Conférences aux missionnaires (page 17)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Conférences aux missionnaires, éd. Coste, t. XI-XII · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

3. Livre d'Amos III, 6.

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touchant le péché. Ce qui fait à notre sujet, c'est que les calomnies et les persécutions, en tant qu'elles sont des épreuves et des exercices de patience et de mansuétude, sont l'œuvre propre de Dieu, qui veut, par ces contrariétés, détacher ses serviteurs de tout ce qui peut les empêcher d'aller à lui. C'est son dessein ; non est malum in civitate quod non fecerit Dominum. Et quand il plaira à sa divine bonté nous exercer, nous envoyer des occasions de souffrir, il faudra élever nos cœurs vers le ciel, adorer et louer la sainte et toujours adorable conduite de Dieu sur la Compagnie, recevoir avec joie les calomnies et les persécutions comme des faveurs qu'il nous fait, et dire avec épanouissement de cœur : "Venez, chère calomnie ; venez, aimable persécution ; venez, chères croix envoyées du ciel ; je me propose de faire bon usage de la visite que vous me faites de la part de Dieu." La pauvre nature souffrira ; elle grondera ; n'importe ; il faut souffrir, et souffrir avec joie, ce que Dieu veut que nous souffrions.

O Messieurs, si nous avions une foi vive, si nous regardions ces attaches d'un œil chrétien, non pas comme des contrariétés qui nous viennent de la part des hommes, mais comme des grâces que Dieu nous fait, et s'il plaisait à sa bonté dissiper de nos esprits le, nuages des maximes du monde, qui empêchent que la foi ne porte ses maximes jusqu'au fond de nos âmes, nous aurions bien d'autres vues et d'autres sentiments; et quand il s'agirait de souffrir les injures et les persécutions, nous tiendrions un grand bonheur et un état bienheureux d'être calomniés et persécutés. En effet, n'est-ce pas un bonheur et un état bienheureux ? Quoi ! me direz-vous, être calomnié et persécuté, c'est être bienheureux ! Quand on dira que la Compagnie ne fait rien qui vaille, qu'elle est inutile à l'Eglise de Dieu,

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qu'elle est pleine d'ignorance, quoi plus ? si l'on passe de la chétiveté à la perversité, si l'on ne se contente pas de dire que nous sommes de pauvres gens sans science, sans talents, inutiles et oisifs, et qu'on vienne jusqu'à toucher les mœurs, si l'on dit que les missionnaires sont des personnes qui ne valent rien, et choses semblables, ne sera-ce pas un grand malheur que la Compagnie soit ainsi décriée ? Non, Messieurs, non, c'est un bonheur et un état bienheureux ; c'est Jésus-Christ qui le dit : Beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam".(4) Remarquez ces mots : propter justitiam, c'est-à-dire faisant bien et étant fidèles à Dieu.

Quand une Compagnie, une maison ou des particuliers donnent sujet au monde de parler ou d'agir contre, il faut ployer sous la main vengeresse de Dieu, qui ne laisse rien impuni et qui châtie tôt ou tard les transgressions de sa sainte loi. En ce cas, Messieurs, les contrariétés qu'on souffre de la part du monde viennent de la part de Dieu irrité ; ce sont des effets de sa justice, et eux à qui elles arrivent ont plutôt sujet de pleurer que de se réjouir, puisqu'ils ont donné occasion à ces traverses qu'ils souffrent de la part des hommes, qui ne sont que les ministres ide la justice de Dieu. Mais, quand la calomnie charge les personnes qui servent Dieu fidèlement et qu'il donne mainlevée au malin esprit pour les cribler, comme il lui permit d'affliger son serviteur Job, c'est un grand bonheur et un état bienheureux, puisque c'est un moyen dont Dieu se sert pour les sanctifier de plus en plus. Quand le médecin ordonne un remède pour chasser les mauvaises humeurs du corps, cela s'appelle purgation, et lorsqu'un jardinier coupe les branches vives d'un

4. Evangile de saint Matthieu V, 10.

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arbre qui portent du fruit, cela s'appelle aussi purger, avec cette différence que le médecin purge pour ôter le mal et que le jardinier purge et retranche les branches vives de l'arbre, afin qu'il porte plus de fruits et moins de branches. De la même manière, quand Dieu envoie des persécutions à une Compagnie et qu'elle est dans le mépris et dans la confusion, parce que ses déportements ne sont pas tels qu'ils devraient être, c'est là une purgation ; il peut y avoir de l'excès et de la mauvaise volonté de la part des hommes ; mais Dieu, comme un bon médecin, prétend par là évacuer les mauvaises humeurs de ce corps et rétablir cette Compagnie et cette maison dans le bon ordre ; c'est une grâce que Dieu leur fait, quoiqu'ils ne soient pas dans l'état bienheureux dont nous parlons.

Mais, si une autre Compagnie souffre de la part des hommes, sans leur avoir donné sujet de la persécuter et calomnier, la contrariété qu'elle souffre n'est pas un effet, ni une suite de ses désordres ; c'est le jardinier qui tranche du vif, afin que l'arbre ait plus de fruits que de feuilles. Cette Compagnie est à deux degrés de vertu, Dieu la veut mettre à quatre; elle est à quatre, il la veut mettre à six ; et pour cela il emploie le fer de la calomnie et de la persécution. C'est là un état bienheureux, ou la possession d'une des béatitudes évangéliques, car, par ce mot de béatitude évangélique, on entend l'état ou l'établissement d'une âme dans une des principales maximes de Jésus-Christ, selon laquelle elle fait des actes héroïques de vertu, nonobstant toutes les difficultés et contrariétés qui lui arrivent ; elle s'entretient avec joie dans les louanges de Dieu, au lieu de se laisser aller à l'aversion et à la haine de ceux qui la persécutent ; et au lieu de se décourager, elle demeure fidèle et constante dans la fidélité à son service. Cet état s'appelle béatitude

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chrétienne ou évangélique, c'est-à-dire l'établissement du bonheur du chrétien, et une béatitude commencée, qui s'achèvera dans le ciel, parce que de la possession de cet état en cette vie suit la béatitude éternelle. Beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam, quoniam ipsorum est regnum caelorum.

Que si des contraires on peut tirer des conséquences contraires, ne sera-t-il pas permis de dire : "Malheureuses les Compagnies et les maisons qui vivent dans le calme et qui ont tout à souhait !" Oui, Messieurs, tenez pour maxime qu'une Compagnie qui, ne souffre rien et qui n'est pas dans l'exercice de la persécution, est proche de sa ruine, et que, quand tout lui réussit et qu'elle a tout à souhait, c'est lors qu'il n'y fait pas bon.

Dans la vue de ces vérités, attendons de.pied ferme les occasions que Dieu nous présentera d'exercer la patience, et tenons à grande faveur s'il plaît à sa bonté que nous soyons calomniés et persécutés. Mais ce n'est pas tout de souffrir pour la justice, il faut encore souffrir dans l'esprit avec lequel Notre-Seigneur a souffert. Voyons donc de quelle manière nous devrons nous comporter quand on nous calomniera et persécutera, et même quand on usera de mainmise contre nous ; et c'est mon deuxième point.

Premièrement et avant toutes choses, il faut de bonne heure nous disposer à recevoir cette grâce des disgrâces du monde par un fidèle usage des petites occasions que Dieu nous fournit tous les jours, aux rencontres, des paroles fâcheuses, des contradictions et des murmures ; il faut faire son apprentissage dans ces choses moins fâcheuses, pour se former à soutenir des attaques plus importantes et plus rudes; car quelle apparence y a-t-il qu'une personne qui s'inquiète, qui se décourage, ou qui s'échappe pour des choses si légères, demeure ferme, et résolue à soutenir de plus rudes assauts ?

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Rentrons, Messieurs, en nous-mêmes et voyons comment nous usons des occasions journalières que sa divine Providence permet nous arriver. Si nous nous y comportons lâchement, comment pourrons-nous supporter patiemment les grandes souffrances ? Si nous ne pouvons maintenant endurer une parole rude et un regard de travers, comment recevrons-nous avec sérénité de visage, ou même avec joie, les calomnies, les opprobres et les persécutions ? Exerçons-nous donc, Messieurs, à cela et corrigeons notre sensibilité dans les petites rencontres, afin que Dieu nous fasse la grâce d'être fermes et joyeux dans les plus grandes et les plus fâcheuses.

Secondement, quand les calomnies et les persécutions nous arriveront, nous devrons pratiquer soigneusement ce que notre règle nous prescrit ; elle parle clairement : il faut, dit-elle, fermer la bouche pour ne laisser sortir aucune parole de malédiction, d'impatience et de récrimination contre ceux qui nous calomnient et persécutent, obmutui et non aperui os meum, quoniam tu fecisti. (5) N'est-il pas juste de se taire, puisque c'est Dieu qui nous envoie ces visites ? N'est-il pas raisonnable d'accepter cette croix avec soumission, puisque c'est son bon plaisir ? Ne devons-nous pas même le louer et le remercier des persécutions qui nous attaquent, puisqu'il les permet pour notre sanctification ?

Troisièmement, ce n'est pas encore assez de fermer la bouche aux paroles d'impatience et de plainte contre ceux qui nous persécutent et calomnient; nous ne devons pas même nous défendre, ni de vive voix, ni par écrit. "Quoi ! me dira quelqu'un, ne sera-t-il pas permis de nous justifier et de désabuser ceux que la calomnie aurait prévenus contre nous ?" Non, Messieurs, je ne vous puis dire autre chose que ce qui est selon l'esprit de

5. Psaume XXXVIII, 10.

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l'Evangile : patience et silence ! ce sont les éléments de la religion chrétienne; il faut s'en tenir là. Mais quelques Compagnies de l'Eglise de Dieu en usent autrement elles écrivent, ou font écrire des apologies et des manifestes pour justifier leur conduite et pour conserver leur réputation auprès des peuples ; les blâmerons-nous on cella ? Nenni, nous nous tiendrons seulement à l'Evangile et tâcherons seulement d'imiter Notre-Seigneur. Eh quoi ! les autres ne suivent-ils pas l'Evangile et Notre-Seigneur ? Oui, mais eux en une façon, et nous en une autre ; nous tendons tous à une même fin par différentes voies. Il y a eu divers états en la Vie mortelle et passagère de Notre-Seigneur; et celte même vie, selon ces divers états, a aussi divers attraits; tous ces états sont saints et sanctifiants; ils sont tous adorables et tous imitables, chacun en sa manière. Les Compagnies qui sont en l'Eglise de Dieu regardent Notre-Seigneur diversement, selon les divers attraits de la grâce, selon les lumières et les vues différentes qu'il lui plaît leur donner, celle-ci dans un état, celle-là dans un autre; et elles l'honorent ainsi et l'imitent en diverses manières.

Or, il a plu à sa bonté et miséricorde infinies ne nous donner d'autres vues, ni d'autres attraits, que de sa vie souffrante, calomniée et méprisée. Nous devons nous en tenir là et l'imiter dans sa bassesse, dans ses opprobres, dans les outrages et les persécutions qu'il a soufferts, et dans la manière qu'il les a soufferts, c'est-à-dire avec patience et silence, et même avec joie et ardeur.

Mais ce sera passer acte de condamnation contre nous; notre silence sera une tacite conviction, après laquelle il ne faudra plus penser faire du fruit auprès des peuples.— Nous nous trompons, Messieurs, si nous fondons le succès de nos petits travaux sur l'estime du monde ; c'est s'attacher à l'ombre et laisser le corps.

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L'estime et la réputation dont nous parlons n'est autre chose qu'un éclat qui rejaillit de la bonne et sainte vie ; son fond et son appui, c'est la vertu, laquelle ne nous peut être ôtée par les calomnies, ni par les persécutions, si nous demeurons fidèles à Dieu et si nous en faisons bon usage.

La calomnie peut bien faire éclipser le brillant de la vertu pour un temps, mais la vertu demeure au même degré ; et elle recouvrera cet éclat, quand il plaira à Dieu dissiper les nuages qui l'empêchent de se découvrir aux yeux des hommes. Ne nous mettons donc pas e n peine. Dieu ne permettrait pas que ses serviteurs fussent calomniés et persécutés, si les persécutions et les calomnies les rendaient inutiles à son service. Suivons, comme des enfants, Jésus-Christ, notre bon Père, méprisé, bafoué et persécuté ; ne nous arrêtons pas aux maximes du monde, qui portent toujours à faux ; il est dans l'attente et aux écoutes pour observer ce que nous dirons et ce que nous ferons au temps de la persécution. Jusqu'à maintenant nous n'avons souffert que fort peu de choses ; Dieu nous a épargnés dans la connaissance qu'il a de notre faiblesse. Oh ! s'il lui plaisait nous rendre dignes de souffrir quelque chose pour son service, s'il lui plaisait nous bien exercer et cribler ! Car il me semble qu'il est nécessaire de tirer du sang pour diminuer cette chaleur que je remarque dans la Compagnie; presque tout nous vient à souhait; nous avons besoin de quelque contrariété qui nous établisse dans la confiance en Dieu, dans le détachement de nous mêmes et dans cette plénitude de joie qui accompagne ceux qui sont dans les souffrances. Omne gaudium existimate, fratres mei, cum in tentationes varias incideritis. (6) Qui nous établira

6. Epître de saint Jacques I, 2.

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dans cette joie parfaite, omne gaudium, c'est-à-dire dans la source de la vraie joie ? C'est-à-dire que tous les sujets de joie sont amassés et renfermés dans une âme affligée et persécutée, et la mettent dans un état bienheureux.

O Sauveur de nos âmes, qui nous avez appelés à l'usage de vos maximes et à l'imitation de votre vie abjecte et méprisée, mettez en nous les dispositions nécessaires pour souffrir, en la manière que vous désirez, les persécutions qu'il vous plaira nous envoyer. Etablissez-nous dans cet état bienheureux que vous avez promis aux personnes affligées et persécutées. Faites que nous nous tenions fermes dans la persécution, sans fuir ni gauchir aux attaques du monde. Je vous le demande par le mérite de vos souffrances.

209. — ENTRETIEN DE [1653] (1)

PRIVATION IMPOSEE A LA COMMUNAUTE

PAR SUITE DE LA GELEE DES VIGNES

Un jour, comme des froids tardifs avaient gelé les blés et les vignes, le saint, parlant aux siens, termina son discours par ces mots :

Il faut gémir sous la charge des pauvres et souffrir avec ceux qui souffrent, autrement nous ne sommes pas disciples de Jésus-Christ. Mais encore que ferons-nous? Les habitants d'une ville assiégée regardent de temps en temps aux vivres qu'ils ont. Combien avons-nous de blé ? disent-ils. Tant. Combien sommes-nous de bouches ? Tant. Et là-dessus ils règlent le pain que chacun doit avoir et disent : "A deux livres par jour, nous pourrons

Entretien 209.— Abelly, op.cit., L.III, chap. XXIV, sect. Il, p. 356.

1, Abelly ne donne pas l'année ; mais il dit que "la gelée avait gâté les blés et les vignes". Ces mots font penser à l'année 1659.

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aller jusque-là". Et comme ils voient que le siège est pour durer davantage et que les vivres diminuent, ils se réduisent à une livre de pain, à dix onces, à six et à quatre onces pour soutenir longtemps et empêcher d être pris par la famine. Et sur la mer, comment fait-on quand il arrive qu'un navire a été jeté par la tempête et arrêté longtemps dans quelque coin ? On compte le biscuit, on prend garde à la boisson, et, s'il y en a trop peu pour arriver au lieu où ils prétendent aller, ils en donnent moins ; et plus ils retardent, plus ils diminuent la portion. Or, si les gouverneurs des villes et les capitaines des vaisseaux en usent de la sorte, et si la sagesse même requiert qu'ils agissent avec cette précaution, parce qu'autrement ils pourraient périr, pourquoi ne ferons-nous pas de même ? Pensez-vous que les bourgeois ne retranchent pas de leur ordinaire, et que les meilleures maisons, voyant que les vendanges sont faites pour cette année, ne ménagent pas leur vin, dans la crainte de n'en trouver pas aisément l'année prochain? Hier des personnes de la ville et de condition, qui étaient céans, me disaient que la plupart des maisons retrancheraient entièrement le vin aux serviteurs ; on leur dira : "Pourvoyez-vous ; il n'y a plus de vin céans que pour le maître."

Tout cela, mes frères, nous a fait penser à ce que nous avions à faire, et j'assemblai hier les prêtres anciens de la Compagnie pour prendre leurs avis ; enfin on a trouvé à propos de nous réduire à demi-setier par repas pour cette année. Ceci fera de la peine à quelques uns, qui pensent avoir besoin de boire un peu plus de vin ; mais, comme ils sont habitués à se soumettre aux ordres de la Providence et à surmonter leurs appétits, il, feront bon usage de cette peine, comme ils font des autres sujets de mortification, dont ils ne se plaignent pas.

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Il y en aura peut-être d'autres qui s'en plaindront par attache à leurs satisfactions : esprits de chair, gens sensuels et enclins à leurs plaisirs, qui ne veulent en perdre aucun et qui murmurent de tout ce qui n'est pas selon leur goût. O Sauveur, gardez-nous de cet esprit de sensualité .

210. — CONFERENCE DU 5 AOUT 1659

SUR LA THEOLOGIE MORALE, LA PREDICATION,

LE CATECHISME ET L'ADMINISTRATION DES SACREMENTS

Messieurs, nous ne ferons pas aujourd'hui de répétition, mais nous ferons un concert entre nous sur un autre sujet, qui sera très utile pour la Compagnie ; nous différerons donc pour une autre fois la répétition de l'oraison, qui est un moyen, Messieurs, comme vous savez, des plus nécessaires que nous ayons pour nous enflammer les uns les autres à la dévotion. Nous avons sujet de remercier Dieu d'avoir donné cette grâce à la Compagnie, et nous pouvons dire que cette pratique n'a jamais été en usage dans aucune communauté, sinon dans la nôtre.

Ce que j'ai à vous dire, Messieurs, c'est que, comme vous voyez qu'il y a un séminaire à Saint-Sulpice, à Saint-Nicolas et aux Bons-Enfants, il faut tâcher de faire à Saint-Lazare un séminaire, je veux dire pratiquer ici les mêmes choses qui s'y font, à cette fin que chacun soit instruit de la manière d'agir dans les séminaires et que, venant à y être appliqué, il sache la façon dont il faut s'y prendre pour réussir dans cette direction. Je pense que la plupart de ceux qui sont ici présents n'ont jamais vu tous ces exercices; c'est pourquoi,

Entretien 210. — Manuscrit des Conférences.

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comme il nous reste quelque temps d'ici à l'ordination, nous l'emploierons utilement à cet exercice.

Nous pratiquons ici des choses qui nous sont communes avec le, séminaires, comme sont la répétition de l'oraison et les conférences sur quelque sujet de dévotion, qui nous servent d'entretien un jour de la semaine Pour le chant et la théologie morale, qui s'enseignent aussi dans les séminaires, ils sont, par la grâce de Dieu, en usage dans cette maison, mais peut-être pas de la même manière ; et quant aux prédications et catéchismes, vous savez que nous en faisons une profession toute particulière; ç'a toujours été la coutume dans la Compagnie, et même dès sa naissance, de prendre quelque temps après les missions pour vaquer à la prédication; et si l'on y a manqué, ç'a été par ma misère; je prie Dieu de me le pardonner, misérable que je suis. Dieu soit béni ! Nous pratiquons donc des choses qui se pratiquent dans les séminaires, mais aussi il y en a d'autres qui ne sont pas en usage parmi nous, comme serait l'administration des sacrements, l'explication de la méthode de prêcher et catéchiser et la théologie morale, laquelle, à la vérité, s'enseigne ici, mais lato modo d'une manière plus étendue ; ajoutez-y aussi les rubriques du bréviaire et du missel. Défunt le bon M. Bourdoise a été le premier à qui Dieu a inspiré de faire un séminaire pour y apprendre toutes les rubriques. Avant lui, on ne savait ce que c'était; il n'y avait pas de lieu particulier où on les enseignât; un homme, après sa théologie, après sa philosophie, après de moindres études, après un peu de latin, s'en allait dans une cure et y administrait les sacrements à sa mode; c'est ce qui faisait une si grande diversité. Mais, par la miséricorde de Notre-Seigneur, l'on voit aujourd'hui tout le contraire. Et pour dire la vérité, je ne sais, Messieurs,

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si plusieurs d'entre nous se trouvaient obligés de baptiser, s'ils n'y seraient pas beaucoup empêchés. Je demandai l'autre jour à quelqu'un de la Compagnie comme il se comporterait en un certain rencontre. "Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que je ne sais comme je m'y prendrais." Pour moi, quoique j'aie été curé, je vous avoue que j'y aurais à présent beaucoup de peine. C'est ce qui nous a fait résoudre à destiner le temps qui nous reste d'ici à l'ordination pour faire tous les exercices d'un Séminaire.

Nous nous emploierons donc à la théologie morale, à la prédication familière, au catéchisme et à l'administration des sacrements; et comme je crains que nous n'ayons pas de temps suffisamment pour les rubriques et le chant, nous pourrons les laisser là.

Pour la matière de la morale, nous prendrons les Entretiens des Ordinands (l) ; aussi bien, voici le temps qui en approche; on les apprendra par cœur et on en fera l'explication brièvement, non pas disputativo modo, mais instructivo. Je vous dirai qu'au commencement de la Compagnie, on ne se servait que desdits Entretiens

1. Les Entretiens des Ordinands n'ont jamais été imprimés. Avant 1789 on en conservait un exemplaire manuscrit à la bibliothèque de la maison de Saint-Lazare et un autre à celle du séminaire de Saint-Sulpice. Un des manuscrits de la bibliothèque de Beaune (ms. 85) a pour titre Entretiens des Ordinands sur les matières de dévotion. L'ordre suivi répond assez exactement au plan des Entretiens des Ordinands de Saint-Lazare, tel que nous le fait connaître Abelly (op. cit., L. II, chap. II, sect. III, p, 219 et suiv.) ; l'écriture semble être celle du copiste auquel Jean Bonnet, supérieur général, a confié le soin de transcrire les Actes de fondation des maisons de la Congrégation de la Mission dans les in-folio conservés aux archives nationales, sous les cotes MM 534, 536, 537, 538 et 539 ; certaines confusions du copiste montrent que le manuscrit de Beaune est la reproduction d'un manuscrit plus ancien. Ces remarques nous amènent à conclure avec une forte probabilité que les Entretiens des Ordinands en usage à Saint-Lazare sous saint Vincent, nous sont conservés par le ms. 85 de la bibliothèque de Beaune. La bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris en possède un second exemplaire (ms 2946).

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que nous avons. Messeigneurs de Boulogne (2) et d'Alet (3) M. l'abbé Olier et quelques autres personnes s'assemblèrent quelques jours pour voir ce qui serait le plus nécessaire pour messieurs les ordinands ; on composa donc ces Entretiens, que nous avons, et l'on trouva qu'ils suffisaient, et l'on ne s'est jamais servi d'autres matières. J'ai demandé autrefois, et même à des docteurs de Sorbonne, si une personne qui posséderait bien cesdits Entretiens pourrait confesser aux villages et ailleurs ; on me répondit qu'elle serait même capable de confesser à Paris, oui, dans Paris. Pour cela, on donnera un exemplaire des Entretiens aux écoliers de théologie et aux prêtres du séminaire ; j'entends, à ceux qui y sont il y a pour le moins deux mois, car, pour les autres, il faut qu'ils travaillent à en prendre l'esprit et à se détacher du monde.

Je prie M. Cruoly, qui enseigne la morale, mais non pas dans la manière que nous disons, quoiqu'il fasse très bien autrement, de se donner à Dieu pour faire répéter brièvement ces Entretiens aux écoliers et aux prêtres du séminaire, et leur expliquer les mots ou ]es choses qu'ils n'entendent pas. On pourra prendre un de ces Entretiens, ou la moitié d'un chaque jour. Cette étude servira pour former ceux qui ne le sont pas. J'ai entendu dire autrefois qu'une personne qui posséderait bien les Instituts (4) aurait une teinture de tout ce qui regarde la jurisprudence et qu'elle pourrait s'en servir pour règle jusqu'à ce qu'elle fût plus avancée ; de même, qui saurait bien les Entretiens aurait déjà de grands commencements et, pour ne pas dire, assez de capacité pour servir aux académies.

4. Les Institutions de Justinien.

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Quant à l'administration des sacrements, je prierai M. Admirault, qui a demeuré aux Bons-Enfants et beaucoup lu ces matières, d'en prendre le soin ; je ne lui en a pas encore parlé ; je pense néanmoins, nonobstant son infirmité, qu'il le pourra faire ; car, aussi bien, il s'agit de pratiquer et de peu parler.

Pour la prédication, nous nous assemblions à la naissance de la Compagnie, et Messieurs de Boulogne et d'Alet avec M. l'abbé Olier y assistaient ; l'on proposait un sujet de vertu ou de vice ; chacun prenait du papier et de l'encre et écrivait le motif et la raison qu'on avait de fuir le vice, ou d'embrasser la vertu, et puis on cherchait la définition et les moyens; enfin l'on ramassait tout ce qui avait été écrit et l'on en composait un sujet. Cela se faisait sans aucun livre; chacun travaillait de son esprit. M. Portail, après avoir ramassé de côté et d'autre tout ce qui se dit en ce temps-là, et s'est dit depuis en d'autres conférences qu'on a faites dans la Compagnie, a composé une méthode facile pour faire utilement des prédications et de grands catéchismes, et y a ajouté du sien (5). Il en fera l'explication ; et comme il est incommodé de la langue, et que d'ailleurs M. Alméras ne peut point parler toujours, à cause de son mal, qui l'oblige à prendre la nourriture telle que vous savez, ils s'aideront mutuellement.

Le temps que nous pourrons prendre pour la théologie,

5. Dans une de ses circulaires, Jean Bonnet, supérieur général, parlait ainsi en 1712 du travail d'Antoine Portail. " En 1652 et 1653, il(M. Vincent) fit faire des conférences à Saint-Lazare, auxquelles il assista autant qu'il put, et y fit ramasser tout ce que lui-même, M. Portail, son premier compagnon, et les autres anciens missionnaires estimaient plus convenable pour rendre notre manière de prêcher également solide, claire et facile. Feu M. Portail en fit un assez gros volume in-folio, que nous avons dans cette maison. Mais en 1666 feu M. Alméras..., considérant que ce recueil...était trop diffus et que peu de personnes auraient la commodité de le lire, dressa cette petite méthode abrégée de prêcher."

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ce sera le matin depuis les huit heures jusqu'à dix ; et pour l'explication de la méthode de prêcher, catéchiser et administrer les sacrements, ce sera après les vêpres, chaque après-dînée. Donc on fera deux choses : 1° l'administration des sacrements ; 2° l'explication de la méthode de prêcher ; ou bien on exercera le petit catéchisme.

Voilà, Messieurs, ce que nous tâcherons de faire ; et quoique nous sachions peut-être déjà ces choses, néanmoins il est bon de s'en rafraîchir la mémoire ; et puis nous ne savons peut-être pas tout ce que nous devons savoir. Si l'occasion se présentait qu'il fallût éclairer un huguenot sur les difficultés qu'il nous proposerait, nous y serions bien empêchés, au moins pour moi, qui suis un pauvre misérable quatrième ; si je trouvais un ministre qui m'objectât ses difficultés, je vous avoue que j'y serais bien empêché. A. ce sujet, je vous dirai qu'étant en mission avec M. de la Salle, grand missionnaire, et dont feu M. de Beauvais (6) disait qu'il n'avait jamais vu personne plus fort en raisonnement, ce bon Monsieur, étant à Villiers-le-Bel, trouva une femme qui, lui demandant à se confesser, le pria auparavant de lui résoudre quelque difficulté qu'elle avait, je pense, sur la réalité du Saint Sacrement, ou sur la communion sous les deux espèces. Comme il n'avait guère étudié qu'en philosophie et quelque autre chose, il se trouva fort empêché ; ce que nous ayant rapporté, nous fîmes des conférences sur ces matière, et Dieu nous fit la grâce de satisfaire à toutes les difficultés qu'on nous pouvait proposer. Ce bon Monsieur avait reçu cette grâce de Dieu de persuader tout ce qu'il voulait. S'il plaisait à sa divine bonté nous faire cette grâce hélas ! Messieurs, que nous serions heureux !

6. Augustin Potier.

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C'est quelque chose de faire des conférences sur les prédications et catéchismes ; mais le principal est la pratique ; ce que nous ferons, avec l'aide de Dieu.

Il me souvient de ce que m'écrit M. Chrétien (7) au sujet des huguenots qui tiennent leur synode, et à même temps de la bénédiction qu'il plaît à Dieu donner aux catholiques pour les combattre ; il en dit des choses qui sont de grande. consolation; j'en ferai faire la lecture au réfectoire. Les huguenots s'assemblent donc toutes les années pour tenir leur synode, au nombre de quatre-vingts et quelquefois de six-vingts. Il y en a un tous les jours parmi eux qui prêche, pendant le temps de leur assemblée, de quelque point de controverse. M. de Cahors (8) qui ne pouvait point agir contre eux à cause qu'il n'avait point de juridiction en ce diocèse, y alla néanmoins, à cause que c'était l'évêché de son coadjuteur (9), et se servit de l'autorité du grand vicaire de son coadjuteur, qu'il pria de l'accompagner. Il y mena des ecclésiastiques pour faire la mission. Ils ont aussi avec eux un bon homme cordonnier(10), que vous avez vu ici, qui les suit, à qui Dieu a donné des grâces extraordinaires pour convertir les hérétiques, lequel, après les prédications des missionnaires, fait un entretien sur les controverses et va donner un défi aux ministres, au sortir de leur synode.

N'avez-vous pas, Messieurs, admiré le zèle de toutes ces bonnes gens, qui, pour apprendre les controverses, ont tant d'assiduité et de ponctualité d'assister aux

9. Nicolas Sevin, évêque de Sarlat.

10.Peut-être Claude Leglay "simple artisan vivant de son métier", si apte à la controverse "qu'on avait cru devoir l'engager à quitter sa boutique pour s'y consacrer sans réserve ". (Monier, Vie de Jean-Jacques Olier, t.I, p. 399.)

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conférences qu'ils font toutes les semaines à Paris ? Ce cordonnier en est un. Madame la duchesse d'Aiguillon l'a envoyé sur ses terres pour maintenir ses sujets dans la religion. Il avait une boutique dans Paris, et Madame la duchesse lui ayant demandé ce qu'il gagnait par an, ayant répondu 400 livres, elle les lui offrit s'il voulait aller travailler à Aiguillon ; ce qu'il accepta, et remit sa boutique entre les mains de son frère. Il plaît à Dieu lui communiquer tant de grâce, qu'il donne tous les jours le défi ; aux ministres, qui n'osent paraître en sa présence ; ce qui fait qu'on l'appelle chasse-ministres. M. des Isles (11) qui a étudié la philosophie et que nous avons vu ici travailler avec lui fort heureusement, l'accompagne. Ils donnent ensemble le défi aux ministres, de sorte que les ministres, qui nous attaquaient autrefois, se voient aujourd'hui attaqués par nous, et même par des personnes qui n'ont point d'autre étude que celle de l'Ecriture. Ce sont des grâces gratuites, propres aux ecclésiastiques, que Dieu communique à ces séculiers. Le progrès que fait ce bon cordonnier fait que dans tout le pays on le nomme, comme je vous ai déjà dit, chasse-ministres.

Nous sommes, Messieurs, allés bien loin. Où en sommes-nous ? Revenons, je vous prie. Nous en étions demeurés sur ce que nous nous entretiendrons de la méthode de prêcher et de catéchiser ; mais nous aurions peu fait, si nous ne la pratiquions; et certainement nous y avons plus d'obligation, puisqu'il se présente des occasions très considérables pour la Compagnie, qui nous obligeront à nous servir non seulement des prêtres qui sont déjà formés, mais même de ceux qui ne sont encore stylés comme il faut à cet ouvrage. Et on tâchera

11. Nicolas des Isles, auteur de l'Apologie des disputes et du procédé des catholiques, Paris, 1656, in-8.

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donc de se rendre capable d'apprendre ces choses à ceux qui nous seront commis par nosseigneurs les évêques. Mais ou vous ferez des fautes, ou vous n'en ferez pas. Vous en ferez, me dites-vous, parce que vous n'êtes pas si grand prédicateur que les autres, qui ont talent pour la prédication.

Le bienheureux évêque de Genève pria qu'après sa mort on donnât son corps à un chirurgien, pour en faire l'anatomie, afin, disait-il, que n'ayant servi à rien durant sa vie, au moins après sa mort il servît à quelque chose. Eh bien ! vos fautes serviront pour corriger les autres et les empêcher d'y tomber, ou bien pour faire voir la prédication dans sa perfection, ou au moins votre confusion vous servira-t-elle de quelque chose; croyez-moi, il n'y a que l'orgueil seul qui vous fasse chercher des excuses.

Vous savez qu'il n'y a rien qui fasse mieux paraître la beauté d'un tableau, ses couleurs et les diverses figures qui y sont représentées, en un mot, la beauté du coloris, comme les ombrages; et dans la musique on mêle de faux accords pour la rendre harmonieuse ! Ainsi les fautes serviront à faire voir la prédication dans son éclat. S'il y a quelqu'un à qui Dieu ait donné un talent particulier, à la bonne heure, il faudra tâcher de l'imiter. Nous nous donnerons tous à Notre-Seigneur pour prêcher, prêtres et écoliers ; je parle des prêtres anciens, car, pour vous autres, mes frères qui êtes philosophes, votre temps n'est pas encore venu. On donnera des prédications toutes faites à ceux qui n'en pourraient pas composer, ou n'en auraient pas le temps, pour les apprendre par cœur. Nous en usons de la sorte pour voir le génie et à quoi chacun est propre. Personne ne s'excusera de cet exercice ; et croyez-moi, il n'y a que l'orgueil qui puisse porter une personne à s'en vouloir dispenser.

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Il faut donc que nous contribuions tous de notre part à ce que cet exercice se fasse. Je sais bien que M. Portail, à cause de la difficulté qu'il a de parler, ne le pourra; M. Alméras, à cause de son infirmité; M. Bécu, à cause de ses mains, et non pas de sa tête, car il l'a fort bonne ; M. Bourdet, à cause de sa faiblesse ; mais, pour tous les autres, oui; et moi, pauvre porcher que je suis, je commencerai le premier, non pas dans la chaire, car je n'y saurais monter, mais dans quelque conférence, où je traiterai quelque point de la règle, ou quelqu'autre sujet.

Mais quand commencerons-nous ? Aujourd'hui ? Non, mais demain. Et pour cela les étudiants et les prêtres du séminaire pourront prendre du relâche, pour mieux commencer ; les anciens même le pourront, s'ils le veulent. Demain donc, à huit heures et demie. Et pour cela je prierai M. Alméras de donner des exemplaires des Entretiens aux écoliers et aux prêtres du séminaire. Ce sera dans la salle de Saint-Lazare qu'on les fera. Et l'après-dînée, après les vêpres, on commencera l'exercice de l'administration des sacrements, etc. Pour les prédications, ce sera pendant le dîner et le souper ; c'est pourquoi il faudra avancer le souper d'une demi-heure, à cause des exercitants. Nous aviserons s'il sera à propos que messieurs les abbés (12) s'y trouvent.

Voilà, Messieurs et mes frères, à quoi nous nous occuperons d'ici à l'ordination. Que reste-t-il, sinon de nous bien humilier devant Dieu ? Car c'est aux humbles qu'il donne sa grâce. Mais pour réussir que ferons-nous ? Nous humilier, Messieurs, nous humilier et demander ensuite à Dieu sa grâce, car tout dépend de sa bonté et miséricorde, sans laquelle nous ne pouvons rien.

12. Les abbés de Chandenier, hôtes de Saint-Lazare.

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Je prie nos frères d'entendre pour cela la sainte messe ; et les prêtres, d'offrir le Saint Sacrifice. C'est ce que nous ferons.

211. — CONFERENCE DU 22 AOUT 1659

SUR LES CINQ VERTUS FONDAMENTALES

(Règles Communes, chap. II, art.14.)

Quoique nous devions faire notre possible pour garder toutes ces maximes évangéliques, comme étant très saintes et utiles, y en ayant toutefois entre elles qui nous sont plus propres que les autres, savoir celles qui recommandent spécialement la simplicité, l'humilité, la douceur, la mortification et le zèle des âmes, la Congrégation s'y étudiera d'une manière plus particulière, en sorte que ces cinq vertus soient comme les facultés de l'âme de toute la Congrégation et que les actions d'un chacun de nous en soient toujours animées.

Voilà, mes très chers frères, le sujet de notre entretien. Couvrez-vous, s'il vous plaît, je me tiendrai découvert pour ma commodité.

Nous diviserons le sujet, selon notre méthode, en trois points, qui sont, pour l'ordinaire, ceux qui se rencontrent dans nos prédications. Au premier, nous verrons les motifs et les raisons que nous avons de nous donner à Dieu pour renouveler en nous l'affection à la pratique des maximes évangéliques, selon ce que l'on vous en a dit, lorsqu'on vous en parla, il y a quelque temps. Au second point, nous ferons voir quelles sont les règles et les maximes les plus rapportantes et les plus propres à notre vocation ; et au troisième, nous parlerons des

Entretien 211. — Manuscrit des Conférences.

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moyens ; le tout a la plus grande gloire de Dieu et pour la sanctification de nos âmes.

Le premier motif ou la première raison que nous avons, mes très chers frères, de nous donner à Dieu pour observer les maximes évangéliques, c'est à cause de leur auteur, qui est Notre Seigneur Jésus-Christ, lequel, étant venu du ciel en terre pour annoncer les volontés de Dieu son Père et enseigner aux hommes ce qu'il fallait faire pour lui être le plus agréable, leur apprit que c'était le conseil des maximes évangéliques. C'est donc le Fils de Dieu qui, étant descendu du ciel pour nous amener à son Père et nous informer de ce qu'il demandait de nous pour lui être le plus agréable, nous a annoncé cette maxime. Vous voyez par là, mes frères, comme il en est l'auteur; et voilà la première raison.

La seconde est qu'il les a observées; il a paru tel aux yeux du ciel et de la terre, et tous ceux qui ont eu le bonheur de converser avec lui pendant sa vie mortelle ont vu qu'il a toujours observé les maximes évangéliques. ç'a été là son but, sa gloire et son honneur, et ainsi inférons que, notre intention ne devant être autre que de suivre Notre-Seigneur et nous confirmer entièrement à lui, cela seul est capable de nous porter à la pratique des conseils évangéliques.

La troisième raison se tire de ce que la créature... Je viens de manquer en ce que je viens de dire; je devais dire que les motifs se tirent de la sainteté et de l'utilité des règnes et maximes évangéliques. Qu'elles soient très saintes, je l'infère : premièrement de ce que le Saint des saints les a pratiquées lui-même ; en second lieu, cela se tire de la nature de la sainteté. Qu'elles soient aussi très utiles, cela parle de soi-même. Les motifs donc se doivent prendre de la nature de la sainteté et de l'utilité des maximes. Voyons cela, je

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vous prie. Qu'est-ce que la sainteté ? C'est le retranchement et l'éloignement des choses de la terre, et en même temps une affection à Dieu et une union à la divine volonté. C'est en quoi, ce me semble, consiste la sainteté. Et qu'est-ce qui nous éloigne de la terre et nous attache au ciel comme les maximes évangéliques ? Car elles sont toutes faites pour nous détacher des biens, plaisirs honneurs, sensualités et propres satisfactions ; elles tendent toutes à cela ; c'est là leur fin. Ainsi, dire qu'une personne est dans l'observance des maximes évangéliques, c'est dire qu'elle est dans la sainteté; ainsi, dire qu'une personne en a la pratique, c'est dire qu'elle a la sainteté, parce que la sainteté, comme nous venons de le voir, consiste dans le retranchement de l'affection des choses de la terre et dans l'union à Dieu; en sorte qu'il est inconcevable qu'une personne observe les maximes évangéliques et qu'elle ne soit détachée de la terre et unie au ciel.

Le second motif, qui est l'utilité, se tire de la pratique des maximes évangéliques. Les personnes qui entrent dans leur pratique, que font-elles ? Elles se détachent de trois puissants ennemis, dont le premier est la passion d'avoir du bien ; le second, d'avoir ses plaisirs; et le troisième, d'avoir la liberté. Voilà, mes frères, l'esprit du monde, qui règne aujourd'hui avec tant d'empire, que l'on peut dire que totus mundus in hoc positus (1), que toute l'étude des hommes du siècle, c'est d'avoir du bien, du plaisir et faire sa propre volonté Voilà ce que l'on cherche, voilà après quoi l'on court L'on s'imagine que la béatitude dans ce monde consiste à amasser des richesses, prendre ses plaisirs et vivre à sa fantaisie. Mais, hélas ! qui ne sait le contraire

1. Première épître de saint Jean V, 19.

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et qui ignore que celui qui se laisse gouverner par ses passions n'en soit esclave ? Qui,conque sert au péché, dit l'Ecriture, est esclave du péché même ; a quo quis superatus est hujus et servus est (2) ; et qui est esclave du péché est esclave du démon. Une personne qui en demeure là, je veux dire, qui ne s'est point rendue maîtresse de ses passions, se peut et doit croire enfant du diable. Au contraire, ceux qui se détachent de l'affection des biens de la terre, de la convoitise des plaisirs et de leur propre volonté deviennent les enfants de Dieu, qui jouissent d'une parfaite liberté ; car c'est dans le seul amour de Dieu qu'elle se rencontre. Ce sont ces personnes-là, mes frères, qui sont libres, qui n'ont point de lois, qui volent, qui vont à droite et à gauche, qui volent encore un coup, sans pouvoir être arrêtées, et ne sont jamais esclaves du démon, ni de leurs passions. Oh ! heureuse liberté des enfants de Dieu !

Mais quoi ! y a-t-il rien d'utile comme la liberté ? La maxime dit qu'il faut acheter la liberté à prix d'or et d'argent, qu'il faut tout perdre pour la posséder. Or, mes frères, elle se retrouve avantageusement dans la pratique des conseils évangéliques. Ces maximes se réduisent à trois points : à l'amour de la pauvreté, à la mortification de ses plaisirs et à la soumission à la volonté de Dieu. Elles mettent une personne dans la liberté chrétienne. Vous étiez, il y a quelque temps, esclaves de vos passions ; l'attache aux richesses, aux plaisirs et à votre propre volonté s'était rendue maître de vos personnes ; vous voilà à présent libres par ces maximes; ni le monde avec ses enchantements, ni la chair avec ses plaisirs, ni le démon avec ses artifices, ne vous peuvent tenir captifs, parce que l'amour de la pauvreté, la mortification de vos plaisirs et la soumission à la volonté

2, Seconde épître de saint Pierre II, 19.

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de Dieu vous font triompher. Voilà la force et la puissance des maximes évangéliques, parmi lesquelles, parce qu'elles sont beaucoup en nombre, je choisis principalement celles qui sont plus propres pour les missionnaires ; et qui sont celles-là ? J'ai toujours cru et pensé que c'étaient la simplicité, l'humilité, la douceur, la mortification et le zèle.

1° La simplicité, qui consiste à faire toutes les choses pour l'amour de Dieu, et n'avoir point d'autre but, dans toutes ses actions, que sa gloire. Voilà proprement ce que c'est que la simplicité. Tous les actes de cette vertu consistent à dire les choses simplement, sans duplicité, ni finesse ; aller tout droit devant soi, sans biaiser, ni chercher aucun détour. La simplicité donc est de faire toutes choses ; pour l'amour de Dieu, rejeter tout mélange, parce que la simplicité dit négation de toute composition. C'est pourquoi, comme en Dieu il ne se rencontre aucune composition, nous disons qu'il est un acte très pur et un être très simple. Il faut donc bannir tout mélange pour n'avoir en vue que Dieu seul. Or, mes frères, s'il y a personnes au monde qui doivent avoir cette vertu, ce sont les missionnaires, car toute notre vie s'emploie à exercer des actes de charité, ou à l'égard de Dieu, ou du prochain. Et pour l'un et pour l'autre, il faut aller simplement, en sorte que, si ce sont des choses que nous ayons à faire, qui regardent Dieu et qui dépendent ,de nous, il faut fuir les finesses, car Dieu ne se plaît et ne communique ses grâces qu'aux âmes simple,. Que si nous regardons notre prochain, comme nous devons l'assister corporellement et spirituellement, bon Dieu ! qu'il se faut donner de garde de paraître cauteleux, adroit, rusé, et surtout ne jamais dire une parole à double entente ! Ah ! que cela doit être éloigné d'un missionnaire !

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Il semble que Dieu, en ce temps, a voulu qu'une Compagnie eût cette vertu, à cause que le monde surnage de duplicité. A peine voit-on aujourd'hui un homme qui parle comme il pense ; le siècle est tellement corrompu qu'on ne voit partout qu'artifice et déguisement ; cela passe même—le dirai-je ? —cela passe la grille. Or, s'il y a une communauté qui doive faire profession de simplicité, c'est la nôtre, car, voyez-vous bien, mes frères, la duplicité, c'est la peste du missionnaire ; la duplicité, c'est la peste du missionnaire; la duplicité lui ôte son esprit ; c'est le venin et le poison de la Mission, que de n'être point sincère et simple aux yeux de Dieu et des hommes. La vertu donc de simplicité, mes frères, la simplicité, mes frères, ah ! que cela est beau !

On a fait quelquefois à la Conférence des mardis, qui est composée de messieurs les ecclésiastiques externes, des entretiens où l'on s'entretenait sur l'esprit de cette même Compagnie-là; la plupart et presque tous disaient que l'esprit de simplicité y paraissait. Cela est vrai. Et quiconque verrait comment ils se comportent dirait que la simplicité y règne; car chacun rapporte simplement et devant Dieu ce qu'il a pensé sur le sujet qu'on a proposé. Que si propter quod unum tale, et illud magis tale (3), combien, à plus forte raison, nous autres, qui sommes la cause de cette Compagnie, sommes-nous obligés d'avoir la vertu de simplicité ? Fi de la Mission, adieu son esprit, si elle n'a celui de la simplicité ! Vous dirai-je ce que m'a dit un gentilhomme ? Il me disait : "Voyez-vous, Monsieur, quand je parle, je dis les choses comme elles sont ; s'il y a quelque circonstance à taire, je me tais." Or, qu'est-ce que cela, sinon la pratique de cette vertu de simplicité ? Ce gentilhomme est un des

3- Ce qui donne à une chose sa manière d'être possède cette manière d'être à un plus haut degré.

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plus beaux esprits que je connaisse en sa condition; il revient de l'ambassade de Venise."Si j'ai à parler, me disait-il, je dis, si je sais ; sinon, je me tais." Et voilà comme parle un ambassadeur de Venise, qui avait charge de négocier avec tous les grands. La simplicité ! ah ! que cette vertu est admirable ! O mon Dieu, donnez-la-nous.

La seconde maxime est l'humilité ; car, pour être agréable à Dieu, il ne suffit pas d'être simple, mais il faut encore être humble. L'humilité donc, qui consiste à s'anéantir devant Dieu et à se détruire soi-même pour placer Dieu dans son cœur, à ne chercher l'estime et la bonne opinion des hommes, et à combattre sans cesse tous les mouvements de la vanité. L'ambition fait qu'une personne s'établit, cherche la bonne renommée, que l'on dise : "La voilà !" L'humilité fait qu'elle s'anéantit, afin qu'il n'y ait que Dieu seul qui paraisse, à qui la gloire soit rendue. L'humilité dit l'affection d'être méprisé, qu'on ne fasse pas d'état de nous et qu'un chacun nous tienne pour des misérables; elle dit toujours : "L'honneur et la gloire à Dieu seul, qui est l'Etre des êtres !" Elle imprime ces sentiments dans les esprits : "Je renonce à l'honneur, je renonce à la gloire, je renonce enfin à tout ce qui peut me donner quelque vanité ; car, hélas ! je ne suis que poudre et corruption ; il n'y a que vous seul, mon Dieu, qui devez régner ; et s'il était en moi d'avoir quelque chose qui ne fût pas en vous, ô mon Dieu, je m'en dépouillerais volontiers pour vous le donner et m'anéantir dans mon centre. ;" Ce sont là les diverses affections que produit l'humble et que les missionnaires devraient avoir; mais la lumière nous fait bien voir le contraire de ne vouloir point être estimé et de ne vouloir être connu.

Voilà la seconde maxime absolument nécessaire aux

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missionnaires ; car dites-moi, comment un orgueilleux pourra-t-il s'accommoder avec la pauvreté ? Notre fin, c'est le pauvre peuple, gens grossiers ; or, si nous ne nous ajustons à eux, nous ne leur profiterons aucunement ; le moyen pourtant de le faire, c'est l'humilité, parce que, par l'humilité, nous nous anéantissons et établissons Dieu Souverain Etre. Factus sum sicut jumentum apud te (4). L'humble se regarde devant Dieu comme une bête. Mais durus est hic sermo (5) ; il est vrai ; je dirai pourtant que cet état est convenable à la Mission ; et n'étant pas cela, nous avons sujet de craindre que nous n'ayons pas l'esprit d'un vrai missionnaire.

La troisième maxime, c'est la douceur, qui regarde l'intérieur et l'extérieur, le dedans et le dehors de la maison ; douceur à notre égard, douceur dans le support du prochain ; car, voyez-vous, mes frères, et il me semble que quelqu'un l'a dit en la prédication, un missionnaire a besoin de support pour le dehors. Pauvres gens que l'on confesse, si grossiers, si ignorants, si obtus, et, pour ne pas dire, si bêtes, ils ne savent combien il y a de dieux, combien de personnes en Dieu ; faites-le leur dire cinquante fois, vous les trouvez à la fin aussi ignorants qu'au commencement. Une personne, si elle n'a la douceur pour supporter leur rusticité, que fera-telle ? Rien du tout ; au contraire, elle rebutera ces pauvres gens, qui, voyant cela, se dégoûteront et ne voudront plus jamais retourner pour apprendre les choses nécessaires à salut. Le support donc.

Je me ressouviens, à ce propos, que, confessant une personne (on peut dire, mes frères, ce que l'on a entendu même en confession, surtout quand c'est des

4.Psaume LXXII,23. 5.Evangile de saint Jean VI,61.

5. Evangile de saint Jean VI, 61.

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morts, et que l'on ne connaît pas et que l'on ne peut connaître ceux dont on parle), cette créature me disait : "En voilà bien, Monsieur, avancez." Elle pensait que je ne l'entendais pas ; elle me tirait par le surplis et me disait encore Monsieur, avancez, passez, vous m'en dites bien." Je vous assure qu'elle ne songeait point à ce que je lui disais, mais à son manège ménage <P. Coste.>.

En cela, quel support faut-il avoir ? Et si un missionnaire n'en a pas, que fera-t-il en ce rencontre ? On me mande que nos gens travaillent avec grande bénédiction dans les montagnes du royaume de Naples et que ces personnes-là sont rustauds et revêches ; c'est dans le pays des bandits. Or, le moyen de profiter parmi ces gens sans cette vertu ? La douceur donc et le support sont nécessaires parmi nous et pour servir le prochain. O Sauveur, le support de vos apôtres, qui murmuraient entre eux et disputaient de la primauté, n'est-il pas un bel exemple ? Ah ! mes frères, quel support en Notre-Seigneur, qui voyait qu'ils le devaient quitter, que le premier d'entre eux le devait renier et que le malheureux Judas le devait perdre ! Après un tel exemple, quel est le missionnaire qui ne voudra travailler à l'acquisition de cette vertu ?

Voilà, mes frères, les trois maximes évangéliques les plus conformes à notre état : la première, c'est la simplicité, qui regarde Dieu ; la seconde, l'humilité, qui regarde notre soumission ; c'est par elle que nous sommes un holocauste à Dieu, à qui nous devons tout honneur et en la présence duquel nous devons nous anéantir et faire en sorte qu'il prenne possession de nous; la troisième, c'est la douceur, pour supporter notre prochain dans ses défauts. La première regarde Dieu ; la seconde, nous-mêmes ; et la troisième, notre prochain.

Mais le moyen d'avoir ces vertus, c'est la mortification,

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qui retranche tout ce qui peut nous empêcher de les acquérir. Et en effet, si l'esprit de mortification ne nous anime, comment vivrons-nous ensemble ? N'y aura-t-il pas toujours à redire ? N'y a-t-il pas toujours quelque chose qui nous choque dans les divers états où nous nous rencontrons ? Si l'on n'a la mortification, l'on sera en perpétuelle pointille. Il est tellement nécessaire d avoir cette vertu, que nous ne saurions vivre, je le répète, nous ne saurions vivre les uns avec les autres, si nos sens intérieurs et extérieurs ne sont mortifiés; et non seulement elle est nécessaire entre nous, mais encore à l'égard du peuple, où il y a tant à souffrir. Quand on va en mission, on ne sait où on logera, ce que l'on fera ; il se rencontre des choses toutes différentes de ce que l'on s'est proposé, la Providence renversant souvent nos desseins. Qui ne voit donc que la mortification doit être inséparable d'un missionnaire, pour agir non seulement avec le pauvre peuple, mais aussi avec les exercitants, ordinands, forçats et esclaves ? Car, si nous ne sommes mortifiés, comment souffrir ce qu'il y a à souffrir dans ces divers emplois ? Le pauvre M. Le Vacher, dont nous n'entendons pas de nouvelles, qui est parmi les pauvres esclaves en danger de peste, et vraisemblablement son frère, ces missionnaires peuvent-ils voir souffrir les peines qu'endurent les personnes qui leur sont commises par la Providence, sans les ressentir en eux-mêmes ? Ne nous trompons pas, mes frères, il faut de la mortification dans les missionnaires.

Le zèle, c'est la cinquième maxime, qui consiste dans un pur désir de se rendre agréable à Dieu et utile au prochain. Zèle pour étendre l'empire de Dieu, zèle pour procurer le salut du prochain. Y a-t-il rien au monde de plus parfait ? Si l'amour de Dieu est un feu, le zèle en

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est la flamme ; si l'amour est un soleil, le zèle en est le rayon. Le zèle est ce qui est de plus pur dans l'amour de Dieu. Or, mes frères, comment aurons-nous cet esprit de simplicité, d'humilité et de douleur, si nous n'avons la mortification, qui fait tout trouver bon ? Et comment aurons-nous la mortification sans le zèle, qui nous porte à passer par-dessus toutes sortes de difficultés, non seulement par la force de la raison, mais par celle de la grâce, qui fait que l'on trouve plaisir à souffrir, oui, plaisir. Misérable que je suis, je le connais et ne le fais pas. Oh ! ça, mes frères, la Compagnie a-t-elle cet esprit ? L'esprit de simplicité paraît-il à l'égard du dehors ? Cela se peut-il dire ? Et ceux qui observent les missionnaires voient-ils en eux l'esprit de simplicité ? Ce qu'on peut dire, c'est que cela paraît dans quelques-uns ; mais savoir si François, si Jean, si Claude, si tous sont simples, humbles, doux, mortifiés et zélés, je ne sais si cela parait. Mettons la main à la conscience ; avons-nous ces vertus ? Et cette affection de paraître tels que nous sommes a-t-elle pris racine dans nos cœurs ? Demandons-nous souvent à Dieu sa grâce pour nous anéantir, le support du prochain, la mortification et le reste ? Quand l'occasion se présente de mortifier nos sens intérieurs et extérieurs, le faisons-nous ? Sentons-nous cela en nous ? Si nous le sentons, oh! le bonheur ! Si nous ne le sentons pas, passons condamnation et disons que nous ne sommes pas missionnaires ; car les vrais missionnaires sont simples, humbles, mortifiés et pleins d'ardeur pour travailler. J'ai sujet de croire que plusieurs ont cet esprit, sinon en tout, au moins en partie. Qu'on s'examine, chacun peut-être connaîtra qu'il en est à deux degrés. Or sus, Dieu soit béni ! Baste pour le passé ! Prenons de nouvelles résolutions d'acquérir cet esprit, qui est notre esprit ; car l'esprit

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de la Mission est un esprit de simplicité, d'humilité, de douceur, de mortification et de zèle. L'avons-nous, ou ne l'avons-nous pas ?

Mais, Monsieur, que faire pour cela ? Il faut que ces cinq vertus soient comme les facultés de l'âme de toute la congrégation ; il faut que, comme l'âme par l'entendement connaît, par la volonté veut et par la mémoire se ressouvient, ainsi un missionnaire n'agisse que par le moyen de ces vertus. Il s'agit, par exemple, de faire ceci, de faire cela ; il faut prêcher ; il faut que je le fasse, mais simplement et pour Dieu ; point de fanfares, point de brodures ; que l'on parle de la manière qu'on voudra, pourvu que nos prédications soient dans l'esprit de simplicité, à la bonne heure ! — Mais nous recevrons de la confusion dans nos prédications. — Ah ! un vrai missionnaire dit aussitôt : "J'accepte cette confusion ; donnez-m'en pour dompter mon orgueil", car, voyez-vous bien, vouloir faire autrement c'est vouloir paraître et faire le fanfaron. Aller simplement, voilà la nature de notre esprit ; on jugera de la bonté de la Mission par la simplicité, l'humilité ; et ainsi du reste. C'est par là, mes frères, que nous devons nous juger, par là nous affectionner ; c'est par là que je dois agir, si je dois faire quelque chose ; et, pour le dire en un mot, tout ce que Dieu demande de nous dans les maximes évangéliques se retrouve dans ces cinq vertus.

O Seigneur, que cela est beau et que la Mission vous sera agréable si son esprit est tel qu'elle voie tout par l'esprit de simplicité, d'humilité, de douceur, de mortification et de zèle ! Seigneur, comment jugez-vous les bienheureux sinon par là ! Ah ! simplicité, qui n a d'autre vue que celle de Dieu, qui dit une négation de tout autre motif que Dieu et ce qui paraît ! Selon cela, la règle dit qu'il faut parsemer nos actions de ces vertus ;

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la simplicité surtout, à présent que nous sommes dans l'exercice de la prédication. Cela va bien, par la grâce de Dieu ; j'en ai eu consolation ; je le remercie avec tendresse ; néanmoins je pense qu'il est bon de faire paraître la douceur, je dis la douceur, à l'endroit de soi-même et de ses auditeurs. On y a manqué. Douceur donc dans nos prédications. Et la mortification doit paraître à laisser les choses qui ne servent qu'à nous faire estimer ; ôtons cela, prêchons Jésus-Christ, que toutes nos actions aillent à Dieu, qui est un esprit de simplicité.

Tâchons, un chacun de nous, de nous enfermer dans ces cinq vertus, comme les limaçons dans leurs coquilles, et faisons que nos actions sentent ces vertus. Celui-là sera un vrai missionnaire, qui en usera de la sorte; qui en usera autrement ne le sera pas comme celui qui en use, comme toi, misérable, qui n'es que poussière et ordure.

O Sauveur, Seigneur mon Dieu, qui avez apporté du ciel en terre cette doctrine et l'avez recommandée aux hommes et enseignée à vos apôtres, à qui, entre les conseils que vous leur avez donnés, vous avez dit que cette doctrine est comme le bâtiment du christianisme et que tout ce qui n'est pas cela est fondé sur le sable, remplissez-nous de cet esprit. Seigneur mon Dieu, qui avez marqué cet esprit à cette petite Compagnie, esprit si nécessaire pour répondre à sa vocation, vous en êtes seul l'auteur, et j'ose dire, Seigneur, qu'il ne tiendra qu'à vous si nous ne l'avons pas ; car nous brûlons du désir de le posséder. Disposez nos cœurs à recevoir cet esprit. C'est vous, Seigneur, qui avez suscité cette Compagnie ; vous lui avez donné commencement. Il y a, mes frères, quelque progrès dans la Compagnie; il y a apparence que ces cinq vertus y sont, sinon au

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degré qu'elles ont été en Notre-Seigneur, dans les apôtres et aux premiers chrétiens, au moins c'est un commencement, qui continuera, pourvu que nous tâchions de conformer toutes nos actions à ces maximes évangéliques. C'est, Messieurs, la fin pour laquelle nous sommes missionnaires, d'être bien simples, humbles, doux, mortifiés et zélés pour la gloire de Dieu. C'est ce que nous lui devons demander; c'est ce que nous devons espérer de sa divine bonté ; et si l'on trouve à propos de faire demain matin tous ensemble l'oraison sur ce sujet, j'espère que nous y recevrons beaucoup de consolation. Dieu nous en fasse la grâce !

212.—CONFERENCE DU 29 AOUT 1659

DES MAXIMES CONTRAIRES AUX MAXIMES EVANGELIQUES

(Règles Communes, chap. II, art. 15.)

Mes très chers frères, voici le quinzième article du second chapitre de notre règle, qui regarde toujours les conseils évangéliques.

Cet article dit les vices qui combattent les cinq vertus qui font le précis des maximes évangéliques et qui sont la perfection de l'esprit du missionnaire, dont nous parlâmes vendredi dernier. Quoique nous devions faire notre possible pour garder toutes ces maximes évangéliques, comme étant très saintes et utiles, y en ayant toutefois entre elles qui nous sont plus propres que les autres, savoir celles qui recommandent spécialement la simplicité, l'humilité, la douceur, la mortification et le zèle des âmes, la Congrégation s'y étudiera d'une manière plus particulière, en sorte que ces cinq vertus

Entretien 212. — Manuscrit des Conférences.

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soient comme les facultés de l'âme de toute la Congrégation et que les actions d'un chacun de nous en soient toujours animées. Or, voici l'opposé de ces vertus, voici le contraire, les vices qui combattent ces maximes évangéliques :

Et d'autant que Satan tâche toujours de nous empêcher la pratique de ces maximes en y opposant les siennes toutes contraires, chacun apportera une très grande prudence et vigilance à les combattre fortement et courageusement, surtout celles qui s'opposent le plus à notre Institut, qui sont : 1° la prudence humaine ; 2° l'envie de paraître aux yeux des hommes ; 3° le désir de faire que chacun se soumette toujours à notre jugement et à notre volonté ; 4° la recherche de notre propre satisfaction en toutes choses ; 5° l'insensibilité pour la gloire de Dieu et salut du prochain.

Selon cela, mes chers frères, nous avons à parler des maximes contraires aux maximes de l'Evangile, et nous dirons en abrégé les vices auxquels elles se rapportent et comme elles combattent la perfection de l'esprit d'un missionnaire. Nous avons dit que les vertus auxquelles se réduisent les maximes évangéliques et qui composent notre esprit, nous avons, dis-je, dit que ces cinq vertus et ces maximes sont contraires à ces mauvaises maximes du monde, que nous devons combattre ; et pour cela nous diviserons notre discours en trois points : au premier, nous verrons les raisons que nous avons de nous donner à Dieu pour combattre ces maximes opposées à celles de l'Evangile ; au second, on expliquera la règle et l'on dira ses adversaires ; au troisième, nous chercherons des moyens et des armes pour les détruire. J'ai sujet d'espérer que Dieu bénira notre entreprise.

La première raison que nous avons de nous donner à Dieu pour combattre et nous tenir fermes contre ces

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vices, c'est que le malin esprit en est l'auteur, dit la règle, et que ces maximes sont mauvaises, puisque c'est cet esprit malin qui les a produites et en est le père. Au contraire, les maximes qui composent notre esprit sont saintes, puisque notre-Seigneur en est l'auteur ; c'est aussi ce que dit la règle. Et en effet, comme tout bien vient de Dieu, ainsi tout mal vient du diable et de notre nature corrompue, qui oppose ses maximes à celles de l'Evangile. Celle de l'Evangile dit : "Bienheureux sont les pauvres, parce que le royaume de, cieux leur appartient." (1) La maxime du démon prêche le contraire ; le diable n'enseigne pas que bienheureux sont les pauvres ; "Il faut avoir du bien, dit-il, puisqu'il en coûte ; et malheureux est celui qui ne tâche pas d'établir sa fortune !" L'Evangile dit qu'il faut être doux et débonnaire, et le démon dit qu'il ne faut pas souffrir de qui que ce soit ; que quiconque blesse notre réputation doit être tenu pour notre ennemi ; qu'il faut se venger,tenir ferme ; si on nous attaque par parole ou par écrit, qu'on est obligé de se défendre ; qu'il y va de son honneur et de sa réputation à se taire dans ces rencontres. Voilà des maximes; mais d'où sont-elles ? Nous ne les trouvons pas dans l'Ecriture, ni dans ce que le Fils de Dieu nous a commandé ; il faut pourtant qu'elles viennent de quelque part ; ce n'est pas de l'Evangile, ni de Dieu ; il faut donc que le malin esprit en soit l'auteur.

La seconde raison que nous avons de nous donner à Dieu, pour nous raidir et tenir ferme contre ces mauvaises maximes, c'est que le diable se sert de nous-mêmes et prend des armes chez nous pour nous faire embrasser ses maximes et nous faire quitter celles de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Vous savez que, depuis le péché originel, quoiqu'il s'efface par le baptème, il nous est

1. Evangile de saint Matthieu V, 3.

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demeuré ce fomes peccati ; nous avons en nous notre concupiscence qui excite l'amour et le désir d'avoir du bien, de nous satisfaire, de faire notre propre volonté ; cela est né avec nous et n'en sortira jamais, si ce n'est par les vertus qui composent l'esprit de la Mission. Puisque le diable est l'auteur de ces mauvaises maximes dont parle notre règle et qu'il trouve chez nous des armes pour nous perdre, il faut nous donner à Dieu de la bonne manière pour nous raidir et tenir ferme contre ces vices qui veulent détruire l'empire que Jésus-Christ a établi en nous. Voilà les maux.

Cela posé, voyons, je vous prie, qui sont ces adversaires. Le premier, c'est la prudence humaine ; le deuxième, une envie que l'on a de paraître, d'acquérir de la réputation et l'estime devant les hommes ; le troisième est encore une passion que l'on a que chacun se soumette à son jugement; le quatrième, la recherche de ses satisfactions en toutes choses ; et le cinquième, l'insensibilité pour la gloire de Dieu et pour le salut du prochain.

La prudence humaine est opposée à la simplicité. La simplicité fait qu'une personne n'use jamais de duplicité, parle comme elle pense, regarde toujours Dieu dans les choses divines et ne se recherche jamais, regarde Dieu dans les actes de religion et de charité qu'elle pratique. Or, la prudence humaine dit bien le contraire. Qu'est-ce que la prudence humaine ? Une grande étude de moyens illicites pour s'avancer et arriver à ses prétentions ; une affection et application continuelles que l'on a de se satisfaire dans les inclinations de la nature corrompue ; et de fait, nous voyons cela dans les personnes qui vivent selon cette prudence de la chair. A quoi pense, par exemple, une personne qui ne pense pas à Dieu ? Pour l'ordinaire, elle cherche à se satisfaire et à suivre ses inclinations. Vos inclinations, où vous

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portent-elles ? A faire de belles pièces. Cet autre, à quoi bute-t-il ? A se remplir de connaissances par de belles collections et choses semblables, pour se faire admirer. Hélas ! cela n'est pas être simple de se satisfaire en toutes choses, d'avoir une avidité de voir, d'entendre des nouvelles, de s'informer de ce qui se passe au dedans et au dehors, de satisfaire son goût au boire et au manger, de faire des amitiés particulières (cela ne paraît pas beaucoup, ce me semble, dans la Compagnie ; Dieu en soit béni !) de s'étudier enfin à se mettre bien avec celui-ci et avec celui-là. Tout cela, mes frères, c'est misère, misère. Qu'est-ce que cela veut dire, prudence humaine ? Prendre un choix humain. Or, tout cela est directement opposé à la vertu de simplicité, qui regarde Dieu seul en toutes ses actions, soit en disant ou entendant la messe, soit en confessant, soit en réconciliant les ennemis. La simplicité regarde toujours Dieu là dedans où, au contraire, la prudence de la chair se recherche toujours partout et fait qu'on use de moyens indirects pour réussir dans la fin que l'on s'est proposée. Oh ! que cette prudence humaine est dangereuse ! Plaise à Dieu qu'elle ne se trouve jamais dans la Compagnie !

Voilà la première sorte de prudence humaine. Il y en a une autre qui n'est pas si rigoureuse : quand on veut résoudre les choses divines par les humaines. Une personne veut entrer dans une communauté ; oh ! dangereuse prudence, quand on veut la résoudre par les moyens humains ! Voilà pourquoi nous aurons une dévotion toute particulière de résoudre les choses humaines par les divines, quoique la nature s'y oppose et y contredise. Ut quid perditio hæc ? (2) Une personne vient faire la retraite pour choisir un état de vie; vous voyez que celui-là va aux Jésuites, cet autre aux Chartreux.

2. Evangile de saint Matthieu XXVI,8.

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Aller aux Jésuites ; mais quoi ! la Mission n'est-elle pas une sainte Compagnie, où l'on peut faire son salut aussi bien qu'ailleurs ? Prudence humaine ! Il me souvient qu'un des beaux esprits du siècle et qui était avocat du Conseil me consulta sur sa vocation; il était combattu du désir de se faire Chartreux ou missionnaire, je me sentais chatouillé ; néanmoins Dieu me fit la grâce de ne lui parler jamais de se faire missionnaire. Il est allé aux Chartreux. "Quoi ! lui disais-je, Dieu vous appelle aux Chartreux ; allez, Monsieur, où Dieu vous appelle." Cela n'empêchait pas que je me sentisse chatouillé ; mais je lui disais toujours : "Allez, Monsieur, où Dieu vous appelle." Il est vrai que je pense qu'il avait raison de rester quelque temps dans le monde pour terminer ses affaires et prendre sa dernière résolution. Faisons, Messieurs, que Dieu ait des conseillers dans cette Compagnie qui regardent la force de la vocation, qui jugent selon son esprit et non pas selon la chair.

C'est donc contre cette prudence humaine qu'il nous faut combattre par les armes que nous fournit notre règle, à savoir la simplicité, qui résout les choses humaines par les divines et non pas les divines par les humaines .

Le second vice et le second adversaire que nous avons à combattre, c'est l'envie de paraître aux yeux des hommes, vice tout à fait opposé à la vertu d'humilité, si nécessaire aux missionnaires. Que si, par malheur, il arrivait qu'on se laissât aller aux choses grandes, ceux-là mes frères, gâteraient la Compagnie. L'humilité donc, l'amour de notre propre abjection, aimer que tout le monde nous connaisse, sache nos défauts ; aimer cela, s'en réjouir, c'est être un parfait missionnaire. Mais aimer le contraire, ce n'est pas avoir l'esprit de la Mission, qui se soucie peu et qui ne se met pas en peine de ce que l'on dit. Que l'on fasse tels contes que l'on voudra,

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que l'on dise que nous sommes des ignorants, des gens de basse condition, des canailles, si vous voulez, il faut recevoir cela, mes frères, dans l'esprit de la sainte humilité. Hélas ! que n'a-t-on pas dit des apôtres ! De quelles calomnies ne les a-t-on pas noircis ! Ont-ils rendu pour cela injure pour injure ? Au contraire, ils se servaient de ces occasions comme d'autant de sujets de mérite. Ah ! nous ne sommes pas des apôtres, mais des pécheurs, mais des néants de péché ; humilions-nous, et voilà tout.

Mais ne nous défendrons-nous pas ? — Ne craignez pas, Dieu nous défendra. — Mais, Monsieur, est-ce un si grand mal de répliquer une petite parole ?—Ah ! Dieu nous en garde ! Voilà cet esprit d'envie qui veut paraître bon casuiste, bon confesseur, bon prédicateur. Ah ! mes frères, estimons les autres, mais abaissons-nous et regardons Dieu seul dans nos actions et souvenez-vous de ce que Notre-Seigneur disait à ses disciples : "Réjouissez-vous, non pas de ces actions éclatantes que vous faites à la vue des hommes, mais de ce que vos noms sont écrits au livre de vie" (3) A quoi vous servira, je vous prie, d'être dans la bonne opinion des hommes ? Quel profit et avantage retirerez-vous de cette réputation ? Qu'est-ce que cet honneur des hommes ? C'est une certaine espèce qui est dans leur esprit et qui s'en va presque aussitôt qu'elle y est produite. Certainement, mes frères, si l'on cherche à être estimé, on est bien trompé ; ceux qui courent après l'honneur ne rencontrent pour l'ordinaire que de la confusion; et l'expérience fait assez voir que, si les hommes vous louent, ils le font ou par malignité, ou par flatterie, disant tout le contraire de ce qu'ils pensent. Après tout, le monde est composé, partie de bons, partie de méchants. Les bons interpréteront bien vos

3. Evangile de saint Luc X,20.

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actions, mais les méchants, dont le nombre est presque infini, s'en moqueront ; et par ainsi, cherchant de l'honneur, vous y trouverez du mépris et de la confusion.

Ah ! nous sommes si chétifs et misérables que nous voulons avoir de l'honneur ! Et qu'est-ce que cela ? C'est une fumée qui est dans l'esprit, qui se dissipe en un instant. La plupart se moquent de nous, et cependant nous nous rendons idolâtres d'estime ; c'est être insensé, c'est être fou, c'est être comme ceux qui s'imaginent être palpes, rois ; c'est une folie que cela, une pure rêverie. Combattons cela ; prenons les armes pour détruire cet ennemi ; unissons-nous au Fils de Dieu, qui a combattu l'orgueil d'une manière horrible. Cela est un peu dur à la nature, mais tenons bon, demandons à Dieu ses lumières pour nous connaître, et nous déracinerons cette maudite passion. Combattons donc l'orgueil, mes frères ; c'est un ennemi que nous trouverons ici, dehors, à la campagne, à la ville ; en un mot, il nous suit partout ; mais nous en remporterons la victoire, si nous nous établissons dans la sainte humilité. C'est la deuxième maxime évangélique et la seconde vertu qui compose l'esprit de la Mission.

L'autre adversaire est la passion de vouloir que tout le monde soumette son jugement au nôtre et sa volonté à la nôtre ; et cela est opposé à la douceur, car d'ordinaire nous voyons que ces gens qui veulent que tout passe par leur jugement et qui veulent aussi que toutes leurs volontés soient faites, et dans le temps qu'ils veulent et en la manière qu'ils veulent, ces gens-là sont rudes, sont violents, sont colères et impérieux ; ce qui est tout opposé à la douceur. Au contraire, les doux n'ont point de jugement propre, condescendent à la volonté des autres et n'ont point d'ardeur pour faire accomplir la leur, comme ces autres dont nous venons de parler.

Vouloir donc que tout le monde soumette son jugement

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et sa volonté à nous est un vice opposé à la douceur. O Sauveur de mon âme, quel vice y a-t-il dont je ne sois atteint ? Sauveur de mon âme, pardonnez-les-moi, et surtout les fautes que j'ai commises contre cette maxime qui recommande de soumettre son jugement ; et faites-moi la grâce, Seigneur, que, dans le conseil que nous tenons pour les affaires de la maison, je rapporte ]es choses comme elles sont, sans passion, ni désir d'être suivi, mais dans l'esprit qu'il faut, et que, si je dis quelque chose, cela se fasse pour donner plus d'éclaircissement, et afin que la vérité soit plutôt connue par les autres que par moi. C'est la grâce que je vous demande, Seigneur.

Cette passion, Messieurs, tient en partie de l'orgueil et du désir de se satisfaire. On est dans un conseil ; naturellement on aime que sa voix soit suivie ; on a peine que les autres atteignent au but ; on veut l'emporter ; on croit que l'on a des raisons plus convaincantes que les autres. Si l'on agit selon la nature, cela va à contredire à tout et à s'opiniâtrer, mais si selon la vertu d'un bon missionnaire, on se démet de son propre jugement, on cède aux autres et on préfère leurs sentiments aux siens propres. Ah ! que nous serions heureux si nous nous comportions de la sorte ! Nous aurions cette satisfaction que Notre-Seigneur présiderait à nos affaires. Faites-nous aussi la grâce, mon Dieu, que, dans toutes choses, nous ne veuillons point être servis ou obéis à la baguette, que tout se fasse selon notre propre volonté en toutes circonstances. J'entends quand ce que nous désirons n'est pas précisément un commandement de Dieu ou de l'Eglise, ou une de nos règles ; car alors ce n'est pas tant notre volonté que nous voulons, que la volonté de Dieu même, à laquelle il est bien raisonnable d'obéir, et d'obéir dans toutes les circonstances.

Le quatrième ennemi est la recherche de se satisfaire

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en tout. Sauveur de mon âme ! qu'est-ce que cela ? Messieurs, n'est-il pas vrai qu'insensiblement l'on se recherche, que l'on se flatte, que nous ne nous opposons point à la nature, qui n'a d'autre visée que de se satisfaire ? Au nom de Dieu, mes frères, souvenez-vous qu'il faut combattre ce vice par la mortification, qui ne demande ses plaisirs ni aux sens extérieurs, ni aux sens intérieurs. Aimons-la, car, autrement, nous n'aurons jamais de contentement dans notre vocation. Voyez-vous, il y en a ici qui ont des passions de voir, d'entendre et de savoir tout ce qui se passe au dedans et au dehors de la maison; mortifions cela, n'y manquons pas. Hélas ! nous avons tout quitté pour Dieu; pourquoi donc se rechercher comme on fait ? Il y en a peu dans la Compagnie qui soient travaillés de cette passion de voir, d'entendre et de savoir des nouvelles ; il y en a peu ; et de cela je prie la Compagnie de remercier Dieu ; mais, comme il y en a quelques-uns, mortifiez cela. Il faut combattre avec générosité cet ennemi qui veut mettre obstacle aux grâces de Dieu.

5° Le dernier ennemi est l'insensibilité aux choses de Dieu et du prochain. Ce vice fait que l'homme insensible ne sent aucune affection et n'a aucun attrait aux choses de son salut ; et de là vient que saint Bernard regarde cette passion comme une marque de réprobation. On va bien à l'église pour y prier, chanter, dire la messe et faire les autres fonctions ecclésiastiques, mais toutes ces fonctions se font sans sentiment, sans goût, sans dévotion. Quelle est la cause de cette insensibilité ? Nous n'avons pas pratiqué les cérémonies selon leur fin, qui est d'exciter les peuples à la dévotion. Quand nous frappons notre poitrine à la messe, cela ne nous excite pas. Insensibilité, mes frères, insensibilité ! Ayons ce zèle d'édifier le peuple, lui faisant voir comment il faut traiter la parole de Dieu, en la traitant nous-mêmes comme

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il faut ; car, croyez-moi, il se porte avec respect à l'église et fait état de la parole de Dieu, s'il voit que nous l'estimons nous-mêmes. Ah ! mes frères, si nous sommes fidèles à faire les cérémonies et les prières, nous recevrons de Dieu cette sensibilité, qui fera que l'on s'animera les uns les autres à la dévotion et que l'on goûtera avec plaisir ces cérémonies; ains, au contraire, si l'on n'a pas cette sensibilité, on mésédifiera le prochain. Pourquoi saint Franc,ois faisait-il ses prières les bras étendus ? Pourquoi se prosternait-il la face contre terre avant de monter en chaire ? Il se prépare de cette sorte, sa posture touche le peuple, cette action ravit tout le monde et la bonté de Dieu donne une si grande efficace à sa prédication que l'on en sort tout édifié. Ah ! mes frères, entrons dans cet esprit, car cela nous anime, et, par ce moyen, nous nous préserverons de l'insensibilité.

L'insensibilité encore fait que nous ne sommes point touchés des misères corporelles et spirituelles du prochain ; on n'a point de charité, on n'a point de zèle, on ne sent point les offenses contre Dieu. Eh ! ne soyons pas de ces missionnaires non zélés. Si on les envoie en mission, on y va; s'il faut faire les ordinands, on les fait; les exercitants, tout de même; mais comment fait-on cela ? Où est le zèle ? Ce zèle est combattu par l'insensibilité. Tâchons donc de nous animer de l'esprit de ferveur, faisons toutes les fonctions de notre Institut, et faisons-les avec zèle, avec courage, avec ferveur ; ayons compassion de tant d'âmes qui périssent, et ne souffrons pas que notre paresse et insensibilité soient cause de leur perte.

Voilà, mes frères, les cinq ennemis que nous avons à combattre, dont le premier, comme vous avez vu, est la prudence de la chair ; le deuxième, l'envie de paraître aux yeux des hommes ; le troisième, le désir de faire que chacun se soumette toujours à notre jugement et à notre

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volonté ; le quatrième, la recherche de notre propre satisfaction en toutes choses ; et le cinquième, l'insensibilité pour la gloire de Dieu et le salut du prochain. Mes frères, travaillons avec courage pour détruire ces ennemis ; armons-nous de simplicité et de candeur ; donnons-nous à Dieu pour avoir la douceur, l'humilité, la mortification et le zèle Ides âmes ; tenons-nous là ; enfermons-nous dans ces cinq vertus, comme les limaçons dans leur coquille. Ah ! ces vertus nous garderont de tous les accidents funestes ; avec cela, nous irons partout, nous viendrons à bout de tout ; sans cela, nous ne serons que des missionnaires en peinture.

Courage donc, mes frères, combattons ces ennemis, mais, pour remporter la victoire, voyons-en les moyens.

Le premier moyen est d'en venir au principal et commun à tous nos sujets, qui consiste à demander à Notre-Seigneur les armes qui nous sont nécessaires pour combattre ces cinq ennemis, et, pour le faire efficacement, les lui demander .avec empressement, car il n'y a que lui qui nous puisse mettre dans la liberté et nous donner la paix dont jouissent les âmes justes. Cette grâce dépend de sa bonté et de sa miséricorde ; c'est pourquoi il la lui faut demander.

La règle nous fournit un moyen, qui est de veiller sur nous et de ne nous point laisser surprendre par le malin esprit. Cela est-il dans l'esprit de la Mission ? Cela en est-il éloigné ? Ne jamais rien faire contre la simplicité; ce qui nous aidera encore beaucoup, nous étudier à discerner les illusions du démon.

Veillez donc, mes frères, veillez continuellement avec la prudence convenable; ne faites rien de vous-mêmes. mais toujours de l'avis du supérieur, du directeur, d'un bon ancien, à son défaut ; toujours cela; car, autrement, le démon vous trompera. O Sauveur, il s'agit donc de combattre l'ennemi de votre croix. Donnez-nous, s'il

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vous plaît, des forces pour le détruire et vous faire triompher dans nos cœurs.

Vous avez vu, mes frères, les raisons que nous avons de nous donner à Dieu pour combattre les ennemis de la Compagnie. La première est que c'est le malin esprit qui, a suscité ces vices ; et la seconde, c'est qu'il est d'autant plus puissant, qu'il a des armes et qu'il se sert de notre faiblesse, si opposée aux maximes évangéliques. Vous l’avez dit, Seigneur, que notre nature corrompue était la source de tous nos malheurs.

Cela posé, mes frères, nous combattrons ces ennemis, cette prudence de la chair, inimica mors (4), qui donne la mort. Après cela, que combattrons-nous ? Cet esprit d'avoir de l'honneur, qui est la plus grande de toutes les folies. Courir après des papillons ! — Oh ! mais je confesse bien. — Eh ! qu'en reste-t-il ? — Ah ! il a bien prêché. — Qu'en reste-t-il ?—Il a bien catéchisé ; c'est un grand casuiste ; il est bon théologien. — Qu'en reste-t-il ? De la fumée. Quoi encore ? De la fumée, et puis c'est tout. Ah ! combattons cela.

Il faut combattre, d'autre part, la passion de vouloir faire valoir notre jugement. Si nous butons là, si nous avons cela devant les yeux, si nous donnons cela à Dieu,. pour goûter ces vérités évangéliques, ah ! que nous deviendrons des hommes spirituels, et que la Compagnie deviendra bientôt semblable à Jésus-Christ et aura du rapport à la Compagnie des .apôtres ! Cela posé, dis-je,. donnons-nous à Dieu pour vaincre ces vices. A bas l'orgueil ! A bas la prudence humaine ! Ah ! fi de la recherche de ses satisfactions ! fi de l'attache à son propre jugement ! fi de la duplicité !

Résolvons-nous donc à combattre avec générosité et

4.Première épître aux Corinthiens XV,26.

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disons hardiment : "Vive la simplicité dans la Mission ! Vive la mortification et le zèle des âmes ! " Remplissons nous de cet esprit d'ardeur, excitons-nous à combattre. Quoique le diable soit l'auteur de ces mauvaises maximes, ne craignons pas ; car, comme dit saint Augustin, latrare potest, mordere non potest. Il peut bien japper et faire du bruit, mais il ne saurait jamais vous mordre et vous nuire, si vous ne le voulez ; et certainement nous voyons que des gens qui sont dans la simplicité, humilité, douceur, mortification et zèle des âmes, se moquent de tous ses efforts, parce que mordere non potest nisi volentem. Eh ! si nous sommes simples, humbles et mortifiés, nous n'avons rien à craindre, la victoire sera à nous. Ayons donc bon courage.

Sauveur de nos âmes, ce sont vos maximes que nous embrassons, et le diable nous les veut faire quitter. Mon Sauveur, c'est votre intérêt que nous soyons vainqueurs, puisque nous combattons contre votre ennemi; secourez-nous. Nous vous protestons qu'autant qu'il nous sera possible nous prendrons les armes. Mais que ferons-nous sans votre assistance ? Seigneur, qui, par le décret éternel que vous avez porté de susciter une Compagnie qui doit faire profession de vous imiter, nous avez associés à votre mission, faites que cette pauvre et chétive Compagnie de la Mission se conforme à vos maximes quant au corps et quant à ses membres, qu'elle en soit remplie et qu'elle croisse dans la simplicité, dans l'humilité, mortification et zèle pour le salut du prochain, pour être de plus en plus agréable aux yeux de votre divine Majesté. C'est la grâce que nous vous demandons, Seigneur, avec humilité.

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213.—CONFERENCE DU 26 SEPTEMBRE 1659

SUR LA RECITATION DE L'OFFICE DIVIN

Mes frères, j'avais prié M.Alméras de donner le sujet de l'entretien de ce soir sur la psalmodie, et cela en vue de quelque désordre qui paraît dans la récitation de l'office divin. Je ne parle pas des dimanches et fêtes, ou nous avons coutume de chanter la grand'messe et les vêpres, mais je parle seulement des matines, petites heures et vêpres, que nous récitons les jours ouvrables au chœur. On commence prime d'une façon, tierce d'une autre ; une voix haute se fait entendre d'un côté, une voix basse de l'autre. En voyant tout cela, je disais en moi-même : "Mon Dieu ! que cela est fâcheux, surtout dans cette maison, qui doit être la règle des autres pour la récitation de l'office." Or, comme je pensais à cela, M. Portail m'est venu voir. Nous parlerons de telle chose, lui ai-je dit, tantôt à la conférence. Et ayant lu la règle pour voir ce qu'elle en disait, j'ai pensé qu'elle nous pourrait être matière à un entretien bien utile aujourd'hui, et j'espère que Dieu y donnera sa bénédiction.

Nous parlerons donc de La règle qui traite de l'office divin. Voici la règle : Nous aurons un très grand soin de nous bien acquitter de l'office divin, lequel on dira à l'usage de Rome et en commun, même en mission, mais ce sera à voix médiocre et sans chanter, afin que nous ayons plus de temps et de commodité pour servir le prochain, excepté les maisons èsquelles, à raison des fondations ou des ordinands ou des séminaires externes, ou, pour quelque autre semblable nécessité, nous serions obligés au chant grégorien Mais, en quelque lieu ou

Entretien 213. — Manuscrit des Conférences.

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temps que nous disions les heures canoniales, nous nous ressouviendrons de la révérence, attention et dévotion que nous y devons apporter, nous qui savons très bien que nous chantons alors les louanges de Dieu, et que par conséquent nous faisons l'office des anges.

Voilà, mes très chers frères, la règle qui concerne l'office ; ce n'est pas celle qui suit immédiatement ce que nous avons commencé dans les entretiens précédents ; mais la Providence de Dieu l'a ainsi permis pour redresser les fautes qui s'y font; ce qui a fait que j'ai pensé qu'il serait à propos de vous en entretenir selon la petite méthode que nous observons et qui va pour tous les sujets que nous traitons. Nous diviserons celui-ci en trois points : au premier, nous verrons les motifs que nous avons de nous donner à Dieu pour bien réciter et chanter l'office divin; au second point, quelle manière il y faut observer; et au troisième, les moyens de remédier aux manquements qu'on y a commis, et ce qu'il faut faire à l'avenir pour le bien réciter.

Le premier motif que nous avons, mes frères, de nous donner à Dieu pour bien réciter l'office divin, c'est ce que dit la règle : c'est une chose très importante que l'on s'acquitte bien de ce devoir et que l'on chante les louanges de Dieu en la manière qu'il faut. Je crains que nous n'entendions pas bien ce que c'est que les louanges de Dieu et quels en sont les degrés. Or, les louanges de Dieu ne sont pas si peu de chose que l'on s'imagine. Savez-vous, mes frères, que le premier acte de religion est de louer Dieu ? Disons plus : cela va même avant le sacrifice. Une maxime dit : Prius est esse quam operari ; il faut qu'une chose existe avant que d'opérer, et qu'elle soit en être avant que de se soutenir ; prius est esse quam sustentari. Il faut reconnaître l'essence et l'existence de Dieu et avoir quelque connaissance de ses perfections

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avant de lui offrir un sacrifice ; cela est naturel, car, je vous le demande, à qui offrez-vous des présents ? Aux grands, aux princes et aux rois; c'est à ceux-là que vous rendez vos hommages. C'est si véritable que Dieu a observé le même ordre dans l'Incarnation. Quand l'ange alla saluer la sainte Vierge, il commença par reconnaître qu'elle était remplie des grâces du ciel : Ave, gracia plena ; Madame, vous êtes pleine et comblée des faveurs de Dieu ; Ave, gracia plena. Il la reconnaît donc et la loue pleine de grâces. Et ensuite que lui fait-il ? Ce beau présent de la seconde personne de la Sainte Trinité; le Saint-Esprit, ramassant le plus pur sang de la sainte Vierge, en forma un corps, puis Dieu créa une âme pour informer ce corps, et aussitôt le Verbe s'unit à cette âme et ce corps par une admirable union, et ainsi le Saint-Esprit opéra le mystère ineffable de l'Incarnation. La louange précéda le sacrifice.

Ce procédé de Dieu nous montre comment nous devons nous comporter. La première chose est d'envoyer l'ambassade; puis, la Vierge ayant donné son consentement, l'effet suit aussitôt. Ainsi le premier acte de religion est de reconnaître Dieu selon les attributs et les perfections qu'il possède. Or, cela supposé, que ce soit le premier acte de religion de bien réciter et chanter l'office divin, voyez, Messieurs, combien nous devons nous donner à Dieu pour faire que le chant aille en la manière qu'il faut. Je vous en fais vous-mêmes les juges; je vous appelle au cabinet de vos cœurs pour juger de cela. C'est donc à cela que nous devons tendre, faire cet acte avec le plus de perfection qu'il nous sera possible. Hélas ! nous nous préparons pour le sacrifice, et il est juste Ah ! il faut aussi de la préparation pour les louanges de Dieu, puisqu'elles sont un sacrifice ; sacrificium

1. Evangile de saint Luc I, 28

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laudis honorificabit me (2) ; c'est le chemin par lequel on parvient au salutaire de son Fils ; et illic iter quo ostendam illi salutare Dei (3) . Et de fait, y a-t-il rien de plus touchant et de plus agréable que les saints désirs et les sentiments affectueux que l'on tire des sept psaumes pénitentiaux ? Chaque verset, que dis-je ? tous les mots de chaque verset sont comme autant de traits de l'amour de Dieu que sa bonté décoche sur une âme, qui lui percent le cœur si amoureusement qu'elle soupire sans cesse après Dieu. Oui, mes frères, un verset, et il n'en faut pas d,avantage, est capable de sanctifier une âme, quand on le goûte et le savoure avec la dévotion que Dieu demande.

Le deuxième motif que nous avons de nous donner à Dieu pour bien réciter et chanter l'office divin, c'est l'offense que l'on commet contre Dieu, c'est le péché que l'on fait quand on ne le récite pas en la façon que nous prescrit notre règle. Disons qu'il y a quelque chose de la bête dans l'attitude d'un pauvre homme qui se met là dans le chœur, sans faire aucune réflexion à ce qu'il dit, et qui, devant faire cette action avec respect, puisque c'est à Dieu qu'il parle, la fait néanmoins animalement. Y a-t-il péché plus grand que celui de traiter Dieu en sa présence de cette sorte ? Vous savez, mes frères, ce que les casuistes en disent, qu'il faut réciter l'office digne attente et dévote. Quel péché commet donc celui qui se comporte autrement ? Vous savez en combien de manières l'on offense Dieu dans la récitation de l'office. Et il le faut bien, puisque saint Chrysostôme dit que Dieu aime mieux l'aboiement des chiens que les louanges d'un homme qui ne les fait pas comme il faut. Dieu aime mieux l'aboiement d'un chien ! d'un chien !

3. Ibidem

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Ah ! mes frères, qu'il faut que ce soit un grand péché de ne se pas bien acquitter de ce devoir ! Oui, celui qui s'applique négligemment à réciter l'office doit se considérer comme un chien, puisque, étant doué de raison, il se comporte en une si sainte action d'une manière plus qu'animale. Le premier motif est, Messieurs, que bien réciter son office, c'est commencer à faire ce que nous ferons au ciel : Eritis sicut angeli. Si nous avons ce bonheur que de posséder cette gloire, nous serons semblables aux anges. —Et les saints feront-ils comme les anges ?—Oui, ils seront occupés, comme eux, à chanter éternellement les louanges de Dieu. Voyez dans l'Apocalypse ces vingt-quatre vieillards : Et viginti quatuor seniores ceciderunt coram Agno habentes singuli cytharas et cantabant canticum novum (4). Les saints louent donc Dieu dans le ciel avec les anges ; et nous, nous serons éternellement occupés à chanter les louanges-de Dieu, et dirons : Saint, saint, saint est le Dieu des armées ! " C'est donc imiter cela ici-bas en terre que de se bien acquitter de l'office divin. S'il n'en était ainsi, comment aurait-on souffert tant d'Ordres qui n'ont d'autre soin dans l'Eglise que de chanter les louanges de Dieu ? Les Chartreux, les Bénédictins et plusieurs autres ont pour fin principale de réciter et chanter l'office, pour attirer les bénédictions du ciel sur la terre et pour faire qu'il y ait du rapport entre l'Eglise militante et l'Eglise triomphante. Et de fait, comment aurait-on fait tant de fondations, établi tant de chapitres, qui n'ont d'autre occupation que de chanter les louanges de Dieu ? Comment tant de rois, princes, seigneurs et autres personnes de qualité auraient-ils fondé tant de monastères et de communautés, sinon en vue de mettre dans l'Eglise des

4. Apocalypse V, 8.

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hommes qui loueraient incessamment Dieu ? C'est donc le troisième et dernier motif que je mets en avant.

Mais que faut-il observer, selon notre règle ? Vous savez qu'il est requis d'avoir l'intention, l'application, la dévotion. Voilà bien des choses, et il y en a quantité d'autres, et il faut bien du temps pour les expliquer. Mais, Monsieur, dites-nous ce qu'il faut faire.— Tout d'abord chacun doit savoir que l'office que nous récitons doit être l'office romain, à cause de la différence des lieux où nous nous trouvons ; à Paris le romain, et aux autres maisons de même, à raison des séminaires et des ordinands de divers diocèses qui viennent chez nous, joint que nous sommes obligés d'aller tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et qu'il serait malaisé de changer à chaque fois de bréviaire. Voilà pourquoi nous disons le romain. La règle dit de plus que nous le devons réciter ensemble. Et de fait, la Compagnie en a usé de la sorte dès son berceau, et ceux qui sont ici dès ce temps-là savent que la coutume était de réciter ensemble les matines, les petites heures et les vêpres. Chacun sait aussi que c'est la pratique dans les autres maisons. Voyez-vous, je suis plus touché que de toute autre action de piété quand j'entends chanter les louanges de Dieu dans l'esprit que Notre-Seigneur demande de nous. C'est donc la pratique, dans toutes nos maisons, de le réciter ensemble. A Richelieu il y a un ordre pour cela, à Saint-Méen et à Cahors tout de même. Bref, partout on en use de la sorte. La règle dit encore davantage, qu'aux missions même il faut réciter l'office en commun. Pourquoi cela ? L'expérience a fait connaître que, quand on ne le récitait pas en commun, plusieurs demeuraient en arrière, d'aucuns étaient encore à dire prime sur le soir ; il fallait même quitter les repas et s'absenter des exercices communs pour aller réciter son office, que l'on

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avait omis dans son temps. Ajoutez la précipitation avec laquelle on le récitait, le peu de dévotion que l'on y apportait et quantité d'autres inconvénients que je serais trop long à vous déduire. Et parce que, comme une chandelle ne fait pas autant de lumière que plusieurs ensemble, ainsi l'on n'a pas tant de ferveur et de dévotion quand on récite seul son office, que quand l'on se met plusieurs ensemble pour le réciter, je vous avoue qu'il y a je ne sais quelle bénédiction particulière quand on en use de la sorte. Or, cette application que nous devons avoir consiste à peser les mots et le sens de chaque mot, à le réciter posément et à ne pas enjamber. Qui voudrait aller vite se mettrait en danger de ne satisfaire aucunement à ses obligations et scandaliserait ceux qui l'entendraient. La façon de le bien dire est d'y observer les médiations et de prononcer dévotement et distinctement. Cela certainement touche, quand on le récite en commun. Voilà pourquoi vous voyez que les ecclésiastiques qui viennent ici les mardis, attendant l'heure de la conférence, s'accouplent deux à deux pour réciter l'office et reconnaissent, à ce qu'ils m'ont dit, qu'il y a une bénédiction toute particulière. C'est aussi pour cela que l'on a mis cette pratique, même aux missions. Or, mes frères, nous nous trouvons coupables de ce que je viens de vous dire. Qu'ai-je dit, que tout le monde était coupable! Tout le monde est excusable ; il n'y a que moi, misérable, qui ai péché, pour n'avoir veillé à ce que cette règle fût en vigueur parmi nous; je suis le seul responsable devant Dieu de tous les péchés et manquements qui se sont faits dans le service divin, pour n'avoir, par ma misère, tenu ferme à ce que les choses s'observassent selon que le prescrit la règle. Priez Notre-Seigneur pour moi, Messieurs, à ce qu'il me pardonne. Mais comment cela s'est-il fait ? Je le répète, ç'a

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été, mes frères, par ma négligence, et je sais très bien que, si Dieu ne me faisait miséricorde et me traitait selon mes péchés, j'aurais des tourments à souffrir dans l'enfer pour cela. Disons la vérité : dans Saint-Lazare nous n'observons point du tout cette règle ; il semble qu'elle ne soit point faite pour nous; nous nous en allons, qui d'un côté, qui de l'autre, dire notre office en particulier comme si nous n'étions pas obligés de le dire en commun. Qui en est coupable, Messieurs ? C'est ce misérable, qui se mettrait à genoux, s'il le pouvait ; vous excuserez mes incommodités. Nous sommes donc tombés. Or sus, plaise à la divine Majesté nous relever !

La deuxième chose à observer est de réciter l'office media voce sine cantu ; c'est ce que dit la règle, pour ne pas obliger les missionnaires à faire chœur perpétuel, comme on fait à Notre-Dame, dans les autres chapitres et dans plusieurs religions. Notre manière de réciter l'office n'est pas invention nouvelle ; vous avez les Capucins, les Minimes et quelques autres communautés qui le récitent media voce c'est ce que nous devons faire ; et c'est ce que porte la règle, de le réciter media voce sine cantu, la voix basse, et cela pour avoir du temps pour vaquer aux emplois de la Mission. De cela il en faut excepter les maisons fondées avec obligation de réciter au chœur et qui sont même obligées de le chanter. Saint-Lazare y était autrefois obligé; les anciens religieux chantaient tous les jours l'office divin; mais, quand nous avons été substitués à leur place, nous avons été réduits par M. l'archevêque à le réciter media voce sine cantu à condition néanmoins que l'on chanterait, les dimanches et fêtes, la grand'messe et les vêpres. C'est donc avec obligation de le réciter de cette sorte que l'on a accepté la maison de Saint-Lazare. Il y en a quelques autres, dont je ne me souviens pas à cette heure, qui ont les mêmes charges.

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Il y a d'autres maisons obligées au chant, comme à Richelieu, où l'on a la cure, à Cahors et à Agde, où l'on est obligé de chanter, à cause de la cure que l'on exerce. Ajoutez quelques autres maisons, comme Saint-Méen, où il y a obligation de réciter l'office au chœur et de chanter la grand'messe non seulement les dimanches et fêtes, mais plusieurs autres jours, à raison des fondations. J'oubliais de vous dire que dans quelques autres maisons, à raison des séminaires et des ordinands que l'on y reçoit, nous avons obligation de chanter quelquefois pour les instruire. Enfin dans les autres lieux où nous avons obligation de réciter au chœur l'office et de chanter des grand'messes et vêpres, on ne laisse pourtant pas de réciter tous ensemble l'office dans une chambre. Voilà, Messieurs, nos obligations. Nous le chantons donc céans à certains jours, et outre cela, nous le devons réciter ensemble, et même quand nous sommes en mission. Or, si nous sommes obligés, selon notre règle, de le réciter tous ensemble dans une chambre ou dans un oratoire, comme on fait à Richelieu et aux autres maisons où il n'y a pas de fondation pour le réciter au chœur, eh ! pourquoi nous autres, qui sommes obligés de le dire tous ensemble, et surtout dans cette maison, à l'église, pourquoi ne l'y réciterions-nous pas plutôt que dans nos chambres et en notre particulier ? Certainement, mes frères, nous n'observons point du tout cette règle. Les moyens de remédier à ce désordre (car c'est là où l'affaire va), c'est de considérer le péché que nous faisons. Il n'est pas petit, parce que nous donnons sujet à ceux des autres maisons de ne point garder cette règle, voyant qu'elle ne s'observe pas en celle-ci, qui doit être la règle et le modèle des autres. C'est ce qui m'a fait toujours tenir ferme et qui nous doit obliger, en tant qu'il est en nous, à veiller à ce que cette pratique s'observe parmi nous ; car autrement adieu la règle !

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Croiriez-vous qu'il y a des personnes qui se sont plaintes de ce qu'on les faisait aller à l'office et ont demandé d'en être dispensées ? Cela n'est venu d'aucun ancien, mais d'un séminariste, qui a dit à son directeur, parce qu'il y avait été huit jours entiers : "Monsieur, vous m'appliquez trop à l'office ; je vous prie de m'en exempter." Voyez, je vous prie, où va cela. Considérez encore que, si l'on ne remédie à ce désordre, dans les missions on ne récitera plus l'office en commun; et de là il arrivera que, pour ne l'avoir récité aux heures qui sont marquées, on ne sera pas prêt pour aller aux confessionnaux, on s'excusera sur ce que l'on n'a pas dit son office. Considérez enfin de quelle part vient cela; il n'y a personne, ce me semble, Messieurs, qui ne voie que ce doit être d'un esprit déréglé et peu affectionné à sa vocation. Cela est vrai, et j'est me que, sinon tous, au moins la plupart de la Compagnie, en font le même jugement que moi. Mais voyons ce que diront la nature et l'esprit malin. — Eh ! Monsieur, il y a vingt ans que cela est ainsi; ne savez-vous pas qu'il y a prescription et que cela est passe en coutume ? Oui-da, Monsieur, c'est une coutume introduite à présent dans Saint-Lazare, de n'aller plus au chœur, si ce n'est ceux du séminaire. — A cela, Messieurs, en partie je baisse la tête et me confonds devant Dieu du peu de soin que j'ai apporté pour maintenir cette ancienne pratique, mais je dirai que l'on ne prescrit jamais contre les choses divines, baste que l'on puisse prescrire contre les choses humaines, outre que ce n'est pas une prescription, puisque de temps en temps l'on a recommandé d'assister à l'office ; c'est ce qui ôte la prescription que l'on avance. Ce qui empêche encore la prescription, c'est qu'il y en a dans la Compagnie qui y ont toujours assisté. Dieu bénisse ceux-là ! Dieu les bénisse, puisqu'ils ont empêché cette prescription, jusqu'à ce que la Providence ait fait naître l'occasion de remédier aux

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manquements qui se sont glissés dans la Compagnie, et qu'elle a permis qu'il y ait des personnes de piété qui y ont été ! C'est pourquoi, tandis qu'il y en a qui soutiennent la loi, ou une coutume, on ne peut dire qu'elle est abrogée. Or, il y a eu des personnes dans la Compagnie qui l'ont soutenue, et partant c'est mal raisonner de dire que cette coutume n'est plus en vigueur. De plus, quand il arrive quelque ordonnance du supérieur contre ceux qui violent cette pratique, quand les règles sont renouvelées de temps en temps, il n'y a pas de coutume qui puisse prévaloir à l'encontre. Je dis plus : les docteurs estiment qu'il ne sera pas excusable devant Dieu et les hommes celui qui, entrant dans une communauté et sachant quelles en sont les règles et les pratiques, ne les observe pas, parce que la coutume est contraire. Il est obligé, les ayant vouées, de les observer, et, s'il ne le fait, il est inexcusable.

Oh ! que dira-t-on de moi si j'assiste dorénavant à l'office ? Oh! mais, Monsieur, j'aurais grande peine de faire autrement. Monsieur, je dis mon office tout seul. Je sais bien qu'il en faut pour l'église, mais il y en a assez qui y vont. — Mes frères, il y a peu de différence à le dire en particulier ou en public, et je vous assure qu'il y a autant de peine à le réciter de l'une et de l'autre façon ; car, dites-moi, je vous prie, ne le faut-il pas dire avec attention, dévotion et observer les médiations, quand on le dit en son particulier ? Je vous assure que je n'ai jamais vu, ni lu aucun docteur particulier qui ne demande ces conditions pour s'en bien acquitter. Tous les gens de bien observent les médiations pour donner l'aliment à l'esprit ; et faire le contraire, c'est péché. Savez-vous comment font certaines gens ? Le premier mot, on le dit confusément ; le second, indistinctement ; puis boute, boute, comme tu pourras. Appelez-vous cela, Messieurs, chanter les louanges de Dieu ?

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Mais, Monsieur, il faut bien du temps pour aller de ma chambre au chœur.—Eh ! mon Dieu! où va cela ? Eh ! Sauveur de mon âme ! nous voyons les chapitres qui n'ont pas leurs maisons si proches de l'église, qui vont à matines, puis retournent chez eux, vont ensuite aux petites heures, à la grand'messe et à vêpres, vont et retournent incessamment ; et nous autres, nous nous plaindrions ! Je dirai à notre confusion qu'il y a onze ou douze des chanoines de Notre-Dame, qui vont toujours à matines à minuit et n'y manquent jamais, s'ils ne sont malades. Des chanoines de Notre-Dame, les premiers dans un chapitre qui est composé de personnes de très grande condition, se lèvent à minuit ! M. de Ventadour, le duc de Ventadour est toujours levé pour aller à minuit à matines ! Un prince anglais, il se nomme...je ne me souviens pas bien de son nom, il s'appelle... mène cette vie ; Monsieur de Parfait de même. Enfin il y en a douze qui n'y manquent jamais, excepté quand ils sont incommodés. O Sauveur ! nous verrons des hommes du monde qui ont des biens en abondance, avoir ce zèle pour se lever à minuit afin de chanter les louanges de Dieu, et nous nous plaindrions d'aller pendant le jour de notre chambre à l'église ! Mes frères, voyez où cela va, voyez où vont nos misères ! Mais, Monsieur, je suis infirme. —Il faut traiter les infirmes en infirmes ; le joug de Notre-Seigneur est doux ; il faut l'ajuster à la portée d'un chacun. Mais, Monsieur, je suis officier de la maison.—Il est juste que ceux-là en soient exempts; il faut qu'ils laissent quelquefois Dieu pour Dieu; à la bonne heure pour ceux-là D'autres diront : "Monsieur, je compose une pièce", pour laisser le service divin —Savez-vous que c'est le moyen de bien remplir cette pièce, d'assister à l'office ? car c'est là que vous puiserez de saintes pensées.

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Je suis écolier. - De ceux-là nous verrons. ôtés les Jésuites, je ne pense pas qu'il y ait de religion ou communauté où ceux qui étudient et qui sont dans les ordres sacrés, et qui, par conséquent, sont obligés à l'office, soient dispensés de le dire au chœur. Je sais que chez les Capucins les étudiants y vont ; je ne sais si partout ailleurs ils en font de même. Le meilleur moyen de bien étudier, disent les Capucins, c'est d'assister à l'office.

Ah ! mais, Monsieur, j'ai cette incommodité. — Ce sera à un chacun de nous à reconnaître devant Dieu s'il le peut ou ne le peut pas, et, après s'être examiné, de l'exposer au supérieur et lui dire : "Monsieur, je vous prie de m'excuser de matines pour dix jours, pour quinze jours ou pour un mois." Ce sera pour lors au supérieur à examiner en sa conscience l'excuse que l'on apporte. Il faut donc exposer ce qui empêche ; et c'est au supérieur à regarder devant Dieu s'il doit dispenser; et que celui qui doit demander cette dispense aille auparavant se mettre devant Dieu et dise en lui-même : " Si j'étais à l'heure de la mort, demanderais-je cette dispense ? ou bien, suis-je indifférent à ce que me dira le supérieur ? Ce que j'ai à faire égale-t-il ce que je dois ? Mais souvenez-vous qu'il ne faut rien proposer qu'au préalable on ne l'ait examiné devant Dieu et que l'on n'ait reconnu que c'est juste ; car vous savez que la faiblesse des supérieurs qui-accordent des dispenses sans raison n'excuse pas devant Dieu. Saint Bernard appelle cela : liberté de pécher. Notez que la règle oblige parfois sous peine de péché mortel, lorsqu'elle a son fondement dans l'Ecriture, ou lorsqu'une chose est ordonnée en vertu de la sainte obéissance, ou lorsque, par son mauvais exemple, on attire les autres à faire de même ; par exemple, je suis ancien prêtre de la maison, j'aurais désir de me faire dispenser sans raison de plusieurs de mes règles, mais je considère que les. autres, à mon exemple, demanderont

XII. — 22

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la même chose ; je suis coupable devant Dieu, par mon mauvais exemple, de l'inobservance des règles. Enfin nous sommes obligés à la règle, et quiconque y manque et recourt au supérieur pour en être dispensé sans cause, selon les docteurs, quand il y a scandale et mépris formel, soit de La règle, soit de l'observance du supérieur, il y a toujours péché. Ne nous flattons donc pas sur ce que nos règles n'obligent pas à péché.

Ainsi, Messieurs, voilà l'heure venue à laquelle Dieu, qui fait les choses avec poids, nombre et mesure, nous a fait connaître la vérité. J'étais endormi, mais Dieu, par sa miséricorde, m'a éveillé et dessillé les yeux pour voir l'importance qu'il y a de tenir ferme à ce que la règle s'observe. Le temps est donc venu auquel nous reconnaissons que nous sommes obligés de réciter notre office de la manière que nous l'avons dit. Cela n'est-il pas juste ? Je vous en fais les juges et je vous appelle au cabinet de vos cœurs. Disons donc notre office ensemble, mais au chœur. Et bienheureux ceux qui commenceront dès demain, et malheureux ceux qui trouveront à redire à une si sainte pratique ! Allons-y, mais sans remords, sans retardement. J'estime que tous, tant que nous sommes, nous voulons nous sauver et que nous avons grandement le désir de pratiquer la règle qui nous recommande l'office. Comme ceci est un des moyens les plus importants pour notre sanctification, nous nous donnerons à Dieu pour le prendre. Hodie si vocem ejus audieritis. Puisque vous entendez la voix de Dieu qui frappe à vos cœurs, que c'est l'usage de toute la Compagnie de réciter l'office en commun, donnons-nous à lui dès maintenant pour lui témoigner le désir que nous avons de lui rendre cet honneur. Hodie si vocem ejus audieritis. Ne différons pas davantage. Souvenons-nous d'avoir cela in capite, in spiritu, que l'ecclésiastique est obligé de réciter les louanges de Dieu.

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Savez-vous, mes frères, que la plupart des ecclésiastiques, et nous en sommes, pour n'avoir pas fait notre capital de chanter les louanges de Dieu, ne savent pas chanter, et que d'autres ont conservé cette grâce de suivre les enseignements de leurs pères ? Cela paraît dans les villages où l'on a eu soin d'avoir de bons maîtres d'école ; presque tous les enfants savent le chant; et ainsi cela a passé de père en fils. Les séculiers et les paysans ont conservé cette grâce, si ce n'est depuis que Dieu a mis ordre à son office, voulant qu'il fût chanté dévotement. Je dirai, à ma confusion, que, quand je me voyais à ma cure, je ne savais comme il m'y fallait prendre ; j'entendais ces paysans qui entonnaient les psaumes, avec admiration, ne manquant pas l'une seule note. Pour lors je me disais : "Toi qui es leur père spirituel, tu ignores cela" ; je m'affligeais. Quelle confusion, mes frères, pour les ecclésiastiques, que Dieu ait permis que le pauvre peuple ait retenu le chant, Dieu, qui a de la joie et du plaisir, si j'ose ainsi parler, quand l'on chante ses louanges !

Je vous conjure, par le plaisir que Dieu prend à l'office que nous récitons, d'être ponctuels, de vous y trouver ; je vous en conjure encore, par les inconvénients que vous savez pouvoir arriver, lesquels sont très grands. Eh ! que savons-nous de ce qui pourrait s'ensuivre, s'il n'y avait que le séminaire à savoir chanter et qu'il devînt nécessaire de le mettre et élever à part, comme font les Jésuites et les Capucins ? Qui garderait la règle, Messieurs ? Pour éviter que les maisons religieuses aient plus de sujets qu'elles ne pourraient en nourrir, le Pape a établi qu'en Italie aucun novice n'entrerait sans sa permission dans un Ordre ou un monastère. Les Jésuites mêmes vont dire à Sa Sainteté : Voilà un tel qui se présente ; Votre Sainteté agrée-t-elle que nous le recevions ?" Si pareille mesure était imposée en France, ou

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par l'ordre du Pape, ou par quelqu'autre ordre (n'est-ce pas l'empereur Maurice qui défendit de prendre des soldats dans les religions ?) Messieurs, qui ferait encore un coup l'office ?

Je n'ai autre chose à vous dire, sinon que (souffrez que je dise encore ce mot) demain à l'oraison nous entrions dans le cabinet de nos cœurs, pour nous mettre en la présence de Dieu, et, en sa vue, examiner s'il n'est pas équitable que nous observions cette pratique. Je prie toute la Compagnie de demander cela instamment à Dieu, dans la parfaite confiance que nous devons avoir qu'il nous fera cette grâce. Personne donc ne se doit dispenser de l'office sans la permission du supérieur, qui est obligé de bien examiner la chose. Ah ! je pense qu'il n'y a ici personne qui ne se sacrifie très volontiers pour chanter et réciter les louanges qui font, pour ainsi dire, partie de la gloire. Dieu écoute avec joie et plaisir les louanges que nous lui donnons. Sus donc ! animons-nous tous de l'esprit qu'il faut pour commencer demain à chanter les louanges de Dieu. C'est la prière que nous lui ferons.

214. — CONFERENCE DU 17 OCTOBRE 1659

DES VRAIES LUMIERES ET DES ILLUSIONS

(Règles Communes, chap. Il, art. 16.)

Voici, mes chers frères, le seizième article des maximes évangéliques, sur lequel nous devons nous entretenir. Voici les paroles : Et d'autant que cet esprit malin se change souvent en ange de lumière, et nous trompe quelquefois pat ses illusions, on se gardera bien de s'y laisser surprendre, et sera-t-on soigneux d'apprendre les moyens de les discerner et surmonter. Et l'expérience

Entretien 214. — Manuscrit des Conférences. - 341 -

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nous faisant voir que le moyen le plus présent et le plus sûr en ce cas est de se découvrir promptement à ceux qui sont destinés de Dieu pour cela, dès que quelqu'un aura des pensées suspectes d'illusion, ou quelque peine intérieure, ou tentation notable, il s'en découvrira, le plus tôt qu'il pourra, au supérieur, ou au directeur à ce député, afin qu'il y apporte le remède convenable, lequel chacun recevra et agréera comme venant de la main de Dieu, et s'y soumettra avec confiance et respect. Surtout il se gardera bien d'en parler à d'autres, soit de la maison, soit de dehors, l'expérience nous faisant voir qu'en se découvrant ainsi à d'autres, on empire son mal, qu'on en infecte les autres et que même cela porte, à la fin, un grand préjudice à toute la congrégation.

Voilà, mes très chers frères, le sujet sur lequel nous avons à nous entretenir. Nous tâcherons d'expliquer cet article en la manière que l'on a fait dans les précédents entretiens. Premièrement, nous verrons les raisons que nous avons de nous donner à Dieu pour connaître cet esprit de lumière d'avec celui de ténèbres, le bon ange d'avec le mauvais et les vraies lumières d'avec les fausses illusions. Voila le premier point. Au second, nous parlerons du sujet des illusions, nous en dirons la nature et les causes et ce qui se rencontre de principal en la Compagnie. Enfin nous apporterons les marques pour connaître les vraies lumières d'avec les fausses ; et si le temps le permet, nous traiterons de la façon dont nous devons nous comporter pour combattre les illusions du malin esprit.

La première raison, c'est, mes frères, qu'il y va de tout ; je veux dire, de notre bonheur ou malheur éternel, de notre salut ou damnation, de tendre au discernement des vraies lumières d'avec les fausses, d'embrasser les bonnes et fuir les mauvaises ; et, pour tout dire en un

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mot, notre plus grande affaire, c'est de savoir l'importance qu'il y a à discerner les maximes de Jésus Christ de celles du démon. Tout le malheur qui est arrivé au monde par notre premier père, dépouillé de la sainteté et déchu de l'état d'innocence dans lequel il avait été créé, la nature humaine sujette aujourd'hui à toutes les justices de Dieu et aux maux qu'il faut souffrir, tout cela vient des fausses lumières, oui, mes frères, des mauvaises lumières. Et pour vous faire connaître cette vérité, écoutez, je vous prie, le langage que l'esprit de ténèbres tint à nos premiers parents. "Pourquoi ne manges-tu pas du fruit de vie ? dit l'esprit malin ; pourquoi ? "Cela nous est défendu."— "Ah ! non, ce n'est point cela, vous vous trompez, en voici la véritable raison : c'est que, si vous en mangez, eritis sicut dii (1), vous deviendrez des dieux, et vous aurez de plus la connaissance du bien et du mal."

De ces fausses lumières procèdent toutes les misères qu'il faut souffrir, fausses lumières qui nous doivent faire comprendre toutes les lumières du monde; et ne croyez pas, mes frères, que ce soit si peu de chose que l'on s'imagine, puisque ce n'est pas un si petit crime d'avoir réduit tous les hommes à souffrir des maux si violents et si continuels, que la seule pensée en fait horreur et qu'elle fait préférer la mort à une vie si misérable. O Messieurs ! ô mes frères ! qui nous donne la grâce de bien discerner le bien d'avec le mal, les pièges et les artifices du malin esprit et enfin les misères dans lesquelles la pauvre nature est tombée par les illusions ?

Le second motif est que les fausses lumières attaquent plus ordinairement les personnes qui se sont séquestrées du monde, que les autres. Le démon travaille peu pour

1, Genèse III,5.

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attirer à son parti les gens du monde ; il n'a qu'à leur proposer ce qu'il veut, et aussitôt il est obéi ; il se fait adorer par eux, sous l'espérance qu'il leur donne, qu'ils jouiront des plaisirs qu'ils cherchent ; il les tient, il les tourne, il les laisse courir où il leur plaît, et permet qu'il s'en donnent à cœur joie, étant certain qu'ils lui seront toujours soumis et qu'ils respecteront ses ordres; mais, pour les gens retirés du mon,de pour vivre avec Jésus-Christ, ils sont plus sujets aux illusions. Et de fait, prenons garde que, tandis que Notre-Seigneur conversa avec les hommes et qu'il se tint dans la récollection avec son Père, il ne fut pas tenté ; mais, quand il se retira dans le désert et s'alla mettre plus avant dans la pénitence qu'il n'avait pas encore pratiquée, c'est là que le malin esprit le tenta et prit la hardiesse de l'éprouver par trois différentes fois. Selon cela, comme Dieu nous a fait la grâce de nous retirer de l'embarras du monde, nous avons sujet de croire que nous sommes plus exposés aux illusions que les personnes du monde. Voilà, mes chers frères, le second motif.

Le troisième, c'est, à proprement parler, que ce sont les personnes spirituelles, qui vivent de l'esprit, qui vivent d'une manière spirituelle, qui doivent savoir faire le discernement des fausses lumières d'avec les vraies, tant pour leur intérêt particulier que pour la consolation de leur prochain ; car, ayant reçu les lumières que le Saint-Esprit communique à ceux qui se donnent à lui, ces personnes-là sentent avoir de la lumière et même de l'expérience pour aider les âmes qui sont portées à faire des choses qui les conduisent à leur perte. Hélas ! combien voyons-nous et combien les siècles passés ont-ils vu de personnes qui ont éclairé une infinité d'âmes, quoiqu'elles ne fussent pas appelées au sacerdoce, dont l'office propre est d'être la lumière du monde ! Si cela est, Messieurs, comme il n'en faut aucunement douter,

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combien plus, nous autres prêtres, sommes-nous obligés d'entrer dans la connaissance de ces choses et d'apprendre quelles sont les vraies lumières, pour détromper ceux qui cheminent dans les ténèbres, pour consoler les âmes qui sont travaillées de fausses illusions ! Et si nous ne le faisons, nous sommes coupables devant Dieu d'autant d'âmes qui périssent par notre faute, parce que notre caractère nous oblige à cela ; et si les lois de Dieu étaient perdues, nous devrions les rétablir; et les peuples ont droit de nous les demander, puisque nous sommes leurs législateurs et leurs maîtres. C'est pour cela que nous devons savoir discerner les vraies lumières. Voilà trois raisons. Cela supposé, disons ce que c'est que l'illusion.

Illusion, à proprement parler, se prend en diverses manières. Les gens de justice ont coutume de se servir de ce mot dans leurs plaidoyers ; d'où vient que l'on dit qu'ils sont illusoires, trompeurs. Or, ce n'est pas en ce sens que notre règle l entend ; elle entend comme un faux jour, une fausse lumière que l'esprit malin met dans l'imagination, dont les espèces vont à l'entendement et les influences et réflexions à la volonté. Voilà la manière et le sens dans lequel il faut comprendre notre règle.

Mais, Monsieur, que dites-vous ? Vous dites : "Un faux jour." Quoi ! elles font paraître les choses d'une autre manière qu'elles sont ! Vous dites que ce qui est blanc comme un cygne est noir comme un corbeau, et ce qui est noir comme un corbeau est blanc comme un cygne ! — Oui, je dis un faux jour que produit le malin esprit dans l'imagination, lui représentant des espèces différentes de la vérité des choses qu'elles doivent exprimer. Ces espèces donc entrent dans l'imagination, montent à l'entendement et se réfléchissent enfin sur la volonté; de sorte-que cet ange de ténèbres fait paraître blanc ce qui est noir, et vérité ce qui-n'est que mensonge.

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Mais, Monsieur, que dites-vous Cela est bien étrange ! Cela se trouve-t-il ailleurs ? — Oui-da, la nature même a ses illusions Ceux qui ont été à Montmirail ont vu un tronc de bois se transformer en pierre. Mais comment cela se fait-il ? Je ne sais par quelle vertu le bois venant à se lier avec la pierre, il se fait une transformation de l'un à l'autre, de sorte que ce qui était du bois paraît être de la pierre. Ce bois ainsi resté, c'est du bois ; mais comment cela ? Les yeux disent que c'est du bois ; la mousse qui est aux environs, les linéaments et les veines qui paraissent vous disent que c'est du bois ; mais le tact vous dit que c'est de la pierre. Voilà une illusion, mes frères. Que fait la nature ? On coupe un arbre, on ente dessus une greffe, et quand elle a pris, il se fait une transformation du sauvageon en un arbre, en sorte que ce qui était auparavant un pommier est aujourd'hui un poirier. Qu'est-ce que cela ? C'est illusion. J'ai vu un homme qui avait une certaine alêne pointue, qui, à mesure qu'on la voulait enfoncer, se rétrécissait ; cet homme se la mettait dans le gosier, et comme un chacun voyait qu'il la mettait dans sa bouche on criait : "Tire-la, tire-la." Quoique la pointe semblât entrer dans son gosier, pourtant elle n'y entrait pas; et ainsi cet homme trompait le monde. Qu'est-ce, à proprement parler, que l'éloquence ? Une illusion, qui fait paraître le bon mauvais et le mauvais bon, qui fait prendre la vérité pour la fausseté et la fausseté pour la vérité, qui, par une certaine complication et un certain arrangement de mots, au même temps qu'elle flatte et charme l'auditeur, le trompe.

Or, s'il se trouve tant d'illusions dans l'univers, jugez, mes frères, si l'auteur du mensonge, si le démon, qui se transforme en ange de lumière, comme parle saint Paul, n'en peut pas faire. Que si les hommes,

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dont toutes les connaissances sont très petites et limitées, peuvent facilement se tromper les uns les autres, que ne peut, je vous prie, le malin esprit, qui sait tout et qui a l'industrie de faire paraître les objets en autant de différentes manières qu'il lui plaît ? Voulez-vous savoir ce que c'est que le malin esprit à notre égard ? Il n'est qu'illusion et que tromperie ; il nous persuade, ingénieux qu'il est, que nous serons heureux, si nous parvenons à cela à cela ; il nous fait accroire qu'il y va même de la gloire de Dieu de réussir avec applaudissement dans la prédication, et qu'il se faut signaler dans une province. Ah ! Sauveur, que de pièges, que de tromperies, que d'artifices emploie notre ennemi pour perdre les créatures que vous avez rachetées par votre précieux sang!

Vous me direz : "Mais, Monsieur, l'esprit malin en sait bien ; mais les hommes n'ont-ils pas pu nombrer les espèces et les individus des illusions dont use le malin esprit ?" Eh ! qui le pourrait ? Souvenez-vous pourtant que, quand nous tombons dans le péché, ce sont des illusions, puisqu'en le commettant, nous quittons le souverain bien pour en prendre un imaginaire.

Ah ! mon Sauveur ! que de pièges pour les hommes ! De combien de lumières nous avons besoin pour éluder les artifices des démons ! Oh ! si le premier homme, que Dieu avait mis dans la sainteté, est tombé dans le panneau dès le premier pas qu'il a fait ; si les anges, qui ont été créés comme autant de lumières, se sont éclipsés et sont tombés dans le panneau, et, après avoir été combattus par saint Michel pour n'avoir voulu obéir aux ordres de Dieu, ont été précipités dans les enfers, oh! mes frères, qui, après ces chutes, ne doit craindre ? Et qui en sera exempt ?

Mais, Monsieur, comment fait-il ? — Il sait les humeurs

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qui contribuent à faire soulever telle et telle passion ; il sait les moyens de les exciter ; de sorte que, par les faux jours qu'il met dans la fantaisie, il fait que l'on tombe. Il sait toutes nos humeurs ; il connaît nos actions propres et particulières ; il voit celles qui peuvent donner un faux jour; il sait mettre ces humeurs ensemble et en composer un jour, qui de l'imagination passe à l'entendement et de là se présente à la volonté pour l'induire à donner son consentement. Mais comment fait-il cela ? Ou bien ne fait-il que cela ? Il nous tente, d'un autre côté, par des créatures, dont il se sert comme d'autant de pièges pour nous faire trébucher. Vous savez l'histoire de saint Antoine et comment il fut tenté par la représentation des créatures impudiques que le démon formait dans ses imaginations, les espèces de certaines femmes d'une beauté parfaite, qui paraissaient toutes nues. Le diable a encore cet artifice de former avec de l'air certains corps, de sorte que la créature, voyant ces objets, se laisse très souvent emporter. Ajoutons à cela les mauvais songes qui sont assez ordinairement des effets du démon.

A ce sujet, je vous rapporterai une histoire que je vous ai rapportée souvent ; elle est du Pape Clément VIII, que j'ai eu l'honneur de voir. Vous savez les troubles qui s'élevèrent en France au sujet d'Henri IV. Ce prince avait été hérétique et relaps ; ce qui obligea ses sujets de se départir de l'obéissance qu'ils lui auraient rendue s'il ne se fût déclaré, pour une seconde fois, l'ennemi de la religion catholique. Ce roi, se sentant pressé par sa conscience de quitter ses erreurs, et voyant que les peuples refusaient de se soumettre à ses lois, envoya aussitôt à Rome pour se réconcilier. Le Pape dit qu'il était relaps et que, par conséquent, il n'y avait pas d'apparence qu'il changeât, et que

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le désir de régner le poussait à la réconciliation plus que le désir de se convertir. Là-dessus le roi renvoie ses ambassadeurs ; le Pape refuse, comme auparavant ; et cependant, comme il appréhendait que le roi ne renvoyât ses ambassadeurs pour une troisième fois, il jeûne, il prie Dieu, pour savoir s'il doit dispenser le peuple auquel il avait défendu de rendre soumission au roi pendant qu'il demeurait dans son opiniâtreté. Enfin, après avoir fait beaucoup de pénitences et de mortifications, après avoir fait prier Dieu pour ce sujet, il résolut de le recevoir à pénitence et d'obliger ses sujets à lui rendre obéissance. Quelques jours après, ce saint homme fut appelé pendant la nuit devant le tribunal de Dieu, où il lui fut reproché d'avoir exposé à un bouc le peuple de Dieu, d'avoir ordonné aux catholiques de se soumettre à un bourreau. Cette vision affligea son esprit, et on a dit qu'il ressentit les mêmes peines qu'éprouva, dit-on, saint Jérôme, qui fut fouetté. Ce saint Pape, se trouvant dans cet état et craignant d'avoir cédé trop facilement au roi, envoya chercher des personnes spirituelles pour savoir leur avis ; mais personne ne le contenta, jusqu'à ce que son confesseur, le cardinal Tolet, lui eût dit que ce qui l'affligeait était illusion, qu'après s être comporté avec toute la prudence que demandait l'affaire dont il s'agissait, et après avoir fait tout avec conseil et en suite de beaucoup de prières, il devait demeurer en paix et croire que tout ce qui s'était passé, était selon la volonté de Dieu. Cela lui ôta sa peine.

Qu'était-ce,donc ce qui se passa ? Une illusion dans le Pape, que le malin esprit voulut troubler, non seulement pendant le jour, par l'assemblage des espèces, faisant paraître des créatures, mais même dans le sommeil. L'illusion donc ne se fait pas seulement en la première et deuxième manière mais encore en la troisième, à savoir

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en dormant. C'est pourquoi nous examinerons ces illusions, même celles qui arrivent en dormant.

Il y a une autre illusion des choses extraordinaires, un faux jour. Il viendra vers vous une personne qui vous dira qu'elle a un mouvement, qu'elle entend comme une voix intérieure qui lui crie sans cesse qu'il faut quitter sa femme. Comment appelez-vous cela, mes frères ? C'est extravagance. C'est en ces idées extravagantes que nous avons besoin des lumières du ciel, pour donner des avis salutaires à ces sortes de gens, quand elles s'adressent à nous. Nous en avons encore besoin pour conseiller les personnes qui auront de hautes pensées pour mener une vie hors du commun et qui voudront changer d'état et de condition. Il faut donc être informé théoriquement et pratiquement de la nature et de la diversité des illusions, pour ne point manquer et pour éviter les écueils et les pièges du malin esprit, avec l'aide de Dieu.

Mais quelles marques aurons-nous pour connaître ces fausses lumières ? J'en rapporterai seulement trois ou quatre pour abréger. La première est que l'on discernera si cette lumière est vraie, ou si c'est une illusion, en regardant la substance de la chose et toutes les circonstances qui la doivent accompagner. Une personne, par exemple, veut quitter sa femme; si c'est de son consentement et pour quelque bonne fin, baste ! l'Eglise le permet en certains rencontres. Une personne veut entrer dans une communauté ; il faut voir si cela est contre les commandements de Dieu et de l'Eglise, ou contre les lois de l'Etat.

Une autre marque pour discerner l'illusion, c'est quand elle a en elle quelque chose de superstitieux. Et vous connaîtrez qu'en cela ou cela il y a de la superstition quand il le faut faire tant de fois, en tel et tel temps, qu'il faut dire telles paroles, mêler certaines

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herbes les unes avec les autres, faire la chose en présence de telles personnes qui soient de telle qualité et de tel âge. Concluons donc : tout cela est illusion.

La troisième marque, c'est lorsque ces illusions-là nous pressent, nous troublent et nous mettent dans l'inquiétude. La raison en est que l'esprit de Dieu ne nous inquiète jamais : Non in commotione Dominus (2). De sorte que, lorsque quelqu'un viendra se plaindre à nous, qu'il nous exposera ses douleurs, ses peines et ses lumières, quand nous verrons qu'il les porte avec inquiétude, avec aigreur et impatience, concluons que c'est illusion, car l'esprit de Dieu est un esprit de paix, c'est une lumière douce qui s'insinue sans faire aucune violence. Non in commotione Dominus. Tout ce qui fait est toujours suivi de suavité et de douceur ; et comme il est le Dieu de la paix et de l'union, il ne peut souffrir aucun trouble, ni aucune division. Que si, par le ministère des anges, il nous communique quelquefois quelque faveur, il sera aisé de reconnaître que cette lumière vient de sa part, si elle s'insinue dans notre âme avec suavité et nous porte à rechercher ce qui regarde la plus grande gloire de Dieu. C'est ici, mes frères, une règle commune, mais qui fait bien discerner les vraies lumières d'avec les fausses.

4° Enfin, si nous sentons cela en nous-mêmes, si notre supérieur ou notre confesseur l'y découvre, ce serait illusion, faux jour de ne pas vouloir leur soumettre cette lumière, ou s'en rapporter à eux, car l'esprit de Dieu porte à la soumission ceux qu'il anime; l'esprit de l'Evangile est un esprit d'obéissance ; et refuser d'obéir c'est résister à la volonté de Dieu. Or sus, voilà, par exemple, une affaire d'importance qui se présente et qui

2. Troisième livre des Rois XIX, 11. - 351 -

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nous regarde; que fera-t-on ? Il faut prendre conseil. Si la personne reçoit avec douceur, avec repos, avec tranquillité l'avis qui lui est donné, et si elle se soumet, cela marque qu'il n'y a point d'illusion dans ce qu'elle fait et embrasse.

Ces quatre marques sont fort communes ; mais, après avoir considéré s'il y en avait d'autres (j'ai entendu autrefois quelques personnes sur ce sujet), j'ai pensé ou qu'elles suffisaient, ou que toutes les autres se rapportaient à celles-là.

Eh quoi ! Monsieur, vous dites que l'esprit malin tend des pièges pour faire le mal, qu'il tâche de nous empêcher de suivre nos règles, qu'il est toujours aux aguets; qu'estimez-vous cela ? — Ce sont, mes frères, de fausses lumières. Qu'est-ce qui fait qu'on ne se trouve à l'office ? D'où vient cette singularité qui paraît dans quelques uns de la Compagnie, qui fait que l'on estime si peu les pratiques et les avis que l'on donne ? De qui est cet ouvrage ? Quel en est l'auteur ? N'est-ce pas le malin esprit, qui met dans nos esprits de fausses lumières et des raisons imaginaires, dont nous nous flattons pour nous dispenser de nos obligations ? Ah ! mon Sauveur ! ah ! mon Sauveur ! ah ! mon Sauveur ! que de pièges nous dresse le démon, et qui nous fera la grâce de les éviter ?

Mais comment pourrons-nous nous mettre en état de nous garder des illusions et d'aider ceux qui en sont attaqués ? Le premier moyen, vous le voyez, est qu'il faut une lumière surnaturelle de Dieu pour discerner les vraies lumières d'avec les fausses. Il faut la demander à Dieu. Je suis frère, je n'entends pas ce que c'est qu'illusion. Vous m'avez fait prêtre ; je n'en connais pas la dignité ; je n'en connais pas les lumières ; je ne sais comment je dois assister mon prochain, qui est dans les illusions, si vous, ô mon Dieu, ne me donnez les vraies

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clartés pour discerner les fausses. C'est la grâce que nous vous demandons, Seigneur.

En second lieu, c'est de n'être pas trop curieux de vouloir discerner ces faux jours, parce que la curiosité fait que nous nous réfléchissons sur nos actions, que nous les regardons en diverses manières, d'où il arrive que le malin esprit, qui voit cet entortillement de savoir, prend de là occasion d'inquiéter une pauvre â!me et de la tourner jusqu'à ce qu'elle soit tombée dans le panneau. Pour l'ordinaire, Dieu châtie par des illusions ceux qui veulent savoir des miracles et pénétrer ce qui devrait leur être caché. Ah! messieurs, ah! mes frères, fuyons toute curiosité et ne nous étudions qu'à nous humilier, à n'avoir aucune estime de nous.mêmes, à nous croire indignes de voir le jour, à nous persuader que nous méritons d'être abandonnés de tout le monde, à ne voir en nous que des sujets d'exercice de la justice de Dieu. Une personne faite comme cela n'est pas sujette aux illusions. Il faut donc s'abaisser devant Dieu, ne voir que pauvreté et misère en nous, rejeter toutes les pensées qui vont à l'encontre de cela, éloigner de nous toute singularité, tout désir d'avoir de bons succès en toutes nos actions ; et nous aurons après cela le discernement des faux jours. Mais, si nous cherchons le contraire, qu'est-ce que cela ? Fin orgueil, mes frères. Si nous nous étudions bien, si nous nous considérons enfants d'Adam, enfants de colère et de malédiction, ah ! que nous sommes heureux ! Humilité donc, et non seulement à notre égard, mais conseillons-la aux personnes avec lesquelles nous aurons l'honneur de converser. L'humilité, vouloir savoir ad sobrietatem, vouloir faire ce que Dieu veut que nous fassions, et admirer comme sa bonté nous supporte, après tant de péchés que nous avons commis. Hélas ! mes frères, si nous ne nous connaissons point, c'est que nous ne nous étudions pas.

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Savez-vous bien que nous sommes pires que les démons, oui, pires que les démons ! Car, si Dieu leur avait fait la dixième partie des grâces qu'il nous a données, mon Dieu ! quel usage n'en auraient-ils pas fait ? Ah ! malheureux que vous êtes ! vous avez été rachetés par le sang précieux d'un Dieu incarné, vous avez des grâces actuelles pour vivre de la vie de Jésus-Christ. et cependant vous les avez méprisées! Quel châtiment ne méritez-vous pas ?

Sus donc ! étudions-nous bien ; et quand nous aurons fait tout ce que nous devons, concluons que nous sommes des serviteurs inutiles, oui, des serviteurs inutiles, et souvenons-nous qu'après que nos actions auront été bien examinées quant à leur substance, quant à leurs qualités et leurs circonstances, nous verrons que, dans toute notre vie, nous n'avons rien fait qui vaille ; et si nous voulons voir cette vérité plus profondément, regardons comment nous avons fait notre oraison ce matin, comment nous avons dit nos petites heures, comment nous avons passé la matinée, et ainsi du reste de la journée; remontons, s'il vous plaît, aux autres jours, et examinons devant Dieu toutes nos actions et la manière dont nous les avons pratiquées.

Pour moi, je ne sais comment sont faits les autres, mais je sais que je mérite justice ; je sais que vous êtes bons, que vous aimez Dieu, que vous allez de bonne foi, que vous marchez droit devant sa divine Majesté ; mais, hélas! je ne vois rien en moi qui ne mérite châtiment ; toutes les actions que j'ai faites ne sont que péchés, et c'est ce qui me fait appréhender les jugements de Dieu. J'en dirais bien davantage, mais, à proprement parler, j'irais m'engager trop avant. Quoi qu'il en soit, disons qu'après que nous aurons pratiqué de point en point nos règles, nous sommes des serviteurs inutiles ; n'en doutons pas, car c'est le Fils de Dieu qui l'a dit lui-même.

XII. - 23

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Or sus, que ferons-nous à tout cela, sinon de nous donner à Dieu, afin qu'il ait agréable de nous mettre les armes à la main pour combattre l'esprit malin. Sommes-nous tombés, avons-nous quelque illusion, recourons à Dieu, demeurons en paix ; mais ne nous découvrons jamais à qui que ce soit, sinon à ceux qui ont caractère pour cela, savoir le supérieur ou le père spirituel de la maison. Nos règles disent que, si l'on savait les maux que l'on f ait par les communications au tiers et au quart, certainement on ne se découvrirait jamais qu'à ceux que Dieu a établis pour cela. Croiriez-vous, Messieurs, que ces maux se réfléchissent sur toute la Compagnie ! Et comme nos bonnes actions rejaillissent sur tout le corps de la communauté, à raison de l'union qu'il y a des membres avec leur chef, de même tous les maux qui se font par ces maudites communications se répandent sur toute la Compagnie. Oh ! n'est-ce pas grande pitié de voir dans une communauté des personnes qui se mettent en peine de toutes choses et qui trouvent à redire à tout ! "Ah ! qu'est-ce que ceci ? qu'est-ce que cela ? A quoi bon cela ? Eh ! n'aura-t-on jamais fait ?" Qu'arrive-t-il de là ? On met ces impressions malignes dans les autres ; celui-ci s'ouvre à celui-là; en voilà deux ; de ce deuxième cela courra à un troisième; et ainsi toute une communauté vient à être infectée de ce poison. "Voilà un frère, dit-on, qui fait ceci ; voilà un prêtre, voilà un officier, et ainsi du reste. A quoi aboutit cela, mes frères, sinon à détruire une Compagnie ? Ah ! s'il plaît à Dieu remédier à ce désordre, et si nous prenons aujourd'hui la résolution de nous donner à sa divine bonté pour ne découvrir jamais nos peines qu'à ceux qu'il a constitués au-dessus de nous, ô mes frères, ô messieurs, que nous serons heureux ! Ce n'est pas qu'il n'y ait ici des anciens vertueux, mais c'est qu'il y a infaillibilité à l'égard de celui qui se soumet à son supérieur,

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en ce qu'il fait la volonté de Dieu. "Ce n'est pas vous, dit-il, qui avez ordonné cela, c'est moi qui vous l'ai commandé par votre supérieur." Et je vous assure que vous ne manquerez jamais, si vous recourez à lui. Usons-en comme cela, demandons à Dieu qu'il instruise la Compagnie de ce dont on vient de parler et qu'il nous donne des armes propres pour combattre les illusions. C'est la grâce que nous allons lui demander.

215. — CONFERENCE DU [24 OCTOBRE 1659 (1)]

DE L'OBLIGATION D'AVERTIR LE SUPERIEUR DES FAUTES NOTABLES ET DES TENTATIONS DU PROCHAIN

(Règles Communes, chap. II, art. 16-17.)

Mes frères, l'entretien de ce soir se fera sur une partie de la règle qui fut expliquée vendredi dernier [17] octobre (2), mais trop légèrement, ou qui fut omise, et sur l'article suivant. Voici donc l'article : Et d'autant que cet esprit malin se change souvent en ange de lumière, et nous trompe quelquefois par ses illusions, on se gardera bien de s'y laisser surprendre, et sera-t-on soigneux d'apprendre les moyens de les discerner et surmonter. Voilà ce qui fut expliqué en vous parlant des illusions. Voici la continuation de l'article : Et l'expérience nous faisant voir que le moyen le plus présent et le plus sur en ce cas est de se découvrir promptement à ceux qui sont destinés de Dieu pour cela, dès que

Entretien 215. — Manuscrit des Conférences.

1. Cette conférence n'est pas datée, mais le contenu nous fixe d'une manière certaine, malgré une légère difficulté élucidée dans la note 2.

2. Le manuscrit porte : 24 octobre. C'est une erreur, car la conférence sur les illusions est datée du 17 octobre. Le 24 eut lieu la conférence dont nous donnons ici le texte, et le vendredi suivant 31 l'entretien se fit sur la sainteté, ainsi que l'indique une liste contemporaine des conférences données à Saint-Lazare.

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quelqu'un aura des pensées suspectes d illusion, ou quelque peine intérieure, ou tentation notable, il s'en découvrira, le plus tôt qu'il pourra, au supérieur, ou au directeur à ce député, afin qu'il y apporte le remède convenable ; lequel chacun recevra et agréera comme venant de la main de Dieu, et s'y soumettra avec confiance et respect. Surtout il se gardera bien d'en parler à d'autres, soit de la maison, soit de dehors, l'expérience nous faisant voir qu'en se découvrant ainsi à d'autres, on empire son mal, qu'on en infecte les autres et que même cela porte à la fin un grand préjudice à toute la congrégation.

O mon Sauveur ! que cela n'est que trop vrai ! Voici l'article suivant, qu'il nous faut joindre ensemble, à cause de la connexion qu'ils ont entre eux. C'est le dix-septième. Et d'autant que Dieu veut que chacun ait soin de son prochain et qu'étant tous membres d'un même corps mystique, nous devons nous entr'aider les uns les autres, dès que quelqu'un aura appris qu'un autre souffre quelque forte tentation, ou qu'il a fait quelque faute notable, soudain, s'animant de l'esprit de charité, il procurera, en la meilleure manière qu'il pourra, que le supérieur apporte à ces deux maux, dûment et en temps requis, les remèdes convenables. Et afin qu'on puisse mieux s'avancer en la vertu, chacun trouvera bon et agréera que, dans le même esprit de charité, ses fautes soient découvertes au supérieur par qui que ce soit qui les aura remarquées hors de la confession. Voilà l'article, lequel, comme vous voyez, a une grande connexion avec le précédent, que nous expliquâmes en partie dernièrement ; car j'y omis de vous parler de l'ouverture de cœur que l'on doit avoir pour bien découvrir ses illusions, ses fautes et ses peines intérieures au supérieur, en un mot, pour lui faire sa

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communication, et c'est ce que nous avons à dire maintenant, avec l'autre chose qui est d'avertir le supérieur, quand on voit quelqu'un souffrir quelque tentation, ou être tombé en quelque faute notable, et d'agréer l'avis que l'on donnera au supérieur de nos fautes.

Donc la première de ces règles parle de la communication ; l'autre recommande d'avertir le supérieur des fautes que nous avons remarquées dans notre frère. L'un de ces articles dit de communiquer ses peines et de dire ses fautes au supérieur ; l'autre dit qu'au cas (il est vrai que ce mot au cas n'y est pas, mais c'est comme s'il y était), au cas où quelqu'un ne découvrirait pas ses fautes au supérieur, un de ses frères, animé de zèle et de charité pour le bien de la Compagnie et du particulier, devrait en donner avis au supérieur, afin qu'il y remédiât en bon père, et non en juge. - Oh ! Dieu nous en garde ! Donc l'un et l'autre articles vont à donner avis au supérieur de l'état de ceux de la Compagnie; et partant, les mêmes raisons qui nous obligent à nous bien donner à Dieu pour nous acquitter de ce qui nous est recommandé par le premier Ide ces articles, savoir de bien découvrir nos peines, tentations et fautes au supérieur, nous obligent aussi à nous donner à Dieu pour nous bien acquitter du deuxième article, savoir de donner avis au supérieur des peines, tentations et fautes notables Ide notre prochain. Voici les raisons, non pas toutes (car quel moyen de les dire toutes ?) mais quelques-unes. La première raison ou le premier motif qui nous oblige à nous bien découvrir et à faire la communication de nos fautes, c'est que c'est l'intention de l'Eglise et qu'elle l'a pratiqué pendant quatre ou cinq cents ans ; les chrétiens qui tendaient à la perfection, n'estimant pas que ce fût assez de dire leurs fautes à l'évêque en

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particulier, les disaient publiquement et devant tous ; et cela dura jusqu'en l'an 500 environ. Il arriva alors qu'une femme, ayant fait une faute, s'en accusa publiquement, et un diacre ayant pris de là occasion de vouloir mal faire, cette pratique fut ôtée. Mais, quoi qu'il en soit, nous voyons et lisons que cette pratique a été celle des saints; car qui ne sait ce que fit la Madeleine, qui est venue se jeter aux pieds de Notre-Seigneur comme une misérable pécheresse ? Que n'a dit saint Paul de lui-même ! Que n'a écrit saint Augustin au livre de ses Confessions! Et tant d'autres ! Selon cela, plusieurs communautés religieuses ont retenu cette louable pratique de s'accuser publiquement, de demander d'être averti ; ce qui se fait céans, par la miséricorde de Dieu, au chapitre, sinon par tous, au moins par la plupart ; peut-être un ou deux ne le font-ils pas, au moins si souvent. Plusieurs aussi font leur communication avec grande ouverture de cœur, comme on m'en a averti, et cela va si avant que vous savez même tous que plusieurs, devant faire leur communication, se recommandent aux prières de la Compagnie, à ce qu'il plaise à Dieu leur faite la grâce de bien connaître leurs défauts, de les bien découvrir et de bien mettre en pratique les avis ou avertissements qu'on leur fera pour leur amendement. Grand sujet de louer Dieu et de l'en remercier pour cette grâce qu'il a faite à la Compagnie ! De là vient l'autre grâce d'être averti par quelqu'un en esprit de charité. Plaise à Notre-Seigneur nous la continuer et accroître de plus en plus !

La deuxième raison ou le deuxième motif, c'est que c,'a été la pratique et l'usage des communautés religieuses et des anachorètes : tout aussitôt que quelqu'un sentait une tentation, quelle qu'elle fût, il s'en allait la découvrir au supérieur. Saint Dorothée le faisait souvent, et bien que, chemin faisant, il eût des pensées de

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ne le pas faire, il surmontait ces pensées et allait et disait tout au supérieur. Les compagnons de saint François le faisaient aussi, et beaucoup d'autres. C'est l'usage même de la Compagnie, par la grâce de Dieu, sinon de tous, au moins de la plupart. Plaise à Dieu la continuer à ceux qui s'en acquittent et la donner à ceux qui n'y sont pas encore !

Une autre raison qui nous y oblige, c'est que qui ne fait cela et ne découvre ses fautes, ou n'agrée qu'elles soient découvertes au supérieur, se trouve sans secours; le pauvre supérieur ne le sachant pas, comment y remédiera-t-il ? S'il n'y remédie pas, le coupable reste toujours dans son mauvais état et va même de pis en pis; c'est comme un malade qui ne voudrait pas découvrir son mal ; de là vient qu'il empire, et de là s'ensuit enfin la mort. Ainsi celui dont il est question, s'il ne découvre ses fautes, ou si elles ne sont manifestées au supérieur, qui en est le médecin spirituel, n'en demeure pas là ; car de ces fautes il tombe en d'autres, et de là vient qu'il en fait quantité ; et plût à Dieu qu'il ne vienne à la fin à mourir en cet état misérable et pitoyable !

Une autre raison encore, c'est que c'est l'unique moyen pour le supérieur de bien gouverner une Compagnie, de remédier aux maux et aux fautes que commet un particulier. Celui qui ne découvre ses fautes, ou n'agrée pas qu'elles soient découvertes, ira s'endurcissant et comme se pétrifiant, en voulant se conduire lui-même à sa façon. Oh ! quel mal ! ô mon Sauveur, vous le savez ! Partant, chacun se doit donner à Dieu pour continuer en cette sainte pratique de se découvrir, si l'on y est, ou de commencer dès à présent, si l'on n'y était pas encore ; car, si le supérieur n'est averti, comment la Compagnie ira-t-elle ? Qui enverra-t-il en mission ? Si les fautes qu'on y fait ne lui sont pas découvertes, qui enverra-t-il en Italie, en Pologne, en Barbarie,

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aux Indes même ? S'il n'est averti des fautes qu'on y fait, comment y remédiera-t-il? Quel désordre sans cela, ô mon Sauveur! Mais si on l'avertit.fidèlement en esprit d'humilité et de charité, il tâchera d'y remédier, à La consolation de tous, au bien du particulier et à l'édification de tous ceux avec qui il sera.

Une autre raison, c'est que les illusions, tentations, mauvais état d'une âme ne se peuvent garder longtemps. Si. étant tenté contre la foi, la pureté, etc., on n'en parle, on ne le découvre, il se fait au dedans un amas, une corrosion, comme qui a un apostème et du pus dans le corps. Cela s'augmente; cela monte au cerveau. De là vient que les médecins ou chirurgiens qui visitent un malade, cherchent soigneusement s'il y a du pus en la plaie. Si cela est, ils y enfoncent la lancette jusqu'au manche, s'il faut ainsi parler, car elle n'en a pas, pour tirer le pus.

Il faut que je vous dise, à ce propos, ce que m'a rapporté un chirurgien, brave homme, savant, habile et homme de bien ; c'est M. Juif (3). Appelé avec des médecins auprès d'un médecin malade, il eut à donner son avis. On se demandait si le malade avait quelque apostème dans le corps. Les uns disaient oui, les autres non. M. Juif assura qu'il y av,ait un apostème dans le mésentère et qu'il le fallait percer. Pour ce, on fit faire une grande et longue lancette ; il le perça lui-même, car il était fort habile, et voilà le pus qui en sort; on demanda des plats; voilà aussitôt le malade soulagé et peu après entièrement guéri.

Or, revenons et disons que les illusions sont certaines corruptions d'esprit; c'est un pus ; tel est enclin aux femmes ou à tel autre défaut; s'il ne le découvre,

3. François Juif, éminent chirurgien, mort à Paris le 23 juillet 1643 dans sa soixante-sixième année.

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il faut que tôt ou tard il périsse. Il me souvient, à ce propos, qu'une personne me vint voir un jour (ce fut dans cette cour) et me dit : "O Monsieur ! que j'ai grande joie de vous voir pour vous dire quelque chose ! Je crois que, si je ne vous avais rencontré, je serais mort de déplaisir, tant était grand le désir que j'avais de vous voir et de vous dire quelque chose." Or, appliquons ceci et disons : qui ne se découvre au supérieur de ses fautes, peines ou tentations souffre beaucoup; et s'il ne se découvre au supérieur, il faut qu'il se découvre à un autre; mais à qui sera-ce? Ce sera à quelque mécontent, car il s'en trouve toujours, ou, si c'est à quelqu'autre, il lui communiquera son mal et le gâtera. Il suffit d’une brebis galeuse pour en endommager une autre, qui, à son tour, en gâte une troisième, et ainsi tout le troupeau se prend.

Oh ! mais le supérieur que dira-t-il, si je dis telle peine, tentation ou faute ? — C'est ce qui venait aussi parfois en la pensée de saint Dorothée, qui se disait à lui-même : "Où vas-tu ? Trouver un supérieur. Que lui dire ? Ceci et cela Mais que dira-t-il ? N'importe, il ne laissa pas d'y aller.

Oh! mais le supérieur n'aura pas de meilleures pensées à me donner que telles et telles, que je sais aussi bien que lui et que je prendrai. — Je réponds que les pensées que vous avez sont pensées d'hommes, mais les pensées et avis du supérieur sont pensées et avis de Dieu. Dieu n'a-t-il pas dit : Qui vos audit me audi (4)? Mais il n'en sait pas plus que moi ! — Dieu n'a-t-il pas fait parler les bêtes ? Mais c'est un pécheur comme moi et peut-être pire ! — Cent fois pire, si vous voulez ; mais il tient la place de Dieu Notre-Seigneur, qui jadis a dit des prêtres de l'ancienne loi : "Faites ce qu'ils vous diront, bien qu'il

4. Evangile de saint Luc X, 16.

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ne faille pas faire ce qu'ils font." Non, non, le supérieur n'est pas impeccable ; ô misérable ! je ne fais que trop de fautes ! Il faut donc être fidèle à bien découvrir ses fautes et à bien faire la communication, car, autrement, le mal demeurerait et même empirerait ; c'est ce que chacun de vous connaît assez.

J'ai remarqué, pour moi, que ceux qui ne sont pas dans l'ordre n'avertissent jamais, se soucient peu de l'avancement de leur perfection et de celui de leurs frères. Mais aussi ceux qui sont dans l'ordre travaillent à bon escient à leur perfection et considèrent la nécessité et le besoin de faire connaître au supérieur les défauts de leurs frères, afin que ceux-ci soient avertis, sont exacts d'en donner avis au supérieur; et c'est le moyen de bien faire aller la Compagnie. Donc, si jusqu'ici quelqu'un ne l'a pas fait, qu'il le fasse à présent. O Sauveur de mon âme ! que la Compagnie se perfectionnerait, si l'on disait ses fautes, peines et tentations au supérieur et non à d'autres !

Une des afflictions les plus sensibles que j'aie eues depuis peu a été de savoir que quelqu'un de la Compagnie est allé se communiquer au tiers et au quart. O Dieu ! quel mal ! Dieu lui pardonne !

On pourra me faire quelques objections touchant cela.

Comment ! vous dites, Monsieur, que nous avertissions le supérieur des fautes notables commises par un particulier; cela n'est-il pas contre la maxime évangélique que Notre-Seigneur nous a donnée, de faire la correction fraternelle inter te et ipsum solum ? — Je réponds que non. C'est ce qui fut objecté par un docteur de Paris, fait Cordelier à Rome, contre les Jésuites, qui avaient mis cet article dans leurs règles. Il trouvait à redire à cela et soutenait que ce n'était pas bien, et que c'était contraire à ce que Notre-Seigneur nous avait enseigné :

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Si peccaverit frater tuus, corripe inter te et ipsum solum (5). Les Jésuites, ayant appelé leurs principaux docteurs et plus habiles gens, soutinrent que si, et ce en présence de Grégoire XIII, qui le décida aussi de la sorte.

Mais cela est bien rude d'aller dire à un supérieur les fautes d'un autre; je le désobligerai ; le supérieur le maltraitera, le regardera de travers. — Je réponds que ces avertissements se font au supérieur, non comme à un juge, mais comme à un bon père, qui saura bien l'en avertir au temps, au lieu et en l'occasion convenables, avec charité et cordialité.

Mais le supérieur ou directeur l'ira dire aux autres.— O Dieu ! ô Sauveur de mon âme ! oh ! qu'il n'a garde ! N'est-il pas obligé au secret ? Quelle peine ne mériterait-il pas ? Malédiction, s'il le fait !

Disons maintenant comme il faut se comporter en tout ceci. Il faut bien considérer celui qui avertit, celui qu'on avertit, de quoi et comment on avertit.

Le premier doit se mettre devant Dieu et le prier de lui faire la grâce de bien connaître :

1° S'il y a faute, et laquelle, avant de se résoudre à donner avis au supérieur. Il faut bien se garder de faire cela par inclination ou aversion. O Dieu ! quel mal ce serait !

2° Si la chose est bien vraie, s'il y a des témoins; car, s'il y a du doute, il ne faut pas avertir.

3° Si la chose est de conséquence ; car, si ce n'est qu'une vétille, il ne faut pas avertir le supérieur; mais il faut que la chose soit notable et que la Compagnie ou le coupable puisse profiter de l'avertissement.

4° Si le coupable est tombé une fois, deux ou trois et plus souvent.

5. Evangile de saint Matthieu XVIII, 15.

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5° S'il sent en lui de l'aversion pour celui qu'il a en vue de faire avertir ; car, nonobstant cela, si la chose est de conséquence, il doit avertir, mais ajouter : "Je vous prie de vous informer de cela par quelqu'autre, car je sens de l'aversion pour cette personne"

Si l'on procède de la sorte, cela peut-il nuire ? Je vous en fais juges vous-mêmes.

Pour la personne avertie, elle doit recevoir l'avertissement en esprit d'humilité et de charité.

Oh! mais il y a quelque circonstance qui n'est pas vraie.—Il suffit que la chose soit vraie quant à la substance. Celui qui est averti doit se réjouir de se voir accusé, étant innocent; quand il le serait en tout, ô Dieu ! quelle consolation ! Je l'ai éprouvée.

Quant au supérieur, il faut qu'il se comporte, non en juge, mais en bon père, avec douceur et cordialité, in spiritu lenitatis.

Mais le coupable a fait ceci et cela, et encore cela.— Oh ! doit penser le supérieur, j'en ai bien fait d'autres. Mais c'est une grande faute. — Si La tentation eût été aussi forte en mon endroit, j'y aurais bien succombé et fait pis que lui.

O mon Sauveur, qui m'accuserez de toutes mes rudesses et qui savez qu'il n'y a presque aucune tentation où je n'aie succombé, pardonnez-moi, faites-moi la grâce, et aux autres supérieurs, de bien écouter les avertissements et de les faire en votre esprit. Que j'ai sujet de m'humilier d'y avoir tant manqué, de vous en demander pardon et à toute la Compagnie ! Je voudrais pouvoir me mettre à genoux pour ce f aire, mais mon incommodité m'en empêche. Supportez-moi donc, mes chers frères, puisque je suis l'abomination, et priez Dieu pour moi.

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216. — CONFERENCE DU [7 NOVEMBRE 1659 (l)]

DES VŒUX

(Règles Communes, chap. II, art. 18.)

Mes chers frères, voici le dix-huitième article du second chapitre de nos règles, qui est le dernier des maximes évangéliques : La mission de Jésus-Christ s'étant faite au monde pour rétablir l'empire de son Père dans les âmes que l'esprit malin lui avait ravies par l'amour déréglé des richesses, de l'honneur et du plaisir, qu'il avait finement répandu dans le coeur des hommes, ce bénin Sauveur jugea qu'il était à propos de combattre son adversaire par des armes contraires, savoir par la pauvreté, par le chasteté et par l'obéissance, comme il a fait jusqu'à la mort. Et cette petite congrégation de la Mission ayant été suscitée en l'Eglise pour s'employer au salut des âmes, principalement du pauvre peuple des champs, elle a pensé qu'elle ne se pouvait servir d'armes meilleures, ni plus propres, que de celles mêmes dont cette Sagesse éternelle s'est servie si heureusement et si avantageusement. C'est pourquoi tous et chacun de notre congrégation garderont fidèlement et perpétuellement cette pauvreté, chasteté et obéissance, selon notre Institut. Et afin qu'ils puissent plus assurément, plus facilement

Entretien 216. — Manuscrit des Conférences.

1. Cette conférence et les suivantes ne sont pas datées sur le manuscrit. Comme elles continuent l'explication des règles communes à l'article où en était restée la conférence du 24 octobre 1659, comme d'autre part, la troisième conférence sur la pauvreté est, ainsi que son contenu l'indique clairement, de fin novembre ou de décembre 1659, il nous est facile de préciser. La liste des conférences données à Saint-Lazare nous apprend que, le 31 octobre, l'entretien eut lieu sur la sainteté et, le 26 décembre, sur les fautes commises durant l'année écoulée. Sept vendredis s'intercalent entre ces deux dates, et il est d'autant plus naturel d'y placer les conférences sur les vœux que ces conférences sont au nombre de sept et que saint Vincent ne put les donner en 1660.

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et même avec plus de mérite persévérer jusqu'à la mort dans la pratique de ces vertus, un chacun tâchera avec l'aide de Dieu, d'exécuter, le plus fidèlement qu'il pourra, ce qui est ordonné sur ce sujet dans les chapitres suivants.

Voilà, Messieurs, le sujet de l'entretien de ce soir. J'ai pensé que chacun entendait facilement ce que la règle porte, qui est que Notre-Seigneur, envoyé de son Père ici-bas pour faire la mission et convertir les âmes, voyant que l'honneur, le plaisir et le bien avaient fait si grand dégât dans le monde et que l'esprit malin s'était servi de l'ambition des biens, de la convoitise et du désir déréglé des richesses pour perdre les âmes et les attirer à lui, a voulu se servir d'armes contraires pour les retirer de ses mains et les acquérir à Dieu son Père, savoir par la pauvreté, chasteté, obéissance. Ainsi la Mission, voyant que le monde se perd par l'ambition des plaisirs, richesses, honneurs, et attirée vers la .mission de Notre-Seigneur, à laquelle il nous a fait l'honneur de nous appeler pour continuer ce qu'il a fait, a vu qu'on ne pouvait mieux faire que d'embrasser les moyens dont notre béni Sauveur s'est servi ; et c'est ce que la Compagnie a fait.

Vous dire aujourd'hui pourquoi la Compagnie doit combattre ces trois ennemis serait trop long; au reste, ce sujet revient souvent dans nos oraisons. Ce que nous avons à faire à présent, c'est de vous dire les raisons que la Compagnie a de remercier Dieu de la grâce qu'il lui a faite de l'avoir appelée à cet état de continuer la mission que son Fils avait commencée, et de se servir des mêmes armes, savoir de la pauvreté, chasteté et obéissance, pour détruire premièrement en nous ces trois ennemis : l'amour des biens, plaisirs, honneurs ; et après, nous serons en état de les mieux combattre en autrui dans les missions, et ce par le moyen des vœux de

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pauvreté, chasteté et obéissance, et de nous appliquer, le reste de notre vie, au salut des pauvres gens des champs.

On n'a pas fait mention dans nos règles de ces trois vœux, parce que jamais aucune Compagnie n'en fait état dans ses règles communes, telles que sont les nôtres. Reste donc à voir les raisons que nous avons de louer et remercier Dieu de la grâce qu'il nous a faite de nous trouver en cet état-là ; ce qui sera comme un préambule pour parler de ce qui suit : de la pauvreté, chasteté et obéissance. Donc le premier point sera des raisons que nous avons de remercier Dieu de nous trouver en l'état auquel il a envoyé son Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ ; et le deuxième, quel est cet état auquel nous nous trouvons

La première raison que nous avons de remercier Dieu de l'état où il nous a mis, par sa miséricorde, c'est que c'est là l'état où il a mis son Fils, qui dit lui-même : Pauperibus evangelizare misit me (2). Sujet de grande consolation, de nous trouver en cet état ! Voyez quel sujet nous avons d'en remercier Dieu ! Evangéliser les pauvres comme Notre-Seigneur et en la façon que Notre-Seigneur le faisait, nous servant des mêmes armes, combattant les passions et désirs d'.avoir des biens, plaisirs, honneurs ! Il est vrai que Notre-Seigneur n'avait pas ces défauts, ni de passions, mais il a pratiqué hautement et admirablement les vertus contraires à ces défauts, désirs et passions, savoir la pauvreté, chasteté et obéissance. O Dieu ! jusqu'où il a fait monter la pratique de cette vertu ! Etre né pauvre, avoir vécu pauvre, être mort pauvre ! Pour la pureté et chasteté, elle a été admirable en lui. Quant à l'obéissance, il est mort pour

2. Evangile de saint Luc IV, 18.

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cela : Factus obediens usque ad mortem (3). 0 Dieu ! n'avons-nous pas sujet de remercier Dieu de nous trouver en cet état ! Peut-être que je ne l'ai jamais fait, misérable que je suis! Peut-être qu'aucun de nous ne l'a fait non plus. Voyez donc quel sujet nous avons de le faire, au moins ,dès à présent.

Je ne me demanderai pas ici si Notre-Seigneur a fait ces vœux-là de pauvreté, chasteté, obéissance. Saint Thomas dit qu'il ne les a pas faits ; car faire des vœux, c'est promettre à un plus grand que soi. Or, Notre-Seigneur est égal à Dieu son Père, et ainsi il ne pouvait lui faire des vœux Toutefois j'ai ouï d'un grand personnage, vertueux et savant (c'est feu le Père général de l'Oratoire (4), que Notre-Seigneur avait fait des vœux, non en tant que Dieu, mais en tant qu'homme. Ce personnage se fondait sur ces paroles du psalmiste : Vota quae distinxerunt labia mea adimplebo (5) ; car le psaume où sont ces paroles parle entièrement de Notre-Seigneur, de l'accomplissement donc de ces vœux qu'il avait faits de s'offrir et de se présenter à Dieu son Père pour faire en toutes choses sa sainte volonté, de racheter les hommes, de s'incarner, de travailler à leur salut, enfin de mourir pour eux. Il a fait et accompli toutes les promesses; et ainsi quel inconvénient y a-t-il de dire et d'assurer, en ce sens, que Notre-Seigneur a fait des vœux et les a parfaitement accomplis ?

Pour les apôtres, aucuns disent qu'ils n'en ont pas fait non plus ; mais ils les ont bien accomplis. Ecce nos reliquimus omnia (6), Voilà pour la pauvreté. Quelle plus grande pauvreté que d'avoir tout quitté, de ne s'être rien réservé ! Pour la pureté et chasteté, saint

6. Evangile de saint Matthieu XIX, 27, - 369 -

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Pierre n'a-t-il pas quitté sa femme ? Pour l'obéissance n'ont-ils pas tous vécu dans la soumission ? Quelle consolation pour nous de nous trouver comme eux en cet état, ô mon Sauveur !

On distingue les états. On dit que les évêques et les religieux sont en état de perfection. Les premiers sont dans un état de perfection acquise, ou qui a dû être acquise, car Notre-Seigneur, qui les a choisis pour perfectionner les autres, veut qu'ils soient parfaits et qu'ils aient la perfection. Saint Cyprien dit d'eux : Qui episcopatum desiderat martyrium desiderat, ce qui montre qu'ils doivent être parfaits et être dans un état de perfection acquise. Les religieux ne sont pas dans un état de perfection acquise, mais à acquérir. Comment cela ? C'est que les religieux sont en un état où toutes choses les portent à la perfection, comme leurs saintes règles, constitutions, vœux, sacrements, lectures, etc. Or, n'avons-nous pas tout cela ? Les laïques et les gens du monde n'ont pas tout cela ; bien au contraire, ils sont dans un grand embarras d'affaires : soin de la famille, etc. Mais nous, nous nous trouvons dans un état de perfection, non pas acquise, mais à acquérir, si nous nous servons des moyens que nous avons pour cela. O Dieu ! gardons-nous bien de négliger aucun de ces moyens ; nous nous ferions grand tort et décherrions de cet état. On entre en cet état de perfection par la pauvreté, chasteté et obéissance, car Notre-Seigneur dit : Si vis perfectus esse, vade, vende omnia quae habes et da pauperibus (7). On renonce aux biens, aux plaisirs, aux honneurs.

Dieu nous a fait la grâce de nous trouver en cet état. Oh ! quel sujet nous avons d en remercier sa divine Majesté! Mais réfléchissons sur nous et voyons si nous renonçons

XII. — 24

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aux plaisirs, à nos petites satisfactions et à l'honneur de bien réussir en nos prédications, désirant qu'on parle bien de nous, qu'on en fasse état, qu'on nous estime pour braves prédicateurs, qu'on dise que nous avons de l'esprit, de belles pensées. Mettons la main à la conscience; nous avons là un témoin qui, sans mot dire, nous fera bien sentir qui nous sommes en ce point et autres semblables. Que si donc nous n'avons pas bien renoncé à toutes ces choses comme il faut, faisons-le maintenant, renouvelons ce bon propos de nous donner à Dieu; renonçons aux biens, aux plaisirs, aux honneurs, pour son amour.

Outre la consolation que nous avons de nous trouver en l'état où se sont trouvés Notre-Seigneur et les apôtres, d'avoir renoncé à tout pour faire la mission et travailler à la conversion des âmes, nous nous éloignons des choses qui portent d'ordinaire les hommes au mal, comme sont les richesses, le désir d'amasser des biens, etc. Quels sont ces biens ? A Madagascar, ce sont des pierres ; au Canada, ce sont des porcs, des bêtes. Or, ce sont les vœux qui éloignent de toutes ces choses là, de ces biens-là, qui sont la cause de la perte de tant d'âmes.

Un des avantages qu'il y a en cet état, c'est le repos dont on jouit, ayant par les vœux renoncé à toutes choses. La passion qui domine dans le monde, c'est le désir d'avoir des biens, de bâtir, de prendre ses plaisirs, d'être en estime, afin de pouvoir dire : "C'est moi qui ai ceci et cela, qui prends tel plaisir, qui ai telle charge" ;

et on pense là trouver son repos. On se trompe ; il n'y en a pas, mais le vrai repos, c'est de renoncer à tout. Ce qui travaille les laïques et même parfois plus les ecclésiastiques, c'est le désir d'amasser du bien ; ils n'ont pas de repos ; mais ceux qui par les vœux, y ont renoncé jouissent d'un grand repos. Vous le sentez, vous autres,

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qui y avez renoncé comme il faut ; vous le voyez dans les autres qui accomplissent parfaitement leurs vœux, comme, au contraire, vous voyez la peine où sont ceux qui ne les accomplissent pas parfaitement.

De plus, ces vœux sont un nouveau baptême ; ils opèrent en nous ce qu'y avait fait le baptême ; car, par le baptême, on est retiré de l'esclavage de Satan, on est fait enfant de Dieu, on a droit et part au paradis. C'est ce que font les vœux. Ainsi une personne qui veut être parfaite, ne se contente pas d'avoir été baptisée et d'avoir, en son baptême, renoncé au diable, à ses œuvres et à ses pompes; mais, de plus, elle vend ses biens, elle renonce aux plaisirs et aux honneurs. Or, nous sommes en cet état, par la miséricorde de Dieu. Oh ! quel sujet donc de l'en remercier ! "Mais cela ne suffit pas, dit un saint Père, d'être dans un état de perfection et de n'y pas tendre, de n'y pas travailler." D'aucuns disent que avoir fait les vœux et les accomplir, c'est un continuel martyre. Saint Bernard dit que "cet état des vœux n'est pas si affreux que voir le pistolet prêt à être déchargé l'épée nue prête à frapper, les feux allumés prêts à brûler, les bourreaux en rage et furie pour nous maltraiter Ils sont de plus longue durée ; ils sont continuels. Les tourments des bourreaux durent peu de temps, en comparaison de toute la vie d'un homme qui a fait ces vœux, pour lesquels il se mortifie sans cesse et se contredit par la destruction de lui-même et de sa propre volonté. -

Mais, à propos de destruction, que fait celui qui a prononcé les vœux ? Il offre à Dieu un holocauste de lui-même. Il y avait cette différence entre les sacrifices anciens, que l'holocauste était un sacrifice fait à Dieu mais où toute la victime était consumée par le feu et de laquelle rien n'était réservé ni pour le sacrificateur, ni pour celui qui offrait le sacrifice Or, une personne

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qui fait les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance donne tout à Dieu, renonçant aux biens, plaisirs et honneurs; c'est un parfait holocauste, car l'entendement, Messieurs, est sacrifié à Dieu, comme le jugement propre et la volonté propre

Qu'ajouterons-nous à ce que nous avons dit des raisons que nous avons de remercier Dieu de la grâce qu'il nous a faite de nous avoir mis en cet état, de lui être ainsi consacrés pour continuer la mission de son Fils et des apôtres ? C'est que nous serons un jour assis avec lui et ses apôtres, pour juger tout le monde : Sedebitis super sedes duodecim, judicantes duodecim tribus Israël (8). Nous devons vivre en cette espérance, qu'après notre mort, allant au ciel, nous ne serons pas, au jugement, comme coupables, mais comme juges de tout le monde; nous jugerons même les anges, comme dit saint Paul : Nescitis quoniam angelos judicabimus (9), si nous vivons bien en cet état.

Mais passons outre et voyons quel est cet état où Dieu nous a appelés Est-ce une religion ? Non, ce sont des prêtres séculiers, qui se mettent en cet état que Notre-Seigneur a choisi pour lui-même, de renoncer aux biens, honneurs, plaisirs. — Vous dites, Monsieur, que ce n'est pas une religion, mais pourtant nous y vivons comme en une religion et y faisons les mêmes choses que les religieux, ou de pareilles, et même les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, comme on fait en religion. — Je vous dis que ce n'est pas une religion et que nous ne sommes pas religieux, car il n'y a proprement que les vœux solennels qui constituent la religion, et nous ne faisons pas de vœux solennels Il y a trois pièces essentielles et nécessaires pour faire la solennité de ces vœux.

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