna leggere il periodo posatamente e lentamente, e non leggerlo in fretta, e poi fermarsi, et poi ricomminciare, perché come volete voi, che lo spirito in tal maniera vi segua. Vedete il nostro spirito è come un vaso piccolo, che hà l'imboccatura assai stretta; se li versate l'acqua a poco a poco, a piccoli fili, vi entra tutta, et si riempie; mà se la versate con furia ed in abbondanza, ve n'entra poco, o per dir bene non ve n'entra niente; cosi leggendo posatamente, lo spirito s'imbeve di ci , che intende; mà leggendosi presto non pu farlo perché corre dietro, et non pu fermarsi a niente, e con la lettura resta senza frutto. Io prego donque tutti quelli, che leggeranno da qui innanzi di farvi attenzione ed alzare di tanto in tanto il cuore a Dio nel tempo medesimo che leggono, perché gli piaccia di voler bene imprimere ci che si legge, nello spirito de suoi uditori, e di profitarne particolarmente lui.
Disse che vi era differenza tra lentamente e posatamente.
Essai de traduction nouvelle
(S. V. XI, 150)
à la répétition d'oraison, quelqu'un dit qu'il n'avait pas bien entendu le sujet.
C'est vrai, dit Saint Vincent, je m'en suis aperçu, on lit trop bas. Notre frère qu'avez-vous lu? vous lisez trop bas et un peu vite, je vous prie de faire attention. Quand on lit trop bas, on a de la peine à entendre; et quand on lit vite, on ne peut bien comprendre, l'esprit ne peut saisir si rapidement. La semaine passée, je donnai avis au lecteur de lire plus posément, parce qu'ainsi cela s'imprime davantage dans l'esprit, et permet de réfléchir. Au contraire, quand on se précipite, on ne comprend rien, tout passe et rien ne reste. C'est pour ce motif que dans l'église on a voulu et ordonné de lire posé-(151)-ment, et on en a fait un office particulier. Dieu a voulu qu'il existe un ordre dans l'église pour cela; il a établi au prix de son sang un fonds de grâces pour que le lecteur se fasse entendre efficacement du peuple en lisant la Sainte écriture à haute voix, distinctement et posément. Quand quelqu'un lit de cette manière, on dirait que chaque parole frappe et pénètre dans le cœur. Hélas! avec tout cela, il y en a beaucoup qui [y] manquent; mais il faut avouer qu'il en est, par la miséricorde de Dieu, qui lisent ainsi, (de sorte que les auditeurs restent émus, même moi, misérable, je reste touché. On dirait qu'ils répandent dans les cœurs des assistants l'esprit dont ils sont animés, et que, si leurs paroles portent la grâce, cela arrive parce qu'ils écoutent eux-mêmes et prennent <accueillent> ce qu'ils lisent, ils sont émus les premiers; de là vient qu'ils enflamment leur auditeurs. Ah! plaise à Dieu que nous ayons tous cet esprit, plaise à Dieu! Il faut le lui demander, pour qu'il nous accorde cette grâce; offrir à Dieu notre lecture, afin qu'il lui plaise que les auditeurs retirent du fruit de ce que nous lisons, et que nos péchés ne mettent pas d'obstacle à la communication de ses grâces. Après, lire comme nous avons dit, posément et distinctement, de façon qu'il ne se perde rien, parce que, lorsqu'on lit précipitamment, tout se perd et on n'en retire aucun fruit.
Je prie la Compagnie d'entrer dans cette pratique, qui existe chez quelques-uns, afin que le prochain profite de la parole de Dieu que nous annonçons et que par le même moyen Dieu en soit loué.
Mais Monsieur, (s'adressant à M. Alméras) il me semble que nous, prêtres, nous sommes privés de ce bienfait; au nom de Dieu, avisez à ce que nous ne soyons pas privés de cette grâce car nous devons y participer <prendre part>, comme au service de table.
Je prie la Compagnie de faire attention à la lecture, principalement à table; en effet, on lit avec grande hâte, comme si on était pressé. Il est vrai, néanmoins, que depuis quelque temps on lit plus lentement, (152) on s'arrête à la fin des phrases, comme on en a donné avis; mais ce n'est pas encore suffisant; il faut lire la phrase posément, lentement, et non pas lire en vitesse, et puis s'arrêter, et puis recommencer. En effet, comment voulez-vous que l'esprit suive, de cette manière-là? Voyez-vous, notre esprit est comme un petit vase à l'embouchure très étroite; si vous y versez l'eau peu à peu, à petits filets, elle y entre toute et [le vase] se remplit; mais si vous la versez précipitamment et en abondance, il en entre peu, ou pour bien dire il n'y entre rien. Ainsi, en lisant posément, l'esprit s'imprègne de ce qu'il entend; mais en lisant vite, il ne peut le faire, car alors il court toujours derrière et ne peut s'arrêter à rien, et [bien qu'] avec la lecture, il reste sans fruit. Je prie donc tous ceux qui liront dorénavant d'y faire attention et d'élever de temps à autre leur cœur à Dieu en même temps qu'ils lisent, pour qu'il lui plaise de bien graver dans l'esprit des auditeurs ce qui se lit, et de l'en faire profiter particulièrement lui-même [le lecteur].
Il dit qu'il y avait différence entre lentement et posément.
SAINT VINCENT DE PAUL
SAINT VINCENT DE PAUL
ENTRETIENS
AUX MISSIONNAIRES
TOME XII
180. - CONFERENCE DU 17 MAI 1658
SUR L'OBSERVANCE DES REGLES
Bien que les missionnaires soient toujours obligés de recueillir, s'il est possible, toutes les paroles de M. Vincent, parce qu'il n'y en a point qui ne contienne quelque instruction pour eux et pour la postérité, cette obligation néanmoins est toute particulière lorsqu'il leur parle comme père et les traite comme ses chers enfants et que c'est sur quelque sujet important. C'est pourquoi, comme le discours qu'il fit à la conférence du vendredi 17 mai 1658, où il distribua les livres de nos régles était rempli non seulement de bons et utiles enseignements mais encore des sentiments paternels qu'il a pour la Compagnie, quelques-uns (1) ont tâché de les ramasser avec le plus de fidélité que l'on y pouvait apporter, et même de décrire tout ce qui se passa en cette action, afin que ceux qui étaient absents pussent participer à l'édification et à la consolation singulière de ceux qui eurent le bonheur d'y être présents.
Le sujet de la conférence était de l'observance des régles et contenait deux points au premier, les motifs ;
Entretien 180. - Manuscrit des Conférences.
1. Jacques Eveillard et le frère Ducournau. (Témoignage du frère Pierre Chollier au procès de béatification de saint Vincent de Paul).
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au deuxième, les moyens de bien observer nos régles.
M. Vincent arriva à la salle des conférences lorsqu'un frère parlait, lequel, ayant dit, sur le premier point, que, si l'on n'observait pas bien les régles maintenant, à plus forte raison on ne les observerait pas bien dans cent ou deux cents ans d'ici, M. Vincent lui fit répéter cela ; puis l'ayant laissé achever, il parla lui-même à peu prés de cette sorte.
Messieurs et mes frères Dieu ne m'a pas fait la grâce de me donner des motifs si pressants pour bien observer nos régles ni des moyens si bons que ceux qui ont été dits et que je viens d'entendre. Béni soit Dieu ! Son saint nom soit béni à jamais !
Il s'arrêta ici un peu de temps.
Un motif qui doit nous porter, Messieurs et mes frères à bien observer nos régles est qu'il me semble que, par la grâce de Dieu, toutes les régles de la Mission tendent à nous retirer du péché et même de l'imperfection, à procurer le salut des âmes servir l'Eglise et donner gloire à Dieu. Il me semble que toutes par la grâce de Dieu, tendent à cela, si bien que quiconque les observera ainsi qu'il appartient sera dans l'état que Dieu demande de lui, exempt en sa personne de vices et de péchés et utile à l'Eglise, et rendra à Notre-Seigneur la gloire qu'il en attend. Quel motif, Messieurs à la Compagnie de bien observer ses règles être exempte de défauts autant que l'infirmité humaine le peut permettre, glorifier Dieu et faire qu'il soit aimé et servi sur la terre ! O Sauveur ! quel bonheur ! Je ne le puis assez considérer.
Un bon serviteur de Dieu me disait autrefois du livre de l'Introduction à la vie dévote : "Voyez-vous qui observerait bien tout ce qui est contenu dans ce livre arriverait à une grande perfection, bien qu'il semble que toutes les pratiques soient familières et accommodantes
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à l'infirmité humaine. " Ne pourrais-je pas dire la même chose de nos régles lesquelles ne nous prescrivant, en apparence, qu'une vie assez commune, ont néanmoins de quoi porter ceux qui les pratiqueront à une haute perfection, et non seulement à cela, mais encore à détruire le péché et l'imperfection dans les autres ? En effet, Messieurs ceux qui ne les observeront pas pourront-ils travailler à leur propre perfection et à celle du prochain ? Et quelle gloire donneront-ils à Notre-Seigneur ? Au contraire, si, par la grâce de Dieu, la Compagnie a fait quelques progrès dans la vertu, si chacun est sorti de l'état du péché et s'est avancé dans la perfection, n'est-ce pas l'observance des régles qui a fait tout cela ? Si la Compagnie, par la miséricorde de Dieu, fait quelque bien aux missions et aux ordinands ne sont-ce pas nos régles qui font encore cela ? Et sans nos régles comment l'aurions-nous pu faire ? Oh ! nous avons donc grand sujet de les observer inviolablement, et qu'heureuse sera la Compagnie si elle y est fidèle !
Un autre motif pour lequel nous devons être exacts à l'observance de nos régles c'est qu'elles sont toutes tirées de l'Evangile, comme vous verrez, Messieurs comme vous verrez, et qu'elles tendent toutes à conformer notre vie à celle que Notre-Seigneur a menée sur la terre. Notre-Seigneur vint et fut envoyé de son Père pour évangéliser les pauvres. Pauperibus evangelizare misit me. (2.) Pauperibus aux pauvres! Messieurs aux pauvres! comme, par la grâce de Dieu, tâche de faire la petite Compagnie.
Grand sujet à la même Compagnie de se confondre de ce que jamais il n'y en avait eu une, car cela est inaudit, qui eût pour fin de faire ce que Notre-Seigneur
2. Evangile de saint Luc IV, 18.
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est venu faire au monde, annoncer l'Evangile aux pauvres seulement, aux pauvres abandonnés : Pauperibus evangelizare misit me. Car c'est là notre fin, voyez-vous, de quoi il a plu à Dieu laisser depuis peu comme un monument à la Compagnie et un mémorial à la postérité.
La reine ayant ouï parler du peu de foi et de quelques désordres qui régnaient dans la ville de Metz, même parmi le clergé, elle eut dessein, il y a quelque temps d'y faire faire la mission, et me fit avertir par deux prélats que je l'allasse trouver pour cela. J'y allai, et Sa Majesté m'ayant dit ce dessein pieux qu'elle avait, et qu'elle désirait que la Compagnie allât à Metz, pour y faire la mission, je lui répondis : "Madame, Votre Majesté ne sait donc pas que les pauvres prêtres de la Mission ne sont que pour les pauvres gens de la campagne; mains nous avons une autre Compagnie d'ecclésiastiques qui s'assemblent à Saint-Lazare tous les mardis lesquels pourront bien, si Votre Majesté l'a agréable, s'acquitter plus dignement que nous de cet emploi." A quoi la reine me répondit qu'elle n'avait pas encore su que sa Compagnie ne fît point ses fonctions dans les villes qu'elle serait bien marrie de nous détourner de notre Institut et qu'elle consentait volontiers que messieurs de la. Conférence des mardis fissent la mission à Metz. Ils l'ont faite, par la grâce de Dieu, avec beaucoup de bénédiction. Ils s'en reviennent maintenant.
Notre partage donc, Messieurs et mes frères sont les pauvres les pauvres, pauperibus evangelizare misit me. Quel bonheur, Messieurs quel bonheur ! Faire ce pour quoi Notre Seigneur était venu du ciel en terre, et moyennant quoi nous irons nous autres de la terre au ciel, continuer l'ouvrage de Dieu, qui fuyait les villes et allait à la campagne chercher les pauvres. Voilà à
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quoi nous occupent nos règles, à aider les pauvres nos seigneurs et nos maîtres. O pauvres mais bienheureuses régles de la Mission, qui nous engagent à les servir, à l'exclusion des villes! Voyez, car cela était inaudit, que bienheureux sont ceux qui les observent, parce qu'ils conformeront leur vie et toutes leurs actions à celles du Fils de Dieu O Dieu! quel motif la Compagnie a-t-elle, en cela, de bien observer les régles : faire ce que le Fils de Dieu est venu faire au monde! Qu'il y ait une Compagnie et que ce soit celle de la Mission, composée de pauvres gens qui soit toute pour cela, qui aille deçà et delà par les bourgs et les villages, quitte les villes, ce qui ne s'était jamais fait, et aille annoncer l'Evangile seulement aux pauvres; et néanmoins ce sont là nos régles !
Mais quelles sont ces règles ? Sont-ce celles que la Compagnie a eues entre les mains jusqu'à présent ? Oui ; mais on a trouvé à propos de les expliquer un peu et de les faire imprimer, afin qu'un chacun les puisse avoir plus commodément. Nous les distribuerons dés ce soir à la Compagnie. Vous les avez longtemps attendues Messieurs et nous avons beaucoup différé de vous les donner, pour de bonnes raisons Premièrement, pour imiter la conduite de Notre-Seigneur, lequel commença à faire devant que d'enseigner : caepit Jésus facere et ocere (3). Il pratiqua les vertus les trente premières années de sa vie et employa seulement les trois dernières à prêcher et enseigner. Aussi la Compagnie a-t-elle tâché de l'imiter, non seulement en faisant ce qu'il est venu faire sur la terre, mais encore en le faisant de la même manière qu'il la fait ; car la Compagnie peut dire cela, qu'elle a premièrement fait, et puis qu'elle a enseigné : caepit facere et docere. Il y a bien trente-trois ans ou
3. Livre des Actes I, 1.
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environ que Dieu lui a donné commencement, et depuis ce temps-là on y a toujours par la grâce de Dieu, exercé les régles que nous allons donner maintenant. Aussi n'y trouverez-vous rien de nouveau, rien que ce que vous avez pratiqué depuis plusieurs années avec beaucoup d'édification.
Secondement, si nous eussions donné les règles d'abord, il aurait été difficile d'éviter certains inconvénients lesquels s'en seraient ensuivis et le retardement, par la grâce de Dieu, nous en a préservés. Si l'on donnait à la Compagnie des règles qu'elle n'aurait point pratiquées elle pourrait trouver de la difficulté; mais en lui donnant ce qu'elle a fait et exercé depuis tant d'années avec édification, et dont elle ne s'est point trouvée mal par le passé, il n'y a rien qu'elle ne doive trouver également facile et aisé à l'avenir. L'on a fait comme les Réchabites dont il est parlé dans la Sainte Ecriture, qui gardaient par tradition les régles que leur avaient laissées leurs pères bien qu'elles ne fussent point écrites. Maintenant que nous aurons les nôtres écrites et imprimées la Compagnie n'aura rien à faire, sinon à se maintenir dans la possession de plusieurs années et continuer à faire toujours ce qu'elle avait fait et pratiqué jusqu'à maintenant.
En troisième lieu, Messieurs si nous eussions donné les régles du commencement et avant que la Compagnie se fût mise dans la pratique, l'on aurait eu sujet de penser qu'il y aurait eu en cela de l'humain plus que du divin, que ç'aurait été un dessein pris et concerté humainement, et nue pas un ouvrage de Dieu. Mais Messieurs et toutes ces régles et tout ce que vous voyez s'est fait je ne sais comment, car je n'y avais jamais pensé, et tout cela s'est introduit peu à peu, sans qu'on puisse dire qui en est la cause. Or, c'est une régle de saint Augustin, que, quand on ne peut trouver la cause
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d'une chose bonne, il la faut rapporter à Dieu et l'en reconnaître le principe et l'auteur. Selon cette régle de saint Augustin, Dieu n'est-il pas l'auteur de toutes nos régles qui se sont toutes introduites je ne sais de quelle manière, et de telle manière qu'on ne saurait dire comment et pourquoi ?
O Sauveur ! quelles régles ! et d'où viennent-elles ? Y avais-je pensé ? Point du tout, car, Messieurs ni à nos règles ni à la Compagnie, ni au mot de Mission même, je n'y avais jamais pensé; c'est Dieu qui a fait tout cela; les hommes n'y ont point eu de part. Pour moi, quand je considère la conduite dont il a plu à Dieu se servir pour faire naître la Compagnie en son Eglise, j'avoue que je ne sais où j'en suis et qu'il me semble que c'est un .songe que tout ce que je vois. Oh ! cela n'est point humain, cela est de Dieu. Appellerez-vous humain ce que l'entendement humain n'a point prévu et ce que la volonté n'a désiré ni recherché en manière quelconque ? Le pauvre M. Portail n'y avait point pensé ; je n'y avais point pensé non plus ; cela s'est fait contre toute mon espérance et sans que j'y songeasse en aucune façon. Quand je regarde cela et que je vois les emplois de la Compagnie, en vérité cela me parait un songe, et il me semble que je rêve, je ne saurais vous dire. C'est comme le pauvre prophète Habacuc, qu'un ange prend par le poil et qu'il porte bien loin pour consoler Daniel, qui était dans la fosse aux lions ensuite l'ange le rapporte au lieu où il l'avait pris et lui, se voyant au même endroit d'où il était sorti, il pensait avoir rêvé et songé tout cela.
Appellerez-vous humain l'origine de nos missions ? Un jour, on m'appela pour aller confesser un pauvre homme dangereusement malade, qui était réputation d'être le plus homme de bien, ou au moins un des plus hommes de bien de son village. Il se trouva néanmoins
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qu'il était chargé de péchés qu'il n'avait jamais osé déclarer en confession, ainsi qu'il le déclara lui-même tout haut par après en présence de feu madame la générale des galères lui disant: "Madame, j'étais damné, si je n'eusse fait une confession générale, à raison des gros péchés que je n'avais osé confesser. " Cet homme mourut ensuite, et madite dame, ayant reconnu par là la nécessité des confessions générales désira que je fisse le lendemain une prédication sur ce sujet. Je la fis et Dieu y donna tant de bénédiction que tous les habitants du lieu firent ensuite confession générale, et avec tant de presse, qu'il fallut faire venir deux Pères jésuites pour m'aider à confesser, prêcher et catéchiser; ce qui fut cause qu'on continua le même exercice dans les autres paroisses des terres de madite dame durant plusieurs années laquelle enfin voulut entretenir des prêtres pour continuer des missions et nous fit avoir à cet effet le collège des Bons-Enfants où nous nous retirâmes M. Portail et moi, et prîmes avec nous un bon prêtre, à qui nous donnions cinquante écus par an. Nous nous en allions ainsi tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En partant, nous donnions la clef à quelqu'un des voisins ou nous-mêmes nous les prions d'aller coucher la nuit dans la maison. Cependant je n'avais partout qu'une seule prédication, que je tournais en mille façons : c'était de la crainte de Dieu.
Voilà ce que nous faisions nous autres et Dieu cependant faisait ce qu'il avait prévu de toute éternité. Il donna quelques bénédictions à nos travaux; ce que voyant, de bons ecclésiastiques se joignirent à nous et demandèrent à être avec nous. O Sauveur ! ô Sauveur ! qui eût jamais pensé que cela en fut venu en l'état auquel il est maintenant ? Qui m'eût dit cela alors j'aurais cru qu'il se serait moqué de moi, et néanmoins c'était par là que Dieu voulait donner commencement
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à ce que vous voyez. Eh bien ! Messieurs eh bien ! mes frères appellerez-vous humain ce à quoi nul n'avait jamais pensé ? Car ni moi, ni le pauvre M. Portail n'y pensions pas hélas ! nous n'y pensions pas; hélas ! nous en étions bien éloignés !
Avions-nous jamais pensé aux emplois qu'a la Compagnie, par exemple aux ordinands qui sont le plus riche et le plus précieux dépôt que l'Eglise nous pouvait mettre entre les mains ? Cela ne nous était jamais tombé en l'esprit. A la confrérie de la Charité, y avions nous jamais pensé ? Comment est-ce qu'on a pris soin de retirer les pauvres enfants trouvés ? Je ne sais comment tout cela s'est fait; pour moi, je ne le saurais dire. Voilà M. Portail qui vous peut témoigner que nous ne pensions à rien moins qu'à tout cela.
Et les pratiques de la communauté, comment se sont elles introduites ? Tout de même : peu à peu, et je n'e saurais comment. Les conférences par exemple, dont voilà peut-être la dernière que je ferai avec vous nous n'y songions point. Et la répétition de l'oraison, qui était auparavant une chose inaudite en l'Eglise de Dieu et qui s'est introduite depuis en plusieurs communautés bien réglées où elle se pratique maintenant avec bénédiction, comment est-ce que la pensée nous en vint ? Je n'en sais rien. Comment la pensée de tous les autres exercices et emplois de la communauté nous est-elle venue ? Je n'en sais rien non plus.
Cela s'est fait comme de soi-même, peu à peu, l'un après l'autre. Le nombre de ceux qui se joignaient à nous s'augmenta, chacun travaillait à la vertu, et à même temps que le nombre croissait de jour à autre, aussi les bonnes pratiques s'introduisaient, afin de pouvoir vivre bien unis ensemble et nous comporter tous avec uniformité dans nos emplois. Ces pratiques-là
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sesont toujours observées et s'observent encore aujourd'hui, par la grâce de Dieu.
Enfin on a trouvé à propos de les réduire par écrit et d'en faire des règles qui sont celles que nous distribuerons maintenant à la Compagnie. Or, il y a deux sortes de régles Messieurs: les unes sont particulières pour le supérieur, pour l'assistant et les autres officiers; et celles-là ne se doivent donner qu'à ceux qui sont en charge, ainsi que l'on en use dans toutes les communautés bien réglées. Il y en a d'autres qui conviennent, à tous aux prêtres aux clercs et aux frères; ce sont celles-là que nous avons fait imprimer et que nous allons vous donner. J'espère, Messieurs que, comme la Compagnie les a toujours pratiquées de bonne foi et avec sincérité, j'espère, dis-je qu'elle les recevra, maintenant que nous les avons recueillies ensemble, avec la même bonne foi, sincérité et simplicité qui lui sont ordinaires qu'elle ne les regardera pas comme venant des hommes mais comme venant de Dieu et émanées de son esprit, a quo bona cuncta procedunt et sans lequel non sumus sufficientes cogitare aliquid quasi ex nobis (4.)
O mon Sauveur ! ô Messieurs ! Dors-je ? Rêvé-je ? Moi donner des règles ! Je ne sais comment nous avons fait pour en venir là ; je ne saurais concevoir comment cela est allé ; et il il me semble toujours que je suis encore au commencement ; et plus j'y pense, et plus cela me semble éloigné de l'invention des hommes et plus je vois que c'est Dieu seul qui les a inspirées à la Compagnie, oui, Messieurs à la Compagnie. Que si j'y ai contribué, quelque chose, je crains que ce ne soit ce peu-là qui empêche qu'elles ne soient si bien observées et qu'elles ne produisent tout le bien qu'elles auraient fait. Que reste-t-il,
4. Seconde épître aux Corinthiens III, 5.
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Messieurs sinon d'imiter Moïse, lequel, ayant donné la loi de Dieu au peuple, promit à tous ceux qui la garderaient toutes sortes de bénédictions en leurs corps en leurs biens et en toutes choses ! Aussi, Messieurs et mes frères nous devons espérer de la bonté de Dieu toutes sortes de biens et de bénédictions pour tous ceux qui observeront fidèlement les régles qu'il nous a données: bénédiction en leurs personnes bénédiction en leurs desseins et en toutes leurs conduites bénédiction en leur entrée et en leur sortie, bénédiction de Dieu enfin en tout ce qui les concernera.
Mais aussi, comme le même Moïse menaçait de la vengeance et de la malédiction de Dieu ceux qui ne garderaient pas ses saints commandements il y a sujet de craindre, et grand sujet de craindre, que ceux qui n'observeraient pas ces régles que Dieu a inspirées à la Compagnie, n'encourent sa malédiction: malédiction en leurs corps et en leurs âmes malédiction en tous leurs desseins et toutes leurs entreprises malédiction enfin en tout ce qui les regarde.
Mais j'ai confiance en la grâce de Dieu et en votre bonté, Messieurs que vous renouvellerez tous en cette occasion la fidélité avec laquelle vous les avez gardées même avant qu'elles fussent écrites que celui dont l'exacte observance était à trois degrés l'aura désormais à quatre, que celui qui l'avait à quatre degrés l'aura dorénavant à cinq et à six. Enfin, Messieurs j'espère que cette fidélité passée avec laquelle vous avez observé ces régles et votre patience à les attendre si longtemps obtiendront pour vous de la bonté de Dieu la grâce de les observer encore plus facilement à l'avenir.
Il pria qu'on lui apportât les livres des régles et continua ainsi:
O Seigneur, qui avez donné tant de bénédiction à certains livres par exemple à celui qu'on lit maintenant
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à table (5), en sorte que les âmes qui sont bien préparées en retirent de notables profits pour se défaire de leurs défauts et avancer dans la perfection, donnez, Seigneur, votre bénédiction à celui-ci, et accompagnez-le, s'il vous plaît, de l'onction de votre esprit, afin qu'il opère dans les âmes de tous ceux qui le liront, l'éloignement du péché, le détachement du monde avec toutes ses vanités et l'union avec vous.
Puis il dit qu'il distribuerait les livres des régles seulement aux prêtres anciens qu'on le donnerait le lendemain aux écoliers et qu'il y en aurait un ou deux exemplaires au séminaire, qui seraient en commun, afin que chacun les pût lire, que, pour nos frères coadjuteurs parce qu'ils n'entendent pas le latin, on ferait imprimer les régles en français et qu'on les leur donnerait aussi.
Après il pria les anciens de les venir quérir, eux, disant que, s'il pouvait, il les exempterait de cette peine et les irait porter à un chacun à sa place. Et il conclut ainsi:
Venez, M. Portail, venez, vous qui avez toujours supporté mes infirmités que Dieu vous bénisse ! Ensuite il les donna à M. Alméras à M. Bécu et à M. Gicquel, qui se trouvaient les plus proches de lui de part et d'autre, et dit que les autres viendraient selon l'ordre qu'ils étaient assis. Chacun les reçut à genoux, avec beaucoup de dévotion, baisant par respect le livre et la main de M. Vincent, et puis la terre. M, Vincent cependant disait à un chacun quelque petit mot: " Venez, Messieurs, que Dieu vous bénisse ! "
La distribution étant achevée, Monsieur Alméras se mit à genoux et lui demanda sa bénédiction au nom de toute la Compagnie, laquelle se mit aussi à genoux.
5. La copiste note ici que c'était l'ouvrage du Père Rodriguez.
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Ensuite de quoi, M. Vincent se prosterna lui-même et dit encore ces paroles :
O Seigneur, qui êtes la loi éternelle et la raison immuable, qui gouvernez par votre sagesse infinie tout l'univers vous de qui toutes les conduites des créatures et toutes les lois de bien vivre sont émanées comme de leur vive source bénissez, s'il vous plaît, ceux à qui vous avez donné ces régles-ci, qui les ont reçues comme procédant de vous donnez-leur, Seigneur, la grâce nécessaire pour les observer toujours et inviolablement jusqu'à la mort C'est en cette confiance et en votre nom que moi misérable pécheur je prononcerai les paroles de la bénédiction : Benedictio Domini, Nostri Jesu Christi descendat super vos et maneat semper in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen.
Ayant achevé cela, il commença la prière Sancta Maria, etc.; et la Compagnie se retira.
Ces discours de M. Vincent furent prononcés d'un ton de voix médiocre humble, doux et dévot et de telle sorte qu'il faisait sentir au cœur de tous ceux qui l'écoutaient l'affection paternelle du sien Il semblait à tous ceux qui l'écoutaient qu'ils étaient avec les apôtres écoutant parler Notre-Seigneur, particulièrement en ce dernier sermon qu'il leur fit avant sa passion, où il leur donna aussi ses règles en leur donnant le commandement de la dilection et de la charité: Mandatum novum do vobis hoc est praeceptum meum ut diligatis invicem, sicut dilexi vos. (6.) Plusieurs ne purent contenir leurs larmes et tous sentirent en leurs âmes différents mouvements de joie de ce qu'ils voyaient et entendaient, d'amour de leur vocation, de nouveau désir de s'avancer dans la vertu et de ferme propos d'être fidèles à
6. Evangile de saint Jean XIII, 34.
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l'observance de leurs régles. Et s'il eût été permis chacun se fût dit dés le soir ce qu'on se disait les uns aux autres particulièrement ces paroles de l'Evangile de saint Luc et de saint Matthieu: Beati oculi qui vident quae vos videtis, (7) et aures vestræ, quia audiunt (8) ; bienheureux sont les yeux qui voient ce que vous voyez, et bienheureuses sont les oreilles qui l'entendent !
181. - REPETITION D'ORAISON (1658)
SUR L'ŒUVRE DES ORDINANDS
Dieu vous bénisse, mon frère ! C'est bien fait de demander à Dieu qu'il fasse de bons évêques de bons curés de bons prêtres et c'est ce que nous lui devons tous demander; tels que sont les pasteurs tels sont les peuples. On attribue aux officiers d'une armée les bons et les mauvais succès de la guerre ; et on petit dire de même que, si les ministres de l'Eglise sont bons s'ils font leur devoir, tout ira bien, et, au contraire, s'ils ne le font pas qu'ils sont cause de tous les désordres.
Nous sommes tous appelés de Dieu à l'état que nous avons embrassé, pour travailler à un chef-d'œuvre ; car c'est un chef d'œuvre en ce monde que de faire de bons prêtres; après quoi on ne peut penser rien de plus grand, ni de plus important. Nos frères mêmes peuvent contribuer à cela par leur bon exemple et par leurs emplois extérieurs ils peuvent faire leur office à cette intention, qu'il plaise à Dieu donner son esprit à M.M. les ordinands. Chacun des autres peut faire la même chose, et
8. Evangile de saint Matthieu XIII, 16.
Entretien 181. - Abelly, op. cit. l. II, chap. II, sect. IV, p. 229.
1. Cet entretien a suivi de peu de jours la mission de Metz, qui s'est clôturée en mai 1658.
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tous doivent s'étudier à les bien édifier ; et s'il était possible de deviner leurs inclinations et leurs désirs il faudrait les prévenir pour les contenter autant que l'on pourrait raisonnablement. Enfin ceux qui auront le bonheur de leur parler et qui assisteront à leurs conférences doivent, en leur parlant, s'élever à Dieu pour recevoir de lui ce qu'ils ont à leur dire. Car Dieu est une source inépuisable de sagesse, de lumière et d'amour; c'est en lui que nous devons puiser ce que nous disons aux autres; nous devons anéantir notre propre esprit et nos sentiments particuliers pour donner lieu aux opérations de la grâce, qui seule illumine et échauffe le cœurs; il faut sortir de soi-même pour entrer en Dieu; il faut le consulter pour apprendre son langage, et le prier qu'il parle lui-même en nous et par nous; il fera pour lors son œuvre, et nous ne gâterons rien. Notre Seigneur, conversant parmi les hommes ne parlait pas de par lui-même: "Ma science, disait-il, n'est pas de moi, mais de mon Père ; les paroles que je vous dis ne sont pas les miennes mais elles sont de Dieu. (2)" Cela nous montre combien nous devons recourir à Dieu, afin que ce ne soit pas nous qui parlions et qui agissions mais que ce soit Dieu. Il se pourra faire peut-être que, s'il plaît à Dieu qu'il résulte quelque fruit, ce sera par les prières d'un frère qui n'approchera pas de ces messieurs : il sera occupé à son travail ordinaire, et, en travaillant, il s'élèvera à Dieu souvent pour le prier qu'il ait agréable de bénir l'ordination; et peut-être aussi, sans qu'il y pense, Dieu fera le bien qu'il désire, à cause des bonnes dispositions de son cœur. Il y a dans les psaumes: Desiderium pauperum exaudivit Dominus (3).
3. Psaume IX, 20.
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M. Vincent s'arrêta ici, ne se souvenant pas du reste du verset, et demanda: "Comment y a-t-il au reste du verset ?" Alors son assistant l'acheva, disant: "Præparationem cordis eorum audivit auris tua. "
- Dieu vous bénisse, Monsieur ! lui dit M. Vincent, par un grand sentiment de joie, voyant la beauté de ce passage, qu'il répéta plusieurs fois avec des mouvements dévots et touchants pour l'inculquer à ses enfants.
Merveilleuse façon de parler, ajouta-t-il, digne du Saint-Esprit! Le Seigneur a exaucé le désir des pauvres il a entendu la préparation de leur cœur, pour nous faire voir que Dieu exauce les âmes bien disposées avant même qu'elles le prient. Cela est de grande consolation ; et nous devons certes nous encourager au service de Dieu, quoique nous ne voyions en nous que misères et pauvretés. Vous souvient-il de cette belle lecture de table qu'on nous fit hier ? Elle nous disait que Dieu cache aux humbles les trésors des grâces qu'il a mises en eux. Et ces jours passés un d'entre nous me demandait ce que c'était que la simplicité. Il ne connait pas cette vertu, et cependant il la possède; il ne croit pas l'avoir, et c'est néanmoins une âme des plus candides de la Compagnie.
Quelques-uns m'ont rapporté qu'étant allés travailler en un lieu où il y a beaucoup d'ecclésiastiques ils ont trouvé qu'ils y sont quasi tous inutiles: ils disent leur bréviaire, célèbrent leur messe, et encore fort pauvrement, quelques-uns administrent les sacrements tellement quellement, et voilà tout, mais le pis est qu'ils sont dans le vice et dans le désordre. S'il plaisait à Dieu nous rendre bien intérieurs et recueillis nous pourrions espérer que Dieu se servirait de nous tout chétifs que nous sommes pour faire quelque bien, non Seulement à l'égard du peuple, mais encore et principalement à l'égard des ecclésiastiques. Quand vous ne diriez mot,
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si vous êtes bien occupés de Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présence. MM. les abbés de Chandenier et ces autres messieurs qui viennent de faire la mission à Metz en Lorraine avec grande bénédiction, allaient deux à deux, en surplis du logis à l'église et de l'église au logis sans dire mot, et avec une si grande récollection que ceux qui les voyaient admiraient leur modestie, n'en ayant jamais vu de pareille. Leur modestie donc était une prédication muette, mais si efficace qu'elle a peut-être autant et plus contribué, à ce qu'on m'a dit, au succès de la mission, que tout le reste; ce que l'œil voit nous touche bien plus que ce que l'oreille entend, et nous croyons plutôt a un bien que nous voyons qu'à celui que nous entendons. Et quoique la foi entre par l'oreille, fides ex auditu, (4) néanmoins les vertus dont nous voyons la pratique font plus d'impression en nous que celles qu'on nous enseigne.
Les choses physiques ont toutes leurs espèces différentes par lesquelles on les distingue: chaque animal, et l'homme même, a ses espèces qui le font connaître pour tel qu'il est, et distinguer, d'un autre de pareil genre. De même, les serviteurs de Dieu ont des espèces qui les distinguent des hommes charnels: c'est une certaine composition extérieure, humble, récolligée et dévote, qui procède de la grâce qu'ils ont au dedans laquelle porte ses opérations en l'âme de ceux qui les considèrent. Il y a des personnes céans si remplies de Dieu, que je ne les regarde jamais sans en être touché. Les peintres dans lés images des saints nous les représentent environnés de rayons; c'est que les justes qui vivent saintement sur la terre répandent une certaine lumière au dehors qui n'est propre qu'à eux. Il paraissait tant
4. Epître de saint Paul aux Romains X, 17.
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de grâce et de modestie en la sainte Vierge, qu'elle imprimait de la révérence et de la dévotion en ceux qui avaient le bonheur de la voir ; et en Notre-Seigneur il paraissait encore plus ; il en est de même, par proportion, des autres saints.
Tout cela nous fait voir, Messieurs et mes frères que, si vous travaillez à l'acquisition des vertus si vous vous remplissez des choses divines et si un chacun en particulier a une tendance continuelle à une perfection, quand vous n'auriez aucun talent extérieur pour profiter à ces messieurs les ordinands Dieu fera que votre seule présence portera des lumières en leurs entendements et qu'elle échauffera leurs volontés pour les rendre meilleurs. Plaise à Dieu nous faire cette grâce ! C'est un ouvrage si difficile et si élevé, qu'il n'y a que Dieu qui puisse y avancer quelque chose; c'est pourquoi nous le devons prier incessamment qu'il donne bénédiction aux petits services qu'on tâchera de leur rendre et aux paroles qu'on leur dira Sainte Thérèse qui voyait de son temps le besoin que l'Eglise avait de bons ouvriers demandait à Dieu qu'il lui plût faire de bons prêtres et elle a voulu que les filles de son Ordre fussent souvent en prière pour cela; et peut-être que le changement en mieux qui se trouve a cette heure en l'état ecclésiastique est dû en partie à la dévotion de cette grande sainte, car Dieu a toujours employé de faibles instruments aux grands desseins. En l'institution de l'Eglise n'a-t-il pas choisi de pauvres gens ignorants et rustiques ? Cependant, c'est par eux que Notre-Seigneur a renversé l'idolâtrie, qu'il a assujetti à l'Eglise les princes et les puissants de la terre, et qu'il a étendu notre sainte religion par tout le monde. Il peut se servir aussi de nous chétifs que nous sommes pour aider à l'avancement de l'état ecclésiastique à la vertu. Au nom de Notre-Seigneur,
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Messieurs et mes frères, donnons-nous à lui pour y contribuer tous par nos services et par de bons exemples par prières et par mortifications.
182. - CONFERENCE DU 8 JUIN 1658
SUR LE DETACHEMENT DES BIENS DE LA TERRE
La conférence était sur le détachement des choses de la terre, et il y avait trois points: le premier était des raisons que la Compagnie a de se détacher entièrement des choses de la terre, le deuxième point, quelles étaient les choses particulières desquelles les missionnaires se devaient détacher; et le troisième, les moyens de s'en détacher pour me vivre désormais qu'en Dieu et pour Dieu.
Cette conférence était la seconde sur ce même sujet, en laquelle, après que quelques-uns de la Compagnie, tant frères que prêtres eurent parlé, M. Vincent conclut ce sujet et dit qu'un des motifs que la Compagnie avait de se donner entièrement à Dieu et de se détacher de toutes les choses de la terre, soit de l'affection aux biens aux honneurs et à ses commodités est que, sans ce détachement, elle ne fera jamais grand'chose et ne sera capable de rendre jamais grand service à Dieu. Les apôtres abandonnèrent tout lorsqu'il fut question de suivre Notre-Seigneur ; ainsi nous autres qui nous sommes donnés à Dieu pour le suivre, en ayant même fait des vœux, car, par le vœu de chasteté, nous avons promis à Dieu de renoncer aux plaisirs du corps et de l'esprit ; par celui de pauvreté, aux biens et commodités de cette vie, à l'or et à l'argent et aux richesses de la terre; et par celui d'obéissance, aux honneurs dignités et
Entretien 182. - Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 69.
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louanges du monde. Ces trois vœux, savoir de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, vont à détruire et sont opposés à ces trois vices qui régnent sur la terre, dont parle saint Jean, à savoir : la concupiscence de la chair, la superbe de la vie et la convoitise des yeux.
Un autre motif qui m'est venu et qui nous doit porter à cela, on vient de le dire, celui qui vient de parler l'a dit ; je ne le répéterai pas.
Deuxième point. - Ce que c'est que ce détachement et quelles sont les choses dont les missionnaires doivent être particulièrement détachés ? Il est bon de l'expliquer en faveur de nos frères coadjuteurs. C'est de n'avoir attache ni affection à quoi que ce soit de ce que nous venons de dire, à l'égard de soi-même de ses sens évitant tout ce qui tend à l'impureté, soit de l'esprit ou du corps; ne nous pas tant choyer; ne point être si tendres sur nous-mêmes ou si chétifs que de ne pouvoir souffrir que quelque chose nous manque, soit pour le boire, soit pour le manger. Nous voulons bon pain, bon vin, beaux habits je dis beaux habits être bien ajustés et que rien ne nous manque. Messieurs... Vous dirai-je : Messieurs ? Vous dirai-je: mes frères ? Or sus je vous dis dernièrement que je ne vous appellerai plus que mes frères et cependant voilà que je viens de vous appeler Messieurs ; ce mot m'est échappé ; peut-être qu'il m'en échappera encore d'autres ; quoi qu'il en soit, mon intention est pourtant de vous appeler dorénavant toujours mes frères ; Notre-Seigneur en usait ainsi à l'égard de ses apôtres.
Or, pour revenir, je dis donc qu'il faut que vous sachiez qu'il y en a eu quelqu'un si chétif parmi nous que de refuser quelqu'habit, soutane, qu'on lui donnait, pource qu'il ne lui revenait pas. Cela n'est-il pas étrange ?
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Quoi ! refuser ce que l'on vous présente et dire : "Je n'en veux point; cela ne m'accommode pas ! " Où en est une personne, je vous prie, lorsqu'elle est réduite à ce point-là ? Est-ce pratiquer la vertu de pauvreté ? Quoi au lieu d'être bien aise de rencontrer cette occasion de pratiquer un acte de vertu, on fait tout le contraire ! O mes frères ô mes frères que nous avons sujet d'appréhender les châtiments de Dieu si nous ne nous amendons !
Misérable, infâme que je suis qui me sers d'une infamie ! Un gueux, un porcher, aller en carrosse, oh ! quel scandale ! Sauveur de mon âme, pardonnez-moi ! Voyez un peu la misère où Dieu permet que je tombe, d'être obligé de me servir de carrosse, ne pouvant plus aller autrement.
Or, pour revenir, je dis qu'il faut couper court avec les femmes lorsque l'on a quelque chose à leur dire, que l'on a à conférer avec elles et que ce soit toujours en lieu où l'on puisse être vu. Si c'est dans le parloir, ne point fermer la porte, voire il est bon même de ne pas entrer dans le parloir. Je ne puis que je ne dise qu'il y en a quelqu'un entre nous qui, sitôt qu'on lui va dire qu'une femme le demande à la porte, tout aussitôt il s'en va et se met dans ce petit parloir, et, étant là, ferme la porte à demi et y demeure souvent assez longtemps. Or, mes frères évitons ces fréquentes conférences inutiles avec les femmes; ne leur parlons que lorsqu'il est nécessaire. Je sais bien que c'est un sexe avec lequel nous sommes obligés quelquefois de conférer, mais faisons en sorte que ce ne soit que dans la nécessité; et encore le faut-il faire courtement, en donnant le temps nécessaire pourtant de nous dire ce qu'elles ont à nous proposer. Voilà ces pauvres Filles de la Charité ; il faut bien que je confère avec elles pour pourvoir à ce qu'il y a à faire. Je ne puis pas me
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tenir debout, mon incommodité m'en empêchant, et ainsi je suis contraint d'entrer dans la chambre du parloir et de m'asseoir.
Voyez un peu si ce n'est pas un œuvre de Dieu que l'établissement de ces pauvres filles. J'ai reçu trois ou quatre lettres cette semaine, de divers endroits de ce royaume, par lesquelles on demande de ces pauvres filles. Madame la duchesse d'AiguiIlon m'écrit pour en avoir pour mettre au Havre de Grâce. La reine, d'autre coté, en demande, ce n'est pas elle qui écrit, mais elle m'a fait écrire par M. de Saint-Jean, qui est un de ses aumôniers d'en envoyer pour assister les pauvres soldats blessés et malades. Monseigneur l'évêque de Sarlat (1) m'en demande, d'autre côté, pour Cahors désirant en avoir pour conduire un petit hôpital qu'il a fondé depuis peu. Qu'est-ce que cela, mes frères ? N'est-ce pas œuvre de Dieu ? Quoi ! de pauvres chétives filles villageoises la plupart grossières ! Et cependant voilà qu'on les demande de tous côtés; Demain je dois leur faire encore une conférence sur leurs règles.
La superbe de la vie: vouloir réussir partout, choisir des mots nouveaux, vouloir éclater dans les chaires dans les entretiens des ordinations dans les catéchismes. Et pourquoi cela ? Et que cherche-t-on en cela ? Le voulez-vous savoir, mes frères ? Soi-même. On veut faire parler de soi, on cherche à être loué, on désirerait que l'on dise que nous réussissons bien, que nous faisons merveille, que l'on nous exalte. Voilà le point, voilà ce monstre, voilà ce magot. O misère humaine, o maudite superbe, que tu causes de maux ! Enfin c'est se prêcher soi-même et non pas Jésus-Christ, ni les âmes.
1. Nicolas Sevin.
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Aujourd'hui, cette après-dînée, j'ai entendu l'entretien qu'a fait Monseigneur de Sarlat à Messieurs les ordinands; et après cela, m'entretenant avec lui, je lui a dit: "Monseigneur, vous m'avez aujourd'hui converti. " Il m'a dit: "Comment cela, Monsieur ?" - "C'est, lui ai-je dit, que vous avez dit tout ce que vous avez dit si bonnement et si simplement, que cela m'a semblé si touchant que je ne puis que je n'en loue Dieu." - "Hélas ! Monsieur, m'a-t-il répliqué, je pourrais bien dire autre chose qui serait plus relevé, plus poli, mais je croirais offenser Dieu, si je le faisais. "
Alors dit M. Vincent, voyez, mes frères le sentiment de ce prélat, voyez; c'est ainsi qu'en usent ceux qui cherchent Dieu et le salut des âmes: agir bonnement et simplement Si vous faites ainsi, voyez-vous Dieu est obligé en quelque façon de bénir ce que vous direz, de bénir vos paroles; Dieu sera avec vous agira avec vous; cum simplicibus sermocinatio ejus. (2) Dieu est avec les simples et les humbles il les assiste, il bénit leurs travaux, il bénit leurs entreprises. Quoi! croire que Dieu assistera une personne qui cherche à se perdre ! Quoi qu'il aidera un homme à s perdre, comme font ceux qui prêchent autrement que simplement et humblement, qui se prêchent eux-mêmes etc., c'est ce qui ne peut pas seulement entrer dans la pensée ; O mes frères, o mes chers frères si vous saviez quel mal c'est de prêcher autrement qu'a fait Notre-Seigneur Jésus-Christ ici-bas en terre, ainsi qu'ont fait les apôtres et que font plusieurs serviteurs de Dieu encore aujourd'hui, vous en auriez horreur !
Dieu sait que jusqu'à trois fois je me suis mis à deux genoux ,aux pieds d'un de la Compagnie,
2. Livre des Proverbes III, 32.
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qui en était pour lors mais qui n'en est plus trois jours consécutifs pour le prier à mains jointes de vouloir prêcher tout simplement et bonnement et ne dire que ce qui était sur les mémoires qu'on lui avait donnés sans jamais avoir pu gagner cela sur lui. Il faisait un entretien à l'ordination. Voyez un peu quelle et combien cette maudite attache était en lui ; Aussi Dieu ne le bénit-il pas; il ne remportait aucun fruit de ses prédications et entretiens ; tout ce bel amas de paroles et périodes s'en allait en fumée.
La simplicité donc, mes frères ; Prêchons Jésus-Christ et les âmes; disons ce que nous avons à dire, simplement, bonnement, humblement, mais fortement et charitablement ; ne cherchons point à nous satisfaire, mais à satisfaire Dieu, à gagner les âmes et à les porter à la pénitence, car tout le reste n'est que vanité et orgueil ; oui, en user autrement n'est que superbe, pure superbe, et dont Dieu saura bien, voyez-vous un jour châtier ceux qui s'y sont laissés emporter.
Et si la Mission en vient jamais à ce misérable état, on pourra dire que c'en est fait, qu'elle s'en ira perdue; on la laissera là. Car, dites-moi, je vous prie, qui est-ce qui est capable d'attirer ces messieurs de Sorbonne, par exemple, à venir ici à l'ordination ? Rien autre chose que l'humilité et simplicité avec lesquelles nous tâchons d'agir, par la miséricorde de Dieu; ce que nous avons tâché de faire jusqu'ici. Voilà un licencié en théologie qui est ici; qui l'a pu porter à y venir ? Est-ce pour y apprendre autre chose que la vertu ? Et dés lors qu'ils ne verront plus reluire en la Compagnie l'humilité, la simplicité, la charité, ils n'y viendront plus car, pour des sciences ils en savent beaucoup plus que nous. De façon, mes frères que ce que nous devons souhaiter et demander à Dieu, est qu'il ait agréable de faire la
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grâce à chaque particulier de la Compagnie et à la même Compagnie en général d'agir simplement, humblement et bonnement; de prêcher la pure vérité de l'Evangile en la manière que Notre-Seigneur l'a enseignée lui-même; en sorte que tout le monde nous entende, que chacun puisse profiter de ce que nous disons.
Pour le regard de l'attache aux biens comme, verbi gratia, être bien aises d'avoir de l'argent, si on revient de mission, en retenir, et puis aller trouver le supérieur et lui dire. "Monsieur, il me reste telle chose; vous plaît-il que j'en achète tel livre, telle chose ?" or, mes frères cela marque encore attache aux biens et commodités. Il ne faut point faire cela, mais il faut remettre, sitôt qu'on est arrivé, ce que l'on a d'argent de reste entre les mains de celui qui a soin de le garder, du procureur de la maison. Se détacher, outre cela, du bien que l'on a, ou qui peut nous échoir, nous débarrasser l'esprit de tout cela et n'y point avoir d'attache, non plus qu'à nos parents et amis ; oui, mes frères je le dis nous nous devons détacher de l'affection trop grande des parents 'et amis de leurs intérêts et ainsi du reste. Bref, qui dit un missionnaire (j'entends un vrai missionnaire) dit un homme qui n'a en vue que Dieu seul, son salut et celui de son prochain, dit un homme qui n'a d'autre attache qu'à ce qui l'unit à Dieu plus intimement.
Les moyens : 1° C'est de nous donner à Dieu tout de bon et faire une résolution ferme, dés à présent, de ne tenir dorénavant à quoi que ce soit, de ne nous attacher d'affection à aucune chose de la terre qui nous puisse apporter quelque retardement en la vertu et perfection que Notre-Seigneur demande d'un chacun de nous en notre vocation, mais chercher toujours Dieu purement et simplement, et jamais nous-mêmes ni nos intérêts ;
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et croyez-moi, si la petite compagnie en use de la sorte, assurez-vous mes frères que Notre-Seigneur la bénira et tout ce qu'elle fera, et que cet état est une bonne disposition pour recevoir le Saint-Esprit.
2° Demain, qui est le jour de la Pentecôte, auquel jour le Saint-Esprit descendit sur la sainte Vierge et sur les apôtres et autres disciples assemblés ce sera un bon moyen, pour obtenir ce détachement de nous-mêmes et de toutes les choses de la terre, de nous trouver en esprit avec la sainte Vierge et les apôtres et de demander instamment à Dieu participation à ce même Esprit. Plaise à sa divine Majesté nous en faire la grâce.
183 - REPETITION D'ORAISON DU 9 JUIN 1658
SUR LE DON DES LANGUES
A propos de ce que l'on vient de dire du don des langues je pense que nous ferons bien aujourd'hui de demander à Dieu la grâce de bien apprendre les langues étrangères, pour ceux qui seront envoyés aux pays éloignés ; car, puisqu'il a plu à sa divine Majesté se susciter cette petite Compagnie pour faire parmi le monde quelque petite chose de ce que les apôtres y ont fait, nous avons besoin de participer avec eux à ce don des langues tant nécessaire pour enseigner au peuple la doctrine de la foi ; car, si la foi entre par l'ouïe, comme dit saint Paul, fides ex auditu (1), il faut que ceux qui l'annoncent se fassent entendre à ceux en qui ils veulent répandre cette divine lumière. Or, la diversité des langues est très grande, non seulement en l'Europe, l'Afrique et, l'Asie, mais même en Canada ; car nous
Entretien 183. - Archives des prêtres de la Mission, maison centrale de Cracovie.
1. Epître de saint Paul aux Romains X, 17.
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voyons dans les relations des Pères jésuites qu'il y a autant de sortes de langues que de pays. Les Hurons ne parlent pas comme les Iroquois ni ceux-ci comme leurs voisins ; et qui entend les uns n'entend pas les autres .
Comment donc les missionnaires pourraient-ils dans ces différences de parler, aller par tout le monde annoncer l'Evangile, s'ils ne savent que leur propre langue ? Et comment en sauront-ils d'autres s'ils ne les demandent à Dieu et ne s'y appliquent ? Que veut dire missionnaire ? C'est à dire envoyé. Oui, mes frères, missionnaire veut dire envoyé de Dieu, et c'est à vous que Notre-Seigneur a dit: Euntes in mundum universum, prædicate Evangelium omni creaturæ (2). Et pour cela, il veut que vous entendiez les langues nécessaires. Jamais Dieu n'appelle un homme à une condition, qu'il ne voie en lui les qualités qu'il faut, ou qu'il n'ait dessein de les lui donner. Selon cela, mes frères espérons que, s'il lui plaît vous appeler aux pays éloignés il vous fera la grâce d'en apprendre la langue. Confiez vous en lui, il ne veut pas la fin sans les moyens; et s'il vous demande l'un, il vous donnera l'autre.
J'attends à toute heure que l'on me mande de Pologne de faire partir des hommes pour aller à un établissement qu'un bon ecclésiastique de ce pays-là nous procure à Cracovie. Nous avons là M. Ozenne, qui parle un peu le polonais M. Desdames qui le parle bien, et M. Duperroy aussi ; mais les autres que nous y enverrons n'en entendront pas un mot; faut-il pour cela laisser de les y envoyer ? Oh ! nenni, mais il faut qu'ils se résolvent d'y étudier la langue avec soin et patience, et les autres de même qui seront envoyés ailleurs.