Conférences aux missionnaires (page 13)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Conférences aux missionnaires, éd. Coste, t. XI-XII · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. Evangile de saint Marc XVI, 15.

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On apprend premièrement les noms des choses et puis les verbes qui sont les actions. On commence par les choses principales par le ciel, par la terre, etc., et peu à peu on se rend capable de rendre service à Dieu partout. Comment pensez-vous que les Pères jésuites aient tant travaillé au Japon et autres pays étrangers ? Car ils n'en ont pas su la langue tout d'un coup. C'est qu'ils ont pris la peine de la bien étudier; et vous ferez bien, mes frères de vous offrir à Dieu non seulement pour aller au loin, comme ces grands hommes-là, afin de faire connaître et aimer Jésus-Christ, mais pour vous appliquer, quand vous y serez, à bien apprendre le langage, sans vous rebuter pour les difficultés car c'est de quoi il s'agit, Il y en a qui s'imaginent, quand ils sont là, que jamais ils n'en viendront à bout. Ils se découragent après quelques essais et au lieu de prier et de se confier en Dieu pour y faire progrès au lieu d'attendre en patience cette grâce de sa bonté, ils perdent l'affection de continuer et se persuadent qu'ils ne sont propres que pour leur pays; et voilà la tentation du retour.

Prions le Saint-Esprit, mes frères par l'entremise de cette sainte assemblée qui a reçu aujourd'hui le don des langues qu'il communique cette grâce à la Compagnie, puisqu'elle est appelée aux mêmes fonctions.

Prions-l'en tous vivement, joignons nos intentions et nos prières à cet effet ; mais confions-nous mes frères confions-nous que sa bonté infinie, faisant l'honneur à quelques-uns de les choisir pour les pays étrangers leur donnera la grâce des langues; mais qu'ils se confient à elle, qu'ils attendent son heure en paix et qu'ils emploient bien leur temps pour en acquérir l'intelligence et l'usage. Que nos frères coadjuteurs l'en prient aussi ; car, bien qu'ils ne soient pas pour prêcher aux peuples,

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ils donnent moyen aux prêtres de les instruire et de les sauver.

184. - CONFERENCE DU 28 JUIN 1658

SUR LE BON USAGE DES INFIRMITES

M. Vincent, notre très honoré Père, vint un peu tard à cette conférence, à savoir une demi-heure après qu'elle fut commencée. Il la conclut en cette manière, après qu'un des prêtres de la Compagnie eut achevé de parler. Il commença à saluer la Compagnie à son ordinaire, en tirant son bonnet carré, puis dit:

J'ai bien perdu de n'avoir pas assisté à la première conférence qui s'est faite, il y a huit jours sur ce même sujet et de ce que je ne suis pas venu au commencement de celle-ci. Ce que l'on vient de dire me semble bien bon, et je dois tâcher d'en faire mon profit.

Un motif qui nous doit porter et toute la Compagnie à faire un bon usage et à nous bien comporter dans toutes les infirmités qui arrivent ici-bas sur la terre, est que nous devons considérer que tout cela nous vient de la part de Dieu, ou qu'il permet nous arriver; la mort, la vie, la santé, la maladie, tout cela vient par l'ordre de la divine Providence, et, de quelque manière que ce soit, toujours pour le bien et le salut de l'homme. J'ai dit déjà bien des fois et ne puis m'empêcher de le redire encore à cette heure, que nous devons estimer que les personnes affligées de maladie dans la Compagnie sont la bénédiction de la même Compagnie et de la maison; ce que nous devons estimer d'autant plus véritable que Notre-Seigneur Jésus-Christ a aimé cet état d'affliction, par laquelle il a voulu lui-même passer, et

Entretien 184. - Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 72.

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s'est fait homme pour souffrir. Les saints ont passé par là; et ceux à qui Dieu n'a pas envoyé de maladies pendant leur vie ont eux-mêmes cherché à affliger leur 'corps par manière de châtiment. Témoin saint Paul: Castigo corpus meum et in servitutem redigo (1). Et c'est ce que nous devons faire, nous autres qui sommes en parfaite santé. Castigo corpus meum, nous châtier nous mêmes nous affliger nous-mêmes en vue des péchés que nous avons commis et de ceux qui se commettent dans le monde contre sa divine Majesté. Mais quoi ! l'homme est si chétif et misérable que non seulement il ne se châtie pas lui-même, mais même souffre bien souvent avec beaucoup d'impatience l'état d'affliction et de maladie dans lequel il plaît à Dieu le mettre, quoique ce soit pour son bien ; et c'est là une faute que commettent plusieurs de ceux qu'il plaît à Dieu ainsi affliger de maladies et incommodités.

Une autre faute que l'on commet ou que l'on peut commettre dans la Compagnie, c'est ce grand désir de quelques-uns de vouloir changer de lieu, de maison, vouloir aller ici, aller là, en cette maison en cette province, en son pays sous prétexte que l'air y est meilleur, ou bien qu'il leur semble être tel.. Et qu'est-ce que cela, mes frères ? Et que dirons-nous de ces gens, sinon que ce sont gens attachés à eux-mêmes, esprits de fillettes, gens qui ne veulent rien souffrir ? Vous dirai-je qu'il y a tel dans la Compagnie qui a demandé à changer et venir de cent lieues d'ici, et cela pource qu'il lui est arrivé quelque petite incommodité ! Et si on l'eût voulu croire, il serait allé en un autre lieu qui lui revient, où il croit que l'air est meilleur, qui est à cent cinquante lieues d'ici. Cela n'est-il pas étrange de voir

1. Première épître aux Corinthiens IX, 27.

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dans la Compagnie des personnes faites de la sorte et si pleines de l'amour d'elles-mêmes. Comme si les infirmités corporelles étaient un état qu'il faille fuir, quand il plaît à Dieu nous y mettre ! Fuir son bonheur ! Oui, mes frères c'est fuir son bonheur, car l'état de souffrance est un état de bonheur en sanctifiant les âmes.

Le bon défunt M. Pillé, il me ressouvient qu'il s'est sanctifié en cet état. Oui, c'est un saint, et nous l'avons toujours regardé comme un saint.

Peu de personnes de la Compagnie l'ont vu, si ce n'est M. Portail et quelques autres anciens. Ce saint homme donc, au bout de deux ans qu'il fut reçu en la Compagnie, il plut à Dieu l'affliger d'infirmité, d'un mal de poumon, et il en est mort Un homme qui recevait tant de grâces de Dieu! En un mot, c'est un saint ; M. Pillé est un saint ; il a vécu en saint et il est mort en saint.

Oh ! que le bon Monsieur Senaux (nota qu'il parle ici de M. Senaux, mort, cette année en notre maison de Troyes) était bien éloigné de cet esprit changeant ; Vous dirai-je, mes frères que, quoiqu'il ait été, depuis qu'il est entré dans la Compagnie, dans des infirmités quasi continuelles néanmoins je ne sache point qu'il ait jamais demandé, à cause de cela, à changer d'air; non, jamais M. Senaux n'a mis la main à la plume pour écrire un seul mot pour demander à changer de lieu et d'air, soit en Normandie, d'où il était, ou ailleurs; et cependant, dans ses infirmités il ne laissait pas de travailler, et cela autant qu'il le pouvait, et de garder et observer les régles oui, les régles; et il faut avouer que, pendant qu'il a été dans notre petite maison de Troyes elle a fort bien été. Aussi après sa mort, ceux qui y sont encore l'ont fort bien reconnu et m'ont écrit avec douleur la perte qu'ils ont faite de ce sien serviteur, qu'ils

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me disent avoir été pendant sa vie un exemple de régularité.

De plus il s'en trouvera peut-être d'autres qui ne demanderont pas ouvertement à changer de lieu, mais ils le feront couvertement par le moyen du médecin, auquel ils diront tant de si et de cas tant de raisons tendant à le porter à leur dire qu'il serait bon qu'ils changeassent d'air, qu'ils allassent à leur air natal, ou en un autre lieu, qu'enfin il leur conseille. Et puis ces gens-là, que disent-ils ? "Il faut que je change d'air ; le médecin l'a dit. "

Les remèdes c'est de recevoir tout ce qui arrive, comme venant de la main de Dieu ; et ne le pas faire, c'est une faute. Un jour, on demandait à un bon frère que l'on appelait frère Antoine (2), dont voici le portrait en cette salle... C'était un homme qui ne savait ni lire ni écrire, et cependant avait l'esprit de Dieu avec abondance. Peu de la Compagnie qui sont ici l'ont vu, si ce n'est M. Portail, qui l'a pu voir, pour moi, je l'ai vu; il y a déjà assez longtemps qu'il est mort. Ce bon homme appelait tout le monde son frère; si c'était une femme à qui il parlait, ma sœur; même la reine, quand il lui parlait, il l'appelait sa sœur. Chacun, en ce temps-là, le voulait voir. On lui demandait un jour: "Mais mon frère, comment faites-vous à l'égard des maladies qui vous arrivent ? Comment vous y comportez-vous ? Que faites-vous pour en faire usage ?" - "Je reçois dit-il, les maladies comme venant de la part de Dieu." Et puis comme on venait à le presser un peu plus sur ce point, il disait: "Voyez-vous quand, par exemple, quelque fièvre m'arrive, je la reçois ainsi et lui dis : or

2. Sur ce personnage voir le premier volume des Entretiens aux Filles de la Charité, p. 480, note 4.

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sus, ma sœur la maladie, ou bien, ma sur la fièvre, vous venez de la part de Dieu ; or sus, puisque cela est, soyez la bienvenue."

Voilà, mes frères, comment en usait ce saint homme. C'est ainsi qu'ont coutume d'en user les serviteurs de Notre-Seigneur, les amateurs de sa croix. Cela n'empêche pas que l'on ne puisse et que l'on ne doive user des remèdes temporels qui sont ordonnés pour le soulagement et la guérison de chaque maladie; et en cela, c'est faire honneur même à Dieu, qui a créé les plantes, donné la vertu à chacune. Mais d'avoir tant de tendresse sur soi, se dorloter pour le moindre mal qui nous arrive, o Sauveur! c'est de qui nous nous devons défaire. Oui, nous devons nous faire quittes de cet esprit et trop grande tendresse sur nous-mêmes.

O misérable que je suis! quel mauvais usage n'ai-je point fait des maladies et petites incommodités qu'il a plu à Dieu qui me soient arrivées; Combien d'actes d'impatience ai-je commis, misérable que je suis, et quel scandale n'ai-je point donné à ceux qui m'ont vu me comporter de la sorte! Aidez-moi, mes frères, à demander pardon à Dieu d'avoir fait un si mauvais usage, comme j'ai fait par le passé, de mes petites incommodités, et la grâce à l'avenir que je fasse un bon usage de celles qu'il plaira à sa divine Majesté m'envoyer dans mon grand âge et dans le peu de temps qui me reste à vivre sur la terre.

M. Vincent, concluant après que plusieurs de la Com-

Entretien 185. - Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 73 v.°

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pagnie eurent parlé, dit qu'il restait fort édifié de ce qui venait d'être dit par ceux qui avaient parlé sur ce sujet. On a aussi fort bien dit que le support est dans une Compagnie ce que sont les nerfs au corps de l'homme. Et en effet qu'est-ce qui se voit dans une maison, dans une communauté où le support ne règne point, sinon du désordre ? Notre-Seigneur, dit-il, a supporté saint Pierre, lui qui a commis ce péché si infâme d'avoir renié son Maître. Et saint Paul, notre même Seigneur ne l'a-t-il pas supporté aussi? Et où trouvera-t-on des hommes qui soient parfaits et sans défaut et à l'égard desquels il n'y ait rien à supporter ? De même, où trouvera-t-on des supérieurs qui soient sans défaut et à l'égard desquels il n'y ait occasion de support ? Trouvez-m'en quelqu'un. Je passe plus avant et dis que l'homme est ainsi fait que lui-même le plus souvent a occasion de se supporter lui-même, tant il est vrai que cette vertu de support est nécessaire a tous les hommes même pour l'exercer envers soi-même, que l'on a peine quelquefois à supporter. Hélas ! misérable qui parle des, autres ! il n'y a personne sur la terre qui ait plus besoin d'être supporté que moi, misérable ! O Sauveur, combien ai-je besoin que la compagnie me supporte !

En quoi devons-nous supporter nos frères ? En toutes choses, en toutes choses, mes frères: supporter leurs mauvaises humeurs, leur façon de faire, d'agir, etc., qui ne nous reviennent pas, qui nous choquent. Il y a des personnes si mal faites que toutes choses leur font peine, et elles ne peuvent supporter la moindre chose qui n'est pas selon leur sens ou leur humeur. Oh! que notre bonne défunte madame la générale des galères, notre fondatrice, excellait en cette pratique du support! Car elle supportait tout le monde, quel qu'il fût. Il n'y avait personne qu'elle n'excusât, tantôt alléguant la faiblesse

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humaine, puis, d'autres fois, la ruse du malin esprit, la promptitude de l'esprit, l'emportement, et ainsi des autres; et l'on pouvait s'assurer, oui, toutes les personnes qui étaient sur la terre pouvaient s'assurer qu'elles avaient en cette bonne dame une personne qui les supportait et défendait.

Le bienheureux évêque de Genève disait qu'il avait plus tôt fait e s'assujettir à la volonté de cent personnes, que d'en assujettir une seule à sa volonté. Où est-ce que l'on trouvera deux personnes qui se ressemblent des traits du visage, qui agissent l'une comme je l'autre?, Trouvez-m'en deux, je vous prie; vous n'en trouverez pas, Dieu ayant voulu que les hommes fussent de la sorte pour la plus grande gloire de sa divine Majesté; et ainsi tous ont besoin par conséquent de cette vertu de support, tant pour es supporter eux-mêmes que pour supporter les autres. Hélas! misérable! je parle des autres, et cependant il n'y a personne qui ait plus grand besoin de cette vertu de support que moi, qui ne peux rien supporter et qui d'ailleurs ai tant besoin qu'on me supporte dans mes défauts ! Quelquefois le soir, quand je considère à quoi mon esprit a passé la journée, je trouve que c'est en mille choses inutiles et je ne sais combien de pauvretés, en sorte que j'ai peine moi-même à me supporter; et il me semble que je mériterais d'être pendu à Montfaucon (1).

Je dirai aussi à la Compagnie, à ce sujet, une chose que l'on me raconta hier, qui me fait bien voir comme quoi l'homme est fragile, jusqu'à ce point que, pour la moindre chose qui arrive, quelquefois il ne la peut supporter, et qu'il a besoin de support même à l'égard de

1. Localité située autrefois hors Paris entre La Villette et les Buttes-Chaumont; c'est là qu'on pendait les malfaiteurs.

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ses plus intimes amis. On me raconta donc que deux abbés, que je connais tous deux et dont l'un est un peu délicat en son manger et en son boire, s'étaient toujours beaucoup aimés, jusque-là qu'ils demeuraient même ensemble, mangeaient ensemble. Cependant il est arrivé que, le cocher ou quelqu'autre versant à boire, l'un d'eux a répandu quelque peu de vin; cela a déplu à l'autre de ces messieurs, qui était le plus susceptible, en sorte qu'il s'est pris à dire tout haut : " Est-ce pour fâcher que cela se fait? " Voyez un peu ce que c'est que l'esprit de l'homme! Il s'imagine que cela était fait pour lui déplaire. Peu de temps après, il s'écria encore : " Je ne saurais souffrir cela. " De manière que, cet autre abbé voyant cela et que tout ce qu'il lui avait pu dire pour le dissuader de la pensé qu'il avait que c'était pour l'offenser était inutile, il se leva de table et se retira en sa chambre pour pleurer. Or, jugez, mes frères, par cet exemple, ce que c'est que l'esprit de l'homme et à quoi il n'est point sujet, tantôt voulant une chose, puis, après, une autre; s'affectionnant tantôt à telle chose et puis après la laissant là et ne la pouvant plus souffrir.

Un autre: voilà deux personnes par exemple que vous n'avez jamais vues, et cependant il arrive assez souvent que votre inclination se portera plutôt pour l'une que pour l'autre. Et d'où vient cela? C'est que notre esprit est ainsi fait. Or sus, mon Sauveur, or sus, mon Sauveur, donnez-nous cette vertu de support, s'il vous plaît !

Je pense que je dois consoler la Compagnie en lui disant que, par la miséricorde de Dieu, la même Compagnie se supporte beaucoup, chacun se supporte beaucoup l'un l'autre, cela va bien, par la grâce de Notre-Seigneur. Je demande quelquefois à quelqu'un de mes frères les prêtres ce qu'il leur semble de la Compagnie. Je le demandais encore à quelqu'un il n'y a pas

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longtemps, et il me disait qu'elle n'avait point encore été si bien, ce lui semblait, depuis longtemps. D'où cela vient-il, pensez-vous, sinon de ce que chacun se supporte beaucoup, chacun se respecte? Bref, cela va bien, par la miséricorde ,de Dieu, et c'est de quoi nous le devons remercier. Voyez-vous, quand je vois le bien, je ne puis m'empêcher de le dire; comme, au contraire, quand je vois le mal, je ne puis m'empêcher non plus de le dire, de crier et de reprendre ceux qui le commettent et en sont la cause. Venons aux moyens.

Le premier et unique, ce me semble, après celui de demander à Dieu cette vertu de support, est l'humilité, mes frères, l'humilité, voyez-vous, l'humilité, le mépris de soi-même, s'estimant le plus. misérable de tous, se mettant au dessous de tous, ne se préférant jamais à aucun, regardant tout le monde pour son supérieur, comme dit saint Paul, être bien aises que les autres nous soient préférés, soit dans les missions, ou ailleurs, dans quelqu'emploi que ce soit, qu'ils y réussissent mieux que nous, supporter cela gaiement, pour l'amour de Notre-Seigneur. Et croyez-moi, mes frères, que, si cela est ainsi, la petite Compagnie sera un petit paradis en terre; oui, la maison de Saint-Lazare sera un petit paradis en terre. Dieu nous fasse cette grâce, par sa miséricorde!

En suite de cela, M. Vincent, se mettant à genoux, dit :

Et pource que j'ai besoin, plus que qui que ce soit, que la Compagnie me supporte à cause de tant de misères que je sens en moi, tant de sujets de mésédification que je donne à mes frères, particulièrement à ceux qui m'assistent dans mes petites incommodités, je vous prie, mes frères, de me vouloir continuer cette même charité et de me pardonner le passé. Les vieillards,

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comme dit David, ont beaucoup besoin d'être supportés, supportez-moi donc, mes frères, je vous en prie, et priez Dieu pour moi, afin que je m'amende. Puis il baisa la terre à l'ordinaire; ce que fit semblablement toute la Compagnie.

Après cela, M. Vincent recommanda aux prières de la même Compagnie M. Hopille, chanoine d'Agen, qui était décédé depuis quelques jours, et dit que c'était un homme qui avait toujours eu affection et charité pour les missionnaires qui sont de delà, jusque-là qu'il leur a laissé, en mourant, sa bibliothèque. Il demanda aux prêtres une messe pour le repos de l'âme de ce bon défunt, et aux frères leur première communion, du moins en seconde intention, s'ils ne le pouvaient autrement.

186. - REPETITION D'ORAISON DU 4 AOUT 1658

Retour de François Le Blanc, missionnaire en Ecosse. - Maladie du frère Christopbe Delaunay. - Mort de deux Filles de la Charité à Calais.- Eloge des Filles de la Charité.

Monsieur Vincent, après que trois ou quatre de la Compagnie eurent achevé de répéter leur oraison, recommanda à la même Compagnie de demander à Dieu le zèle du salut des âmes, l'esprit et les vertus nécessaires pour y travailler. Il recommanda ensuite de remercier Dieu du retour de M. Le Blanc et de l'avoir préservé, lui et les autres qui étaient avec lui, de tant de dangers.

Notre frère Christophe Delaunay, qui est demeuré à Saintes en suite de ce grand voyage, est tombé malade. Je recommande aux prières de la Compagnie ce bon frère, auquel le capitaine du vaisseau ostendois qui

Entretien 186. - Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 75 v.°

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les a pris sur mer, a témoigné tant d'affection, qu'il aimait et chérissait, étant bien aise de l'avoir auprès de lui pendant environ un mois qu'ils ont été sur mer, depuis la prise du vaisseau français par cet ostendois.

Je recommande de plus les Filles de la Charité que nous avons envoyées à Calais pour assister les pauvres soldats blessés. De quatre filles que nous y avons envoyées, il y en a deux de mortes, à savoir des plus fortes et robustes d'entre elles, dont l'un d'elles, qui est la sœur Manceau, nièce de M. Manceau, prêtre de la Compagnie, était la servante, c'est-à-dire qui avait le soin et la conduite des autres. C'était une des filles les plus fortes qui fût dans cette petite Compagnie de la Charité, et cependant la voilà qui a succombé, sous le faix de ce grand emploi, la première. Imaginez-vous, Messieurs, qu'est-ce que cela. Quatre pauvres filles à l'entour de cinq ou six cents pauvres soldats blessés et malades! Voyez un peu, je vous prie, la conduite et la bonté de Dieu, de s'être suscité en ce temps-ci une Compagnie de cette sorte! Et pourquoi faire ? Pour assister les pauvres corporellement et même spirituellement, en leur disant quelques bonnes paroles, principalement aux moribonds, pour les aider à se disposer à bien mourir. O Sauveur ! ô mon Sauveur ! l'histoire ne nous fait point mention qu'il y ait jamais eu une Compagnie de vierges (il est vrai qu'il y a parmi elles quelques veuves) qui se soient données à Dieu de cette sorte que font ces pauvres filles pour assister les malades et blessés. Pour moi, je ne sache point avoir ouï dire, ni lu qu'il en soit fait mention, Dieu ayant voulu attendre à le faire jusqu'à présent, et en un temps auquel Dieu permet que son Eglise soit beaucoup persécutée, affligée et quasi anéantie

1. Françoise Manceau, Marguerite Ménage, Marie Poulet et Claude Muset.

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en certaines contrées, comme en Angleterre, Hibernie, Ecosse; et Dieu veuille que cela n'arrive pas en Flandre; Car on 'dit que Cromwell commence à prendre en sa protection tous ceux qui sont d'opinion contraire à la religion catholique, se rend intercesseur pour eux, et le reste.

Et qui sont ces filles qui composent cette Compagnie? Ce sont toutes filles de villages, de pauvres servantes, excepté une ou deux, qui sont un peu de condition, tout le reste étant de la condition que je vous dis; et cependant noue voyons combien Dieu les bénit et combien elles sont pleines du zélé de sa gloire et de l'assistance du prochain. Et comme la Compagnie de la Mission, quoique sinon tout à fait vicieuse, du moins manquant de beaucoup de vertus, a quelque relation à la petite Compagnie de ces pauvres filles, et que Notre-Seigneur s'est voulu servir de celle de la Mission pour donner commencement à celle de ces pauvres filles c'est pourquoi nous avons plus grande obligation de les offrir à Dieu, et c'est ce que je prie la Compagnie de faire, et le remercie de toutes les grâces qu'il leur a faites jusqu'ici, et nous le prierons que, par sa bonté infinie, il leur continue les mêmes grâces et bénédictions à l'avenir.

La reine a écrit à Mademoiselle Le Gras et à moi, afin d'en envoyer d'autres à Calais pour assister ces pauvres gens, et c'est ce que l'on va faire. Quatre s'en vont partir aujourd'hui pour cela. Une de ces pauvres filles, âgée d'environ cinquante ans, me vint trouver vendredi dernier à l'Hôtel-Dieu, où j'étais, pour me dire qu'elle avait appris que deux de ses sœurs étaient mortes à Calais et qu'elle venait s'offrir à moi pour y être envoyée à leur place, si je l'avais agréable. Je lui

2. Sœur Henriette Gesseaume.

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dis : " Ma sœur, j'y penserai. " Et hier elle vint ici pour savoir la réponse que j'avais à lui faire. Voyez, mes frères, combien le zèle est grand en ces pauvres filles de s'offrir de la sorte; S'offrir pour aller exposer leur vie comme des victimes, pour l'amour de Jésus Christ et le bien du prochain, cela n'est-il pas admirable? pour moi, je ne sais que dire à cela, sinon que ces pauvres filles seront nos juges au jour du jugement; oui, mes frères, ces filles seront nos juges au jugement de Dieu si nous ne sommes disposés, comme elles, à exposer nos vies pour Dieu. Et qui n'en est point encore venu là, croyez-moi, on peut dire que celui-là est encore bien éloigné de la perfection.

O misérable que je suis, qui ne sens, point, ou du moins qui sens si peu de disposition et d'attrait à cet éminent degré de vertu, que ne dois-je point craindre, mes frères; que ne dois je point craindre ! Et que ne doivent pas craindre avec moi ceux de la Compagnie de la Mission qui sont en ce même état, qui ne s.entent point en eux cette disposition, qui est, voyez-vous, un des plus éminents degrés intérieurs que l'on puisse avoir, oui, le plus éminent ! C'est pourquoi ceux qui ne se trouvent pas en cet état, doivent incessamment demander à Dieu de les y mettre, c'est-à-dire en cette disposition d'être tout prêts à donner leur vie pour Jésus-Christ. Et quant à ceux à qui Dieu a déjà fait cette grâce et qui la ressentent en eux, croyez-moi, ils en doivent bien remercier Dieu et le prier qu'il ne permette pas qu'ils s'en rendent indignes par aucune action qui lui déplaise.

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187. - CONFERENCE DU 23 AOUT 1658

SUR LA SOBRIETE

Le vendredi au soir 23° du mois d'août audit an, à la conférence sur le sujet de la sobriété tant au boire qu'au manger, Monsieur Vincent conclut cette conférence, qui avait été déjà commencée dés le vendredi précédent, et dit :

Dieu soit loué et nous fasse la grâce de bien profiter de tout ce que l'on vient de dire ! Le sujet de cette conférence est sur la sobriété que nous devons pratiquer tant au boire qu'au manger, les raisons qui nous y doivent porter et ;es moyens dont la Compagnie se doit servir pour éviter d'y tomber. Nous ne parlerons pour le présent que de la sobriété que nous devons avoir au boire à l'égard du vin; nous nous contenterons de ce point-là pour le présent, comme étant le pas le plus dangereux.

Or, mes frères, une raison laquelle nous doit porter à pratiquer très soigneusement cette vertu de sobriété, ce sont les grands maux qui arrivent du contraire, c'est-à-dire de l'intempérance au boire, car quels maux n'arrive-t-il point de là ! Hélas ! vous le savez. Une personne qui vient à boire, et à boire du vin au delà de ce qui est nécessaire, tombe dans un état de bête, voire même pire que bête et passe-bête. Il n'y a point de vice que ne soient capables de commettre de telles gens; et de plus, c'est que ce vice de l'ivrognerie n'est jamais seul, ou rarement, mais est toujours suivi de quelque autre plus grand, notamment de cet abominable et horrible vice de la chair, qu'il commet ou sur lui même ou sur autrui.

Entretien 187. - Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 76 v° et suiv.

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O état pitoyable ! Qu'est-ce cela, mes frères, sinon un état de bête, vivre à la façon des bêtes, suivre ses inclinations comme une bête, comme un cheval, comme un pourceau, oui, comme un pourceau, et pire que des bêtes? Car encore les bêtes suivent leurs inclinations naturelles; mais un homme, et un homme qui est ivre, il ne sait ce qu'il fait; il est pire qu'une bête, puisqu'il le faut porter, qu'il le faut soutenir et le porter par-dessous les bras; autrement, il tomberait à terre comme une pierre... <voir tout à la fin le passage omis, tapé ensuite par M. Coste et inséré dans son exemplaire >

A propos, il y en a un certain dans la Compagnie, qui, quand il va présenter le verre pour avoir du vin, n'est point satisfait si l'on ne lui en donne beaucoup. " Mettez, mettez ", dit-il au dépensier. Je l'ai averti de s'en corriger; il ne l'a pas encore fait. S'il ne le fait et ne s'en corrigé bientôt, il nous faudra servir de quelque autre remède, car cela n'est pas à tolérer. Tellement ,que la Compagnie de la Mission n'est pas exempte de ce vice, et que Dieu a permis à Satan de les tenter.

Mais, Monsieur, comment dites-vous cela ainsi publiquement ! Vraiment vous scandalisez la Compagnie; quoi qu'entre les personnes qui la composent, il y en ait qui soient adonnées à ce vice, du moins il semble que ce serait mieux de les avertir en particulier. - Mes frères, outre que Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même en a usé de la sorte lors qu'il était sur la terre, comme aussi saint Augustin, lequel avertissait publiquement des fautes qui avaient été faites, afin que ceux qui les avaient commises s'en corrigeassent, et que les autres qui les entendaient se contre-gardassent d'y tomber, c'est aussi, mes frères, ce qui fait que j'en use de la sorte et que je dis publiquement les fautes que Dieu a permis avoir été commises par quelques-uns de la Compagnie.

Vous dirai-je encore, mes frères, que quelques-uns de

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messieurs les ordinands ont été fort scandalisés de deux prêtres de la Compagnie, de deux prêtres, lesquels se sont fort mal comportés dans le réfectoire en mangeant et buvant, et se jetant sur la viande comme s'ils voulaient tout dévorer à la fois ? Enfin ils ont si fort scandalisé quelques de ces messieurs les ordinands, qu'ils ont cru nous en devoir avertir, afin d'y remédier. Deux prêtres de la Mission se comporter en sorte qu'au lieu d'être à édification à leur prochain, ils leur ont été , à scandale ! O Messieurs ! o mes frères ! où en sommes-nous ! Et quel sujet d'affliction pour la Compagnie, notamment pour ceux qui ont la sobrièté et la modestie au boire et au manger en recommandation !

Des moyens de remédier à ce mal, à ce qu'il n'arrive plus à l'avenir, le premier qu'il me semble être à propos de mettre en usage, c'est que le supérieur se mette à un bout de la table, et son assistant ou sous-assistant à l'autre, afin que le supérieur, voyant d'un coté du réfectoire, l'assistant puisse aussi voir ce qui se passe de l'autre coté; et pour cela il faudra briser la table d'en bas en deux, afin de pouvoir passer.

Un autre moyen auquel nous avons pensé est de réduire le vin; au lieu d'une chopine que l'on donne, se contenter de demi-setier. Il y a des communautés qui n'ont que cela et qui s'en passent fort bien. Or, si déjà d'autres communautés le font et se passent de demi-setier par chaque repas, pourquoi ne le pourrons-nous pas faire, nous autres? Nous digérerons un peu ce moyen davantage avant que de le mettre en pratique; car enfin, si, après avoir essayé d'autres moyens, ils se trouvent sans effet, il faudra bien venir à celui-ci. Nous aviserons donc à cela.

Oh ! mais, Monsieur, me dira peut-être quelqu'un, il y a des personnes et des personnes ; il y en a qui se

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pourront passer de peu de vin, mais aussi il y en a d'autres auxquelles il en faut davantage. Pour moi, qui ai l'estomac froid, il m'en faut pour le réchauffer un peu; autrement, j'ai de la peine à digérer les viandes, les salades, etc.- Mes frères, c'est un abus de croire que l'estomac ait besoin de vin pour lui aider à digérer les viandes. Je l'ai cru autrefois, misérable que je suis, mais Monsieur Portail m'en a désabusé et m'a fait voir que c'était une erreur; et ce qu'il m'a dit, je l'ai trouvé véritable et l'ai expérimenté.

Et à ce propos, je dirai ici à nos frères dépensiers qu'ils ne doivent point donner des plats remplis de salades, comme ils font. Ils en donnent à un seul ce qui suffirait pour trois ou quatre personnes. Des salades ! hélas ! les anciennes communautés n'en mangent point; et si cela est que les anciennes communautés n'en mangent point, ne nous en pourrions-nous pas bien passer aussi ? Voilà à l'oratoire, il est vrai qu'ils en ont de la salade; mais combien pensez-vous que l'on en donne à chacun ? Hélas ! fort peu. Je voudrais que vous eussiez vu ce que l'on y donne; vous verriez bien la différence qu'il y a d'avec les nôtres. Faut-il s'étonner si l'on en voit plusieurs dans la Compagnie qui se trouvent souvent incommodés? Non; et pourquoi? Eh ! c'est que bien souvent leur incommodité vient du boire et du manger trop fréquent. Par exemple, il y en a qui déjeunent, qui dînent, qui goûtent et puis soupent. Ils s'en vont le matin au réfectoire déjeuner. Du déjeuner au dîner il n'y a pas loin; et ainsi ce pauvre estomac n'a pas le temps de faire la digestion. L'on vient à dîner avant que cette première digestion soit faite, et puis bientôt après on y ajoute le goûter. Tout cela cause des vapeurs, qui circulent et montent au cerveau, et de là vient la plus grande part des maux de tête de partie de nous.

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Un troisième moyen, auquel nous avons pensé déjà plusieurs fois, c'est de faire qu'il y ait un visiteur, comme il se pratique aux Jésuites, c'est-à-dire une personne que le supérieur députe, dont l'office est de prendre garde à tout ce qui se passe dans la maison, dans le réfectoire, si on y garde bien la modestie, si on trempe bien le vin; et celui-là, quand il a remarqué quelque faute, en donne avis au supérieur, lequel ordonne la pénitence à proportion; et puis celui-ci avertit celui qui a fait la faute publiquement : " J'avertis en esprit d'humilité et de charité un tel père ou un tel frère qu'il a fait telle faute, et pour pénitence il fera cela." Celui qui se voit ainsi averti se met aussitôt à genoux et accomplit la pénitence qui lui est ordonnée. Voilà comme les Pères jésuites en usent, et de là vient que vous voyez parmi eux une si grande modestie et retenue. Et je pense qu'il sera nécessaire que nous fassions de même. Nous verrons s'il sera à propos d'ajouter cela à l'office de préfet de table, ou bien s'il sera nécessaire de créer et établir un autre officier pour cela, dont l'office sera de se promener de côté et d'autre par le réfectoire pour voir si chacun est bien dans la modestie, si l'on ne mange point avec trop d'avidité et mauvaise grâce, si chacun trempe bien son vin, et ainsi du reste; et lorsqu'il aura remarqué quelque faute, qu'il en avertisse; car enfin il faut bien tâcher de trouver quelque moyen de remédier au mal, lorsque l'on le voit. Nous voyons que dans quelques chapitres et églises cathédrales cela se pratique. Il y a une personne qui se promène par le chœur pour voir si l'on y garde bien la modestie, si le chant va bien; et, lorsqu'il y 'a quelque chose à redire, il avertit.

4° Et enfin c'est de ne se pas amuser à écouter sa nature, à ne point tant capituler avec son tempérament,

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mais de s'accoutumer à tremper son vin, en sorte que l'eau ne soit que rougie. Et à ce sujet, je prie nos frères.les dépensiers de ne point donner, au déjeuner, à chacun plus de deux ou trois doigts de vin au plus. Croiriez vous, mes frères, que l'on voit à vue d'œil qu'entre les séminaristes ce qui trempent le plus leur vin (car, par la grâce de Dieu, il y en a qui le font, mais de la bonne manière, et où il n'y a rien à redire), croiriez vous, dis-je, que ceux-là avancent à grands pas à la perfection; Pour moi, je remarque cela, que ceux que je vois qui trempent le plus leur vin, je vois, dis-je, que ces personnes-là avancent de vertu en vertu; cela se voit clairement. Et dites-moi, la plupart d'entre nous, auparavant que d'entrer en la Compagnie, buvaient-ils du vin ? Point du tout, ou du moins fort rarement. Eh ! quoi donc ? Un peu de bière, et de l'eau peut-être le plus souvent (1).

Or sus ! Dieu soit loué et glorifié à jamais ! Nous pouvons ajouter encore à tout ceci un autre moyen, qui sera de faire notre oraison demain matin sur ce sujet, et commencer à entrer en la pratique de bien tremper notre vin. Néanmoins c'est demain l'oraison de saint Barthélemy, car c'est demain la fête de ce grand apôtre. Toutefois cela ne reviendra pas mal à ce sujet. Saint Barthélemy a été écorché tout vif. Nous commencerons aussi à écorcher notre propre volonté, notre appétit de boire le vin trop pur. Dieu nous fasse la grâce, s'il lui plaît, de bien travailler à cela tout de bon !

1. En marge : Nota que la plus grande partie des écoliers et des séminaristes étaient du Pays-Bas et de Picardie.

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188. - CONFERENCE DU (30 AOUT 1658°)

SUR L'INDIFFERENCE AUX EMPLOIS

Le premier motif que des vieillards comme moi, misérable, en mes incommodités qui arrivent à la vieillesse, ont de se mettre dans un état d'indifférence aux emplois, en cas qu'ils n'y soient pas, c'est, Messieurs et mes frères, la gloire qui revient à Dieu de cet état d'indifférence.

Celui qui n'est point dans cet état d'indifférence, ains au contraire, est dans un état de démon. Et pour bien garder le vœu d'obéissance que l'on a fait, il faut être dans l'état d'indifférence en toutes choses.

Un autre motif est que c'est être malheureux que de n'être point dans cet état d'indifférence aux emplois, à obéir à toutes sortes de supérieurs qui nous sont donnes.

Oh ! mais, dira-t-on, je suis vieillard. - Vous êtes vieillard ! eh bien ! en devez-vous pour cela être moins indifférent, moins vertueux ?

Oh ! mais je suis savant. - Voyez un peu, il est savant ! et parce qu'il est savant, il ne doit pas être indifférent, ni prêt et disposé à faire ce que le supérieur ou un officier désirera

Entretien 188. - Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 11.

1. Cette conférence ne porte aucune date. Si nous consultons la liste des conférences tenues à Saint-Lazare après le siège de Montmédy (6 août 1657), nous n'en trouvons qu'une seule sur l'indifférence aux emplois, celle de 30 août 1658; cette date s'impose donc.

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de lui. Voyez si cette objection est raisonnable et si elle doit sortir de la bouche d'une personne qui fait profession de servir Dieu.

Oh! mais, Monsieur, c'est un saint homme. - Je le veux bien qu'il soit un saint homme, quoi ! est-ce une raison qui le doive exempter de faire ce qu'on désirera de lui, ce qu'on lui ordonnera, d'obéir à ce supérieur, qui est, si vous voulez, moins parfait que lui, moins savant, et, si vous voulez encore, en qui même il parait des défauts? Est-ce là encore un coup un valable sujet? Assurément point du tout. Et cela ne le doit point exempter de l'indifférence aux emplois : aller aux champs, si on l'y envoie; demeurer à la maison, si on le désire; conduire un séminaire ou aller en mission; demeurer en cette maison-là ou en cette autre; aller aux pays éloignés ou non; obéir à ce supérieur ou à cet autre, puisque Dieu le veut et qu'il a été trouvé propre pour la conduite et le gouvernement.

Mais, Monsieur, avez-vous quelque exemple à nous rapporter ? - Oui-da, en voici un qui fait assez bien à ce sujet et qui est en la Sainte Ecriture. Lorsque Judas eut commis cet exécrable péché d'avoir trahi et vendu son bon Maître et qu'il se fut ensuite désespéré, les onze apôtres s'assemblèrent pour élire quelqu'autre en la place du même Judas; ils jetèrent, à cet effet, les yeux sur deux des disciples de Notre-Seigneur, dont l'un s'appelait Barsabas, surnommé le juste, et l'autre Mathias; et ensuite ils procédèrent à l'élection, et le sort tomba sur Mathias plutôt que sur Barsabas, surnommé le juste à cause de sa sainte vie. Il était donc juste, et cependant le sort tomba sur Mathias, de qui il n'était rien dit. Dieu vit, voyez-vous, Messieurs, qu'il était propre pour gouverner, et pour cela il voulut que le sort tombât sur lui. Il y en a qui sont saints et vivent saintement, et pourtant n'ont pas toujours le don de diriger. La sainteté est une disposition continuelle et une entière conformité à la volonté de Dieu; et la direction git dans le jugement, c'est-à-dire requiert un bon jugement pour conduire et régler les choses.

La science n'est pas absolument nécessaire pour bien

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gouverner, mais, quand la science et l'esprit de conduite et un bon jugement se trouvent ensemble dans un même sujet, ô Dieu ! quel trésor !

La vieillesse n'est pas toujours à considérer pour la conduite, puisque l'on voit plusieurs jeunes hommes qui ont plus l'esprit de conduite que plusieurs vieillards et anciens. Nous avons un exemple de cela en David, lequel fut choisi de Dieu pour conduire son peuple, quoiqu'il fût le plus jeune de tous ses frères. Voyez-vous, un homme qui a un grand jugement et une grande humilité est capable de bien gouverner, et j'ai l'expérience que ceux qui ont l'esprit contraire à cela et tendent aux charges n'ont jamais rien fait qui vaille.

J'ai aussi l'expérience que celui qui a eu charge et garde cet esprit et désir de conduire n'a jamais été bon inférieur, ni bon supérieur.

Ici M.. Vincent s'est humilié à son accoutumance. Comme je m'en revenais de la ville, nous dit-il, j'ai vu dix ou douze mulets chargés qui étaient arrêtés prés la porte d'un cabaret, attendant ceux qui les conduisaient, qui vraisemblablement étaient à boire en ce même cabaret, je considérais donc ces pauvres bêtes, le fardeau sur le dos, sans remuer, attendant leur maître et leur conducteur (2).

C'est une question de savoir s'il est p;us excellent de demander d'aller aux pays plus éloignés pour y travailler au salut des âmes, ou bien d'être dans la disposition continuelle d'y aller, sans néanmoins le demander, suivant cette maxime : ne rien demander et ne rien refuser, et demeurer au lieu où l'obéissance nous a mis, jusqu'à ce qu'elle nous en tire. O Messieurs, quel bonheur

2. En marge : Exemple qui fait voir que ces animaux, quoique sans raison, se laissent néanmoins conduire et sont indifférents à ce que leur conducteur veut d'eux, se tiennent où il les met ne se remuent pas, quoiqu'ils aient le fardeau sur le dos.

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ont ceux qui sentent en eux cette disposition et à qui Dieu fait de telles grâces que d'être prêts et disposés à aller dans les pays éloignés pour y employer leur vie pour Jésus-Christ ! Les histoires nous font mention de tant de martyres d'hommes qui se sont sacrifiés pour Dieu ; et si nous voyons que, dans les armées, tant de gens exposent leur vie pour un peu d'honneur, ou peut être dans l'espérance d'une petite récompense temporelle, à combien plus forte raisons, on nous autres devons nous exposer nos vies pour porter l'Evangile de Jésus Christ aux pays les plus éloignés où sa divine Providence nous appelle ! Voilà, à ce siège de Montmédy, de trente mille hommes ou environ qui y étaient, à ce que l'on tient, il en est resté environ vingt-deux mille. Or, si ces gens-là ont eu le courage d'exposer ainsi leur vie pour la conquête d'une ville, pourquoi ne le ferons-nous pas, nous autres, pour la gloire de Dieu et pour conquérir des âmes à Jésus-Christ?

Des moyens de nous mettre dans cet état d'indifférence, en cas que l'on n'y soit pas encore, le premier est l'humilité et l'abjection de nous-mêmes, s'estimant une bête et incapable de direction, ni d'avoir aucune charge ni conduite.

Le second, quand on nous donnera quelqu'emploi, s'il se trouve que nous ayons quelqu'incommodité qui nous empêche de le faire, aller devant Notre-Seigneur au Saint Sacrement, et là lui demander la grâce de nous faire connaître si nous le devons proposer au supérieur; et après qu'il nous aura fait connaître que sa volonté est que nous le proposions, le faire, puis faire ce que le même supérieur ordonnera.

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189. - ENTRETIEN DE (SEPTEMBRE 1658°)

SUR LA PERTE DE LA FERME D'ORSIGNY

Je me suis arrêté à penser depuis quelque temps, et même bien souvent, sur ce que la Compagnie ne souffrait rien, que tout lui réussissait, et qu'elle était en quelque prospérité, disons mieux, qu'elle était bénie de Dieu en toutes les manières, sans ressentir ni traverses ni fâcheries. Je commençais à me défier de cette bonasse, sachant que le propre de Dieu est d'exercer ceux qui le servent, et de châtier ceux qu'il aime. Quem enim diligit Dominus, castigat (2). Je me souvenais de ce qui est rapporté de saint Ambroise, que, faisant voyage, il se trouva dans une maison où il apprit du maître qu'il ne savait ce que c'était qu'affliction; et que, sur cela, ce saint prélat, éclairé des lumières du ciel, jugea que cette maison, traitée si doucement, était proche de sa ruine.

" Sortons d'ici, dit-il, la colère de Dieu va tomber sur cette maison "; comme, en effet, il n'en fut pas sitôt dehors, que la foudre, la mettant à bas, enveloppa dans sa ruine tous ce qui étaient dedans.

D'un autre côté, je voyais plusieurs Compagnies agitées de temps en temps, particulièrement une des plus grandes et des plus saintes qui soient en l'Eglise, laquelle se trouve parfois comme en consternation, et qui même souffre présentement une persécution horrible (3) ; et je disais : " Voilà comme Dieu traite les saints, et comme

Entretien 189. - Abelly, op. cit., l. III, chap. XXII, p. 321; chap. XVIII, p. 281. La partie empruntée au chap. XXII s'arrête aux mots : "Il a tout bien fait."

1. L'entretien n'est pas daté, mais nous savons que le procès relatif à la ferme d'Orsigny fut perdu au mois de septembre de l'année 1658.

2. Epître aux Hébreux XII, 6.

3. Il s'agit de la Société de Jésus, alors violemment attaquée pour la morale enseignée par quelques-uns de ses membres.

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il nous traiterait si nous étions bien forts en la vertu; mais, connaissant notre faiblesse, il nous élève et nourrit de lait, comme de petits enfants, et fait que tout nous réussit, sans quasi que nous nous en mêlions." J'avais donc raison, dans ces considérations, de craindre que nous ne fussions pas agréables à Dieu, ni dignes de souffrir quelque chose pour son amour, puisqu'il en détournait les afflictions et les touches, qui mettent à l'épreuve ses serviteurs. Il nous est bien arrivé quelques naufrages aux embarquements faits pour Madagascar, et encore Dieu nous en a tirés; et l'année 1649, les gens de guerre nous causèrent damage de quarante-deux mille livres, de compte fait; mais cette perte ne nous fut pas particulière; tout le monde se ressentit des troubles publics; le mal fut commun, et nous ne fûmes pas traités autrement que les autres. Mais béni soit Dieu, mes frères, de ce que maintenant il a plu à sa Providence adorable nous dépouiller d'une terre qu'on vient de nous ôter; La perte est considérable pour la Compagnie, mais bien considérable. Entrons dans le sentiment de Job, quand il disait (4) : " Dieu m'avait donné ces biens, il me les a ôtés son saint nom soit béni ! " Ne regardons pas cette privation comme venant d'un jugement humain; mais disons que c'est Dieu qui nous a jugés, et humilions-nous sous la main qui nous frappe, comme David, qui disait : Obmutui, et non aperui os meum, quoniam tu fecisti (5). "Je me suis tû, Seigneur, parce que c'est vous qui l'avez fait. " Adorons sa justice, et estimons qu'il nous a fait miséricorde de nous traiter ainsi : il l'a fait pour notre bien. Bene omnia fecit, rapporte saint Marc (6). " Il a tout bien fait ".

6. Evangile de saint Marc VII, 37.

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Saint Vincent ajoute ensuite que, pressé par un des juges de se pourvoi par requête civile, il répondit : " O mon Dieu ! nous n'avons garde de le faire. "

Et il poursuivit :

Vous avez vous-même, o Seigneur, prononcé l'arrêt; il sera, s'il vous plaît, irrévocable; et pour n'en différer l'exécution, nous faisons dès à présent un sacrifice de ce bien à votre divine Majesté. Et je vous prie, Messieurs et mes frères, accompagnons-le d'un sacrifice de louange; bénissons ce souverain Juge des vivants et des morts de nous avoir visités au jour de la tribulation. Rendons-lui grâces infinies d'avoir non seulement retiré notre affection des biens de la terre, mais de ce qu'en effet il nous a dépouillés de ceux que nous avions, et qu'il nous fait la grâce d'aimer ce dépouillement. Je veux croire que nous avons tous de la joie de la privation de ce temporel, car, puisque Notre-Seigneur dit en l'Apocalypse (7) : Ego quos amo castigo, ne faut-il pas que nous aimions les châtiments, comme des marques de son amour? Ce n'est pas encore assez de les aimer; il s'en faut réjouir. O mon Dieu ! qui nous fera cette grâce? Vous êtes la source de toute joie, et hors de vous il n'y en a point de véritable, c'est donc à vous que nous le demandons. Oui, Messieurs, réjouissons-nous de ce qu'il semble que Dieu nous a trouvés dignes de souffrir. Mais comment peut-on se réjouir des souffrances, vu que naturellement elles déplaisent, et on les fuit ? C'est en la manière qu'on se plaît dans les remèdes; on sait bien que les médecines sont amères, et que les plus douces font bondir le cœur, même avant qu'on les, prenne, on ne laisse pas néanmoins de les avaler gaiement, et pourquoi ? Parce qu'on aime la santé, laquelle

7. Apocalypse III, 19.

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on espère de conserver, ou de recouvrer par les purgations. Ainsi les afflictions, qui d'elles-mêmes sont désagréables, contribuent néanmoins au bon état d'une âme et d'une Compagnie ; c'est par elles que Dieu la purifie, comme l'or par le feu. Notre-Seigneur, au jardin des Olives, ne sentait que des angoisses, et sur la croix, que des douleurs, qui furent si excessives, qu'il semblait que, dans l'abandon où il était de tout secours humain, il fût aussi abandonné de son Père; cependant, dans ces effrois de la mort, et dans ces excès de sa passion il se réjouit de faire la volonté de son Père; et, pour rigoureuse qu'elle soit, il la préfère à toutes les joies du monde; elle est sa viande et ses délices. Mes frères, ce doit être aussi notre allégresse que de voir accomplir en nous son bon plaisir par les humiliations, les pertes et les peines qui nous arrivent. Aspicientes, dit saint Paul, in auctorem fidei, et consummatorem Jesum, qui, proposito sibi gaudio, sustinuit crucem, confusione contempta (8) Les premiers chrétiens étaient dans ces sentiments, selon le témoignage du même apôtre : Rapinam bonorum vestrorum cum gaudio suscepistis (9) Pourquoi ne nous réjouirons-nous pas aujourd'hui avec eux de la perte de notre bien ? O mes frères, que Dieu prend grand plaisir de nous voir ici assemblés pour cela, de nous voir entretenir de cela, et de nous voir exciter à cette joie ! D'une part, nous sommes faits un spectacle au monde, dans l'opprobre et la honte de cet arrêt, qui nous publie, ce semble, comme injustes détenteurs du bien d'autrui : Spectaculum facti sumus mundo et Angelis et hominibus " (10). Opprobriis et tribulationibus spectaculum facti (11). Mais, d'un autre coté : Omne gaudium

11. Epître aux Hébreux X, 33.

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existimate, fratres mei, cum in tentationes varias incideritis " (12) ; estimez, mes frères, que toute joie vous est arrivée, quand vous serez tombés en diverses tentations et tribulations.

Estimons donc que nous avons beaucoup gagné en perdant, car Dieu nous a ôté, avec cette ferme, la satisfaction que nous avions de l'avoir, et celle que nous aurions eue d'y aller quelquefois, et cette récréation, pour être conforme aux sens, nous aurait été comme un doux venin qui tue, comme un couteau qui blesse, et comme un feu qui brûle et qui détruit. Nous voilà délivrés, par la miséricorde de Dieu, de ce danger; et étant plus exposés aux besoins temporels, sa divine bonté nous veut aussi élever à une plus grande confiance en sa Providence, et nous obliger à nous y abandonner tout à fait pour les nécessités de cette vie, aussi bien que pour les grâces, du salut. Oh ! s'il plaisait à Dieu que cette perte temporelle fût récompensée d'une augmentation de confiance en sa Providence, d'abandonnement à sa conduite, d'un plus grand détachement des choses de la terre, et de renoncement à nous-mêmes, o mon Dieu ! o mes frères ! que nous serions heureux ! J'ose espérer de sa bonté paternelle, qui fait tout pour le mieux, qu'elle nous fera cette grâce.

Quels sont donc les fruits que nous devons tirer de tout ceci ? Le premier sera d'offrir à Dieu tout ce qui nous reste de biens et de consolations, tant pour le corps que pour l'esprit; de nous offrir à lui nous-mêmes en général et en particulier, mais de la bonne sorte, afin qu'il dispose absolument de nos personnes et de tout ce que nous avons, selon sa très sainte volonté; en sorte que nous soyons toujours prêts de tout quitter pour

12. Epître de saint Jacques I, 2.

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embrasser les incommodités, les ignominies et les afflictions qui nous arrivent, et, par ce moyen, suivre Jésus Christ en sa pauvreté, en son humilité et en sa patience.

Le second est de ne jamais plaider, quelque droit que nous ayons, ou, si nous y sommes forcés, que ce soit seulement après avoir tenté toutes les voies imaginables pour nous accorder, à moins que le bon droit fût tout clair et évident, car qui se fie au jugent des hommes est souvent trompé. Nous pratiquerons le conseil de Notre-Seigneur, qui dit : " Si on te veut ôter la robe, donne encore la tunique (13). " Dieu fasse la grâce à la Compagnie de la mettre en cet usage ! Il faut espérer que, si elle est fidèle pour s'y établir, et ferme pour ne s'en départir jamais sa divine bonté la bénira, et que, si on lui ôte d'un côté, il lui donnera de l'autre.

190. - CONFERENCE DU 20 SEPTEMBRE 1658

SUR LE SILENCE

Le premier motif que la Compagnie de la Mission a de bien observer la vertu du silence est que par le silence Dieu est glorifié : Te decet hymnus, Deus, in Sion (1) . Il y a une autre version qui dit : Tibi silentium laus, Deus, in Sion. Dieu est aussi glorifié par le silence que par les hymnes qui sont chantées en son honneur.

Le second motif est le grand avantage et les grands biens qui reviennent à la Compagnie de la garde du silence, soit pour l'âme, ou pour l'étude et les autres emplois que l'on a à faire, car, comme l'esprit de

2. La version de saint Jérôme.

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l'homme ne peut pas demeurer sans agir, s'il est obligé de garder le silence, cela fera qu'il s'adonnera davantage à l'étude, si c'est un prêtre ou un écolier ; si une autre personne, à son emploi et occupation. Celui qui n'a pas cette vertu de silence, s'il ne travaille point de tout son pouvoir à le pratiquer, ne fera que perdre le temps; car cela va là, à perdre le temps, à aller là, à venir ici, à parler à celui-là, à s'entretenir avec celui-ci, en la chambre, hors de la chambre, à parler de celui-ci et puis de celui-là, des nouvelles du temps, de la guerre, et ainsi du reste, bref à perdre le temps, à s'entretenir et parler de choses inutiles et préjudiciables bien souvent à notre âme.

Il y a quelque temps, je n'allais jamais ou rarement chez le nonce du Pape, qui était logé en une maison de religieux, que je ne visse des religieux dans le cloître, au jardin, occupés à s'entretenir les uns avec les autres, à rire, à regarder, à se promener. Et d'où venait cela ? Manque de garder le silence; car, si ces personnes étaient bien amateurs du saint silence, on ne les verrait pas se comporter de la sorte.

Qu'est-il arrivé depuis peu dans une maison de religieux de cette ville ? Vous le dirai-je, mes frères ? Hélas ! cela est étrange et trop public. Deux religieux ont été tués. Et d'où vient cela ? Faute de garder le silence, pour s'être mêlés de ce qu'ils n'avaient que faire. Le parlement, qui a su qu'il y avait quelque désordre parmi eux, quelque division, y a voulu apporter remède; quelques-uns des conseillers même ont été députés pour se transporter en cette maison. D'abord ces religieux ont voulu résister; ils se sont enfermés, et avec des armes ont voulu se défendre. Oh ! dame ! dès que le parlement

3. Les Augustins.

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vit cela, il y envoya derechef avec main forte, et quelques-uns de ces religieux, comme je vous viens de dire, ont été blessés et en sont morts. Voilà, mes frères, les maux qui arrivent pour ne pas garder le silence, s'entretenir de nouvelles, etc. Et le mal a été si grand que le rapporteur même m'a dit qu'il y en avait qui ne méritaient pas moins que les galères. Voyez, mes frères, voyez ce que c'est que cela (4)

Mais vous dirai-je, d'autre part, ce qui est arrivé céans, dans Saint-Lazare, oui, dans Saint-Lazare ? Il est arrivé une chose quasi approchante, non pas, parla grâce de Dieu, au point de celle-là, ni qui ait paru au dehors; oh ! non, cela n'en est pas venu jusque-là; mais c'était un acheminement à y arriver bientôt. Oui, Dieu a permis qu'il soit arrivé depuis quelques jours dans Saint Lazare une chose quasi approchante. Cela est étrange de voir que dans la Compagnie, qui ne fait que de naître, qui est encore dans son berceau, telle chose arrive; Eh ! mais quoi donc, Monsieur ? qu'est-il arrivé ? Le voici..

C'est entre nos écoliers que ce que je m'en vas vous dire est arrivé. Les écoliers s'allant promener dans le clos de céans, deux d'entre eux s'avancent devant les autres, et, trouvant un jeu de quilles, se mettent à jouer; les autres arrivent sur cela et disent qu'ils veulent être de la partie. Un d'entre eux abat les quilles ; l'un des deux qui avait commencé à jouer les replante; l'autre les abat encore. Enfin les voilà émus. Un des ceux qui avaient commencé la partie, voyant cela, prend une des quilles et en pousse un coup dans l'estomac de celui qui avait abattu lesdites quilles. Il ne se contente pas de

4. On trouve le récit de ce triste scandale dans la Gazette de France, 1658, p. 265.

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cela, mais il redouble et lui en donne encore un coup sur l'épaule, mais d'une telle force qu'à présent il en ressent encore la douleur. Voyez un peu, je vous prie, à quelle extrémité d'emportement s'est laissé aller celui-là; voyez un peu si ce n'est pas là un sujet d'affliction très sensible pour la Compagnie. Hélas! si telle chose arrive dans la Compagnie en son commencement, que sera-ce dans plusieurs années, lorsque peut-être elle viendra à se relâcher de sa première ferveur et exactitude aux régles; Enfin nous avons fait enfermer celui-là (5).

Un autre motif est que, selon la maxime des saints, tout va bien en la maison ou communauté où le silence est bien observé, comme, au contraire, dans une communauté qui ne garde point le silence, on peut dire que tout va mal.

Maintenant, pour le second point, qui est de voir les lieux où l'on doit plus particulièrement garder un plus grand silence qu'en tout autre, c'est : 1° l'église; 2° le réfectoire; 3° le dortoir; 4° le cloître. A cette heure, ne point parler deux à deux dans les chambres, et que celui qui le fait sache qu'il fait une action scandaleuse et qu'il sera cause que d'autres feront la même faute; de quoi il sera par conséquent fort coupable.

Le temps, c'est à savoir depuis une récréation jusqu'à l'autre. Les filles de Sainte-Marie ont parmi elles deux sortes de silences un, qu'elles appellent le grand silence; et l'autre, le petit silence. Pendant ce grand silence, qui est à dire depuis les prières du soir jusqu'au lendemain après l'oraison du matin, il n'est pas loisible à une sœur de parler à une autre; et cela, voyez-vous, s'observe

5. En marge : Nota qu'il qu'il fut huit enfermé dans une chambre, où il vécu pendant ce temps-là de pain et d'eau. M'informer du frère Pascal s'il est vrai qu'il ne vécu que de pain et d'eau, afin d'en être plus certain.

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exactement et fidèlement. L'autre, qu'elles appellent le petit silence, à la différence de celui que je viens dé dire, est celui qu'elles observent depuis l'oraison du matin jusqu'à la fin de la récréation du soir, pendant lequel temps elles se parlent, mais tout bas et pour des choses nécessaires; j'excepte les deux temps de la récréation d'après le dîner et d'après le souper. Mais, hors ce temps-là, elles ne se parlent que pour des choses nécessaires. Elles le font tout bas. Mais ce qui est remarquable parmi elles, c'est que jamais une sœur ne parle à une sœur dans sa chambre sans permission de la supérieure. Voilà, mes frères, comme quoi le silence est gardé parmi elles.

Je sais bien qu'il faut que les officiers aient quelques heures pour pouvoir parler et aviser aux affaires de la maison. Nous prenons le temps immédiatement après l'examen général comme le plus propre et moins incommode et où l'on peut parler des affaires plus facilement, sans être interrompu. Je me suis enquis en d'autres communautés comment on en usait; on m'a dit qu'on ne peut pas s'exempter de cela; c'est une chose nécessaire. Il faudra voir si nous ne pourrions point prendre quelqu'autre heure pendant la journée; néanmoins je vois qu'il est difficile de trouver un autre temps qui soit si facile et si propre pour ce sujet.

Un bon moyen pour faire que chacun garde bien le silence, est de prendre, chacun en son particulier, une résolution ferme de se mettre dans la pratique de cette vertu, et cela à commencer dès demain, voyez-vous, dès demain, qu'un chacun se donne tout de bon à Dieu pour cela.

Un autre moyen auquel il faudra en venir, comme je pense, est que, comme on a mis une personne qui, tous les matins, s'en va par les chambres, pour voir si chacun

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est levé et ne s'exempte point de l'oraison de quatre heures et demie, de même il faut que l'on commette quelqu'un de la Compagnie qui aille par toute la maison et qui soit comme un surveillant sur toute la communauté pour voir tout ce qui se passe, et donner avis au supérieur de ce qu'il aura remarqué. Aux Jésuites, un père va partout; et s'il se trouve quelque chose qui ne va pas bien, il avertit le supérieur, qui ordonne la pénitence. Cette pénitence, écrite sur un billet, est donnée au lecteur de table, qui, à l'entrée du dîner ou du souper, la lit tout haut.

Ce devrait être au sous-assistant à faire cela. Je vous prie, M. Alméras, d'y aviser avec votre sous-assistant et de voir qui l'on nommera pour cela; car, voyez-vous, ce qui est arrivé aux écoliers est un avertissement que Dieu nous fait à nous autres; et la Mission tombera dans ce même inconvénient que les religieux dont je viens de parler, si elle perd le silence; n'en doutez pas.

J'entendais, ces jours passés, de notre chambre, où j'étais avec M. de Saint-Nicolas (6), que l'on faisait ici dans cette salle un bruit avec ces messieurs les ordinands, que l'on parlait si haut que, je vous promets, j'avais grand'peine d'ouïr cela; Autrefois, aux Bons Enfants, l'on eût ouï une mouche bruire, dans le commencement que nous fûmes appliqués à la conduite de l'ordination. Et d'où vient que cela n'est plus présentement? C'est que nous avons perdu la vertu du silence. O mon Dieu ! ô mon Sauveur ! redonnez, Seigneur, cette sainte vertu à la petite Compagnie de la Mission ! Demandons-la, mes frères, demandons-la instamment à sa divine Majesté (7).

6. Hippolite Féret, curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, à Paris.

7. En marge : il donna encore un autre moyen, lequel m'est échappé de la mémoire ; quelqu'autre de la Compagnie l'aura recueilli, comme j'espère.

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191. - ENTRETIEN DU 23 OCTOBRE 1658

CONSEILS A DE JEUNES ETUDIANTS

PRETS A COMMENCER LEUR PHILOSOPHIE

Les écoliers étant prêts à commencer leur cours de philosophie, sont allés préalablement, conduits par M. Guillot, prêtre de la Compagnie et leur régent, trouver M. Vincent, auquel ils ont, à deux genoux, demandé la bénédiction, laquelle il leur a donnée, lui étant aussi à genoux à son accoutumée. Il leur a fort recommandé de bien étudier en l'esprit que Notre-Seigneur le désire, .afin de mieux servir Dieu, et le prochain plus utilement; qu'ils prissent bien garde que l'orgueil ne se saisit de leur cœur par le désir de paraître, d'être estimés, de bien réussir, que plusieurs jeunes hommes qui sortent du noviciat et des séminaires, bien souvent se perdent par là et perdent l'esprit de leur séminaire. Or, pour éviter que ce mal ne vous arrive, mes frères, ne désirez point de bien réussir, d'emporter le prix, de paraître soit en argumentant, soit en défendant, soit en soutenant; mais plutôt souhaitez, désirez et demandez à Notre-Seigneur qu'il vous fasse la grâce d'aimer et pratiquer l'humilité en tout et partout d'aimer l'abjection de vous-mêmes, de ne chercher ni souhaiter que cela, et surtout d'estimer que, si vous avez quelque chose en vous qui vous rende tant soit peu recommandable, vous le tenez de Dieu, que c'est Dieu qui vous la donné. Vivez, mes frères, dans cet esprit-là; tâchez, mes frères, de le conserver, si vous l'avez déjà; et si vous ne l'avez pas, demandez-le instamment à Notre-Seigneur. Que la philosophie que vous allez apprendre vous serve à aimer et servir davantage le bon Dieu, à vous élever à lui par amour, et qu'en

Entretien 191. - Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 82.

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même temps que vous étudierez la science et philosophie d'Aristote et que vous apprendrez toutes ses divisions, vous appreniez celle de Notre-Seigneur et ses maximes et les mettiez en pratique, en sorte que ce que vous apprendrez serve non pas à vous enfler le cœur, mais à mieux servir Dieu et son Eglise. La philosophie sert beaucoup à une personne, lorsqu'on s'en sert comme il faut et en l'esprit que Notre-Seigneur le désire; quand on fait autrement, elle ne sert qu'à perdre les personnes et à leur enfler le cœur.

Benedictio Domini Nostri...

192. - REPETITION D'ORAISON DE NOVEMBRE 1658

Blâme adressé à un clerc qui avait appelé la Compagnie sainte Compagnie. - Comment il faut faire oraison. - Triste état de la religion en certains pays. - La Compagnie doit demander à Dieu le don des langues. - Manière de les apprendre.

Monsieur Vincent reprit, à la répétition de l'oraison, un clerc qui, répétant son oraison, avait usé de ce mot, en parlant de la Compagnie, la sainte Compagnie, lui disant qu'il fallait dire la Compagnie, ou cette Compagnie, purement et simplement.

Il dit de plus :

Il faudra voir si l'assistant ou le sous-assistant ne seront pas obligés de lire eux-mêmes les points de la méditation, car il me semble que l'on ne se prend pas assez bien à faire l'oraison mentale; on n'entre pas assez en la matière de l'oraison proposée chaque jour. Peut-être cela vient-il de ce que l'on ne comprend pas assez bien les points du sujet que l'on médite. Or, ils pourront en user ainsi et dire : " Mes frères, la méditation tend à cela; au premier point, nous méditerons cela; au deuxième, cela; et au troisième, cela. " Et c'est, mes frères, afin

Entretien 192. - Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 83.

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que vous puissiez avoir, par ce moyen, une entrée plus facile au sujet de l'oraison qui sera à méditer.

Par exemple, voilà aujourd'hui sur le choix que Notre Seigneur fit de ses apôtres; eh bien ! il y avait tant et tant de belles choses à méditer sur ce sujet; Douze pauvres laboureurs, pauvres pécheurs, qu'il choisit pour convertir et renverser tout le monde, pour ruiner toute l'idolâtrie, etc. Il n'en choisit que douze, et non plus. L'on pouvait considérer en cette méditation le grand besoin qu'a l'Eglise de bons prêtres, de bons ouvriers. Il y en a beaucoup, il est vrai; mais parmi ce nombre il y en a bien qui ne sont pas bons, ni tels qu'ils devraient être pour travailler utilement à la vigne de Notre-Seigneur; il y en a bien de vicieux. Demandez donc à Dieu, mes frères, qu'il ait agréable d'envoyer de bons ouvriers, de bons prêtres à son Eglise, de bons missionnaires en la Compagnie; mais qu'ils soient bons et bien choisis. Voilà ce que nous devions faire dans cette méditation, qui était toute propre à cela.

M. Jolly me mande de Rome qu'il a fait faire la retraite à une trentaine d'écoliers que la Propagation de la Foi a Rome entretient dans un collège et où elle les fait étudier, et qu'il s'en est trouvé un parmi eux qui est de la Moldavie, province voisine de la Hongrie. Ce jeune homme disait à M. Jolly que dans toute sa province, qui est fort grande, il n'y avait que sept ou huit prêtres en tout. Qui a fait cela ? L'hérésie. Cela ne devrait-il pas nous encourager, mes frères, à nous donner à Dieu de la bonne manière pour nous rendre utiles, le plus que nous pourrons, à le servir en notre vocation, afin de pouvoir assister ces pauvres gens-là, si la Providence de Dieu nous y appelle ?

Monseigneur de la Rochelle (1), lorsqu'il était encore

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évêque de Saintes, me disait un jour qu'en ce diocèse-là il ne trouvait que très peu de personnes qui voulussent être d'Eglise et se faire prêtres, et que cela venait de l'hérésie, de laquelle ce diocèse est fort infecté en plusieurs endroits. Les hérétiques, dit-il, avaient tellement rendu méprisable l'état de prêtre qu'à peine en tout son diocèse trouvait-on un enfant qui voulait être d'Eglise; que si l'enfant le voulait bien, le père et la mère l'en empêchaient. Et de fait encore aujourd'hui le séminaire de Saintes n'est composé que de quatre ou cinq séminaristes seulement.

Il est nécessaire que la Compagnie s'affectionne à demander à Dieu le don des langues; c'est ce qu'il donna aux apôtres après qu'il les eut choisis pour ses apôtres, en sorte qu'ils entendaient tous ceux qui leur parlaient, quoique de plusieurs pays et différentes nations; et les, apôtres se faisaient pareillement entendre à eux en leur parlant et répondant dans leur propre langage. Demandons à Dieu, mes frères, qu'il nous donne au moins le désir d'apprendre les langues, un chacun doit avoir disposition à cela et la demander à Dieu. Cette grande et sainte Compagnie des Pères jésuites s'y étudie beaucoup, et une des premières choses que font ceux qui sont envoyés en quelque pays dont ils ne savent pas la langue, c'est de s'appliquer à l'apprendre; et ils mettent toute leur principale étude à cela; ils prennent auprès deux quelqu'un du pays, ou quelqu'autre qui entend la langue, afin de leur aider. Et c'est ainsi que ceux de la Compagnie qui seront destinés pour les pays étrangers, doivent en user, lorsque Dieu les y appellera.

Notre pauvre, mais bienheureux M. Nacquart en usa de la sorte; car, sitôt qu'il fut arrivé à Madagascar, il prit auprès de lui un Français qui entendait la langue

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de cette île-là et commença à l'étudier, à apprendre les noms, puis les pronoms, les verbes, après à conjuguer, et ainsi du reste; en sorte qu'aubout de quatre mois il l'entendait, et se rendit capable de commencer à faire le catéchisme.

Je souhaiterais donc que la Compagnie s'affectionnât à en user de la sorte lorsque l'occasion s'en présentera et que l'on sera envoyé en un lieu où on n'entendra pas la langue. Demandons à Dieu qu'il nous donne cette facilité d'apprendre les langues, puisqu'il a agréable de nous appeler aux mêmes fonctions que les apôtres.

193. - REPETITION D'ORAISON DU 11 NOVEMBRE 1658

Nouvelles des missionnaires de Pologne. - Dangers que court à Alger le frère Barreau. - Il faut prier pour Toussaint Bourdaise.- Grand acte de charité de saint Martin.

Je recommande aux prières de la Compagnie nos infirmes; je recommande de plus ces messieurs qui ont fait le trajet de mer, non sans danger. Les uns se sont mis dans un gros vaisseau fort, et ceux-là étaient plus en sûreté; les autres dans un autre petit vaisseau, et ils n'ont pas été sans beaucoup de danger, à cause des courses des Turcs qui sont sur cette mer, de Marseille à Gênes et Rome.

Je recommande aussi nos bons Messieurs Desdames et Duperroy. Je reçus hier ou avant-hier de leurs lettres.Ils me mandent que la peste est encore à Varsovie et que, dans leur paroisse de Sainte-Croix, il meurt environ vingt personnes par semaine. Ils m'écrivent en sorte que vous diriez qu'ils sont au-dessus de ces dangers, sans

Entretien 193. - Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 84.

1. En marge : Nota que ceux dont il parle ici, ce sont M. Berthe et ceux de la Compagnie qu'il avait menés avec lui pour Gênes et Rome.

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qu'il me paraisse, par leurs lettres, qu'ils aient peur le moins du monde.

Je recommande pareillement à vos prières un de nos frères, au sujet d'un grand danger dans lequel il est, cause par un accident qui vient d'arriver; c'est notre bon frère Barreau, qui est à Alger. Voici ce que c'est.

Il y a, à cinquante lieues d'Alger, entre Tunis et Alger c'est-à-dire environ à mi-chemin de ces deux villes, un bastion occupé par les Français, dans lequel il y avait un gouverneur, avec garnison même; cela fut accordé au roi de France par le Grand Seigneur lors du traité qui fut fait ensemble, moyennant pourtant quelque rétribution que l'on devait payer chaque année à la ville d'Alger. Ce bastion avait été obtenu par le roi de France, afin de favoriser le commerce des chrétiens avec les Arabes et les gens de ces pays-là. Depuis quelques années, l'on n'a point payé ce tribut. Ceux d'Alger, voyant cela, y ont envoyé quatre chaouchs et environ cinquante Maures. Le gouverneur, voyant ces gens qui lui allaient demander de l'argent, ne s'est point mis en peine de cela. Ces chaouchs l'ont menacé et lui ont dit que, s'il n'e payait, il viendrait une armée, qui n'était pas loin, et qu'on le ferait bien payer par force. Ce gouverneur, entendant cela, fait mettre sa garnison en armes, se saisit de ces chaouchs, de ces quarante ou cinquante Maures et autres hommes qu'ils avaient avec eux, les lie, les met dans un vaisseau, fait charger tous les meubles qu'il peut et qui étaient dans ce bastion; il les fait, dis-je, charger dans un vaisseau. Cela fait, il sort du bastion avec tout son monde, puis met le feu dedans et s'en va droit en Italie.

Or, je vous donne à penser, mes frères, en quel danger est maintenant notre pauvre frère le consul d'Alger et tant de pauvres chrétiens esclaves français dont le

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nombre approche de dix mille qu'il y a en cette ville d'Alger et des environs. O Sauveur ! ô mon Sauveur ! que deviendront ces pauvres gens ? Que feront-ils ? Mais que fera notre pauvre frère, cet homme qui a quitté son pays, sa patrie, ses parents, le lieu de sa naissance, où il pouvait vivre doucement? Et cependant il a quitté tout cela pour Dieu, pour servir Dieu, pour assister son prochain, c'est-à-dire ces pauvres esclaves !

M. Bourdaise, mes frères, M. Bourdaise, qui est si loin et tout seul, et qui, comme vous avez su, a engendré à Jésus-Christ, avec tant de peine et de soin, grand nombre de ces pauvres gens du pays où il est, prions aussi pour lui. M. Bourdaise, êtes-vous encore en vie, ou non? Si vous l'êtes, plaise à Dieu vous vouloir conserver la vie ; Si vous êtes au ciel, priez pour nous ! O mes frères, quel bonheur pour la Compagnie d'avoir de si bons sujets, tels que sont tous ces siens serviteurs dont je viens de parler ! C'est ainsi, mes frères, c'est en cet état que tous, tant que nous sommes, devons être, à savoir être tout prêts et disposés à tout quitter pour servir Dieu et le prochain, et le prochain, voyez vous, et le prochain pour l'amour de Dieu.

Voyez saint Martin; ce qu'il a fait, on vient de nous le dire. Ce grand saint, quoique catéchumène, voyant qu'un pauvre lui demandait l'aumône, prit son épée et coupa la moitié de son manteau pour la lui donner; action de charité qui plut tant à Notre-Seigneur, que lui même lui apparut, la nuit suivante, couvert de cette même moitié de manteau. Et l'Eglise a eu tant d'estime et de vénération pour cette action de charité de saint Martin, qu'elle nous le représente, non pas comme un évêque ou archevêque, quoique ce soit une dignité très relevée, mais elle nous le fait voir à cheval, habillé en soldat, coupant la moitié de son manteau.

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Ensuite M. Vincent, se leva et finit de la sorte ce petit discours.

194. - REPETITION D'ORAISON DU 17 NOVEMBRE 1658

Blâme adressé à un prêtre qui avait refus de répéter son oraison. Autres reproches. - Sévère pénitence.

M. Vincent ayant appelé un prêtre déjà ancien dans la Compagnie, à savoir de douze ou treize ans de réception, à l'effet de répéter son oraison, ce prêtre s'en étant excusé, M. Vincent lui dit qu'il l'avertissait que ce n'était pas la première fois qu'il s'excusait et refusait de répéter son oraison, et que cela lui était ordinaire; qu'il était bien étrange de se vouloir exempter et s'excuser de faire une chose qui était tant à édification et dont un chacun tirait tant de fruit pour la vertu, telles que sont les répétitions de l'oraison; que les autres le font bien. Nos pauvres frères coadjuteurs, dit-il, vous voyez qu'ils le font aussi tous, peu exceptés, rapportant tout bonnement ce que Dieu leur a donné, qui plus, qui moins, et selon les lumières que sa divine Majesté leur a communiquées. Les écoliers le font, les séminaristes aussi. Si quelquefois quelqu'un s'excuse de n'avoir rien fait dans l'oraison, eh bien une autre fois Dieu lui donnera quelque chose qu'il dira lorsqu'on lui dira de le faire. Mais vous, Monsieur, vous vous excusez toutes les fois que l'on vous en demande raison.

Et pource que ce prêtre était debout et ne se mettait point à genoux, il lui dit ces paroles : " Monsieur, êtes vous en état de recevoir l'avertissement qui est à vous faire? " Et alors il se mit à genoux.

M. Vincent avertit aussi ce prêtre de ce que, le vendredi précédent, il s'était absenté de la conférence du

Entretien 194. - Manuscrit des répétitions d'oraison, f° 85.

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soir, nonobstant qu'on lui eût dit d'y aller, appelant cela une désobéissance formelle.

Et pource que ce prêtre, se voyant averti ainsi publiquement, voulut lui représenter qu'il avait entendu qu'il l'avait dispensé d'y assister ce soir-là, M. Vincent lui répliqua que non, que cela n'était pas vrai, qu'au contraire il lui avait dit : " Allons, Monsieur, allons ! " et que, lorsque le frère qui fait la visite pendant la conférence, lui eut rapporté qu'il était à sa chambre, au lieu d'être à la conférence, il fut fort surpris de cela. Il dit de plus à ce prêtre, qui se voulait ainsi excuser :

Monsieur, ,on ne doit point parler, ni s'excuser, quand on est averti de quelque chose; mais il ne faut dire mot, s'humilier, recevoir la pénitence qu'on donne et l'accomplir.

Une autre chose dont il l'avertit, c'est qu'il reposait souvent, sous prétexte d'incommodité, et manquait souvent de se trouver à l'oraison.

Il l'avertit de plus que lui, troisième, étant dans le clos de céans, il fit quelqu'action qui était bien incivile pour un prêtre, et que, si quelques externes avaient vu cela, ils auraient eu sujet d'en rester malédifiés; qu'il ne nommerait pas les deux autres qui étaient avec lui.

Il lui dit de plus qu'étant déjà assez ancien dans la maison, il devrait être à exemple; qu'autrefois il l'avait vu si dévot, lors même qu'il était petit garçon; qu'au Mans, où il avait été envoyé, il avait fort bien fait, et ici aussi, et que cependant, depuis environ deux ans, on remarquait qu'il s'était relâché et s'était laissé aller gagner à la paresse.

Peut-être que cela fait peine, dit M. Vincent, de voir qu'étant prêtre, vous deviez être averti de telles fautes et de cette sorte. Mais quoi ! il faut bien avertir des défauts. Notre-Seigneur, lorsqu'il avertissait les apôtres,

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tout apôtres qu'ils fussent, comment les avertissait-il ? De quelles paroles se servit-il ? "Va, Satan, retire-toi de moi ! "(1) Voilà comme Notre-Seigneur l'avertit. Ce sont les paroles dont il s'est servi pour cela. Et il l'avertit d'une chose où il y avait, ce semble, bien peu de sujet, car c'est pource que, Notre-Seigneur parlant de sa passion et de ce qu'il devait endurer, saint Pierre crut bien faire en voulant détourner tels discours que Notre-Seigneur leur tenait; et cependant Notre-Seigneur, l'en voulant corriger, se sert du mot de Satan, le nommant ainsi.

Les avertissements qui sont marqués dans le droit civil et canonique ne se font et ne sont établis que pour l'édification des chrétiens et afin que chacun ne tombe pas si facilement dans les fautes, ou qu'il s'en corrige, s'il y est tombé; et que les autres qui voient faire ces avertissements prennent garde de ne pas tomber, et, s'ils sont tombés, de s'en corriger et demander pardon à Dieu.

Et afin qu'un chacun sache, dans la Compagnie, qu'il doit être disposé à rendre compte de son oraison, lorsqu'on le priera de le faire, et qu'il ne doit pas s'en excuser, vous, Monsieur, pource que vous êtes plusieurs fois tombé dans ce manquement-là, et afin qu'il vous souvienne à l'avenir de n'y plus retomber, comme aussi dans les autres fautes dont vous venez d'être averti vous vous abstiendrez aujourd'hui et demain de célébrer la sainte messe. Voilà la pénitence que je vous donne.

195. - CONFERENCE DU 6 DECEMBRE 1658

SUR LA FIN DE LA CONGREGATION DE LA MISSION

(Règles communes, chap. I, art. 1)

Mes frères, nous ne nous entretiendrons pas ce soir à la manière accoutumée, qui est manière de conférence, où chacun dit ses pensées sur le sujet proposé. Nous avons pensé qu'il est à propos de nous entretenir de l'explication des règles de la Compagnie, et parce que, misérable que je suis, je ne les observe pas, je crains bien que je ne comprenne pas comme il faut l'importance de cette observance, et par conséquent de ne pouvoir dire quelque chose qui tourne à la gloire de Dieu et qui explique l'esprit de la règle pour la faire connaître. Nous en ferons pourtant un essai et verrons s'il faudra continuer, ou par moi ou par d'autres, et dans la manière que nous commençons.

Il faut lire les régles pour nous entretenir là-dessus.

Et ayant fait approcher la lampe et ouvert le livre :

Voici la première régle, dit-il, par laquelle la raison veut que nous commencions; je la lirai en français, à cause de nos frères qui n'entendent pas le latin.

La Sainte Ecriture nous apprend que Notre-Seigneur Jésus-Christ, ayant été envoyé au monde pour sauver le genre humain, commença premièrement à faire et puis à enseigner. Il a accompli le premier en pratiquant parfaitement toute sorte de vertus, et le second en évangélisant les pauvres et donnant à ses apôtres et à ses disciples la science nécessaire pour la direction des peuples. Et d'autant que la petite Congrégation de la Mission

Entretien 195. - Manuscrit des Conférences. Abelly reproduit (op. cit., l. II, chap. v, p. 295 et suiv.), avec des variantes notables, une partie de cette conférence.

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désire imiter le même Jésus-Christ Notre-Seigneur selon son petit possible, moyennant sa grâce, tant à l'égard de ses vertus que de ses emplois pour le salut du prochain, il est bien convenable qu'elle se serve de semblables moyens pour s'acquitter dignement de ce pieux dessein. C'est pourquoi sa fin est : 1° de travailler à sa propre perfection, en faisant son possible de pratiquer les vertus que ce souverain Maître a daigné nous enseigner de parole et d'exemple, 2° de prêcher l'Evangile aux pauvres particulièrement à ceux de la campagne, 3° d'aider les ecclésiastiques à acquérir les sciences et les vertus nécessaires à leur état.

Voilà, mes frères, les premières paroles de nos régles, qui nous font voir le dessein de Dieu sur la Compagnie et comme de toute éternité il a eu l'idée de l'esprit et des services de la même compagnie. Or, la régle qui est en ces paroles que nous venons d'entendre, si régle on la peut appeler, dit, à la fin de l'article, que la petite Congrégation se doit servir des mêmes moyens que Notre-Seigneur a pratiqués pour répondre à sa vocation, qui sont : 1° de travailler à sa propre perfection; 2° d'évangéliser les pauvres, particulièrement ceux de la campagne; et, en troisième lieu, de servir les ecclésiastiques. Voilà la règle; et en cela on a fait comme aux conciles, où, auparavant de faire le canon, les cardinaux et les prélats donnent la doctrine et mettent en avant non seulement la matière dont ils doivent composer ce canon, mais encore la raison qu'ils ont de le faire. Ce qui précède notre régle dit que Notre-Seigneur, étant venu au monde pour sauver les hommes, a commencé à faire et puis à enseigner. Il a fait l'un en pratiquant toutes les vertus; or, toutes les actions qu'il a faites étaient autant de vertus convenables à un Dieu qui s'était fait homme pour être l'exemple des autres

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hommes ; et il a pratiqué le second en instruisant le pauvre peuple des vérités divines et en donnant aux apôtres la science nécessaire pour le salut du monde, pour diriger les peuples et les rendre bien heureux.

Le dessein de la Compagnie est d'imiter Notre-Seigneur, autant que de pauvres et chétives personnes le peuvent faire. Que veut dire cela? C'est qu'elle s'est proposé de se conformer à lui en ses conduites, ses actions, ses emplois et ses fins. Comment une personne en peut-elle représenter une autre, si elle n'a les mêmes traits, linéaments, proportions, façons, regards ? Cela ne se peut. Il faut donc, si nous nous sommes propose de nous rendre semblables à ce divin modèle et sentons en nos cœurs ce désir et cette sainte affection, il nous faut, dis-je, tâcher de conformer nos pensées, nos œuvres et nos intentions aux siennes. Il n'est pas seulement Deus virtutum, mais il est venu pratiquer toutes les vertus; et comme ses actions et inactions étaient autant de vertus, nous devons aussi nous conformer à cela en tâchant d'être des hommes de vertu, non seulement quant à l'intérieur, mais en agissant au dehors par vertu, en sorte que ce que nous faisons et ne faisons pas, ce soit par ce principe. C'est comme il faut en-tendre les mots qui précédent notre règle.

Il a été convenable, mes frères, de commencer ces régles par dire la fin où la Compagnie tend, en quoi et comment elle rendra ses services à Dieu, c'est ainsi qu'en ont usé saint Augustin, saint Benoît et tous ceux qui ont institué des Compagnies; il sont dit d'abord ce qu'elles ont à faire et ont commencé par la définition de l'Institut. Et ainsi il a été à propos que nous ayons mis à l'entrée de nos régles le blanc ou le but où nous tendons. Si on nous demandait : "Pourquoi êtes vous à la Mission ?" il faudrait reconnaître que c'est

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Dieu qui l’a faite, afin que nous travaillions : premièrement, à notre perfection, secondement, au salut des pauvres; et, en troisième lieu, au service des prêtres, et dire : " J'y suis pour cela. " O. Messieurs, ô mes frères, que vous semble-t-il de cette fin? Notre-Seigneur pouvait-il nous en donner une plus sainte et plus sanctifiante, plus conforme à sa bonté infinie et plus revenante à sa Providence dans le soin qu'elle a de conduire les hommes à leur salut? Notre fin, c'est donc de travailler à notre perfection, à évangéliser les pauvres et a enseigner la science et les vertus propres aux ecclésiastiques.

Quant au premier, nous y sommes invités par l'Evangile, où les prêtres et tous les chrétiens ont une régle de perfection, non d'une perfection telle quelle, mais semblable à celle du Père éternel. Merveilleux décret du Fils de Dieu ! " Soyez parfaits, dit-il (1) comme votre Père céleste est parfait. " Cela tire haut; qui pourra y atteindre? Se perfectionner comme le Père éternel ! Cependant voilà la mesure. Mais, parce que tous les chrétiens n'y travaillent pas, Dieu, par quelque conduite que les hommes doivent admirer, voyant cette négligence de la plupart, s'en suscite quelques-uns, qui se donnent à sa divine Majesté, pour entreprendre, avec sa grâce, de se perfectionner eux-mêmes et d'en perfectionner d'autres. Où va cette perfection? A nous rendre agréables aux yeux de Dieu, à avoir la grâce justifiante et à l'avoir incessamment. C'est elle qui fait que nos pensées, paroles et œuvres sont agréables à Dieu ; et même ce qu’on laisse à faire, tout lui est agréable. Oh ! quel bonheur ! oh ! quel bonheur à un missionnaire qui fait son capital de se rendre agréable à Dieu, qui travaille

1. Evangile de saint Matthieu V, 48.

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à ôter de soi tous les empêchements et à acquérir ce qui lui manque; Ce travail-là nous rend agréables à Dieu. Or sus, Messieurs, cela suppose que travailler à l'acquisition des vertus, c'est travailler à se rendre agréable à Dieu. Il faut donc y travailler incessamment, recevoir grâce pour cela; il faut aller toujours avant, plus ultra. Et si, au matin, nous sommes à six degrés, que nous soyons à sept après midi, en faisant nos actions autant parfaites qu'il nous sera possible. Que fait un prêtre et un frère qui le matin s'élève à Dieu pour lui offrir tout ce qu'il fera le jour, en union des actions et des intentions de Notre-Seigneur, qui renonce à la vanité, à la complaisance et a tout intérêt propre? Il fait une action de perfection qui le rend plus agréable à Dieu qu'il n'était le soir précédent. Que fait celui qui, à l'oraison, regarde ses mauvaises inclinations, qui prend des moyens pour les combattre, qui s'excite au regret de ses péchés, qui s'affectionne aux humiliations, à la souffrance et au zèle? Celui-là fait une action de perfection, qui le rend aujourd'hui plus agréable à Dieu qu'il n'était hier. Cela étant ainsi, Messieurs, c'est nous rendre d'autant plus agréables à Dieu que plus parfaitement nous pratiquons les vertus. Voilà à quoi nous porte notre régle. Rendons grâces à Dieu de ce bienheureux sort. O Sauveur ! ô mes frères ! que nous sommes heureux de nous trouver au chemin de la perfection ! Sauveur, faites-nous la grâce d'y marcher droit et d'y marcher sans relâche.

En un mot, où est donc notre perfection ? Elle est à bien faire toutes nos actions : 1° comme hommes raisonnables, à bien converser avec le prochain et lui garder la justice; 2° comme chrétiens, à pratiquer les vertus dont Notre-Seigneur nous a donné l'exemple, et enfin, comme missionnaires, à bien faire les œuvres qu'il a

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faites, et dans le même esprit, autant que notre infirmité, que Dieu connaît bien, le peut permettre; c'est où il faut tendre. Selon cela, mes frères, un missionnaire qui ne penserait qu'a la science, qu'à bien prêcher, à dire merveille en une province, à émouvoir tout un peuple à la componction et au reste des biens qui se font par les missions, ou, pour mieux dire, par la grâce de Dieu; un tel homme, qui néglige son oraison et les autres exercices de sa règle, est-il missionnaire? Non, il manque au principal, qui est sa propre perfection. Il est bien juste que les personnes appelées à un état de l'importance qu'est celui de servir Dieu dans les manières que nous le servons, et qui ont reçu cette grâce de sa bonté d'avoir répondu à cet appel, se rendent agréables à yeux et fassent une particulière profession de lui complaire. L'épouse ne doit-elle pas agréer à son époux, en sorte qu'il n'y ait rien elle de désagréable?

De plus, nous sommes les entremetteurs pour réconcilier les hommes avec Dieu. Or, pour y réussir, la première chose que nous devons faire est de tâcher de plaire à Dieu, comme, quand on veut négocier vers un grand, un prince ou un roi, on choisit une personne qui lui soit agréable, qui soit écoutée et qui n'ait rien en soi qui puisse empêcher la grâce désirée.

Ainsi donc, Messieurs, il importe que nous travaillions incessamment à la perfection et à bien faire nos actions, afin qu'elles soient selon le bon plaisir de Dieu et que nous soyons, par ce moyen, rendus dignes d'aider les autres. Selon cela, un supérieur en mission, qui néglige les pratiques spirituelles et le bon ordre, qui laisse aller toute chose à la fantaisie d'un chacun et ne fait pas le principal de son propre avancement, manque au premier point de sa règle, qui veut qu'il se perfectionne lui-même. C'est donc une des résolutions à prendre, de nous donner à Dieu pour faire notre principal

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de bien faire nos actions ordinaires dans les circonstances qui les peuvent rendre agréables à Dieu; et voilà notre perfection; autrement, quid prodest homini si mundum universum lucretur, animae vero suae detrimentum patiatur ? (2) Que nous servira d'avoir fait merveille pour les autres et d'avoir laissé notre âme à l'abandon ? Notre-Seigneur s'allait vaquer à l'oraison en sorte d'avec le peuple et voulait que les apôtres se retirassent, comme lui, à l'écart, après avoir fait les affaires du dehors, pour n'omettre leurs exercices spirituels; et leur perfection a été de bien faire les uns et les autres.

La seconde chose que la règle marque que nous avons à faire, c'est d'instruire les peuples des champs; voilà où nous sommes appelés. Oui, Notre-Seigneur demande de nous que nous évangélisions les pauvres : voilà ce qu'il a fait et ce qu'il veut continuer de faire par nous. Nous avons grand sujet de nous humilier ici, voyant que le Père éternel nous applique aux desseins de son Fils, qui est venu évangéliser les pauvres et qui a donné cela pour marque qu'il était le Fils de Dieu et que le Messie qu'on attendait était venu. Grande obligation que nous avons donc à sa bonté infinie de lui être associés en ce divin emploi et qu'il nous ait choisis entre tant et tant d'autres, plus dignes de cet honneur et plus capables d'y réussir que nous ne sommes !

Mais, Monsieur, nous ne sommes pas seuls à instruire les pauvres gens; les curés font-ils autre chose? Que font les prédicateurs tant dans les villes que dans les champs ? Que font-ils aux avents et aux carêmes ? Ils prêchent aux pauvres et prêchent mieux que nous. — Cela est vrai, mais il ne se trouve en l'Eglise de Dieu

2. Evangile de saint Matthieu XVI, 26.

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aucune Compagnie qui ait pour son partage les pauvres et qui se donne toute aux pauvres pour ne jamais prêcher aux grandes villes ; c'est de quoi les missionnaires font profession ; cela leur est particulier d'être, comme Jésus-Christ, appliqués aux pauvres. Notre vocation donc est une continuation de la sienne, ou, pour le moins, elle lui est rapportante dans ses circonstances. Oh ! quel bonheur, mes frères ! mais quelles obligations de nous y affectionner !

Un grand motif donc que nous avons pour cela, c'est la grandeur de la chose : faire connaître Dieu aux pauvres, leur annoncer Jésus-Christ, leur dire que le royaume des cieux est proche et qu'il est pour les pauvres. Oh ! que cela est grand ! Mais que nous soyons appelés pour être consorts et participants aux desseins du Fils de Dieu, cela surpasse notre entendement. Quoi ! nous rendre... je n'oserais le dire... tant y a, c'est un office si relevé d'évangéliser les pauvres, que c'est, par excellence, l'office du Fils de Dieu, et nous y sommes appliqués comme des instruments par qui le Fils de Dieu continue de faire du ciel ce qu'il a fait sur la terre. Grand sujet de louer Dieu, mes frères, et de le remercier incessamment de cette grâce !

Un autre motif que nous avons de nous y attacher entièrement, c'est la nécessité. Vous savez, Messieurs, quelle elle est, vous savez l'ignorance du pauvre peuple, qui est presque incroyable, et savez aussi qu'il n'y a point de salut pour les personnes qui ignorent les vérités chrétiennes nécessaires, à savoir selon le sentiment de saint Augustin, de saint Thomas et autres, qui estiment qu'une personne qui ne sait ce que c'est que le Père, ni le Fils, ni le Saint-Esprit, ni l'Incarnation, ni les autres mystères, ne peut se sauver. Et en effet, comment une âme qui ne connaît pas Dieu, ni ne sait ce que Dieu

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a fait pour son amour, peut-elle croire, espérer et aimer ? Et comment se sauvera-t-elle sans foi, sans espérance et sans amour ? Or, Dieu, voyant cette nécessité et les accidents qui, par succession de temps, sont arrivés par la négligence des pasteurs et la naissance des hérésies, qui ont causé un grand déchet à l'Eglise, a voulu, par sa grande miséricorde, remédier à cela par les missionnaires, les ayant envoyés pour mettre ces pauvres gens en état de se sauver.

Il y a d'autres docteurs qui trouvent cette opinion trop rude, quoiqu'elle soit fondée sur ces paroles de Notre-Seigneur : Hæc est vita æterna ut cognoscant te solum Deum verum et quem misisti Jesum Christum (3) ; c'est la vie éternelle que l'on vous connaisse, seul vrai Dieu, et Jésus-Christ, que vous avez envoyé ; d'où l'on peut inférer que ceux qui ne connaîtront l'unité de Dieu, ni la Trinité, ni Jésus-Christ, n'auront point la vie éternelle.

En voilà donc aucuns qui disent qu'on ne se peut sauver sans cette connaissance, et d'autres qui tiennent le contraire. Dans ce doute, ne vaut-il pas mieux suivre l'opinion la plus sûre ? In dubiis tutior pars est tenenda. Et puis y a-t-il rien de plus digne au monde que d'instruire les ignorants de ces vérités, comme nécessaires à salut ? Ne semble-t-il pas qu'il a été de la bonté de Dieu de remédier à ce besoin ? O Sauveur ! o mon Seigneur et mon Dieu ! vous suscitez une Compagnie pour cela ; vous l'avez envoyée aux pauvres et voulez qu'elle vous fasse connaître à eux pour seul vrai Dieu, et Jésus-Christ, que vous avez envoyé au monde, afin que, par ce moyen, ils aient la vie éternelle ; c'est ce qui nous doit faire préférer cette application à toutes les conditions

XII. - 6

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et les emplois de la terre et nous faire estimer plus heureux. O Dieu ! qui le pourra comprendre !

Il y a une autre nécessité d'assister les peuples; c'est à l'égard de ceux qui ne font pas de bonnes confessions et qui retiennent à escient des péchés mortels; car ces gens-là n'en reçoivent point l'absolution, et, mourant en cet état, sont damnés pour jamais. Cependant combien en trouvons-nous qui en retiennent par honte; Ils ne laissent pas d'aller à confesse et de communier; mais de ces bonnes actions ils en font autant de sacrilèges.

J'en ai vu un qui avait un péché horrible, dont il n'avait jamais eu la force de s'accuser. Il arriva que, pendant une maladie qu'il eut, où il était prés de mourir, il se confessa à son curé sans dire ce grand péché, et savait bien qu'en ne le disant pas, il faisait un sacrilège et qu'il serait damné s'il mourait comme cela; néanmoins il ne lui voulut jamais dire. Etant revenu en santé, et la mission se faisant proche du lieu où il était, il y vint et se confessa et nous avoua tout ce que je viens de dire.

Or, cela posé, voyez, je vous prie, le sujet que nous avons de louer Dieu de nous avoir envoyés comme un remède à ce malheur et combien nous devons enflammer nos cœurs à l'amour du travail dans l'assistance du pauvre peuple, mais de nous y adonner à bon escient, puisque son besoin est extrême et que Dieu s'attend à nous.

Cela étant, ceux-là font contre la régle qui ne veulent aller en mission, ou qui, après y avoir souffert quelque peine, n'y veulent retourner, ou qui, sentant quelque goût à travailler dans les séminaires d'ecclésiastiques, n'en veulent sortir, ou qui, se plaisant à quelqu'autre emploi, ne le veulent quitter pour aller a celui des missions, qui est tant nécessaire. Certes, c'est chose digne

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d'un missionnaire d'avoir et conserver ce désir d'aller aux missions, d'aiguiser cette pointe d'assister le pauvre peuple en la manière que Notre-Seigneur l'assisterait lui-même s'il était encore sur la terre, et fin de diriger son intention pour vivre et pour mourir dans ce saint exercice. Voilà ce qu'il faut faire ; il ne faut pas que les difficultés nous fassent peur ; c'est l'œuvre de Dieu, qui mérite qu'on surmonte les répugnances et qu'on résiste aux tentations. Il en arrive à tous ceux qui veulent suivre Notre-Seigneur, mais quoi ! le Fils de Dieu n'y a-t-il pas été sujet ? Il a passé par-dessus, et sans doute qu'il nous fera la même grâce, si nous voulons combattre comme lui. Une chose qui nous aidera beaucoup à cela sera de nous rendre indifférents aux emplois.

La troisième fin de notre petit Institut est d'instruire les ecclésiastiques, non seulement aux sciences pour savoir, mais aux vertus pour les pratiquer. Que faites-vous de leur montrer les unes sans les autres ? Rien ou presque rien. Il leur faut de la capacité et une bonne vie ; sans celle-ci, l'autre est inutile et dangereuse. Nous devons les porter également à toutes les deux, et c'est ce que Dieu demande de nous. Au commencement, nous ne pensions à rien moins qu'à servir les ecclésiastiques, nous pensions à nous et aux pauvres. Le Fils de Dieu, comment commença-t-il ? Il se cachait, il semblait qu'il ne pensait qu'à lui, il priait Dieu et ne faisait que des actions particulières ; il ne paraissait que cela, et puis il annonce l'Evangile aux pauvres ; mais, avec le temps, il fit des apôtres, il prit la peine de les instruire, les avertir et les former, et enfin les anima de son esprit, non pour eux seulement, mais pour tous les peuples de la terre ; il leur enseigna aussi toutes les maximes pour faire des prêtres, pour administrer les sacrements et

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s'acquitter de leur ministère. Je serais trop long d'en faire le détail. Ainsi, au commencement, la Compagnie ne s'occupait que d'elle et des pauvres ; en certaines saisons, elle était retirée en son particulier, et en d'autres, elle allait enseigner les peuples de la campagne. Dieu a permis qu'en nous il n'a paru que cela ; mais, dans la plénitude des temps, il nous a appelés pour contribuer à faire de bons prêtres, à donner de bons pasteurs aux paroisses et à leur montrer ce qu'ils doivent savoir et pratiquer. Oh ! que cet emploi est haut ! qu'il est sublime ! oh ! qu'il est au-dessus de nous ! Qui est-ce qui avait jamais pensé aux exercices des ordinands et des séminaires? Jamais cette entreprise ne nous était tombée dans l'esprit jusqu'à ce que Dieu nous ait signifié que son plaisir était de nous y employer. Il a donc porté la Compagnie à ces emplois sans choix de notre part, et pourtant il demande de nous cette application, mais une application sérieuse, humble, dévote, constante et qui réponde à l'excellence de l'œuvre.

Voilà à peu près, Messieurs, ce que j'avais à vous dire pour l'explication de cette régle. Voyons maintenant les difficultés qu'on y peut trouver. Premièrement, on eût pu demander au Fils de Dieu : "Pourquoi êtes-vous venu ? C'est afin d'évangéliser les pauvres. Voilà l'ordre de votre Père, pourquoi donc faites-vous des prêtres? Pourquoi leur donnez-vous pouvoir de consacrer, de lier et de délier, etc.?" On peut dire que venir évangéliser les pauvres ne s'entend pas seulement pour enseigner les mystères nécessaires à salut, mais pour faire les choses prédites et figurées par les prophètes, rendre effectif l'Evangile. Vous savez qu'anciennement Dieu rejeta les prêtres pollus qui avaient profané les choses saintes ; il eut en abomination leurs sacrifices et dit qu'il s'en susciterait d'autres, qui, depuis le levant

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jusqu'à l'occident et du midi au septentrion, feraient retentir leurs voix et leurs paroles : In omnem terram exivit sonus eorum 4. Et par qui a-t-il accompli cette promesse ? Par son Fils Notre-Seigneur, qui a fait des prêtres, qui les a instruits et façonnés et qui leur a donné pouvoir d'en faire d'autres : Sicut misit me Pater et ego mitto vos (5). Et cela pour faire, par eux, dans tous les siècles ce que lui-même avait fait en sa vie, pour sauver toutes les nations par les instructions et l'administration des sacrements.

On pourra dire en la Compagnie : "Monsieur, je suis au monde pour évangéliser les pauvres, et vous voulez que je travaille aux séminaires ; je veux vaquer à ce que je suis venu faire, qui sont des missions à la campagne, et non pas m'enfermer dans une ville pour servir les ecclésiastiques." Ce serait une tromperie, et grande tromperie, à qui ne voudrait s'appliquer à faire de bons prêtres, et d'autant plus qu'il n'y a rien de plus grand qu'un prêtre, à qui il donne tout pouvoir sur son corps naturel et sur le mystique, le pouvoir de remettre les péchés, etc. O Dieu ! quelle puissance ! oh ! quelle dignité ! Cette considération donc nous oblige à servir cet état-là si saint et si relevé.

Mais en voici une autre : c'est la nécessité que l'Eglise a de bons prêtres, qui réparent tant d'ignorance et tant de vices dont la terre est couverte, et qui ôtent cette pauvre Eglise de ce pitoyable état, pour lequel les bonnes âmes doivent pleurer des larmes de sang.

On doute si tous les désordres que nous voyons au monde ne doivent pas être attribués aux prêtres. Ceci pourra scandaliser quelques-uns, mais le sujet requiert que je montre, par la grandeur du mal l'importance du

5. Evangile de saint Jean XX, 21.

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remède. On a fait plusieurs conférences sur cette question laquelle on a traité à fond, pour découvrir les sources de tant de malheurs ; mais le résultat a été que l'Eglise n'a de pires ennemis que les prêtres. C'est d'eux que les hérésies sont venues; témoins ces deux hérésiarques Luther et Calvin, qui étaient prêtres; et c'est par les prêtres que les hérétiques hérésies <B. K., Abelly II, 298> ont prévalu, que le vice a régné et que l'ignorance a établi son trône parmi le pauvre peuple ; et cela par leur propre dérèglement et faute de s'opposer de toutes leurs forces, selon leurs obligations, à ces trois torrents qui ont inondé la terre.

Quel sacrifice, Messieurs, ne faites-vous pas à Dieu de travailler à leur réformation, en sorte qu'ils vivent conformément à la hauteur et dignité de leur condition et que l'Eglise se relève, par ce moyen, de l'opprobre et de la désolation où elle est !

Monsieur, bon que nous fassions cela, mais à quel propos que nous servions les Filles de la Charité ? Le Fils de Dieu n'est-il pas venu pour évangéliser les pauvres, faire des prêtres, etc.? Oui. N'a-t-il pas agréé, que des dames soient entrées en sa compagnie ? Oui. Ne les a-t-il pas conduites à la perfection et à l'assistance des pauvres ? Oui. Si donc Notre-Seigneur a fait cela, lui qui a tout fait pour notre instruction, ne penserons nous pas bien faire de le suivre? Est-ce chose qui semble contraire à son procédé de prendre soin de ces filles pour l'assistance des pauvres malades ? Les apôtres n'ont-ils pas eu aussi des femmes à gouverner? Vous savez que dès lors il fut dressé des diaconesses, qui ont fait merveille en l'Eglise de Dieu, dont l'office était de ranger les femmes et de leur montrer les cérémonies dans les assemblés, et ainsi Dieu était servi également par l'un et l'autre sexe ; et nous penserons que ce n'est pas du fait de la Mission de faire que Notre-Seigneur

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soit honoré et servi par tous les deux ! Ne sommes-nous pas imitateurs de ce divin Maître, qui ne parut venir au monde que pour les pauvres et qui néanmoins a dirigé une compagnie de femmes? Voyez, Messieurs et mes frères, quelle bénédiction de Dieu de nous trouver en l'état que le Fils du Père éternel s'est trouvé, de diriger des femmes, comme lui, qui rendent service à Dieu et au public dans les meilleures manières que des pauvres filles sont capables de le faire.

Mais à quel propos, me dira quelqu'un, se charger d'un hôpital ? Voilà les pauvres du Nom-de-Jésus qui nous détournent ; il leur faut aller dire la messe, les instruire, leur administrer les sacrements et tout ensemble l'entretien de la vie? Pourquoi aller sur les frontières distribuer des aumônes, se hasarder à beaucoup de périls et se détourner de nos fonctions? - Eh ! Messieurs, peut-on trouver à redire à ces bonnes œuvres sans impiété ? Que les prêtres s'appliquent au soin des pauvres, n'a-ce pas été l'office de Notre-Seigneur et de plusieurs grands saints, qui n'ont pas seulement recommandé les pauvres, mais qui les pauvres, mais qui les ont eux-mêmes consolés, soulagés et guéris. Les pauvres ne sont-ils pas les membres affligés de Notre-Seigneur ? Ne sont-ils pas nos frères ? Et si les prêtres les abandonnent, qui voulez-vous qui les assiste? De sorte que, s'il s'en trouve parmi nous qui pensent qu'ils sont à la Mission pour évangéliser les pauvres et non pour les soulager, pour remédier à leurs besoins spirituels et non aux temporels, je réponds que nous les devons assister et faire assister en toutes les manières, par nous et par autrui, si nous voulons entendre ces agréables paroles du souverain Juge des vivants et des morts : "Venez, les bien-aimés de mon Père ; possédez le royaume qui vous a été préparé, pource que j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai

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été nu, et vous m'avez vêtu, malade, et vous m'avez assisté " (6) Faire cela, c'est évangéliser par paroles et par œuvres, et c'est le plus parfait, et c'est aussi ce que Notre-Seigneur a pratiqué, et ce que doivent faire ceux qui le représentent sur la terre d'office et de caractère, comme les prêtres ; et j'ai ouï dire que ce que aidait les évêques à se faire saints, c'était l'aumône.

Mais, Monsieur, me dira quelqu'autre, est-ce notre règle de recevoir les fous à Saint-Lazare et de ces esprits fâcheux qui sont de petits démons ? Je dirai à celui-là que Notre-Seigneur a voulu être entouré de lunatiques, de démoniaques, de fous, de tentés et de possédés, de tous côtés on l'es lui amenait pour les délivrer et l'es guérir, à quoi il tâchait de donner remède. Pourquoi blâmer cela en nous, qui tâchons d'imiter Notre Seigneur en e chose qu'il a témoignée lui être agréable ? S'il a reçu les aliénés et les obsédés, pourquoi ne les recevrons-nous pas ? Nous ne les allons pas chercher, on nous les amène ; et que savons-nous si sa providence, qui l'ordonne ainsi, ne se veut pas servir de nous pour remédier à l'infirmité de ces pauvres gens, laquelle il a tant aimée en eux, qu'il semble l'avoir fait passer en lui-même, ayant voulu paraître comme en fureur et délire pour sanctifier en sa personne sacrée cet état-là : Et tenuerunt eum, dicentes quoniam in furorem versus est ?" (7) O mon Sauveur et mon Dieu, faites-nous la grâce de regarder ces choses du même œil que vous les regardez !

Mais des enfants trouvés, pourquoi nous charger de cela ? N'avons-nous pas assez d'autres affaires ? - Mes

6. Evangile de saint Matthieu XXV, 34-36.

7. Evangile de saint Marc III, 21. Cette citation n'est pas textuelle.

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frères, souvenons-nous que Notre-Seigneur dit à ses disciples : "Laissez les enfants venir à moi" (8) ; et gardons-nous bien d'empêcher qu'ils viennent à nous ; autrement, nous lui serons contraires. Quelle amitié n'a-t-il pas témoigné pour les enfants, jusqu'à les prendre entre ses bras et les bénir de ses mains ; N'est-ce pas à leur occasion qu'il nous a donné une règle pour notre salut, nous ordonnant de nous faire semblables à eux, si nous voulons entrer au royaume des cieux ? Prendre soin des enfants, c'est, en quelque façon, se faire enfant, et prendre soin des enfants trouvés, c'est prendre la place de leurs pères, ou plutôt celle de Dieu, qui a dit que, si la mère venait à oublier son enfant, lui-même ne l'oublierait pas. Si Notre-Seigneur vivait encore parmi les hommes et qu'il vit des enfants abandonnés de père et de mère, comme ceux-ci le sont, croyez-vous, Messieurs, croyez-vous, mes frères, qu'il voulût aussi les abandonner ? Ce serait faire injure à sa bonté infinie de s'arrêter à cette pensée, et nous serions infidèles à sa grâce, qui nous a choisis pour la direction de cet hôpital, si nous venions à rejeter la peine que nous y avons. (9).

Je vous dis ces difficultés, mes frères, avant qu'elles arrivent, parce qu'il se pourra faire qu'elles arriveront. Je ne puis pas la faire longue ; je m'en irai bientôt ; mon âge, mes infirmités et les abominations de ma vie ne permettent pas que Dieu me souffre davantage sur la terre. Il pourra donc arriver après ma mort des esprits de contradiction et des personnes lâches qui diront : "A quel propos s'embarrasser du soin de ces hôpitaux ? Quel moyen d'assister tant de gens ruinés par les guerres et de les aller trouver chez eux ? A quoi bon se charger

8. Evangile de saint Marc X, 14.

9. La citation que fait Abelly à la page 127 du livre III (chap. XI, sect. II) semble une rédaction différente de ce passage.

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de tant d'affaires et de tant de pauvres ? Pourquoi diriger les filles .qui servent les malades, et pourquoi perdre notre temps après des insensés ? Il y en aura qui contre-diront ces œuvres, n'en doutez pas ; et d'autres diront que c'est trop entreprendre d'envoyer aux p,ays éloignés, aux Indes, en Barbarie. Mais, mon Dieu, mais, mon Seigneur, n'avez-vous pas envoyé saint Thomas, aux Indes et les autres apôtres par toute la terre ? Ne les avez-vous pas chargés du soin et de la conduite de tous les peuples en général et de beaucoup de personnes et de familles en particulier ? N'importe ; notre vocation est : Evangelizare pauperibus." (10)

Nous voulons bien faire mission ce pays-ci ; il y a assez à faire sans aller plus loin ; c'est à quoi je veux m'employer ; mais des enfants trouvés, mais des vieillards du Nom-de-Jésus et de ces gens enfermés, qu'on ne m'en parle point ; - On verra un jour de ces esprits mal faits qui décrieront les biens que Dieu nous a fait embrasser et soutenir avec bénédiction, n'en doutez pas. J'en avertis la Compagnie ,afin qu'elle regarde les choses comme elles sont, comme des ouvrages de Dieu, que Dieu nous a confiés, sans que nous nous soyons introduits en pas un, ni que nous ayons aucunement contribué à nous en attirer le soin. Il nous a été donné, ou par ceux en qui réside le pouvoir, ou par la pure nécessité, qui s'ont les voies par lesquelles Dieu nous a gagés à ces desseins. Aussi chacun pense dans le monde que cette Compagnie est de Dieu, parce qu'on voit qu'elle accourt aux besoins plus pressants et plus délaissés.

Pour tout cela néanmoins on ne laissera pas d'y trouver à redire ; je vous en avertis, mes frères, avant que je vous quitte, dans l'esprit que Moïse avertissait les

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