Conférences aux missionnaires (page 15)
1. Evangile de saint Jean IV, 34.
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des prêtres qui aient dit la messe, ni personne qui ait fait d'autres actions qui sont d'elles-mêmes saintes, que pour honorer la majesté de Dieu ! et cependant il se peut faire que Dieu aura rejeté nos oblations, pour avoir fait en ces jours-là notre propre volonté. N'est-ce pas ce que le prophète a déclaré quand il a dit de la part de Dieu : "Je ne veux plus de vos jeûnes ; vous pensez m'honorer et vous faites le contraire, parce que, quand vous jeûnez, vous faites votre volonté, par laquelle vous gâtez le jeûne." On peut dire la même chose de toutes les œuvres : faire votre volonté, c'est gâter vos dévotions, vos travaux, vos pénitences, etc. Il y a vingt ans que je ne lis jais cette épître, tirée du 58° chapitre d'Isaïe, que je ne me trouble fort, mais, pour cela, je n'en suis pas meilleur.
Comment faire donc pour ne pas perdre notre temps et nos peines? C'est de n'agir jamais par mouvement de notre propre intérêt ou fantaisie, mais nous accoutumer à faire la volonté de Dieu en tout, voyez-vous, en tout, et non pas en partie. C'est cette grâce sanctifiante qui rend l'action et la personne agréables à Dieu. Quelle consolation de penser, quand je garde mes règles, que je m'acquitte de mes emplois, que j'obéis aux supérieurs et que je m'élève à Dieu pour lui offrir toutes ces choses, que c'est ainsi que je me rends incessamment agréable à Dieu ! C'est donc la grâce sanctifiante qu'il faut demander, posséder et mettre en usage ; autrement, tout est perdu.
"Plusieurs me diront, disait Jésus-Christ, et je vous en parlais dernièrement : Seigneur, Seigneur, n'avons nous pas prophétisé, chassé les démons et fait plusieurs vertus en votre nom?" - "Jamais je ne vous ai connus, leur répondra-t-il ; allez, vous qui faites iniquité" — "Mais, Seigneur, appelez-vous œuvres iniques les
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prophéties et les miracles que nous avons faits en votre nom?" - "Départez-vous de moi, méchants, je ne vous connais point." - "Et qui seront donc ceux qui entreront au royaume des cieux ?" - "Ce seront ceux qui feront la volonté de mon Père, qui est aux cieux." (2) Jamais donc Notre-Seigneur ne dira à une personne qui se sera étudiée à suivre toujours son bon plaisir : "Je se vous connais point" Au contraire, c'est celui-là qu'il fera entrer en sa gloire. O Sauveur, faites-nous la grâce de nous remplir de cette affection, pour ne porter aucun fruit sauvage, mais que toutes nos productions se fassent pour vous et par vous, pour être agréables aux yeux de votre Père ; faites-nous entrer, s'il vous plaît, de cette fidélité et actuer toujours nos œuvres selon votre volonté.
Donnons-nous à Dieu mes frères, pour faire attention et demeurer fermes en cela, car, en ce cas, quel sujet n'aurons-nous pas de louer Dieu? De quel œil ne regardera-t-il pas la Compagnie en général et chacun en particulier ? Oh bien ! in nomine Domini. En voilà bien assez pour les motifs qui nous obligent à nous rendre familière la pratique de faire la volonté de Dieu en toutes choses, et pour nous faire résoudre à suivre cette maxime de Notre-Seigneur : Cibus meus est ut faciam voluntatem ejus qui misit me. Voyons maintenant en quoi elle consiste.
Je suis convaincu qu'il la faut pratiquer, mais comment ? - Il faut savoir que toutes les œuvres qu'on fait, ou qu'on laisse à faire, sont ou commandées, ou défendues, ou indifférentes, et que les indifférentes sont telles, parce qu'elles ne sont ni défendues, ni commandées. Voilà en quoi nous pouvons connaître la volonté de Dieu. Tout ce que l'homme fait, je le répète, ce sont
2. Evangile de saint Matthieu VII, 21-23;
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œuvres commandées, ou défendues, ou qui ne sont ni l'un ni l'autre. Quant aux œuvres commandées et défendues, Dieu veut que nous fassions celles-là et ne fassions pas celles-ci : voilà une chose commandée, je la dois faire ; en voilà une autre défendue, je la dois laisser. Nous devons toujours les faire, pour qu'elles soient commandées de Dieu, directement ou indirectement, par lui-même, ou par l'Eglise. Tout ce qu'il nous commande, il le faut exécuter ; tout ce que l'Eglise ordonne, il le faut faire ; elle est son épouse, et il est ce père de famille qui veut que les enfants obéissent à leur mère comme à lui-même. Et en cela nous ferons la volonté de Dieu si, lui dirigeant notre action commandée, chacun dit ou propose : "Je veux faire cela pour être agréable à Dieu", ou : "Je ne veux pas faire l'action défendue pour plaire à sa bonté. "Si nous usons de la sorte, nous ferons infailliblement la volonté de Dieu. Comment un enfant fait-il la volonté de son père, et un sujet la volonté du roi? En faisant ce qu'ils ordonnent et fuyant ce qu'ils défendent ; l'enfant le fait pour honorer son père, et le sujet pour obéir à son roi ; et tous deux font leurs volontés quand ils accomplissent leurs paroles et leurs ordonnances. Ainsi, mes frères, vous ferez la volonté de Dieu, quand, faisant ce qu'il commande et ne faisant ce qu'il défend, vous aurez intention de glorifier ce Père admirable et d'obéir amoureusement à ce Roi d'amour. Mais, pour bien animer cette pratique, il faut dire : "Mon Dieu, je fais cela, ou j'e m'abstiens de faire ceci, pource que c'est votre bon plaisir. "Voilà l'âme de la chose.
J'ai dit que l'Eglise commande et que nous devons lui obéir comme à l'épouse de Jésus-Christ ; car, en cette qualité, elle a droit de faire des lois et d'y obliger les fidèles ; oui, elle oblige à l'observance de ce qui est
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ordonné par les conciles et les papes et par les évêques. En faisant de la sorte, il semble qu'il n'y a rien à mériter, mais pourtant on les peut rendre bonnes en les offrant à Dieu, même les actions naturelles, comme le manger, le dormir et le reste, les faisant au nom de Notre-Seigneur, comme dit l'Apôtre. (3)
En toutes ces manières donc nous faisons la volonté de Dieu : 1° en faisant ce qui est commandé et ne faisant pas ce qui est défendu, non seulement de la part de Dieu, de son Eglise, de nos règles et supérieurs spirituels et ecclésiastiques, mais encore du côté du roi, des gouverneurs, magistrats, officiers et juges de police établis de Dieu pour les choses temporelles, c'est faire la volonté de Dieu que de leur obéir, parce que Dieu le veut ainsi ; 2° en faisant, dans les choses indifférentes, celles qui contribuent davantage à mortifier le vieil homme, et en troisième lieu, en faisant en la vue de Dieu celles qui ne plaisent, ni déplaisent, ni au corps, ni à l'esprit, même les naturelles, quoique la partie inférieure les appète, quand la nécessité nous y oblige.
Il y a une quatrième manière de connaître la volonté de Dieu, c'est celle des inspirations ; car souvent il jette des lumières en l'entendement et donne des mouvements au cœur pour inspirer sa volonté, mais il faut le grain de sel, pour n'y être pas trompé. Parmi une multitude de pensées et de sentiments qui nous viennent, il s'en trouve de bons en apparence, qui pourtant ne viennent pas de Dieu et ne sont pas selon son goût, il faut donc bien les examiner, recourir à Dieu même, lui demander comment cela se peut faire, en considérer les motifs, la fin et les moyens, pour voir si tout est assaisonné selon bon bon plaisir, les proposer aux sages et en prendre
3. Première épître de Saint Paul aux Corinthiens X, 31.
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avis de ceux qui ont soin de nous, qui sont les dépositaires des trésors de la sapience de Dieu ; et, faisant ce qu'ils nous diront, nous ferons la volonté de Dieu.
Une cinquième manière pour la connaître et l'accomplir, c'est de considérer et de faire les choses raisonnables. Il s'en présente une qui n'est ni ordonnée, ni défendue ; mais elle est conforme à la raison, elle est par conséquent selon la volonté de Dieu, qui n'est jamais contraire à la raison, et nous la devons même faire selon l'intention de l'Eglise, qui nous fait demander cette grâce à Dieu par cette oraison : Praesta, quaesumus, omnipotens Deus, ut, semper rationabilia meditantes, quae tibi sunt placita et dictis exequamur et factis, nous vous supplions, Dieu tout-puissant, que, méditant toujours les choses raisonnables, nous exécutions, par nos actions et nos discours, les choses qui vous sont agréables. De sorte que, selon cette oraison, faire une chose qui semble raisonnable, c'est faire la volonté de Dieu cela s'entend toujours avec le grain de sel de la prudence chrétienne et avec l'avis de ceux qui nous dirigent, parce qu'il se peut faire que la chose qui se présente à faire soit raisonnable de sa nature, mais non pas en ses circonstances présentes du temps ou du lieu ou de la manière ; auquel cas il ne faudrait pas la faire.
Il est à remarquer que c'est faire la volonté de Dieu activement, que de la faire dans toutes les manières que nous avons dites. On la fait aussi passivement, en acquiesçant à Dieu lorsqu'il fait sa volonté en nous, comme dans les choses inopinés qui arrivent sans que nous y pensions. Voilà un sujet de consolation qui nous surprend ; il nous arrive nouvelles - que sais-je, moi? de la conversion importante d'une personne de condition, ou de tout un pays, ou que Dieu est bien servi par des personnes que nous aimons, ou que la paix est faite
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entre deux familles, ou deux provinces divisées, dont la division était scandaleuse à l'Eglise ; il faut recevoir cela comme de la main de Dieu et s'en réjouir en esprit, comme fit Notre-Seigneur quand il remercia son Père d'avoir révélé ses secrets aux simples. Nous arrive-t-il, au contraire, quelque sujet de peine, une maladie, une perte, une calomnie, etc., il le faut recevoir aussi comme venant de Dieu, parce que c'est son plaisir de nous exercer de la sorte et que c'est lui qui envoie toutes ces afflictions ; non est malum in civitate quod non fecerit Dominus. (4) Notre-Seigneur, méditant au jardin des Olives les tourments qu'il avait à souffrir, les regardait comme voulus de son Père ; et nous devons dire comme lui : "Que ma volonté ne soit pas faite, Seigneur, mais la vôtre." De sorte que, la volonté de Dieu nous étant connue par ces accidents subits d'un mal ou d'une consolation, nous pouvons pratiquer sa volonté passive, en les acceptant comme venant de Dieu, à qui seul appartient de nous mortifier et vivifier. La volonté de Dieu est donc active et passive ; elle est active quand nous la faisons par l'observance de ses préceptes et la pratique des choses qui lui sont agréables ; et elle est passive quand nous souffrons que lui-même les accomplisse en nous sans nous. Ceci n'est pas net, et le temps est trop court pour m'expliquer mieux. On fera quelques conférences sur ce sujet et alors on verra plus évidemment ce que c'est que la volonté de Dieu et comme on la doit pratiquer en toutes les façons. Je souhaite cependant qu'on s'habitue à offrir à Dieu tout ce qu'on fait ou que l'on souffre, qu'on lui dise : "Mon Dieu, c'est votre volonté que je me prépare à faire une prédication, à dire la sainte messe, à faire une telle action ; que je sois tenté, languissant,
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affligé ; que je sois en trouble ou en paix, triste ou joyeux ! je le veux, Seigneur, et je le veux parce que c'est votre plaisir." Donnons-nous maintenant quelques moyens pour nous faciliter cette sainte pratique.
Le premier moyen pour nous y mettre nous est enseigné dans l'oraison dominicale : Fiat voluntas tua sicut in caelo et in terra ! car, Notre-Seigneur ayant mis ces mots dans l'oraison quotidienne, il veut que tous les, jours on lui demande la grâce de faire sa volonté en la terre comme elle se fait au ciel, incessamment et parfaitement, avec une simple et invariable conformité à la volonté de Notre-Seigneur. Prions-le donc souvent qu'il lui plaise nous conformer à tout ce qu'il veut et qu'il ordonnera de nous, et ce nous sera un bon moyen pour obtenir la grâce d'entrer en ce saint exercice.
Le second moyen est de nous accoutumer non seulement à cette prière, mais à la pratique de ce qu'elle dit, et commencer dès demain, dès cette heure ; par exemple, en offrant à Dieu votre patience d'entendre ce pauvre homme qui vous parle, et lui dire : "Seigneur, je veux écouter et faire pour vous glorifier tout ce qui me sera signifié de votre part. " Voyez-vous, mes frères, il est important d'actuer ainsi sa volonté et s'habituer à renouveler souvent son intention, particulièrement le matin quand se lève : "Mon Dieu, je me lève pour vous servir ; je m'en vais à l'oraison pour vous plaire, entendre ou dire la messe pour vous honorer, travailler parce que vous le voulez." Enfin il faut s'étudier à s'élever à lui, aux actions principales, pour les lui consacrer entièrement et pour les faire conformément à sa volonté.
Mais, Monsieur, je ne m'en souviens pas ; je suis des heures, des demi-journées et des journées entières sans penser à Dieu, ou sans m'aviser de lui dédier ce que je
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fais. S'il y en a de tels parmi nous, il faut s'humilier beaucoup de cela, s'affliger de la perte du mérite de telles actions, ou du moins du plaisir que Dieu aurait reçu si elles lui avaient-été offertes ; et que, pour suppléer à ce défaut, chacun, en commençant sa journée, lui fasse une oblation générale de toutes les œuvres du jour ; et outre cela, il est bon qu'on répète cette offrande une et deux fois le matin, et autant après dîner, lui disant : "Mon Dieu, ayez agréables, s'il vous plaît, tous les mouvements de mon cœur et de mon corps ; attirez-les à vous, je vous les offre avec mes règles, mes travaux et souffrances. " Et plus nous ferons cela, mes frères, plus nous y trouverons de la facilité et du profit. Que ce soit quatre fois le jour tout au moins. Nous acquerrons par ce moyen de nouveaux titres d'amour, et l'amour nous fera persévérer et accroître en cette sainte pratique. Il faut donc la pratique, Messieurs, il faut la pratique de ce que je viens de vous dire pour bien pratiquer la volonté de Dieu.
La mortification est aussi nécessaire, pource que, pour ôter à notre plaisir ce que nous donnons à Dieu, il se faut faire force, et c'est par cette vertu qu'on se surmonte, c'est par elle que nous renonçons aux commodités et aux contentements de la vie ; c'est elle qui nous porte à faire ce que la nature fuit et ce que Dieu demande, et c'est, Messieurs, ce que nous devons entreprendre de la bonne sorte, nous accoutumer à nous mortifier intérieurement et extérieurement dans toutes les choses qui plaisent à la nature. C'est le troisième moyen que nous avons pour nous rendre familière cette pratique de faire incessamment la volonté de Dieu. Elle viendra peu à peu en l'esprit, elle se tournera en habitude ou, pour mieux dire, en grâce de Dieu, de sorte que, comme plusieurs, par des actes réitérés, s'habituent
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à cela, nous nous y trouverons à la fin tout faits et toujours animés. Hélas ! combien y en a-t-il qui ne perdent point Dieu de vue ! Nous en voyons quelques-uns parmi nous marcher et toujours agir en sa présence. Combien au monde qui sont en cet usage ! Dernièrement j'étais avec une personne qui faisait conscience d'avoir été distraite trois fois en un jour de la pensée de Dieu. Ces gens-là seront nos juges, qui nous condamneront un jour, devant la Majesté divine, de l'oubli que nous avons pour elle, nous qui n'avons autre chose à faire qu'à l'aimer et lui témoigner notre amour par nos regards et nos services.
Prions, Messieurs, Notre-Seigneur qu'il nous fasse la grâce de dire comme lui : Cibus meus est ut faciam voIuntatem ejus qui misit me. (5) O Messieurs, ô mes frères, donnons-nous à Dieu de la meilleure sorte dès à présent, demain à l'oraison, en tout, partout et toujours, pour avoir faim et soif de cette justice. Pensons-y ; éclaircissons en particulier ce que je vous ai dit maussadement et en si mauvais ordre ; échauffons notre volonté à dire et accomplir ces divines paroles de Jésus-Christ : "Ma viande est que je fasse sa volonté et que je parachève son œuvre. " ç'a été votre plaisir, Sauveur du monde, votre ambroisie et votre nectar de faire la volonté de votre Père. Nous sommes vos enfants, qui nous jetons entre vos bras pour imiter vos pratiques ; faites-nous cette grâce. Comme nous ne le pouvons pas nous-mêmes, c'est à vous que nous le demandons, c'est de vous que nous l'espérons, mais avec confiance, mais avec grand désir de vous suivre. O Seigneur, s'il vous plaît de donner cet esprit à la Compagnie, qu'elle travaille à se rendre toujours plus agréable à vos yeux, vous la remplirez d'ardeur pour devenir semblable à vous ; et cette affection
5. Evangile de saint Jean IV, 34.
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la fait déjà vivre de votre vie, en sorte que chacun puisse dire avec saint Paul : Vivo ego, jam non ego, vivit vero in me Christus. (6) O bienheureuse Compagnie ! ô bienheureux nous tous ! Si nous tendons là, infailliblement nous y viendrons. Oh ! quel bonheur de vérifier en nous ces paroles : Vivo ego, jam non ego, vivit vero in me Christus ! Car nous ne vivons plus de la vie humaine, nous vivons d'une vie divine, et nous y vivrons, mes frères, si nos cœurs sont pleins et nos actions accompagnées de cette intention de faire la volonté de Dieu. Or, s'il y en a qui peuvent dire qu'ils la font déjà, comme il est vrai, d'autres aussi peuvent dire, comme moi : "Ne suis-je pas malheureux de voir de mes confrères vivre de la vie de Jésus-Christ, être agréables aux yeux de son Père éternel, et moi vivre d'une vie sensuelle et animale, qui mérite d'être rejeté de leur conversation comme l'objet du déplaisir de Dieu !" Plaise à sa bonté que ce sentiment nous entre si avant en l'âme qu'ayant honte de notre lâcheté, nous redoublions le pas pour atteindre les plus avancés au chemin de la perfection ! Dieu nous fasse cette grâce !
200. – ENTRETIEN AVEC LOUIS LANGLOIS,
PRETRE DE LA MISSION, MARS 1659
M. Vincent, ayant fait appeler M. Langlois, prêtre de la Compagnie, lui dit que Monseigneur l'archevêque de Narbonne (1), pour lors seulement coadjuteur, lui avait écrit pour le prier de lui mander le nom de celui qui aurait soin de conduire les personnes qu'il devait envoyer à Saint-Lazare pour y faire la retraite, et être
1. François Fouquet.
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instruits de ce qu'ils ont à faire pour bien faire et enseigner les petites écoles ; qu'il avait jeté les yeux sur lui et l'avait fait appeler, pour le prier de faire cela et prendre soin de ces personnes-là ; qu'il l'allait mander à Mgr le coadjuteur de Narbonne.
M. Vincent pria ledit sieur Langlois de se donner à Dieu pour rendre à sa divine Majesté ce service ; et ledit sieur Langlois, s'étant excusé, dit même, que messieurs de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, (2) feraient mieux cela que la Compagnie, à cause qu'ils tiennent les petites écoles et savent par conséquent bien mieux les qualités qui sont requises à un maître d'école.
M. Vincent lui-répliqua que, puisqu'on nous les adressait pour cela, il ne fallait pas les refuser, mais qu'il fallait rendre aussi ce service-là à Dieu et à l'Eglise ; qu'il pouvait s'informer, de quelques-uns de ces messieurs de Saint-Nicolas, des choses qu'ils ont coutume d'observer en semblables rencontres et de ce que doit faire un maître d'école pour se bien acquitter de cet office.
Et ledit sieur Langlois ayant répliqué à M. Vincent que, pour lui, il était incapable de cela et avait trop peu de vertu, étant un homme sans oraison, et qu'un autre ferait mieux cela que lui, M. Vincent lui dit ces mots :
Il est vrai, Monsieur, que de vous-même et comme de vous-même vous ne ferez rien qui vaille, vous gâterez plutôt tout que de faire quelque chose qui vaille ; et ainsi vous avez raison de dire que vous gâterez tout ; mais, Monsieur, ce sera Dieu qui fera tout le bien qui réussira de ces exercices, et non pas vous ; car de nous, Monsieur, nous ne savons rien faire que tout gâter. Or sus, Monsieur, allez et faites ce que vous pourrez de votre côté, et Dieu fera le reste ; encouragez-les bien à se donner à Dieu en cet emploi ; et pour les y exciter,
2. Les prêtres de M. Bourdoise.
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faites-leur voir les biens qui en reviendront à l'Eglise et l'honneur que Dieu en tirera.
Et ensuite, ledit sieur Langlois lui ayant dit : "Monsieur, puisque vous souhaitez donc que je fasse et entreprenne cela, nonobstant mon incapacité et peu de vertu, je ferai ce que je pourrai ; je vous prie, Monsieur, de me vouloir donner votre bénédiction", M. Vincent la lui donna.
Nota que mondit sieur Vincent nous dit audit sieur Langlois et à moi que Monseigneur le coadjuteur de Narbonne et quelques autres avaient pensé que c'était un bon œuvre et utile à l'Eglise, de faire dresser des personnes pour être maîtres d'écoles dans des paroisses où il n'y en a point.
201. – CONFERENCE DU 14 MARS 1659
DE LA SIMPLICITE ET DE LA PRUDENCE
(Règles communes, chap. II, art. 4 et 5)
Voici, mes frères, le quatrième et le cinquième article du second chapitre de nos règles touchant les maximes de l'Evangile, qui nous serviront d'entretien ce soir.
Le premier :
Notre-Seigneur Jésus-Christ demandant de nous la simplicité de la colombe, qui consiste à dire les choses tout simplement, comme on les pense, sans réflexions inutiles, et à agir tout bonnement, sans déguisement, ni artifice, ne regardant que Dieu seul, pour cela chacun s'efforcera de faire toutes ses actions dans ce même esprit
Entretien 201. – Manuscrit des Conférences. Cette conférence a été publiée en grande partie par Abelly (op. cit., l. III, chap. XV, p. 238 et suiv.) sous une forme notablement différente.
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de simplicité, se représentant que Dieu se plaît à se communiquer aux simples et à leur révéler ses secrets, lesquels il tient cachés aux sages et aux prudents du siècle.
Le second :
Mais parce qu'en même temps que Jésus-Christ nous recommande la simplicité de la colombe, il nous ordonne d'user de la prudence du serpent, laquelle est une vertu qui nous fait parler et agir avec discrétion, c'est pourquoi nous tairons prudemment les choses qu'il n'est pas expédient de dire particulièrement si de soi elles sont mauvaises et illicites, et retrancherons de celles qui, en quelque façon, sont bonnes, les circonstances qui vont contre l'honneur de Dieu, ou portent préjudice au prochain, ou qui peuvent nous donner de la vanité. Et pource que cette vertu regarde aussi, dans la pratique, le choix des moyens propres pour parvenir à leur fin, nous aurons pour maxime inviolable de prendre toujours des moyens divins pour les choses divines et de juger des choses suivant le sentiment et le jugement de Jésus-Christ, et non jamais suivant celui du monde, ni selon le faible raisonnement de notre esprit. Et ainsi nous serons prudents comme les serpents et simples comme les colombes.
Nous parlerons de ces deux vertus, si le temps nous le permet.
Mes frères, ces règles parlent d'elles-mêmes, et chacun de vous les comprend mieux que moi, qui, voulant vous dire quelque chose pour l'intelligence d'icelles, abuserai de votre patience.
Il s'agit de la simplicité. O Sauveur ! La simplicité, que la règle recommande, est donc le sujet de notre entretien.
Voyons les raisons que nous avons de nous donner à
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Dieu pour la pratique de cette vertu tant aimable. Premièrement, il nous invite à cela quand il dit : Estote prudentes sicut serpentes et simplices sicut columbae. (1) Notre-Seigneur, disant aux apôtres qu'il les envoyait comme brebis parmi des loups, leur dit en même temps qu'il fallait être prudent comme serpents et simple comme colombes. Puis il ajoute : "Prenez garde ; les hommes vous garderont aux consistoires et vous fouetteront en leurs synagogues, et vous serez menés devant les gouverneurs et les rois à cause de moi ; mais, quand ils vous livreront, ne soyez pas en souci de ce que vous direz, ni comment vous parlerez, car, en cet instant-là, il vous sera donné ce que vous aurez à dire ; le Saint-Esprit parlera en vous." (2) Il parle premièrement de la prudence et puis de la simplicité ; l'une est pour aller comme brebis au milieu des loups, où ils couraient risque d'être maltraités. "Soyez prudents, leur dit-il, soyez avisés, et néanmoins soyez simples" ; cavete ab hominibus, prenez garde à vous selon la prudence ; mais, si vous êtes exposés devant les juges, ne vous mettez en peine de vos réponses. Voilà la simplicité. Vous voyez que Notre-Seigneur lie ces deux vertus, en sorte qu'il veut qu'on s'en serve dans une même occasion ; il nous recommande d'en user également et nous fait entendre que la prudence et la simplicité s'accordent bien ensemble quand elles sont bien entendues. C'est la doctrine de Jésus-Christ ; c'est à nous qu'elle s'adresse, à nous qui voulons pratiquer les conseils de l'Evangile et qui devons embrasser celui-ci avec révérence, amour et forte résolution, et partant demander souvent à Dieu ces vertus qu'il recommande, et travailler tout de bon à les acquérir.
La simplicité est si agréable à Dieu ! Vous savez que
2. Evangile de saint Matthieu X, 17 et suiv.
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l'Ecriture dit que son plaisir est de s'entretenir avec les simples, avec les simples de cœur, qui vont bonnement et simplement : Cum simplicibus sermocinatio ejus. (3) Voulez-vous trouver Dieu ? Il parle avec les simples. O mon Sauveur ! ô mes frères, qui sentez le désir d'être simples, quel bonheur ! quel bonheur ! Courage, puisque vous avez cette promesse que le plaisir de Dieu est d'être avec les hommes simples.
Une autre chose qui nous recommande merveilleusement la simplicité, ce sont ces paroles de Notre-Seigneur : Confiteor tibi, Pater, quia abscondisti haec a sapientibus et prudentibus, et revelasti ea parvulis.(4) Je reconnais, mon Père, et je vous en remercie, que la doctrine que j'ai apprise de votre divine Majesté et que je répands parmi les hommes, n'est connue que des simples, et que vous permettez que les prudents du monde ne l'entendent pas ; vous leur en avez caché, sinon les paroles, au moins l'esprit.
O Sauveur ! ô, mon Dieu ! cela nous doit épouvanter. Nous courons après la science comme si tout notre bonheur en dépendait. Malheur à nous si nous n'en avons ! Il en faut avoir, mais en suffisance, il faut étudier, mais sobrement. D'autres affectent l'intelligence des affaires, de passer pour gens de mise et de négociation au dehors. C'est à ceux-là que Dieu ôte là pénétration des vérités chrétiennes : aux savants et aux entendus du monde. A qui la donne-t-il donc? Au simple peuple, aux bonnes gens. Nous voyons cela vérifié dans la différence qu'on remarque en la foi des paysans et la nôtre. Ce qui me reste de l'expérience que j'en ai est le jugement que j'ai toujours fait que la vraie religion, la
4. Evangile de saint Matthieu XI, 25.
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vraie religion, Messieurs, la vraie religion est parmi les pauvres. Dieu les enrichit d'une foi vive ; ils croient, ils touchent, ils goûtent les paroles de vie. Vous ne les voyez jamais, en leurs maladies, afflictions et disettes, s'emporter d'impatience, murmurer et se plaindre ; point du tout ou rarement.
Pour l'ordinaire, ils conservent la paix parmi les troubles et les peines. Qui est cause de cela ? La foi. Pourquoi ? Par ce qu'ils sont simples, Dieu fait abonder en eux les grâces qu'il refuse aux riches et sages du monde.
Mais ajoutons à cela que tout le monde aime les simples, les gens candides qui n'usent de finesse, ni de tricherie, qui vont bonnement et parlent sincèrement, de sorte que tout ce qu'ils disent répond à leur cœur. Ils sont estimés à la cour, quand il y en a, d'une estime universelle ; en une compagnie réglée, chacun leur porte une affection singulière, car, bien que tous n'agissent pas candidement, néanmoins ceux-là mêmes qui n'ont pas la candeur en eux ne laissent pas de l'aimer en autrui.
Pour toutes ces raisons, nous devons nous donner à Dieu, pour sous rendre aimables à ses yeux par cette vertu de la simplicité. Il y en a en la Compagnie, et il y paraît bien, oh ! qu'il y paraît ! qui ont entrepris l'acquisition de cette vertu et qui la prêchent par leurs exemples.
Mais, Monsieur, qu'est-ce que c'est? Je ne sais comment la pratiquer. - Il y en a qui disent qu'il y a deux sortes de simplicités : l'une purement naturelle et niaise, qui se trouve en certaines personnes sans jugement, ni discernement, qui tiennent plutôt de la ..., je n'oserais le dire, que de la raison. Parlez-leur, vous voyez qu'ils sont stupides. C'est une simplicité qui ne vaut rien, ou du moins qui n'est pas vertu.
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Il y en a une autre qui a quelque rapport avec Dieu. Oh ! la belle vertu ! Dieu est un être simple, qui ne reçoit aucun autre être, une essence souveraine et infinie qui n'admet aucune agrégation avec elle ; c'est un être pur, qui jamais ne souffre d'altération. Or, cette vertu du Créateur se trouve en quelques créatures par communication et se prend en elles en la manière portée en la règle.
On donne une autre définition, savoir que c'est une vertu qui éloigne de nous les choses qui ne se rapportent pas à la simplicité d'Adam, lorsqu'il était en grâce, ni à celle du second Adam, Notre-Seigneur, des apôtres et autres saints, lorsqu'ils vivaient sur la terre, de qui les œuvres et les discours n'avaient aucun artifice, ni d'autre objet que Dieu. Selon ces définitions, la simplicité regarde les actions et les paroles, pour faire qu'elles soient et droites et sincères.
Je sais bien que la simplicité en général se prend pour la vérité, ou pour la pureté d'intention : la vérité, en ce qu'elle fait que notre pensée est conforme aux paroles et autres signes avec lesquels nous l'exprimons ; la pureté d'intention, en ce qu'elle fait que tous nos actes de vertu tendent droit à Dieu. Mais, quand on prend la simplicité pour une vertu particulière et proprement dite, elle comprend non seulement la pureté et la vérité, mais encore une propriété qu'elle a d'éloigner de nos paroles et actions toute tromperie, ruse et duplicité, et c'est en ce sens que notre règle en parle et que je prétends vous en entretenir. Et pour le faire plus clairement et utilement, nous la diviserons en deux : en la simplicité qui regarde les paroles, et en celle qui regarde les actions.
Celle qui regarde les paroles consiste à dire les choses comme nous les avons au cœur, remarquez ceci, comme elles sont au cœur, comme on les pense. Ce qui n'est pas
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ainsi s'appelle finesse, cachette et duplicité, qui sont contraires à la vertu dont nous parlons, laquelle veut qu'on dise les choses comme elles sont, sans tant de réflexion à ceci ou à cela, et qu'on parle ingénument et tout bonnement, et, outre cela, avec une pure intention de plaise à Dieu. Ce n'est pas que ce soit simplicité de découvrir toutes sortes de pensées, car cette vertu est discrète et n'est jamais contraire à la prudence, qui nous fait discerner ce qui est bon à dire d'avec ce qui ne l'est pas. Les choses donc que l'on dit, il faut que la langue les exprime au dehors de même que nous les avons au dedans, sinon, il s'en faut taire. Voilà l'occasion en un entretien d'avancer un propos qui est bon en sa substance et en ses circonstances ; il le faut prononcer tout simplement ; mais quelquefois il se présente de bonnes choses à dire qui peuvent être vicieuses par quelque circonstance, et alors, si l'on dit la substance il en faut retrancher la circonstance. La Sainte Ecriture est de soi toute pure, et on peut s'en servir utilement en toute sorte de discours ; mais, si on la prend par raillerie, cela est mauvais, ou, si l'on s'en sert pour abuser quelqu'un, cela est défendu ; ou, quand ce que nous en rapportons va à notre élation, cela est vain. Employons toujours les bonnes choses pour de bonnes fins, ou n'en disons mot. Ces trois circonstances sont vicieuses et font voir que je ne dois pas dire les choses comme elles sont au cœur, lorsqu'elles vont contre Dieu, ou contre le prochain, ou à ma recommandation.
La pauvre feue madame la générale des galères (5) m'a demandé plus de cent fois ce que c'était que la simplicité, et c'était la personne la plus simple que j'aie jamais vue, elle ne pouvait ouvrir la bouche, ni faire aucune action, qu'en simplicité de cœur ; mais
5. Madame de Gondi.
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elle avait l'adresse de séparer de la nature des choses les circonstances nuisibles et inutiles, car elle, était aussi des plus prudentes. Elle avait la simplicité et la prudence en un haut degré, et néanmoins elle ne les connaissait pas. Il y a ainsi des personnes qui ont des vertus, et Dieu les leur cache, parce qu'il le juge expédient ; et tel est vraiment simple, qui n'en sait rien ; et, au contraire, tel pense l'être, qui ne l'est pas.
De sorte que, Messieurs, pour revenir aux actes de la simplicité, si nous parlons, il faut que ce soit simplement, et jamais à double entente, jamais pour quelque utilité propre, sensuelle ou temporelle, ni pour attirer quelqu'un à notre parti, ni jamais pour quelque proposition à notre louange ou avantage, mais toujours pour plaire à Dieu. Cela sera beau, mes frères, si la Mission est faite de la sorte, beau devant Dieu, beau devant le monde. Rien n'est plus agréable que cela pour attirer les gens de bien. Voilà qui regarde le parler.
Quant à l'autre partie de la simplicité qui touche les actions, elle a cela de propre, comme nous avons dit, qu'elle fait agir bonnement, droitement et toujours en la vue de Dieu, dans les affaires, dans les emplois et les exercices de piété, à l'exclusion de toute sorte d'hypocrisie, d'artifices et de vaines prétentions. Par exemple, une personne fait un présent à quelqu'un et feint que c'est par affection ; c'est néanmoins afin qu'il lui donne quelqu'autre chose de plus grande valeur ; selon le monde, cela est permis, et peut-être selon Dieu ; toutefois cela est contre la simplicité, qui ne peut souffrir qu'on témoigne une chose et qu'on en regarde une autre. Si cette vertu nous fait parler selon les sentiments intérieurs, elle nous fait aussi agir de même, dans la franchise et droiture chrétiennes, et cela pour Dieu, car il faut avoir cette fin.
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Suivant cela, cette simplicité à l'égard des actions n'est pas dans les personnes qui, par respect humain, veulent paraître autres qu'elles ne sont, non plus que leurs habits ne sont pas simples quand ils sont doubles, ou couverts de parures et de passements. C'est aussi contre cette vertu, d'avoir des chambres bien ajustés, parées d'images, de tableaux, de meubles superflus, d'avoir quantité de livres pour paraître, de se plaire dans les choses vaines ou inutiles, et dans la diversité des nécessaires, quand une seule suffit, d'avoir des prédications peignées, d'un style enflé, et enfin d'avoir d'autres vues que Dieu en nos exercices ; tout cela est contraire à la simplicité chrétienne dans les actions. Et voilà en quoi consiste la simplicité que la règle demande.
Venons à la prudence. Vous en savez les définitions des docteurs et les divers sens dont elle est prise en l'Ecriture. Je ne vous en parlerai point. Mais, au fond, la prudence est en elle-même comme elle est décrite en la règle, ses opérations regardent les paroles et les actions ; c'est l'office du prudent de parler prudemment et non pas indiscrètement de toutes choses, ni désavantageusement d'aucune. O Sauveur ! où trouver de telles sens qui ne parlent qu'avec la retenue qu'il faut, quand il est convenable et en termes judicieux ! Enfin cette vertu veut qu'on dise avec discrétion et jugement ce qu'on a à dire.
Son office est encore de faire ce qu'on fait, prudemment, sagement et pour un bon motif, non seulement quant à la substance de l'action, mais en ses circonstances, en sorte que le prudent agit comme il faut, quand il faut et pour la fin qu'il faut ; et l'imprudent, au contraire, ne prend pas les manières, ni l'opportunité, ni le but qu'il devrait prendre, et c'est là son défaut, au lieu que la prudence, agissant avec discrétion, fait tout avec poids, nombre et mesure.
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Or, cela posé, que la simplicité ait pour objet les paroles et les actions, la prudence regarde cela même ; elle conduit les paroles et les actions ; et comme les simples ne doivent dire que les choses qui sont bonnes en leur nature et en leurs circonstances, et se taire en celles qui vont contre Dieu, ou nuisent au prochain, ou tendent à leur louange, les prudents, pour être prudents, doivent avoir la même retenue, circonspection et discrétion.
Quelle différence y a-t-il donc entre ces deux vertus ? Il n'y en a point ; c'est la même chose quant à leur nature et quant à leurs effets. La prudence et la simplicité tendent à même fin, qui est de bien parler et de bien faire, et l'une ne peut être sans l'autre. Je sais pourtant qu'on y trouvera différence par distinction de raisonnement ; mais, en vérité, elles n'ont qu'une même substance et un même objet. La prudence de la chair et du monde a pour but les richesses, les honneurs et les plaisirs, et elle est tout opposée à la vraie prudence et simplicité chrétienne, qui nous éloigne de l'affection à ces biens apparents et périssables pour nous faire embrasser les biens solides et permanents ; ce sont deux bonnes sœurs inséparables. Oh ! qui saurait les manier comme il faut amasserait de grands trésors de grâces et de mérites ! il faut donc s'y exercer, Messieurs ! il faut les emporter. Mais qui seront ceux qui les emporteront? Ce seront ceux qui aspireront sans cesse vers Notre-Seigneur et qui travailleront pour les avoir ; ceux-là les emporteront, avec la grâce de Dieu.
La prudence a un autre objet, qui est de choisir les moyens pour parvenir à la fin qu'on prétend. C'est l'objet de la prudence chrétienne de prendre les voies les plus courtes et les plus assurées pour la perfection. Laissons-là la prudence politique et temporelle, qui ne tend qu'à des succès temporels et quelquefois injustes, ne
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prend que des moyens humains et incertains ; mais parlons de cette sainte vertu que Notre-Seigneur conseille à ceux qui le veulent suivre ; c'est celle qui nous fait parvenir à la fin où il nous veut conduire, qui est Dieu. C'est l'office de la prudence de produire ce bienheureux effet ; c'est par elle qu'on discerne ce qui est bon et ce qui est meilleur pour cela, et qui fait qu'on se sert, aux choses divines, de moyens divins.
Les hommes peuvent choisir les moyens proportionnés à la fin qu'ils se proposent, en deux manières : la première est par leur raisonnement, par lequel ils projettent de faire cela et cela, qui sont choses que la lumière naturelle leur montre, et l'autre, par les maximes dé la foi, en prenant les moyens que Dieu nous a enseignés sur la terre. Par exemple, voilà un jeune homme qui se présente pour être reçu en une communauté ; mais, devant que d'y entrer, il va consulter un docteur, pour avoir son avis : "Je me sens pressé, lui dira-t-il, de me donner à Dieu en une telle Compagnie, mais je serais bien aise de ne rien faire sans conseil."Le docteur, pour bien juger de sa vocation, doit juger par les principes infaillibles de Notre-Seigneur, qui dit : "Bienheureux sont ceux qui quittent père, mère, frères, sœurs, biens, plaisirs, etc., et qui me suivent." (6) S'il juge selon cela, il jugera selon Dieu ; mais, si suivant sa propre raison, il lui dit : "Mon ami, votre dessein est de conséquence, et vous êtes encore jeune ; la religion est austère ; attendez ; vous avez un père et une mère qui s'affligeront, si vous les quittez ; je pense que vous ne devez pas vous hâter. "Juger de cette dernière manière, c'est une prudence, à notre sens, qui est selon le monde, c'est passer par-dessus l'Evangile, c'est dire au Fils de Dieu : "Vous n'y entendez rien, Seigneur ; vous n'avez pas considéré les
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difficultés qu'il y a de tout abandonner. Donc, pour bien juger des choses et bien user de la prudence, il faut former notre jugement sur les maximes chrétiennes, toujours assurées, et non sur les maximes trompeuses des mondains. "Vendez votre bien, dit Notre-Seigneur, donnez-le aux pauvres et suivez-moi." (7) Il vient une personne que vous dit : J'ai ce mouvement ; quel est le plus sûr pour moi, de garder ce que j'ai et demeurer comme je suis, ou d'embrasser la pauvreté et la vie évangélique ?"
Pour bien user de notre esprit et de notre raison, nous devons avoir pour règle inviolable, de juger en tout comme Notre-Seigneur en a jugé ; mais je dis, toujours et en toutes choses, et nous demander aux occasions : "Comment Notre-Seigneur en jugeait-il ? Comment s'est-il comporté en cas pareil ? Qu'en a-t-il dit ? Il faut que j'ajuste mes conduites à ses maximes et ses exemples."Tenons-nous à cela, Messieurs, marchons par ce chemin en assurance ; c'est une règle royale ; le ciel et la terre passeront, mais ses paroles ne passeront point. Si nous faisons contre les maximes de Jésus-Christ, si nous allons contre ses conduites, c'est là le péril, c'est où échouent misérablement ceux qui pensent voguer contre vents et marées, conduits par l'étoile de leur propre raison.
Oh ! si Dieu nous fait la grâce d'entrer dans cet usage, de ne juger jamais par le raisonnement humain, parce que jamais il n'atteint la vérité, jamais il n'atteint à Dieu, jamais aux raisons divines, jamais ; si, dis-je, nous tenons notre pur raisonnement pour trompeur et agissons selon l'Evangile, bénissons Notre-Seigneur, mes frères, et tâchons de juger comme lui, de faire ce qu'il a recommandé de parole et d'exemple.
7. Evangile de saint Matthieu XIX, 21.
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Et non seulement cela, mais entrons en son esprit pour entrer en ses opérations. Ce n'est pas tout de faire le bien, il le faut bien faire, à l'exemple de Notre-Seigneur, duquel il est dit en l'Evangile, qu'il a bien fait tout ce qu'il a fait ; Bene omnia fecit (8). Ce n'est pas tout de jeûner, de faire les règles, de s'occuper pour Dieu ; il le faut faire son esprit, c'est-à-dire avec perfection, avec les fins et circonstances que lui-même les a faites. La prudence donc consiste à juger et agir comme la Sapience éternelle a jugé et opéré.
Or sus, Messieurs, or sus, or sus, si nous en usons de la sorte, vivons contents ; mais, si nous ne le faisons pas c'est un sujet d'affliction et d'amendement. Voilà ces deux vertus liées ensemble ; elles ne sont presque qu'une même chose. Bénissons Dieu de nous avoir appelés ici pour en faire une profession particulière. Le Fils de Dieu les a pratiquées excellemment en tous les rencontres ; comme, lorsqu'on lui amena la femme adultère pour la condamner, il ne voulait pas faire l'office de juge, et néanmoins il la voulait délivrer ; comment faire? "Que celui d'entre vous, dit-il aux Juifs, qui est sans péché, lui jette la première pierre."
Voyez-vous, la simplicité et la prudence sont dans ces paroles. La simplicité répond au mouvement qu'il avait dans le cœur de sauver cette pauvre créature et de faire la volonté de son Père ; et la prudence se trouve en la manière dont il se servit pour réussir dans ce dessein ; en quoi il a su marier parfaitement ces deux vertus. Comme aussi, quand on le tenta pour le tribut de César : "Faut-il le payer? lui dit-on ; que vous en semble? "Notre-Seigneur, d'un côté, voulut faire rendre l'honneur dû à son Père, et, d'un autre, ne faire aucun tort à celui de César, sans toutefois ordonner qu'on lui payât le tribut,
8. Evangile de saint Marc VII, 37.
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pour ne porter jugement de la question en présence de ces gens-là, qui auraient dit qu'il favorisait les monopoles. Que leur dira-t-il donc? Il demande à voir la monnaie du tribut, et, apprenant de leurs bouches que c'était l'image du prince qui était gravée dessus, il leur dit : "Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu." (9) La simplicité est admirable dans cette réponse, car elle a du rapport avec l'intention que Jésus-Christ avait dans le cœur de faire rendre au Roi du ciel et à celui de la terre l'honneur qui leur appartient, et elle évite prudemment le piège que ces méchants lui tendaient pour le surprendre.
O Sauveur, qui avez pratiqué ces vertus à ce haut degré, faites-nous la grâce d'y entrer pour vous plaire, et de les exercer pour vous honorer. Nous savons, Seigneur, que c'est par elles que vous avez glorifié votre Père, et que ceux qui ont le bonheur d'y travailler vous sont agréables, que ce soient là, s'il vous plaît, les vertus des prêtres de la Mission, et que la candeur et la discrétion soient en leurs paroles et en leurs actions !
Elles paraissent, mes frères, en ces messieurs de la Conférence des mardis, associés à cette maison, qui vont simplement et prudemment, et qui, ayant quelquefois pris pour sujet de leurs entretiens l'esprit de leur Compagnie, ont fait voir que l'esprit de simplicité y est. Or, mes frères, si ces messieurs, qui ne sont pas si liés à Dieu que nous, ont l'esprit ainsi simple et prudent, si ceux qui ne sont pas si obligés à tendre à la perfection que nous, à raison de notre vocation et de nos vœux, font néanmoins paraître, en leur manière d'agir, qu'ils ont ces vertus, combien, à plus forte raison, devons-nous travailler pour les acquérir, et combien avons nous sujet d'espérer que Dieu nous les donnera par sa
9. Evangile de saint Matthieu XXII, 21.
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grâce, si nous nous y appliquons par notre soin ; Y a-t-il rien de si facile et de si juste, et rien de plus recommandable que de s'éloigner de ces actions feintes, doubles, inconsidérées et sottes ? Mais comment ? Par la pratique continuelle de cette simplicité et de cette prudence, qui en sont les remèdes. Et comme l'humiliation, selon saint Bernard, est un vrai moyen de devenir humble, ainsi, par les fréquents actes que nous ferons de ces deux vertus ainsi mariées, nous serons bientôt et simples et prudents. Cela s'entend toujours, moyennant la grâce de Dieu, laquelle il lui faut souvent demander.
Adressons-nous présentement à la simplicité même, Notre-Seigneur ! disons-lui tous ensemble :
O débonnaire Jésus, vous êtes venu en ce monde enseigner la simplicité, pour anéantir le vice contraire, et nous apprendre la prudence divine pour détruire celle du monde ; voici une Compagnie qui ne respire qu'après la grâce d'observer vos maximes, de se mouler sur vos conduites et de s'avancer dans les voies de la perfection que vous lui avez prescrites ; c'est tout son désir et tout ce qu'elle demande. Faites-nous part, Seigneur, de ces divines vertus, qui ont été si éminentes vous ; remplissez chacun de nous de cette affection de simplifier et devenir plus prudents de la prudence chrétienne. C'est la prière que nous vous faisons en unité de cœur et avec la confiance des enfants à leur père. Présentez, s'il vous plaît, à la majesté du Père éternel nos désirs et nos intentions, nos paroles et nos œuvres, à ce qu'il en soit à jamais glorifié. Amen.
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202. – CONFERENCE DU 28 MARS 1659
DE LA DOUCEUR
(Règles Communes, chap. II, art. 6)
Une petite incommoditè que j'ai eue aujourd'hui m'a mis dans le doute si je pourrais encore ce soir exercer votre patience dans l'explication du sixième article de nos règles, qui suit celui dont nous nous entretînmes dernièrement.
Nous avons parcouru jusqu'à maintenant cinq articles du second chapitre, dont le premier est des maximes de l'Evangile dans lesquelles la Compagnie se doit établir, et on a dit comme il faut qu'elle se donne à Dieu pour se nourrir de cette ambroisie du ciel, pour Vivre de la manière que Notre-Seigneur a vécu, et comme nous devons tourner toutes nos conduites vers lui et les mouler sur les siennes ; auquel cas, nous conformerons notre vie à la vie de l'auteur de cette doctrine admirable, qu'il a pratiquée le premier.
Il a mis pour première maxime de chercher toujours la gloire de Dieu et sa justice, toujours et devant toute autre chose. Oh ! que cela est beau, Messieurs, de chercher premièrement le règne de Dieu en nous et le procurer en autrui ! Une Compagnie qui serait dans cette maxime d'avancer de plus en plus la gloire de Dieu, combien avancerait-elle aussi son propre bonheur ! Quel sujet n'aurait-elle pas d'espérer que tout lui tournerait à bien ! S'il plaisait à Dieu nous faire cette grâce, notre bonheur serait incomparable. J'ai vu un sage du monde, mais sage de la sagesse de Dieu, feu M. le commandeur
Entretien 202. – Manuscrit des Conférences. Cette conférence se trouve presque entière dans Abelly. (op. cit., l. I, chap. XIX, p. 79 et suiv. ; l. III, chap. XII, sect. 15, p. 191 et suiv.).
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de Sillery, notre bienfaiteur, qui était dans cette pratique ; il me disait : "Nous devons tous les jours et en toutes choses regarder où va cela." Or, si, entre les personnes sages d'une sagesse commune, il y en a qui regardent s'ils vont droit, et se demandent : "Où vas-tu ?" combien plus ceux qui font profession des maximes évangéliques, notamment de celle-là de chercher en toutes choses la gloire de Dieu, (1) doivent-ils se demander : "Pourquoi fais-tu cela ? Est-ce pour me satisfaire ? Est-ce parce que j'ai aversion pour d'autres choses? Est-ce pour complaire à quelque chétive créature ? Mais plutôt n'est-ce pas pour regarder premièrement la gloire de Dieu et chercher sa justice ?" Quelle vie, quelle vie celle-là, Messieurs ! Est-ce là une vie humaine ? Non, elle est angélique, puisque c'est pour l'amour que je porte à Dieu que je fais tout ce que je fais, et que je laisse à faire ce que je ne fais pas.
Quand on ajoute l'article suivant de la volonté de Dieu, qui est l'âme de la Compagnie et une des pratiques qu'elle doit avoir plus avant dans le cœur, c'est pour nous donner à chacun en particulier un moyen de perfection très facile, excellent et infaillible, et qui fait que nos actions ne sont plus actions humaines, ni angéliques, mais actions de Dieu, puisqu'elles se font en lui et de par lui. Quelle vie, Messieurs, quelle vie sera celle des missionnaires ; Quelle Compagnie, si elle s'établit là dedans !
Suit la simplicité, oui fait que Dieu prend ses délices avec une âme où elle réside. Voyons parmi nous ceux en qui le caractère de cette vertu parait davantage ; n'est-il pas vrai qu'ils sont les plus aimables, que leur candeur nous gagne et que nous avons consolation de
1. Evangile de saint Matthieu VI, 33.
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traiter avec eux ? Mais qui ne l'aurait, puisque Notre-Seigneur même se plaît avec les simples?
De même, la prudence bien entendue nous rend agréables à Dieu, puisqu'elle nous porte aux choses qui regardent sa gloire et nous fait éviter celles qui nous en détournent ; elle ne nous fait pas seulement aller contre la duplicité des actions et des paroles, mais nous fait faire tout avec sagesse, circonspection et droiture, pour parvenir à nos fins par les moyens que l'Evangile nous enseigne, non pour un temps, mais pour toujours. C'est où les prudents marchent incessamment. Oh ! quelle vie ! oh ! quelle Compagnie sera celle-ci !
Si à cela vous ajoutez la douceur et l'humilité, que nous manquera-t-il ? La douceur ; la douceur ! oh ! la belle vertu ! C'est de quoi nous parlerons à cette heure, et de l'humilité, si le temps nous le permet. Ce sont deux sœurs germaines qui s'accordent bien ensemble, de même que la simplicité et la prudence, qui ne se peuvent séparer.
Qui donc cherchera le royaume de Dieu, qui embrassera la sainte pratique de sa volonté, qui s'exercera à la simplicité et prudence chrétiennes et enfin à la douceur et humilité de Notre-Seigneur, que sera, je vous prie, ce prêtre et ce frère ? Que serons-nous tous, si nous y sommes tous fidèles ? Quelle Compagnie sera pour lors la Mission ? Dieu vous le peut faire comprendre ; pour moi, je ne le saurais exprimer. Demain, à l'oraison, appliquez-vous à penser ce que c'est qu'une telle Compagnie et qu'un tel homme qui est en cet usage.
Voici ce que la règle dit de la douceur :
Tous étudieront soigneusement la leçon que Jésus-Christ nous a enseignée en disant : "Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur", (2) considérant que,
2. Evangile de saint Matthieu XI, 29.
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comme il assure lui-même, par la douceur on possède la terre, parce qu'agissant dans cet esprit, on gagne les cœurs des hommes pour les convertir à Dieu, à quoi l'esprit de rigueur met empêchement, et que par l'humilité on acquiert le ciel, où nous élève l'amour de notre propre abjection, nous faisant monter, comme par degrés, de vertu en vertu, jusqu'à ce que l'on y soit parvenu.
Je ne passerai pas à l'humilité ; le temps est trop court pour nous en entretenir ce soir.
C'est donc une leçon, une leçon de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous enseigne que nous apprenions de lui qu'il est doux et humble de cœur. "Apprenez de moi ", dit-il. O Sauveur, quelle parole! Mais quel honneur d'être vos écoliers et d'apprendre cette leçon si courte et si énergique, mais si excellente, qu'elle nous rend tels que vous êtes! O mon Sauveur, n'avez-vous pas la même autorité sur nous que d'autres fois ont eue des philosophes sur leurs sectateurs, lesquels s'attachaient si étroitement à leurs sentences, que c'était assez de dire : "Le maître l'a dit ", pour les croire et ne s'en départir jamais !
Si donc les philosophes, par leur raisonnement, faisaient cet effet-là, que de s'acquérir tant de créance sur leurs disciples, que leur dire était suivi de faire à l'égard des choses humaines, combien plus Notre-Seigneur, la Sagesse éternelle, mérite-t-il d'être cru et suivi dans les choses divines! O Sauveur ! mes frères, que lui répondrions-nous en ce moment, s'il nous demandait compte de toutes les leçons qu'il nous a faites? Que lui dirons-nous à la mort quand il nous reprochera de les avoir si mal apprises, nous qui sommes ses écoliers, à qui il a enseigné des vérités qui opèrent la grâce effective, quand on s'affectionne à les mettre en pratique ? Et cependant il se trouvera que nous n'en avons pas profité,
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que nous ne sommes pas entrés en ses sentiments, mais que nous avons négligé ce qu'il nous a ordonné.
"Apprenez de moi, dit-il, à être doux." Si c'était seulement un saint Paul ou un saint Pierre qui, par lui-même, nous exhortât à apprendre de lui la douceur, nous pourrions peut-être nous en excuser ; mais, mes frères, c'est un Dieu fait homme, qui est venu sur la terre pour nous montrer comme il faut que nous soyons faits pour être agréables à son Père, c'est le maître des maîtres des, maîtres qui nous enseigne... quoi ? que je sois doux ; et... quoi encore ? que je sois humble. Donnez-nous part, mon Seigneur, à votre grande douceur ; nous vous en supplions par elle-même, qui ne peut rien refuser.
La douceur, Messieurs, a plusieurs actes, qui se réduisent à trois principaux. Le premier acte a deux offices. Le premier est de réprimer les mouvements de la colère, les saillies de ce feu qui montent au visage, lesquels troublent l'âme et font qu'on n'est plus ce qu'on était. Une face sereine change de couleur et devient noire ou grise ou tout enflammé. Que fait la douceur ? Le propre de cette vertu est d'arrêter cela et d'empêcher qu'on se laisse aller à ces mauvais effets. Quiconque la possède ne laisse pas pourtant de sentir le mouvement, mais il tient ferme, afin qu'il ne l'emporte ; il lui pourra arriver quelque ternissure au visage, mais il se remet bientôt. Il ne faut pas s'étonner de nous voir combattus de cette passion ; les mouvements de la nature préviennent ceux de la grâce, mais ceux-ci les surmontent. Ne s'étonner donc point des attaques, mais demander grâce, pour vaincre, assurés que nous sommes qu'encore que nous ressentions révolte en nous contraire à la douceur, elle a cette propriété de la réprimer. Voila donc le premier acte, qui est beau à merveille, et si beau qu'il empêche la laideur du vice de se montrer ; c'est un certain
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ressort dans les esprits et dans les âmes qui non seulement tempère l'ardeur de la colère, mais qui en étouffe les moindres sentiments.
Oh ! misérable que je suis ; il y a si longtemps que j'étudie cette leçon, et je ne l'ai pas encore apprise ; Je m'emporte, je change, je me plains, je blâme ; comme, ce soir même, j'ai repris le frère de la porte, qui me venait avertir que quelqu'un me demandait, lui disant : "Mon Dieu ! mon frère, que faites-vous? Je vous avais dit de ne me faire parler à personne." Dieu me le pardonne, s'il lui plaît, et ce frère aussi ; D'autres fois, je rebute les uns et les autres, je parle haut et sèchement. Je n'ai pas encore appris à être doux. O misérable ! Je supplie la Compagnie de me supporter et de me pardonner. Une personne qui a cette vertu ne tombe pas dans ces misères ; et bien qu'elle conçoive quelque amertume, elle n'a pourtant que des fruits suaves.
Voici l'autre office de ce premier acte de douceur, il consiste en ce qu'étant parfois expédient qu'on témoigne de la colère, qu'on crie, qu'on reprenne, qu'on châtie, il fait que les âmes qui ont cette vertu de douceur, ne font pas ces choses par emportement de la nature, mais parce qu'elles pensent qu'il le faut faire, comme le Fils de Dieu, qui appela saint Pierre : "Satan ", qui disait aux juifs : "Allez, hypocrites", non une fois, mais plusieurs ; nous voyons ce mot répété dans un seul chapitre dix ou douze fois ; et, en d'autres rencontres, il chassa les vendeurs du temple, renversa les tables et fit d'autres signes d'un homme courroucé. Etaient-ce des emportements de colère? Non ; il avait la douceur au suprême degré, qui réglait tous ses mouvements. En nous, cette vertu fait qu'on est maître de la passion, mais en Notre-Seigneur, qui n'avait que des propassions, elle lui faisait seulement avancer ou retarder les actes de la colère selon
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qu'il était expédient. Si donc il se montrait sévère en certaines occasions, lui qui était essentiellement doux et bénin, c'était pour corriger les personnes à qui il parlait, pour donner la chasse au péché et ôter le scandale ; c'était pour édifier les âmes et pour notre, instruction.
Oh qu'un supérieur qui agirait de la sorte ferait un grand fruit ; Ses corrections seraient bien reçues, parce qu'elles seraient faites par raison, et non par humeur : quand il reprendrait avec vigueur, ce ne serait jamais par emportement, mais toujours pour le bien de la personne avertie. Comme Notre-Seigneur doit être notre modèle, en quelque condition que nous soyons, ceux qui conduisent doivent regarder comme il a gouverné et se régler sur lui. Il gouvernait par amour ; mais, si quelquefois il promettait la récompense, d'autres fois aussi il proposait le châtiment. Il faut faire de même, mais toujours par ce principe de l'amour, on est pour lors en l'état où le prophète voulait que Dieu fût, quand il disait :Domine, ne in furore tuo arguas me. (3) Il semblait à ce pauvre roi que Dieu fût en colère contre lui, et pour cela il le prie de ne le châtier pas en sa fureur. Tous les hommes en sont logés là ; personne ne veut être corrigé par colère ; aussi doivent-ils maîtriser la colère et la vengeance, en sorte que rien n'en procède qui ne soit applique par l'amour. Il est donné à peu de n'en sentir pas les premières émotions, comme j'ai dit ; mais l'homme doux en revient aussitôt.
Voilà donc le premier acte de la douceur, qui est de réprimer le mouvement contraire, dès qu'on le sent, soit en arrêtant tout à fait la colère, soit en l'employant si bien dans la nécessité, qu'elle ne soit nullement séparée de la douceur. C'est pourquoi, Messieurs, maintenant
3. Psaume VI, 2.
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que nous en parlons, proposons-nous, toutes les fois qu'il nous viendra quelque occasion de nous fâcher, d'arrêter tout court cet appétit, pour nous récolliger, nous élever à Dieu et lui dire : "Seigneur, qui me voyez assailli de cette tentation, délivrez-moi du mal qu'elle me suggère." Que chacun se propose donc d'en user ainsi. Dieu nous fasse cette grâce !
Le second acte de la douceur est d'avoir une grande affabilité, cordialité et sérénité de visage vers les personnes qui nous abordent, en sorte qu'on leur soit à consolation. De là vient que quelques-uns avec une façon riante et agréable contentent tout le monde, Dieu les ayant prévenus de cette grâce, de leur donner un abord cordial, doux et aimable, par lequel ils semblent vous offrir leur cœur et vous demander le votre ; au lieu que d'autres, comme moi, grossier, se présentent avec une mine resserrée, triste rébarbative ; ce qui est contre la douceur. Selon cela, mes frères, un vrai missionnaire fera bien de se régler sur les premiers et de se comporter en sorte qu'il donne consolation et confiance à tous ceux qui l'approchent. Vous voyez par expérience que cette insinuation d'abord gagne les cœurs et les attire ; et, au contraire, on a fait cette remarque de personnes de condition qui sont en emploi, que, quand elles sont trop graves et froides, un chacun les craint et les fuit. Et comme nous devons être employés à l'entour des pauvres gens des champs, de messieurs les ordinands, des exercitants et de toutes sortes de personnes, il n'est pas possible que nous produisions de bons fruits, si nous sommes comme des terres sèches qui ne portent que des chardons. Il faut quelqu'attrait et un visage qui plaise, pour n'effaroucher personne.
Je fus fort consolé, il y a trois ou quatre jours, de la joie qui me parut en une personne qui sortait de céans,
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où elle avait remarqué, disait-elle, un abord doux, une ouverture de cœur et une simplicité charmante (c'est son terme), qui l'avaient grandement touchée.
Or sus, mes frères, s'il y a gens au monde qui doivent s'étudier à cet acte-ci, ce sont ceux qui font ce que nous faisons : missions, séminaires et le reste, où il s'agit de s'insinuer dans les âmes pour les gagner ; car cela ne se peut faire que par cet extérieur affable et gracieux.
O Sauveur, que ceux-là étaient bienheureux qui avaient la grâce de vous aborder ! Quel visage ! quelle douceur, quelle cordialité leur montriez-vous pour les attirer ! Quelle confiance ne donniez-vous pas aux âmes de vous approcher ! Oh ! quel titre d'amour ! Saint André y fut pris le premier, et par lui saint Pierre, et puis tous les autres [Jean 1, 40-41]. Mon Sauveur, qui aurait cet abord amoureux et cette bénignité ravissante, oh ! qu'il ferait de fruit en votre Eglise ! Les pécheurs et les justes viendraient en lui, les uns pour être redressés, et les autres pour être encouragés. Isaïe dit de Notre-Seigneur... Il y a en la Sainte Ecriture que Notre-Seigneur serait nourri de beurre et de miel [Is. 7, 15]; c'est pour nous exprimer sa douceur, laquelle lui serait donnée pour discerner le bien et le mal. Comment y a-t-il? Qui est-ce qui s'en ressouvient?
M. Portail, s'étant levé, a dit : Butyrum et mel comedet, ut sciat reprobare malum et eligere bonum. (4) De quoi M. Vincent l'a remercié. Et ayant répété ce passage en français : "Il mangera du beurre et du miel, afin qu'il sache réprouver le mal et élire le bien", il ajouta :
Il n'est donné, je pense, qu'aux âmes qui ont la douceur, de discerner les choses ; car, comme la colère est
4. Livre d'Isaïe VII, 15.
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une passion qui trouble la raison, il faut que ce soit la vertu contraire qui donne le discernement. O Sauveur débonnaire, donnez-nous cette douceur. Il y en a dans la maison, et plusieurs, qui la pratiquent, par votre miséricorde, mais il y en a d'autres qui ne s'y appliquent pas assez ; faites-leur à tous la même grâce, et à moi celle de les imiter en cette suavité.
Le troisième acte de la douceur est quand, ayant reçu déplaisir de quelqu'un, on passe outre, on n'en témoigne rien, ou bien on dit en l'excusant : "Il n'y pensait pas, il l'a fait par précipitation ; un premier mouvement l'a emporté" ; enfin on détourne sa pensée du grief prétendu ; et quand cette personne dit ces choses fâcheuses à ces esprits dociles pour les aigrir, ils n'ouvrent pas la bouche pour lui répondre et ne font pas semblant de l'entendre.
J'ai ouï raconter d'un chancelier de France qu'un jour, sortant du conseil, comme il montait sur sa mule (car alors on n'avait pas encore l'usage de carrosses), un homme qui avait perdu son procès, lui dit : "O méchant juge, Vous m'avez ôté mon bien ; Dieu vous punira, et je vous appelle à son jugement." L'histoire dit que ce seigneur s'en alla, sans regarder ni d'un côté, ni d'autre, et sans dire jamais un mot. Si ce fut la vertu ,chrétienne qui lui fit ainsi avaler cette amertume, oh ! quel exemple pour nous ! Et quand ce ne serait pas par cette vertu, mais par un principe moral, qu'il aurait supporté cette indignité, combien de confusion devons-nous avoir de nous emporter quelquefois pour des vétilles !
C'était à M. le chancelier de Sillery que cela arriva, qui aimait cette douceur en éminence depuis un rencontre arrivé lorsqu'il était conseiller du parlement, où il vit deux de ses confrères qui se prirent de paroles et d'injures ; et, s'étant aperçu qu'ils avaient leurs visages
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défaits, pâles et affreux, il fit cette réflexion : "Ouaï ! ceux que j'ai vus avec des visages d'hommes, je les vois transformés en bêtes, ils tournent la bouché, ils écument et se traitent comme des brutes." Ce qui entra si avant dans son esprit que, jugeant de l'énormité du vice par la difformité de ces emportés, il se proposa de travailler incessamment à la patience et à la douceur.
Or, si cet exemple a eu ce pouvoir sur le premier chef de la justice du royaume, que de lui faire souffrir le reproche honteux que lui fit ce plaideur, sans lui en témoigner aucun ressentiment, ce qui est certes admirable dans le rang qu'il tenait, où il ne manquait pas de raisons humaines, non plus que de moyens faciles, pour punir une telle témérité, votre exemple, o mon Sauveur, n'aura-t-il pas plus de pouvoir sur nous ? Vous verrons-nous pratiquer une douceur incomparable vers les plus criminels sans devenir nous-mêmes doux? Ne serons-nous pas touchés des exemples et des semonces que nous trouvons à votre école ? Agneau de Dieu, qui ôtez les péchés du monde, faites-nous en ceci semblables à vous.
La douceur ne nous fait pas seulement excuser les affronts et les injustices que nous recevons, mais elle veut même qu'on traite doucement ceux qui nous les font, par des paroles amiables, et, s'ils venaient à l'outrage jusqu'à donner un soufflet, qu'on le souffre pour Dieu ; et c'est cette vertu qui fait cet effet-là. Oui, un serviteur de Dieu qui la possède bien, quand on use de mainmise sur lui, offre à sa divine bonté ce rude traitement et demeure en paix.
O mes frères, si le Fils de Dieu en sa conversation paraissait si bon, combien plus a-t-il fait éclater sa douceur en sa passion ! ç'a été au point de ne lui échapper aucune parole fâcheuse contre les déicides qui le
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couvraient d'injures et de crachats et se riaient de ses douleurs. "Mon ami", dit-il à Judas, qui le livrait à ses ennemis. Oh ! quel ami ! Il le voyait venir à cent pas, à vingt pas ; mais bien plus, il avait vu ce traître tous les jours depuis sa conception, et il lui va au devant avec cette douce parole : "Mon ami". Il traita tout le reste de même air. "Qui cherchez-vous ? lui dit-il, me voici". Méditons tout cela, Messieurs ; nous trouverons des actes prodigieux de douceur qui surpassent l'entendement humain, et considérons comme il conserva cette douceur partout. On le couronne, on le charge de sa croix, on l'étend dessus, on lui fait entrer les clous par force en ses pieds et en ses mains ; on le lève et on laisse tomber sa croix avec violence dans le creux qu'on lui avait préparé, enfin on le traite le plus cruellement qu'on peut, bien loin de mêler à tout cela de la douceur.
Le voilà en cet horrible tourment, tourment que je prie la Compagnie de peser, par la pesanteur de son corps, le bandement de ses bras, la rigueur des clous, le nombre et la qualité des nerfs percés. Quelle douleur, Messieurs ! Qui s'en peut imaginer une plus grande ! Si vous voulez goûter tous les excès de sa passion très amère, vous admirerez comment il a pu, ou voulu les endurer, lui qui n'avait qu'à se transfigurer sur le Calvaire, comme sur le Thabor, pour se faire craindre et se faire adorer. Et après cette admiration vous direz, comme ce doux Rédempteur : "Voyez s'il y a douleur pareille à la mienne !" (5 Lam. 1, 2)
Que dit-il en croix? Cinq paroles, où il n'y en a pas une qui sente l'impatience. Il dit bien : "Eli, Eli, mon Père, mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné ?" (Mt, 27, 46)
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Mais ce n'est pas une plainte, c'est une expression de la nature souffrante, qui pâtit au dernier point sans aucune consolation ; à quoi la partie supérieure de son âme acquiesce doucement ; autrement, ayant le pouvoir de renverser cette canaille et de les faire périr tous pour se tirer de leurs mains, elle l'aurait fait, et ne le fit pas.
O Jésus, mon Dieu ! quel exemple pour nous qui avons entrepris de vous imiter ! quelle leçon pour ceux qui ne veulent rien souffrir !
Après cela, mes frères, ne devons-nous pas nous encourager et nous affectionner à cette vertu, par laquelle non seulement Dieu nous fera la grâce de réprimer les mouvements de la colère, de nous porter gracieusement vers le prochain et de rendre bien pour mal, mais encore de souffrir avec patience les afflictions, blessures, géhennes et la mort même, que les hommes nous pourraient donner? Faites-nous la grâce, mon Seigneur, de profiter de celles que vous avez endurées avec tant d'amour et de douceur. Plusieurs en ont profité, par votre bonté infinie, et peut-être que je suis le seul ici qui n'aie pas commencé d'être tout ensemble doux et souffrant. Demandez à Dieu, mes frères, demandez-lui qu'il me donne participation à cette vertu de Jésus-Christ et qu'il ne permette pas que je croupisse toujours dans les fautes que je fais si souvent contre la douceur. Et pource qu'un vieillard revient rarement de ses mauvaises habitudes, supportez-moi, je vous prie, et ne vous lassez pas de prier Notre-Seigneur qu'il me change et me pardonne.
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203. – CONFERENCE DU 18 AVRIL 1659
DE L'HUMILITE
(Règles Communes, chap. II, art. 7)
Mes frères, nous voici arrivés au septième article du second chapitre de nos règles. A la dernière conférence sur ce sujet, nous dîmes que nous étions invités de Notre-Seigneur pour apprendre de lui une leçon qu'il nous a enseignée : "Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de cœur."
"Que je suis doux", nous parlâmes de cela pour lors ; "que je suis humble de cœur", nous n'en parlâmes pas, quoique je me le fusse proposé. Le temps fut court, et ma misère est telle que je n'avance point. Nous en demeurâmes donc sur la seconde leçon, dont nous avons à nous entretenir présentement. Voici ce qu'en dit notre règle :
Or, cette humilité, que Jésus-Christ nous recommande si souvent de parole et d'exemple, et à l'acquisition de laquelle la Congrégation doit travailler de toutes ses forces, doit avoir trois conditions, dont la première est de nous estimer avec toute sincérité dignes de mépris ; la deuxième, être bien aises que les autres connaissent nos défauts et nous en méprisent ; la troisième, cacher le peu de bien que Dieu fera par nous ou en nous, dans la vue de notre propre bassesse, et, si cela ne se peut, l'attribuer totalement à la miséricorde de Dieu et aux mérites des autres. Et c'est ici le fondement de la perfection évangélique et le nœud de toute la vie spirituelle. Qui aura cette vertu obtiendra facilement toutes les autres ;
Entretien 203. – Manuscrit des conférences. Nous trouvons une autre rédaction de cette conférence dans Abelly, qui en a publié un long extrait. (Op. cit., l. III, chap. XIII, sect. II, p. 21 et suiv.).
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mais celui qui ne l'aura point sera privé aussi de celles qu'il parait avoir, et vivra dans des inquiétudes continuelles.
Le sens de cet article qui fait cette règle est si clair qu'il n'y a personne qui ne l'entende, et il n'a pas besoin quasi d'explication.
Il s'agit donc mes très chers frères, de la sainte humilité, tant aimée et si fort recommandée par Notre-Seigneur, et que nous devons embrasser comme recommandée de Notre-Seigneur et comme aimée de lui. Si je faisais parler quelqu'un de la Compagnie, qui que ce fût, il nous en dirait quantité d'autorités et de raisons, et je pourrais aussi vous en dire quelques-unes ; néanmoins pour honorer ce que Notre-Seigneur en a dit et ses sentiments, nous dirons seulement qu'elle nous est recommandée par lui-même : "Apprenez de moi, dit-il, que je suis humble." (1) Si c'était un apôtre, si c'était saint Pierre ou saint Paul qui nous fit cette leçon, si c'étaient les prophètes, ou quelque saint, on pourrait dire qu'ils étaient des écoliers comme nous ; si c'étaient des philosophes... Hélas ! ils n'ont pas connu cette vertu, et Aristote n'en a rien dit, lui qui a si bien parlé de toutes les autres vertus morales.
Il n'y a que Notre-Seigneur seul qui ait dit et pu dire : Discite a me quia mitis sum et humilis corde. Oh ! quelles paroles ! apprenez de moi, non d'un autre, non d'un homme, mais d'un Dieu ; apprenez de moi... Qu'avez-vous agréable, Seigneur, que nous apprenions ? Que je suis humble. O Sauveur ! quel mot ! que vous êtes humble. Oui, je le suis, non par l'extérieur seulement, par ostentation ou par vanterie, mais humble de cœur, non d'une humiliation légère ou passagère, mais
1. Evangile de saint Matthieu XI, 29.
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d'un cœur véritablement humilié devant mon Père éternel, d'un cœur toujours humilié devant les hommes et pour les hommes pécheurs, toujours regardant les choses abjectes et viles, et toujours les embrassant cordialement, activement et passivement. Apprenez de moi comment je suis humble, et apprenez à l'être de même.
Mes frères, cela est si contraire à l'esprit du monde et à sa pratique, si éloigné de la disposition des hommes et de la nature d'un chacun, que, si Dieu ne l'avait dit et s'il ne l'avait fait, personne ne voudrait en entendre parler, car tous estiment tant tout ce qui est en eux et ce qu'ils produisent au dehors, qu'il n'y en a pas un qui naturellement ne veuille avoir bonne réputation et qui ne fasse tout pour être estimé, loué et préféré ; par un certain esprit de la nature gâtée par le premier homme, tout le monde tombe dans cette inclination maligne et dans ce panneau misérable.
Néanmoins, Messieurs, voici une chose étrange, ayant demandé souvent tant au tribunal que dans les visites : "Quelle vertu désirez-vous davantage? Pour laquelle avez-vous plus d'attrait?" j'ai observé que presque tous ont répondu que c'est pour l'humilité. "C'est une vertu m'a-t-on dit, que j'affectionne grandement ; mais, quoique je l'aime, je n'e laisse pas d'être plein d'orgueil, j'en suis importun aux autres, que je mets au-dessous de moi, et insupportable à moi-même, qui ne voudrais pas m'élever comme je fais." D'où vient cela? C'est qu'encore que nous ayons naturellement inclination pour la superbe, nous en avons aussi pour l'humilité, à cause qu'elle est belle en spéculation ; ou, du moins, parce que deux inclinations contraires ne peuvent être en même temps en une même personne, nous voudrions avoir cette inclination pour cette vertu. Et comment se fait cela? C'est que la grâce reçue par le baptême
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donne cette velléité. Oui, l'esprit de Notre-Seigneur donne la même pente pour la vertu, que la nature pour le vice.
Si je vous demande, mes frères, quelle vertu vous aimez le plus, et si je me le demande à moi-même, nous dirons tous que c'est l'humilité ; et cependant si l'on vous demande : "Comment vous trouvez-vous fait ? L'usage de cette vertu est-il en vous ?" – "Non, je me trouve tout contraire à cela ; je me porte aux actions extérieures qui me font paraître, je cherche à être honoré, je veux que l'on m'écoute, je pèse mes paroles, je range mes périodes, enfin je me fais valoir." - "Mais ne savez-vous pas que c'est vous prêcher vous-même, et non pas Jésus-Christ, que c'est vous rendre inutile au peuple par ces hautes prédications que le vent emporte ?" - "Je le pense bien ; mais c'est tout un, il faut que je me mette dans l'estime du monde." Oh ! quel aveuglement ! oh ! quel malheur. O Messieurs, s'il plaisait à la bonté de Notre-Seigneur nous tirer de cette pratique détestable et nous établir dans l'exercice de la sainte humilité, s'il lui plaisait nous faire cette grâce sanctifiante de nous donner l'amour de notre mépris, oh ! que cette grâce serait grande ! mon Dieu ! qu'elle nous serait précieuse !
Il faut bien dire que nous avons un étrange attrait pour le vice contraire et qu'il y a une force secrète et bien puissante en l'esprit malin contre l'homme, de faire que, nonobstant la connaissance que nous avons de la beauté et sainteté de l'humilité, nous nous laissions toutefois emporter à la violence de l'orgueil. Mais, ô mon Sauveur ! ô mes frères. n'est-il pas temps de lui résister ? Il nous a été dit par le Fils de Dieu d'être humbles, et il nous a dit ailleurs : "Qui s'humiliera sera exalté." (2) Voilà une doctrine de salut venue du ciel ;
2. Evangile de saint Matthieu XXIII, 12.
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et n'est-ce pas un prodige et un sujet d'étonnement que nous croyions la vérité de ces paroles et refusions néanmoins de concourir à leurs effets ?
Nous voyons que Notre-Seigneur dit en quelqu'autre endroit :"Qui s'humiliera sera exalté, et qui s'élèvera sera abaissé." Cependant il y en a qui veulent passer pour savants, pour esprits forts et judicieux, pour hommes sages, pour bons supérieurs et vigilants officiers ; et ils ne prennent pas garde que ce sont ceux-là qui seront humiliés et abaissés. O sauveur ! quelle folie !
Or sus, Messieurs, ne faut-il pas passer condamnation qu'il y a quelque malheur en celui qui, ayant connaissance des avantages de l'humilité, ne fait pourtant pas son possible pour se cacher aux entrailles de la terre, qui ne craint pas l'élation, l'estime et la louange des hommes et qui ne se tient pas pour le moindre de tous ? O mon Sauveur, combien cette leçon de parole : "Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur", nous a-t-elle été encore apprise par vos actions !
Messieurs, qu'est-ce que sa vie, sinon une suite d'exercices d'humilité ? C'est une humiliation continuelle, active et passive ; il la tellement aimée qu'il ne l'a jamais quittée sur la terre ; et non seulement il l'a aimée tandis qu'il vivait, mais encore après sa précieuse mort, ayant laissé un immortel monument des humiliations de sa personne divine, un crucifix, pour passer pour criminel et pour un pendu, et vouloir que l'Eglise nous l'ait mis devant les yeux dans cet état d'ignominie, comme y étant mort pour nous. Il a voulu que notre bienfaiteur nous soit représenté comme un méchant et que l'auteur de la vie ait souffert la mort la plus honteuse et la plus infamante qu'on ait pu s'imaginer. O mon Sauveur, combien vous êtes-vous épris de cette vertu ! Pourquoi vous êtes-vous livré à ces
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extrêmes avilissements ? C'est 'que vous connaissiez bien l'excellence des humiliations et la malice du péché contraire, qui non seulement aggrave les autres péchés, mais rend vicieuses les œuvres qui d'elles-mêmes ne sont pas mauvaises, et même celles qui sont bonnes, voire les plus saintes.
Toute sa vie donc n'a été qu'humiliations. Le corps admirable formé par le Saint-Esprit demeurer si long-temps enfermé dans une vierge ! Vouloir qu'il fût dit qu'on lui avait refusé logement et qu'il avait été réduit à une étable, et qu'après avoir reçu quelques hommages, partie du ciel et partie de la terre, du côté des anges et de la part des hommes, il tombât incontinent dans le mépris, étant contraint de s'enfuir en Egypte pauvrement, comme un enfant, que dis-je? comme un Dieu faible et impuissant.
Ce serait ici le lieu de nous représenter, si le temps nous le permettait, la vie de Notre-Seigneur comme un continuel acte d'estime et d'affection du mépris ; son esprit en était plein, et qui en aurait fait l'anatomie, comme on a fait quelquefois des saints qu'on a ouverts pour voir ce qu'ils avaient dans le cœur, où souvent on trouvait les marques de ce qu'ils avaient davantage aimé pendant leur vie, on aurait sans doute trouvé dans le cœur adorable de Jésus que la sainte humilité y était particulièrement gravée, et peut-être ne dirai-je pas trop, si j'ose dire, préférablement à toutes les autres vertus.
Mon Dieu ! mes frères, maintenant que l'heure est tenue à laquelle sa divine bonté nous fait parler de ceci, prions-le tous, mais humblement, qu'il nous fasse la grâce de participer à son humilité et d'en venir à la pratique, comme lui, qui était continuellement dans l'exercice d'icelle. Heureux serions-nous si l'on pouvait
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dire de chacun de nous ce que saint Paul disait de Notre-Seigneur humilié : Humiliavit semetipsum, formam servi accipiens ! (3)
Père éternel, qui avez voulu que votre Fils se revêtit de notre chair, pour être semblable à nous, in similitudinem hominum factus et habitu inventus ut homo, (4) revêtez-nous de sa vertu d'humilité, afin que nous soyons semblables à lui.
O Sauveur ! quel désir, quelle ardeur, quelle altération aviez-vous pour cette vertu, puisque vous y avez travaillé incessamment, que vous vous êtes étudié à vous abaisser partout et que vous avez suscité toutes les créatures à contribuer à votre humiliation ! Qui pourra vous imiter ? Mais qui pourra seulement parler de cette vertu ? Seigneur, faites-nous la grâce de nous en parler vous-même ; les paroles des hommes frappent l'oreille et ne pénètrent pas l'intérieur, mais une des vôtres dite à l'oreille de nos cœurs nous fera renoncer à la vaine réputation par laquelle la plupart du monde perd le mérite de ses actions. Il s'en fait beaucoup qui sont bonnes en apparence ; mais elles sont pleines de cette fumée de la propre estime, qui fait qu'elles n'ont ni poids, ni consistance, mais se dissipent comme une vapeur.
Vous savez, mon Dieu, qu'il y a tant de contradiction de la part de la nature pour ce renoncement à l'honneur, que, si vous ne nous parlez, jamais nous ne l'entreprendrons comme il faut. Parlez-nous donc, Seigneur, parlez-nous vous-même ; nous voici comme autant de serviteurs qui vous écoutent. Les enfants d'lsraël voulaient que Moïse leur parlât, et non pas vous ;
4. Ibid. II, 7.
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ils craignaient que l'éclat de votre majesté les fît mourir ; et nous, au contraire, nous vous supplions de nous parler, afin que nous vivions, et que nous vivions de la vie de Jésus-Christ. Dites donc, mes frères, dites à Dieu : "Parlez-nous, Seigneur, parlez-nous, vous, et non pas ce pauvre homme qui nous entretient, car ce qu'il nous dit est si grossier et inefficace que nous n'en sommes pas touchés. Fils unique du Père, dites-nous une bonne fois : "Apprenez de moi l'humilité", et faites que ce mot opère ce qu'il signifie. "
En quoi consiste-t-elle ? C'est, Messieurs, à aimer le mépris, à désirer l'avilissement, à s'en réjouir, quand il arrive, pour l'amour de Jésus-Christ. Cela est difficile, mais que ne peut la grâce, et l'homme avec elle? L'amour de son abjection et ce que je viens de dire est la même chose. Il faut donc être bien aises qu'on nous connaisse pour être esprits chétifs, pour de naturels fâcheux, pour des gens sans vertu, sujets à toutes sortes de pauvretés et qu'en effet on nous injurie et rebute, qu'on nous traite comme ignorants, qu'on nous reproche nos défauts et qu'on nous publie comme vicieux et insupportables.
Monsieur, que nous dites-vous là? Voilà qui est bien éloigné de nos pratiques passées et de notre disposition présente. Durus est hic sermo -(5) Cela est bien dur, il est vrai ; mais, quand on dit que c'est pour l'amour de Dieu que cela se doit faire, et que Dieu a attaché de grands avantages à l'usage de l'humilité, comme, que les derniers seront les premiers, que ceux qui se font petits seront les plus grands (6) et que ceux qui s'abaissent seront exaltés (7), c'est ce qui nous doit encourager à l'acquisition
7. Ibid. XVIII, 4.
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de cette vertu. Je la veux donc embrasser, moyennant l'aide de Dieu, pource que cela lui plaît. Nous ferons une chose qui lui sera très agréable de nous y résoudre tous et de nous y bien exercer, non pour un temps, mais pour toujours, réitérant souvent notre intention, qui est pour honorer Dieu, pour le glorifier, pour lui plaire et pour l'aimer. Il n'est rien de plus touchant que l'intérêt de Dieu, ni rien de plus tendre que la pensée de sa bonté et de son bon plaisir, ni rien de plus fort que de dire : "C'est pour un Dieu qui m'aime, que je veux m'humilier, c'est pour lui que je veux aimer mon objection." Il faut aller là, Messieurs, il faut que chacun s'y porte et que tous y portent la Compagnie.
C'est quelque chose qu'un particulier s'affectionne au mépris de soi, mais ce n'est pas assez, il faut qu'il s'y affectionne aussi pour elle. Il ne faut pas que nous acceptions les humiliations à l'égard d'un chacun seulement, mais de tous en général, être bien aises qu'on dise que la Mission est inutile à l'Eglise, qu'elle est composée de pauvres gens, qu'elle fait mal tout ce qu'elle fait, que ses emplois de la campagne se font sans fruit, les séminaires sans grâce, les ordinations sans ordre. Voyez-vous, mes frères, si nous avons l'esprit de Dieu, il faut agréer que la Compagnie soit réputée telle que nous venons de dire et mise au-dessous de toutes les Compagnies, bien loin de souhaiter qu'on en dise merveilles, ni qu'on sache qu'elle fait ceci et cela, quelle est estimée des grands et bien vue des évêques. Oh ! Dieu nous garde de cette folie ! Il n'y a que l'esprit du monde et la malice de l'orgueil qui nous puissent suggérer telles pensées. Nous devons, au contraire, désirer et nous réjouir qu'elle soit actuellement méprisée ; et quoi qu'en disent la nature et la prudence
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du siècle, nous attacher à ce mépris, tant qu'il plaira à Dieu qu'il dure et pour grand qu'il soit.
Et pour la primauté, la vertu, l'utilité, la bonne odeur, nous devons les céder à tout le monde, et parler toujours en bien des autres communautés, et jamais en mauvaise part, leur attribuer tous les bons succès et les biens qui se font. Vous trouverez des contredisants, mais ne les croyez pas, ce sont des destructeurs et des flatteurs. Estimez tous les états et tous les saints Ordres de l'Eglise, mais estimez-les en Dieu pour leur mérite, et aimez-les de tout votre cœur, et n'estimez pas faire beaucoup que de les préférer à des riens comme nous sommes.
Notre-Seigneur fait la grâce à plusieurs de la Compagnie d'aller à tire d'ailes à cette vertu, d'animer leurs actions du désir de leur propre anéantissement et porter toutes leurs prétentions à se cacher et à se confondre. Faites-nous la grâce à tous, mon Dieu, à tous, de n'en avoir point d'autres, et que ce soit l'humilité qui soit la vertu de la Mission. O sainte vertu, que tu es belle ! O petite Compagnie, que tu seras aimable, si Dieu te fait cette grâce !
Si jamais, remarquez bien ceci, vous avez ouï raconter par d'autres quelque bien qui ait été fait en la Compagnie, vous verrez que c'est parce qu'il leur a paru en elle quelque petite image de l'humilité, quelques actions basses et abjectes, comme d'instruire les paysans et de servir les pauvres. Si vous voyez les ordinands qui s'en vont édifiés de la maison, c'est parce qu'ils y ont remarqué une manière d'agir humble et simple, qui est une nouveauté pour eux, et un charme et attrait pour tout le monde. Il y en a eu un en la dernière ordination, qui a exprimé, en un écrit qu'il a laissé les sentiments qu'il emportait de céans, pour quelque teinture d'humilité dont il s'est aperçu.
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L'Eglise, qui sait l'importance de cette vertu, voulant procéder à l'enquête d'un saint pour le canoniser, entre plusieurs questions qu'elle fait, a accoutumé, ce me semble, de mettre entre les premières celle-ci : "Etait-il humble ?" Si donc un des premiers articles de son perquirateur est l'humilité, eh ! mon Dieu ! mes frères, pourquoi ne la mettrons-nous pas des premières, mais même toute la première, dans nos cœur et dans nos examens, sachant qu'elle est le fondement de toutes les autres vertus?
S'il plaît à Dieu vous mettre tous dans l'humble disposition où il vous demande, oh ! que de grâces il vous fera, et pour votre propre sanctification et pour le salut du prochain ! Demandons-lui donc, non seulement chacun pour soi-même, mais pour tous ensemble, la connaissance de notre misère, la haine de toute propre estime et de toute louange ou réputation, avec l'amour de notre mépris.
Notre-Seigneur ne fut pas seulement humble en soi, mais aussi en sa petite Compagnie, qu'il composa de peu et de pauvres gens rustiques, sans science ni civilité, qui ne s'accordaient pas même entre eux, qui enfin l'abandonnèrent tous, et qui, après sa mort, furent traité comme lui, chassés, méprisés, accusés, condamnés et suppliciés. Entr'aidons-nous, mes frères, pour être tous participants de leurs humiliations ; ils en ont reçu les premiers l'instruction et l'exemple de leur Maître ; n'ayons pas honte de les suivre. C'est lui même qui nous parle encore. En ce moment, il vous dit comme à eux : "Apprenez de moi que je suis humble de cœur ; faites comme vous m'avez vu faire, car du premier pas que j'ai fait jusqu'à la fin, je vous ai montré la pratique de l'humilité, ç'a été toujours cela que je vous ai enseigné."
J'étais, l'autre jour, avec quelques messieurs du
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dehors, et l'un d'eux disait : "Je ne sais ce que c'est que l'humilité, sinon en la manière que les philosophes la décrivent, une modestie civile, une contenance honnête, une déférence de respect, etc. "
"Mais, Monsieur, lui dit-on, qui connait mieux la nature des vertus que Notre-Seigneur ? Qui a su si bien que lui le relief de l'humilité, la force qu'elle a d'attirer les autres vertus et que, sans elle, un chrétien est destitué des ornements de la grâce qui le doivent accompagner?" La chose alla plus avant... Il vaut mieux que je me taise.
Les apôtres firent un symbole : Credo in Deum Patrem, etc., non seulement pour convenir de leur croyance, mais encore pour distinguer les chrétiens d'avec les juifs et les infidèles, si bien que, dans les rencontres où on leur demandait : "Qui êtes-vous ?" ils répondaient : Credo in Deum, Credo in Jesum Christum.
S'il nous était loisible, Messieurs, de prendre aujourd'hui l'humilité pour la marque d'un missionnaire, en sorte qu'on le distinguât plutôt par cette vertu que par son nom entre les autres chrétiens et les autres prêtres, oh ! que Notre-Seigneur nous ferait une grâce bien rapportante à notre état ! Prions-le que, si l'on nous interroge de notre condition, il nous permette de dire : "C'est l'humilité." Que ce soit là notre vertu. Si l'on nous dit : "Qui va là ?" - "L'humilité !" Que ce soit notre mot du guet.
Notre règle dit que cette humilité doit avoir trois, conditions, dont la première est de se mépriser soi-même. Et en vérité, Messieurs, si chacun s'étudie bien, nous trouverons tous que cela est raisonnable. Oui, après que nous nous serons bien examinés sur la corruption de notre nature, la légèreté de notre esprit, les ténèbres de notre entendement, le désordre de notre volonté et l'impureté de nos affections, et après que nous
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aurons pesé au poids du sanctuaire nos œuvres et nos productions, nous trouverons que tout cela est digne de mépris. Quoi ! les prédictions que nous avons faites, les confessions que nous avons ouïes, les soins et les peines que nous avons pris pour le prochain et pour les affaires ! Oui, si on repasse sur les meilleures qu'on a faites, on trouvera qu'on s'y est mal conduit quant à la manière, qu'on s'y est égaré quant à la fin, et qu'en toute façon on y a fait plus de mal que de bien.
Cela ne se peut autrement, mes frères, car que peut-on attendre de la faiblesse de l'homme ? Le néant, que peut-il produire? Le péché, que peut-il faire ? Et que sommes-nous autre chose ? Si donc un chacun se considère bien, il verra qu'il ne mérite que du mépris, non seulement en certaines choses, mais généralement en toutes. Tenons pour certain, Messieurs, qu'en tout nous sommes dignes de mépris et toujours méprisables, à cause de l'opposition que nous avons par nous-mêmes à l'être et à la sainteté de Dieu, et de notre éloignement de la vie et des opérations de Jésus-Christ. Et ce qui nous persuade cette vérité est la pente naturelle et continuelle que nous avons au mal, notre impuissance au bien et l'expérience que nous avons que, lors même que nous pensons avoir bien réussi en quelque action, ou bien rencontré en nos pénétrations et nos avis, le contraire arrive ; et Dieu permet que nous en soyons méprisés.
Etudions-nous bien et nous trouverons qu'en tout ce que nous pensons, disons et faisons, ou en la substance, ou dans les circonstances, nous sommes pleins et environnés de sujets d'opprobres et de mépris. Etudions-nous bien, mais bien ; nous nous trouverons non seulement pires que les hommes, mais pires que les diables. Il y en a en la Compagnie qui se croient pires que les démons d'enfer, car, si ces misérables esprits avaient en
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main les moyens que nous avons pour devenir meilleurs, ils en feraient mille et mille fois plus d'usage que nous n'en faisons. Et en effet, n'ont-ils pas dit à certaines personnes : "O malheureux que vous êtes ; vous voilà en état d'honorer Dieu, et vous l'offensez ; Si nous n'avions cette perversité que nous avons pour lui et cette protervité au mal dont nous ne pouvons nous tirer, s'il nous était possible de faire pénitence, si son Fils nous eût fait la grâce de mourir pour nous, qu'il nous eût donné les bonnes pensées, les secours et le temps que vous avez pour vous amender et pour le servir, et surtout l'exemple de ses humiliations prodigieuses, oh ! que nous nous y comporterions bien d'autre sorte que vous ! Quoi ! vous croyez en Dieu et vous vivez si mal. Quoi ! vous recevez si souvent les sacrements et tous les jours de nouvelles grâces, et vous n'en êtes pas meilleurs !" O ciel ! o terre ! étonnez-vous d'une si grande insensibilité qu'est la notre et d'une telle ingratitude pour les bénéfices de Dieu ! Hardiment, Messieurs ! nous sommes pires que des démons.
La seconde condition que doit avoir notre humilité est d'agréer que les autres connaissent nos défauts et qu'ils nous en méprisent. A la vérité, cela n'est pas agréable au vieil homme, et vous me pourriez tous dire : "Durus est hic sermo ; voilà qui est difficile." Mais pourtant il en faut venir là ; il faut agréer le mépris que l'on pourra faire de notre état, de nos personnes, de nos façons d'agir, de notre manière de parler. Notre-Seigneur pouvait éviter les moqueries, les injures et les reproches qu'il reçut des juifs, et il ne les évita pas. A Dieu ne plaise, Messieurs, que nous soyons si chétifs qu'ayant à souffrir quelque confusion, nous la rejetions, nous nous excusions, car c'est ce que la sainte humilité ne peut permettre !
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L'heure ayant sonné en cet endroit, M. Vincent s'est arrêté pour demander si c'était là neuf heures, et comme on lui eut dit que oui, il témoigna en être surpris, pour avoir encore beaucoup de choses à dire. Et il ajouta :
Que ferons-nous ? Il en faut demeurer là, Dieu vous dira le reste demain à l'oraison, où vous entendrez son langage bien mieux que le mien. Faites attention à la recommandation qu'il vous fait de cette vertu, et priez-le qu'il vous en donne l'intelligence.
Que si tant est qu'il lui plaise nous enflammer seulement du désir des humiliations, ce sera bien assez, quoique nous ne connaissions l'humilité comme Notre-Seigneur, qui, en la pratiquant, en voyait la hauteur, la profondeur, la longueur et la largeur, et savait le rapport qu'elle a aux perfections de Dieu son Père, à la vileté de sa créature et de l'homme pécheur. Nous ne verrons jamais cela que fort obscurément ; néanmoins, dans nos ténèbres, ayons confiance que, si nous commençons à avoir affection pour les humiliations, Dieu mettra et augmentera en nous cette vertu par les actes qu'il nous en fera faire. Une humiliation en attire une autre et le premier degré de l'humilité sert pour descendre au second, et le second aux troisième, quatrième et cinquième.
O Sauveur, ô Sauveur, qui avez dit du publicain humilié que sa prière avait été exaucée ! O mes frères, s'il a rendu ce témoignage de cet homme, qui était un méchant, que ne devons-nous pas espérer, si nous sommes humbles ! Et du pharisien qu'en fut-il? C'était un homme séparé du peuple par sa condition, laquelle était comme une religion parmi les juifs, qui rendait grâces à Dieu, qui jeûnait et satisfaisait à la justice. Cependant Dieu le réprouve ; pourquoi? Parce qu'il regarde ses œuvres, qu'il les sent, qu'il s'y complaît et qu'il pense que c'est lui-même qui les a faites.
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Voilà donc un juste et un pécheur ; au juste les vertus ont été des vices et la cause de sa damnation, pour être sans humilité ; et, au contraire, au pécheur une seule humiliation a été un moyen de salut. Il se tient à la porte et bat sa poitrine, il n'ose lever les yeux au ciel, et, quoique méchant, il s'en va néanmoins justifié.
L'humilité amène en l'âme toutes les autres vertus ; et de pécheur qu'on était, en cela qu'on s'humilie, on devient agréable à Dieu. Quand nous serions des scélérats, si nous recourons à l'humilité, elle nous change en justes, et quand nous serions comme des anges, si nous sommes privés de cette humilité, quoique nous ayons les autres vertus, c'en est fait, elles nous seront ôtées par le défaut de celle-là qui nous manque, et nous devenons semblables aux damnés, qui n'en ont aucune. Un homme, pour charitable qu'il soit s'il n'est pas humble, n'a pas la charité, et sans la charité, quand il aurait d'ailleurs assez de foi pour transporter les montagnes, qu'il donnerait ses biens aux pauvres et son corps an feu, tout cela néanmoins lui serait inutile.
Mes frères, retirons-nous avec cette pensée : "Quand j'aurais toutes les vertus, et non pas l'humilité, je n'ai rien que péché, je ne suis qu'un pharisien superbe et un missionnaire abominable."
Mon Sauveur, faites-nous bien concevoir cette vérité, faites-nous voir l'excellence de cette vertu, faites que nous l'aimions et que, l'aimant, nous rejetions toutes les pensées vaines. Commençons, mes frères, dés cette heure à voir combien elle est belle et combien agréable en ceux qui tâchent perpétuellement de s'humilier, combien ils sont en paix et combien on les estime ; comme, au contraire, estimons malheureux ceux qui courent après l'honneur et travaillent pour être estimés ; n'est-il pas vrai qu'ils se tourmentent en vain, que la plupart
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du monde les méprise, qu'on s'en moque et qu'on s'en rit ? Nous verrons cela et nous aurons si peu de jugement que de courir après ces amusements de la nature aveugle et corrompue !
L'humilité a cela de propre quelle nous empêche de prétendre à aucune estime que de vous, mon Dieu, qui donnez le prix aux choses. Les hommes n'en connaissent pas la valeur. N'est-ce pas être fol et passe-fol que de préférer l'estime du monde à la vôtre, l'ombre au corps, le mensonge à la vérité ?
Sauveur de mon âme, remplissez-nous de ces affections qui vous ont si fort humilié, de ces affections qui vous ont fait préférer la contumélie à la louange, et de ces affections qui vous ont fait chercher la gloire de votre Père dans votre propre confusion. Que nous commencions dès à présent à rejeter tout ce qui ne va pas à votre honneur et à notre mépris, tout ce qui sent la vanité, l'ostentation et la propre estime, que nous tâchions de faire désormais des actes d'une vraie humilité ; que nous renoncions une bonne fois pour toutes à l'applaudissement des hommes trompés et trompeurs, à la vaine imagination du bon succès de nos œuvres ; et enfin, mon Seigneur, que nous apprenions à être véritablement humbles de cœur, par votre grâce et par votre exemple.
204. – CONFERENCE DU 2 MAI 1659
DE LA MORTIFICATION
(Règles Communes, chap. II, art. 8 et 9)
Nous voici arrivés, Messieurs, au huitième article des maximes évangéliques, qui porte :
Entretien 204. – Manuscrit des conférences. – Abelly nous a conservé une rédaction assez différente de cette conférence, dont il a publié la plus grande partie (op. cit., l. III, chap. XIX, p. 286 et suiv., 289 et suiv. ; chap. VIII, sect. II, p. 84 et suiv. ; chap. XIII, sect. I, p. 202).
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Jésus-Christ ayant dit : "Que celui qui veut venir après moi renonce à soi-même et porte sa croix tous les jours",(1) et saint Paul ayant ajouté dans le même esprit : "Si vous vivez selon la chair, vous mourrez, mais si, par le moyen de l'esprit, vous mortifier les mouvements de la chair, vous vivrez"(2), chacun travaillera de tout son possible à cela, savoir est à une continuelle mortification de sa propre volonté et de son propre jugement et de tous ses sens.
Si le neuvième article qui suit n'est pas le même, il est au moins fort rapportant ; le voici :
Chacun renoncera pareillement à l'affection immodérée de ses parents, selon le conseil de Jésus-Christ, qui exclut du nombre de ses disciples tous ceux qui ne haïssent pas père, mère, frères et sœurs, et qui promet le centuple en ce monde et la vie éternelle en l'autre à ceux qui les auront quittés pour suivre le conseil de l'Evangile ; nous faisant voir par là le grand empêchement que l'attache à la chair et au sang apporte à la perfection chrétienne. On ne laissera pas pourtant de les aimer, mais ce sera d'un amour spirituel et selon l'esprit de Jésus-Christ.
Voilà, mes frères, le sujet de l'entretien de ce soir, qui parle de lui-même. Cette règle est si évidente et si intelligible, que ce sera exercer votre patience de vous parler d'une chose si claire, et ce sera en obscurcir le sens que de vouloir ajouter d'autres discours.
C'est un conseil que Notre-Seigneur donne à ceux qui
2. Epître aux Romains VIII, 13.
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veulent le suivre, à ceux qui se présentent à lui pour cela. "Vous voulez venir après moi ? A la bonne heure. Vous voulez conformer votre vie à la mienne? A la bonne heure encore. Mais s'avez-vous qu'il faut commencer par renoncer à vous-mêmes et continuer à porter votre croix ?" Or, cela n'est pas donné à tous, mais à peu ; et de là est venu que tant de milliers de personnes, qui le suivaient pour l'entendre, l'ont abandonné et se sont retirées, n'étant pas trouvés dignes d'être ses disciples, parce qu'ils ne le suivaient pas préparés en la manière que Notre-Seigneur disait qu'il le fallait être. Ils n'avaient pas la disposition de se vaincre. "Je le veux, leur disait-il, venez, mais il y a deux choses à faire : la première est renoncer à vous-mêmes, c'est-à-dire quitter ce vieil Adam ; et la seconde, porter votre croix, et cela tous les jours ; et sur ce fondement, voyez si vous êtes capables de me suivre et de demeurer à mon école."
Il faut donc renoncer à soi-même ; c'est une nécessité à qui veut être disciple de ce divin Maître. Nous verrons de quelles manières on renonce à soi-même ; et ce que j'en dirai, je le tirerai, partie de la règle, qui en marque quatre, et partie de saint Basile, dont la lecture est fort touchante là-dessus.
Que veut donc dire : renoncer à soi-même? La règle dit que c'est renoncer à son jugement, à sa volonté, à ses sens et à ses parents. Quelle vie, Messieurs, de renoncer à tout soi-même pour l'amour de Dieu, d'ajuster son jugement à celui du prochain, se soumettre à qui on doit par vertu, s'ajuster tous au jugement que Dieu fait des choses ; C'est ainsi que faisait Notre-Seigneur. Par le jugement s'entend la science, l'intelligence, l'entendement. Le Fils de Dieu donc voulait bien qu'on sût qu'il n'avait point de jugement propre, que son jugement était celui de son Père, par ces paroles :
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Mea doctrina non est mea, sed ejus qui misit me ;(3) ma connaissance et mon entendement ne sont pas de moi, mais de mon Père ; je regarde le jugement qu'il porte des choses, et j'en juge de même. O mes frères ! ô mes frères ! quelle partie gagnée à un chrétien de soumettre ses lumières et sa raison pour l'amour de Dieu ! Qu'est-ce que cela ? C'est la pratique de Notre-Seigneur de renoncer à son propre esprit. Qui est-ce qui renonce mieux à soi que celui qui soumet son jugement? On met une question en avant, et chacun en dit son avis. Or, pour renoncer à soi en cette occasion, il ne faut pas refuser de dire ce qu'on en pense, mais il faut soumettre ses raisons, et celui qui a le jugement soumis aime mieux suivre le jugement d'autrui que le sien. Notre-Seigneur, qui était la sapience même, ne fait usage de son jugement, mais il se soumet à son Père. Et nous, pour être vrais missionnaires et ses disciples, nous devons soumettre le jugement à Dieu, à nos règles, à la sainte obéissance et, par condescendance, a tous les hommes ; et voila ce que c'est que vertu. Je le disais dernièrement, le sentiment de saint Vincent Ferrier était que le moyen de se sanctifier était de s'accommoder au jugement d'autrui en renonçant au nôtre. Ajustons donc notre jugement, comme Notre-Seigneur, au jugement de Dieu, qui nous est connu par les Saintes Ecritures. Pour le nôtre, n'en faisons point d'usage, sinon dans les sujets où nos règles, ni les supérieurs ne diront mot. Alors, in nomine Domini, on peut former son raisonnement au sens le plus conforme à l'esprit de l'Evangile.
Renoncer à sa volonté : Quae placita sunt ei, facio semper, (4) je fais toujours la volonté de Dieu. C'est ce que disait et faisait la Sagesse même, Notre-Seigneur,