Conférences aux missionnaires (page 14)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Conférences aux missionnaires, éd. Coste, t. XI-XII · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

10. Evangile de saint Luc IV, 18.

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enfants d'Israël, comme il est dit au Deutéronome. Je m'en vas ; vous ne me verrez plus (11) ; j'ai connu que plusieurs d'entre vous s'élèveront pour séduire les autres ; ils feront ce que je vous défends (12) et ne feront pas ce que je vous recommande de la part de Dieu. Gardez vous bien de vous laisser surprendre, car, si vous faites comme eux, il vous viendra des maux qui vous détruiront, et, au contraire, si vous observez les œuvres du Seigneur sans en rien retrancher, vous serez bénis de toutes sortes de bénédictions. Post discessionem meam, disait saint Paul (13), venient lupi rapaces. Après que je m'en serai allé, il viendra des loups ravissants, et d'entre vous se lèveront de faux frères qui annonceront choses perverses et qui vous enseigneront le contraire de ce que je vous ai dit ; mais ne les écoutez pas, ce sont de faux prophètes. Il se trouvera de même, mes frères, des carcasses de missionnaires qui tâcheront d'insinuer de fausses maximes pour ruiner, s'ils peuvent, ces fondements de la Compagnie ; à ceux-là il faut leur résister.

Je ne sais si je dirai trop en disant ce que saint Benoît disait avant de mourir. Il se trouvait dès lors, dans les maisons qu'il avait instituées, des religieux mécontents qui disaient : "Pourquoi ceci et cela?" qui murmuraient de la conduite et condamnaient des pratiques saintement établies : ce qui étant venu à la connaissance de ce saint abbé, il appréhenda qu'après lui tout se renversât. Que fait-il ? Voilà un Ordre où il n'y a point de supérieur général ; chaque maison est maîtresse d'elle-même, qui ne reçoit ni visite, ni correction d'aucun autre ; il conjure les évêques voisins qui en verront

13. Livres des Actes XX, 29.

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quelqu'une dans le désordre, de courir sus par réprimandes et par suspension, pour contenir ces moines remuants et dyscoles, jusqu'à réclamer les gentilshommes des environs pour courir sur eux par armes et par la force pour les remettre dans leur devoir. Je ne veux pas dire tout cela, mais seulement, s'il arrivait qu'on proposât ci-après en la Compagnie d'ôter cette pratique, de quitter cet hôpital, de rappeler les ouvriers de Barbarie, de se tenir ici, de n'aller pas là, d'abandonner cet emploi et de ne courir pas aux besoins éloignés, qu'on dise hardiment à ces faux frères : "Messieurs, laissez-nous dans les lois de nos pères, en l'état où nous sommes ; Dieu nous y a mis et veut que nous y demeurions." Tenez ferme.

Mais la Compagnie, diront-ils, est embarrassée d'un tel emploi. - Hélas ! si, en l'enfance, elle a soutenu celui là et porté tous les autres fardeaux, pourquoi n'en viendra-t-elle pas à bout quand elle sera plus forte ? "Laissez-nous, leur faut-il dire, laissez-nous en l'état où Notre-Seigneur était sur la terre ; nous faisons ce qu'il a fait ; ne nous empêchez pas de l'imiter." Les avertir, voyez-vous, les avertir et ne les écouter pas.

Mais qui sera-ce qui nous détournera de ces biens commencés ? Ce seront des esprits libertins, libertins, libertins, qui ne demandent qu'à se divertir, et, pourvu qu'il y ait à dîner, ne se mettent peine d'autre chose. Qui encore ? Ce seront... Il vaut mieux que je ne le dise pas. Ce seront des gens mitonnés (il disait cela en mettant les mains sous ses aisselles, contrefaisant les paresseux), des gens qui n'ont qu'une petite périphérie, qui bornent leur vue et leurs desseins à certaine circonférence où ils s'enferment comme en un point ; ils ne veulent sortir de là ; et si on leur montre quelque chose au delà et qu'ils s'en approchent pour la considérer, aussitôt

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ils retournent en leur centre, comme les limaçons en leur coquille.

Nota qu'en disant cela, il faisait de certains gestes de mains et des mouvements de tête, et avec une certaine inflexion de voix dédaigneuse, en sorte que cela exprimait mieux ce qu'il voulait dire que ce qu'il disait.

Et en se récolligeant, il se dit à lui-même :

O misérable, tu es un vieillard semblable à ces gens là, les petites choses te semblent grandes, et les difficultés te resserrent. Oui, Messieurs, il n'y a pas jusqu'au lever du matin qui ne me paraisse une grande affaire, et les moindres choses fâcheuses me semblent insurmontables. Ce seront donc de petits esprits, des gens comme moi, qui voudront retrancher des pratiques et des occupations de la Compagnie. Donnons-nous à Dieu, Messieurs, à ce qu'il nous fasse la grâce de nous tenir fermes. Tenons bon, mes frères, tenons bon, pour l'amour de Dieu ; il sera fidèle à ses promesses, il ne nous abandonnera jamais tandis que nous lui serons bien soumis pour l'accomplissement de ses desseins. Tenons-nous en l'enceinte de notre vocation ; travaillons à nous rendre intérieurs, à concevoir de grandes et saintes affections pour le service de Dieu, faisons le bien qui se présente à faire dans les manières que nous avons dites. Je ne dis pas qu'il faille aller à l'infini et embrasser tout indifféremment, mais ce que Dieu nous fait connaître qu'il demande de nous. Nous sommes à lui et non pas à nous ; s'il augmente notre travail, il augmentera aussi nos forces. O Sauveur ! quel bonheur ! O Sauveur, s'il y avait plusieurs paradis, à qui les donneriez vous, qu'à un missionnaire qui se sera tenu avec révérence à toutes les œuvres que vous lui avez marquées et qui n'a rien rabattu des obligations de son état ; C'est ce que nous espérons, mes frères, et que nous demanderons

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à sa divine Majesté ; et tous, à cette heure, rendons-lui grâces infinies de nous avoir appelés et choisis pour des fonctions si saintes et sanctifiées par Notre-Seigneur même, qui les a le premier pratiquées. Oh ! que de grâces nous avons sujet d'espérer, si nous les pratiquons en son esprit, pour la gloire de son Père et le salut des âmes ! Amen.

196. – CONFERENCE DU 13 DECEMBRE 1658

DES MEMBRES DE LA CONGREGATION DE LA MISSION

ET DE LEURS EMPLOIS

(Règles communes, chap. I, art. 2 et 3)

Mes frères, nous continuerons ce soir l'entretien de nos Règles et achèverons le premier chapitre, qui contient trois articles. Nous parlâmes vendredi passé du premier, et ce soir nous parlerons du second et du troisième. Voici ce qu'ils contiennent :

Cette Congrégation est composée d'ecclésiastiques et de laïques. L'emploi des ecclésiastiques est d'aller, à l'exemple de Notre-Seigneur et de ses disciples, par les villages et petites villes, et y rompre le pain de la parole de Dieu aux petits, en prêchant et catéchisant, les exhorter à faire des confessions générales de toute leur vie passée, et les entendre au tribunal de la pénitence, accorder les différends et les procès, établir la confrérie de la Charité, conduire les séminaires érigés en nos maisons pour les externes et y enseigner, donner les exercices spirituels, faire et diriger les conférences introduites chez nous pour d'autres ecclésiastiques de dehors ;

Entretien 196. – Manuscrit des Conférences.

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et autres semblables fonctions qui servent et sont conformes à notre Institut.

Et quant aux laïques, leur emploi est d'aider les ecclésiastiques en tous ces ministères, en faisant l'office de Marthe, selon qu'il leur sera prescrit par le supérieur, comme aussi en y contribuant par leurs prières, larmes, mortifications et bons exemples.

Et à ce que cette Congrégation parvienne, moyennant la grâce de Dieu, à la fin qu'elle s'est proposée, elle doit faire son possible de se revêtir de l'esprit de Jésus-Christ, qui paraît principalement dans les maximes évangéliques, dans sa pauvreté, dans sa chasteté, dans son obéissance, dans sa charité vers les malades, dans sa modestie, dans la manière de vivre et d'agir qu'il prescrivit à ses disciples, dans sa conversation, dans ses exercices journaliers de piété, dans ses missions et autres emplois envers les peuples. Toutes lesquelles choses sont contenues dans les chapitres suivants.

Sur le premier de ces deux derniers articles, nous dirons de qui cette Compagnie est composée et quels sont ses emplois pour parvenir à la fin qu'elle s'est proposée, cette Compagnie que Dieu s'est suscitée sur la terre, au temps où nous sommes, pour travailler à sa propre perfection, au salut des peuples de la campagne et à l'avancement de l'état ecclésiastique en la science et en vertu.

Et au second, nous parlerons du moyen de bien pratiquer tout cela, qui n'est autre que de nous revêtir de l'esprit de Jésus-Christ, ainsi que l'article le porte. Pauvre Compagnie ! Pauvre Compagnie, qui n'est qu'un corps sans âme, sans cet esprit !

La règle dit donc que la Compagnie doit être composée de deux sortes de gens : premièrement, d'ecclésiastiques, comme prêtres, clercs in sacris, et autres qui

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ont les ordres mineurs, ou qui, pour être encore au séminaire, sont dans l'attente de les recevoir ; et en second lieu, de laïques, qui n'ont aucun ordre, ni prétention' d'en avoir ; et que tant les uns que les autres travailleront, quoique différemment, au salut des pauvres gens des champs et à l'avancement de l'état ecclésiastiques en la piété et en la science.

On demande donc comment les ecclésiastiques et les laïques peuvent s'appliquer à la fin proposée à l'égard du pauvre peuple et du clergé ; ce qui se fait par les exercices des missions et par la conduite dés séminaires, des exercitants, etc. ; car il semble qu'il y ait quelque difficulté que les frères puissent être dits gens appliqués au salut des peuples des champs et à l'instruction des ecclésiastiques, puisqu'ils ne catéchisent ni prêchent, et n'ont ni caractère ni capacité pour telles fonctions ; comment donc peuvent-ils contribuer à le faire? Il est pourtant certain, Messieurs, qu'ils le font en un sens. Ils aident à ces emplois, quoiqu'ils prêchent, ni enseignent, ni dirigent ; et la régle dit vrai quand elle dit qu'ils y contribuent, non toutefois en la manière que font les ecclésiastiques, publiquement et immédiatement, mais en leur façon, en aidant ceux qui, en effet, enseignent, exhortent et administrent les sacrements, etc. ; ils y coopèrent par l'exercice de Marthe, car cette sainte avait soin d'apprêter à manger è Notre-Seigneur et de pourvoir à son logement. Ils vont en mission pour soulager les prêtres qui travaillent à gagner les âmes è Dieu, afin que ceux-ci puissent vaquer à ce saint exercice sans en être divertis par leurs propres besoins corporels, et en cette façon, il est vrai de dire que nos frères aident à instruire le peuple, à procurer qu'ils se confessent et que les accords se fassent et que la confrérie de la Charité s'établisse immédiatement, mais en

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la manière que les membres inférieurs coopèrent avec les supérieurs à ce que le corps fasse ses fonctions.

Les opérations de l'esprit ne se font pas absolument par l'esprit seul ; il est aidé par l'estomac, le foie, le poumon, qui servent à l'entendement, au bon sens et aux autres facultés intellectuelles. Un cadavre ne peut pas faire les fonctions d'un homme vivant, parce qu'il est privé de ces parties-là qui font le sang et la respiration, principes de la vie ; mais en un corps animé,en une personne raisonnable, il y a une certaine concavité de la tête, où les esprits circulent, les images se forment et le raisonnement se faire par le moyen de ses parties inférieurs, lesquelles envoient des fumées au cerveau, qui servent à cela.

De même, les frères, qui sont les membres inférieurs de ce corps de la Compagnie, concourent, par leurs travaux corporels, aux opérations spirituelles des prêtres et à la conversion du monde ; ils contribuent à donner aux hommes la connaissance de Dieu, à leur donner la foi, à les exciter à la pénitence, à leur administrer les sacrements et à les rendre capables de la vie éternelle ; à quoi les prêtres ne pourraient pas vaquer sans les seconds qu'ils reçoivent des frères. Cela fait voir la communion qui est dans l'Eglise et dans les communautés, où tous prétendent une même fin, où chacun contribue pour y parvenir, quoique diversement, et où les uns travaillent pour les autres. C'est ce qui a fait dire au saint prophète royal : Particeps ego sum omnium timentium te et custodientium mandata tua ; (1)je participe à toutes les bonnes œuvres que font ceux qui vous craignent et gardent vos commandements. Comment cela ? De la même manière que, dans une société de marchands, dans

1. Psaume CXVIII, 63.

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le monde, chacun des associés profite selon l'argent qu'il a mis.

Nous avons tous apporté en la Compagnie la résolution d'y vivre et d'y mourir ; nous y avons porté tout ce que on sommes, le corps, l'âme, a volonté, la capacité, l'industrie et le reste. Pourquoi cela? Pour faire ce que Jésus-Christ a fait, pour sauver le monde. Et comment cela? Au moyen de cette liaison qui est entre nous et de l'oblation que nous avons faite de vivre et de mourir en cette société et d'y donner tout ce que nous sommes et tout ce que nous faisons ; et de là vient que cette communion entre les missionnaires leur rend tous les profits communs, parce que tous concourent au succès, sorte que les prêtres ne font pas les conversions seuls, mais les frères y contribuent, selon la règle, par leurs prières, leurs offices et leurs larmes, leurs mortifications et leurs bons exemples. Un homme qui joue des orgues n'en joue pas seul, il est aidé par un second qui souffle l'orgue ; celui-ci, à la vérité, ne joue pas ; c'est la maître qui touche, mais pourtant, en soufflant, il contribue à l'harmonie ; et sans cela l'autre aurait beau remuer les doigts, il ne ferait rien.

Ainsi, Messieurs, soit que les frères servent ceux qui travaillent à l'Evangile, soit qu'ils prient pour la conversion des personnes, soit qu'ils fassent des pénitences, soit qu'ils pleurent et édifient pour la sanctification des ecclésiastiques et des peuples, il se peut dire qu'ils sont participants et coopérateurs du bien qui se fait dans, les missions, les séminaires, les ordinations, les retraites, et le reste.

Oh bien ! mes frères, vous n'êtes pas des ouvriers immédiats, comme les prêtres, qui ont reçu caractère pour réconcilier les âmes à Dieu et pour célébrer les saints mystères ; Dieu ne veut pas recevoir les hosties,

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par vos mains ; et si quelqu'un avait entrepris de sacrifier, comme Saül, ô Jésus ! quel sacrilège ! ou, si un autre voulait offrir de l'encens, comme Ozias, oh ! quel crime ! Saül et Ozias étaient rois ; ils étaient oints, et cependant l'un fut frappé de la lèpre, pour avoir mis la main à l'encensoir ; et l'autre, réprouvé, pour avoir fait l'office de sacrificateur. Tous deux perdirent leurs royaumes, et Samuel, reprenant Saül de sa témérité, lui annonça les malheurs qui lui devaient arriver, qui furent grands, car Dieu, l'ayant maudit, permit qu'il se tuât lui-même par désespoir.

Or si le Saint-Esprit attribue tous ces châtiments à l'entreprise de ces rois, qui pensaient bien faire, jugez, mes frères, combien l'office des ecclésiastiques est relevé par-dessus toutes les autres dignités de la terre, même de la royauté, et combien vous devez concevoir une haute estime des prêtres, dont le caractère est une participation au sacerdoce éternel du Fils de Dieu, qui leur a donné le pouvoir de sacrifier son propre corps et de le donner en viande, afin que ceux qui mangeront vivent éternellement.

Oh ! certes, après cet honneur qu'ils ont reçu de sa divine Majesté, vous les devez grandement honorer, encore que vous soyez appelés pour contribuer avec eux à la sanctification des âmes, non en faisant ce qu'ils font, mais selon que la règle marque, en la manière que le supérieur l'ordonne, voyez-vous, en la manière que le supérieur l'ordonne. Il en faut venir là, et ne pas passer outre. Vous devez rendre grâces à Dieu de vous trouver cet état de pouvoir contribuer aux desseins que Jésus-Christ a sur la Compagnie. Heureux êtes-vous de vous trouver en une condition qui, pour être moindre, est la plus assurée ; En cela, vous devez louer Dieu de pouvoir aider le prochain de la façon que

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l'obéissance vous marquera, sans danger de vanité, parce que vous ne voyez pas bien le bien que vous faites, qui, pour l'ordinaire, est attribué aux prêtres, quoique peut-être vous ayez davantage contribué au fruit de leurs actions publiques par les vôtres secrètes et particulières.

Voici un autre sujet que vous avez, mes frères, de remercier Dieu ; c'est de vous avoir appelés en une Compagnie où chacun a pour fin sa propre perfection. Vous êtes donc ici pour travailler à la votre. Oh ! quelle grâce ! oh ! quel sujet de vous humilier ! C'est en cela que vous pouvez pousser la vertu aussi avant que les prêtres. Et si vous travaillez fidèlement à l'acquisition des vertus, il sera vrai de dire que vous serez en un état parfait. Et s'il y a un prêtre qui y travaille misérablement, comme moi, détestable pécheur, il faut avouer que vous serez aussi plus parfaits que lui, quoique prêtre, quoiqu'ancien, quoique supérieur. D'où vient cela ? C'est que la dignité, non plus que l'âme, ne donne pas le mérite à l'homme, mais les ouvres qui le rendent plus semblable à Notre-Seigneur. C'est par elles qu'il se perfectionne ; c'est par la pratique des vertus qu'il se sauve. Cela paraît par l'évangile du jugement, où il est dit que Notre-Seigneur mettra à sa droite ceux qui auront travaillé aux vertus et principalement à la vertu de la charité, et que ceux-là seulement entreront au royaume des cieux. C'est donc la pratique des vertus qui nous lie à son amour, et c'est son amour qui vous porte à faire encore des actions de vertu.

Si vous aimez bien Dieu, vous agirez de même. Or, vous pouvez aimer Dieu autant que les prêtres ; et une pauvre femmelette, autant que les doctes. Le bon M. Duval me disait un jour : "Monsieur, les pauvres gens contesteront un jour le paradis avec nous et l'emporteront,

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parce qu'il y a une grande différence de leur manière d'aimer Dieu à la nôtre. "Leur amour s'exerce, comme celui de Notre-Seigneur, dans la souffrance, dans les humiliations, dans le travail et dans la conformité au bon plaisir de Dieu. Et le notre, si nous en avons, en quoi parait-il ? Que faisons-nous qui approche de ces marques du véritable amour?

Vous savez l'histoire du frère Gilles ; elle est assez triviale. Il témoignait à saint Bonaventure un grand désir d'aimer Dieu. Oh ! si j'étais savant, disait-il, oh ! si j'étais prêtre comme vous, j'aimerais bien Dieu ! Et ce saint docteur lui ayant dit que, tout frère qu'il était, sans études et sans ordres, il pouvait autant aimer Dieu que les plus savants constitués en dignité, et qu'une pauvre femmelette le pouvait pareillement. - Quoi ! dit-il, un pauvre ignorant comme moi peut être aussi amateur de Dieu que Bonaventure ! - Oui. -Alors ce frère, transporté de joie, s'en alla crier : "Courage ! vous qui m'entendez, courage ! Vous pouvez aimer autant notre grand Dieu que notre Père Bonaventure !"

De sorte, mes frères, que vous pouvez en cela égaler les prêtres ; mais cela s'entend toujours, si vous travaillez à bon escient à la vertu et à votre perfection ; car, si vous ne le faites pas et qu'au lieu de vous perfectionner selon la règle, vous croupissez dans vos défauts, vous serez à scandale au dedans et au dehors ; et par conséquent, au lieu de contribuer au salut des âmes, vous y mettrez en quelque façon empêchement, et, qui plus est, vous perdrez enfin la votre. Prenez-y donc bien garde, mes frères.

"Mais, direz-vous, que faut-il faire pour nous perfectionner ainsi?" Je viens de vous le dire : c'est de bien garder vos règles, mais surtout celle qui vous recommande la sainte union et la charité mutuelle entre nous

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tous, mais particulièrement entre les ecclésiastiques et vous autres frères, en sorte que nous vivions toujours ensemble en bonne intelligence et parfaite union, comme étant tous membres qui composent un même corps, quoique plus nobles les uns que les autres. L'exemple que j'ai avancé ci-dessus de saint Paul fait voir cette belle union par celle qui est entre le corps humain et ses membres, en ce qu'ils s'accordent si bien ensemble, chacun selon son office, et sans aucune émulation les uns contre les autres. Or, c'est ainsi que nous devons être unis ensemble ; c'est ainsi, mes frères, que vous devez vivre avec les ecclésiastiques pour pouvoir vous avancer en la perfection que votre vocation demande de vous.

"Mais quel moyen, dira-t-on, d'avoir et conserver cette sainte union entre nous tous, particulièrement entre les prêtes et les frères?" C'est l'estime et le respect entre les prêtres, entre les frères, et les uns pour les autres. Il ne faut pas nous prendre selon la chair, ni humainement, mais nous regarder comme créatures de Dieu, qui se sont données à Dieu, qui ont renoncé à tout ce qui n'est pas Dieu ; et, en cette vue, nous prévenir d'honneur et de bonté les uns les autres, selon l'avis de saint Paul : Honore invicem praevenientes. (2) Cela s'entend avec la distinction et préparation requises ; car on sait assez que les frères coadjuteurs doivent plus d'honneur aux prêtres que les prêtres à eux. Or, mes frères, vous me demanderez comment vous devez honorer les ecclésiastiques ; je dis que vous les devez regarder comme vos pères ; et en effet, ce sont les pères qui engendrent, et c'est ce que font les, prêtres quand ils remettent les péchés et nous mettent en la grâce de Dieu.

2. Epître aux Romains XII, 10

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Et partant, mes frères, donnez-vous bien de garde de vouloir aller jamais de pair avec les prêtres ; ne vous mesurez jamais avec eux, et encore moins votre condition avec la leur. Il y a différence comme du ciel à la terre. Ils ont reçu un caractère tout divin et incomparable, une puissance sur le corps de Jésus-Christ que les anges admirent, et le pouvoir de remettre les péché aux hommes, qui est pour eux un grand sujet d'étonnement et de reconnaissance. Y a-t-il rien de plus grand, mes frères? Y a-t-il dignité pareille? Ce sont vos pères et vos conducteurs en la vie spirituelle. Vous devez vous tenir bas et vous humilier beaucoup à leur égard ; vous devez à tous les prêtres un singulier respect et grande obéissance, et notamment au supérieur et aux officiers. Je dis "aux officiers", mes frères lesquels ont droit de vous ordonner, même de vous donner pénitence, par ordre néanmoins du supérieur, car, s'ils le peuvent faire à l'égard des clercs et même des prêtres, combien plus le peuvent-ils à votre égard ; Vous avez des pères en la Compagnie ; traitez-les comme tels, avec révérence et soumission, et, en leur présence, ayez le chapeau en la main. N'importe qu'il y ait des imperfections en eux, comme il y en a en moi, misérable, qui suis couvert d'iniquités ; ils sont constitués en un état saint et relevé, et partant non seulement dignes de respect et d'honneur, mais d'obéissance, surtout le supérieur et les officiers.

Mes frères, tandis que vous vous tiendrez dans la soumission de vrais enfants, tandis que vous rendrez vos devoirs aux prêtres, Dieu vous bénira ; mais, si vous avez la témérité de venir au pair avec eux, qui sont vos pères, vous serez semblables à Satan, qui disait : In caeIum conscendam et similis ero Altissimo (3) ; je monterai

3. Isaïe XIV, 13, 14.

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dans le ciel et je serai semblable au Tout-Puissant. C'est vouloir s'élever comme le démon quand un laïque se veut égaler aux ecclésiastiques. Le frère est un démon qui veut venir au pair avec un prêtre que Dieu a façonné selon son coeur.

Mes frères, prenez garde à cela ; souvenez-vous que, dès lors que vous voudrez juger se tout, vous mêler des affaires et faire à votre fantaisie, vous serez déchus de l'esprit de Dieu ; et si quelqu'un tombe en ce malheur, ce ne sera pas un frère de la Mission, mais une carcasse qui fait horreur. Voilà ce que doivent les frères aux prêtres.

Que doivent maintenant les prêtres aux frères? Ils leur doivent l'amour comme à leurs enfants, quoiqu'ils les traitent en frères ; ils leur doivent aussi le support et la condescendance, et compassion à leurs infirmités ; oui, Messieurs, vous devez aimer les frères franchement et sincèrement ; vous devez condescendre et compatir à leurs infirmités. Et voilà le moyen de maintenir la Compagnie dans cette sainte union : que nos frères soient dans le respect et l'obéissance, et que les ecclésiastiques aient partout un véritable amour et support pour nos frères.

Mais comment pourrons-nous conserver cette union entre les prêtres, les clercs et les frères, l'union entre nous tous, comment? Par la grâce de Dieu, elle y est a présent. Que ferons-nous encore pour ne rompre jamais cet aimable et désirable lien de la charité? J'en parlerai pour l'heure succinctement et dirai à la Compagnie que nous en primes l'autre jour un bon moyen ; et la bonne manière en quoi chacun contribuera est de nous mettre en la pratique des moyens unissant les coeurs, tels que sont ceux que nous venons de dire, savoir l'estime, le respect et la référence les uns vers

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les autres, et, pour cet effet, combattre incessamment les vices contraires et particulièrement celui de la détraction, et nous en entretenir de temps en temps dans nos conférences, comme nous fîmes dernièrement de la même détraction, vice qui est la source de la division et le poison des communautés. Et partant, si nous voulons conserver cette union, il faut nécessairement bannir de la Compagnie ce maudit vice. Il est bien vrai que, par la grâce de Dieu, vous lui avez donné la chasse, en sorte qu'il n'en paraît plus rien, ou presque rien ; mais il faut se donner de garde qu'il ne revienne, et, pour cela, être fidèles à pratiquer les moyens que nous avons résolu de prendre. Voyez-vous, Messieurs, si nous nous établissons bien là dedans, assurez-vous que nous sommes en voie non seulement de bien conserver cette union, mais encore de nous perfectionner. Dieu bénira cette Compagnie, quoique composée de je ne sais qui, de pauvres gens pour la plupart. Espérons qu'elle servira Dieu pour l'amour de Dieu même, comme ce joueur de luth dont la lecture de table parlait.hier, qui, pour être sourd, ne prenait point d'autre plaisir en sa belle harmonie que de plaire à son prince qui l'écoutait. Espérons donc que sa divine bonté, par des manières imperceptibles, s'il ne se trouve point parmi nous des médisances, ni des contumélies, établira ce moyen pour maintenir la Compagnie en la voie de sa perfection, et que les prêtres et les frères y feront progrès.

O bienheureuses règles, qui chassent de la Compagnie ce défaut si contraire à notre avancement à la vertu ; Si quelquefois, par fragilité humaine, nous y manquons, le remède est de se mettre aussitôt à genoux et d'en demander pardon à Dieu et à la Compagnie. Et par la grâce de Dieu, il y en a qui sont dans cette sainte pratique ; ce qui ne contribue pas peu à l'amendement

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de ces deux vices ; et il me semble que je vois cet amendement. Et voilà le second moyeu qui conservera la Compagnie dans l'esprit de la règle.

Enfin, pour le dire en un mot, un souverain moyen de nous maintenir en cette union, c'est l'humilité. Qu'on fasse l'anatomie des antipathies et dissentiments, on trouvera que cela vient d'émulation. Quelqu'un réussit-il en la prédication ou en ses emplois, il se complaît là dedans il prend un garbe (4) un peu élevé, il s'en fait accroire. Qu'arrive-t-il ? On l'en mésestime, l'humilie, on se peut supporter un homme qui s'élève ; et voilà un sujet de division. Le contraire donc est une source de paix et d'union, à savoir de nous humilier, de vouloir qu'on sache que nous sommes les pires, et, s'il nous semble que nous avons réussi, reconnaître aussitôt notre impuissance au bien et notre pente au mal par l'expérience de nos propres défauts. Nous n'en trouverons que trop pour nous persuader que nous nous trompons, que nous ne sommes capables que de tout gâter, nous rendre à nos yeux les plus misérables, et aimer en effet d'être méprisés. Si nous avons de la bonne opinion et de bons sentiments, que ce soit pour le prochain et rien pour nous ; que les prêtres anciens se rèférent les uns aux autres l'estime et le bon succès ; que les clercs se mettent au-dessous les uns des autres, et que les frères s'assujettissent au moindre, selon le conseil du prince des apôtres : "Soumettez-vous à toute créature pour l'amour de Dieu ". (5) Il n'y paraîtra plus rien que d'aimable et de bien ordonné.

Je pourrais dire d'autres choses sur ce sujet, mais en voilà bien assez pour vous faire voir l'importance qu'il

5. Première épître de saint Pierre II, 13.

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y a que les prêtres et les frères soient bien unis ensemble par une vraie charité, en la manière que nous venons de dire, s'ils veulent utilement et méritoirement coopérer avec les prêtres au salut des âmes par les moyens que la règle ordonne. Je me suis beaucoup étendu sur ce point, pource qu'il m'a semblé bien important.

Venons maintenant au second, qui ne sera pas long, et voyons quel est le moyen que la règle nous marque pour parvenir à la fin qu'elle nous propose ; lisons les propres termes de cet article : Et à ce que cette Congrégation parvienne, moyennant la grâce de Dieu, à la fin qu'elle s'est proposée, elle doit faire son possible pour se revêtir de l'esprit de Jésus-Christ, etc. Nous avons dit que tant les frères que les prêtres sont également obligés à travailler à leur propre perfection ; mais, pour ce qui regarde le salut des pauvres gens et l'avancement des ecclésiastiques, ce n'est pas de même, parce que c'est le propre des prêtres de prêcher, catéchiser, travailler aux accommodements, à l'établissement de la confrérie de la charité, au service des séminaires, ordinations et le reste des emplois vers le prochain. Cela parle de soi. Mais le fait des frère est seulement de leur donner moyen de vaquer à cela en faisant l'office de Marthe et contribuant par les autres moyens que nous avons spécifiés.

La règle dit donc que, pour faire cela, aussi bien que pour tendre à sa perfection, il faut se revêtir de l'esprit de Jésus-Christ. O Sauveur ! ô Messieurs ! que voilà un grand affaire, se revêtir de l'esprit de Jésus-Christ ! Ceci veut dire que pour nous perfectionner et assister utilement les peuples, pour bien servir les ecclésiastiques, il nous faut travailler à imiter la perfection de Jésus-Christ et tâcher d'y parvenir cela dit aussi que par nous-mêmes nous n'y pouvons rien. Il faut se remplir

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et être animé de cet esprit de Jésus-Christ. Pour bien entendre ceci, il faut savoir que son esprit est répandu dans tous les chrétiens qui vivent selon les règles du christianisme ; leurs actions et leurs œuvres sont parsemées de l'esprit de Dieu, de sorte que Dieu a suscité la Compagnie, et vous le voyez bien, pour agir de même. Elle a toujours eu de l'amour pour les maximes chrétiennes et a désiré se revêtir de l'esprit de l'Evangile, pour vivre et pour opérer ainsi que Notre-Seigneur a vécu et pour faire que son esprit paraisse en toute la Compagnie et en chaque missionnaire, en toutes ses œuvres en général et en chacune en particulier.

Mais quel est cet esprit-là ainsi répandu ? Quand on dit : "L'esprit de Notre-Seigneur est en telle personne ou en telles actions", comment cela s'entend-il ? Est-ce que le Saint-Esprit même s'est répandu en elles ? Oui, le Saint-Esprit, quant a sa personne, se répand dans les justes et habite personnellement en eux. Quand on dit que le Saint-Esprit opère en quelqu'un, cela s'entend que cet Esprit, résidant en cette personne, lui donne les mêmes inclinations et dispositions que Jésus-Christ avait sur la terre, et elles le font agir de même, je ne dis pas d'une égale perfection, mais selon la mesure des dons de ce divin Esprit.

Mais qu'est-ce que l'esprit de Notre-Seigneur ? C'est un esprit de parfaite charité, rempli d'une merveilleuse estime de la divinité et d'un désir infini de l'honorer dignement, une connaissance des grandeurs de son Père pour les admirer et les extoller incessamment. Il en a une si haute estime qu'il lui faisait hommage de toutes les choses qui étaient en sa personne sacrée et qui en sortaient ; il lui attribuait tout ; il ne voulait pas dire que sa doctrine fût sa doctrine, mais il la référait a son Père :

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Doctrina mea non est mea, sed ejus qui misit me Patris. (6) Y-a-t-il une plus haute estime que celle du Fils, qui est égal au Père et qui pourtant reconnaît le Père pour l'auteur et seul principe de tout le bien qui est en lui ? Et son amour, quel était-il ? Oh ! quel amour ! O mon Sauveur, quel amour n'avez-vous pas porté à votre Père ! En pouvait-il avoir un plus grand, mes frères, que de s'anéantir pour lui ? Car saint Paul, parlant de la naissance du Fils de Dieu sur la terre, dit qu'il s'est anéanti. En pouvait-il témoigner un plus grand qu'en mourant par amour de la manière qu'il est mort ? O amour de mon Sauveur ! ô amour ! vous étiez incomparablement plus grand que les anges n'ont pu comprendre et ne comprendront jamais !

Ses humiliations n'étaient qu'amour, son travail qu'amour, ses souffrances qu'amour, ses oraisons qu'amour, et toutes ses opérations intérieures et extérieures n'étaient que des actes réitérés de son amour. Son amour lui a donné un grand mépris du monde, mépris de l'esprit du monde, mépris des biens, mépris des plaisirs et mépris des honneurs.

Voilà une description de l'esprit de Notre-Seigneur, duquel nous devons être revêtus, qui est, en un mot, d'avoir toujours une grande estime et un grand amour pour Dieu. Il en était si plein qu'il ne faisait rien de par lui-même, ni pour se satisfaire : Quae placita sunt ei facio semper, (7) je fais toujours la volonté de mon Père, je fais toujours les actions et les œuvres qui lui sont agréables. Et comme c'est par la volonté du Père que le Fils éternel méprisait le monde, les biens, les plaisirs et les honneurs, ainsi c'est en les méprisant comme lui que nous entrerons en son esprit.

Selon cela, mes frères, nous devons travailler à l'estime

7. Evangile de saint Jean VIII, 29.

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de Dieu et tâcher d'en concevoir une grande et grande estime. Oh ! si nous avions la vue assez subtile pour pénétrer un peu dans l'infini de son excellence, ô mon Dieu, ô mes frères, que nous en rapporterions de hauts sentiments ! Nous dirions, comme saint Paul, que les yeux n'ont jamais vu, ni les oreilles ouï, ni l'esprit compris rien de pareil. C'est un abîme de douceur, un être souverain et éternellement glorieux, un bien infini qui comprend tous les biens ; tout y est incompréhensible. Or, la connaissance que nous avons, qu'il est au-dessus de tout entendement, nous doit suffire pour nous le faire estimer infiniment. Et cette estime doit nous faire anéantir en sa présence et nous faire parler de sa suprême majesté avec un grand sentiment d'humilité, de révérence et de soumission ; et à proportion que nous l'estimerons, nous l'aimerons ; et cette estime et cet amour nous donneront un désir continuel de faire toujours sa sainte volonté, une soigneuse application pour ne rien faire contre et un grand éloignement des choses de la terre, ils nous feront mépriser les biens.

Mon Dieu, conservez en nos cœurs une sainte aversion pour eux et pour les plaisirs périssables, que nous n'en cherchions jamais aucun, et que nous évitions soigneusement les propres satisfactions où la nature se porte imperceptiblement, comme de vouloir que les autres s'accommodent à nous, que tout nous succède, que tout nous rie. O Sauveur, enseignez-nous à porter nos plaisirs en vous, à aimer ce que vous avez aimé et à nous plaire en ce qui vous plaît.

O mon Dieu ! la nécessité nous oblige à avoir de ces biens périssables et à conserver à la Compagnie ce que Notre-Seigneur y a mis ; mais nous devons nous y appliquer comme Dieu même s'applique à produire et à

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conserver les choses temporelles pour l'ornement du monde et la nourriture de ses créatures, en sorte qu'il a soin de pourvoir jusqu'à un ciron ; ce qui n'empêche pas ses opérations intérieures, par lesquelles il engendre son Fils et produit le Saint-Esprit ; il fait celles-ci et n'omet pas les autres. Comme c'est donc le plaisir de Dieu de pourvoir d'aliments les plantes, les animaux et les hommes, ceux qui ont charge en ce petit univers de la Compagnie doivent aussi pourvoir aux besoins des particuliers qui la composent. Il le faut bien, mon Dieu ; autrement, tout ce que votre Providence a donné pour leur entretien se perdrait, votre service cesserait, et nous ne pourrions pas aller gratuitement évangéliser les pauvres.

Permettez donc, mon Dieu, que, pour continuer nos exercices à votre gloire, nous vaquions à la conservation du temporel, mais que cela se fasse en sorte que notre esprit n'en soit point contaminé, ni la justice blessée, ni nos cœurs embarrassés. O Sauveur, ôtez l'esprit d'avarice de la Compagnie, donnez-lui seulement celui de pourvoir aux nécessités de la vie et d'y pourvoir, Seigneur, comme vous pourvoyez à celles de tous les peuples de la terre et jusqu'aux moindres animaux, avec une attention générale et particulière, sans que ces œuvres extérieures vous détournent un seul instant des applications éternelles et admirablement fécondes que vous avez au dedans de vous. Que les supérieurs et les officiers de la Compagnie fassent de même, qu'ils se portent avec vigilance au soin des affaires, qu'ils fournissent à tout le corps et à chaque membre ce qui convient, sans se départir de la vie intérieure et de l'union cordiale qu'ils doivent avoir avec vous.

Quant aux honneurs, ô Dieu, délivrez-nous de cette fumée d'enfer, éloignez de nous cette convoitise damnable

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qui a chassé les anges du paradis et qui fait devenir les hommes démons ; cet insatiable désir de l'honneur qui fait avoir bonne opinion de soi, de tout ce qu'on fait, qui donne de la mésestime pour les autres et porte le superbe à s'élever comme un dragon. C'est un monstre subtil et venimeux qui se fourre partout et qui infecte de son haleine puante les âmes les plus retirées. Ce démon est toujours rôdant à l'entour des communautés et des personnes Qui approchent plus de la sainteté, cherchant à les dévorer ; c'est à elles particulièrement que le diable en a, pour les remplir d'estime et de propre satisfaction, et peu à peu leur donner de la peine à se soumettre, et enfin les réduire à ne suivre que leurs fausses lumières, pour les faire tomber ensuite en quelque précipice. Et voila le malheur ! O malheur, que tu es grand !

Oh bien ! mes frères, voilà ce que nous avons à vous dire en général touchant l'esprit de Jésus-Christ ; il resterait maintenant à vous en parler en détail sur ce que la règle en marque, mais, l'heure étant passée, nous nous contenterons de vous dire pour le présent que cette estime et amour de Dieu, et la conformité à sa sainte volonté, et le mépris du monde et de soi-même, que nous devons imiter en Jésus-Christ pour être revêtus de son esprit, ne sauraient mieux paraître en nous, que par la pratique des vertus qui ont particulièrement éclaté en Notre-Seigneur vivant sur la terre, à savoir celles qui sont comprises dans ses maximes, dans sa pauvreté, chasteté et obéissance, dans sa charité vers les malades, etc., si bien que, si nous nous mettons à imiter Notre-Seigneur dans la pratique de tout cela, et selon que les autres règles portent, nous devons espérer que nous serons revêtus de son esprit.

Plaise à Dieu nous faire la grâce de conformer toujours

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nos conduites à ses conduites et nos sentiments aux siens, qu'il tienne nos lampes allumées en sa présence et nos cœurs toujours tendant à son amour et toujours appliqués à se revêtir davantage de Jésus-Christ en la manière que nous venons de montrer ; Tous les baptisés sont revêtus de son esprit, mais tous n'en font pas les œuvres. Chacun donc doit tendre à se conformer à Notre-Seigneur, à s'éloigner des maximes du monde, à se lieu d'affection et de pratique aux exemples du Fils de Dieu, qui s'est fait homme comme nous, afin que nous soyons non seulement sauvés, mais sauveurs, comme lui ; cela s'entend, en coopérant avec lui au salut des âmes.

Souvenons-nous, Messieurs et mes frères, que ce bonheur et cet honneur ne nous arriveront point, si nous ne travaillons à conserver la sainte union que nous vous avons tant recommandée ; et, à cet effet, vous servir des moyens que nous vous en avons marqués, particulièrement l'estime et le respect entre nous mutuellement, et surtout la sainte humilité et la fuite de la médisance et contumélie. Mais en vain travaillerons-nous pour jouir de ce bien-là si Dieu ne nous y assiste lui-même. Ne voulez-vous pas bien, mes frères, que nous lui demandions à présent qu'il nous fasse cette grâce et que nous fassions tous, demain oraison pour nous animer de ce désir de lui ressembler en nos pensées, en nos paroles et en nos actions, et enfin mettre en pratique le reste que je viens de vous recommander ? Je ne doute pas que vous ne soyez déjà tous résolus à le faire, mais il faut se fortifier dans cette résolution par de fréquentes prières et nouvelles affections. Oh ! puisqu'il a plu à Dieu nous proposer cela, il ne manquera pas d'être fidèle à sa promesse, car il a dit que nous ferons les œuvres qu'il a faites, et encore de plus grandes. Voilà enfin ce que je

XII - 8

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puis vous dire, à cette heure, pour l'explication de cette règle et de la précédente.

197. - CONFERENCE DU 14 FEVRIER 1659

DES MAXIMES EVANGELIQUES

(Règles communes, chap. II, art. 1)

Mes frères, on a donné pour sujet de conférence celui de l'emploi du temps. Hier au soir, parlant de cela, M. Gicquel (1) et moi, je doutais si je pourrais exercer votre patience ce soir, mais, m'étant trouvé moins incommodé, j'ai pensé, in nomine Domini, de vous entretenir sur le second chapitre de nos règles et de différer celui de l'emploi du temps à un autre jour.

Jusqu'à présent, mes frères, on vous a entretenus de la fin de la Compagnie, qui est de travailler premièrement et devant toutes choses à sa propre perfection, à sas propre perfection (il a répété ces mots d'un ton grave et posé pour en inculquer le sentiment à la Compagnie) ; et cela, en imitant les vertus que Notre-Seigneur nous a enseignées par son exemple et par ses paroles. Il nous faut donc avoir ce divin tableau devant les yeux. Secondement, d'assister les pauvres gens des champs, les instruire des vertus chrétiennes, les exhorter à une bonne vie, les aider à faire une bonne confession générale, et le reste. Troisièmement, de servir l'état ecclésiastique selon notre pauvreté, selon le peu de science et de vertu que nous avons ; et quoique ces messieurs en aient plus que nous, pourtant nous devons les en entretenir.

La règle dit ensuite que la Compagnie est composée

Entretien 197. – Manuscrit des Conférences.

1. Sous-assistant de la maison.

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d'ecclésiastiques et de laïques ; que l'office des premiers est de s'en aller de village en village évangéliser les pauvres, de diriger des séminaires et des conférences et vaquer aux autres œuvres que la Compagnie a coutume d'exercer vers le prochain.

Quant aux frères, leur office est celui de Marthe, qui consiste à travailler corporellement à l'entour des ecclésiastiques, et de contribuer à leurs fonctions spirituelles par leurs prières, larmes, mortifications et bons exemples. On a dit que l'esprit de Jésus-Christ est nécessaire aux uns et aux autres pou acquitter utilement de leurs obligations ; car qu'est-ce que l'esprit de l'homme, que misère et que vanité ? Il faut donc être animé de son esprit pour faire les opérations marquées par nos règles. Or, pour connaître et pour avoir cet esprit, on a dit que les articles suivants montreront en quoi ils consistent et les moyens de l'acquérir.

Lisons le chapitre qui est le second du petit livret de nos règles ; voici ce qu'il dit :

Avant toutes choses, un chacun tâchera de se bien établir dans cette vérité, que la doctrine de Jésus-Christ ne peut jamais tromper, au lieu que celle du monde porte toujours à faux, Jésus-Christ nous assurant lui-même que celle-ci est semblable à une maison bâtie sur le sable, et la sienne à un bâtiment fondé sur la pierre ferme ; et partant la Congrégation fera profession d'agir toujours conformément à la doctrine de Jésus-Christ, et non jamais selon les maximes du monde, et pour ce faire, elle accomplira particulièrement ce qui suit.

Il faut donc poser pour fondement que la doctrine de Jésus-Christ fait ce qu'elle dit et que celle du monde ne donne jamais ce qu'elle promet ; que ceux qui font ce que Jésus-Christ enseigne bâtissent sur le roc, que

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l'inondation des eaux, ni l'impétuosité des vents ne peuvent ébranler, et que ceux qui ne font pas ce qu'il ordonne sont semblables à celui qui a bâti sa maison sur le sable mouvant, que le premier orage met à bas. Donc qui dit doctrine de Jésus-Christ dit un rocher inébranlable, il dit des vérités éternelles qui sont suivies infailliblement de leurs effets, en sorte que le ciel se renverserait plutôt que la doctrine de Jésus-Christ manquât. C'est pourquoi la règle conclut qu'il faut que la Compagnie fasse profession d'embrasser toujours et de pratiquer la doctrine de Jésus-Christ, et jamais celle du monde, et qu'en ce faisant, elle se remplira et se revêtira de Jésus-Christ.

Pour bien expliquer cette règle et, par même moyen, nous en faire tirer du fruit, nous y tiendrons l'ordre de traiter les choses que nous avons déjà gardé en l'explication de quelques-uns des articles précédents, et que nous observerons peut-être à l'égard de quelques autres qui suivent, si le sujet nous y oblige, comme celui d'aujourd'hui. Nous vous dirons donc en quoi consiste la doctrine de Jésus-Christ et ce qu'on entend par celle du monde ; 2° nous apporterons quelques motifs pour nous y affectionner ; 3° nous donnerons quelques moyens de la mettre en pratique.

Quant au premier point, la doctrine de Jésus-Christ est ainsi définie : une loi divine positive, donnée à tous les hommes par Jésus-Christ, législateur, précepteur des mœurs, instituteur du Saint Sacrifice et des sacrements nouveaux. Voilà la définition. Or, à proprement parler, une loi oblige à la garder. Mais il faut savoir que cette doctrine de Jésus-Christ consiste en commandements et en conseils, qu'on appelle de l'Evangile. Les commandements obligent l'entendement et la volonté, comme celui-ci : Hoc est praeceptum meum, ut diligatis

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invicem (2); c'est mon commandement que vous vous aimiez les uns les autres. Cette partie est une loi coactive qui commande ; mais l'autre partie n'est pas coactive, c'est une loi de direction, qui nous propose les conseils évangéliques pour la perfection, telle qu'est celui-ci : "Vendez ce que vous possédez et donnez-en l'aumône" (3). C'est bien une loi divine et positive qui est expliquée et proposée à tous les hommes pour l'embrasser chacun selon sa condition et selon les dispositions et l'attrait qu'on y a, mais elle n'oblige pas sous peine de péché à la pratiquer, quoique tous soient venus à la respecter ; en sorte qu'ils pécheraient s'ils la méprisaient. Or, cette doctrine ou loi de Jésus-Christ est contenue au Nouveau Testament, tant à l'égard de ce qu'il nous a enseigné par les apôtres, par voie d'inspiration, que par lui-même, chez les évangélistes, où il nous a parlé de vive voix.

Pour mieux entendre ceci, il faut savoir que le Nouveau Testament se divise premièrement en l'explication de la Sainte Ecriture et l'amplification d'icelle pour l'instruction et la bonne vie du peuple ; elle se divise secondement en l'institution du Saint Sacrifice, des sacrements et des ordres que Jésus-Christ a établis ; et, en troisième lieu, se partage en doctrine préceptive, qui commande, et en la directive ou de direction, qui conseille, qui est ce que nous appelons conseils évangéliques. Or, c'est principalement de cette troisième sorte de doctrine évangélique, tant préceptive que directive, dont nous entendons parler en cet entretien et dont la règle fait mention. C'est aussi ce que nous appelons maximes évangéliques.

Je sais bien que, à proprement parler, les maximes,

3. Evangile de saint Matthieu XIX, 21.

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qu'on appelle autrement axiomes, sont certains principes qui n'ont point de preuves, desquels on tire des conséquences concluantes ; mais, communément parlant, on les prend non seulement pour les premiers principes, mais encore pour les conclusions qu'on en infère, soit médiatement, soit immédiatement, et même pour des sentences et dits notables, qui tendent, ou directement, ou indirectement, à la pratique de quelque vertu, ou à la fuite de quelque vice. Or, c'est en tous ces sens-là que nous prenons le mot de maxime et que nous avons, intitulé ce chapitre de nos règles : Des maximes évangéliques.

Mais quelles sont ces maximes-là? Il y en a un grand nombre dans le Nouveau Testament, mais les principales et fondamentales sont celles qui sont spécifiées dans le sermon que Notre-Seigneur fit sur la montagne, qui commence : "Bienheureux sont les pauvres d'esprit (4)."Lequel sermon contient le 5, 6 et 7 chapitres de saint Matthieu. Prenons pour exemple celle-ci, qui est des fondamentales : "Allez, faites à votre prochain le même traitement que vous voulez qu'il vous soit fait." (5) Cette maxime est la base de la morale, et on peut sur ce principe régler toutes les actions de la justice séculière ; c'est sur quoi Justinien a établi ses lois et les jurisconsultes ont réglé le droit civil et canonique. Et comme toute conclusion qui se tire d'un ou de plusieurs principes doit montrer assurément ce qu'ils ordonnent pour la pratique de la vertu, ou défendent pour la fuite du vice, ainsi de ces maximes évangéliques on tire des conséquences certaines, qui portent, selon le dessein de Notre-Seigneur, non seulement à fuir le mal et à faire

5. Ibid, VII, 12.

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le bien, mais encore à procurer la plus grande gloire de Dieu son Père et acquérir la perfection chrétienne.

Pour donner une plus grande intelligence de ces maximes et mieux distinguer celles qui obligent d'avec celles qui n'obligent pas, il est à propos d'ajouter ici qu'il y en a qui obligent à l'observance d'icelles, comme sont celles-ci : "Gardez-vous de toute avarice "(6), "Faites pénitence,"(7) pource que ce sont commandements absolus. D'autres n'y obligent, selon saint Thomas, sinon quoad prae-parationem animi, c'est-à-dire à être en disposition de les recevoir dans la nécessité, quand elles leur seront proposées et qu'ils en auront le pouvoir, comme est celle-ci : "Faites au bien à ceux qui vous haïssent (8)." Il y en a d'autres qui sont purement conseils, telle qu'est celle-ci : "Vendez tout ce que vous possédez, et donnez-le en aumône" (9); car Notre-Seigneur n'oblige personne à vendre tout son bien pour le donner aux pauvres ; ce n'est que pour une plus grande perfection. Enfin il y en a d'autres qui sont aussi purs conseils évangéliques et qui néanmoins obligent quelquefois à les observer pour être devenus préceptes ; et cela arrive quand on a voué de les garder en faisant vœu de pauvreté, chasteté et obéissance, parce que les conseils évangéliques se réfèrent et se réduisent à ces trois vertus, n'y en ayant aucun qui ne regarde ou la pauvreté ou la chasteté ou l'obéissance.

Selon cela, mes frères, nous, qui avons fait vœu de garder ces trois conseils évangéliques, sommes obligés de les observer ; et les observant, nous sommes assurés de bâtir sur le roc et de faire un édifice permanent. Et ce sont là les conseils et les maximes que notre

9. Ibid. XIX, 21.

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règle regarde et qu'elle dit que notre Compagnie doit embrasser. Cette obligation nous engage à même temps à fuir les maximes du monde, parce qu'elles sont opposées à celles de l'Evangile ; et pour les pouvoir fuir, il faut savoir quelles elles sont. Aussi bien vous ai-je promis de vous dire ce qu'on entend par ces maximes du monde. Or, je ne saurais mieux vous les dépeindre qu'en vous faisant voir comme elles sont opposées à celles de Jésus-Christ et en quoi elles se contredisent ; et voici comment.

Premièrement, les maximes de Notre-Seigneur disent : "Bienheureux sont les pauvres " ; et celles du monde : "Bienheureux les riches." Celles-là, qu'il faut être doux et débonnaire ; celles-ci, qu'il faut tenir ferme et se faire craindre. Notre-Seigneur dit que l'affliction est bonne : "Bienheureux ceux qui pleurent" ; et les mondains, au contraire : "Bienheureux sont ceux qui se réjouissent en prenant leurs plaisirs.""Bienheureux sont ceux qui ont faim et soif, qui sont altérés de la justice."Le monde se moque de cela. "Bienheureux, dit-il, sont ceux qui veillent à leur avancement temporel, à se faire grands." "Bénissez ceux qui vous maudissent ", dit le Sauveur ; et le monde dit qu'il ne faut point souffrir d'injures : "Qui se fait brebis, le loup le mange" ; qu'il faut maintenir sa réputation à quelque prix que ce soit, et qu'il vaut mieux perdre la vie que l'honneur.

En voilà assez pour connaître quelle est la doctrine du monde et à quoi elle tend. Notre règle donc, nous engageant à suivre la doctrine de Jésus-Christ, qui est infaillible, nous oblige à même temps, comme nous avons dit, d'aller contre la doctrine mondaine, qui est un abus. Ce n'est pas que, dans le monde, il n'y ait des proverbes qui sont bons ; aussi ne sont-ils pas opposés aux maximes chrétiennes, comme celui-ci : "Qui fera bien, bien

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trouvera." Cela est vrai ; les païens et les Turcs l'avouent, et il n'y a personne qui n'en demeure d'accord.

Je me trouvai un jour en voyage avec un conseiller du grand conseil ; il me disait que les bonnes maximes du monde sont comme des conseils évangéliques. Par exemple : "Qui trop embrasse, mal étreint" C'est une vérité constante et avérée ; chacun a vu cela. Il se trouve donc dans le monde de bonnes et de mauvaises maximes ; les bonnes sont celles dont tous les hommes conviennent et qui ne contredisent pas celles de l'Evangile ; et les mauvaises sont celles qui ont opposition à celles de Jésus-Christ et ne sont approuvés que par les méchants et mondains.

Il y a pourtant différence entre les bonnes maximes du monde et celles de l'Evangile ; car de celles-là l'on en convient par expérience, parce qu'on en a éprouvé les effets ; mais de celles de Notre-Seigneur, l'on en connaît l'infaillibilité par son esprit, qui en donne la science et la pénétration et qui fait voir où aboutissent ces divines conséquences et que, étant donnés par la Vérité éternelle, elles sont très véritables et ont toujours leur effet.

Les bonnes gens des champs savent que la lune change, qu'il se fait des éclipses de soleil et des autres astres ; ils en parlent souvent et sont capables de voir ces accidents, quand ils arrivent. Mais un astrologue non seulement les voit avec eux, mais il les prévoit de loin, il sait les principes de l'art ou de la science ; il dira : "Nous aurons une éclipse à tel jour, à telle heure, à telle minute." Or, si les astrologues, par leur science, ont cette pénétration infaillible, non seulement en Europe, mais entre Chinois, et qu'en cette obscurité de l'avenir, ils portent leur vue si avant, que de connaître certainement les étranges effets qui doivent arriver, par le mouvement des cieux, d'ici à cent ans, à mille ans, quatre mille ans, et jusqu'à la fin du monde, par les

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règles qu'ils ont ; si, dis-je, les hommes ont cette connaissance, combien plus cette lumière éternelle, qui pénètre jusqu'aux moindres circonstances les choses les plus cachées, a-t-elle vu la vérité de ces maximes !

Ah ! Messieurs, que ne sommes-nous convaincus que, ces mêmes maximes nous étant proposées par l'infinie charité de Jésus-Christ, elles ne peuvent nous tromper ; Cependant notre mal est qu'on ne s'y fie pas, on se tourne du côté de la prudence humaine. Ne voyez-vous pas que nous sommes coupables de nous fier plutôt au raisonnement humain qu'aux promesses de la Sagesse éternelle, aux apparences trompeuses de la terre qu'à l'amour paternel du Sauveur, descendu du ciel pour nous désabuser ? O Sauveur, vous saviez bien la valeur de cette maxime quand vous l'avez donnée, et néanmoins peu de gens la peuvent comprendre. "Si on te donne un soufflet sur une joue, pare l'autre." (10) Votre Providence permet que nous en voyions souvent l'importance, et toutefois on se laisse aller à faire le contraire. Je vous demande, mes frères, quelle maxime est donc la meilleure : ou celle de présenter sa joue gauche, quand on a frappé sur la droite, ou celle du monde, qui veut qu'on s'en ressente ? Que est-ce, je vous prie, qui a mieux connu la nature de ces maximes : ou le monde, qui veut qu'on se venge, ou le Fils de Dieu, qui nous en détourne ? Prenons un gentilhomme à qui on donne un soufflet ; le ressentiment lui fait mettre l'épée à la main ; tout le monde se présente à lui pour l'aider à tirer raison de cet affront ; il en vient aux mains ; mais le voilà en danger de perdre son bien par confiscation, sa vie par ce duel, son âme par ce crime, sa femme et ses enfants par ce malheur. N'eût-il pas mieux valu à ce misérable

10. Evangile de saint Matthieu V, 39.

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de se tenir à la maxime de Notre-Seigneur, qui eût maintenu sa personne et sa maison en leur prospérité et qui lui eût attiré de grandes grâces de Dieu, que de suivre celles du monde, qui les a jetés dans cet étrange renversement, et avec le péril éminent de la damnation éternelle ?

Ne voyez-vous pas que les maximes du monde portent à faux, au lieu que celles de Notre-Seigneur sont toujours avantageuses en leur pratique, quoiqu'elles paraissent difficiles ? Il se faut donc tenir à ces vérités, mes frères ; il se faut conduire selon les lumières du ciel.

Il y en a une qui défend de plaider : "Si on te demande ta robe, dit-elle, (11) donne encore ton manteau." Quel conseil pensez-vous donc qu'il faut suivre, ou de soutenir un procès quand on nous veut ôter une chose bien acquise, ou de le relâcher sans disputer ? Hélas ! Monsieur, nous n'avons que trop expérimenté en nous-mêmes les mauvaises suites du premier en la perte que nous avons faite d'Orsigny, qui sera un fondement et un préjugé à la Compagnie pour lui faire fuir les procès. N'eût-il pas mieux valu nous désister de cette ferme, quoiqu'elle nous fût venue sans l'avoir recherché ? Vous savez, mon Dieu, qu'il n'y avait rien du nôtre ; vous le savez, mon Dieu, vous le savez. N'eussions-nous pas mieux fait de la quitter d'abord, nonobstant les grandes dépenses que nous y avons faites, que de plaider, comme nous avons fait, pensant conserver ce bien si justement acquis, puisque aussi bien nous avons tout perdu? Et Dieu l'a permis pour nous apprendre à nos dépens combien la prudence humaine est trompeuse, et sa divine parole digne de croyance et d'amour.

11. Evangile de saint Matthieu V, 40.

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"Quoi ! dira quelqu'un, faut-il donc nous laisser dépouiller tout vivants et ne dire mot contre l'injustice? N'est-il pas loisible de se défendre pour conserver ce qu'on a ?" Je réponds qu'on est obligé quelquefois d'aller devant le juge. Notre-Seigneur y est allé et saint Paul a soutenu un procès, défendant lui-même sa cause. On nous appelle en justice, on est contraint d'y répondre ; mais préalablement il est expédient que la Compagnie, pour honorer le conseil de Notre-Seigneur et avoir dévotion à cette maxime, se dispose à aimer mieux perdre que plaider, et tâche d'étouffer toutes sortes de différends, quoi qu'il en coûte, que de s'opiniâtrer à soutenir son droit, en sorte que jamais elle ne réponde à l'assignation sans avoir fait un effort pour s'accommoder. Donnons cette gloire à Dieu, Messieurs, et cet exemple au public. Notre règle nous oblige donc à tenir ferme pour les maximes de Notre-Seigneur ; et partant, mes frères, il faut nous donner à Dieu pour les estimer et les aimer toutes et les observer chacune en son temps. Demandez-lui cette grâce par prières et sacrifices ; employons tous les moyens que Dieu a inspirés à son Eglise, pour entrer dans ces vérités divines, et faisons tourner notre vie, nos conduites et nos affections de ce côté-là. Voici quelques raisons pour nous y exciter.

La première, que Jésus-Christ, la Sapience éternelle, a dit que ceux qui écoutent sa parole et la mettent à effet sont semblables aux sages qui ont bâti sur la pierre ferme, qui subsiste toujours ; et au contraire, ceux qui l'entendent et ne l'effectuent pas, ressemblent à ces fous qui, élevant leurs édifices sur le sable, sont proches de leur ruine. Si nous nous en tenons aux saintes maximes de Notre-Seigneur, nous bâtirons sur un rocher immuable, nous nous élèverons incessamment de vertu en vertu. Si les supérieurs de la Compagnie ont ardeur pour

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empêcher qu'elle recule, mais aille toujours avant en cette sainte observance, s'il plaît à Dieu que nous soyons tous bien établis et bien fermes en cette résolution, la Compagnie fera de grands progrès à sa perfection, au service de l'Eglise et du peuple ; mais il faut entrer là dedans et se convaincre de cette nécessité, si nous voulons éviter notre chute particulière et générale et jouir des grands biens promis à ceux qui tiendront ferme.

La seconde raison se tire du 5° chapitre de saint Matthieu, où Notre-Seigneur dit aux apôtres et autres disciples : "Voyez ce que je vous annonce ; s'il y en a quelqu'un qui en ôte un point et qu'il enseigne les autres à faire comme lui, celui-là sera un chétif homme et très petit devant Dieu ; mais quiconque fera et enseignera ce que je vous ordonne, celui-là sera appelé grand au royaume des cieux." Notre-Seigneur en voyait quelques-uns parmi eux. "Nous avons, diront-ils, les commandements de la loi ; n'est-ce pas assez ?"Il nous veut réduire à certains préceptes difficiles et dit qu'il n'y aura que ceux qui les garderont qui seront bienheureux. C'est pourquoi, dans le chapitre 7 du même saint Matthieu, il leur fait cette réponse : "Sachez que la porte du paradis est étroite, que le chemin spacieux mène à perdition et que le nombre est grand de ceux qui entrent par la porte large qui mène en enfer" (12)

Messieurs, ne nous trompons point, le Fils de Dieu l'a dit, il connaissait la malheureuse pente que les hommes ont de vivre à leur gré, et, voyant qu'il y en aurait peu qui se feraient violence pour suivre l'Evangile, il nous en avertit. Prenons-y garde, voyons ce que les saints en ont dit et combien ils estiment qu'il y aura

12. Evangile de saint Matthieu VII, 14.

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peu de gens sauvés. Considérons que dans l'arche de Noé il ne s'en trouve que sept ou huit, et que tous les autres périrent, et que de dix vierges cinq furent réprouvés, et que de dix lépreux nettoyés il n'y en eut qu'un qui revint à Jésus-Christ.

Ces exemples sont des marques du petit nombre des élus. "Vous les connaîtrez par leurs fruits ", dit Notre-Seigneur (13) ; et ce sont ceux qui, ayant été baptisés, renoncent au monde, au diable et à la chair et qui, par une foi vive, animés de l'esprit de Jésus-Christ, font les œuvres de l'Evangile, ce sont ceux-là qui parviennent au trône de Jésus-Christ. Oh ! qu'il y en a peu ! Vous nous parlez de ce petit nombre, et cependant nous voyons que ceux qui ont observé la loi de Moïse ont fait des miracles, ainsi qu'ils le diront eux-mêmes au Sauveur du monde au dernier jour ; mais il leur répond par avance : "Un chacun qui me dit : Seigneur, Seigneur, n'entrera pas au royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père (14). Plusieurs me diront cette journée-là : Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas chassé le diable, prophétisé et fait plusieurs vertus en votre nom? Et alors je leur déclarerai : jamais je ne vous ai connus. Allez, méchants, départez-vous de moi, je vous abandonne."Oh ! que le nombre de ces malheureux sera grand ! Voulons-nous, Messieurs, nous exposer à leur malheur et marcher avec eux par le chemin large, nous qui sommes appelés par le chemin étroit, pour être du petit nombre des sauvés ? Voulons-nous être comme ces ouvriers d'iniquité qui bâtissent sur le sable et qui périssent misérablement ? O Jésus, mon Sauveur, nous sommes à vous et nous voulons, moyennant votre grâce, embrasser vos maximes.

14. Evangile de saint Matthieu VII, 21.

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Voici, Messieurs, une troisième raison qui nous y oblige : c'est que Notre-Seigneur, qui a donné ces divins conseils, les a le premier observés. Qu'on me montre une maxime que ce divin législateur n'ait pas pratiqué. A la vérité, il ne s'est pas arraché les yeux, ni coupé une main ; mais aussi n'a-t-il ordonné cela que des yeux qui convoitisent et des mains qui scandalisent. Et encore ne le doit-on pas prendre au pied de la lettre ; cela s'entend qu'il faut seulement fermer les yeux pour ne voir la malheureuse occasion qui provoque au péché, et qu'il faut retrancher toute amitié et conversation dangereuses. Hors cela, a-t-il été question de perdre tout, de n'avoir rien, de souffrir des injures d'aimer ses ennemis, de prier pour ceux qui l'ont persécuté, de renoncer à soi-même et de porter sa croix, il l'a fait jusqu'à la mort pour accomplir les volontés de son Père. Or, si nous sommes ses enfants, nous le devons suivre, nous devons, comme lui, embrasser la pauvreté, les humiliations, les souffrances, nous détacher de tout ce qui n'est pas Dieu, et nous unir au prochain par charité pour nous unir à Dieu même par Jésus-Christ. C'est à quoi toutes ces maximes nous portent ; et alors nous bâtirons sur le rocher, en sorte que les tentations de nos passions ne nous renverseront pas, comme elles renversent d'ordinaire ceux qui établissent leur conduite sur les maximes du monde.

Les moyens pour nous bien établir dans les maximes de l'Evangile sont que chacun lise avec attention et dévotion le Nouveau Testament, mais principalement, dans saint Matthieu, les chapitres qui les renferment, savoir les cinquième, sixième, septième et dixième, et que, dès demain, on commence à les lire avec les élévations de son esprit à Dieu pour lui en demander l'estime et l'intelligence, et s'exciter au désir de les observer

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inviolablement, et tâcher, dès le premier jour, de les mettre en pratique.

Mais ce ne sera pas assez ; il est à propos de faire oraison sur ce sujet. Je n'ai pas encore pensé si nous donnerons pour lecture de méditation une maxime, ou si chacun en particulier méditera celle dont il croira avoir plus de besoin. Nous verrons. Cependant qu'un chacun suive l'attrait que Dieu lui donnera en suite de la lecture qu'il fera de ces quatre chapitres, prenant pour matière de la première oraison qu'il fera après, les maximes qui lui conviennent le plus.

2° Ce nous sera encore un bon moyen pour nous porter à la pratique de ces maximes que de considérer souvent que la Compagnie, dès le commencement, a eu le désir de se joindre à Notre-Seigneur pour faire ce qu'il a fait par la pratique de ses maximes, pour se rendre, comme lui, agréable à son Père éternel et utile à son Eglise, et qu'elle a tâché effectivement de s'y avancer et perfectionner, sinon au degré que nous l'aurions dû faire, au moins le moins mal que nous avons pu. Cette considération doit encourager et les nouveaux et les anciens, se représentant que c'est l'esprit dont les missionnaires doivent être animés d'une manière particulière.

Seigneur, pardonnez-nous les manquements que nous y avons faits, renouvelez en nous le cœur qui nous les a fait entreprendre, et augmentez-nous la grâce de les accomplir telles qu'elles sont en nos petites règles, où, en faisant cela, mes frères, nous trouverons l'esprit de Notre-Seigneur, l'esprit de ses maximes et tout ce qu'il nous en marque, pour nous rendre dignes ouvriers de son Evangile. C'est la dévotion qui a été toujours parmi nous, mais, par ma faute, la Compagnie n'en a pas porté les fruits au point qu'il fallait. Il faut espérer de la bonté de Dieu, mes frères, de vos dispositions

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présentes et de la grâce de la Compagnie, qui a fait ces règles, comme un précis de l'Evangile, accommodé à l'usage qui nous est le plus convenable pour nous unir à Jésus-Christ et répondre à ses desseins, qu'il nous fera la grâce de porter chaque maxime et chaque règle au dernier degré de la perfection. Il s'agit de former une Compagnie animée de l'esprit de Dieu et qui se conserve dans les opérations de cet esprit. Béni soit Dieu qui en a jeté les fondements et qui vous a choisis pour cet effet ! Béni soit son saint nom de ce qu'il vous y a disposés ! Cela paraît en ce que vous avez quitté le monde et vous avez fait les vœux pour vous attacher davantage à la sainte imitation de Notre-Seigneur. Nous sommes donc, par sa miséricorde, tout prêts et tout obligés à pratiquer ses maximes, si elles ne sont contraires à l'Institut. (15) Remplissons-en notre esprit, remplissons notre cœur de leur amour et vivons selon cela. Prions les apôtres, qui les ont tant aimées et si exactement gardées ; prions la sainte Vierge, qui, mieux que nul autre, en a pénétré la substance et montré la pratique ; enfin prions Notre-Seigneur, qui les a établies, qu'il nous fasse la grâce d'être fidèles à les pratiquer, nous y excitant par la considération de leur vertu et par leur exemple. Il y a sujet d'espérer que, nous voyant ici en voie de vivre selon ces maximes, ils nous seront favorables dans le temps et dans l'éternité. Amen.

15. Il n'y a pas lieu de s'étonner de cette restriction; tous les conseils évangéliques ne sont pas pour tous.

198. – CONFERENCE DU 21 FEVRIER 1659

SUR LA RECHERCHE DU ROYAUME DE DIEU

(Règles Communes, chap. II, art. 2)

Messieurs, puisque mon incommodité me permet de vous parler ce soir, nous continuerons de vous expliquer le second chapitre de nos règles. Le dernier entretien et le premier sur ledit chapitre ont été des maximes évangéliques en général, dont cette Compagnie doit faire une profession particulière, comme d'une divine doctrine, donnée principalement pour les âmes qui aspirent à la perfection, pour les âmes justes et choisies de Dieu pour être, dit Notre-Seigneur, des lumières sur la terre et avoir la possession du ciel. Nous vous en dîmes quelque chose vendredi dernier ; ce serait vous ennuyer de vous en parler davantage, si ce n'est pour vous faire ressouvenir, en passant, que c'est particulièrement à nous que ces maximes s'adressent, tant à cause que ce sont des moyens pour parvenir à la fin première que nous nous sommes proposée, qui est notre propre perfection, qu'à raison de la particulière obligation que nous avons, contractée de les pratiquer depuis que nous les avons faites nos propres règles.

Passons maintenant au second article, où la règle dit avec Jésus-Christ : "Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes les choses dont vous avez besoin vous seront données par-dessus." (1) Notre-Seigneur nous ayant donc recommandé cela, nous devons nous y attacher ; il le veut ; il est la règle de la Mission ; c'est lui qui parle, et c'est à nous d'être attentifs à ses paroles et à nous donner à sa Majesté pour les mettre en pratique.

Entretien 198. – Manuscrit des Conférences.

1. Evangile de saint Matthieu VI, 33.

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Il est à propos de vous expliquer mot à mot celles que nous venons de vous rapporter, au moins les premières et principales.

Il est donc dit que l'on cherche le royaume de Dieu. Que l'on cherche, ce n'est qu'un mot, mais il me semble qu'il dit bien des choses ; il veut dire de nous mettre en sorte que d'aspirer toujours à ce qui nous est recommandé, de travailler incessamment pour le royaume de Dieu, et non pas demeurer en un état lâche et arrêté, faire attention à son intérieur pour le bien régler, mais non à l'extérieur pour s'y amuser. Cherchez, cherchez, cela dit soin, cela dit action. Cherchez Dieu en vous, car saint Augustin avoue que, pendant qu'il l'a cherché hors de lui, il ne l'a pas trouvé ; cherchez-le en votre âme, comme en sa demeure agréable ; c'est le fond où ses serviteurs qui tâchent de mettre toutes les vertus en pratique, les établissent. Il faut la vie intérieure, il faut tendre là ; si on y manque, on manque à tout ; et ceux qui déjà y ont manqué, doivent s'en confondre, en demander miséricorde à Dieu et s'en amender. S'il y a homme au monde qui ait besoin de cela, c'est ce misérable qui vous parlé ; je tombe, je retombe, je sors souvent hors de moi et j'y rentre rarement ; j'accumule fautes sur fautes ; c'est la misérable vie que je mène et le mauvais exemple que je donne.

Et se récolligeant, M. Vincent ajouta :

O pauvre homme ! tu as tant d'obligation d'être homme intérieur, et tu es en cet état de chutes et de rechutes ! Dieu me le pardonne !

Cherchons, Messieurs, à nous rendre intérieurs, à faire que Jésus-Christ régne en nous ; cherchons, ne demeurons pas en un état de langueur ou de dissipation, en un état séculier et profane, qui fait qu'on s'occupe des objets que les sens montrent, dans considérer le

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Créateur qui les a faits, sans faire oraison pour se dépétrer des biens de la terre, et sans chercher le souverain bien. Cherchons donc, Messieurs ! et quoi ? Cherchons la gloire de Dieu, cherchons le règne de Jésus-Christ.

Après ce mot cherchez, suit premièrement, c'est-à-dire cherchez le royaume de Dieu devant toute autre chose. Mais, Monsieur, il y a tant de choses à faire, tant d'offices à la maison, tant d'emplois à la ville, aux champs ! travail partout ; faut-il donc laisser tout là pour ne penser qu'à Dieu ? Non, mais il faut sanctifier ces occupations en y cherchant Dieu, et les faire pour l'y trouver plutôt que pour les voir faites. Notre-Seigneur veut que devant tout nous cherchions sa gloire, son royaume, sa justice, et, pour cela, que nous fassions notre capital de la vie intérieure, de la foi, de la confiance, de l'amour, des exercices de religion, de l'oraison, de la confusion, des humiliations, des travaux et des peines, en la vue de Dieu, notre souverain Seigneur ! que nous lui présentions des oblations continuelles de service et de souhaits pour procurer des royaumes à sa bonté, des grâces à son Eglise et des vertus à la Compagnie. Si une fois nous sommes ainsi établis en la recherche de la gloire de Dieu, nous sommes assurés que le resté suivra.

Nous avons promesse de Notre-Seigneur qu'il fournira à tous nos besoins, sans nous en mettre en peine ; il se faut pourtant préparer aux affaires temporelles et y veiller autant que Dieu le désire, mais non pour faire notre principal de cela. Dieu attend ce soin de nous, et la Compagnie fera bien de le prendre ; mais, si elle prend le change à chercher les choses extérieures et périssables, négligeant les intérieures et divines, elle ne sera plus Mission ; ce sera un corps sans âme ; et ce lieu-ci sera, comme il a été autrefois, un sujet de douleur

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pour les gens de bien et d'aversion à Dieu. Voilà, Messieurs, comme nous devons tout premièrement et avant toute autre chose chercher le royaume de Dieu. Mais qu'est-ce que le royaume de Dieu ?

On donne à ce mot diverses explications : 1° Cela s'entend de l'empire de Dieu sur toutes les créatures, angéliques et humaines, animées et inanimées, sur les damnés et sur les démons, il est maître, seigneur et souverain de tout et de toutes choses. 2° Dans le gouvernement de son Eglise, composée d'élus et de réprouvés ; Dieu en est le roi ; il a donné des lois à cette Eglise ; il inspire à ceux qui la gouvernent la bonne conduite qu'ils tiennent ; il règne sur les conciles canoniques et les saintes assemblées qui se font pour le bon ordre de l'Etat chrétien, et pour cela le Saint-Esprit y préside. C'est lui qui a donné les lumières répandues par toute la terre, qui ont éclairé les saints, offusqué les méchants, dissipé les doutes, manifesté les vérités, découvert les erreurs et montré les voies par où l'Eglise en général et chaque fidèle en particulier purent marcher sûrement.

3° Il règne d'une manière spéciale sur les justes, qui l'honorent et le servent ; sur les bonnes âmes, qui se donnent à Dieu, qui ne respirent que Dieu ; sur les élus, qui le doivent glorifier éternellement. C'est sur telles personnes qu'il règne particulièrement, par les vertus qu'elles exercent et qu'elles ont reçues de lui. Il est le Dieu des vertus, et il n'y en a aucune qui ne vienne de lui. Elles procèdent toutes de cette source infinie, qui les envoie dans les âmes choisies, lesquelles étant toujours prêtes à les recevoir, sont toujours fidèles à les pratiquer. C'est ainsi qu'elles procurent le royaume de Dieu, et c'est en cette manière que Dieu règne en elles.

Ah ! Messieurs, sommes-nous en cet état ? Avons-nous ce bonheur que Dieu soit le maître chez nous, en sorte

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que ses vertus y fassent leurs opérations sans résistance ? Mes frères, demandons-nous à nous-mêmes : "Fais-je ce que ces âmes font ? Suis-je prompt aux attraits de Dieu, fidèle à ses volontés, exact à mes pratiques et toujours disposé à faire usage de ses volontés divines ?"Si cela est, dites hardiment ce que disait Notre-Seigneur : "Comme mon Père vivant m'a envoyé, aussi je vis à cause de mon Père." (2) Estimez que, le Dieu des vertus vous ayant choisis pour les pratiquer, vous vivez de par lui, et que son royaume est en vous. Mais, si cela n'est pas, que faut-il faire ? Nous donner à lui sans remise et sans réserve tout à cette heure, à ce qu'il ait agréable de nous disposer à cette vie des élus, qu'il éloigne de nous tant de propres volontés et de recherche de nos propres satisfactions qui empêchent que Dieu réside paisiblement et absolument en nous. A quoi tient-il que nous ne fassions présentement tous ensemble cet acte d'abandon à sa divine bonté? Disons-lui donc : "O le roi de nos cœurs et de nos âmes, nous voici humblement prosternés à vos pieds, tout dédiés à votre obéissance et à votre amour ; nous nous consacrons de nouveau et entièrement et pour toujours à la gloire de Votre Majesté ; et nous vous supplions de toutes nos forces d'établir votre règne sur la Compagnie et de lui faire la grâce qu'elle vous réfère le gouvernement d'elle-même et que nul ne s'en écarte, pour être ainsi tous conduits selon les conduites de votre Fils et de vos sujets."

Voilà, Messieurs, comment il faut entendre ces paroles : "Cherchez le royaume de Dieu " ; mais il est dit de plus : "Et sa justice" Remarquez qu'il ajoute justice. Je sais bien qu'il y en a qui ne mettent presque pas de différence entre chercher le royaume de Dieu et chercher

2. Evangile de saint Jean VI, 58.

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sa justice, et partant qu'il ne serait pas besoin de m'arrêter davantage à l'explication de ces paroles, néanmoins, pource que d'autres distinguent et qu'il n'y a pas mot dans la Sainte Ecriture dont on ne puisse tirer quelque fruit, s'il est bien expliqué et médité, il ne sera pas mal à propos de vous dire ici ce qu'on peut entendre par ces paroles : "Cherchez la justice de Dieu."Et pour ce faire, il faut auparavant bien savoir quelle est cette justice de Dieu. Messieurs, vous avez étudié en théologie et je suis un ignorant, un écolier de quatrième ; vous savez qu'il y a deux sortes de justices, savoir la commutative et la distributive ; l'une et l'autre se trouvent en Dieu ; justus Dominus et justitias dilexit . (3) Elle se trouve aussi dans les hommes, mais elle a ce défaut, qu'elle est dépendante, au lieu que celle de Dieu est souveraine. Nos justices ne laissent pas pourtant d'avoir leurs propriétés, par lesquelles elles ont rapport et ressemblance à la divine, dont elles dépendent. Celle de Dieu est donc commutative et distributive tout ensemble.

1° Commutative, parce que Dieu tourne les travaux des hommes en vertus, et leurs mérites en récompense ; et comme il se fait une corruption des corps, l'âme prend possession de la gloire qu'ils ont méritée. Cette commutation de mérites récompenses se fait par mesure et par nombre ; ce que les théologiens appellent avec proportion arithmétique. Oui, Dieu proportionne les vertus à la peine qu'on prend pour l'acquérir et donne la gloire selon le nombre et la valeur des bonnes actions. Cela nous doit toucher, Messieurs ; Dieu nous récompensera par la justice et par comptes d'œuvres. Travaillons, mes frères, travaillons à la vertu, doublons le pas, cherchons l'honneur et le bon plaisir de notre bon

3. Psaume X, 8.

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souverain Sauveur ; faisons-nous intérieurs, augmentons le royaume de Dieu en nous. Il y a un passage de saint Paul aux Corinthiens : Opera illorum sequuntur illos ! (4) les bienfaits du juste l'accompagneront, et Dieu l'en récompensera, comme aussi il punira les méchants, à proportion de leurs iniquités, en la peine de l'enfer ; mais il le fera strictement et avec cette proportion d'arithmétique dont nous venons de parler. Diminuons nos misères de l'âme et faisons progrès en la vertu ; Dieu sera exact à nous récompenser des bonnes œuvres et à nous châtier des mauvaises. Cela est vrai, je l'ai lu encore depuis peu. Si donc Dieu en use de la sorte, Messieurs, ne faut-il pas regarder sa justice en cherchant sa gloire, et regarder sa gloire en cherchant sa justice ? Ne faut-il pas faire tout le bien que nous pourrons en cette vue, afin que nos œuvres soient dignes de cette commutation de la gloire et que la gloire réponde aux œuvres ? Il ne faut espérer que Dieu nous fasse une bonne mesure, et surabondante, si nous agissons écharsement (5) avec lui ; il faut beaucoup semer par de bonnes actions, pour recueillir beaucoup en récompense, et c'est ainsi que nous cherchons la justice de Dieu, en tant que commutative et propre à lui seul.

2° Elle est aussi distributive, en ce qu'elle garde une certaine proportion qu'on appelle géométrique, quand Dieu distribue le paradis aux bons, l'enfer aux méchants tels que je suis, qui ne me dois attendre qu'à un rigoureux châtiment. Le paradis est un assemblage de biens infinis que Dieu distribue aux âmes justes. Qu'est-ce que l'enfer ? Un lieu où abondent toutes sortes de maux qui ne finiront jamais, distribués à ceux qui sont prostitués au péché ; et cette justice s'appelle distributive. Pourquoi ?

5. Echarsement, parcimonieusement.

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Parce que le paradis est le loyer ou salaire dont il récompense ses serviteurs, et l'enfer est la peine dont il châtie les méchants. C'est le propre de Dieu de rendre à chacun selon ses œuvres. Messieurs, ne nous trompons point, nous serons châtiés ; craignons.

Je lisais, ces jours passés, ou bien on me rapportait qu'un religieux disait qu'il paraissait en son Ordre que Dieu y était craint ; la crainte y avait son dominant, non à l'égard de tous, car il en réservait quelques-uns qui ne pensent guère aux châtiments de Dieu et en qui la crainte ne trouve point de place ; ce sont des esprits à l'abandon, sans vue et sans souci des fins dernières. "Pour moi, disait-il, je fais l'oraison, je dis l'office et je fais tous mes exercices, mais avec crainte de les mal faire, ou du moins de ne les faire pas assez bien."

Messieurs, rappelons-nous la manière dont nous nous acquittons des nôtres ; nous n'y trouverons que trop de sujet d'appréhender qu'au lieu d'en mériter récompense, Dieu nous trouve dignes de châtiment. Mais où va tout ce discours de justice commutative et distributive ? C'est pour nous faire entendre en un mot que, pour bien chercher et même trouver heureusement cette divine justice, il faut la considérer comme commutative et ensemble distributive, c'est-à-dire la regarder comme prête à nous récompenser abondamment, si nous tâchons de le mériter par la pratique des vertus convenables à notre état ! ce qui est, en quelque façon, imiter la justice divine.

Voilà, Messieurs, une longue explication de cette maxime ; néanmoins ce n'est pas tout ; il faut savoir que, par ces mots : "Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice ", Notre-Seigneur ne demande pas de nous seulement que nous cherchions premièrement le royaume de Dieu et sa justice en la manière que nous venons de l'expliquer ; je veux dire qu'il ne suffit pas

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de faire en sorte que Dieu règne en nous, cherchant ainsi son royaume et sa justice, mais qu'il faut de plus que nous désirions et procurions que le royaume de Dieu soit porté et étendu partout, que Dieu règne en toutes les âmes, qu'il n'y ait qu'une vraie religion sur la terre et que le monde vive autrement qu'il ne vit, par la force de la vertu de Dieu et par les moyens établis en son Eglise, enfin que sa justice soit si bien recherchée et imitée de tous par une sainte vie, qu'il en soit parfaitement glorifié et dans le temps et dans l'éternité.

Voilà donc ce que nous avons à faire : souhaiter la propagation de la gloire de Dieu et travailler pour elle.

Je dis sa gloire, je dis son royaume, et je prends ainsi l'un pour l'autre, parce que c'est la même chose, La gloire de Dieu est en paradis ; et son royaume, dans les âmes. Ayons donc ce désir continuel, que le règne de Dieu s'étende ; et cette affection, d'y travailler de tout notre pouvoir, afin qu'ayant procuré le royaume de Dieu sur la terre, nous allions jouir de lui dans le ciel. Ayons cette lampe toujours allumée dans nos cœurs.

O Messieurs, que nous sommes heureux d'être en une Compagnie qui a pour fin non seulement de nous rendre dignes qu'il règne en nous, mais qu'il soit aimé et servi de tout le monde et que tout le monde soit sauvé ; Quand nous lirons la règle, nous trouverons qu'elle nous recommande premièrement de nous perfectionner, c'est-à-dire de faire régner Dieu en vous et en moi, et en second lieu de coopérer avec lui à l'extension de son royaume. Cela n'est-il pas grand ? C'est faire comme les anges établis de Dieu pour porter et rapporter ses volontés aux hommes, afin qu'ils agissent selon icelles. Y a-t-il sur la terre condition plus à souhaiter que la nôtre ?

Voilà, Messieurs, une grossière explication de ces paroles :

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"Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice." Venons aux motifs que nous avons de nous donner à Dieu pour cela. Le premier est que non seulement notre règle nous y oblige, mais Jésus-Christ nous l'ordonne ; c'est la première de ses maximes, c'est la principale de ses pratiques, que d'aspirer à ce que Dieu soit connu, servi, aimé, que son règne et sa justice soient recherchés devant toutes choses. Or, si Notre-Seigneur nous y exhorte et nous le commande, aussi donne-t-il grâce pour le faire à ceux qui la lui demandent, et l'augmente-t-il à ceux qui lui sont fidèles. A quoi tiendra-t-il, mes frères, que nous ne répondions à une chose si sainte, si avantageuse et si revenante à notre profession ? Voilà ma règle qui me dit que je dois faire en sorte que Dieu règne. Oh ! rien ne m'empêchera, avec l'aide de Dieu, de m'appliquer entièrement à un devoir si juste.

Le second motif pour cela est la promesse de Notre-Seigneur. Quelle est-elle ? Si nous faisons ses affaires, il fera les nôtres. Cherchons sa gloire, occupons-nous de cela et ne nous mettons en peine d'autre chose ; et haec omnia adjicientur vobis : et toutes ces autres choses dont vous aurez besoin vous seront données par-dessus. Ayons ce soin de chercher que Dieu règne en nous et en autrui par toutes les vertus ; et pour le reste des choses temporelles, laissons-lui-en le soin ; il le veut ainsi. Oui, il nous pourvoira de nourriture, d'habits, même de science. Malheur à nous, si nous n'en avons! Malheur aux missionnaires qui n'étudient pour en avoir! Mais il faut premièrement prétendre aux vertus, travailler à la vie intérieure, préférer les choses spirituelles aux temporelles, et alors le reste viendra.

Et à ce propos, ressouvenez-vous d'Abraham, à qui Dieu avait promis de peupler toute la terre par un fils qu'il avait. Et cependant Dieu lui commande de le lui

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sacrifier. Si Abraham fait mourir son fils, comment Dieu accomplira-t-il sa promesse ? Abraham néanmoins, qui avait accoutumé son esprit à faire les volontés de Dieu, se met en devoir d'exécuter cet ordre, sans se mettre en peine du reste. C'est à Dieu d'y penser, pouvait-il dire, si j'accomplis son commandement, il accomplira sa promesse ; mais comment ? Je n'en sais rien. C'est assez qu'il est tout-puissant. Je m'en vas lui offrir ce que j'ai de plus cher au monde, puisqu'il le veut. Mais c'est mon fils unique ; N'importe ! Mais, en ôtant la vie à cet enfant, j'ôterai le moyen à Dieu de tenir sa parole. C'est tout un ; Il le désire de la sorte, il le faut faire. Mais si je le conserve, ma lignée sera bénie ; Dieu l'a dit. Oui, mais il a dit aussi que je le mette à mort, il me l'a manifesté ; j'obéirai, quoi qu'il en arrive, et j'espérerai en ses paroles. Admirez cette confiance, il ne se met nullement en peine de ce qui arrivera ; la chose pourtant le touchait de près ; mais il espère que tout tournera à bien, puisque Dieu s'en mêle. Pourquoi n'aurons-nous pas la même espérance, si nous laissons à Dieu le soin de tout ce qui nous regarde et préférons ce qu'il nous commande ?

A ce propos encore, n'admirerons-nous pas la fidélité des enfants de Réchab ? C'était un bon homme, qui reçut mouvement de Dieu de vivre autrement que les autres hommes. Il fallait qu'il ne logeât plus qu'en des tentes et des pavillons, et non en des maisons. Il abandonne donc celle qu'il avait. Le voilà à la campagne, où sa pensée le porte à ne point planter de vigne, pour ne point boire de vin ; et en effet, il n'en planta et n'en but jamais. Il défendit à ses enfants de semer du blé et autres graines, de planter des arbres et de faire jardinage, de sorte que les voilà tous sans blé, sans pain ei sans fruits. Comment ferez-vous donc, pauvre Réchab ?

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Pensez-vous que votre famille se puisse passer de vivres, non plus pour vous ? Nous mangerons ce que Dieu nous enverra. - Voilà qui est rude, Messieurs. N'en déplaise aux religieux les plus pauvres, ils ne portent point leur renoncement jusqu'à ce point-là. Tant y a, la confiance de cet homme fut telle, que de se priver de toutes les commodités de la vie, pour dépendre absolument du soin de la Providence, et demeura en cet état 350 ans ; ce qui fut si agréable à Dieu que, reprochant à Jérémie la dureté de son peuple abandonné à ses plaisirs, il lui dit : "Va vers ces endurcis ; tu lui diras qu'il y a un homme qui fait cela, cela, cela."Jérémie fait donc venir un enfant de Réchab pour justifier la grande abstinence du père et des enfants, et pour cela, il fit mettre sur la table du pain, du vin, des verres, etc. Cet enfant se trouvant là, Jérémie lui dit : "J'ai charge de Dieu de te dire que tu boives du vin."- "Et moi, dit l'enfant, j'ai charge de n'en pas boire ; il y a tant de temps que nous n'en buvons point, notre père nous l'ayant défendu. "

Or, si ce père eut cette confiance, que Dieu pourvoirait à la subsistance de sa famille sans qu'il s'en mit en peine, et si les enfants sont si fidèles que de tenir ferme à l'intention du père, ah ! Messieurs, quelle confiance avons-nous qu'en quelque état que Dieu nous mette, il nous pourvoira aussi de ce qui nous est nécessaire ; Quelle est notre fidélité aux règles, en comparaison de celle de ces enfants, qui n'étaient pas autrement obligés de s'abstenir de ces choses pour l'usage de la vie, et vivaient néanmoins en cette pauvreté? O mon Dieu ! mes frères, demandons à sa divine bonté une grande confiance pour l'événement de tout ce qui nous regarde ; pourvu que nous lui soyons fidèles, rien ne nous manquera ; il vivra lui-même en nous, il nous conduira,

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défendra et aimera ; ce que nous dirons, ce que nous ferons, tout lui sera agréable.

Le troisième motif que nous avons pour cela, c'est que Notre-Seigneur, en saint Matthieu, (5) parlant de cette confiance que nous devons-avoir en Dieu, dit : "Voyez-vous les oiseaux, qui ne sèment, ni ne moissonnent, cependant Dieu leur met la table partout ; il les vêt et les nourrit ; même les herbes des champs, jusqu'au lis, qui a des ornements si magnifiques, que Salomon, en toute sa gloire, n'en a pas eu de semblables." Or, si Dieu pourvoit ainsi les oiseaux et les plantes, pourquoi ne vous fieriez-vous pas, infidèles, à un Dieu si bon et si provide ? Quoi ! vous fier à vous plutôt qu'à lui ! Il peut tout, et vous ne pouvez rien, et cependant vous osez vous appuyer plutôt sur votre industrie que sur sa bonté, sur votre pauvreté que sur son abondance ; O misère de l'homme ! Ici je dirai que les supérieurs sont obligés de veiller aux besoins d'un chacun et de pourvoir à tout ce qui est nécessaire. Comme Dieu s'est obligé de fournir la vie à toutes ses créatures jusques, à un ciron, il veut aussi que les supérieurs et les officiers, comme instruments de sa Providence, veillent à ce que rien ne manque de nécessaire ni aux prêtres, ni aux clercs, ni aux frères, ni à cent, deux cents, trois, cents personnes, au plus, si elles étaient céans, ni au moindre, ni au plus grand. Mais aussi, mes frères, devez-vous vous reposer sur les soins amoureux de la même Providence pour votre entretien, et vous contenter de ce qu'elle vous donne, sans vous enquérir si la communauté a de quoi, ou n'en a pas, ni vous mettre en peine d'autre chose que de chercher le royaume de Dieu, parce que sa sagesse infinie pourvoira à tout le reste.

Dernièrement, je demandais à un Chartreux, qui est

5. Evangile de saint Matthieu VI, 26, 28, 29.

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supérieur d'une maison, s'il appelait les religieux au conseil pour le gouvernement de leur temporel. "Nous y appelons, me répondit-,il, les officiers, comme le sous-prieur, le procureur, avec moi ; tous les autres demeurent en repos ; ils ne se mêlent que de chanter les louanges de Dieu et de faire ce que la régle et l'obéissance leur ordonnent. " Nous sommes céans dans le même grâces à Dieu, tenons-nous-y. Nous sommes aussi obligés d'avoir quelque bien et de le faire valoir pour subvenir à tout. Un temps fut que le Fils de Dieu envoyait ses disciples sans argent, ni provisions ; et puis il trouva à propos d'en avoir, de recevoir des aumônes et d'amasser quelque chose pour faire subsister sa Compagnie et en assister les pauvres. Les apôtres ont continué cela, et saint Paul dit de lui-même qu'il travaillait de ses mains et qu'il amassait de quoi soulager les chrétiens nécessiteux. C'est donc aux supérieurs à veiller à l'économie ; mais qu'ils tâchent aussi que cette vigilance du temporel ne diminue pas celle des vertus ; qu'ils fassent en sorte que la pratique en soit en vigueur dans la Compagnie et que Dieu y règne sur toutes choses ; c'est le premier but qu'ils doivent avoir.

Et afin que nous l'ayons tous, la règle nous en fournit un quatrième motif : Et partant, dit-elle, le missionnaire ne se mettra trop en peine pour les biens de ce monde, ains jettera tous ses soins en la Providence du Seigneur, tenant pour certain que, tandis qu'il sera bien établi en sa charité et en cette confiance, il sera toujours sous la protection de Dieu et qu'aucun mal ne lui arrivera, ni aucun bien ne lui manquera, etc. Ceci n'est pas de nous, mais de la Sainte Ecriture, où il est dit : Qui habitat in adjutorio Altissimi, in protectione Dei caeli commorabitur. (6) A ceux-là il ne leur arrivera aucun

6. Psaume XC, 1.

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mal, pource que tout leur tournera en bien ; et aucun bien ne leur manquera, pource que Dieu ne manquera pas de leur donner tout m qui leur sera nécessaire, tant pour le corps que pour l'âme ; et enfin tout leur succédera heureusement, quoiqu'il semble que tous les maux les menacent ; et ainsi, mes frères, avons-nous sujet d'espérer que, pendant que vous serez fermes en cette confiance, non seulement vous serez préservés de fâcheux accidents, mais que toutes sortes de biens vous arriveront ; oui, vous avez sujet de l'espérer, même lorsque tout semblera perdu.

Les saints, Messieurs, les saints, par cet éloignement des créatures et de leurs propres commodités, ont voulu témoigner au ciel et à la terre leur parfaite confiance au Seigneur, pour cela, ils lui ont abandonné leurs biens, plaisirs, honneurs, leur vie et leurs âmes. Pourquoi ? Afin qu'il en fût le maître, qu'il régnât absolument sur eux et qu'ils fussent tous dépendants de lui seul pour toutes choses, pour le temps et pour l'éternité. Oh ! le grand abandon ! oh ! la grande confiance ! Mais le Saint des saints, qui leur a frayé le chemin, jusqu'où n'a-t-il pas porté la pratique de ces choses que je viens de vous dire ! (Il faut abréger, l'heure se passe.) Le Fils de Dieu donc a déclaré de lui qu'il n'a pas cherché sa gloire, mais celle de son Père. Tout ce qu'il a fait et qu'il a dit a été pour le glorifier, ne s'étant réservé pour lui que le dénuement, la souffrance et l'ignominie. Bel exemple, mes frères, par lequel Jésus-Christ nous force doucement d'entrer en ses inclinations, affections, pratiques et conseils ; Il n'a jamais cherché sa gloire. Mais le voulons-nous imiter, voulons-nous renoncer a toute prétention d'honneur, voulons-nous ne chercher que le sien, n'agir que pour établir sa gloire dans les âmes, pour faire que son règne advienne et que sa volonté se

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fasse en la terre comme au ciel ; si nous le faisons, nous aurons tout. Voilà, ce me semble, des motifs bien pressants pour nous porter à la pratique de cette sainte maxime ; mais quels moyens pour cela?

Les moyens sont : 1° de le demander à Dieu incessamment. Nous sommes des mendiants ; rendons-nous tels envers Dieu ; nous sommes pauvres et chétifs, nous avons besoin de Dieu partout, particulièrement en l'observance de cette maxime qui nous oblige de chercher Dieu avant toute chose ; ce que nous ne pouvons faire que par son esprit. Ce n'est pas encore assez de le demander, mais il faut se mettre en la pratique de cette règle et commencer dès demain ; à quoi faire ? A pratiquer les vertus qu'elle suppose, du zèle de sa gloire, du détachement des créatures et de la confiance au Créateur ; en faire des actes intérieurs et extérieurs ; penser souvent à cela, et, si on tombe, se relever.

2° En la même règle il est dit qu'un chacun préférera les choses spirituelles aux temporelles, l'âme au corps, Dieu au monde, et enfin choisira la disette, l'infamie, les tourments et la mort même, plutôt que d'être séparé de Jésus-Christ. Quand on se trouve dans ces occasions où il s'agit d'une chose spirituelle ou corporelle, il faut embrasser la première et laisser l'autre ; c'est ce que Dieu nous demande ; c'est le faire règner en nous que de faire ses affaires plutôt que les nôtres, que de préférer la vie de l'âme à celle du corps, mes frères, la vie de l'âme a celle du corps. Voyez-vous, il se présente une occasion aux infirmes de donner à Dieu quelque chose sur leurs infirmités ; ils le doivent faire. Messieurs, préférer l'âme au corps, cela est du royaume de Dieu, préférer l'honneur de Dieu à celui du monde. Avalons le calice, embrassons la confusion, dans la confiance qu'elle tournera à notre avantage. Enfin il faut se résoudre, avec

XII. - 10

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l'Apôtre, à choisir les tourments et la mort même, plutôt qu'à se séparer de la charité de Dieu. Il se peut faire que l'occasion se présentera de perdre Jésus-Christ, ou de souffrir la prison, la torture, le feu, le martyre ; ô bénites occasions, qui donnez le moyen de faire régner souverainement le Fils de Dieu ; Donnons-nous à lui, Messieurs, je vous en prie par son saint nom, à ce qu'il nous fasse la grâce de préférer les peines et la mort même au danger malheureux de perdre son amour ; à quoi nous devons nous résoudre dés cette heure. Oui, mon Dieu, oui, Messieurs, si l'occasion se présente de perdre l'honneur, les plaisirs et la vie, afin que Jésus-Christ soit connu et servi, vivant et régnant partout, nous y voilà disposés, nous y voilà disposés, par sa miséricorde. Faisons-lui donc par avance cette oblation, quoique la nature y répugne ; ayons cette confie, que Dieu nous fortifiera au besoin. "Je vous enverrai comme des agneaux parmi des loups", disait Notre-Seigneur a ses apôtres. (7) Il ne voulait pas qu'ils pensassent seulement aux réponses qu'ils avaient à dire devant les princes et es tyrans, "car alors, disait-il, il vous sera donné ce que vous aurez à dire. " Ne doutez pas, Messieurs, qu'il ne soit aussi avec vous en pareilles rencontres, pour vous faire parler et souffrir en parfaits chrétiens. Laissons-le faire, n'ayons en vue que son aimable et unique bon plaisir. Oh ! qui nous donnera le zèle de sainte Thérése, qui fit vœu de choisir toujours la gloire de son Seigneur, non seulement sa gloire, mais sa plus grande gloire ; Voilà un sujet de faire un bon œuvre à son honneur, mais un autre se présentait-il de plus grande importance, elle courait à celui-ci et différait l'autre, et elle s'engagea de parole et de conscience

7. Evangile de saint Matthieu X, 16.

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d'en user toujours ainsi. C'était aussi la bonne coutume de saint Ignace : Ad majorem Dei gloriam. Un grand prélat de ce temps est dans la même pratique d'animer ses actions et ses conduites de cette intention d'aller au plus grand bien : c'est Monseigneur de Cahors, (8) qui tend toujours au plus parfait ; et cela lui réussit.

S'il y en a quelques-uns parmi nous qui sentent un pareil désir, à la bonne heure, mes frères, ouvrez vos cœurs à cette divine inspiration, et suivez ce noble mouvement, qui porte toujours en haut. Les autres qui rampent en bas, comme moi, misérable, qu'ils se relèvent, s'il leur plaît. Donnons-nous à Dieu pour désirer et pour faire que le royaume de Dieu s'étende en nous, qu'il s'étende sur l'état ecclésiastique et sur les peuples ; et en ce faisant, nous pratiquerons ce que Notre-Seigneur et notre zèle demandent de nous par cet article.

O mon Sauveur Jésus-Christ, qui vous êtes sanctifié afin que les hommes fussent aussi sanctifiés, qui avez fui les royaumes de la terre, leurs richesses et leur gloire et n'avez eu à cœur que le règne de votre Père dans les âmes, non quaero gloriam meam, etc., sed honorifico Patrem meum, (9) si vous avez vécu comme cela avec un autre vous-même, étant Dieu par relation à votre Père, que ne devons-nous pas faire pour vous imiter, vous qui nous avez tirés de la poussière et appelés pour observer vos conseils et aspirer à la perfection ; Ah ! Seigneur, tirez-nous après vous, faites-nous la grâce d'entrer en la pratique de votre exemple et de notre règle, qui nous porte à chercher le royaume de Dieu et sa justice, et à nous abandonner à lui pour tout le reste ; faites que votre Père règne en nous et régnez-y

9. Evangile de saint Jean VIII, 54.

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vous-même en nous faisant régner en vous par la foi, par l'espérance et par l'amour, par l'humilité, par l'obéissance et par l'union avec votre divine Majesté. Et en ce faisant, nous avons sujet d'espérer que nous régnerons un jour dans votre gloire, qui nous a été méritée par votre sang précieux. C'est, mes frères, ce que nous lui devons demander à l'oraison ; et tout le long du jour, à commencer par le réveil, se dire : "Comment ferai-je pour faire que Dieu règne souverainement en mon cœur ? Comment ferai-je aussi pour étendre par tout le monde la connaissance et l'amour de Jésus-Christ ? Mon bon Jésus, enseignez-moi à le faire et faites que je le fasse ! " Quand l'horloge sonnera, renouvelons cette prière et la résolution d'y travailler, et encore plus particulièrement à la sainte Messe, établie pour reconnaître souverainement la suprême majesté de Dieu et pour nous obtenir les grâces nécessaires afin de vivre et de mourir sous le règne glorieux de son Fils éternel. Amen.

Après la prière, M. Vincent dit avec un très grand sentiment d'humilité et de reconnaissance :

Attendez un peu, Messieurs, s'il vous plaît. Nous parlons de la Providence, mes frères, et du désir qu'a Dieu que nous nous abandonnions à elle ; et voici comme il a plu à sa bonté nous faire éprouver tout récemment combien il est véritable en ses promesses. Il a inspiré à une dame, morte depuis peu (ce fut hier qu'elle trépassa), de faire du bien à cette pauvre et chétive Compagnie et à une autre maison que celle-ci ; par son testament, elle lui a laissé 18.000 livres, somme notable, 18.000 livres. O bonté de Dieu, que vous êtes admirable ! O conduite admirable, que vous êtes digne d'amour ! O Providence infinie, qui veillez aux besoins d'un chacun, voilà qu'au jour que nous devions

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parler de vous, vous vous montrez à nous ; au même jour que nous devions nous exciter à nous reposer sur vos soins paternels à l'égard des choses temporelles, pour ne penser qu'aux spirituelles, ce même jour vous nous envoyez ici un petit garçon pour nous donner le premier avis de cette aumône considérable ; Comme cet enfant fut arrivé à la porte, il demanda à me parler ; et on lui a dit que je n'étais pas en état de cela ; il a persisté et afin a fait si bien, qu'il est entré en notre chambre, où il m'a présenté l'extrait du testament de la défunte ; c'est Madame la marquise de Vins, qui a jeté les yeux sur la maison la plus pauvre et la plus utile de la Compagnie ; c'est celle de Marseille, à laquelle elle a laissé cette somme, pour être mise en rente, à condition de faire des missions dans le diocèse de Marseille, et, de temps en temps, en quelques terres qu'elle a en ce pays-là. Monsieur de Saint-Nicolas-du-Chardonnet (10) m'en a ensuite donné l'avis. Qui n'admirera, Messieurs, cette grâce de Dieu, qui, voyant cette pauvre famille en danger de succomber, l'a relevée et l'affermit par ce secours considérable ? Elle est sur le passage et à mi-chemin de Rome ; c'est un port de mer où l'on s'embarque pour l'Italie et le Levant, et partant très commode pour la Compagnie. Elle a soin du salut et du soulagement des pauvres forçats, sains et malades, et fait les affaires des esclaves en Barbarie, et avec cela fait les mêmes biens que les autres maisons font.

O Messieurs, ô mes frères, que voici un grand sujet de nous humilier devant Dieu du soin qu'il prend de nous maintenir en cet établissement important, et d'une manière si efficace, à laquelle nous ne nous attendions pas ; C'est un grand sujet de reconnaître de toutes nos

10. Hippolyte Féret.

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forces le bien qu'il fait à cette pauvre maison, où nos confrères travaillent avec fruit et bénédiction. Je dis ceci à la Compagnie, afin que, d'un côté, elle rende grâces à Dieu de celles que sa divine bonté a faites à cette bonne dame, qui était de grande piété, comme aussi de la charité que son infinie miséricorde nous a faite par son moyen ; et d'un autre, qu'elle prie Notre-Seigneur qu'ils soit lui-même la récompense éternelle de son âme et lui fasse l'application du mérite des biens qui se feront en vertu de cette aumône. Je prie tous les prêtres de célébrer demain à son intention, s'ils n'ont quelque autre obligation. J'avais oublié de vous dire ceci, quoique je me le fusse proposé. C'est ce que j'avais à vous dire.

199. – CONFERENCE DU 7 MARS 1659

DE LA CONFORMITE A LA VOLONTE DE DIEU

(Règles Communes, chap. II, art. 3)

Mes frères, nous sommes sur l'explication du second chapitre de nos règles, qui regarde les maximes évangéliques. Nous parlâmes dernièrement de celle-ci : "Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice", contenue dans le second article dudit chapitre.

Nous voici maintenant au troisième article, qui dit :

Et parce que la sainte pratique de faire toujours et en toutes choses la volonté de Dieu est un moyen assuré pour pouvoir bientôt acquérir la perfection chrétienne, chacun tâchera, selon son possible, de se la rendre familière, en accomplissant ces quatre choses :

1° En exécutant dûment les choses qui nous sont commandées, et fuyant soigneusement celles qui nous sont

Entretien 199. – Manuscrit des Conférences.

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défendues, et cela toutes les fois qu'il nous appert que tel commandement, ou telle défense, vient de la part de Dieu, ou de l'Eglise, ou de nos supérieurs, ou de nos régles et constitutions.

2° Entre les choses indifférentes qui se présentent à faire, choisissant plutôt celles qui répugnent à notre nature que celles qui la satisfont, si ce n'est que celles qui lui plaisent soient nécessaires, car alors il les faut préférer aux autres, les envisageant néanmoins, non du côté qu'elles délectent les sens, mais seulement du côté qu'elles sont plus agréables à Dieu. Que si plusieurs choses indifférentes de leur nature, également agréables ou désagréables, se présentent à faire en même temps, alors il est à propos de se porter indifféremment à ce , qu'on voudra, comme venant de la divine Providence.

3° Et pour ce qui est des choses qui nous arrivent inopinément, comme sont les afflictions ou consolations, soit corporelles, soit spirituelles, c'est en les recevant toutes avec égalité d'esprit, comme sortant de la main paternelle de Notre-Seigneur.

4° Faisant toutes ces choses par le motif que c'est le bon plaisir de Dieu, et pour imiter en cela, autant qu'il nous est possible, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a toujours fait les mêmes choses, et pour la même fin, ainsi qu'il le témoigne lui-même : "Je fais, dit-il, toujours les choses qui sont selon la volonté du mon Père. "

Or, en lisant cela, j'ai trouvé qu'il s'est glissé une faute de l'imprimeur, à laquelle nous n'avons pas fait attention ; c'est où il est dit : Si plusieurs choses indifférentes de leur nature, également agréables ou désagréables, se présentent à faire en même temps, car il faut mettre : Si plusieurs choses indifférentes de leur nature, qui ne sont ni agréables ni désagréables, se présentent

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à faire en même temps, alors il est à propos de se porter indifféremment à ce qu'on voudra.

La règle dit donc que ce que nous aide à parvenir à la perfection de chrétiens et de missionnaires, c'est cet exercice de la volonté de Dieu. Il est à noter qu'il y a divers exercices proposés par les maîtres de la vie spirituelle et qu'ils ont pratiqués diversement. Aucuns se sont proposé l'indifférence en tout, et ont pensé que la perfection consistait à ne rien désirer, ni rien rejeter de tout ce que Dieu envoie. En toutes occasions, ils s'élevaient a Dieu et se rendaient indifférents aux unes comme aux autres. C'est un saint exercice que celui de l'indifférence. Oh ! le saint exercice ! Vouloir ce que Dieu veut en général et rien de particulier !

2° D'autres se sont proposé d'agir avec pureté d'intention, de regarder Dieu dans les choses qui surviennent, pour les faire et souffrir en sa vue. Cela est très subtil. Pour abréger, l'exercice de faire toujours la volonté de Dieu est plus excellent que tout cela, car il comprend l'indifférence et la pureté d'intention et toutes les autres manières pratiquées et conseillées ; et s'il y a quelque autre exercice qui mène à la perfection, il se trouvera éminemment en celui-ci. Qui est plus indifférent que celui qui fait la volonté de Dieu en chaque chose, qui ne se recherche soi-même en aucune, et qui ne veut même celles qu'il pourrait vouloir, que parce que Dieu les veut ? Y a-t-il personne plus libre et plus disposée pour accomplir le bon plaisir divin que celle-là ? Et la pureté d'intention, comment se peut-elle mieux pratiquer que par la pratique de la volonté de Dieu? Y a-t-il quelqu'un qui ait une pureté plus parfaite que de vouloir et de faire tout ce que Dieu veut et en la manière qu'il le veut? Qu'on compare tous ces exercices, on trouvera que Dieu est plus glorifié en la pratique de

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sa volonté qu'en tous les autres, et qu'il n'y à personne qui l'honore davantage que celui qui s'adonne particulièrement à cette sainte pratique. C'est là un motif de nous bien donner à Dieu, afin d'observer cette règle.

En voici un second : c'est qu'il est certain qu'à faire les œuvres humainement et mesquinement, sans leur donner une fin noble, comme est d'accomplir la volonté de Dieu, ce sont œuvres mortes. Assister à l'office divin, méditer, prêcher et travailler sans direction, qu'est-ce que cela, que des actions inanimées? C'est une monnaie qui n'a point de mise, n'étant pas marquée au coin du prince, car Dieu ne regarde les œuvres qu'en tant qu'il s'y voit et qu'on les lui dédie.

Notre père Adam était un arbre franc au jardin du paradis terrestre, qui portait naturellement des fruits agréables aux yeux de son Seigneur ! mais le diable lui ayant fait commettre le péché, voilà le dérèglement de sa volonté, qui, l'ayant détaché de celle de Dieu, l'a rendu incapable de rien produire de lui-même qui puisse plaire à Dieu ; et nous, qui sortons de cette souche gâtée, nous sommes, humainement parlant, dans la même impuissance, en sorte que ce qui procède de ce côté-là, les actions qui viennent du vieil Adam, ne sont agréables à Dieu pour tout, non, pour tout, parce que ce sont œuvres de nature qui n'ont aucun rapport avec Dieu, faute de lui être dirigées.

S'il y a des docteurs qui estiment que ce qui n'est fait pour Dieu est péché, pourquoi n'estimerons-nous pas que, si ce n'est pas péché, pour le moins il le faut tenir pour non avenu? Or, pour faire que nos actions et inactions soient bonnes, que ce que nous faisons et ce que nous laissons à faire ait les conditions requises pour plaire à Dieu, la règle nous en donne le moyen, quand elle nous ordonne de faire toujours et en toutes choses

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la volonté de Dieu, et qu'elle dit que chacun tâchera, selon son possible, de se rendre cette pratique familière. Si nous avons assez de grâce de Dieu et assez, de confiance en sa bonté, comme il ne manque pas d'en donner suffisamment, ne devons-nous pas nous donner à lui, à ce moment pour lui plaire et pour agir désormais en lui et par lui? Deus virtutum : il est le Dieu des vertus. Qu'on pratique donc ces vertus, qu'on fasse tout pour Dieu ! S'il s'en trouvait quelques-uns dans la Compagnie qui fussent fidèles à cela, si le nombre en était grand, si nous étions tous de ce bienheureux nombre, o Sauveur ! quelle bénédiction ! ô mon Dieu ! que la Mission vous serait agréable ! Bonté divine, vous le savez ! Et nous savons, Messieurs, que nos œuvres sont de nul prix, si elles ne sont vivantes et animées par l'intention de Dieu. Voici ce conseil de l'Evangile, qui nous porte à faire tout pour lui plaire. Nous devons louer beaucoup sa Majesté infinie de la grâce qu'elle a faite à la Compagnie d'entreprendre cette pratique toute sainte et toujours sanctifiante. Oui, dès le commencement, nous avons tous désiré entrer en cette voie des parfaits, qui est d'honorer Notre-Seigneur en toutes nos œuvres , et si cela n'a pas été fait avec la perfection convenable, il n'en faut pas demander la cause, c'est ce misérable qui n'en a pas donné l'exemple.

Celui de Notre-Seigneur est notre troisième motif. C'était sa pratique de faire toujours la volonté de son Père en tout, et pour cela il dit qu'il est descendu sur la terre, non pour faire sa volonté, mais celle de son Père. O Sauveur ! ô bonté ! quel relief, quel brillant vous, donnez à l'exercice de vos vertus i Vous êtes le roi de la gloire, et cependant vous ne venez au monde que pour faire la volonté de celui qui vous a envoyé. Vous savez, mes frères, combien cette affection sacrée tenait au cœur

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de Notre-Seigneur. Cibus meus est, disait-il, (1) ut faciam voluntatem ejus qui misit me ! ce qui me nourrit, me délecte, me fortifie, c'est de faire la volonté de mon Père.

Cela étant, Messieurs, ne devons-nous pas nous estimer heureux d'être entrés en une Compagnie qui fait profession particulière de pratiquer ce que le Fils de Dieu a pratiqué? Ne devons-nous pas nous élever souvent à lui pour connaître la hauteur, profondeur et largeur de cet exercice, qui va à Dieu, quinous remplit de Dieu, qui comprend toutes les choses bonnes et nous fait laisser les mauvaises? Cibus meus est ut faciam voluntatem ejus qui misit me. O mon Sauveur, c'est là votre pratique ! Saint Jean avait celle de la pénitence ; il était plein du désir de la faire et de la persuader ; c'est pour cela qu'il est venu au monde. Et vous, agneau de Dieu, qui ôtez les péchés du monde, vous y êtes venu plein de cette affection de faire et de nous inculquer la volonté de votre Père. Elie avait cette ardeur et ce zèle admirable pour la gloire de son Dieu ; il mettait tout en feu et en flamme pour en imprimer le respect et la crainte dans le cœur des hommes ; et vous, mon Sauveur, vous étiez animé de ce grand et incomparable désir, que la volonté de Dieu fût faite par toutes les créatures, c'est pour cela que vous avez mis dans l'oraison dominicale : Fiat voluntas tua. C'est la prière que vous avez enseigné à vos disciples ; c'est ce que vous avez voulu que tous les hommes demandassent et fissent. Quoi? La volonté du Père éternel. Où ? En la terre comme au ciel. Et comment ? Comme les anges et les saints la font : promptement, entièrement, constamment et amoureusement. Je m'assure qu'il n'y a pas ici

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