Conférences aux missionnaires (page 16)
4. Evangile de saint Jean VIII, 29.
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son Fils. S'il plaisait à sa divine bonté nous faire la grâce de faire toujours la volonté de Dieu, des règles et de l'obéissance, nous serions alors dignes d'être à son école ; mais, tandis que nous jouirons de notre volonté, o mon Seigneur, nous n'aurons point de préparation pour vous suivre, ni de mérite à porter nos peines, ni de part avec vous, comme nous en aurons si véritablement nous renonçons à notre propre volonté pour l'amour de Dieu.
La troisième chose que nous de vous mortifier, ce sont nos sens intérieurs et extérieurs ; nous devons avoir une perpétuelle garde sur eux et un soin particulier de les assujettir à Dieu. O misérable que je suis ; comment osé-je prononcer ceci, qui suis si éloigné de cette pratique, qui suis toujours dissipé de la vue et de l'ouïe et sensuel pour le goût ; Faites-moi la grâce, mon Dieu, de me pardonner le passé et de me mortifier à l'avenir. La curiosité de voir est fréquente et dangereuse ; j'ai été travaillé de cette passion. La curiosité d'entendre, oh ! qu'elle a de force pour enlever l'esprit. S'il y en a quelques-uns qui se laissent emporter à ces désirs déréglés de la vue et de l'ouïe, ils doivent beaucoup prier Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'il leur fasse la grâce de renoncer à cela. La curiosité perdit notre premier père, et il se serait en effet perdu s'il ne s'était trouvé lui-même par la pénitence, comme il est dit en la Sagesse. La curiosité de toucher peut aussi avoir de mauvaises suites. Or sus, il faut veiller sur soi pour ne lâcher jamais la bride à ses passions, ni contenter ses sens.
La règle dit encore une chose qui semble rude, néanmoins il faut baisser la tête, le Fils de Dieu l'a dit tout net, que, pour renoncer à soi, il faut haïr ses parents, mais cela s'entend, s'ils nous veulent empêcher d'aller à lui ; car, quand ils nous y portent, ou nous laissent
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faire, il ne demande pas cette haine de nous, mais quand ils nous en détournent ; alors qui non odit patrem suum et matrem et uxorem et filios et fratres et sorores, adhuc autem et animam suam, non potest meus esse discipulus, (5) qui ne hait son père et sa mère et son épouse et ses enfants et ses frères et ses sœurs et même son âme ne peut être son disciple. Encore n'est-ce pas proprement les haïr, mais seulement se comporter comme si on les haïssait, je veux dire les abandonner, leur désobéir, etc., quand ils veulent nous empêcher d'obéir à Dieu et suivre Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Je pense, Messieurs, que Notre-Seigneur l'entend ainsi comme j'ai dit, que les parents qui s'opposent au bonheur des enfants qui veulent se donner à Dieu, doivent être abandonnés ; c'est en ce cas-là qu'il faut renoncer à l'affection des parents. - Mais, Monsieur, Notre-Seigneur n'a pas fait cela, il a toujours demeuré avec saint Joseph et la sainte Vierge, il avait commerce avec ses parents. - Oui, mais ces saints parents-là avaient toujours leur entendement et leurs désirs soumis à ce divin Enfant, ils lui étaient tous uniformes en leurs actions et en leurs affections par les ressorts de la sagesse adorable et de la volonté éternelle de son Père, qui l'avait établi le directeur et la conduite de saint Joseph et de la sainte Vierge. Et nos parents, au contraire, sont souvent si éloignés de cette soumission aux desseins de Dieu qu'ils nous veulent empêcher de les suivre ; et alors il les faut haïr et quitter. - Mais ils ne le font pas. - Tant mieux ; il les faut aimer en Notre-Seigneur, non pour nous attacher d'affection à eux parce qu'ils sont bons, mais parce qu'ils se détachent, afin que nous soyons meilleurs en suivant notre commun Sauveur, qui est uniquement parfait.
5. Evangile de saint Luc XIV, 26.
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Les canons disent que les pères et mères qui sont dans le besoin extrême ont droit de réclamer leurs enfants, en quelque lieu ou condition qu'ils soient, pour en être se course dans leur état souffrant, quand c'est de nécessité de nature, et que les enfants peuvent même sortir de la religion, après en avoir demandé la permission aux supérieurs, qu'ils l'obtiennent, ou qu'ils ne l'obtiennent pas. Cela s'entend, comme j'ai dit, en cas de nécessité de nature vraie, et non supposée. Ils peuvent donc sortir et les aller assister, et puis revenir au lieu et en l'état d'où ils étaient sortis, ainsi que plusieurs l'ont fait ; il y en a beaucoup d'exemples. Mais souvent les parents feignent d'avoir besoin de vous, ils ne sont pas à leur aise ; ils voudraient être mieux ; ce n'est pas le besoin présent qui les presse, mais la crainte de l'avenir, parce qu'ils n'ont pas confiance en Dieu ; ou, s'ils sont pauvres par leur condition, ils seraient bien aises de pouvoir vivre sans travailler. Encore que cela soit, il faut se contenter de prier Dieu pour eux et de contribuer, dans les autres manières qu'on peut, à leur consolation et soulagement, afin qu'ils aiment et servent Dieu. Mais nous devons tellement régler cela que la passion ne nous emporte pour les aller voir, car, sous prétexte de procurer leur salut, on met le sien au hasard, on quitte les emplois où Dieu nous veut, et, au lieu de renoncer à ses parents, on les va chercher, on quitte Notre-Seigneur pour eux, et alors on tombe dans l'indignation dont il nous a avertis par ces paroles : "Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi." (6) Voyez-vous, à quiconque veut être son disciple il dit tout court qu'il faut qu'il s'éloigne de l'affection de ses parents. Dieu même ne dit-il pas à Abraham : "Sors de ta terre et de ta parenté" (7) Ce que le saint homme fit aussitôt.
7. Livre de Genèse XII, 1.
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Oh ! quelle obéissance ! Mais, ô bonté de Dieu ! c'est par cela que vous nous avez voulu montrer que le pays et les parents sont des empêchements à notre perfection ; ce que Notre-Seigneur nous a encore enseigné, lorsqu'il dit à un de ses disciples, qui lui demandait d'aller enterrer son père mort : "Laissez les morts ensevelir leurs morts" (8), et qu'à un autre, qui voulait aller vendre son bien et le donner aux pauvres, il ne voulut lui permettre de se séparer de lui. "Suivez-moi", leur dit-il à tous deux. Et de là nous devons estimer qu'il y a de grands inconvénients à retourner en son pays, quand une fois nous en sommes sortis pour le service de Notre-Seigneur ; et l'expérience ne nous le fait voir que trop et au dedans et au dehors de notre congrégation. Nous en avons perdu plusieurs, au commencement, par l'indulgence que nous avons eue de les laisser aller chez eux ; car, quand ils ont été là, la présence des objets qu'ils avaient aimés autrefois leur en a fait revenir les premiers sentiments, et ils se sont trouvés de nouveau dans ces tendresses de la jeunesse et des affections déréglées, contraires à la piété et à la crainte de Dieu ; du moins ils sont entrés dans les intérêts de la famille, dans ses sentiments d'adversité ou de prospérité, dans ses douleurs inutiles ou ses, vaines joies ; et ils s'y sont embarrassés comme une mouche qui est tombée dans les filets d'une araignée, d'où elle ne se peut tirer.
Je m'appellerai moi-même à témoin de cette vérité. Du temps que j'étais encore chez M. le général des galères, et avant qu'il eût fait le premier établissement de notre congrégation, il arriva que, les galères étant à Bordeaux, il m'envoya là pour faire mission aux pauvres forçats ; ce que je fis par le moyen de religieux de la ville de divers Ordres, deux en chaque galère.
8. Evangile de saint Matthieu VIII, 22.
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Or, avant de partir de Paris pour ce voyage, je m'ouvris à deux amis de l'ordre que j'en avais reçu, à qui je dis :
"Messieurs, je m'en vas travailler proche le lieu d'où je suis ; je ne sais si je ferai bien d'aller faire un tour chez nous." Tous deux me le conseillérent. "Allez-y, Monsieur, me dirent-ils, votre présence consolera vos proches ; vous leur parlerez de Dieu, etc." La raison que j'avais d'en douter, c'est que j'avais vu plusieurs bons ecclésiastiques qui avaient fait merveille quelque temps éloignés de leur pays, et j'avais remarqué qu'étant allés voir leurs parents, ils en étaient devenus tout changés et devenaient inutiles au public, ils s'adonnaient entièrement aux affaires de leurs familles ; toutes leurs pensées allaient à cela, où auparavant ils ne s'occupaient qu'aux œuvres, détachés du sang et de la nature. J'ai peur, disais-je, de m'attacher de même aux parents. Et en effet, ayant passé huit ou dix jours avec eux pour les informer des voies de leur salut et les éloigner du désir d'avoir des biens, jusqu'à leur dire qu'ils n'attendissent rien de moi, que, quand j'aurais des coffres d'or et d'argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu'un ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu et aux pauvres, le jour que je partis, j'eus tant de douleur de quitter mes pauvres parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin, et quasi pleurer sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider et de les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon esprit attendri leur partageait ainsi ce que j'avais et ce que je n'avais pas; je le dis à ma confusion, et je le dis parce que peut-être Dieu permit cela pour me faire mieux connaître l'importance du conseil évangélique dont nous parlons. Je fus trois mois dans cette passion importune d'avancer mes frères et mes sœurs ; c'était le poids continuel de mon pauvre esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu libre, je priais Dieu qu'il eût agréable de me délivrer
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de cette tentation, et je l'en priai tant, qu'enfin il eut pitié de moi ; il m'ôta ces tendresses pour mes parents; et, quoiqu'ils aient été à l'aumône et le soient encore, il m'a fait la grâce de les commettre à sa Providence et de les estimer plus heureux que s'ils avaient été bien accommodés.
Je dis cela à la Compagnie, parce qu'il y a quelque chose de grand en cette règle, faite selon l'Evangile, lequel exclut du nombre des disciples de Jésus-Christ , tous ceux qui ne haïssent père et mère, frères et sœurs, et que, suivant cela, elle nous exhorte à renoncer à l'affection immodérée des parents. Prions Dieu pour eux, et, si nous les pouvons servir en charité, faisons-le, mais tenons ferme contre la nature, qui, ayant toujours son inclination de ce côté-là, nous détournera, si elle peut, de l'école de Jésus-Christ. Tenons ferme.
Voilà donc quatre manières de renoncer à soi même : 1° à son jugement ; 2° à sa volonté ; 3° à ses sens, et en quatrième lieu à ses parents. C'est ce que la règle recommande, et la grâce que nous devons demander à Dieu.
Saint Basile rapporte tout ceci et dit que ce renoncement s'entend d'oublier la vie passée ; autrement, on pensera aux jeunesses qu'on a faites, ou aux tendresses qu'on a eues, ou aux déplaisirs qu'on a reçus. En quelque sens que ce soit, il faut renoncer au souvenir de tout cela, car rien ne suscite tant l'appétit des choses défendues que la pensée de leurs fausses douceurs. Il faut donc oublier tous ces mauvais pas pour bien renoncer à tous ces dangereux appâts de la pauvre jeunesse.
La cinquième manière de renoncer à nous-mêmes, dit ce saint, est de renoncer aux pompes ; il dit : "Au diable et à ses pompes." - Mais, Monsieur, nous sommes de pauvres prêtres qui avons déjà renoncé à cela, nous n'avons que de simples habits, de chétifs meubles et
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rien qui sente la pompe. - Nous pouvons avoir l'esprit pompeux, Messieurs. Hélas ! oui. S'étudier à faire de belles prédications, à faire parler de soi, à publier le bien qu'on a fait, à s'enfler d'orgueil, c'est avoir l'esprit pompeux, et pour le combattre, il vaut mieux moins bien faire une chose, que de se complaire de l'avoir bien faite. Il faut renoncer à la vanité et aux applaudissements ; il faut se donner à Dieu, mes frères, pour s'éloigner de la propre estime et des louanges du monde, qui font la pompe de l'esprit.
Un prédicateur me parlait dernièrement de ceci : "Monsieur, me disait-il, dès qu'un prédicateur cherche l'honneur et le bruit populaire, il se livre à la tyrannie du public ; et, pensant se faire remarquer par de beaux discours, il se fait esclave de là réputation " ; à quoi nous pouvons ajouter que celui qui débite de riches pensées d'un style pompeux est opposé à l'esprit de Notre-Seigneur, qui a dit : "Bienheureux sont les pauvres d'esprit" (9) ; en quoi cette Sagesse éternelle montre combien les ouvriers évangéliques doivent éviter la magnificence des actions et des paroles, et prendre une manière d'agir et de parler humble, facile et commune. C'est le démon qui nous livre à cette tyrannie de vouloir réussir, et qui, nous voyant portés à aller simplement en besogne, nous dit : "Voilà qui est bas ; cela est trop plat et très indigne de la majesté chrétienne." Ruse du démon ! Prenez-y garde, Messieurs, renoncez à ces vanités ; je vous en prie par les trailles de Notre-Seigneur, renoncez à cette parade mondaine et diabolique ; ayez devant les yeux la manière de Notre-Seigneur tout humble et toute contraire.
Il pouvait donner un grand éclat à ses œuvres et une souveraine vertu à ses paroles, mais il ne l'a pas fait
9. Evangile de saint Matthieu V, 3.
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"Vous ferez, disait-il à ses disciples, (10) ce que je fais, et bien davantage." Mais, Seigneur, pourquoi voulez-vous qu'en faisant ce que vous avez fait, ils fassent plus que vous? C'est, Messieurs, que Notre-Seigneur se veut laisser surmonter dans les actions publiques, pour exceller dans les humbles et les secrètes ; il veut les fruits de l'Evangile et non pas les bruits du monde ; et pour cela il a plus fait par ses serviteurs que par lui-même. Il a voulu que saint Pierre ait converti, une fois, trois mille et, une autre fois, cinq mille personnes, et que toute la terre ait été éclairée par les apôtres. Et quant à lui, bien qu'il fût la lumière du monde, il n'a prêché qu'à Jérusalem et aux environs, et il a prêché là, sachant qu'il y réussirait moins qu'ailleurs. Oui, il s'est adressé aux Juifs comme les plus capables de le mépriser et de le contredire. Il a donc fait peu de chose, et ses pauvres disciples ignorants et grossiers, animés de sa vertu, en ont fait plus que lui. Pourquoi? C'est qu'il a voulu être humble en cela.
O Messieurs, que n'en sommes-nous là ! Que ne cédons-nous toujours l'avantage aux autres, et que ne choisissons-nous le pire et le plus humiliant pour nous ; Car assurément c'est le plus agréable et le plus honorable pour Notre-Seigneur, qui est tout ce que nous devons prétendre. Faisons-lui cette part. Voici, une action publique que je fais ; je la pourrais pousser bien avant ; je ne le ferai pas ; je retrancherai telles et telles choses qui lui pourraient donner quelque lustre, et à moi quelque réputation. De deux pensées qui me viennent, je produirai la moindre au dehors, afin de m'humilier, et je retiendrai la plus belle, pour la sacrifier à Dieu dans le secret de mon cœur. Notre-Seigneur ne se met et ne se plaît que dans l'humilité de cœur et la simplicité des paroles et
10. Evangile de saint Jean XIV, 12.
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des actions ; en vain le cherche-t-on ailleurs. Voulez-vous le trouver, mes frères, renoncez à l'affection de paraître, à la pompe de l'esprit, aussi bien que du corps, et enfin à toutes les vanités et affections de la vie.
Saint Basile met une sixième manière de renoncer à nous-mêmes : c'est à la passion de se bien porter, de se conserver, de faire le possible et l'impossible pour la conservation de son individu. Et en effet, cette sollicitude de vivre, cette crainte de souffrir et cette faiblesse de quelques-uns, qui mettent tout leur esprit capable de choses bonnes au soin de leur chétive vie, sont de grands empêchements au service de Dieu. Ils n'ont pas la liberté de suivre Jésus-Christ. Nous sommes ses disciples, et il nous trouve enchaînés comme des esclaves. A quoi? A un peu de santé, à un remède imaginaire, à une infirmerie où rien ne manque, à une maison qui nous plaît, à une promenade qui nous divertit, à un repos qui sent la paresse. - Mais le médecin m’a dit de ne pas tant m'appliquer, d'aller prendre l'air, de changer de séjour. - Oh ! misère ! Les grands quittent-ils leur demeure ordinaire, parce qu'ils sont quelquefois indisposés ; un évêque, son diocèse; un gouverneur, sa place ; un bourgeois, sa ville ; et un marchand, son commerce? Les rois mêmes font-ils cela ? Rarement. Sont-ils malades, ils restent là où ils se trouvent. Le feu roi fut malade quatre ou cinq mois à Saint-Germain, et il y demeura, sans en bouger, jusqu'à ce qu'il y mourût d'une belle mort et d'une mort toute chrétienne. L'attache à la vie n'est pas sans prétexte. Immisit in faciem ejus spiraculum vitae. (11) C'est une participation de Dieu, dira-t-on, il la faut conserver. - Oui, mais c'est l'amour-propre qui se veut maintenir ; c'est pourquoi Notre-Seigneur a dit :
11. Genèse II, 7.
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"Qui sauvera sa vie la perdra" (12) Et ailleurs il ajoute qu'on ne peut faire un plus grand acte d'amour que de donner sa vie pour son ami. Dieu n'est-il pas le nôtre? Le prochain ne l'est-il pas aussi ? Ne serions-nous pas indignes de jouir de l'être que Dieu nous donne, si nous refusions de l'employer pour des sujets si dignes? Certes, sachant que nous tenons notre vie de sa main libérale, nous ferions une injustice de ne la consommer pas selon ses desseins.
Une autre manière de renoncer à nous-mêmes est spoliare veterem hominem et induere novum, c'est-à-dire, se dépouiller du vieil homme et se revêtir du nouveau. Selon cela, nous disons tous les jours en nous habillant pour la sainte messe : Exue me, Domine, veterem hominem et indue me novum, etc. Messieurs, nous faisons cela quand nous tâchons de nous faire quittes de nos passions et de nos imperfections, exue me, Domine, lorsque celui qui était dans l'ordure se purifie. J'étais dans l'orgueil ; je m'en retire en faisant des actes d'humilité ; et en cela je me dépouille des anciennes habitudes. Tandis que je remédie à ma négligence passée et que je combats ma lâcheté présente, que fais-je ? Je me purge de ce vieux levain qui corrompt toute la pâte et je donne vie à mes actions par la vigilance et intention que j'y apporte. De sorte que travailler ainsi toute sa vie non seulement à se corriger des vices et mauvaises inclinations, mais encore à régler ses mœurs et ses occupations au niveau de celles du nouvel homme, Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est se dépouiller incessamment du vieil Adam et se revêtir du nouveau. Enfin, exue me, Domine, veterem hominem et indue me novum.
Saint Paul dit que par le baptême nous nous revêtons ainsi de Jésus-Christ : "Vous qui êtes baptisés en Jésus-Christ, vous êtes revêtus de Jésus-Christ" ; quicumque in
12. Evangile de saint Marc VIII, 35.
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Christo baptizati estis, Christum induistis (13). Que faisons-nous quand nous établissons en nous la mortification, la patience, l'humilité, etc.? Nous y établissons Jésus-Christ ; et ceux qui travaillent à toutes les vertus chrétiennes peuvent dire, comme saint Paul : Vivo ego, non jam ego, vivit vero in me Christus ; (14) ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. Je vivais, vivo ego ; ce n'est plus moi qui vis, vivit vero in me Christus.
Plaise à Dieu nous faire la grâce de nous rendre semblables à un bon vigneron qui porte un couteau en sa pêche, avec lequel il coupe tout ce qu'il trouve de nuisible à sa vigne ! Et parce qu'elle bourgeonne plus qu'il ne veut et qu'elle bourgeonne sans cesse du bois inutile, il a toujours le couteau prêt et souvent le tient à la main pour ôter toutes ces superfluités à même temps qu'il les aperçoit, afin que la force de la sève du cep monte toute aux sarments qui doivent porter le fruit.
C'est ainsi que nous devons couper incessamment avec le couteau de la mortification les mauvaises productions de la nature gâtée, qui ne se lasse jamais de pousser des branches de sa corruption, afin qu'elles n'empêchent Jésus-Christ, qui est comparé au cep de la vigne et qui nous compare aux sarments, de nous faire fructifier abondamment dans la pratique des saintes vertus.
Cet homme-là est un bon vigneron, parce qu'il travaille toujours à sa vigne, et nous serons aussi de bons disciples, si nous mortifions sans cesse nos sens, si nous travaillons à réprimer nos passions, à soumettre notre jugement, à régler notre volonté, et tout cela dans les manières que nous avons dites. Nous aurons alors la consolation de dire : "Je me dépouille du vieil Adam et je fais mon possible pour me revêtir du nouveau."
14. Ibid. II, 20
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Courage, mes frères, courage ! Dieu, qui est le maître de cette vigne, ayant ôté de nos âmes tout ce qui est inutile et mauvais, nous fera demeurer en Notre-Seigneur, comme des sarments qui portent fruit, afin d'en porter encore plus. Nous aurons quelque peine du commencement, mais il nous fera la grâce de venir à bout d'une chose et puis d'une autre, aujourd'hui d'un mouvement de colère et demain d'une répugnance à l'obéissance. Courage ! Le plaisir suit la peine, et tant plus les fidèles trouvent difficulté à se renoncer, tant plus ils ont de joie de s'être mortifiés, et leur récompense est grande à proportion du travail.
C'est donc par la mortification qu'il faut ôter de nous ce qui déplaît à Dieu, c'est elle qui fait que nous portons la croix après Notre-Seigneur et que nous la portons chaque jour, comme il l'ordonne, si chaque jour nous nous mortifions. La marque pour connaître si quelqu'un suit Notre-Seigneur est de voir s'il se mortifie continuellement. Travaillons-y, mes frères, en sorte qu'il ne se passe jour que nous ne fassions au moins trois ou quatre actes de mortification ; et en ce faisant, il sera vrai de dire que nous suivrons Notre-Seigneur, en ce faisant, nous serons dignes de la qualité de ses disciples ; en ce faisant, nous marcherons par le chemin étroit qui mène à la vie ; et en ce faisant il régnera en nous pendant cette vie mortelle, et nous avec lui dans l'éternelle.
Qu'avez-vous fait toute votre vie, mon Seigneur, que de combattre continuellement le monde, la chair et le diable ? Faisiez-vous jamais votre volonté, regardiez-vous jamais votre jugement, écoutiez-vous jamais la sensualité ? Non, jamais ; ce n'était en vous qu'une continuelle mortification et qu'un renoncement absolu en toutes choses. Voyez, s'il vous plaît, Messieurs, voyez sa pauvreté, voyez à quel point elle allait, de n'avoir pas
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seulement une pierre où il pût reposer sa tête ; voyez sa nourriture et sa frugalité, mangeant du pain sec. Quant à l'honneur, voyez comment il l'a combattu et formez là-dessus votre vie et vos pratiques.
Messieurs, ayons cet exemple devant les yeux et ne quittons jamais de vue la mortification de Notre-Seigneur, puisque nous sommes obligés, pour le suivre, de nous mortifier après lui. Formons nos affections sur les siennes, afin que ses pas soient la règle des nôtres dans la voie de la perfection. Les saints sont saints pour avoir marché sur ses traces, pour avoir renoncé à eux-mêmes et s'être mortifiés en tout. Et ainsi, Messieurs, il y a sujet d'espérer de la divine bonté qu'elle nous donnera l'esprit de mortification, qu'elle ôtera de nous tout ce qui lui déplaît et qu'ensuite elle y introduira les vertus qui nous rendront agréables à ses yeux ; mais travaillons-y, mes frères, avec ardeur et fidélité, avec amour et patience. En ce cas, tenons-nous pour assurés que Dieu nous fera la grâce de porter constamment notre croix, de suivre de près Jésus-Christ et de vivre de sa vie dans le temps et dans l'éternité. Amen.
205. – CONFERENCE DU 16 MAI 1659
DE L'INDIFFERENCE
(Règles Communes, chap. II, art. 10)
Mes frères, dans le doute que j'avais hier si je pourrais vous parler ce soir, on vous bailla un autre sujet de conférence, dont l'entretien serait beaucoup plus utile, chacun rapportant ce que Notre-Seigneur lui aurait donné, que tout ce que je pourrais vous dire, qui ne
Entretien 205. – Manuscrit des conférences – Abelly reproduit presque intégralement cette conférence (op. cit., l. III, chap. V, sect. II, p. 42 et suiv.), dont il donne une rédaction bien différente.
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ferai qu'exercer la Compagnie. Pourtant, je me suis proposé de vous parler de l'indifférence, qui fait la règle contenue au dixième article des maximes évangéliques, chapitre 2.
Tous s'étudieront, dit cette règle, avec toute la diligence possible, à la vertu d'indifférence, que Jésus-Christ et les saints ont tant estimée et si bien pratiquée, en sorte qu'ils n'aient aucune attache ni aux emplois, ni aux personnes, ni aux lieux, particulièrement à leur pays, ni à aucune autre chose semblable, ains qu'ils soient toujours prêts et ponctuels à quitter tout cela de bon cœur, dès que le supérieur leur aura notifié sa volonté, même par signe ; et qu'ils agréent le refus ou le changement qu'il trouvera bon de faire en cela, reconnaissant, en la vue de Dieu, que tout ce qu'il a fait est bien fait.
C'est donc de la vertu d'indifférence que nous avons à parler, à laquelle notre règle nous porte. Certes, elle a raison, car comment la Compagnie pourra-t-elle parvenir à la perfection, si elle n'acquiert l'indifférence et le détachement de toutes choses? Comment parviendra-t-elle à la fin qu'elle s'est proposée, d'aller instruire les pauvres peuples, les tirer du péché et, avec la grâce de Dieu, les mettre en grâce, si nous n'avons l'indifférence, qui attire la même grâce que nous voulons répandre en eux ? Comment encore, si nous sommes attachés au monde et à nous-mêmes, à nos plaisirs et à notre estime, comment, dis-je, pourrons-nous travailler à la sanctification de l'état ecclésiastique, laquelle consiste en l'éloignement de ces choses ? Personne ne peut donner ce qu'il n'a pas : Nemo dat quod non habet. Nous voulons porter les autres au détachement des cupidités de la terre et des satisfactions de la nature ; ô Sauveur ! comment le ferons-nous, si nous y sommes nous-mêmes attachés ? Mais comment chercher le royaume de Dieu et sa justice,
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si nous sommes liés à quelqu'autre chose qui nous ôte les moyens et la liberté de les chercher ? Comment faire la volonté divine, qui est une de nos règles, si nous suivons la nôtre propre dans les choses qui lui déplaisent, particulièrement dans les commodités, les honneurs et l'estime malheureuse de soi-même? Mais comment renoncer à nous, selon le conseil de Notre-Seigneur, si nous y sommes attachés ? Comment nous détacher de tout, si nous ne renonçons à un rien qui nous arrête? Messieurs, voulez-vous un remède à cela ? Il faut que l'indifférence mette en liberté la personne captive ; il n'y a que cette vertu qui nous tire de la tyrannie des sens et de l'amour des créatures, et de là vous voyez combien elle est nécessaire et quelle est l'obligation que nous avons de nous donner à Dieu pour travailler à l'acquérir, si nous ne voulons être esclaves de nous-mêmes et esclaves d'une bête, puisque celui qui se laisse mener par la partie animale ne mérite pas d'être appelé homme, mais une bête.
Je lisais aujourd'hui la pensée d'un saint, qui dit que l'indifférence est le haut degré de la perfection, c'est la somme de toutes les vertus et la ruine des vices. Il faut bien que l'indifférence tienne nécessairement de la nature de l'amour parfait, car elle est une activité d'amour qui porte le cœur à tout ce qui est meilleur et qui détruit tout ce qui l'en empêche, comme le feu, qui non seulement tend à son centre, mais qui consume tout ce qui le retient. Et ainsi, mes frères, vos coeurs seront tout enflammés à la pratique de la volonté de Dieu, si l'indifférence les détache de la terre. Nécessairement ils seront pleins de l'amour de Dieu quand ils cesseront d'aimer autre chose. C'est en ce sens que l'indifférence est l'origine de toutes les vertus et la mort de tous les vices.
Disons ce que c'est. Il la faut distinguer en deux parties :
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premièrement, en l'action d'indifférence ; et en second lieu, en l'état d'indifférence.
L'action indifférente est une action morale volontaire qui ne tient ni du bien ni du mal. Aucuns estiment qu'il n'y en a point, voulant dire que, si une action n'est pas bonne, elle est mauvaise. Mais, quoi qu'il en soit, nous supposons ici un milieu : une action volontaire qui ne regarde ni le bien, ni le mal. Il y a obligation de se nourrir ; on mange pour cela. Cette action ne se met pas au rang des actions de vertu. Du mal, il n'y en a point, pourvu qu'on ne gâte la substance de l'action par quelqu'excès, ou cas défendu. Se promener, être assis ou debout, passer par un chemin ou par un autre, ce sont choses d'elles-mêmes indifférentes, qui ne sont d'aucun mérite et ne sont non plus blâmables, s'il n'y a quelque circonstance mauvaise. Voilà pour l'action indifférente.
Quant à l'état d'indifférence, c'est un état où se trouve une vertu par laquelle l'homme se détache des créatures pour s'unir au Créateur. Ce n'est pas seulement une vertu ; en quelque façon, c'est un état qui la comprend et où elle agit ; c'est un état, mais il faut que cette vertu y soit active et que, par elle, le coeur se détache des choses qui le tiennent captif. Où est le cœur aimant ? En la chose qu'il aime. Par conséquent, là où est notre amour, là notre cœur est captif ; il ne peut en sortir, il ne peut s'élever plus haut, il ne peut aller ni à droite ni à gauche ; le voilà arrêté. Là où est le trésor de l'avare, là est son cœur ; et là où est notre cœur, là est notre trésor. Et ce qui est déplorable, c'est que ces choses qui nous retiennent en servitude sont, pour l'ordinaire, des choses très indignes. Eh quoi ! un rien, une imagination, une parole sèche qu'on nous a dite, un manque d'accueil gracieux, un petit refus, la pensée seule qu'on ne fait pas grand compte de nous, tout cela
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nous blesse et nous indispose au point qu'on n'en peut guérir. L'amour-propre nous attache à ces blessures imaginaires ; on ne s'en saurait tirer, on est toujours là dedans. Et pourquoi ? C'est qu'on est captif de cette passion.
Le propre de l'indifférence est de nous ôter tout ressentiment et tout désir, de nous détacher de nous-mêmes et de toute créature ; c'est son office, c'est le bonheur où elle nous met, pourvu qu'elle soit active, qu'elle travaille. Et comment ? Il faut s'étudier pour se connaître ; il faut se dire : "Or ça, mon âme, quelles sont tes affections ? A quoi tenons-nous ? Qu'y a-t-il qui nous captive? Sommes-nous en la liberté des enfants de Dieu, ou sommes-nous liés aux biens, aux aises, aux honneurs ?" S'examiner pour découvrir nos liens, afin de les rompre. En vérité, Messieurs, l'efficace de l'oraison doit tendre à bien connaître ses inclinations et ses attaches, à prendre résolution de les combattre et de s'amender, et puis à bien exécuter ce que l'on a résolu ; s'étudier premièrement, et, quand on se sent attaché à quelque chose, travailler à s'en déprendre et à se mettre en liberté par des résolutions et des actes contraires. Certes, nous avons sujet de craindre que nous ne tombions en ces liens misérables, dont nous ne saurions sortir. O Sauveur ! ô Sauveur ! quelle misère !
J'ai connu un gentilhomme, je l'ai dit autrefois, un gentilhomme de Bresse, nommé M. de Rougemont, qui avait été un franc éclaircilleur ; c'était un grand homme, bien fait, qui s'était trouvé souvent aux occasions, en étant prié par d'autres gentilshommes qui avaient des querelles, ou lui-même appelant en duel ceux qui n'allaient pas droit avec lui. Il me l'a dit, et il n'est pas croyable combien il a battu, blessé et tué de monde. Enfin Dieu le toucha si efficacement, qu'il entra en lui-même,
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et connaissant l'état malheureux où il était, il résolut de changer de vie, comme il fit. Depuis ce changement, ayant demeuré quelque temps en la façon commençante et en son progrès, il alla si avant qu'il demanda à Monseigneur de Lyon de tenir le Saint-Sacrement en sa chapelle, pour y pouvoir honorer Notre-Seigneur et mieux entretenir sa piété, qui était singulière et connue de tout le monde ; ce qui me donna un jour le désir de l'aller voir en sa maison, où il me raconta les pratiques de sa dévotion et, entr'autres, celle de son détachement des créatures. "Je suis assuré, me disait-il, que si je ne tiens à rien, je me porterai à Dieu, qui est mon unique prétention ; et pour cela, je regarde si l'amitié d'un tel seigneur, d'un tel parent, d'un tel voisin m'arrête, si c'est l'amour de moi-même qui m'empêche d'aller, si ce sont mes biens ou la vanité qui m'attachent, si ce sont mes affaires ou mes plaisirs qui me retardent ; et quand je m'aperçois que quelque chose me détourne de mon souverain bien, je prie, je coupe, je tranche, je me fais quitte de ce lien. Ce sont là mes exercices."
Il me dit particulièrement ceci, je m'en suis toujours ressouvenu, qu'un jour, allant en voyage, comme, pour l'ordinaire, il s'occupait de Dieu, il s'examina si, depuis le temps qu'il avait renoncé à tout, il lui était resté ou survenu quelque attache ; il parcourut ses affaires, ses biens, ses alliances, sa réputation, les grandeurs, les menus amusements du cœur humain ; il tourne, il vire, enfin il tombe sur son épée. "Pourquoi la portes-tu ? pensa-t-il ; comment en souffrirais-je la privation ? Quoi ! quitter cette chère épée qui m'a si bien servi en tant d'occasions et qui, après Dieu, m'a tiré de mille dangers ! Si on m'attaquait encore, je serais perdu sans elle. Mais aussi il peut t'arriver quelque querelle où tu n'aurais pas la force, portant une épée, de ne pas t'en servir, et tu en
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offenseras Dieu derechef. Que ferai-je, ô mon Dieu ? dit-il ; un tel instrument de ma honte et de mon péché est-il capable de me tenir au cœur ? Je ne trouve que cette épée seule qui m'embarrasse, oh ! je ne serai plus si lâche que de la porter." Et en ce moment, se trouvant vis-à-vis d'une grosse pierre, il descend de son cheval, prend cette épée, bat sur cette pierre, et tic et tac, et tic et tac ; enfin il la rompt et la met en pièces et s'en va. Il me dit que cet acte de détachement, brisant cette chaîne de fer qui le tenait captif, lui donna une liberté si grande que, bien que ce fût contre l'inclination de son cœur, qui aimait cette épée, jamais plus il n'avait eu affection à chose périssable ; il ne tenait plus qu'à Dieu seul.
Grande leçon, Messieurs, grande confusion pour un misérable comme je suis, qui demeure attaché tantôt à une chose, et puis à une autre ! Je n'y fais pas réflexion, ou, si j'y pense, je ne fais pas un suffisant effort pour m'en tirer. Grand sujet de confusion pour moi et pour ceux qui me ressemblent, qui ne s'examinent point pour voir à quoi ils tiennent, qui ne se demandent jamais : "Qu'est-ce qui domine en moi et quels sont ces fatras d'objets et d'affections qui emportent inutilement mon temps et mes pensées ?" Ou bien, s'ils le font en quelques rencontres, ce n'est que pour en demeurer là, et au lieu de se défaire de cette servitude, ils deviennent davantage esclaves, en sorte qu'ils ne s'en sauraient tirer. Quelle pitié, Messieurs, qu'on nous voie toujours rampant en bas, toujours le ventre contre terre, toujours croupissant en nos défauts et en nos misères ! C'est ce qu'il faut dire de ceux qui ne travaillent pas à l'indifférence, qui ne font aucun progrès en la vertu, qui ont toujours le même obstacle et ne le veulent pas ôter. Qui ne craindra, Messieurs, que Dieu nous abandonne ? Qui a jamais vu un esclave comme lui ? Pourquoi n'avons-nous pas l'affection
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qu'il a pour la liberté ? O Sauveur ! vous nous en avez ouvert la porte ; enseignez-nous à la trouver ; faites-nous connaître l'importance de notre franchise ; faites-nous recourir à vous pour y parvenir ; éclairez-nous, mon Sauveur, pour voir à quoi nous sommes attachés, et mettez-nous s'il vous plaît, in libertatem filiorum Dei.
Mes frères, Dieu, ayant envoyé son Fils au monde pour nous racheter, nous a faits ses enfants ; et l'homme lâche, qui se laisse asservir par les créatures, se fait esclave ; et, perdant cette liberté des enfants de Dieu, il semble faire un blasphème éternel, comme s'il disait que Dieu n'est pas son Père, ou qu'il est moins aimable que la chose qu'il aime et que ce plaisir qui le captive.
Mais le Fils de Dieu, à quoi tenait-il ? Savez-vous comme il était soumis aux volontés de son Père? Il en fait la comparaison par le prophète-roi : comme une jument à celle de son maître. Il fait allusion de sa parfaite résignation à celle de cette bête, qui est sans choix et sans désir ; vous en faites ce que vous voulez ; elle est toujours prête à sortir et aller, à recevoir une selle ou un bât, à être mise à la charrue ou à demeurer ; tout lui est indifférent ; elle se laisse faire, elle ne tient point à son étable, ni à l'inclination d'aller d'un côté ou d'autre ; elle ne s'attache à rien. N'avez-vous pas vu, en passant, des mulets arrêtés devant une porte? Ils sont cinq ou six ensemble qui attendent que celui qui les mène sorte ; et quand il est venu, ils partent, ils tournent à droite ou à gauche, et vont tout comme il veut, et s'arrêtent de même ; ils ne tiennent à rien. Ut jumentum factus sum apud te. (1) Voilà comme je suis, dit Notre-Seigneur, pour nous exprimer comme il tournait à toute main pour tout ce que Dieu voulait de lui. Oh ! quelle souplesse ! oh ! quel abandon ! Que lui est-il arrivé? Et ego sum semper te-
1. Psaume LXXII, 23.
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cum. (2) Il a toujours été avec Dieu. Pource que j'ai fait votre volonté, Seigneur, et jamais la mienne, vous avez été avec moi.
Que fait celui qui est parfaitement soumis aux ordres de la Providence ? Il fait comme la jument qui se donne à tout ce qu'on veut, quand on veut et en la manière qu'on veut. Et que fais-je quand je m'abandonne ainsi ? J'attire Dieu avec moi, parce que je n'ai eu de volonté. Tenuisti manum dexteram meam, et in voluntate tua deduxisti me, et cum gloira suscepisti me ; (3) vous m'avez tenu par la main et mené où vous avez voulu. Si j'ai fait quelque bien, c'est vous qui m'avez conduit, e me suis laissé aller au moindre signe de votre volonté. Et pourquoi ? C'est, mon Dieu, que je me suis fait pour vous une bête de charge ; je me suis livré aux travaux, aux mépris, aux souffrances et à toutes les dispositions de votre bon plaisir ; et pour cela, Seigneur, vous vous êtes servi de moi aux choses qui vous ont été agréables.
Ne voyez-vous pas, mes frères, les heureux succès de ceux qui sont en cette indifférence ? Ils ne tiennent qu'à Dieu, et Dieu les conduit. Vous les verrez demain, cette semaine, toute l'année et toute leur vie en paix, en ardeur et tendance continuelle vers Dieu, et toujours répandant dans les âmes les doux et salutaires effets des opérations de Dieu en eux. Et si vous comparez l'indifférent avec ceux qui ne le sont point, vous verrez, d'un côté, ses conduites toutes brillantes de lumières et toujours fécondes en fruits, ce ne sont que progrès en sa personne, que force en ses paroles, que bénédiction en ses entreprises, que grâce en ses conseils et que bonne odeur en ses actions. Et in voluntate tua deduxisti me ; vous m'avez conduit, Seigneur, par la voie de votre
3. Psaume LXXII, 24.
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volonté. Vous verrez, d'une autre part, ces personnes attachées à leurs satisfactions n'avoir que des pensées de terre, des discours d'esclaves et des œuvres mortes. La différence donc qui est des uns aux autres vient de ce que ceux-ci s'unissent aux créatures et que ceux-là s'en séparent, que la nature agit dans les âmes basses, et la grâce dans celles qui s'élèvent à Dieu et ne respirent que sa volonté. C'est pourquoi ces derniers pourront dire, en quelque façon, comme Notre-Seigneur : Et cum gloria suscepisti me, vous m'avez reçu avec gloire ; vous m'avez donné puissance sur le ciel et sur la terre ; je me suis comporté envers Dieu et les hommes ainsi que la jument ou le jument. Je suis si bête que je ne sais 's'il faut dire le ou la jument. Or sus, béni soit Notre-Seigneur ; Pource qu'il a eu cet esprit de soumission et d'indifférence, il a eu son Père avec lui, qui l'a mené par la main dans la voie de sa volonté et qui l'a rempli et environné de la splendeur de sa gloire.
Prions-le, mes frères, qu'il nous fasse la grâce de nous mettre en cet état-là, pour être toujours sous la conduite de Dieu, qu'il nous mène par la main et qu'il nous conduise devant Sa Majesté. O mon Sauveur, faites que nous n'ayons aucune attache, non plus qu'une bête de charge, qui n'affecte de porter une chose plutôt qu'une autre, et d'être à un maître riche plutôt qu'à un pauvre, ni plus dans ce pays-ci que dans celui-là ; tout lui est bon ; elle attend, elle va, elle souffre, elle travaille et de nuit et de jour ; rien ne la surprend.
Mon Dieu ! je trouve cela beau ; j'ai bien envie de faire de même, mais je vois bien que me voilà captif ; j'ai de la peine de me détacher des choses que j'affectionne, de ne pas prêcher, de n'être pas employé, de n'être pas accommodé, de n'être pas en bonne réputation ; j'aurais grande difficulté à m'assujettir à toutes sortes de personnes,
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toutefois, avec votre grâce, mon Dieu, je pourrai tout. Je ne vous demande point d'être un ange, ni comme un apôtre ; je le suis déjà en quelque manière ; ce que je désire, o mon Dieu, c'est seulement la disposition souple que vous donnez aux bêtes, le courage de souffrir que vous donnez aux gens de guerre et la fermeté qu'ils ont pour l'ordre militaire. O mes frère, confusion sur nos visages de nous voir surmontés par de chétifs soldats et de pauvres bêtes en des choses tant agréables à Dieu, que son propre Fils a voulu les exécuter en sa propre personne ; Confusion, Messieurs ! N'écoutez pas ce misérable qui vous parle ; c'est le plus indigne de tous les hommes d'aspirer à cet état bienheureux, à cause de l'abus que j'ai fait de ma liberté et des grâces de Dieu, ayant aimé autre chose que lui. Donnons-nous à sa bonté infinie, Messieurs, dans la confiance qu'il nous purifiera de cette affection terrestre où nous avons croupi. Il s'agit de travailler à l'indifférence en nous détachant de notre jugement, de notre volonté, de nos inclinations et de tout ce qui n'est pas Dieu c'est une vertu active, et, si elle n'agit, elle n'est pas vertu. Il y faut travailler, mes frères, il faut s'étudier et souvent et toujours et demain à l'oraison ; pourquoi non ?
La règle dit donc que Notre-Seigneur a grandement estimé et pratiqué l'indifférence, et nous venons de le voir, or, elle ajoute les saints, qui nous l'ont aussi enseignée par leur exemple. O saint Pierre, vous le disiez bien, que vous aviez tout quitté, et vous le fîtes voir, lorsque vous reconnûtes Jésus-Christ sur la rive de la mer : Dominus est ; Car aussitôt cet apôtre tire sa robe, saute de la barque et se met à la nage ; il ne tenait à rien Dominus est ; Il vient à lui détaché de tout. O mon Sauveur ! quel détachement. Il tient à son maître seul, et point au bateau, point à la robe, point à la vie.
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O saint Paul ! ô grand saint Paul ! qui, du moment de votre conversion, avez eu cette grâce infuse de l'indifférence ; Domine, quid me vis facere? (4)"Me voilà prêt a ce qu'il vous plaira, je ne tiens à rien" Quel langage admirable est celui-ci : "Seigneur que veux-tu que je fasse?" Il marque un détachement non moins entier que subit. Quelle abondance de grâces répandues soudainement en ce vaisseau d'élection ; Quel instant merveilleux qui change un persécuteur en apôtre ! Oh ! quelle grande lumière fut alors produite en lui, qui, en le détachant de la loi, de sa commission, de sa fortune et de ses sentiments, lui fait dire tout d'un coup : Domine, quid me vis facere?
Certes, la règle a eu raison de dire que Notre-Seigneur et les saints ont chéri et pratiqué l'indifférence, et nous avons tous obligation de les imiter. Oui, mes frères, cette vertu est nécessaire aux missionnaires, puisqu'ils ne sont pas à eux, mais à Notre-Seigneur, qui les a envoyés et qui veut en disposer. Et pourquoi? Pour faire ce qu'il a fait et pour souffrir comme lui. "De même que mon Père m'a envoyé, disait-il à ses disciples, je vous envoie, et tout ainsi qu'on m'a persécuté, on vous persécutera. "
Ostendam illi, a-t-i dit d'ailleurs, parlant de saint Paul, quanta oporteat eum pro nomine meo pati ;(5) je lui montrerai que sa volonté est de pâtir pour mon nom. Et en effet, que n'a-t-il pas enduré ! Cela est prodigieux. On a de la peine à croire tout ce qu'il a souffert en sa personne et en son honneur et en son ministère. Ce cœur généreux et tant résigné de saint Paul a été persécuté en divers lieux. Il fut contraint de se sauver en Damas par une fenêtre ; ailleurs il a été fouetté et
5. Ibid. 16.
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jeté en la mer, tantôt accablé de pierres, et plusieurs fois emprisonné, méprisé, chassé et enfin martyrisé. Il était destiné à souffrir : Ostendam illi quanta oporteat eum pro nomine meo pati ; je lui montrerai combien il faut qu'il souffre. Et cela fut fait. Oui, ce qu'il a souffert est prodigieux, prodigieux, prodigieux !
Mais que dirons-nous d'Abraham, le coryphée des vrais obéissants et parfaitement détachés? Dieu lui commande de sortir de son pays et de laisser ses parents. "Sors de ta terre, quitte tout et va-t-en." Il le fait sans réplique, ni retardement. Quelle soumission, mes frères, ô quel détachement ! Mais, mon Dieu, vous n'en demeurez pas là ; vous avez porté cette sonde dans son cœur pour voir s'il était capable d'aller plus avant. "Oui, dit Dieu à ce sien serviteur, je désire un autre témoignage de ton amour ; je veux que tu me sacrifies ton fils." Ce patriarche n'entre point en doute s'il le devait faire. "Allons", dit-il. Il prend tout ce qu'il fallait pour le sacrifier ; il prend Isaac et son épée ; ils marchent et arrivent au lieu destiné. Voilà le bûcher prêt ; voilà le bras du père levé et l'enfant à ses pieds, qui attend le coup. Quelle indifférence d'Abraham ! Combien est-il au-dessus des sentiments naturels et combien libre en ses actions et en ses affections, puisqu'il est si prompt à les soumettre aux ordres de Dieu les plus étranges et les moins attendus !
Mais n'admirez-vous pas l'obéissance du fils aussi bien que celle du père? Voyez sa vertu ; il ne s'informe point du dessein qu'on a sur lui ; il se laisse mener ; il se laisse bander ; il se met à genoux ; il offre sa vie c'est assez pour lui de savoir que son père le veut. O mon Dieu ! ô mes frères ! que nous avons grand sujet de craindre que les enfants de notre entendement soient fort éloignés de cet abandon ! Ces lumières, ces connaissances
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et cette science que nous avons, ou prétendons, sont-elles bien soumises? Etes-vous prêts, mes frères, à les sacrifier à Dieu ? Examinons-nous bien et supposons qu'un supérieur nous dise : "Demeurons-en là, c'est assez étudier ; changez de maison ; faites autre chose." Cela pourra arriver à quelqu'un. Où en seront-ils ? Où en serez-vous, mes frères, si on vous demande votre Isaac ? Coupez-vous la gorge à ce désir de savoir, à ce plaisir d'être ici et non pas là, à cet aheurtement de vouloir une chose et d'en rejeter une autre? Mettez la main sur la conscience, vous trouverez que l'indifférence n'y est pas. Eh ! bon Dieu ! il s'en est trouvé en la Compagnie qui, pour n'étudier pas après leur séminaire comme ils s'y attendaient, ont tant murmuré et fait tant de plaintes et de mystères, que c'est pitié. Mais, Monsieur, mais, mon frère, n'êtes-vous pas venu ici pour faire la volonté de Dieu et non pas la votre, pour obéir et non pour étudier? Oh bien ! vous n'étudierez pas. Cet enfant de votre esprit vous tient attaché, cette affection déréglée vous captive ; allez, apprenez à vous rendre libre et indifférent ; que ce soit là votre leçon.
D'autres ont la passion d'être prêtres avant le temps ; d'autres, de prêcher, de disputer, d'être employés, d'aller et de venir, il y en a peu qui n'aient leur Isaac bien-aimé ; mais il faut s'en défaire, il faut vider notre cœur de tout autre amour que celui de Dieu et de toute autre volonté que celle de l'obéissance. Or sus, il me semble que je vous y vois tous disposés, et j'espère que Dieu vous fera cette grâce. Oui, mon Dieu, j'espère de votre bonté, qui voit mes attaches, que vous me parlerez à moi le premier, et moi, qui me vois dans l'impuissance de m'en corriger, je dirai en ma vieillesse, comme David : "Seigneur, ayez pitié de moi." Pour vous, mes frères, qui êtes en état de travailler à l'acquisition des vertus,
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travaillez à celle de l'indifférence, car, s'il plaît à Dieu qu'une fois vous l'ayez, vous aurez la source des vertus et la mort des vices.
Et si vous voulez un autre motif pour vous y affectionner, avant de venir aux moyens pour la pratique, c'est qu'en vérité l'indifférent est tout à Dieu, Dieu lui est toute chose, et le reste ne lui est rien. Dites-lui blanc, blanc ; dites-lui noir, noir ; revenez, il revient ; travaillez, il travaille ; il est toujours prêt à tout, sans qu'on lui dise.
Savez-vous la pensée qui me vient quand on parle des besoins éloignés des Missions étrangères ? Nous entendons cela ; il nous vient quelque affection ; nous estimons bienheureux M. Nacquart, M. Gondrée et tous ces autres missionnaires qui sont morts en hommes apostoliques pour l'établissement d'une nouvelle Eglise. Ils sont bienheureux, en effet, car ils ont sauvé leurs âmes en les donnant pour la foi et pour la charité chrétienne. Cela est beau ; voilà qui est saint ; chacun loue leur zèle et leur courage ; et puis c'est tout. Mais si nous avions cette indifférence, si nous ne tenions à une telle bagatelle que nous aimons et à certaine réserve que nous avons, qui est-ce qui ne s'offrirait pour Madagascar, pour la Barbarie, pour la Pologne et pour ailleurs où Dieu se plaît d'être servi par la Compagnie? Mais de ce que nous ne le faisons pas, c'est que nous tenons à quelque chose. Il y a des vieillards infirmes qui ont demandé à y être envoyés et qui l'ont demandé en leur infirmité non petite. Oh ! c'est qu'ils ont le cœur libre ; ils vont en affection partout où Dieu veut être connu, et rien ne les arrête ici que sa volonté. Si nous n'étions accrochés à quelque malheureuse ronce, nous dirions tous : "Mon Dieu, envoyez-moi, je me donne à vous pour tous les lieux de la terre où mes supérieurs jugeront à propos que
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j'aille annoncer Jésus-Christ, et quand j'y devrais mourir, je me disposerais à y aller et me présenterais à eux pour cela, sachant que mon salut est dans l'obéissance, et l'obéissance en votre volonté."
Le moyen pour obtenir de Dieu cette indifférence, c'est la mortification continuelle, intérieure et extérieure. Je ne vous en donnerai point d'autre. L'étude premièrement, pour reconnaître si nous avons plus de pente à une chose qu'à une autre et quelles sont celles qui nous attirent plus de leur côté, afin, voyez-vous, afin de nous en donner de garde, afin de travailler à nous en éloigner incessamment, afin de trancher et retrancher tout ce qui nous tient au cœur, afin de nous dépouiller de toutes les créatures et de mortifier nos sens et nos passions toujours, partout.
Proposons-nous au aujourd'hui et commençons dès demain à combattre nos satisfactions et nos attaches, l'une après l'autre, et ne doutez pas, mes très chers frères, ne doutez pas, si vous y êtes fidèles, que Notre-Seigneur ne vous en fasse venir à bout ; et ainsi, d'esclaves que nous sommes de nous-mêmes et des choses que nous aimons hors de Dieu, nous parviendrons à la liberté de ses enfants, nous ne serons sujets qu'à la volonté de ce Père céleste. Lex justo non est posita.(6) Les hommes indifférents sont au-dessus de toute loi ; ils sont d'une autre catégorie que les autres, et, à la façon des corps glorieux, ils passent partout, ils vont partout, rien ne les empêche, ni ne les retarde. O Sauveur, que nous serions heureux si étions aussi détachés que le sont les bêtes de service, comme vous, Seigneur, qui vous êtes comparé à une jument, afin de vous approprier la souplesse la plus grande qui se puisse imaginer ! Faites-nous au moins la grâce de participer à cette disposition,
6. Première épître à Timothée I, 9.
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nous vous en supplions, ô notre libérateur, dans la confiance que jamais plus nous ne perdrons notre liberté et que jamais nous n'abandonnerons l'exercice de la sainte indifférence ! Nous l'aurons toujours en notre entendement et en notre volonté, où rien n'entrera qui nous puisse divertir d'exécuter tout ce que vous ordonnerez. En ce faisant, vous nous conduirez par la main, vous nous ferez faire vos volontés et enfin vous nous conduirez en la gloire. Amen.
Je recommande Monseigneur de Meaux (7) à vos prières ; il est à l'agonie depuis deux fois vingt-quatre heures ; il souffre de grands maux en cet état. Ce sera en l'Eglise une lampe éteinte, qui éclairait les peuples et le clergé par sa grande douceur, sagesse, conduite et fermeté. Il avait charité pour notre Compagnie, et nous ,avons eu le bonheur qu'il nous a mis en son diocèse et nous y a maintenus. La Providence avait permis que nous fussions retirés de Crécy, et ce bon prélat, voyant cela, prit notre cause en main. Parce que Dieu fit la grâce à la Compagnie d'aimer mieux tout quitter que de déplaire à celui qui nous y avait fondés, nous voulûmes donc en sortir pour le contenter, et cela pour l'amour de Dieu seulement, sans autre vue. Et dans le cours du procès, ce bon Seigneur me fit sentir que nous y devions intervenir pour y être rétablis. Je le fis prier de nous excuser si nous ne voulions plaider contre notre bienfaiteur.(8) "Il nous a mis là de son mouvement, et maintenant il veut disposer autrement de sa fondation ; à la bonne heure ; nous voulons le laisser faire." - "Vous ferez donc ce personnage-là, nous dit-il, et moi, en ferai un autre ; j'empêcherai bien le dessein de cet homme." Et en effet, il a fourni à la dépense de ce procès ; il l'a soutenu et sollicité
8. M. de Lorthon.
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et enfin en est venu à bout. Nous avons été maintenus ; et le fonds, qu'on voulait détourner pour le grand hôpital, nous a été adjugé ; et la même Providence a permis que la personne fondatrice, ayant vu que, pour lui déférer, nous avions mieux aimé nous retirer que nous défendre, est venue céans nous témoigner déplaisir de ce qu'elle avait fait ; et non seulement cela, mais il m'a ajouté autre chose... Il vaut mieux la taire que la dire.
Nous avons donc grand sujet de prier Dieu pour ce bon prélat. Nous ferons dès ce soir quelques élévations de cœur à Dieu pour qu'il plaise le recevoir en sa grâce. Nous enverrons demain de bon matin pour savoir s'il est passé, et, en ce cas, nous offrirons nos sacrifices à son intention.
Je recommande aussi les besoins de la Compagnie, qui ne sont pas petits. Dieu l'exerce dans les manières que sa bonté sait ; plaise à sa bonté infinie qu'elle fasse bon usage de cela !
206. – CONFERENCE DU 23 MAI 1659
DE L'UNIFORMITE
(Règles Communes, chap. II, art. 11)
Mes chers frères, le onzième article du chapitre des maximes évangéliques dit :
Pour honorer la vie commune que Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu mener, afin de se conformer aux autres et ainsi les mieux gagner à Dieu son Père, tous, autant que faire se pourra, garderont en toutes choses l'uniformité, la regardant comme une vertu qui entretient le bon ordre et la sainte union, et fuiront également la
Entretien 206. – Manuscrit des Conférences.
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singularité comme la racine de l'envie et de la division, et cela non seulement à l'égard du vivre, du vêtir, du lit et des autres choses semblables, mais encore pour ce qui est de la manière de diriger, d'enseigner, de prêcher, de gouverner, comme aussi à l'égard des pratiques spirituelles. Or, afin de pouvoir toujours conserver parmi nous cette uniformité, il ne nous faut qu'un seul moyen, à savoir une très exacte observance de nos règles ou constitutions.
Vous voyez, mes frères, que le fond de cet article regarde l'uniformité, tout le reste tourne à cela. Or, ayant à parler de cette vertu ou état d'uniformité, nous réduirons ce que porte la règle à peu près à notre petite méthode, et nous dirons premièrement ce que c'est (je pense qu'il faut commencer par là) et puis les raisons que nous avons de nous donner à Dieu pour être unanimes et n'avoir qu'un cœur et qu'une âme ; de quoi nous donnerons un moyen.
J'ai pensé si je devais expliquer la règle mot à mot, ou si je devais vous en entretenir selon cette division, et il m'a semblé que la matière requérait d'être traitée en cette dernière sorte.
Ce que veut dire uniformité, le terme le dit ; c'est si évident et si clair que personne n'en doute, principalement ceux qui ont étudié.
L'uniformité est un état ou une vertu, ou l'un et l'autre ensemble. L'uniformité, considérée dans un particulier, c'est une vertu qui le fait agir conformément à sa condition ; et considérée dans une Compagnie, c'est un état qui, unissant tous les particuliers, forme de plusieurs membres un corps vivant qui a ses opérations propres.
Les missionnaires sont donc unanimes,
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s'ils n'ont tous qu'un même esprit qui les anime ; et ils sont uniformes, s'ils n'ont qu'une âme qui ait les mêmes facultés en chacun d'eux.
Qu'entendez-vous par facultés ? J'entends l'entendement, la volonté et la mémoire, qui sont les facultés ou puissances de l'âme, qui doivent être semblables en chacun de nous ; en sorte qu'à proprement parler c'est avoir l'uniformité qu'avoir un même jugement et une même volonté pour les choses de notre vocation.
Or, dans ce rapport ou ressemblance que nous avons par cette union, il faut distinguer les habitudes naturelles du corps d'avec les actions morales ; car, pour les habitudes du corps, il est difficile qu'elles soient unanimes :deux visages ne sont jamais pareils, non plus que le marcher, le parler et les gestes de deux personnes, qui sont toujours quelque peu différents. La nature fait ces différences, et la puissance de Dieu est admirable dans ces diversités qui sont les distinctions d'un homme avec un autre.
Mais, quant aux actions morales, l'unanimité s'y doit rencontrer, parce que les vertus qui les produisent résident dans l'âme et que nous ne devons avoir tous que même âme, et par conséquent qu'un même jugement, même volonté et mêmes opérations.
Mais, Monsieur, comment se peut-il faire? On se trouve divers en opinions et en la manière de juger, l'un voit les choses autrement que l'autre ; l'un a de la doctrine, l'autre n'en a pas, un tel a l'esprit pénétrant, et moi je l'ai grossier. Quel moyen, dans les différences de lumières, de n'avoir pas divers avis? - Il est vrai qu'au sujet des sciences il est presque impossible de se ressembler tous ; mais, à l'égard de la fin de notre vocation, qui est de tendre à notre perfection, de travailler à l'instruction des peuples et à l'avancement des ecclésiastiques, nous devons convenir de jugement ; nous en devons juger
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de même manière et nous rendre semblables dans la pratique, et, selon que la règle le dit, avoir tous un même esprit pour estimer nos exercices, et un même cœur, autant que faire se peut, pour les aimer, régler donc notre jugement aux règles, notre volonté aux règles et suivre les moyens qui mènent à cela.
Peut-être que les extrêmes nous feront mieux connaître cet état dont nous parlons. Un extrême de l'unanimité est diviser et disjoindre ; qui tire d'un côté, qui tire de l'autre, chacun fait comme il l'entend. L'autre extrême est de se laisser aller à l'abandon, aux humeurs et aux actions désordonnées du prochain.
Notre vertu est dans le milieu ; elle consiste dans l'union de notre jugement et dans la conformité de notre volonté pour parvenir à notre perfection et pour servir les pauvres ; et cela par les moyens communs que les règles nous marquent. Elle nous fait donc éviter également de nous séparer de cette unité et de nous unir à ceux qui s'en séparent, ou s'en éloignent. Elle nous fait être unanimes en tous les exercices de la communauté. Dieu sait les biens qui nous en viendront, si nous en usons bien. Elle nous fait avoir un même vouloir et non-vouloir entre nous, et une sainte condescendance aux opinions d'un chacun, pourvu qu'elles ne soient contraires à la vertu, enfin elle ne peut souffrir la contention, ni les disputes, mais elle nous attache à l'esprit des règles, qui tend à nous unir à Dieu et entre nous-mêmes, et qui nous fait tendre à nous unir aux peuples pour les gagner à Dieu.
Quels sont les motifs que nous avons de conserver et accroître cette uniformité?
Nous en trouvons beaucoup dans la Sainte Ecriture. Le premier est de saint Paul, en l'épître aux Romains, chap. 15, où il recommande ut unanimes uno ore honorificetis
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Deum et Patrem Domini Nostri Jesu Christi ; (1) afin que d'un même cœur et d'une même bouche vous honoriez Dieu le Père. Selon cela, il faut que nous soyons toujours uniformes et unanimes pour louer Dieu et le servir, que de nos cœurs il n'en soit fait qu'un et que tous conviennent de la même manière de l'honorer et de lui plaire. Il s'agit ici du service de Dieu ; il faut que chacun s'y ajuste.
Le même saint Paul aux Philippiens, chap. 2 : Implete gaudium meum ut idem sapiatis, eamdem caritatem habentes, unanimes idipsum sentientes ; (2) achevez ma joie, disait cet apôtre, n'ayez qu'un même cœur et que les mêmes sentiments pour conserver la charité. Et recommandant aux fidèles de n'avoir qu'un cœur et qu'une âme dans la pratique de la religion : Credentium erat cor unum et anima una ; (3) ayez la même foi et les mêmes exercices. Idem sentientes, nous dit-il ;(4) faites ce que vous pourrez pour avoir tous les mêmes affections, pour juger des choses de même, pour vous accorder ensemble, pour ne disputer jamais ; si un dit son avis, que les autres y souscrivent et l'approuvent, l'estimant meilleur que le leur propre. La vertu le veut ainsi et, si vous en usez de la sorte, mes frères, on verra que vous en aurez.
Un autre passage dit : Unanimes collaborantes ; (5) travaillez tous unanimement. Nous ne devons pas seulement être unis quant aux sentiments intérieurs, mais encore pour les œuvres extérieures, nous occupant tous selon nos obligations ; et comme tous les chrétiens doivent concourir à tout ce qui retarde le christianisme, nous aussi
5. Epître aux Philippiens I, 27.
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devons coopérer à tous les travaux de la Mission et nous conformer à l'ordre et à la manière.
C'est une merveille en la nature que chaque espèce des choses créées se ressemble en elle-même et en ses productions ; par exemple, tous les ceps d'une vigne font voir en général que c'est là une vigne ; même chaque cep en particulier rend ce témoignage, étant fait de même que les autres en sa forme, son écorce, ses sarments et ses feuilles, ils poussent tous en même temps ; et non seulement cela ; ils portent tous le même fruit et contribuent tous ensemble à faire le vin que le maître en prétend ; ils sont tous unanimes. C'est ainsi que doit être faite notre Compagnie pour les desseins de Dieu.
Voyez les espèces des oiseaux et considérez les individus de chaque espèce ; vous trouverez que ce que l'un fait l'autre le fait ; par exemple, les pigeons d'un colombier : ils se ressemblent ; ils ont tous les mêmes petites façons de faire, ils se portent aux mêmes choses ; et ce que l'un produit, l'autre le produit ; ils ont tous les mêmes propriétés. Voyez encore les abeilles d'une ruche ; c'est une petite communauté ; elles ont une même figure, une même action et une même fin.
Or, toutes ces espèces d'animaux sont uniformes par instinct ; et parce que les actions morales passent cet instinct et qu'elles se forment par la raison, elles doivent tendre aussi plus parfaitement à l'uniformité, laquelle, étant voulue et ordonnée de Dieu, nous doit faire faire par raison ce que les animaux font par instinct. Il faut que ce que la nature donne aux animaux, la grâce le fasse en nous. Oui, mes frères, il faut nous donner à Dieu pour avoir entre nous une sainte union qui nous donne un même esprit, un même vouloir et non-vouloir et une même manière d'agir. Nous devons demander à Dieu qu'il nous fasse, comme les premiers chrétiens, un
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cœur et un âme. Faites-nous, Seigneur, la grâce que nous n'ayons pas deux cœurs et deux âmes, mais un seul cœur et une seule âme, qui informent et uniforment toute la compagnie ; ôtez-nous nos cœurs particuliers et nos âmes particulières, qui s'éloignent de l'unité ; ôtez-nous l'opération particulière, qui ne convient pas à la commune ; que nous n'ayons tous qu'un même cœur, qui soit le principe de notre vie, et qu'une même âme, qui nous anime en charité, en vertu de cette force unitive et divine qui fait la communion des saints.
Une autre raison que nous avons de pratiquer l'uniformité, c'est que le Fils de Dieu, s'étant fait homme, a voulu prendre une vie commune pour se conformer aux hommes, et ainsi les mieux attirer à son Père, et il s'est fait, bien plus que saint Paul, tout à tous pour les gagner tous. Il n'a pas seulement pris nos façons naturelles selon l'homme, mais, en quelque façon, les morales : un entendement comme nous, une manière d'entendre les choses physiques semblable à la nôtre, une volonté qui le portait, comme nous, à ce que l'entendement lui montrait de beau et de bon ; il jugeait de même des choses naturelles comme nous en jugeons ; et cela paraît dans les comparaisons qu'il a faites : du grain de froment, lequel, s'il ne pourrit, ne peut germer ; de la semence jetée en bonne terre, qui porte au centuple ; du marchand qui laisse la maison et s'en va ; du bois vert et du bois sec ; et semblables choses familières qu'il a dites, qui montrent qu'il avait pour ces choses-là les mêmes pensées que nous. Il avait aussi la même manière d'opérer, il marchait comme nous, travaillait de même. Enfin, pour mieux s'insinuer en nous, il s'est fait semblable à nous ; et comme la ressemblance forme l'amour, il a voulu paraître et agir comme nous, pour se faire aimer ; il a voulu se enter à notre nature pour nous unir à lui ; il
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s'est fait homme pour faire voir, par sa manière de vie, comme nous devons vivre. Il était l'image de son Père ; et, comme si cela ne lui suffisait pas, il a voulu joindre à cette image adorable l'uniformité aux hommes, pour les gagner tous, comme dit la règle.
Cette raison seule nous devrait convaincre, mais il y en a tant d'autres sur cette matière, que je vous en rapporterai encore une qui nous touche de prés : c'est que l'uniformité engendre l'union dans la Compagnie, c'est le ciment qui nous lie, c'est la beauté qui nous rend aimables et qui fait qu'en effet on s'entraîne s'entraime <B. K.> ; et cet amour réciproque fait qu'on tâche d'avoir les mêmes manières d'entendre, les mêmes choses à vouloir et les mêmes desseins à poursuivre.
Au contraire, si vous ôtez d'entre nous cette uniformité qui fait la ressemblance, vous en ôtez l'amour ; ce n'est plus qu'un corps défiguré et une désolation entière ; là où il y a des esprits singuliers, il y en a de divisés. Ces hommes qui veulent prêcher caeli caelorum, (6) qui veulent exceller, s'en faire accroire, que font-ils? Ils engendrent l'envie dans les autres, qui voient cette singularité, laquelle n'est pas seulement une désuniformité, mais elle produit la désunion.
Ceux qui sont singuliers dans le vêtir, ou le manger, ou les autres besoins communs font de la peine à ceux qui suivent la communauté. O misérable que je suis, je dois être à charge à toute la maison de ce que je ne suis uniforme aux autres. J'ai une chambre particulière et un lit particulier ; je me suis servi de l'infamie quand je n'ai plus pu aller et venir (c'est ainsi qu'il appelait le petit carrosse dont il se servait, voulant dire que c'était une infamie, pour lui et pour toute la Compagnie, qu'un
6. En termes pompeux.
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homme de sa condition allât en carrosse), et je suis tombé en d'autres misères, je prêche l'uniformité et je suis difforme. O Sauveur de mon âme, ayez agréable de suppléer à ces défauts par une puissante grâce qui me fasse servir la Compagnie par quelques pratiques de vertu, surtout par celle de l'humilité.
Il nous faut donc être tous de même pour la nourriture, les habits et le coucher, et, de plus, uniformes pour la manière de diriger, d'enseigner, de prêcher et de gouverner, comme aussi à l'égard des pratiques spirituelles ; ce sont les propres termes de la règle.
II y a néanmoins quelque distinction à faire et quelque chose à excepter de cette uniformité générale, car tous ne peuvent pas suivre le train ordinaire ; par exemple, les infirmes et les malades ne peuvent pas s'accommoder aux usages communs ; il leur faut une chambre à feu, des gens pour les servir et des vivres d'une autre façon, convenablement à leurs incommodités. Est-ce là une singularité? Non, parce que chacun est traité de même à son tour quand il est malade, et qu'on garde mieux l'uniformité en donnant aux malades les soulagements qu'on peut, qu'en faisant autrement, puisque c'est dans la nécessité de l'état où ils sont, dans lequel ils ne sont pas difformes en prenant ce qu'on leur donne et se faisant gouverner, mais conformes à l'intention de la règle et de la communauté.
Il y a encore d'autres choses qui semblent contredire l'uniformité et ne le font pourtant pas, comme la différence des habits : les ecclésiastiques les ont longs, les frères courts ; c'est parce que cela est convenable à la condition d'un chacun ; et entre les frères mêmes on en use diversement, étant habillés les uns de noir, les autres de gris ; et cela par l'ordre de la Compagnie, à qui Dieu a inspiré cette diversité. Pourquoi ? Parce que ceux qui
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demeurent à la mission appliqués aux choses communes, peuvent avec bienséance porter le noir, mais, pour les autres qui sont employés au dehors, il est expédient qu'ils soient habillés de gris. Du commencement, on jugea cela à propos et on a continué depuis ; et partant on n'estime pas qu'il y ait difformité parmi nos frères dans cette différence de couleur, mais au contraire, qu'il y a uniformité, parce que c'est là l'ordre de la Compagnie.
Et non seulement les frères doivent en user de la sorte, mais encore les prêtres en certaines occasions qui regardent la gloire de Dieu et qui obligent de changer d'habit et de s'habiller comme les séculiers. N'en avons-nous pas vu un d'entre nous, habillé de couleur, l'épée au côté, pour aller en Angleterre? On lui aurait fait le procès s'il y avait été reconnu pour prêtre, comme on a fait à d'autres. Il y a donc des occasions où les prêtres, les religieux, les Capucins mêmes se travestissent en marchands ou gentilshommes, portant l'épée et les cheveux longs. Cela fait-il difformité en leur état ou en leur Ordre? Point du tout, parce que cela se fait par obéissance et pour un bien, et même que cela va à l'unitertio. (7)
Selon cela, mes frères, ayez tous la disposition de changer d'habit toutes les fois qu'il sera expédient ; et que ceux-là qui ont eu de la peine à porter l'habit gris entrent dans le regret d'avoir pressé le frère de la couture pour être habillés autrement. Cela est arrivé, il y à quelque temps, à quelqu'un qui lui demanda le noir, le pressa et l'obtint sans l'ordre du supérieur. A la vérité, quand on l'a averti de sa faute, il a témoigné son repentir. Je vous exhorte autant que je puis, mes frères, à porter le noir, quand le supérieur le permet, et le gris, toutes fois et quantes il vous l'ordonnera ; et que ceux
7.Unitertio, uniformité.
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qui portent l'habit gris voient la faute qu'ils feraient de le changer sans ordre. Que jamais pas un ne s'impatiente d'être ainsi vêtu et ne demande à changer son vêtement à cause de sa couleur. Je défends au tailleur de donner jamais le noir à ceux qui ne l'ont pas, si ceux qui ont charge en la maison ne le lui disent. Eh quoi ! mes frères, êtes-vous moins frères, pour être vêtus de gris ? L'habit fait-il le moine ; ou les couleurs, les qualités des personnes ? Qui est-ce qui vous fait coadjuteurs de la Mission ? C'est la grâce que Dieu vous a faite de vous y appeler ; c'est le bonheur que vous avez d'y servir Dieu, par la pratique des vertus chrétiennes c'est la charité que vous exercez vers le prochain ; c'est là l'habit du missionnaire. Nous vivons ensemble pour accomplir la loi de Dieu et non pour porter cette couleur-ci, ou celle-là. Vivez donc contents en l'état et en l'habit où vous vous trouvez.
Certes, Messieurs et mes frères, nous devons estimer que notre paix et notre gloire gisent en la vertu, et notre vertu en la ressemblance avec Jésus-Christ et en l'uniformité entre nous ; c'est elle qui en bannit l'envie et la discorde et tout ce qui partage les cours ; c'est elle qui nous rend uniformes à faire les prédications, les catéchismes, à confesser, enseigner, conduire et traiter avec Dieu et avec le prochain.
Rendons-nous unanimes, nous serons un paradis ; je n'en sache aucun sur la terre, s'il n'est parmi ceux qui s'ajustent les uns aux autres pour être tous pareils ; je ne sache rien au monde qui puisse achever notre bonheur que l'uniformité entre nous, laquelle nous fait semblables à Notre-Seigneur et nous unit à Dieu. Avons-nous cette grâce, oh ! quelle consolation ! C'est une béatitude commencée. Avons-nous le contraire, c'est un enfer avancé, où il n'y a que haine et division.
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S'il plaît à la bonté de Dieu nous faire la miséricorde que nous nous entr'aimions, nous n’aurons garde de nous élever et de prétendre surpasser les autres, car cela détruit l'amitié, introduit l'envie et engendre les aversions. Si jusqu'à présent nous avons entrepris d'exceller, au nom de Dieu, mes frères, que cela ne nous arrive plus ! Si je puis aller bien haut en mes pénétrations et en mes discours, je n'irai qu'à la moitié ; si je puis porter une action à un degré extraordinaire,ou faire paraître ma science ou mon industrie par-dessus le commun, à bas tout cela ! Notre-Seigneur n'a pas agi de la sorte ; il s'est accommodé, tout puissant qu'il était, à la portée des faibles. Si j'ai deux conceptions, l'une belle et subtile, et l'autre plus basse et moins apparente, je prendrai celle-ci et renoncerai à la première. Ajustons-nous à la médiocrité ; que le savant paraisse savoir sobrement et que le fort qui travaille travalle humblement ; car tout ce qu'on dit et qu'on fait à l'égard du pauvre peuple en esprit relevé est vain et inutile ; cela passe par-dessus sa tête, le vent l'emporte par-dessus les maisons, et ce que faisait la chemise de César pleine de sang avec les hauts cris de ceux qui la portaient, c'est ce que font les prédicateurs qui étalent des matières nouvelles, curieuses et étranges, avec des tons de voix graves ou lamentables. Et que font-ils ? Ils émeuvent un peu les sentiments de la nature, mais ils ne donnent pas la vie aux morts, ni les lumières de l'Evangile au peuple ignorant. J'avoue qu'il y a quelqu'un parmi nous qui crie et tempête, et d'un langage enflé semble vouloir mettre l'étonnement dans son auditoire, au lieu de le porter amiablement à la connaissance de Dieu et de son devoir ; on dit qu'il fait ce qu'il peut pour s'en corriger ; s'il le fait, il aura sujet d'espérer que Dieu le bénira.
Tâchons, Messieurs, de faire nos exhortations le moins
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doctement qu'il se pourra et avec moins d'éloquence, pour nous ajuster aux autres qui prêchent, mais qui ont moins de science et de talent. J'ai vu un bon curé auprès de La Rochelle, qui, ayant ouï dire qu'à Toulouse les Pères de la Doctrine Chrétienne prêchaient simplement pour se faire bien entendre, conçut un grand désir de les ouïr, d'autant qu'il n'avait vu jusqu'alors prêcher que fastueusement, et il en avait de la peine, voyant que cela était inutile au peuple. Il demanda permission à son prélat d'aller voir cette sainte nouveauté, qui semblait conforme à l'usage des premiers ouvriers de l'Eglise. a Le monde, disait-il, n'entend pas ce qu'on lui prêche; il n'est pas capable des points de doctrine, des pensées subtiles et des fleurs de rhétorique dont les sermons sont parsemés, mais oui bien de quelque bonne histoire et de quelque moralité claire et bien expliquée, selon la portée et les besoins du peuple." Ce bon homme voyait l'abus et en désirait le remède. Je l'ai connu, et M. Portail aussi, qui peut se ressouvenir de ce que je vous dis. Il est mort en saint. Ayant eu la permission de l'évêque, il partit de sa cure et alla voir ces hommes évangéliques, qui prêchaient si familièrement que les plus grossiers pouvaient comprendre et retenir leurs instructions. Voilà comme la Mission doit faire.
Je dis plus : non seulement nous devons prêcher familièrement, mais nous devons être de médiocres prédicateurs, pour être tous uniformes ; car chacun peut s'approcher de la médiocrité, mais à la hautesse peu y peuvent atteindre. L'esprit haut se peut abaisser à un point médiocre, et l'esprit bas, s'élever au même degré ; ce qui bannira loin de nous l'envie, l'émulation et les médisances, et qui fera l'union et l'uniformité de nos personnes et de nos exercices.
Etablissons-nous en cet esprit, si nous voulons avoir
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en nous l'image de l’adorable Trinité, si nous voulons avoir un saint rapport au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Qu'est-ce qui fait l'unité et la comité en Dieu, si ce n'est l'égalité et la distinction des trois personnes ? Et qu'est-ce qui fait leur amour, si ce n'est leur ressemblance ? Et si l'amour n'était entre eux, qu'y aurait-il d'aimable ? dit le bienheureux évêque de Genève. L'uniformité est donc en la Sainte Trinité : ce que le Père veut, le Fils le veut ; ce que le Saint-Esprit fait, le Père et le Fils le font ; ils agissent de même ; ils n'ont qu'une même puissance et une même opération. Voilà l'origine de la perfection et notre modèle. Rendons-nous uniformes ; nous serons plusieurs comme si nous n'étions qu'un, et nous aurons la sainte union dans la pluralité. Si nous en avons déjà un peu, et non pas assez, demandons à Dieu ce qui nous manque, et voyons en quoi nous différons les uns des autres pour tâcher de nous ressembler tous et de nous égaler ; car la ressemblance et l'égalité engendrent l'amour, et l'amour tend à l'unité. Tâchons donc d'avoir tous les mêmes affections et un même agrément pour les choses qui se font, ou se laissent faire parmi nous.
Le moyen d'avoir cette union des cœurs et uniformité actions, c'est de garder les règles. C'est tout dire, mes frères. Tout va à nous rendre uniformes en cette observance, laquelle, étant bien gardée, nous fera faire à tous la même chose dans les mêmes manières et pour les mêmes fins. Tout nous y est marqué ; et pour voir comment chacun doit être fait et doit agir, il n'a qu'à jeter les yeux sur ce miroir-là. Voyez les Chartreux, me disait un jour une personne ; ils sont comme des bœufs; ils marchent le même pas ; et qui en voit un les voit tous. Et il est vrai, Messieurs, ce sont tous gens d'oraison, gens de poids, tous gens solides en la vertu et fermes en
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leurs constitutions. Soyons semblables, mes frères, en nos oraisons, pratiques spirituelles, en la manière de célébrer et de servir la sainte messe, en la pratique du recueillement et de la conversation, et en la manière de faire des missions, d'enseigner la science du salut, de persuader les vertus, de diriger les exercitants, de conduire les ordinations, et enfin rendons-nous uniformes en toutes nos obligations générales et personnelles, selon notre règlement.
Que dirai-je des sentiments de l'Eglise sur ce sujet ? N'a-t-elle pas l'uniformité en ses pratiques ? Ce qu'on fait à Rome, ne le fait-on pas en France, en Allemagne, en Pologne, aux Indes et ailleurs ? N'a-t-elle pas le même sacrifice, les mêmes sacrements, les mêmes cérémonies et le même langage partout ? Et quoique du commencement on ait trouvé à redire qu'on célébrât dans un langage qu'on n'entend pas, néanmoins pour se conserver en un même esprit, après avoir tout pesé et fait comparaison de cette difficulté avec les inconvénients qui seraient arrivés si chaque pays avait eu en sa propre langue la sainte messe, elle a voulu que tous fussent unanimes et uniformes en toutes ces choses. Elle a voulu que toutes les nations se soient accommodées aux usages qu'elle a établis, nonobstant les plaintes qu'on en a faites. Et pourquoi ? C'est que, outre que Dieu est honoré de cette pratique universelle, on évite de grands abus par cette conformité. Oh ! si vous aviez vu, je ne veux pas dire la laideur, mais la diversité des cérémonies de la messe, il y a quarante ans, elles vous auraient fait honte; il me semble qu'il n'y avait rien de plus laid au monde, que les diverses manières dont on la célébrait : aucuns commençaient la messe par le Pater noster ; d'autres prenaient la chasuble entre leurs mains et disaient l'Introibo, et puis ils mettaient sur eux cette chasuble.
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J'étais une fois à Saint-Germain-en-Laye, où je remarquai sept ou huit prêtres qui dirent tous la messe différemment ; l'un faisait d'une façon, l'autre d'une autre ; c'était une variété digne de larmes. Or sus, Dieu soit béni de ce qu'il plaît à sa divine bonté remédier peu à peu à ce grand désordre ! Il n'est pas tout ôté, car, hélas ! combien paraît-il encore de différence dans la célébration des saints mystères ! combien reste-t-il de prêtres difformes qui ne s'instruisent pas, ou ne veulent pas suivre la vraie manière qui doit faire l'uniformité marquée par les rubriques !
O Sauveur, vous avez tant aimé l'uniformité, que non seulement vous vous êtes fait homme pour l'avoir avec les autres hommes en vous conformant à leur manière d'agir, mais encore vous avez recommandé à tous les chrétiens, en parlant à vos disciples, de n'être qu'un entre eux, de même que vous n'étiez qu'un avec votre Père ; et conformément à cette recommandation, vous avez voulu vous accommoder vous-mêmes aux volontés et inclinations d'un chacun et à tout ce qu'ont désiré de vous les bons et les méchants en votre vie et en votre mort. Donnez-nous, s'il vous plaît, ô débonnaire Jésus, cette vertu de nous ajuster tous d'entendement, de volonté et d'action, de nous conformer aux catéchismes, prédications et en toutes les observances de la Compagnie.
Espérons, mes frères, qu'en ce faisant nous jouirons de la gloire immortelle de laquelle jouissent le Père, le Fils et le Saint-Esprit, parce que nous serons unis du même lien d'amour qui les unit. Qu'il n'y ait donc plus en la Compagnie deux volontés, mais une seule volonté, deux cœurs, mais un seul cœur ; diversité de sentiments, mais uniformité en tout. Que lui reste-t-il alors que paix, qu'union et qu'un paradis ?
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207. — CONFERENCE DU 30 MAI 1659
DE LA CHARITE
(Règles Communes, chap. II, art. 12.)
Voici, mes très chers frères, le douzième article du second chapitre des maximes évangéliques contenues en nos règles : Les actes de charité envers le prochain, dit cet article, seront toujours en vigueur parmi nous, comme sont : premièrement, de faire aux autres le bien que nous voudrions raisonnablement qu'ils nous fissent ; 2° ne jamais contredire personne, et trouver tout bon en Notre-Seigneur ; 3° s'entre-supporter les uns les autres sans murmure ; 4° pleurer avec ceux qui pleurent ; 5° se réjouir avec ceux qui se réjouissent ; 6° se prévenir d'honneur les uns les autres ; 7° leur témoigner de l'affection et leur rendre cordialement service. Bref, se faire tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ. Tout cela s'entend, quand il n'y a rien contre les commandements de Dieu ou de l'Eglise, ni contre nos règles ou constitutions.
Le sujet donc, mes frères, de l'entretien de ce soir est de la charité envers le prochain, ou, pour mieux dire, des actes qui procèdent de cette charité, des œuvres qu'elle doit opérer.
Cette charité est d'obligation ; c'est un précepte divin, qui en embrasse plusieurs. Chacun sait qu'en l'amour de Dieu et du prochain la loi et les prophètes sont compris. Tout se réfère là ; tout va là ; et cet amour a tant de
Entretien 207.— Texte du frère Ducournau (Arch. de la Mission).Une partie de cette conférence à été publiée dans Abelly (Op. cit., L.III chap. Xl, p. 107 et suiv.) avec des modifications de forme assez importantes. La copie donnée par le manuscrit des conférences se rapproche davantage du texte du frère Ducournau.
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force et de privilège que quiconque le possède accomplit les lois de Dieu, parce que toutes se rapportent à cet amour, et que cet amour fait faire tout ce que Dieu de mande de nous ; qui enim diligit proximum legem implevit (l).
Or, cela ne regarde pas seulement l'amour vers Dieu, mais la charité du prochain pour l'amour de Dieu ; remarquez, pour l'amour de Dieu ; ce qui est si grand que l'entendement humain ne le peut comprendre ; il faut que les lumières d'en haut nous élèvent pour nous faire voir la hauteur et la profondeur, la largeur et l'excellence de cet amour.
Saint Thomas met cette question en avant, savoir : qui mérite davantage, ou celui qui aime Dieu et néglige le prochain, ou un autre qui aime le prochain pour l'amour de Dieu ? Et donnant lui-même la résolution à ce doute, il conclut qu'il est plus méritoire d'aimer le prochain pour l'amour de Dieu, que d'aimer Dieu sans application au prochain. Il le prouve ainsi, ce qui semble un paradoxe : "Aller, dit-il, dans le cœur de Dieu, borner là tout son amour, ce n'est pas le plus parfait, parce que la perfection de la loi consiste à aimer Dieu et le prochain". Donnez-moi un homme qui aime Dieu seulement, une âme élevée en contemplation qui ne réfléchit point sur ses frères, oh ! cette personne, trouvant goût très agréable dans cette manière d'aimer Dieu, qui lui parait uniquement aimable, s'arrête à savourer cette source infinie de douceur. Et en voilà un autre qui aime le prochain, pour grossier et pour rude qu'il soit, mais qui l'aime pour l'amour de Dieu. Quel est, je vous prie, de ces amours le plus pur et le moins intéressé ? Sans doute que c'est le second, et ainsi il accomplit la loi plus
1. Epître aux Romains XIII, 8
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parfaitement. Il aime Dieu et le prochain ; que peut-il faire davantage ? Le premier n'aime que Dieu, mais l'autre aime tous les deux. Nous devons bien nous donner à Dieu pour imprimer ces vérités en nos âmes, pour diriger notre vie selon cet esprit et pour faire les œuvres de cet amour. Il n'y a gens au monde plus obligés à cela que nous sommes, ni de communauté qui doive être plus appliquée à l'exercice extérieur d'une charité cordiale.
Et pourquoi ? C'est que Dieu a suscité cette petite Compagnie, comme toutes les autres, pour son amour et son bon plaisir. Toutes tendent à l'aimer, mais elles l'ai ment diversement : les Chartreux par la solitude, les Capucins par la pauvreté, d'autres par le chant de ses louanges ; et nous autres, mes frères, si nous avons de l'amour, nous le devons montrer en portant les peuples à aimer Dieu et le prochain, à aimer le prochain pour Dieu et Dieu pour le prochain. Nous sommes choisis de Dieu comme instruments de son immense et paternelle charité, qui se veut établir et dilater dans les âmes. Ah ! si nous savions ce que c'est que cette sainte application ! Nous ne le verrons jamais bien en cette vie ; car, si nous le voyions, oh! que nous agirions d'une autre sorte, au moins moi misérable !
Notre vocation et donc d'aller, non en une paroisse, ni seulement en un évêché, mais par toute la terre; et quoi faire ? Embraser les cœurs des hommes, faire ce que le Fils de Dieu a fait, lui qui est venu mettre le feu au monde afin de l'enflammer de son amour. Qu'avons nous à vouloir, sinon qu'il brûle et qu'il consume tout ? Mes chers frères, faisons réflexion à cela, s'il vous plaît. Il est donc vrai que je suis envoyé, non seulement pour aimer Dieu, mais pour le faire aimer. Il ne me suffit pas d'aimer Dieu, si mon prochain ne l'aime. Je dois aimer mon prochain comme l'image de Dieu et l'objet de son
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amour, et faire en sorte que réciproquement les hommes aiment leur Créateur, qui les connaît et les reconnaît ses frères, qui les a sauvés, et que d'une charité mutuelle ils s'entr'aiment pour l'amour de Dieu, qui les a tant aimés que de livrer pour eux son propre Fils à la mort. C'est donc là mon obligation. O mon Dieu, que j'ai fait de fautes contre cela ! que j'ai peu connu l'importance de ma règle et que j'ai fait peu d'attention à la charité active et passive où Dieu m'appelle ! C'est de quoi chacun de nous doit demeurer convaincu devant Dieu. Disons lui tous : "O mon Dieu, je suis en demeure de ce côté-là ; pardonnez-moi les manquements passés et faites-moi la grâce que votre sainte dilection s'imprime bien avant en mon cœur, qu'elle soit la vie de ma vie et l'âme de mes actions, afin que, se produisant au dehors, elle entre et opère aussi dans les âmes auxquelles je serai appliqué."
Or, si tant est que nous soyons appelés pour porter loin et près l'amour de Dieu, si nous en devons enflammer les nations, si nous avons vocation d'aller mettre ce feu divin par tout le monde, si cela est ainsi, dis-je, si cela est ainsi, mes frères, combien dois-je brûler moi même de ce feu divin ! Combien m'enflammer à aimer ceux avec qui j'habite, combien édifier mes propres frères par l'exercice de l'amour et combien porter mes chers confrères à pratiquer les actes qui en émanent! A l'heure de la mort, nous verrons la perte irréparable que nous aurons faite, sinon tous, au moins ceux qui n'ont et n'exercent pas comme il faut cette charité fraternelle. Comment la donnerons-nous aux autres, si nous ne l'avons pas entre nous ? Regardons bien si elle y est, non en généra], mais si chacun en soi, et si elle y est au degré qu'elle doit être ; car, si elle n'est enflammée, si nous ne nous entr'aimons comme Jésus-Christ nous a aimés, et n'en produisons des actes semblables aux siens,
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comment pouvons-nous espérer de porter cet amour par toute la terre ? On ne peut donner ce qu'on n'a pas. Comment une Compagnie qui ne l'a pas en elle, pourra-t elle enflammer les cœurs de la vraie charité ?
Il écherrait d'expliquer ici cette vertu selon notre méthode ordinaire et de dire ce que c'est ; mais laissons cela à part ; chacun le sait ; voyons-la par ses effets.
Quel est son premier acte ? Quelle production fait un cœur qui en est animé ? Qu'est-ce qui sort de lui, à la différence d'un homme qui en est destitué et n'a que des mouvements animaux ? De bien faire à un chacun comme nous voudrions raisonnablement qu'il nous soit fait, c'est en cela que consiste le précis de la charité. Est-il vrai que je fais à mon prochain ce que je souhaite de lui ? Ah ! c'est un grand examen à faire ; mais combien y a-t-il de missionnaires qui au moins ont cette disposition intérieure ? Ah ! qu'ils sont peu ! O mon Dieu ! où sont-ils ? Il s'en trouvera plusieurs faits comme moi, qui ne font point d'attention à rendre aux autres ce qu'ils sont bien aises de recevoir pour eux ; et n'ayant point cette affection, il n'y a point là de charité ; car elle fait faire à son prochain le bien qu'on peut justement attendre d'un fidèle ami.
Regardons le Fils de Dieu ; oh ! quel cœur de charité ! quelle flamme d'amour ! Mon Jésus, dites-nous, vous, un peu, s'il vous plaît, qui vous a tiré du ciel pour venir souffrir la malédiction de la terre, tant de persécutions et de tourments que vous y avez reçus. O Sauveur ! ô source de l'amour humilié jusqu'à nous et jusqu'à un supplice infâme, qui en cela a plus aimé le prochain que vous-même? Vous êtes venu vous exposer à toutes nos misères, prendre la forme de pécheur, mener une vie souffrante et souffrir une mort honteuse pour nous ; y a-t-il un amour pareil ? Mais qui pourrait aimer d'une
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manière tant suréminente ? Il n'y a que Notre-Seigneur qui soit si épris de l'amour des créatures que de quitter le trône de son Père pour venir prendre un corps sujet aux infirmités Et pourquoi ? Pour établir entre nous par son exemple et sa parole la charité du prochain. C'est cet amour qui l’a crucifié et qui a fait cette production admirable de notre rédemption. O messieurs, si nous avions un peu de cet amour, demeurerions-nous les bras croisés ? Ceux que nous pourrions assister, les laisserions nous périr ? Oh ! non, la charité ne peut demeurer oisive; elle nous applique au salut et à la consolation des autres.
Ce premier acte porte lumière dans l'entendement ; cette lumière forme l'estime, et l'estime émeut la volonté à l'amour ; il fait que la personne qui aime a l'esprit convaincu de l'honneur et de l'affection qu'elle doit à son prochain, qu'elle s'en remplit et qu'elle les témoigne par ses paroles et ses œuvres.
Celui qui a cette estime et ces tendresses du prochain peut-il mal parler de lui ? Peut-il faire quelque chose qui lui déplaise ? Mais, ayant ces sentiments au cœur, peut-il voir son frère et son ami sans lui manifester son amour ? De l'abondance du cœur la bouche parle, et, pour l'ordinaire, les actions extérieures rendent témoignage de l'intérieur ; ceux qui ont la vraie charité au dedans la montrent au dehors. C'est le propre du feu d'éclairer et d'échauffer, et c'est le propre de l'amour de donner respect et complaisance vers la personne aimée. Avons-nous reçu les espèces de moins d'estime et d'affection pour quelques-uns ? N'en souffrons-nous point les pensées pour quelque temps plus ou moins ? Si cela est, nous n'avons point cette charité qui chasse les premiers sentiments du mépris et la semence de l'aversion ; car, si nous avions cette divine vertu, qui est une participation du Soleil de
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justice, elle dissiperait ces vapeurs de notre corruption et nous ferait voir ce qu'il y a de bon et de beau en notre prochain pour l'en honorer et chérir. J'avoue que, s'il est arrivé autrefois parmi nous quelque déchet de ce côté-là, pour cette heure Dieu nous a regardés des yeux de sa miséricorde.
Ici M. Vincent, levant les yeux au ciel par sentiment de reconnaissance, a répété :
Dieu nous a regardés des yeux de sa miséricorde; il a eu pitié de nous en ôtant de la Compagnie quelques esprits mal faits qui étaient la cause de cette diminution d'amour, en sorte qu'on me disait dernièrement : "Voyez vous, Monsieur, il me semble que nous vivons céans comme des enfants, dans la liberté de l'innocence et dans l'exercice réciproque d'une sincère amitié; nous n'entendons point de vanteries, ni de brocards; on s'honore réciproquement ; personne ne s'élève sur les autres."
O Sauveur, qui avez banni de la Compagnie les actes contraires à ce premier acte de charité, conservez-la dans cette cordiale union où, par votre grâce, elle est. Ne permettez point, s'il vous plaît, qu'elle soit altérée par aucun souffle d'orgueil, ni par l'esprit de division, qui veille à notre perte, ni qu'elle se voie jamais en l'état où elle s'est vue misérablement autrefois ; je dis autrefois, car il y a longtemps que votre bonté l'en a tirée, en sorte que d'ici à vingt ans, à cinquante ans et toujours, cette Compagnie vive dans cette cordiale et mutuelle estime. Je vous prie, Messieurs, de faire. de fréquents souhaits devant Dieu et de les faire solidairement les uns pour les autres, afin que tous les missionnaires s'entr'aiment toujours. Consolons-nous de ce que cela se fait à présent, et prions Dieu qu'il ne permette pas qu'ils se relâchent jamais dans la pratique de cet amour fraternel. Or sus, passons aux autres actes.
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Le second acte de la charité consiste à ne point contredire. On est en compagnie ; on s'entretient de quelque bonne chose ; quelqu'un dit ce qui lui en semble, et un autre vient indiscrétement dire : "cela n'est point, vous ne sauriez me le montrer." Faire cela, c'est blesser celui qui est contredit ; et s'il n'est bien humble, il voudra sou tenir son opinion, et voilà le débat qui tue la charité. Ce n'est pas en contredisant mon frère que je le gagne, mais en prenant bonnement en Notre-Seigneur ce qu'il a avancé ; il a peut-être raison, et je n'en ai pas ; il veut contribuer à une honnête conversation, et je la tourne en dispute; et cependant ce qu'il dit, il le dit en un sens que, si je le savais, je l'approuverais. Fi donc de la contradiction qui divise les cœurs ! Evitons-la comme une fièvre qui altère, comme une peste qui désole et comme un démon qui ravage les Compagnies les plus saintes ; chassons ce mauvais esprit par nos prières ; élevons-nous Souvent à Dieu, et surtout quand nous aurons occasion d'entrer dans les sentiments des autres, à ce qu'il nous fasse la grâce d'en user de la sorte, bien loin de les contredire et de les contrister ; ils disent bonnement ce qu'ils pensent, prenons aussi bonnement ce qu'ils disent. Si quelques-uns médisent, ou se moquent (ô Sauveur, ne le permettez jamais), mais, si cela arrive, il ne les faut pas reprendre publiquement ; non, cela ne me semble pas faisable, ni selon la règle, ni selon la théologie, ni selon les maximes de l'Evangile, mais cela se doit faire en particulier et en secret.
Je pensais tantôt si Notre-Seigneur avait jamais contredit quelques-uns de ses disciples en présence des autres ; il ne m'en est venu aucun exemple, que la contra diction a saint Pierre, quand il lui dit : "O Satan (2) !" et
2. Evangile de saint Matthieu XVI, 23.
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cela sur le champ; et une autre fois qu'il se vantait qu'il suivrait son Maître à la mort : "Ah ! lui dit-il, tu me renieras trois fois cette nuit."
Quoi qu'il en soit, nous voyons que Notre-Seigneur a été fort réservé à contredire, pourquoi ne le serons nous pas aussi ? Il avait droit de redresser publiquement les siens, parce qu'il était la voie et la vérité ; mais nous qui pouvons nous en égarer, nous devons être fort retenus pour ne jamais contrarier ceux qui parlent, de crainte de leur donner confusion, d'émouvoir un débat et de combattre la vérité. Donnons-nous à Dieu, Messieurs, pour nous garder de cela. Si nous sommes d'avis contraire, ou ne disons mot, ou disons simplement les choses comme nous les savons, sans impugner ni le sens que les autres leur donnent, ni la manière dont ils les rapportent, estimant qu'ils ont raison d'en user ainsi. Et voilà comme la charité est bénigne, ainsi que dit saint Paul (3). C'est le second acte.
Et le troisième se fait connaître au support des infirmités les uns des autres. Qui dirons-nous parfait ? Nul homme sur la terre. Mais qui ne dirons-nous pas imparfait ? Puisque tous les hommes ont des défauts, qui est ce donc qui n'a pas besoin de support. Qui s'étudiera bien verra en lui quantité de faiblesses et de manquements, et même reconnaîtra qu'il ne se peut empêcher d'en avoir, ni par conséquent de donner de l'exercice aux autres ; qu'il s'étudie selon le corps et selon l'esprit. Il se trouvera quelquefois, et nous tant que nous sommes, dans une opposition étrange à un homme qui ne sera pas mal fait, de qui tout nous déplaira ; qu'il regarde, qu'il écoute, qu'il parle, ou qu'il agisse, tout nous semblera défaut en lui, par la mauvaise disposition de
3. Première épître aux Corinthiens XIII, 14.
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notre nature. Un autre parlera nettement, selon les règles de la grammaire ; nous trouverons ses conceptions obscures et ses paroles fades, par une antipathie que nous avons pour lui, qui pourtant n'est pas volontaire; et pour cela, s'il vient à s'en apercevoir, nous sommes bien aises qu'il ne s'en ressente pas, mais qu'il nous en excuse ; pourquoi ne le tiendrons-nous pas aussi pour excusé quand il nous fera mauvais visage, ou qu'il improuvera nos paroles et nos actions ? Car cette aversion que nous avons en son endroit lui peut arriver vers le nôtre. Nous sommes tantôt gais et tantôt tristes ; quel qu'un nous vit hier excéder en la joie, et aujourd'hui il nous trouve trop mélancoliques. Puisque nous voulons, dans ces excès de notre humeur bizarre, que celui-là nous supporte, n'est-il pas juste aussi que nous le supportions en semblables rencontres ?
Faisons-nous le procès; que chacun examine bien ses pièces, les infirmités de son corps, le dérèglement de ses puissances, son inclination au mal, le désordre de son imagination, son infidélité et son ingratitude vers Dieu et ses déportements vers les hommes ; il trouvera en soi plus d'actes de malice et de sujets d'humiliation qu'il n'en connaît en personne du monde ; et alors qu'il dise hardiment : "Je suis le plus grand pécheur et le plus in supportable des hommes." Oui, si nous nous étudions bien, nous trouverons que nous sommes grandement à charge à ceux qui nous fréquentent ; et quiconque en est là, que de bien connaître toutes ses misères, qui est un effet de la grâce de Dieu, assurez-vous qu'il est au point qu'il faut pour voir l'obligation qu'il a de supporter les autres ; il ne verra point de fautes en eux, ou, s'il en voit, ce sera peu en comparaison des siennes ; et ainsi du milieu de sa faiblesse il supportera son prochain en charité Support admirable de Notre-Seigneur ! Vous voyez cette
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poutre qui soutient tout le poids du plancher, qui sans elle tomberait; il nous a de même supportés en nos chutes, aveuglements et pesanteurs d'esprit. Nous étions tous comme accablés d'iniquités et de misères selon le corps et selon l'âme, et ce débonnaire Sauveur s'en est chargé pour en souffrir la peine et l'opprobre. Si nous y pensions bien, nous verrions combien nous méritons d'en être punis et méprisés, nous qui en sommes les coupables, surtout moi, misérable porcher, qui tous les jours accumule fautes sur fautes par mes méchantes habitudes et par mon ignorance, qui est telle que je ne sais presque ce que je dis.
Je viens de dire que, quand on en est là, qu'on se connaît bien, qu'on s'entre-supporte facilement... Et maintenant je ne sais où je vas, ni où j'en suis... Supportez moi, je vous en prie. Que fait-on en se supportant ? C'est faire : alter alterius onera portate (4)... Que ferez-vous quand vous supporterez vos frères ? Vous accomplirez la loi de Jésus-Christ. Disons-lui tous: "Mon Seigneur, je ne veux point désormais reconnaître de défauts qu'en moi seul; faites que, dès ce moment, éclairé de la splendeur de votre exemple, je porte tous les hommes en mon cœur, que je les supporte par votre vertu; faites-moi la grâce d’y entrer, enflammez-moi de votre amour."
Je passe vite pour venir au quatrième effet de la charité. Il fait qu'on ne saurait voir souffrir quelqu'un, qu'on ne souffre avec lui ; on ne le saurait voir pleurer, qu'on ne pleure aussi. C'est un acte de l'amour qui fait entrer les cœurs les uns dans les autres et sentir ce qu'ils sentent, bien éloignés de ceux qui n'ont aucun sentiment de la douleur des affligés, ni de la souffrance des pauvres. Ah! que le Fils de Dieu était tendre! On l'appelle
4. Epître aux Galates VI,2
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pour voir le Lazare ; il y va ; la Madeleine se lève et vient au devant en pleurant ; les Juifs la suivent, qui pleurent aussi ; chacun se met à pleurer. Que fait Notre Seigneur ? Il pleure avec eux, tant il est tendre et compatissant. C'est cette tendresse qui l'a fait venir du ciel; il croyait les hommes privés de sa gloire; il fut touché de leur malheur. Nous devons de même nous attendrir sur notre prochain affligé et prendre part à sa peine. O saint Paul, combien étiez-vous sensible en ce point ! O Sauveur, qui avez rempli cet apôtre de votre esprit et de votre tendresse, faites-nous dire comme a lui : Quis infirmatur, et ego non infirmor ? (5) Y a-t-il malade avec lequel je ne sois malade ?
Et comment puis-je me ressentir de sa maladie, sinon par la participation que nous avons ensemble en Notre Seigneur, qui est notre chef ? Tous les hommes composent un corps mystique ; nous sommes tous membres les uns des autres. On n'a jamais ouï qu'un membre, non pas même dans les animaux, ait été insensible à la douleur d'un autre membre ; qu'une partie de l'homme soit froissée, blessée ou violentée, et que les autres ne s'en ressentent pas. Cela ne se peut. Tous nos membres ont tant de sympathie et de liaison ensemble que le mal de l'un est le mal de l'autre. A plus forte raison, les chrétiens, étant membres d'un même corps et membres les uns des autres, se doivent-ils de compatir. Quoi ! être chrétien et voir son frère affligé, sans pleurer avec lui, sans être malade avec lui ! C'est être sans charité ; c'est être chrétien en peinture ; c'est n'avoir point d'humanité ; c'est être pire que les bêtes.
C'est aussi un acte de charité de se réjouir avec ceux qui se réjouissent. Elle nous fait entrer dans les sujets
5. Deuxième épître de saint Paul aux Corinthiens XI, 29.
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de leur joie. Notre-Seigneur par ses maximes a eu dessein de nous faire entrer en unité d'esprit et en unité de joie et de tristesse ; son désir est que nous entrions dans les sentiments les uns des autres. L'Evangile de saint Jean rapporte que le bienheureux Précurseur disait, parlant de soi et de Jésus-Christ, que l'ami de l'Epoux est tout réjoui d'entendre sa voix." Cette mienne joie, disait-il (6), est donc accomplie ; il faut qu'il croisse et que je sois amoindri." Réjouissons-nous de même quand nous entendons la voix de notre prochain qui se réjouit, car il nous représente Notre-Seigneur ; réjouissons-nous des bons succès qui lui arrivent et de ce qu'il nous surpasse en l'honneur et l'estime du monde, en talents, en grâce et en vertus. Voilà comme nous devons entrer dans ses sentiments de joie.
Entrons de même dans les sujets de tristesse qui lui arrivent ; faisons par vertu ce que les gens du siècle font souvent par respect humain. Quand ils vont voir une personne affligée qui a perdu un père, une femme, un parent, que font-ils ? Pour l'ordinaire, ils prennent un habit noir; s'ils ont des panaches, des bouquets et autres enseignes de réjouissance, ils les ôtent et s'en vont cou verts de deuil ; sont-ils arrivés, ils paraissent avec un visage triste et, s'approchant de la personne affligée, lui disent : " Hélas ! je ne sais vous exprimer ma douleur pour la perte que j'ai faite avec vous ; j'en suis inconsolable; je viens mêler mes larmes avec les vôtres"; et au très belles paroles qui témoignent la part qu'ils prennent à cette affliction. D'où vient cette coutume ? Vous savez mieux que moi que les bonnes cérémonies des chrétiens sont anciennes ; elles tiennent leur origine de l'Evangile et des Epîtres
6. Evangile de saint Jean III, 30.
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de saint Paul. La pratique des premiers chrétiens était de s'entre-visiter, de se compatir et de se consoler mutuellement. Ces devoirs d'amitié sont venus jusqu'à nous ; ils procèdent du fond du christianisme, qui a fait cela et le fait encore. Il ne se fait rien de semblable parmi les Turcs, ni les Indiens, non plus qu'entre les Juifs ; ils ne se découvrent pas seulement pour se saluer. Originairement donc ces choses étaient actions de charité, et le mal est qu'on les a tirées de leur source ; on en mésuse communément en la manière qu'elles se font à présent, parce qu'on les fait par faste, par grimace, par intérêt, ou par affection naturelle, et non par l'unité d'esprit et de sentiment que le Fils de Dieu est venu établir en son Eglise, qui fait que les fidèles, ayant un même esprit avec Jésus-Christ, comme ses membres, en sont joyeux ou tristes de la joie ou de la tristesse de leurs frères. Selon cela, nous devons regarder les accidents qui arrivent aux autres comme nôtres.
Voilà cinq ou six actes de charité ; en voici un autre : c'est de nous prévenir d'honneur ; et pourquoi ? Parce qu'autrement il semble qu'on se fuit ou qu'on fait le monsieur, le grand ou le froid ; ce qui resserre le cœur; et le contraire l'ouvre et le dilate. L'humilité est une vraie production de la charité, qui, au rencontre, nous fait prévenir le prochain d'honneur et de respect, et, par ce moyen, nous concilie son affection. Qui est-ce qui n'aime pas une personne humble ? Un lion féroce qui serait prêt à dévorer un autre animal, qui voudrait lui résister, s'il le voit abattu et, par manière de dire, humilié à ses pieds, s'apaise aussitôt. Que peut-on faire à une personne qui s'humilie, que l'aimer ? Un missionnaire qui se prosterne à genoux devant nosseigneurs les prélats, devant messieurs les curés, comme une vallée qui attire le suc des montagnes, il reçoit leur bénédiction et
XII. — 18
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bienveillance. Et si, entre nous, nous pratiquons le respect, nous pratiquerons aussi l'humiliation, parce que l'humilité étant fille de l'amour, elle fomente l'union la charité.
Le dernier effet de la charité, c'est le témoignage d'affection. Nous devons nous faire connaître les uns les autres qu'en effet nous nous aimons cordialement. La prévention en fait l'office, offrant cordialement de se rendre service, de se faire plaisir. "Oh ! que je souhaite de vous montrer combien je vous chéris ! "Et, après l'avoir dit de la bouche, le confirmer par les actions effectivement servir un chacun et effectivement se faire tout à tous. Ce n'est pas tout d'avoir la charité dans le cœur et dans les paroles ; elle doit passer dans les œuvres et alors elle est parfaite et devient féconde en ce qu'elle engendre l'amour dans les cœurs vers lesquels elle s'exerce ; elle gagne tout le monde.
Quand on pratique tous ces actes, savoir : 1° de faire aux autres le bien que nous voudrions raisonnablement qu'ils nous fissent ; 2° de ne jamais contredire personne et de trouver tout bon en Notre-Seigneur ; 3° s'entre-supporter les uns les autres sans murmurer ; 4° pleurer avec ceux qui pleurent ; 5° se réjouir avec ceux qui se ré jouissent ; 6° se prévenir d'honneur les uns les autres ; 7° leur témoigner de l'affection et leur rendre cordialement service, bref se faire tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ ; que faisons-nous quand nous pratiquons ces choses ? Nous prenons la place de Notre-Seigneur, qui le premier les a pratiquées. Il a pris la dernière place, prenons la de même; il est venu témoigner son amour aux hommes, il les a prévenus de ses bénédictions ; prévenons ainsi notre prochain des témoignages, de notre affection, non importunément, ni indiscrètement, mais à propos, avec modération et bienséance.
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Et ainsi pratiquer tous les autres actes en temps et lieu, pourvu que ces actes-là ne soient jamais contraires, dit la règle, à la loi de Dieu, ni à nos règles et constitutions, car la charité ne le peut permettre. Hors cela, faisons bien toujours et partout, selon les occasions que nous en aurons, qui sera très souvent; et tant plus nous en ferons dans l'esprit de Notre-Seigneur, tant plus nous serons agréables à ses yeux. Enfin, Messieurs, si Dieu fait cette grâce aux missionnaires, que vous semble d'une telle Compagnie ? Leur vie est une vie d'amour ; c'est la vie des anges, la vie des bienheureux; c'est le paradis du ciel et de la terre, si Dieu nous fait cette grâce de nous entr'aimer. L'on a dit que nous vivrons comme des enfants, mais on dira : "Comme vivent les bienheureux et les anges ensemble."
O Sauveur, qui êtes venu porter cette loi, d'aimer son prochain comme soi-même, qui l'avez pratiquée si parfaitement envers les hommes, non seulement en leur manière, mais d'une façon incomparable, soyez, Seigneur, votre remerciement de nous appeler à cet état de vie, d'être continuellement aimant le prochain, oui, d'état et de profession appliqués à cet amour, employés à l'exercice actuel d'icelui, ou en disposition de l'être, même de quitter toute autre occupation pour vaquer aux actions charitables. On dit des religieux qu'ils sont dans un état de perfection ; nous ne sommes pas religieux, mais nous pouvons dire que nous sommes dans un état de charité, parce que constamment nous sommes employés à la pratique réelle de l'amour ou en disposition de l'être. O Sauveur, que je suis heureux d'être dans un état d'amour pour le prochain, dans un état qui de soi vous parle, vous prie et vous présente incessamment ce que je fais en sa faveur ! Faites-moi la grâce de connaître mon bonheur et de bien aimer cet état bienheureux, que
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je contribue a ce que cette vertu paraisse en la Compagnie et présentement et demain et toujours. Amen.
208. — CONFERENCE DU 6 JUIN 1659
DU BON USAGE DES CALOMNIES
(Règles Communes, chap. II, art. 13.)
Si quelquefois la divine Providence permet, dit la règle, que la calomnie et la persécution attaquent et exercent la Congrégation, ou quelqu'une de ses maisons, ou quelque particulier du corps d'icelle, quoique sans sujet, nous nous garderons bien d'user d'aucune vengeance ou malédiction, ou même d'aucune plainte, contre tels persécuteurs et calomniateurs ; mais, au contraire, nous en louerons et bénirons Dieu, et lui en rendrons grâces,nous en réjouissant, comme d'une occasion d'un grand bien, et qui part de la main du Père des lumières ; voire même nous prierons de bon coeur Dieu pour eux tous et leur ferons très volontiers du bien, quand nous en aurons l'occasion et le pouvoir, nous représentant que Jésus-Christ nous l'ordonne, comme à tous les autres chrétiens, disant : "Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient" (1) Et afin que nous observions plus aisément et allègrement tout cela, il nous assure qu'en cela nous serons bien heureux et que nous devons en être bien aises et tressaillir de joie, pour ce qu'il y a pour nous une grande récompense dans le ciel. Et ce qui est plus considérable, il a bien daigné lui-même tout le premier pratiquer cela à l'égard des hommes, afin de nous donner
Entretien 208. Manuscrit des Conférences.
1. Evangile de saint Matthieu V, 44.
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exemple, en quoi l'ont ensuite imité les apôtres, les disciples et une infinité de chrétiens.
Cet article, Messieurs, qui est le treizième des maximes évangéliques, nous fait entendre ce que Dieu demande de nous quand il s'élèvera quelque persécution contre nous et que la calomnie chargera cette petite Compagnie en général, les maisons, ou les particuliers (lui la composent. Nous diviserons ce discours en deux points : le premier sera des raisons qui nous obligent de nous donner à Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin qu'il lui plaise nous faire la grâce de bien user des calomnies et des persécutions ; au deuxième point, nous dirons les moyens de parvenir à cette fin. Pour bien établir ce que j'ai à vous dire dans ce petit entretien, il faut poser pour fondement que les calomnies et les persécutions ne manqueront jamais à la Compagnie en général, ni aux maisons, ni aux particuliers, si nous sommes fidèles à Dieu. Omnes qui pie volunt vivere in Christo Jesu persecutionem patientur (2). Omnes, tous sans exception ; d'où je tire pour première raison qu'un des plus grands malheurs qui pourraient arriver à cette petite Compagnie serait si la divine Providence en usait autrement envers elle et si Notre-Seigneur ne la purgeait par les souffrances et ne la criblait par les contrariétés. O messieurs, quel grand malheur, si les punitions lui manquent, si Dieu ne l'exerce pas ! Au contraire, quelle consolation, si Dieu nous juge dignes de souffrir et nous fait la grâce de bien souffrir, puisque nous avons sujet de croire que la souffrance est un effet de la bonté divine envers nous, une suite de la volonté
2. Seconde Epître à Timotée III,12.
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qu'il a eue de toute éternité de nous sauver et une marque que Dieu est dans la Compagnie, qu'il s'y plaît et qu'il y est servi avec fidélité. Oui, Messieurs, c'est une marque de la fidélité d'une Compagnie quand elle est persécutée et calomniée ; et si nous manquons de cette marque, si tout nous rit, si le monde nous applaudit, craignons, Messieurs, craignons.
Oh ! s'il plaisait à Dieu que nous fussions bien établis dans l'observance de nos règles, bien persuadés des maximes de Jésus-Christ, bien détrompés et désabusés de elles du monde, si nous étions dans une entière fidélité à nous acquitter des fonctions de notre Institut, nous ne manquerions pas de persécutions, les calomnies viendraient de toutes parts pour nous cribler et nous faire avancer de plus en plus en la perfection que Dieu demande de nous. Eh! n'est-ce pas un grand malheur qu'il en arrive autrement ? N'avons-nous pas sujet de croire que nous ne faisons rien pour son honneur et que nous sommes inutiles à son service ? C'est ce que nous devons déplorer, et craindre que la Compagnie ne soit en la disgrâce de Dieu, puisqu'il lui refuse la grâce qu'il fait à celles qui le servent fidèlement. J'ai dit que les calomnies et les persécutions sont des grâces dont Dieu favorise ceux qui le servent fidèlement ; et c'est ma deuxième raison. Je sais bien que Dieu n'est pas auteur des calomnies, ni des persécutions, mais il est certain qu'elles n'arrivent jamais sans sa permission ; non est malum in civitate quod non fecerit Dominus. (3) Il n'y a point de mal dans les villes, dans les campagnes, dans les maisons, dans les particuliers, que Dieu ne fasse, c'est-à-dire qu'il ne permette, pour des raisons très justes, quoiqu'elles nous soient inconnues. Les théologiens expliquent diversement cette permission de Dieu