Conférences aux missionnaires (page 18)
9. Première épître aux Corinthiens VI, 3. - 373 -
- 373 -
1° Il faut que le le supérieur les accepte. Or céans cela ne se fait pas ; bien que le supérieur, ou quelqu'autre de sa part, soit présent et entende les paroles que prononce celui qui fait les vœux, il ne dit mot et ne répond rien; en un mot, il ne les accepte pas, comme on fait en une religion. 2° C'est que les vœux solennels ont été défendus par Innocent III, il y a environ quatre cents ans, sinon dans une religion approuvée, comme celles des quatre Ordres mendiants, de saint Dominique, de saint François et des Chartreux, ou qui en prenne les règles. Or, nos règles ne sont pas prises de celles de saint Franc,ois, ni d'aucun autre Ordre qui soit en l'Eglise, mais ce sont règles particulières qu'on a jugées propres pour le bon gouvernement de la congrégation. 3° Il ne suffirait pas non plus d'observer quelque règle, comme celle de saint Dominique, aurait-on voué cette observance devant un supérieur, car il faut que l'autorité du Pape y intervienne Donc nous ne faisons pas de vœux solennels, et partant nous ne sommes pas religieux (10)
Qu'appelez-vous donc vœu simple ? C'est tout vœu qui n'est pas compris dans l'ordination, ou la religion approuvée. Quant à nous, bien que nous ne soyons pas religieux, nous sommes pourtant de la religion, non de saint François ou de saint Dominique, mais de saint Pierre, et, pour plus grande fermeté, on a ajouté les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance. Pensez-vous, Messieurs (je parle principalement des prêtres) qu'il v ait grande différence entre nous et les religieux ? Nous sommes obligés à la chasteté et obéissance comme eux et
10. Saint Vincent dit ailleurs (t. V, p. 320; t. VII, p. 113) qu'il n'est pas nécessaire de faire les vœux solennels pour être religieux. L'expression dépasserait-elle ici sa pensée, ou le copiste aurait-il mal reproduit ses paroles ? Quoi qu'il en soit, il vaut mieux s'en tenir aux écrits signés de son nom dans lesquels la question est traitée ex professo, comme c'est le cas pour la lettre du 19 février 1655 à Etienne Blatiron (t.V, p.320)
- 374 -
en avons fait vœu en l'ordination ; il n'y a donc que pour la pauvreté, dont le vœu a été ajouté à cause de la passion et du désir des biens, beaucoup plus grand dans les ecclésiastiques que dans les laïques, bien qu'ils n'aient pas tant de charges qu'eux, ni de famille à gouverner, d'enfants à pourvoir. On remarque même qu'ils sont plus ,durs vers les pauvres et ont moins de compassion pour secourir leurs nécessités. L'expérience fait voir que les héritiers des prêtres et ecclésiastiques qui ont amassé beaucoup de biens, n'en profitent pas longtemps; ce sont des biens de malédiction, qui portent malédiction d'ordinaire à ceux qui en héritent. Un bon vertueux doyen, qui avait quatre-vingts paroisses à visiter, me disait : "Voyez, M. Vincent, une des choses que j'ai remarquées en mes visites, c'est que les héritiers des curés qui ont amassé beaucoup de biens ne sont pas longtemps à leur aise et même dépérissent à vue d'œil."
On a fait ici quinze conférences pour voir d'où venait le misérable état de l'Eglise et des ecclésiastiques, si attachés aux biens et au désir d'en amasser ; on a remarqué que ç'a été depuis la division des biens ecclésiastiques, qui a donné à chacun sa part et portion; car, au commencement, tout était en commun, et on donnait à chacun selon sa nécessité seulement. Oh ! que l'Eglise florissait pour lors et que les ecclésiastiques étaient vertueux et parfaits ! Eh bien ! ne nous trouvons-nous pas tous en cet état, tant prêtres que frères ? On nous fournit nos nécessités, sans que nous ayons soin d'amasser du bien. Oh ! heureuse et très riche pauvreté, que Notre-Seigneur a excellemment et admirablement pratiquée ! Qui, cum esset dives, propter nos egenus factus est. (11) Il n'avait pas une pierre seulement pour reposer sa tête ; pauvre, non seulement en sa vie, mais aussi en sa mort ;
11. Deuxième épître aux Corinthiens VII, 9.
- 375 -
c'est porter la pauvreté au plus haut point qu'elle peut monter, de mourir nu sur une croix, sans avoir rien sur son corps, sinon peut-être quelque méchant haillon, propter verenda. Et nous verrions cela, Jésus ainsi attaché à la croix, et nous n'aurions pas de dévotion à la pratique de cette vertu !
O Monsieur, me direz-vous, nous qui avons fait les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, et qui, dites-vous, ne sommes pas religieux, aurons-nous la récompense de nos vœux, comme les religieux ? — Qui en doute ? Je ne vous en dirai pas les raisons, mais je me servirai seulement d'une comparaison pour vous en faire voir la vérité et vous en donner l'assurance. Vous savez qu'on baptise les enfants solennellement, et parfois aussi sans solennité. Que reçoivent les enfants qui sont baptisés solennellement ? Sans doute ils reçoivent la grâce de Dieu, qui, d'esclaves de Satan qu'ils étaient, les fait enfants de Dieu et héritiers du ciel. Que reçoivent les enfants qui sont baptisés sans solennité ? La même chose que les autres. La cérémonie qu'on ajoute au baptême solennel, n'ajoute rien aux grâces que reçoit un enfant baptisé solennellement ; et celui qui est baptisé sans solennité a part à toutes les mêmes grâces que l'autre. Ainsi, bien que nous ne fassions pas les vœux solennellement, nous recevons les mêmes grâces que reçoivent les religieux profès, ou de semblables.
Voici une comparaison : c'est que, quand un prêtre dit la messe, nous devons croire et savoir que c'est Jésus-Christ même Notre-Seigneur, le principal et souverain prêtre, qui offre le sacrifice ; le prêtre n'est que le ministre de Notre-Seigneur, qui s'en sert pour faire extérieurement cette action. Or, l'assistant qui sert le prêtre et ceux qui entendent la messe participent-ils, comme le prêtre, au sacrifice qu'il fait et qu'ils font avec lui,
- 376 -
comme il dit lui-même en son Orate, fratres, ut meum ac vestrum sacrificium acceptabile fiat apud Deum Patrem omnnipotentem. ? Sans doute, ils y participent, et plus que lui, s'ils ont plus de charité que le prêtre. Actiones sunt suppositorum, les actions sont personnelles. Ce n'est pas la qualité de prêtre ou de religieux qui fait que les actions sont plus agréables à Dieu et méritent davantage, mais bien la charité, s'ils l'ont plus grande que nous. Oh ! grand sujet de consolation d'être dans l'Ordre de saint Pierre ! Nous avons les mêmes avantages et les mêmes grâces ;que les religieux, accordés par notre Saint-Père, car il a plu 'au Pape faire examiner les vœux que la Compagnie fait, à cause de quelque difficulté qu'aucuns y ont trouvée, en l'assemblée des cardinaux pour l'explication du concile de Trente. Il les a confirmés, ainsi que la congrégation. Voyez, c'est le Pape, c'est un saint homme.
Un bon docteur, c'est feu le bon M. Duval ; me disait souvent qu'il ne reconnaissait en rien tant l'infaillibilité du Pape qu'en la confirmation des Ordres en l'Eglise de Dieu et en la canonisation des saints.
Je prie la Compagnie de remercier Dieu de l'institution de la Compagnie, de la vocation d'un chacun en icelle, de nous trouver en cet état de la religion de saint Pierre, ou plutôt de Jésus-Christ. O mon Sauveur, vous avez attendu 1600 ans pour vous susciter une Compagnie qui fît profession expresse de continuer la mission que votre Père vous avait envoyé faire sur la terre, et qui se servît des mêmes moyens dont vous vous servîtes, faisant profession de garder la pauvreté, chasteté et obéissance O mon Sauveur, je ne vous en ai jamais remercié ; je le fais maintenant pour tous les présents et tous les absents Vous nous avez destinés à cet emploi dans vos idées éternelles, faites que nous nous en acquittions par
- 377 -
votre sainte grâce ! Mais de qui vous servez-vous, ô Sauveur de nos âmes, pour la conversion des peuples et pour continuer votre mission ! Pauvres gens que nous sommes! quel sujet de confusion pour nous ! O Seigneur, faites-nous la grâce de nous rendre dignes de cet emploi et de notre vocation, en combattant généreusement ce vice de la passion et du désir des biens, des plaisirs et des honneurs, par la pratique de la pauvreté, chasteté et obéissance, et d-avoir toujours en main le rasoir de la mortification, pour en venir mieux à bout et en laisser l'exemple à la postérité ! C'est la grâce que nous vous demandons, Seigneur.
217. — CONFERENCE DU 14 NOVEMBRE 1659 (1)]
DE LA PAUVRETE
(Règles Communes, chap. III, art. 1-2.)
Mes très chers frères, ce qui a été expliqué des règles jusqu'ici est contenu en deux chapitres ; voici le troisième ; il est de la pauvreté. Jésus-Christ, vrai seigneur de tous les biens du monde, ayant embrassé la pauvreté d'une manière si particulière qu'il n'avait pas où reposer sa tête, et ayant mis ceux qui l'ont suivi en sa mission, à savoir ses apôtres et ses disciples, dans un semblable état de pauvreté, jusques au point de n'avoir rien en propre, afin qu'étant ainsi dégagés, ils pussent mieux et plus aisément combattre et vaincre l'esprit des richesses, qui va perdant presque tout le monde, chacun tâchera, selon son petit pouvoir, de l'imiter en la pratique de cette vertu, s'assurant qu'elle sera comme le fort imprenable,
Entretien 217. - Manuscrit des Conférences
1. Le manuscrit ne donne pas de date à cette conférence ; nous avons dit plus haut p. 365, note 1, les motifs qui nous font choisir celle que nous adoptons.
- 378 -
qui doit, avec l'aide de Dieu, conserver toujours la congrégation.
2. Et quoique nos emplois dans les missions, à raison que nous devons les exercer gratuitement, ne nous peuvent permettre que nous fassions profession de pauvreté en toutes les manières, nous essayerons néanmoins de la garder de volonté et d'affection, et, autant que nous le pourrons, d'effet, et principalement à l'égard des choses qui nous sont ici ordonnées.
3. Tous et un chacun de notre congrégation sauront qu'à l'exemple des premiers chrétiens, toutes choses nous seront communes et qu'elles seront distribuées à chacun par les supérieurs, à savoir la nourriture, le vêtement. Les livres et les meubles et les autres choses, selon le besoin de chaque particulier. De peur toutefois que nous ne fassions quoi que ce soit contre la pauvreté que nous avons embrassée, personne ne pourra disposer de ces biens de la congrégation, ni en rien employer, sans ,la permission du supérieur.
Voilà, mes frères, les premiers articles de ce troisième chapitre de la pauvreté. Nous ferons quelques petites réflexions sur le sujet que nous avons de louer Dieu et de le remercier de nous avoir fait la grâce de nous trouver en l'état où s'est trouvé Notre-Seigneur, qui a fait tant de cas de la pauvreté et qui l'a si bien pratiquée toute sa vie. Nous dirons après en quoi elle consiste, comment s'entend le vœu que nous en faisons, les difficultés et objections qui s'y rencontrent et les actes particuliers qu'il en faut produire.
La première réflexion que nous avons à faire là-dessus (elle est dans La règle), c'est que Notre-Seigneur, le souverain Seigneur, le Créateur et le légitime possesseur de tous les biens, ayant vu le grand désordre que le désir et la possession des richesses ont fait sur la terre,
- 379 -
a voulu y remédier en pratiquant le contraire. Lui qui a été si pauvre qu'il n'a pas eu où reposer sa tête, il a voulu que ses apôtres et les disciples qu'il avait admis en sa compagnie entrassent dans cette pratique de la pauvreté, et même les premiers chrétiens, dont il est dit qu'ils n'avaient rien en propre, mais que leurs biens étaient en commun. Notre-Seigneur donc, voyant le grand dégât que l'esprit malin avait fait dans le monde par la possession des richesses, qui causaient la perte de plusieurs, a voulu le combattre par un remède tout contraire, savoir par la pratique de la pauvreté.
Selon cela, la règle nous dit de pratiquer la pauvreté, à nous que Notre-Seigneur a appelés pour faire ce qu'il est venu faire en ce monde, pour continuer sa mission et travailler à la conversion des âmes. La Compagnie, depuis son commencement, a estimé qu'il fallait en venir là, pratiquer la pauvreté. Cette pauvre Compagnie, qui n'était rien en son commencement, jugea dès lors, deux ou trois ans après, que le meilleur était d'imiter Notre-Seigneur en cela, en cette pratique de la pauvreté, chasteté, obéissance, stabilité, et que chacun pouvait faire des vœux en particulier, après avoir bien prié Dieu pour cela et pris conseil. Enfin, par la miséricorde de Notre-Seigneur, nous voici en cette pratique, premièrement de combattre en nous l'ambition des biens, par la grâce de Dieu, et, par cette grâce, obtenir la vertu contraire, savoir la sainte pauvreté. Pour cela, étant appelés à faire ce que Notre-Seigneur a fait sur la terre, dites-moi, aurions-nous bonne grâce de prendre d'autres moyens que ceux qu'il a pris pour combattre les ennemis de La gloire de son Père: les mondains et ceux qui se laissent emporter aux désirs et aux passions des richesses? Par la pratique de la pauvreté il a plu à Notre-Seigneur nous mettre en cet état, nonobstant nos indignités. Quel sujet de l'en remercier, ô mon Sauveur !
- 380 -
En voilà assez pour les motifs; chacun en sait plus que moi. On fait revivre en la Compagnie l'esprit des premiers chrétiens, qui n'avaient rien en propre.
Disons un autre mot. N'avons-nous pas eu raison, voyant que Notre-Seigneur, pour nous rendre bienheureux, ne demande que cela, d'embrasser cet état de pauvreté, d'entrer, comme lui, en cette sainte pratique? Beati pauperes spititu, quoniam ipsorum est regnum caelorum (2); bienheureux les pauvres d'esprit qui ont quitté... je ne sais quoi, mais de bonne grâce! A eux appartiennent les richesses du ciel, le royaume des cieux: Ipsorum est regnum caelorum. Encore une fois: Ipsorum est, c'est à eux qu'appartient le ciel; à ceux qui réellement, et plus que d'esprit et d'affection, ont tout quitté, Notre-Seigneur déclare que le ciel leur appartient. De plus, en quoi consiste le bon plaisir de Dieu? Il veut que ceux qui l'aiment, l'aiment sans réserve, ce qui se fait quand on a tout quitté, comme lui nous aime sans réserve. Ceux donc qui ont fait le vœu de pauvreté, qui ont tout quitté, ne tiennent plus à rien, n'ont affection à rien, sont donc forcés de porter leur affection et leur amour vers Dieu, car on ne saurait vivre sans aimer. Or, par le vœu de pauvreté, n'ayant plus d'affection et d'amour pour les biens créés et terrestres, nous en aurons pour le bien incréé et pour les choses du ciel. Qui a fait ce vœu de pauvreté ne tient plus à rien, ni aux biens, ni aux honneurs, ni aux plaisirs; et alors le cœur sera-t-il sans aimer? Non; il faut donc qu'il porte son affection et son amour vers Dieu. Donc le vœu de pauvreté n'est autre chose qu'un moyen souverain et parfait pour aimer bien Dieu.
Mettons toujours au sommet et faisons un capital de ceci: que nous ne quittons les richesses de la terre que
2. Evangile de saint Matthieu V, 3.
- 381 -
pour avoir les richesses du ciel, et que nous quittons des bagatelles, des richesses caduques et périssables pour en avoir d'éternelles et perdurables. O mon Sauveur ! quel bonheur !
Mais en quoi consiste cette pauvreté? Il y en a de deux sortes: l'une qui regarde les biens, maisons, terres, habits, etc. Or, de cette sorte de pauvreté Notre-Seigneur a dit : "Qui non renuntiat omnibus quae possidet, non potest meus esse discipulus (3); et ailleurs : Non est me dignus (4). Qui ne quitte les biens, oui, biens et habits, ne peut être mon disciple d'une façon particulière et plus parfaite. Eh! mes frères, porterons-nous la qualité de disciples de Notre-Seigneur, si nous ne quittons tout et ne renonçons à tout, oui, omnibus.
L'autre sorte de pauvreté et qui passe bien plus avant, est de renoncer non seulement à tout, mais encore à soi-même. Notre-Seigneur a-t-il fait cela? A-t-il renoncé à son jugement, à son entendement, à sa volonté, à ses désirs, à ses inclinations et à ses passions? Oui, il a renoncé à son entendement et à son jugement; ce qui paraît en ces mots: Mea doctrina non est mea, sed ejus qui misit me (5). Je la tiens de mon Père; je tiens mon entendement, mon jugement de mon Père. Il renonce à la dignité et qualité qu'il avait d'être homme-Dieu, tout ensemble pour sa volonté et son jugement ; il y renonce, disant: Non mea, sed tua voluntas fiat (6). Quelle pauvreté de renoncer à son jugement, à sa volonté, aux passions, désirs et inclinations des hommes, disant: Ut jumentum factus sum apud te (7 ! Une jument n'a rien en propre et appartient entièrement à son
3.Evangile de saint Luc XIV, 33.
7. Psaume LXXII, 23.
- 382 -
maître, sans jugement, ni volonté propre. C'est comme si Notre-Seigneur disait : "Je n'use ni de mon entendement, ni de mon jugement, ni de ma propre volonté, ni des passions communes aux hommes ; je suis comme si je n'en avais pas. "Si nous sommes vrais enfants de Dieu, comme Notre-Seigneur, nous en devons venir là, renoncer omnibus, et avoir ces deux sortes de pauvretés : premièrement, renoncer à ce qu'on possède ; secondement, renoncer à soi-même, à son jugement, à sa volonté, à ses inclinations, à ses désirs et à ses passions. Durus est hic sermo, oui, à la nature et à ceux qui vivent selon leur sensualité, mais non à ceux qui pratiquent la vertu, qui tendent à la perfection et veulent devenir hommes spirituels ; au contraire, cette sentence de l'Ecriture leur est bien douce.
La pauvreté que nous professons est donc de renoncer à tout ; les saints estiment que la personne qui est élevée à cette grâce-là, de renoncer à tout, n'a pas droit de désirer du bien, de l'honneur, du plaisir de ce monde; car son bien, son honneur, son plaisir, c'est Dieu. Ici je ferai une digression pour vous expliquer cette renonciation qu'on fait aux biens en la Compagnie, car on a pensé qu'il était à propos, la Compagnie étant toujours du corps du clergé, d'expliquer la façon de faire ce vœu de pauvreté, à cause de quelques difficultés survenues, et qu'aucuns ont dit qu'on pourrait extorquer permission du pape, ou du supérieur général, de faire casser ce vœu de pauvreté. Enfin, après y avoir bien pensé, après avoir prié Dieu pour cela, fait plusieurs consultations et tenu plusieurs conférences, on a envoyé à Rome prier le Saint-Père d'approuver et de confirmer l'explication qu'on avait trouvé bon de donner à ce vœu de pauvreté. Voici le bref qu'il nous a envoyé sur ce sujet. J'ai prié Monsieur Portail de le faire copier, mais
- 383 -
un peu trop tard, par ma faute, ne m'en étant pas avisé plus tôt. On vient de me l'apporter. Voici donc le bref.Voyez comme nous tâchons de peser tout au poids du sanctuaire. Et comme, en une matière de telle importance, il ne faut rien négliger, nous commencerons par le lire en latin. Qui sait bien lire le latin de Rome ? Prenons celui qui en a fait la copie. Lisez. Alexander, Papa, septimus, ad futuram rei memoriam. . .
Lisez en français en faveur de nos frères ; il n'est pas encore assez bien tourné, ni achevé. Alexandre, Pape, septième du nom... Voilà donc, mes frères, comme on doit entendre le vœu de pauvreté. Quant aux biens, ceux qui ont du fonds, des terres, des maisons, des rentes et des bénéfices simples (car, pour les cures, nous n'en pouvons tenir), retiennent le domaine desdits biens, et cela demeure aux sujets de la Compagnie pour en disposer en faveur de leurs parents; mais, quant à l'usage, ils ne l'ont pas ils y renoncent par ledit vœu ; ils se donnent à Dieu, eux, et leurs biens, pour les employer en œuvres pies, ainsi que le demande le bref. On aura égard à leurs parents pour les en gratifier selon leurs besoins. Voyez comme cela est doux. Y a-t-il quelque chose à désirer en cela ? Cela n'est-il pas traitable ? Le fonds demeure aux parents. L'usage de ces biens n'est point au particulier, il n'en a point besoin, la Compagnie lui fournit ses nécessités ; on emploie le revenu desdits biens en œuvres pies pro arbitratu superioris, dit le Pape, ou on en assistera les parents, s'ils en ont besoin. Que vous semble de cela, Messieurs ? Cela n'est-il pas raisonnable ? Nous nous sommes donnés à Dieu, nous nous sommes privés volontairement de ces biens, nous y avons renoncé ; je le donne à juger à qui que ce soit, y a-t-il rien
- 384 -
à redire à cela ? Y a-t-il quelque chose à désirer, l'affaire ayant été si bien examinée et envoyée à Rome au Pape, qui l'a renvoyée par devers les cardinaux nommés pour connaître des affaires importantes ? Voilà le résultat, et la confirmation qui nous a été envoyée.
Si, par malheur, quelqu'un sortait de la Compagnie, par permission du pape ou du supérieur général, il pourrait reprendre son bien et ses bénéfices. Voilà comment on doit entendre ce vœu et cette renonciation aux biens. Puisque Dieu nous a appelés à cet état de pauvreté non nomine tenus, demandons-lui la grâce d'en avoir l'esprit et de bien garder notre vœu. O Sauveur ! comment parler de cela, moi qui suis si misérable, qui ai eu autrefois un cheval, un carrosse, qui ai une chambre, du feu, un lit bien encourtiné, un frère, moi, dis-je, de qui on a tant de soin que rien ne me manque ! Oh ! quel scandale je donne à la Compagnie par l'abus que j'ai fait du vœu de pauvreté en toutes ces choses et autres pareilles ! J'en demande pardon à Dieu et à la Compagnie, et la prie de me supporter en ma vieillesse. Que Dieu me fasse la grâce de me corriger, étant parvenu à cet âge, et de me retrancher de toutes ces choses autant que je pourrai. Levez-vous, mes frères. (Car toute la Compagnie s'était mise à genoux pendant qu'il faisait cet acte d'humilité).
Je vous ai dit, mes frères, que nous parlerions des actes de la pauvreté et de ses marques, mais il est trop tard ; réservons ce sujet pour vendredi prochain; parlons seulement de quelques objections ou difficultés qui se rencontrent en l'observance de ce vœu. Nous dirons seulement la première : c'est qu'étant à la campagne en mission et travaillant à continuer ce que Notre-Seigneur a fait ici-bas sur terre, il semble que la Compagnie fasse quelque chose de contraire à la pratique de la pauvreté
- 385 -
en se nourrissant elle-même et ne vivant pas comme ceux qui ont fait et font profession de pauvreté réelle, et qui reçoivent d'autrui leurs aliments et autres nécessités. Il est vrai que nous ne devons rien recevoir, pas même une pomme, un raisin ; mais la raison, vous la voyez, vous la savez : Quod gratis accepistis, gratis date (8). Nous avons reçu grâce de Dieu pour l'instruction et La conversion des peuples ; cela ne nous a rien coûté, gardons-nous aussi de rien prendre. On a coutume de donner chaque jour l'aumône, on ne prend rien des messes qu'on nous fait dire, on contribue quelque peu à la quête de la confrérie de la Charité. Cela semble contraire au vœu de pauvreté. Or, on doit en mission garder au moins l'esprit de pauvreté; on en fait profession et on la doit faire paraître en la sobriété et parcimonie dans le vivre et le vêtir et avoir praeparationem animi de quitter réellement tout, s'il était expédient. Voilà la première difficulté.
Voilà neuf heures ; il faut finir et se retirer. Je prie la Compagnie de louer Dieu et de le remercier de l'avoir mise en l'état de son Fils, des apôtres et des premiers chrétiens, qui ont pratiqué si bien cette pauvreté et qui n'avaient rien de propre, mais omnia erant illis communia (9). Remercions donc Dieu Notre-Seigneur de nous avoir mis en cet état de la pratique de la pauvreté. Mais comment le faire dignement ? Il faudrait que ce fût le même Notre-Seigneur qui fût à lui-même son remerciement et qui nous enflammât de plus en plus de l'amour de cet état. O Sauveur ! je laisse une pensée qui me vient. Je prie les prêtres de dire la messe demain et nos frères de faire la communion dimanche en actions de grâces de ce que Dieu nous a mis en cet état du vœu de
9. Livre des Actes IV, 32.
XII.- 25
- 386 -
pauvreté, et de le prier quant et quant qu'il nous fasse la grâce de le bien pratiquer, dans l'espérance que nous en serons un jour récompensés abondamment dans le ciel.
218. — CONFéRENCE DU [21 NOVEMBRE 1659]
DE LA PAUVRETE
(Règles Communes, chap. III, art. 3-10.)
Mes chers frères, nous continuerons ce soir le chapitre troisième de la pauvreté. Nous parlâmes, la première fois, des deux premiers articles : au premier, de la pauvreté en général ; au second, de ce qu'il semblait que nous n'étions pas en l'état de pauvreté dans les missions, car nous n'y prenons rien, et les pauvres reçoivent leurs aliments et leurs nécessités d'autrui ; nous donnons aux pauvres et à la Charité, et les pauvres ne donnent rien ; nous ne prenons pas de rétribution pour les messes, et les pauvres prêtres en prennent. Il semble donc que tout cela va contre l'état de pauvreté. Cela n'est pas cependant, car, si nous ne prenons rien pour nos missions, c'est que la Compagnie s'est donnée à Dieu, dès le commencement, pour faire toutes les fonctions de la mission gratis, fondée sur ce que Notre-Seigneur a dit : Quod gratis accepistis, gratis date (2), et qu'on a vu que c'était un grand moyen de faire du fruit parmi les peuples, qui disent : "Ces messieurs sont gens de Dieu, puisqu'ils ne prennent rien et sont si désintéressés" Ainsi on les gagne facilement à Dieu. En raison de cet état de pauvreté que nous avons embrassé pour l'amour de Dieu, nous
Entretien 218. —Manuscrit des Conférences.
1. Sur le choix de cette date, qui n'est pas donnée par le manuscrit, voir p. 365, note 1.
2. Evangile de saint Matthieu X, 8. -
- 387 -
devons être bien aises en mission d'être parfois mal logés, mal nourris. Oh ! bienheureux serions-nous alors de ressembler davantage à Notre-Seigneur pauvre, qui a produit de si grands actes Ide pauvreté ! C'est quand ce dont nous aurions besoin nous fait défaut, que nous devons estimer cet état de pauvreté en nous. Voilà pour les deux premiers articles de ce chapitre.
Voici maintenant le troisième : Tous et un chacun de notre congrégation sauront qu'à l'exemple des premiers chrétiens, toutes choses nous seront communes, et qu'elles seront distribuées à chacun par les supérieurs, à savoir la nourriture, le vêtement, les livres et les meubles et les autres choses, selon le besoin de chaque particulier. De peur toutefois que nous ne fassions quoi que ce soit contre la pauvreté que nous avons embrassée, personne ne pourra disposer de ces biens de la congrégation, ni en rien employer, sans la permission du supérieur. Mes frères, je diviserai ce que j'ai à dire là-dessus en trois points : au premier, nous exposerons les raisons que nous avons de remercier Dieu incessamment de nous avoir appelés à cet état de pauvreté; au second, nous parlerons les espèces de pauvretés et des fautes qui leur sont opposées ; ô Sauveur ! il ne s'en fait que trop ! Nous dirons, dans un troisième point, les moyens d'entrer dans la pratique de la pauvreté ; car il ne faut pas se contenter d'en porter le nom ; il faut en faire les œuvres et en produire les actes aux rencontres et occasions. Disons donc ou plutôt redisons quelques-uns des motifs qui nous obligent à rendre grâces à Dieu de celle qu'il nous a faite, par son infinie bonté, en nous mettant dans cet état de pauvreté. J'en userai comme faisait monseigneur d'Alet (3), qui répétait un jour, deux jours,
3. Nicolas Pavillon
- 388 -
trois jours, quatre jours, voire tout l'avent, les choses qu'il avait dites et prêchées au peuple, quand il les jugeait importantes à leur salut, afin de les bien inculquer dans leurs esprits. Eclairons-nous donc de la lumière dont nous fumes éclairés, il y a huit jours, sur les obligations que nous avons à Dieu et les actions de grâces que nous lui devons rendre incessamment, pour nous avoir mis en cet état de pauvreté que son Fils même avait embrassé pour notre salut.
La première chose que Notre-Seigneur a pratiquée en venant au monde, c'est la pauvreté ; et la première chose qu'il nous a enseignée, c'est également : Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum caelorum (4) ; car Notre-Seigneur caepit facere et puis docere (5). La première chose qui échappe de la bouche est celle qui occupe le plus le cœur. Puisque donc Notre-Seigneur a commencé ses sermons par ces mots : Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum caelorum, c'est signe qu'il avait un grand amour pour la pauvreté et qu'il en faisait une grande estime. Mes frères, si nous nous appliquons bien à ruminer ces paroles : Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum caelorum, nous aurons beaucoup d'estime pour cette sainte vertu, et ceux que Dieu a appelés à cet état auraient sujet de dire à Dieu, s'il leur parlait de l'enfer et du purgatoire : "Eh ! mon Dieu ! quel langage me tenez-vous à moi qui ai tâché d'embrasser l'état de pauvreté ! Eh ! n'avez-vous pas dit : Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum caelorum ?" Sans doute qu'il y a quelque chose de grand en la pratique de cette vertu, puisque le premier mot des prédications de Notre-Seigneur a été : Beati pauperes Spiritu, quoniam ipsorum est regnum caelorum.
5. Actes des Apôtres I, 1.-
- 389 -
Avons-nous fait réflexion sur ce mot : Nemo potest esse meus discipulus, nisi renuntiaverit omnibus quae possidet ? (6) Nous désirons tous être disciples de Notre-Seigneur. Or, avez-vous senti, dès votre vocation à son. service, cet amour et cette affection vers la sainte pauvreté ? Pour cela, nous nous sommes donnés à Dieu pour être ses disciples, et on ne le peut être sans cela, sans embrasser la pauvreté ; si on ne l'a pas fait, on ne peut être aussi disciple de Notre-Seigneur que si on l'a fait ; mais aussi, si nous ne l'avions pas fait assez purement, assez parfaitement, faisons-le maintenant et donnons-nous à Dieu pour embrasser le plus parfaitement que nous pourrons cet état de pauvreté. Si nous pensons que Notre-Seigneur, venant au monde et voulant faire un monde nouveau de gens qui fussent à son service, a commencé par leur dire : Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum caelorum, il faut bien avouer qu'il y a quelque chose de grand dans la pauvreté. Remarquez bien ces trois mots : nemo, nisi, omnibus. Il n'y a personne au monde qui puisse être disciple de Notre-Seigneur et à son service, quelque personnage que ce soit, nisi, à moins qu'il ne renonce; à quoi? Omnibus. Il est vrai que ce n'est pas un commandement, mais un conseil quant à son état de perfection, tel que les apôtres l'ont embrassé. Les premiers chrétiens virent ce bienheureux état; cela les ravit; ils l'embrassèrent aussitôt; aussi étaient-ce tous des saints, et pourquoi? Parce qu'ils étaient pauvres: Omnia illis erant communia (7).
Or sus, bénissons Dieu, qui nous a appelés et mis en cet heureux état! La raison pour laquelle Notre-Seigneur veut qu'on renonce à tout, c'est que, le faisant, il faut nécessairement qu'on aime Dieu. Le cœur tend vers
7. Actes IV, 32.
- 390 -
l'amour de même que la pierre tend en bas et le feu en haut, comme en leur centre. Saint Augustin dit que c'est un malheur de n'avoir pas un cœur aimant. Après avoir trop aimé les créatures, il aima Dieu, et il le louait de ce qu'il l'avait détaché de l'amour des créatures. Ainsi, si Dieu nous a sevrés de tous les biens, c'est afin que nous l'aimions de tout notre cœur, de toutes nos forces; car c'est un Dieu jaloux, Deus zelotes. Il a en lui tant de raisons d'être aimé: son grand amour, son amabilité! Ne se plaint-il pas qu'on le laisse, lui qui est la fontaine des eaux vives, pour aller à des citernes crevassées qui ne peuvent contenir l'eau et sont toutes bourbeuses? S'il plaisait à Dieu que nous ayons cet esprit de pauvreté, oui, cet esprit de pauvreté, oh! que nous aimerions Dieu parfaitement! Ajoutons à cela la bonté de Dieu, qui veut récompenser, dès cette vie, la pratique de cette vertu. Trois évangélistes en parlent: saint Matthieu, XIX; saint Marc, X; saint Luc, XVIII. Le premier dit que qui quittera père, mère, etc., aura en ce monde cent fois autant (8); oui, en ce monde. De ces paroles est née, au commencement de l'Eglise, une hérésie dite des Millénaires; certaines gens croyaient que Notre-Seigneur viendrait en ce monde après le jugement, et, avec lui, ceux qui .avaient quitté tout pour son amour, et qu'ils y demeureraient mille ans dans la jouissance de tous les plaisirs. Pauvres gens! S'ils avaient bien étudié, ils auraient bien su que ces paroles ne s'entendent pas ainsi, comme vous le savez mieux que moi, qui en feriez des sermons.
Mais revenons, et disons que Notre-Seigneur ne laisse pas de récompenser ici éternellement ceux qui ont tout quitté pour son amour. Ne voyez-vous pas combien de fondations on nous a déjà faites, combien Dieu a
8. Evangile de saint Matthieu XIX, 29.
- 391 -
pourvu à tous nos besoins et que de maisons il nous donne pour une ou deux maisons que deux ou trois des nôtres ont quittées ! Misérable que je suis ! je ne parle pas de moi, je ne suis qu'un pauvre porcher, qu'un vilain; mais, pour les autres, plusieurs seraient peut-être dans les villages à vicarier. Servir de vicaires ! pauvres gens ! M. le vicaire général d'Amiens m'écrit que plusieurs vicaires et curés ont tout perdu, que le passage des gens de guerre a tout ruiné, et demande qu'on ait pitié d'eux. On y a pourvu. Nous pouvions, dis-je, être tels, mais Dieu y a pourvu nous appelant à la congrégation, où nous avons nos besoins, et non seulement ici, mais aussi dans les autres maisons, qui plus, qui moins, de sorte que, quelqu'un de nous va-t-il en Bretagne, en Poitou, en Gascogne, en Languedoc, partout nous trouverons la nappe mise, voire même en Italie et jusques à Rome. Ces maisons sont à nous; nous y avons droit. Dieu ne justifie que trop la vérité de ces paroles : Qui reliquerit patrem, etc., centuplum accipiet in hac vita. N'est-il pas vrai que nous recevons cent fois plus de biens que nous n'en avons quitté ? Hélas ! qu'avons-nous quitté ? Un je ne sais quoi, peu de chose. Quant aux plaisirs, réservons cela pour un autre temps. Trois évangélistes parlent de la pauvreté volontaire : saint Matthieu, XIX ; saint Marc, X ; saint Luc, XVIII. Saint Matthieu dit : Omnis qui reliquerit domum vel fratres vel sorores aut patrem aut matrem aut filios autagros propter nomen meum, centuplum accipiet et vitam aeternam possidebit (9), — Saint Marc dit : Respondens Jesus ait : amen dico vobis, nemo est qui reliquerit domum aut fratres aut sorores aut patrem aut matrem aut filios aut agros propter me et propter Evangelium,
9. Evangile de saint-Matthieu XIX,29
- 392 -
qui non accipiat centies tantum, nunc in tempore hoc : domos et fratres et sorores et matres et filios et agros cum persecutionibus, et in saeculo futuro vitam aeternam (10) — Saint Luc : Amen dico vobis, nemo est qui reliquerit domum aut parentes aut fratres aut uxorem aut filios propter regnum Dei, et non recipiat multo plura in hoc tempore, et in saeculo venturo vitam aeternam (11).
Vous voyez comme Notre-Seigneur parle en ces trois évangélistes : toute personne, sans en exclure aucune, omnis, ou bien nemo est, il n'y a personne du monde qui, ayant quitté maison, parents, etc., ne reçoive le centuple, dit saint Matthieu ; et saint Marc ajoute : en ce monde, in tempore hoc et même cum persecutionibus, nonobstant les persécutions qui arrivaient aux premiers chrétiens en la primitive Eglise, où on leur ôtait tout. Saint Luc ajoute : multo plura, beaucoup plus de choses qu'on a quitté ; on recevra plus que cela : pour un père qu'on a quitté, pour une mère, cent fois autant. La Compagnie n'est-elle pas à chacun de nous autant qu'un père, qu'une mère ? Que peuvent faire un père, une mère pour leur enfant, que la Compagnie ne fasse pour chacun de nous ? Elle nous nourrit, nous habille, pourvoit à tous nos besoins. Ne sommes-nous pas les uns pour les autres autant de frères, qui ont autant, voire beaucoup plus d'affection et de charité que nos frères charnels, qui d'ordinaire ne cherchent que leurs intérêts ? Mettons la main sur la conscience, et voyons en icelle si Dieu ne justifie pas bien en nous, qui avons tout quitté pour l'amour de lui, ce qu'il a promis. Ne sommes-nous pas assez récompensés ? Dieu veuille que ce ne soit pas là notre récompense, mais que ce soit lui-même et la jouissance de son essence ! N'avons-nous donc pas
11. Evangile de saint Luc XVIII, 29-30.
- 393 -
sujet de demander à Dieu cet esprit de pauvreté, qui nous est si avantageux ? Si quelqu'un était si misérable que de ne pas sentir en son cœur cette affection pour la sainte pauvreté, oh ! qu'il serait à plaindre ! Mais passons ; voici déjà la demi-heure. Oh ! que je suis misérable de m'arrêter si longtemps ! je ne fer.ai que lire les articles.
Article 3e.— Tous.. sauront que... toutes choses nous seront communes. Nous voilà donc en communauté de biens, comme les apôtres et les premiers chrétiens
Omnia illis erant communia, mais, comme il y aurait eu grande confusion à ce que chacun, a sa volonté, put prendre de ces biens, les apôtres y remédièrent eux-mêmes au commencement, les distribuant à chacun selon son besoin ; et après, ce furent les diacres ; ainsi faut-il dans une communauté bien réglée qu'il y ait des personnes choisies pour donner à chacun ses nécessités. Aussi y en a-t-il céans une dans chaque catégorie. prêtres anciens, écoliers, séminaristes, frères même, qui est députée au soin de la pauvreté et a charge de demander à chacun ce dont il a besoin, et cela tous les huit jours. Demander les nécessités d'un chacun, voyez si cela se pratique à la maison des grands seigneurs ! O mon Sauveur ! Je recommande très instamment à ceux qui ont soin de demander les besoins d'un chacun, de s'acquitter ponctuellement de leur office.
Si, cependant la semaine, on avait besoin de quelque chose, comme quand on va aux champs et qu'on ne peut attendre les huit jours, on peut et on doit s'adresser à celui qui a charge de demander les besoins d'un chacun, et non à un autre ; et ainsi, que personne n'aille à la couture, ni à la cordonnerie. Je recommande surtout de ne point demander au tailleur tel manteau, telle robe, une soutane de telle étoffe. Oh ! que Dieu nous garde de
- 394 -
cela ! car combien cela n'est-il pas éloigné de l'esprit de pauvreté ! Si quelque chose incommodait notablement, comme le froid pour les frileux, et qu'on ne pût attendre les huit jours, on pourra et on devra s'adresser à celui-là seulement qui est député à cet effet. Pour les livres, il appartient au supérieur de les distribuer ou de les faire distribuer. O mon Dieu! quelle faute commet celui qui prend sans permission les livres qui lui plaisent ! Il s'approprie ce qui est commun. Vous en avez besoin, demandez-les ; et quand vous avez fini, rendez-les ; un autre peut en avoir besoin aussi bien que vous. Un autre va en voyage, en mission; il a fait la dépense et a quelque argent de reste; il n'en rend aucun compte ; il ne le rend pas, mais le retient pour avoir quelque livre ; c'est agir contre la pauvreté. Au nom de Dieu, mes frères, que celui qui va aux champs écrive sa dépense, et, au retour, en rende compte, et remette le reste de l'argent. Fidélité à cela !
Article 4. - Personne n'aura rien sans que le supérieur le sache, ou le permette, et qu'il ne soit prêt de quitter incontinent que le même supérieur le lui aura ordonné, ou même fait signe qu'il le désire. Personne donc n'aura rien, ici, ni ailleurs, à l'insu du supérieur. Celui qui aurait de l'argent ou des livres ferait mal ; il pécherait contre la pauvreté, si ce n'est que le supérieur le permette ; oh ! qu'il n'ait garde de le permettre ! Trois choses sont recommandées en cet article : 1° n'avoir rien que le supérieur ne le sache ; 2° qu'il ne le permette ; 3° qu'on ne soit prêt à quitter au moindre signe.
Article 5.— Personne n'usera d'aucune chose comme propre, ne donnera, ne recevra, ne prêtera, n'empruntera, ni ne demandera rien d'ailleurs sans la licence du supérieur. Donner quelque chose, c'est faire acte de propriété ; vous y avez renoncé ; recevoir quelque chose pour
- 395 -
soi, c'est aussi contre La pauvreté ; ce n'est pas aux pauvres de prêter, ni d'emprunter, car on ne leur prête pas volontiers. Article 6. — Personne ne prendra rien pour soi de ce qui est destiné à l'usage des autres, ou mis à part pour la communauté, ou délaissé de quelqu'un, non pas même des livres. Cela n'est arrivé que trop souvent que, dès lors que quelqu'un va aux champs et qu'il laisse des livres, au autre chose dans sa chambre, on y entre, on va prendre ce qui est agréable. Déplorons l'état de ceux qui font de telles actions, qui sont mauvaises et contre la pauvreté. J'espère que cela n'arrivera plus ; autrement, il faudrait découvrir de telles gens et leur faire faire pénitence. Mon Dieu ! que j'ai grand sujet d'appréhender que Dieu ne me punisse, pour n'avoir pas pris soin d'empêcher de telles fautes. Ici je dirai, bien que ce ne soit pas son lieu, qu'il est défendu d écrire sur les livres et d'y faire des marques ; c'est là une action qui marque quelque propriété; il en faudrait être les maîtres, et nous ne le sommes pas. Personne ne donnera non plus aux autres ce qui lui aura été donné pour son usage, sans le consentement du supérieur. Nul aussi ne laissera, par sa négligence, rien perdre, ni rien gâter de tout cela. Oh ! que nous faisons de mal en ces choses, mon Sauveur !
Article 7.—Personne ne recherchera les choses superflues, ni les curieuses. O maudite curiosité ! que tu fais de mal ! Et pour ce qui est des nécessaires, chacun règlera si bien ses inclinations en cela, que son vivre, sa chambre et son lit soient accommodés en le manière qui convient à un pauvre, et qu'en ces choses-là, comme en toutes autres, il soit prêt de ressentir quelques effets de la pauvreté, voire même de souffrir de bon coeur qu'on lui donne le pire de tout ce qui est dans la maison. Oh ! la belle pratique ! ô mon Sauveur, qui l'avez pratiquée,
- 396 -
qui avez, en cette pauvreté, senti la nudité, faites-nous cette grâce de pratiquer à ce point cette vertu.
Article 8.— Et afin qu'on ne voie rien chez nous qui ressente le moins du monde la propriété, nos chambres ne seront pas tellement fermées, qu'on ne les puisse ouvrir par dehors, et il n'y aura point de coffre, ni aucune autre chose semblable fermée à clef particulière sans l'expresse permission du supérieur. Mes frères, aux Jésuites il n'y a qu'un loquet aux chambres ; il n'y a en tout chez eux que trois chambres qui ferment à clef : celles du supérieur, du ministre et du procureur, à cause des choses de conséquence qui y sont. Donc ici point de cassettes, de valises, de cadenas, si ce n'est aux chambres qui renferment des choses de conséquence de la communauté.
Article 9.— Nul de ceux qui iront en une autre maison n emportera rien de celle d'où il sort, sans la licence du supérieur.— Donc c'est agir contre cette règle et contre la pauvreté qu'emporter des sacs ou des valises pleins de livres. " Mais, dira-t-on, j'ai acheté ces livres." Je réponds : ou c'est de l'argent de la communauté, et ces livres sont toujours à la communauté ; si c'est de votre argent, vous y avez renoncé ; si de l'argent de vos parents, de même. On ne peut et on ne doit pas dire : "Ce bréviaire est à moi", car vous n'en avez que l'usage. Notre-Seigneur s'en allait de village en village sans sac ni besace, et même, au commencement, il défendait d'avoir deux tuniques, tant il était amateur de la pauvreté. Je recommande donc, mes frères, que nous tâchions de l'imiter en cette pauvreté. Qu'allant en une autre maison, on emporte ses écrits, à la bonne heure, cela est permis en toute communauté bien réglée, mais non des livres ; vous en trouverez assez partout ; vous n'irez dans aucune de nos maisons, grâces à Dieu, que vous n'en trouviez
- 397 -
à suffisance pour composer des sermons selon notre façon Quant aux livres que ceux des autres communautés bien réglées ont dans leurs chambres, et qui leur sont nécessaires pour composer, s'ils vont aux champs, voici comment on fait : on les baille à garder au supérieur ou à l'assistant, qui les prend ou les laisse à garder dans la chambre même, qu'il ferme d'un cadenas. Je prie un chacun d'agir ainsi.
Article 10. — Et parce qu'on peut pécher contre le vertu de pauvreté par le seul désir déréglé d'avoir des biens temporels, un chacun se donnera soigneusement de garde que ce mal ne se saisisse de son coeur, même à l'égard des bénéfices, qu'il pourrait rechercher sous couleur de quelque bien spirituel à faire. Et partant il n'aspirera pas même à aucun bénéfice, ou dignité ecclésiastique, quelque prétexte qu'il puisse avoir.
Nous devons nous contenter de cela pour le présent. J'ai fait un petit recueil; je vous prie, supportez-moi, que je voie si j'ai tout dit. Il lut tout bas son papier, et après il dit : Voilà qui est tout, Dieu soit béni ! Voilà neuf heures sonnées ; il faut se retirer; nous n'aurons pas le temps de vous parler des moyens de pratiquer cette sainte pauvreté et d'éviter les fautes que je viens de dire. Le premier moyen, mes frères, c'est de nous donner à Dieu, de lui donner toute la Compagnie, à ce qu'il lui plaise nous faire la grâce d'avoir cette sainte pauvreté. Nous la devons avoir : 1° parce que nous l'avons promis ; 2° à cause de ce qu'il y a de divin en cette vertu ; 3° parce que d'elle dépend le bon ordre de la Compagnie. Si nous tâchons de bien pratiquer cette vertu, notre postérité s'en ressentira, en bénira Dieu, la pratiquera aussi. Si nous ne la pratiquons pas, nos successeurs ne le feront pas non plus, de sorte que nous en
- 398 -
serons responsables au jugement de Dieu, nous tous dis-je, si nous ne faisons pas notre possible, de parole et d'exemple, afin que cette vertu de pauvreté soit en vigueur parmi nous.
O mes frères, quand nous irons devant Dieu avec cette belle robe de la pauvreté, quelle consolation ! Nous serons cause que la postérité s'établira là dedans comme dans son fort, oui, son fort, car c'est la pratique de la pauvreté qui conserve et fortifie les maisons et les Compagnies, comme, au contraire, c'est la propriété qui les perd ; l'expérience n'en est que trop sensible et funeste ! O mon Sauveur,plaise à votre infinie bonté nous conserver et nous augmenter en la pratique de cette vertu ! Nous sommes tous pères de ceux qui viendront après nous ; engendrons-les en ces exercices Oh ! qu'heureux serons-nous d'y avoir contribué ! Je vous conjure, mes frères, de vous y employer de parole et d'exemple. Nous, prêtres, nous y sommes plus obligés que les autres. Quand l'Eglise était dans cette pratique, en son commencement, les fidèles étaient tous des saints ; mais, dès qu'on commença à avoir du bien en propre et que les ecclésiastiques eurent des bénéfices en particulier, ce qui arriva sous le pape saint Télesphore, tout vint à dépérir. Les ecclésiastiques d'à présent ne sont plus que l'ombre des ecclésiastiques de ce temps heureux et de ce siècle d'or. Plaise à Dieu nous faire cette grâce de nous animer tous à la pratique de cette sainte vertu de pauvreté, qui, outre la récompense temporelle qui lui est promise, nous méritera l'éternelle !
- 399 -
219. — CONFERENCE : DU [28 NOVEMBRE 1659]
SUR LE DESIR D'AVOIR DES BENEFICES
(Règles Communes, chap. III, art. 10.)
Parce qu'on peut pécher contre la vertu de pauvreté par le seul désir déréglé d'avoir des biens temporels, un chacun se donnera soigneusement de garde que ce mal ne se saisisse de son coeur, même à l'égard des bénéfices, qu'il pourrait rechercher sous couleur de quelque bien spirituel à taire. Et partant il n'aspirera pas même à aucun bénéfice, ou dignité ecclésiastique, quelque prétexte qu'il puisse avoir. La première raison est que de l'observance ou de l'inobservance de cette règle dépend ou l'affermissement de la Compagnie, ou sa ruine totale. Qui ne voit que, si une fois la Compagnie s'émancipait à aspirer aux bénéfices, dans peu de temps elle serait déserte, elle ne serait plus qu'un perpétuel flux et reflux de personnes qui entreraient et sortiraient. On pourrait bien pour lors comparer cette Compagnie à une hôtellerie, en laquelle on passe un ou deux gîtes, savoir deux ou trois années, et puis après on partirait ailleurs ; et ce qui est plus damnable c'est que l'ambition y trouverait mieux son compte que dans le monde, on y jouerait bien mieux son personnage ; car, sous ombre de piété ou de quelque crédit qu'on aurait acquis, on viendrait bien mieux à bout de ses entreprises. En un mot, cette Compagnie ne serait plus une Compagnie
Entretien 219. — Manuscrit des Conférences. Cette conférence a été rendue très incomplètement, ainsi que l'attestent les nombreux blancs laissés par le copiste dans le manuscrit.
1. Par son sujet cette conférence fait suite à celle du 21 novembre. Aussi, bien qu'elle ne soit pas datée, croyons-nous pouvoir choisir la date que nous lui donnons ici.
- 400 -
ferme et permanente, comme, par la grâce de Dieu, elle est, mais un camp volant ; ce ne serait pas une Compagnie de Dieu, mais une retraite de gens ambitieux qui auraient un pied dans la Compagnie et l'autre dans le monde. Quel fruit pourrait-elle faire pour lors ? Comment pourrait-on se fier à de telles personnes, qui tourneraient le dos à la moindre mortification qui leur arriverait, qui aujourd'hui sont et demain ne seraient plus, comme l'expérience le fait voir dans les Compagnies où la porte n'est point fermée aux bénéfices, comme, au contraire, là où elle y est fermée, les Compagnies sont florissantes ? Saint Ignace connaissait bien cette vérité...
La deuxième raison est que nous aspirons aux bénéfices ou pour faire un plus grand fruit dans les âmes, ou pour vivre plus à notre aise et sensuellement. Si c'est pour vivre plus sensuellement, qui ne voit dès là que c'est une tentation et que cela est tout à fait mauvais ? Si c'est pour faire plus grand fruit dans les âmes et les gagner à Dieu, la tromperie n'est pas moins grande que la première; elle est même d'autant plus à craindre que cela semble, au premier abord, raisonnable. Car, je vous prie, vous voulez avoir un bénéfice ; vous voulez être curé peut-être pour vaquer davantage au prochain. Voyons un peu. Que font les curés que nous ne fassions ? Les curés confessent leurs paroissiens, et nous aussi, etc. Et non seulement nous avons cela de commun avec eux, mais encore nous avons cela de plus qu'eux, que nous ne sommes pas seulement curés d'une cure, mais Dieu nous a mis entre les mains la cure de toutes les âmes. De plus, que fera un évêque que nous ne fassions ? Il fera des séminaires d'ecclésiastiques, il y en a dans la Compagnie; des ordinands, il y en a aussi, etc. Et même nous avons cela à notre avantage, qu'ils se servent
- 401 -
de nous pour faire toutes ces choses ; et nous avons pour cela d'autant plus de part au bien qui s'y fait, en étant les causes plus prochaines. De là on peut juger la tromperie du diable, qui bien souvent nous fait perdre notre vocation sous tels spécieux prétextes... La troisième raison est que bien souvent ces bénéfices que nous pensons trouver ne se rencontrent pas si facilement dans ce siècle. L'expérience a fait voir à plusieurs la difficulté qu'il y a ; ils ont été frustrés de leurs espérances et sont maintenant la risée du monde ; on les regarde comme des personnes qui se sont laissé tromper, comme des enfants qui ont couru après des papillons ; ou bien comme ceux qui veulent, en courant, prendre leurs ombres, qui sont la vraie image des honneurs, etc Le diable nous fait voir merveille ; nous nous imaginons le plus souvent que tout nous viendra en dormant, mais nous nous trouvons pris ; tout nous semble d'or et d'argent, mais, en réalité, ce n'est que du plomb... La quatrième raison, c'est que désirer un bénéfice (même quand cela se pourrait faire sans, au préalable, faire banqueroute à sa vocation, supposé que nous fussions séculiers dans le monde), c'est s'exposer à un grand danger; c'est se mettre sur les épaules un pesant fardeau, que d'avoir charge d'âmes, et de plus rechercher des honneurs, auxquels on se laisse aller ; mais, dans la Compagnie, nous avons la peine et non les prééminences qui sont annexées à ces charges ; en quoi notre vocation est plus sûre... La cinquième raison, c'est l'exemple des saints et des grands personnages, comme saint Ambroise, saint Martin, saint Athanase, lesquels fuyaient avec autant de zèle les charges qu'on leur voulait donner, que les mondains briguent les dignités et les honneurs. Et ce qui est à remarquer, c'est que ce métier n'était pas si dangereux
XII.—26
- 402 -
qu'il est maintenant, les honneurs n'y étant pas si grands, mais bien les croix et les martyres qu'il y fallait souffrir. Pourquoi donc ne ferons-nous pas ce à quoi nous sommes obligés par nos règles, vu que ces saints l'ont bien fait, n'y étant nullement obligés et ayant des vertus, conditions très convenables à telles charges ! Exemple de M. Pillé, qui regrettait, à l'heure de la mort, d'avoir été curé...
La sixième et la plus forte est qu'ayant fait vœu de vivre et de mourir en la Compagnie et n'y pouvant vivre avec la possession d'un bénéfice, cela étant incompatible, il faut nécessairement y renoncer, si l'on ne veut quant et quant renoncer à sa vocation. De plus, cela est contre le vœu de pauvreté... Moyens pour remédier à cet inconvénient. Le premier, mettre en oubli ses parents, se dépouiller de cette pernicieuse affection qui nous fait souhaiter des bénéfices, pour les relever d'état, quand nous les aurons; c'est là, d'ordinaire, la cause de telles brigues... Le deuxième, ne les aller voir que le moins qu'on pourra, et ne leur parler aussi que le moins qu'on pourra; car telles propositions de bénéfices viennent d'ordinaire des parents qui, par un fol amour, bien souvent nous perdent... Le troisième, faire une grande estime de sa vocation, considérant que le plus beau bénéfice que nous puissions avoir, c'est d'être missionnaire, disant, comme David : Elegi abjectus esse in domo Domini mei (1), etc. L.e quatrième, n'écrire jamais, ni recevoir de lettre, qu'on ne la montre au supérieur ; s'approcher le moins qu'on peut des prélats, si ce n'est en tant que nous serons envoyés par les supérieurs ; le moins possible de
- 403 -
visites des externes et principalement des personnes constuées en dignité... Découvrir sa tentation de bonne heure au directeur, lui disant même les moyens que nous avons prémédités pour venir à bout de notre entreprise... Enfin, se donner à Dieu tout de bon en la Compagnie, ne regardant point derrière soi, ne songeait ni à ses parents, ni à ses amis, disant : Pater meus et mater mea dereliquerunt me, Dominus autem assumpsit me (2). Deus pars haereditatis meae et calicis mei (3), etc.
220. — CONFERENCE DU [5 DECEMBRE 1659 (l)]
DE LA PAUVRETE (de la Chasteté !)
Mes chers frères, voici le chapitre quatrième, qui est de la chasteté. Le Sauveur du monde a bien montré qu'il avait extrêmement à cœur la chasteté et combien il désirait la répandre dans les cœurs des hommes, en ce qu'il a voulu passer pardessus l'ordre qu'il avait établi en la nature, pour naître, par l'opération du Saint-Esprit, d'une Vierge immaculée. Et il a eu si grande horreur du vice contraire que, quoiqu'il ait permis qu'on lui ait imposé faussement des crimes les plus énormes, pour être rempli d'opprobres, selon le désir qu'il en avait, on ne lit point néanmoins que personne, non pas même ses plus grands ennemis, l'aient jamais blâmé, ni même soupçonné
2. Psaume XXVI 10. 3. Psaume XV, 5.
Entretien 220. — Manuscrit des Conférences.
1. Il est clair que cette conférence a été donnée peu après le 4 novembre 1659, jour du départ de Nicolas Etienne pour Nantes, où il devait s'embarquer à destination de Madagascar, ou plutôt peu après le 21 novembre, car le saint parle, comme venant d'avoir lieu, de la cérémonie en usage ce jour-là chez les prêtres de Saint-Sulpice. Ce que nous avons dit plus haut, p. 365, note 1, suffit à expliquer pourquoi nous adoptons la date du 5 décembre.
404 - de ce vice, et partant il importe beaucoup que la congrégation ait un singulier et très ardent désir de cette vertu et fasse en tout temps et en tout lieu profession particulière de la pratiquer très parfaitement, ce que nous devons avoir d'autant plus à cœur que nos emplois de la Mission nous obligent plus étroitement à converser presque continuellement avec les séculiers de l'un et de l'autre sexe. C'est pourquoi chacun apportera de son côté tout le soin, la diligence et la précaution possible pour conserver entièrement cette chasteté, tant à l'égard du corps qu'à l'égard de l'âme.
Or, afin qu'avec l'aide de Dieu, on puisse faire tout cela, on gardera très soigneusement ses sens, tant intérieurs qu'extérieurs, on ne parlera jamais aux femmes seul à seule, en lieu et temps indus ; on s'abstiendra entièrement de leur parler et de leur écrire en termes trop affectueux, quoique ce fut en matière de dévotion, on ne s'approchera pas trop d'elles en les confessant, ni en leur parlant hors de la confession, et qu'on se donne bien de garde de présumer de sa chasteté.
Et d'autant que l'intempérance est comme la mère et la nourrice de l'impureté, chacun sera tempéré en son manger, et, autant qu'il pourra, usera de viandes communes et trempera beaucoup son vin. De plus, nous nous persuaderons tous que ce n'est pas assez aux missionnaires d'exceller en cette vertu, mais qu'il faut encore faire tout notre possible à ce que personne du monde ne puisse soupçonner tant soit peu aucun des nôtres du vice contraire, parce que ce seul soupçon, quoique très mal fondé, nuirait plus à la congrégation et à ses saints emplois que tous les autres crimes qu'on nous pourrait faussement imposer, en ce principalement qu'il ne se recueillerait que peu ou point de fruit de nos missions. Et partant nous ne nous contenterons -
- 405 -
pas d'user des moyens ordinaires pour prévenir, ou réparer ce mal, mais encore nous y emploierons, si besoin est, les extraordinaires, comme serait, entre autres, de s'abstenir parfois de faire les actions qui seraient d' ailleurs licites et même bonnes et saintes, cela s'entend, lors qu'au jugement du supérieur ou directeur, ces choses semblent donner lieu de craindre ce soupçon.
Et d'autant que l'oisiveté est la marâtre des vertus, principalement de la chasteté, un chacun fuira tellement ce vice, qu'il puisse être trouvé toujours utilement occupé.
Mes frères, je pense que je dois dire à la Compagnie, avant d'entrer en l'entretien que nous avons aujourd'hui à faire, quelque chose que j'oubliai de dire l'autre jour touchant la pauvreté. Je ne m'expliquai pas peut-être assez par mon peu d'esprit. Je disais donc que le vœu de pauvreté que nous faisons, n'empêche pas qu'on garde la propriété et le domaine de ses biens, bien qu'on n'en conserve pas l'usage, et j'ajoutai qu'on laissait ces biens à ses parents, ou qu'ils leur retournaient; mais je devais dire qu'on les peut laisser à ses parents, ou à ceux d'entre eux qui en auraient le plus de besoin et pour qui on aurait plus d'affection, ou bien l'employer en œuvres pies ; car le Pape, en l'explication qu'il a faite de notre vœu de pauvreté, n'étant pas descendu au particulier et nous ayant laissés dans l'état et ordre du clergé, entend par là que nous ayons le même pouvoir et la même faculté que ceux du clergé, quant à la disposition du fonds de nos biens, avec la permission et consentement du supérieur. Il est donc en la liberté de chacun de nous de faire testament et de disposer de son bien, même en œuvres pies.
On a vu cela, ces jours passés, en la personne de M. Etienne, avant son voyage pour Madagascar. Ayant eu, dès son enfance, inclination à semblables des
- 406 -
seins, il a disposé de son bien en deux manières : il en a laissé une partie à ses frères, savoir à son frère aîné et à son beau-frère, à chacun à proportion, selon la coutume du pays, s'étant réservé une pension fort considérable. De plus, il ,a fait une fondation, non en faveur de la Compagnie, puisque cette fondation est pour le bien public et pour une œuvre pie, bien que la Compagnie en ait l'administration et soit obligée de fournir tous les ans une somme pour l'entretien de ceux qui travailleront à Madagascar, tant que la Mission subsistera, sinon ailleurs, pour la conversion des infidèles ; il a fait cela, dis-je, du consentement de ses parents et après avoir proposé l'affaire à quatre des plus fameux avocats de Paris, qu'on avait priés de s'assembler ici pour savoir d'eux si, attendu son vœu de pauvreté et vu le bref du Pape, qui explique ledit vœu que fait la Compagnie, il pouvait ainsi disposer de ses biens propres. Tous ont répondu unanimement que oui.
Voilà donc la liberté que chacun a, ou de laisser son bien à ses parents, qui se le partageront, ou d'en disposer, par testament, en faveur de ceux ,d'entre eux qui en auraient plus de besoin, ou à d'autres pour qui on aurait plus d'affection, ou de l'employer en œuvres pies.
Un autre point, c'est le fait d'aller dans les chambres des autres pour y fureter, voir les livres, les papiers et prendre ce qui agrée, sous prétexte que tout ce qui s'y trouve est en commun. Là-dessus je ne m'expliquai pas bien et ne qualifiai pas cette faute comme elle le mérite. La règle nous défend d'avoir nos chambres fermées à clef, et, en elles, rien qui ferme à clef. Quoi que le supérieur, comme nous le dîmes l'autre jour, puisse avoir sa chambre fermée à clef, à cause des papiers de conséquence et des lettres qui y sont, Dieu m'a fait la grâce de ne jamais fermer La mienne au commencement et de
- 407 -
n'y avoir aucune caisse ou layette fermant à clef ; ce n'est que depuis deux ou trois ans qu'il y a dessous notre table un tiroir à clef qui demeure presque toujours ouvert. Il est vrai aussi que la petite chambre où je descends pour y demeurer tout le jour est fermée à clef, quand on va au dîner, et le soir quand on se retire; mais c'est qu'il y a là des papiers de conséquence.
La Mission en use ainsi pour honorer cet état dont Notre-Seigneur a fait tant d'estime, que tout soit en commun et que personne n'ait rien de propre en son particulier. Mais la règle de ne rien fermer à clef n'est applicable que si personne n'entre dans les chambres. ou lieux particuliers, pour y voir, prendre et s'approprier ce qui est dedans. Pour mieux pratiquer cette pauvreté, Notre-Seigneur lui-même n'avait rien en propre, pas même une pierre pour reposer sa tête ; et afin qu'on l'imitât mieux en cela, et avec plus de perfection, ne dit-il pas : "Personne ne peut être mon disciple, s'il ne renonce à tout ce qu'il possède ?" (2) Cela s'entend, en la façon dont les docteurs de l'Eglise l'expliquent, pour les parfaits.
Nos chambres, selon la règle, ne doivent pas être fermées à clef, ni rien de ce qui s'y trouve ; cela veut dire que ce qui est dedans n'est pas à nous, que nous n'y sommes pas attachés, qu'on peut nous le prendre ou ôter, pour honorer, par cet état et cette disposition, la sainte vertu de pauvreté de Notre-Seigneur. Mais voilà qu'un homme, sans prendre garde à Dieu, qu'il offense, à sa conscience, qui lui fait un continuel reproche, au prochain, qui le voit et qu'il scandalise, entre, en son absence, dans la chambre d'un prêtre qui vient d'aller aux champs, et là furette partout, regarde livres, papiers,
2. Evangile de saint Luc XIV, 33.
- 408 -
écrits, et en prend ce qui lui plaît ; cet homme est supportable ? Doit-on laisser cela impuni ? Premièrement, il viole une règle ; secondement, il scandalise ceux qui le voient ; troisièmement, il ruine, en tant qu'il est en qui, cet état de pauvreté que Notre-Seigneur estime tant ; quatrièmement, il provoque des plaintes chez ceux à qui il a pris quelque chose, s'ils ne sont pas bien vertueux et si Dieu ne leur a pas donné la force de supporter telle perte, et leur donne sujet de dire qu'on devrait avoir ,des clefs pour fermer les chambres, ce qui ne s'est pas fait jusqu'à présent. Voilà donc la Compagnie qui, en ce rencontre, souffre déchet et risque d'être entièrement renversée, si on ne met ordre à ce grand mal et si on laisse cette faute impunie.
J'ai envoyé chez les Jésuites demander à un ancien, le Père Haineuve, comment ils se comportent en pareil cas. "Que feriez-vous lui dit-on, à un des vôtres qui serait ainsi entré dans la chambre d'un autre ?" Il répondit : "Cela est inouï parmi nous, cela est inouï que quelqu'un soit entré dans la chambre d'un autre, c'est contre la civilité, contre la règle, contre le conscience". Leurs chambres ne ferment qu'à un loquet, et dedans rien qui soit sous clef. "Mais, poursuivit-on, mon Père, que ferait-on chez vous à une personne qui serait entrée dans ne chambre ? quelle peine lui ferait-on souffrir ? " — "On la ferait dépouiller en plein réfectoire et prendre la discipline devant la Compagnie."
En certaines villes d'Italie, le souverain défend de porter des armes pendant la nuit, et cela s'observe, sauf de ceux qui, ayant des ennemis, obtiennent pour cela la permission de rester armés. Mais savez-vous ce que ces peuples pourraient représenter à leur souverain ? "Vous nous défendez de porter les armes pendant la nuit ; faites donc, de votre côté, que nous soyons en assurance."
- 409 -
Cela est juste. Aussi ce souverain fait-il son possible pour qu'on puisse aller partout de nuit en sûreté Ici vous nous pourriez dire la même chose : "Vous nous défendez par la règle d'avoir nos chambres fermées, et dedans rien qui soit sous clef ; à la bonne heure ! Nous le voulons bien pour pratiquer la pauvreté et le détachement de toutes choses, pour l'amour de Notre-Seigneur ; mais aussi faites en sorte que personne n'y entre sans permission, qu'on n'y furette et qu'on ne prenne ce qui agréera." C'est juste et raisonnable, et il faut non seulement le défendre très expressément, mais aussi infliger des peines graves aux contrevenants. Les Jésuites le font bien; ils ont la pénitence dont je viens de vous parler. Je songe à ce qu'il faudra faire, et, moyennant l'aide de Dieu, je me propose d'y remédier à bon escient. Il m'est venu en esprit plusieurs moyens pour cela, que je ne dirai pas pour le présent ; je les considérerai de plus en plus devant Dieu; je consulterai ; mais, au nom de Dieu, mes frères, donnons-nous à sa ,divine Majesté pour bien pratiquer cette règle ; j'en prie la Compagnie, et je demande à Dieu qu'il nous fasse la grâce d'avoir zèle et force pour empêcher qu'on ne vienne à la rompre, et de connaître les moyens et les peines dont nous devons nous servir contre les contrevenants ; car les tenir ici, cela ne convient pas, cette maison étant la première de la Compagnie et devant servir de modèle à toutes les autres.Souffrir un homme qui entre ainsi dans la chambre d'un autre, y voit et prend ce qu'il veut, souffrirons-nous cela ? Je vous en fais juges. Ah ! je prie Dieu qu'il nous fasse la grâce d'y mettre ordre et de donner zèle et force aux supérieurs pour y tenir la main, comme à une chose de très grande conséquence pour le bon ordre et le repos de la Compagnie.
La troisième chose que je n'expliquai pas assez est relative
- 410 -
aux objets que nous pouvons avoir en particulier, que nous les ayons apportés céans, achetés de notre argent, ou reçus de nos parents, comme étui, livres, images. Sachez que la propriété n'en appartient pas à la personne en particulier ; elle n'en a que l'usage, et chacun doit être disposé à les quitter et à s'en défaire, selon la volonté du supérieur. Je connais une communauté dans laquelle les particuliers font tous les ans par écrit la liste des objets qu'ils ont dans leurs chambres, pour la présenter au supérieur, afin qu'il juge de ce qui doit être laissé on ôté.
La quatrième remarque touchant, non la propriété, mais l'usage de certaines choses qu'on pourrait avoir, ne regarde que les officiers et les supérieurs. Ils ne doivent jamais permettre qu'un particulier ait quelque chose de singulier dans sa chambre, comme tapisseries, tableaux, etc., ou à sa table, comme chapons, perdrix, etc.. bien que cela se pratique en certaines communautés au vu et au su du supérieur et des autres. Mais, pour la Compagnie, pauvre Compagnie ! oh ! que jamais on ne permette rien de singulier, ni au vivre, ni au vêtir ; j'excepte toujours les malades, oh ! pauvres malades ! pour l'assistance desquels il faudrait vendre jusqu'aux calices de l'église. Dieu m'a donné tendresse pour cela, et je le prie de donner cet esprit à la Compagnie. Donc que personne n'ait rien de singulier.
"Mais, direz-vous, on a vu le contraire en la personne de M. Etienne, qui avait des livres en son particulier." Je réponds primo que le vœu n'était pas encore expliqué par le Pape; il y a peu de temps que nous avons reçu le bref. Combien y a-t-il ? Deux ou trois mois. Je peux rendre témoignage que, quand il recevait de l'argent, il demandait toujours la permission pour acheter des livres et jamais il n'en donnait aux autres qu'après avoir demandé permission.
- 411 -
Donc ne permettre jamais rien de singulier ; cela contristerait les autres, donnerait de la jalousie, de l'envie et ferait perdre la charité, car c'est l'égalité qui conserve la charité et l'amitié qu'on doit avoir les uns envers les autres
Mais, s'il venait céans une personne de qualité pour être de la Compagnie, ne devrait-on pas permettre qu'elle eut de la tapisserie et des tableaux en sa chambre, et au réfectoire toujours de l'extraordinaire ? — Non, Dieu nous garde de cela ! Ne leur dit-on pas, quand ils se présentent : "Ne prétendez pas avoir de la tapisserie, etc.; éprouvez-vous bien pour voir si vous pouvez vous contenter de l'ordinaire et suivre en tout la communauté." Si l'on faisait autrement, on ne ferait pas seulement une brèche à la communauté, mais ce serait la renverser entièrement. Je rends grâces à Dieu de ce que nous avons ainsi agi envers ceux qui, étant tels, se sont présentés à la Compagnie, et de la grâce qu'il leur a faite, de les avoir ainsi disposés.
Voilà près de neuf heures. Il est trop tard pour entamer notre sujet ; il vaut mieux en demeurer là.
O Sauveur du monde, qui avez inspiré à la Compagnie, en son enfance, alors qu'elle n'était composée que de trois ou quatre, la pensée d'aller à Montmartre (ce misérable qui vous parle était pour lors indisposé), se recommander à Dieu par l'intercession des saints martyrs, pour entrer dans cette pratique de la pauvreté, pour lors et depuis si bien observée par une grande partie de la communauté, ô Sauveur de mon âme, faites-nous la grâce de ne vouloir avoir et posséder que vous. Tout le clergé ne dit-il pas : Dominus pars haereditatis meae et calicis mei, (3) et ne sommes-nous pas du clergé ?
3. Psaume XX, 5.
- 412 -
Par le baptême, comme chrétiens, n'avons-nous pas renoncé aux pompes du monde, qui ne sont autre chose, au dire des saints docteurs, que les biens d'ici-bas ?
Naguère monseigneur le coadjuteur de Cahors (4) me fit l'honneur de me dire la consolation qu'il avait ressentie en assistant à une cérémonie que firent chez eux messieurs de Saint-Sulpice, le séminaire et les prêtres de la paroisse (5), lesquels, en surplis, après une messe haute chantée solennellement en leur chapelle particulière, et l'audition d'un sermon, vinrent les uns après les autres et dirent dévotement ces paroles : Dominus pars haereditatis meae et calicis mei. Il en fut si fort touché que rien plus. Au commencement, quand on entrait dans l'Eglise, en quittait tout son bien, on ne gardait rien en propre, et on,disait : Dominus pars haereditatis meae et calicis mei. Plaise à sa divine Majesté nous faire la grâce de chérir cet état de pauvreté, d'observer exactement la règle qui nous en parle et de faire notre possible pour être à exemple à la postérité dans le principe de cette sainte vertu, si chérie de Notre-Seigneur, et qu'il récompensera si avantageusement !
221. — CONFERENCE DU [12 DECEMBRE 1659 (1)]
DE LA CHASTETE
(Règles Communes, chap. IV.)
Mes frères, je ne fis vendredi dernier qu'achever ce que j'avais omis dans l'entretien précédent, qui était de la pauvreté, et, bien qu'on lût le quatrième chapitre entier, qui est de la chasteté, on n'en parla pas, faute de
5. Le 21 novembre, jour de la Présentation de la Sainte Vierge.
Entretien 221.— Manuscrit des Conférences.
1. On a vu plus haut, p. 365, note 1, les motifs gui nous font choisir cette date. Sur le manuscrit, la conférence n'est pas datée.
- 413 -
temps. Il est à propos qu'on je fasse ce soir ; et pour en rendre les espèces plus présentes à l'esprit, il en faut refaire la lecture.
Le Sauveur du monde a bien montré qu'il avait extrêmement à cœur la chasteté et combien il désirait la répandre dans les cœurs des hommes, en ce qu'il a voulu passer par-dessus t'ordre qu'il avait établi en la nature, pour naître, par l'opération du Saint-Esprit, d'une Vierge immaculée. Et il a eu si grande horreur du vice contraire que, quoiqu'il ait permis qu'on lui ait imposé faussement des crimes les plus énormes pour être rempli d'opprobres, selon le désir qu'il en avait, on ne lit point néanmoins que personne, non pas même ses plus grands ennemis, l'aient jamais blâmé, ni même soupçonné de ce vice. Et partant il importe beaucoup que la Congrégation ait un singulier et très ardent désir de cette vertu, et fasse en tout temps et en tout lieu profession particulière de la pratiquer très parfaitement. Ce que nous devons avoir d'autant plus à cœur, que nos emplois de la Mission nous obligent plus étroitement à converser presque continuellement avec les séculiers de l'un et de l'autre sexe. C'est pourquoi chacun apportera de son côté tout le soin, la diligence et la précaution possible pour conserver entièrement cette chasteté, tant à l'égard du corps qu'à l'égard de l'âme.
Or, afin qu'avec l'aide de Dieu, on puisse faire tout cela, on gardera très soigneusement ses sens, tant intérieurs qu'extérieurs, on ne parlera jamais aux femmes seul à seule, en lieu et temps indus, on s'abstiendra entièrement de leur parler et de leur écrire en termes trop affectueux, quoique ce fut en matière de dévotion, on ne s'approchera pas trop d'elles en les confessant, ni en leur parlant hors de la confession, et qu'on se donne bien de garde de présumer de sa chasteté.
- 414 -
Et d 'autant que l'intempérance est comme la mère et la nourrice de l'impureté, chacun sera tempéré en son manger, et, autant qu'il pourra, usera de viandes communes et trempera beaucoup son vin.
De plus, nous nous persuaderons tous que ce n'est pas assez aux missionnaires d'exceller en cette vertu, mais qu'il faut encore faire tout notre possible à ce que personne du monde ne puisse soupçonner tant soit peu aucun des nôtres du vice contraire, parce que ce seul soupçon, quoique très mal fondé, nuirait plus à la Congrégation et à ses saints emplois que tous les autres crimes qu'on nous pourrait faussement imposer, en ce principalement qu'il ne se recueillerait que peu ou point de fruit de nos missions. Et partant nous ne nous contenterons pas d'user des moyens ordinaires pour prévenir ou réparer ce mal, mais encore nous y emploierons, si besoin est, les extraordinaires, comme serait, entre autres, de s'abstenir parfois de faire des actions qui seraient d'ailleurs licites, et même bonnes et saintes, cela s'entend, lorsqu'au jugement du supérieur ou directeur, ces choses semblent donner lieu de craindre ce soupçon.
Et d'autant que l'oisiveté est la marâtre des vertus, principalement de la chasteté, un chacun fuira tellement ce vice, qu'il puisse être trouvé toujours utilement occupé.
Or sus, couvrons-nous. C'est de la vertu de chasteté que nous avons à vous parler. Nous diviserons ce discours en trois points, à l'ordinaire : au premier, nous dirons, en y ajoutant peu de chose, les motifs qui sont couchés en la règle et qui nous obligent à avoir en particulière recommandation la pratique de la vertu de chasteté ; au deuxième point, nous dirons ce qu'est cette vertu de chasteté et en quoi nous la devons principalement pratiquer ; au troisième point, nous exposerons les moyens.
- 415 -
Quant aux motifs, ô Sauveur ! qui ne les sait ? Y a-t-il petit enfant qui n'apprenne de ses père et mère que c'est un péché, et un grand péché, de faire des actions impures. O Sauveur ! qui savez les motifs qui nous obligent à pratiquer cette vertu, non seulement quant aux actions extérieures, mais aussi quant à la pureté intérieure, imprimez-les vivement en nos esprits, afin que nous pratiquions exactement cette vertu. La pratique de la chasteté, vous le savez, est commandée par Dieu, comme le vice contraire à cette vertu est défendu : "Luxurieux point ne seras de corps ni de consentement." Il n'est pas à propos de s'arrêter à ce qui parle de soi-même.
Notre règle apporte pour premier motif le grand éloignement que Notre-Seigneur a fait paraître pour tout ce qui est contraire à la chasteté, si bien que, devant se faire homme, il ne voulut pas que ce fût par la voie ordinaire, mais d'une façon extraordinaire, par le moyen du Saint-Esprit. Sa mère demeura vierge et fut toujours chaste, et le Saint-Esprit opéra cette grande merveille.
O Seigneur ! il faut bien dire qu'il y a quelque chose de grand en cette vertu, puisque le Saint des saints a rompu l'ordre de la nature pour être conçu et naître d'une manière qui faisait voir le grand cas qu'il faisait de la chasteté !
Un second motif, non moins important, mentionne également dans la règle, est que Notre-Seigneur, soit pendant les trente ans qu'il vécut en famille avec son père et sa mère, travaillant dans leur boutique (ce qui a donné sujet de dire : Nonne hic est faber et fabri filius ?) soit après les avoir quittés pour prêcher son Evangile, avec tant de succès que tout le monde le suivait, hommes et femmes, bien qu'il conversât avec les uns et les autres
- 416 -
et que ses plus grands ennemis le calomniassent et lui fissent mille reproches et mille blâmes, l'appelant séducteur, ivrogne, endiablé, jamais il n'a permis qu'on lui reprochât rien de contraire à la chasteté.
Voilà un grand motif. O Sauveur, c'est à vous que nous nous adressons pour obtenir cette vertu si rare. La nature ne va pas jusque-là ; au contraire, c'est elle qui nous suscite mille et mille tentations, images et fantômes contraires à cette vertu. O Seigneur, faites-nous donc la grâce, s'il vous plaît, que ni la Compagnie en général, ni aucun de ses membres en particulier ne tombe jamais dans le vice contraire, de près ou de loin.
Notre-Seigneur passe plus avant et dit que qui ne quitte sa femme n'est pas digne de lui, tant il a en affection cette vertu ; aussi le, apôtres et les disciples qui avaient leur femme, la quittèrent pour le suivre ; et les femmes quittèrent leur mari ; et plusieurs premiers chrétiens firent de même et n'eurent plus de communication avec leur femme pour l'usage du mariage ; mais, peu de temps après, le démon, ennemi de cette vertu, fit en sorte que les hommes ne gardèrent pas longtemps cette résolution, car la hantise les uns avec les autres et la grande fragilité de la nature firent que quelques-uns retournèrent à des actions contraires à cette vertu. Plusieurs se retirèrent dans les déserts de la Lybie et de l'Egypte, poussés par l'appréhension de ne pouvoir vivre en une chasteté aussi parfaite dans le monde; et ainsi ces déserts furent remplis de personnes qui pratiquaient exactement cette vertu. Depuis ce temps-là, les monastères se sont établis pour permettre de s'arracher aux péchés et aux plaisirs du monde et de vivre en chasteté. O Messieurs, élevons-nous tous à Dieu dès maintenant pour lui demander et obtenir que cette petite et pauvre Compagnie ne soit incontaminée en son corps et
- 417 -
en ses membres. Que veux-je dire par là ? Je veux dire : pour le général et pour le particulier de la Compagnie. On va par tout le monde prêcher la chasteté et l'inculquer au peuple. Oh ! qu'il est donc important que nous ayons une grande chasteté !
Mais en quoi consiste cette vertu ? Les petits enfants sont instruits par leurs père et mère de la vilenie du péché contraire à cette vertu. Combien donc est-elle belle ! Il y a deux ou trois espèces de chastetés : la chasteté conjugale, qui modère les affections du plaisir de la chair ; et celle qui arrache du cœur toutes les affections. Cette dernière est une vertu bien relevée; elle porte ceux qui la pratiquent à vivre bien purement. La chasteté conjugale ne nous regarde pas, puisqu'elle consiste dans la modération des plaisirs de la chair et que nous n'en devons prendre aucun. C'est donc de l'autre qu'il faut parler. Elle demande de nous que nous arrachions du cœur toutes les affections pour les actions d'impureté, les mauvaises attaches et le reste ; je ne parlerai pas davantage, ni en détail, des actes particuliers. Oh ! que cette vertu est rare et comme le démon tâche de nous la faire perdre ! Il plaît à Dieu exercer quelquefois de saintes âmes, en permettant que le démon les tente par de mauvaises pensées, de mauvaises imaginations, des représentations vilaines, même en des choses saintes. J'ai connu une âme religieuse qui ne ressentait des tentations d'impureté et de la chair qu'en communiant ; jamais, hors de là, elle n'était tentée, et jamais elle ne Communiait sans cela. Voyez quelle est la malice du démon, de se servir des choses les plus saintes pour nous tenter d'impureté. Donc cette vertu consiste à arracher de nos cœurs, non seulement de la fantaisie et de l'esprit, mais du cœur, les affections à l'impureté. O Seigneur, aidez-nous à arracher du cœur ces affections maudites d'impureté, et
XII - 27
- 418 -
de la mémoire le souvenir des personnes qu'on a connues trop familièrement, avec qui peut-être on a fait autrefois quelque vilaine action ! O Dieu, arrachez de nos cœurs ce souvenir.
Il y a pureté du corps et pureté de l'esprit. Celui qui a la pureté du corps n'a pas pour cela la chasteté ; c'est la pureté de l'esprit qui informe cette vertu et lui donne la perfection et même l'essence ; elle chasse de la pensée, de l'esprit, de la mémoire, de la fantaisie toutes les pensées mauvaises. C'est en cela que consiste tout notre exercice : arracher du cœur, etc., si nous voulons avoir la chasteté que la règle demande de nous, nous souvenant que Notre-Seigneur venant au monde en a fait tant de cas qu'il a voulu changer la nature des choses et naître d'une vierge. C'est à cause de cette vertu qu'il est dit que les vierges accompagneront partout l'Agneau et chanteront des cantiques nouveaux. Oh ! que la Compagnie en général et chacun d'icelle en particulier doit faire état de cette vertu et faire tout son possible pour l'avoir et s'y perfectionner de plus en plus !
Mais qui nous aidera à cela ? C'est la garde des sens; la règle le dit. La garde de la vue. O vue dangereuse ! laisser aller ses yeux çà et là sur toutes sortes d'objets oh ! que cela est mal ! David, ce saint homme, pour avoir vu une femme, tombe dans le péché contraire à la chasteté et fait encore pire, car à celui-là, à ce péché-là il en ajoute un autre, savoir l'homicide ; vous en savez l'histoire.
L'ouïe, la garde de l'ouïe. Vous qui avez confessé aux champs et même à la ville, vous savez que plusieurs personnes apprennent ce qu'est l'impureté en voyant et entendant ces saltimbanques, ces farceurs qui représentent des actions déshonnêtes et tiennent de mauvais discours Oh ! oui, que cela est dangereux !
- 419 -
Ainsi donc la garde des sens : de la vue, de la vue, dis-je, oui, de la vue, de l'ouïe, et ainsi des autres sens extérieurs, du tact ; se rendre maître de ses sens autant qu'on le peut. La vue, l'ouïe, le tact.
Un autre moyen, c'est de ne jamais se trouver seul à seule, en lieu et temps indus, avec une personne du sexe (la règle le dit) parce que c'est en ce temps et en ce lieu que le démon réveille la concupiscence. Nous sommes hommes comme les autres, et ainsi gare ! Je ne puis que je ne dise ici La grande faute que font ceux qui parlent avec une femme ou une fille toute seule dans ce petit parloir. Oh ! que cela m'a fait peine de savoir que quelqu'un s'est trouvé là et y prenait le côté le plus obscur, la personne se tenant à l'opposé, au plus clair, et ce pendant deux ou trois heures ! Ce sont des amorces bien dangereuses.
Je prie donc la Compagnie de prendre garde à cela. Quand on a à parler à une femme qui est dans ce petit parloir, si on ne la connaît pas et qu'on ait peu de chose à lui dire, il faut la prier de sortir, lui parler debout, découvert et couper court. Plusieurs, à raison de leur office, sont obligés de parler à ce sexe, mais je les prie que ce soit de la sorte, sans s'asseoir auprès d'elles, à moins que ce ne soient des personnes de condition et qu'on ne doive être longtemps avec elles par nécessité d'affaires. Hélas ! que j'y ai manqué ! et je n'y manque encore que trop. Mais Dieu sait la peine que je sens quand je me trouve obligé de leur parler en cette manière. Quoi qu'il en soit, la règle nous dit de ne jamais parler seul à seule à une femrne. Et partant, j'exhorte celui de la Compagnie (car il y en a un, et je n'en connais qu'un qui soit sujet à cette faute) à travailler à cela et à en faire sa pratique; ou, s'il veut, à s'abstenir, par forme de pénitence, de tels entretiens avec ce sexe. Dieu
- 420 -
m'a fait quelquefois la grâce de les prier de sortir de ce petit parloir ou cabinet, et, étant dehors, je leur parle et coupe court avec elles.
C'est encore un grand danger pour la chasteté, de manger beaucoup, et des viandes délicates, et de trouver moyen d'en avoir ; oh! quel mal ! mais surtout de boire du vin, et trop, et tout pur. Oh ! à quoi tient-il que je ne m'exclame sur cela, pour les inconvénients qui sont arrivés à la Compagnie par la faute de ceux qui y ont excédé ! Il n'y en a plus, grâce à Dieu, mais nous devons bien nous donner à sa divine Majesté pour ne plus boire de vin, ou au moins pour le tremper beaucoup.
Voulez-vous que je vous dise comment a fait Monseigneur de Cahors (2) ce saint homme, ce grand serviteur de Dieu, pour ne plus boire de vin ? Car il ne boit que de l'eau. Il ne dîne pas, mais le soir, après ses visites, sermons et autres emplois de sa charge pastorale et épiscopale, il mange un peu de pain, des herbages, du fruit et boit quelque verre d'eau ; et voilà tout ; et ce depuis environ trente ans, âgé qu'il est maintenant d'environ soixante-dix ans. Voici comme il s'y prit, à ce qu'il m'a fait l'honneur de me dire. Bien qu'au commencement il bût du vin comme un autre, il arriva à le tremper de moitié, puis des deux tiers, puis à ne mettre qu'un peu de vin sur beaucoup d'eau ; il continua ainsi à diminuer de plus en plus la quantité de vin, si bien que sa boisson n'était que de l'eau rougie ; de sorte qu'étant devenu comme insensible au goût du vin, et en buvant si peu que cela ne valait pas la peine d'en parler, il se résolut à n'en plus boire du tout ; ce qu'il a exactement observé.
Un autre moyen pour garder la chasteté, c'est de fuir l'oisiveté, qui de soi est un grand mal. Oh ! qu'on doit
2. Alain de Solmnihac.
- 421 -
soigneusement l'éviter ! surtout les personnes qui, par leur conduite, se sont rendues inhabiles aux emplois, et aussi celles qui sont dans les emplois ; car, croyez-moi, quand le démon trouve une personne oisive, oh ! qu'il a beau jeu pour la tourmenter et la bien tenter du vice contraire à la chasteté ! Faites, mes frères, que vous soyez toujours occupés, et alors, si le diable vous tente, l'occupation diminuera au moins beaucoup les forces de sa tentation.
Un autre moyen encore, mais qui regarde les confesseurs, c'est de ne pas s'approcher trop près des pénitentes, car, comme vous voyez et savez bien mieux que moi, chaque chose envoie ses espèces. Comme cette lampe allumée envoie ses rayons et ses lueurs, ainsi de la tête, du visage, des habits de ces pénitentes sortent certaines espèces qui, venant à se mêler avec celles qui sortent des confesseurs, allument la tentation et font, si on n'y prend bien garde, d'étranges ravages. J'exhorte donc la Compagnie à ne pas approcher des pénitentes, mais bien plutôt à les tenir à l'écart. Si certains, à cause de la dureté de leur ouïe, en ont usé autrement, ô Sauveur ! qu'ils sachent que ce n'était pas à faire. Je prie les confesseurs de bien prendre garde à cela et d'y mettre bon ordre.
Ce qui nous peut encore beaucoup nuire, c'est, quand on explique le sixième commandement : "Luxurieux point ne seras de corps ni de consentement", d'interroger sur trop de choses. Il ne faut demander que le nécessaire au pénitent. Les confesseurs doivent savoir ce qu'il est nécessaire de demander aux pénitents sur ce commandement ; nous n'avons pas le temps ici de le dire ; il est à propos que, l'un de ces jours, les confesseurs s'assemblent pour conférer là-dessus. Cependant donnons-nous à Dieu pour n'interroger en confession que du nécessaire sur ce commandement, car, si on passe outre, le diable
- 422 -
ne manquera pas de nous livrer de grandes tentations contre cette vertu, et les espèces de ce qui aura été demandé ou répondu reviendront souvent à notre mémoire, réveilleront la concupiscence et feront d'étranges ravages.
Un autre moyen pour conserver la chasteté, c'est de fuir la conversation des religieuses, même des plus réformées. Avant la fondation de la Compagnie, Monseigneur de Genève, que nous avions l'honneur de connaître et de fréquenter, nous obligea à avoir soin des religieuses de la Visitation; nous y voilà engagé; c'est une parole donnée; que faire à cela? Mais sachez, Messieurs, que ces conversations sont un filtre diabolique, car nous sommes hommes, et hommes comme les autres. On s'y engage sous prétexte de dévotion; on commence toujours par là, et Dieu sait à quoi souvent cela aboutit ! C'est contre la fin de notre Institut, qui est d'être aux pauvres-gens des champs. Or, on ne peut servir deux maîtres. Je recommande donc à la Compagnie de ne jamais accepter d'emploi qui obligeât à diriger, conduire et fréquenter les religieuses, ou à converser avec elles. Je vous dirai, à ce propos, qu'au commencement de la Compagnie on fit une mission en un village ou bourg où il y avait des religieuses. Elles prièrent qu'on leur fît quelques sermons et qu'on entendît leur confession générale, comme on entendait celle des bonnes gens. On le fit. Le bon M. de la Salle y était. Ces bonnes religieuses lui écrivirent plusieurs fois après son retour ici. Dès qu'il vint à s'apercevoir qu'il y avait de l'attache en cela, M. de la Salle, qui était homme de bon sens, leur répondit qu'elles devaient se contenter de ce qu'il leur avait écrit et même dit sur place, et qu'il n'avait plus rien à leur dire, ni à leur écrire. Ainsi devons-nous fuir tout cela comme un piège de Satan.
- 423 -
Un autre moyen encore, c'est de ne pas écrire des tendresses ; cela allume le feu, engage à des affections, et Dieu sait quelles ! engage à faire des réponses aussi pleines de tendresses, voire plus, car on ne veut pas se laisser vaincre. Pour l'amour de Dieu, Messieurs, je recommande qu'on s'abstienne avec les femmes de tout commerce personnel et épistolaire. Je pense qu'il y a encore une ou deux de ces lettres céans, mais quelles lettres ! Les lirai-ie ? Il vaut mieux que je me taise. Il n'en est pas arrivé de mal à celui de la maison à qui elles sont adressées. Oh ! qu'il en a été proche !
Un autre moyen encore, c'est de n'avoir point de dévotes. — Mais Notre-Seigneur en avait bien; il les entretenait et les visitait ; les apôtres en ont eu, et aussi tant de saints personnages. — Oh ! que cela est pourtant dangereux ! Il faut bien craindre pour la Compagnie là où il y a de ces dévotes qui louent de sa bonne conduite le confesseur auquel elles ouvrent leur cœur et leur conscience. Oh ! quelle attache ! Malheur à la Compagnie si elle souffre de telles personnes en ces lieux ! Qu'elles sont en grand danger ! Je sais un lieu où les femmes sont si affectueuses envers leur confesseur que rien plus.
Que faut-il faire à cela ? 1° Bien garder ses sens ; 2° ne parler à ces dévotes qu'en confession, pas même debout à l'église, et jamais, je dis jamais, en leurs maisons, ni chez nous. Recommandez-leur de vous dire à confesse tout ce qu'elles ont à vous dire, ou auront à vous dire, et jamais rien hors de là. Oh ! s'il plaisait à Dieu nous faire la grâce de tenir ferme, de ne leur jamais parler debout à l'église, à la porte, chez elles ! Ce sont des moyens de conserver la chasteté dans la Compagnie. Que ne doit-on espérer d'elle, ici et ailleurs, en France et aux pays étrangers, si elle use de telles précautions ! Autrement, Dieu tournerait son visage de complaisance sur
- 424 -
d'autres personnes qui lui rendraient bien plus de service et de gloire dans les missions.
Or sus, Messieurs, que ferons-nous pour garder cette règle ? Les moyens qu'on vient de proposer serviront de peu, s'ils ne sont animés de l'esprit de Dieu. Il faut donc le demander à Notre-Seigneur, et très instamment, en nos prières, et avoir un dessein particulier de se donner à sa divine Majesté à bon escient pour se conserver et se perfectionner en cette vertu et s'éloigner de bien loin des vices contraires. Si on fait cela et qu'ici on travaille de la sorte à l'acquisition, à la conservation et au développement de cette vertu, cela se répandra partout. Ainsi la Compagnie se rendra d'autant plus agréable à Dieu, qui n'aura pour elle que des yeux de complaisance, et des grâces nouvelles et abondantes à lui communiquer. Plaise à sa divine Majesté que cela soit ainsi !
222. — CONFERENCE DU [19 DéCEMBRE 1659 (1)]
DE L'OBEISSANCE
(Règles Communes, chap. v, art. 1-3.)
Mes chers frères, voici le chapitre cinquième de nos règles, qui est de la sainte obéissance.
Article premier. — Pour honorer l'obéissance que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous e enseignée de parole et d'exemple, l'ayant bien voulu exercer sur la terre, à l'égard de la très Sainte Vierge, de saint Joseph et des autres personnes constituées en dignité, soit bonnes, soit mauvaises, nous obéirons exactement à tous nos supérieurs et à chacun d'eux, les regardant en Notre-Seigneur,
Entretien 222. — Manuscrit des Conférences
1. Cette conférence n'est pas datée. Voir, page 365, note I, la raison qui nous fait choisir la date que nous adoptons.
- 425 -
et Notre-Seigneur en eux, principalement à notre Saint-Père le Pape, auquel nous obéirons avec tout le respect, la fidélité et la sincérité possible.
Nous rendrons aussi humblement et fidèlement obéissance, selon notre Institut, à Nosseigneurs les illustrissimes et Révérendissimes évêques dans les diocèses desquels nous sommes établis. De plus, nous n'entreprendrons rien dans les églises paroissiales sans le consentement de messieurs les pasteurs.
Article second. — Nous obéirons aussi tous au supérieur général promptement, gaiement et persévéramment en toutes choses où l'on ne verra point de péché, et avec une obéissance aveugle et une entière soumission de jugement et de volonté, et non seulement à l'égard de sa volonté signifiée, mais aussi à l'égard de ses intentions, estimant que ce qu'il ordonne est toujours pour le mieux, et nous laissant à sa disposition comme la lime entre les mains de l'artisan.
Article troisième — Et cette obéissance se rendra pareillement aux autres supérieurs, tant particuliers que visiteurs, comme aussi aux officiers subalternes. Chacun tachera aussi d'obéir au son de la cloche, comme à la voix de Jésus-Christ, en sorte qu'au premier coup qu'on entendra, on s'étudie à quitter tout, même la lettre commencée .
Je pense que voilà assez de lecture faite pour ce soir ; si nous avons du temps, nous passerons outre. L'entretien de ce soir, mes chers frères, est de l'obéissance. Nous diviserons ce que nous avons à dire, en deux ou trois points : au premier, nous dirons les raisons que nous avons de nous donner à Dieu, afin qu'il lui plaise nous remplir de cette vertu d'obéissance ; au deuxième, ce qu'est cette vertu d'obéissance et en quoi elle consiste ;
- 426 -
au troisième, nous dirons les espèces de cette vertu d'obéissance, si nous avons le temps.
Quant à la première raison que nous avons de nous donner à Dieu, à ce qu'il nous donne cette vertu d'obéissance, c'est ce que dit la règle, savoir l'exemple que nous a donné le Fils de Dieu et ce qu'il a fait pendant toute sa vie, qui n'a été qu'un tissu d'obéissance. Il faut bien dire qu'il y a quelque chose de grand et de divin en cette vertu, puisque Notre-Seigneur l'a tant aimée depuis sa naissance jusqu'à sa mort, puisqu'il a fait toutes les actions de sa vie par obéissance. Il a obéi à Dieu son Père, qui voulait qu'il se fît homme ; il a obéi à sa mère, à saint Joseph, son père putatif, et erat subditus illis (2), et à tous ceux qui étaient élèves en dignité, soit bons, ou mauvais, si bien que toutes les actions de sa vie n'ont été qu'un tissu d'obéissance. Il a commencé sa vie par là, factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. (3) obéissant jusqu'à la mort, et même jusqu'à la mort de la croix ; et à cause de cela, propter quod, son Père l'a fort considéré, exalté et élevé.
O Sauveur, qu'est-ce donc que cette vertu d'obéissance? Combien est-elle excellente, puisque vous l'avez trouvée digne d'un Dieu ! Y a-t-il quelque chose de plus grand que d'obéir jusqu'à la mort infâme de la croix ? Que reste-t-il après cela ? Quel tableau avons-nous là, Messieurs, en cet exemple que Notre-Seigneur nous a donné et montré ide l'obéissance ! Quels motifs attendez-vous après cela : l'obéissance jusqu'à la mort de Dieu fait homme !
S'il y avait quelque chose hors de là, c'est ce que Notre-Seigneur a dit, que "celui qui ne renonce pas à soi-même
3. Epître aux Philippiens II, 8.
- 427 -
n'est pas digne de lui et d'être son disciple (4)". Que serons-nous si nous ne sommes disciples de Notre-Seigneur ? Et cependant nous ne le pouvons être, si nous ne renonçons à nous-mêmes. Et comme on ne peut pas se quitter soi-même, ni son âme, ni son corps (ils sont liés d'un lien trop étroit pour que nous les puissions quitter), renoncer à soi-même, au sentiment des Pères, c'est renoncer à son jugement, à sa volonté. O mon Sauveur, ce sont ceux qui renoncent à eux-mêmes, et eux seulement, que vous prenez et recevez à votre suite en cette vie pour les glorifier là-haut dans le ciel. Je ne puis donc être disciple de Jésus-Christ, si je ne renonce à moi-même, à mon jugement et à ma propre volonté. Il faut que je le fasse, que je le demande à Dieu, car j'ai besoin de sa grâce; sans elle je ne le saurais faire ; cela répugne à la nature; je ne le puis de moi-même, bien qu'il faille que j'y contribue. Pour ce, il faut se mortifier, sans quoi on ne peut être disciple de Jésus-Christ. Faisons comme faisait saint Jean Chrysostome, qui donnait du brillant aux choses quand il répétait une chose d'importance. Il faut aussi en passer par là, savoir que, pour être véritablement disciple de Notre-Seigneur, il faut renoncer à soi-même, il faut pratiquer l'obéissance et vivre dans la soumission d'un prêtre, d'un frère de la Mission. Est-ce donc vrai cela, Seigneur ? Réfléchissons-nous là-dessus ? Il nous faut, pour obéir, la grâce de Dieu; il faut que Dieu s'en mêle. O Seigneur, nous ne pouvons plus, ni ne voulons suivre nos volontés propres, nous y avons renoncé par nos vœux, et même les chrétiens y ont renoncé par le baptême, disent les Pères. Il faut donc renoncer à son propre jugement. O Seigneur, faites-nous cette grâce-là, s'il vous plaît.
4. Evangile de saint Luc XIV, 33.
- 428 -
Un autre motif qui peut y être ajouté, encore que le premier ne soit que trop suffisant, c'est qu'on ne peut désobéir sans péché plus ou moins grave, selon la gravité de la désobéissance, surtout selon les choses qui sont dans la règle, vu qu'elle a son fondement dans la Sainte Ecriture et dans les commandements de Dieu. Et quand la désobéissance tire a conséquence, tel et tel désobéissant ensuite, il y a péché, et péché mortel quand le scandale s'ensuit et surtout quand on désobéit par un certain esprit de mépris. Il y en a pour l'ordinaire quand on y apporte une certaine ténacité et protervité, ô Sauveur ! et aussi quand le supérieur recommande l'observance d'une pratique obligatoire, ou emploie ces mots : "Je vous ordonne cela", et, de plus, "en vertu de l'obéissance". J'ai en vue surtout une chose que l'on a recommandée ici ces jours passés (5), vous m'entendez bien, savoir l'obligation qu'a la Compagnie de dire l'office divin en commun. Il en est qui ne le font pas encore. Il y a sujet de trembler. La règle le dit ; on l'a recommandé ; c'est l'usage de la Compagnie dans les autres maisons; c'est la façon de le dire des bons ecclésiastiques, et ce en la présence du Saint Sacrement. Quand vous voyez ces messieurs qui viennent ici les mardis à la conférence le dire à l'église, deux à deux, avec dévotion, cela est de très grande édification. Je me souviens que, quand Monseigneur le prince de Conti vint ici, il y a quelque temps, il dit à ceux avec qui il était : "Je suis obligé à dire quelques prières ; je le fais, autant que je peux, en présence du Saint Sacrement ; je m'en vais donc à l'église.
Demeurons en là.
Si l'esprit d'obéissance ne se trouve en La Compagnie, que sera-ce d'elle ? Ne sera-ce pas une tour de Babel, un
5. Le 26 septembre précédent.
- 429 -
désordre continuel ? Voyez ces communautés où il n'y a p,as d'obéissance, tout va en désordre. J'admire l'obéissance de plusieurs de la Compagnie; elle est merveilleuse et céans et ailleurs ; plusieurs m'écrivent à la moindre chose qu'ils ont à faire : "Comment ferai-je en ceci et en cela ? Cette passion prenant en moi, en tel et en tel, comment m'y comporterai-je ?" O Sauveur, si jusqu'à maintenant nous avons fait quantité de fautes contre l'obéissance, pardon ! Seigneur, accordez-nous la grâce de nous en corriger.
En quoi consiste cette vertu ? Les théologiens disent que c'est dans une disposition de faire ce que veulent ceux à qui nous sommes soumis. Voyez-vous, Messieurs, Dieu est le Dieu des vertus, Deus virtutum ; la vertu doit avoir son principe et sa racine dans l'intérieur ; car, comme ce qui paraît en l'homme n'est pas l'hommes ainsi ce qui paraît obéissance n'est pas toujours la vertu d'obéissance ; car elle consiste en une disposition continuelle à obéir, à renoncer à son propre jugement. Selon cette disposition, on va droit où Dieu veut, et c'est où nous devons tendre pour être parfaitement obéissants. Demandons à Dieu qu'il nous donne cet esprit d'obéissance. Un supérieur qui ordonne quelque chose peut bien manquer ; hélas ! il n'est pas infaillible, ni impeccable ; mais celui qui obéit, pourvu que ce ne soit pas dans une chose manifestement péché, comme serait faire quelque chose de déshonnête et de vilain, oh ! non, jamais cela ; plutôt mourir! celui-là est assuré de faire la volonté de Dieu, et il ne sera pas trompé ; car Dieu ne peut tromper. Et comment Notre-Seigneur aurait-il commandé d'obéir aux scribes et aux pharisiens, aux prêtres de l'ancienne ici, gens vicieux pour la plupart, auxquels Notre-Seigneur en fait de grands et continuels reproches! Cependant il disait au peuple : "Obéissez-leur,
- 430 -
faites tout ce qu'ils vous diront, mais n'imitez pas leurs œuvres." Et comment lui-même leur aurait-il obéi s'il eut mal fait, ou plutôt s'il n'eût su que c'était pratiquer de grands actes de vertu, d'obéir à des gens vicieux et méchants! Ils étaient pourtant en autorité et dignité ; il fallait leur obéir par cette règle : Qui vos audit me audit, qui vos spernit me spernit. (5) Ils avaient la direction des âmes. Notre-Seigneur était donc dans le vrai, Messieurs, quand il disait : Qui vos audit me audit, qui vos spernit me spernit. Révoquerons-nous cela en doute ? Ne nous établirons-nous pas, plus que jamais, en la pratique de cette vertu ? Nous avons fait vœu de vivre toujours dans la soumission et dépendance en pratiquant la sainte obéissance. Voyez où cela va.
Mais à qui devons-nous l'obéissance ? La règle commence par notre Saint-Père le Pape ; c'est le Père commun de tous les chrétiens, le chef visible de l'Eglise, le vicaire de Jésus-Christ, le successeur de saint Pierre; nous lui devons obéissance, nous qui sommes au monde pour instruire les peuples de l'obéissance qu'ils doivent avoir, aussi bien que nous, pour ce pasteur universel de nos âmes. C'est à nous à leur en montrer l'exemple. Aussi donnons-nous à Dieu pour lui bien obéir et bien recevoir ce qui viendra de sa part. C'est à lui, en la personne du saint à qui Notre-Seigneur dit : "Pierre, paissez mes agneaux, paissez mes brebis." (6) que ce même Sauveur a donné les clefs de son Eglise. Il est comme une autre espèce d'homme, tant il est au-dessus des autres. Aussi devons-nous le regarder en Notre-Seigneur, et Notre-Seigneur en lui.
Nous devons obéissance à nosseigneurs les évêques. L'autorité du Pape leur est départie, selon certains ; et,
6. Evangile de saint Jean XXI, 15 et suiv.
- 431 -
selon d'autres, ils ont autorité de Jésus-Christ même. Laissons cela. Nous autres prêtres, nous leur avons promis obéissance, quand nous avons reçu le sacerdoce, non seulement à eux et à leurs successeurs, mais aussi aux prélats dans les diocèses desquels nous aurons à vivre et à travailler ; en sorte que notre sentiment a toujours été et est encore que nous devons nous considérer comme ces serviteurs de l'Evangile auxquels le père de famille dit : "Venez" et ils viennent ; "Allez" et ils vont. J'ai toujours eu dévotion d'obéir à leurs ordres. Et en effet, nous leur sommes soumis et dépendons d'eux, à l'effet des missions, pour y prêcher, catéchiser, confesser et administrer les sacrements, bien que, de leur grâce, ils aient laissé à la Compagnie les règlements et les ordres pour la discipline régulière du dedans. Notre Saint-Père l'a exprimé dans son bref, sans que nous nous en soyons mêlés, disant que ceux des nôtres qui seront envoyés aux missions ou à la conduite des séminaires seront soumis aux Ordinaires, c'est-à-dire aux évêques. Il a fait ce bref après avoir communiqué avec messieurs les cardinaux de la Congrégation pour l'explication du Concile de Trente. Nous leur devons obéissance comme à Dieu. Je prie ceux qui seront envoyés dans les diocèses d'en user de la sorte et de leur obéir exactement.
Voilà pour l'obéissance aux évêques. Quant aux curés, cela n'est-il pas aussi raisonnable ? Quoi ! faudrait-il qu'un étranger fît quelque chose dans leur paroisse sans leur consentement ? Ce serait un grand désordre. La Compagnie, dès le commencement et jusqu'à présent, a reçu de Dieu la grâce de leur déférer beaucoup et de ne rien faire chez eux sans leur agrément.
Reste l'obéissance au supérieur. O misérable ! obéir à un désobéissant à Dieu, à la sainte Eglise, à mon père, à ma mère dès mon enfance ! Et quasi toute ma vie n'a
- 432 -
été que désobéissance ! Hélas ! Messieurs, à qui rendez-vous obéissance ? A celui qui, comme ces scribes et ces pharisiens dont je vous parlais tantôt, est rempli de vices et de péchés. Mais c'est ce qui rendra votre obéissance plus méritoire. J'y pensais encore tantôt, et je me ressouviens qu'étant petit garçon, comme mon père me menait avec lui dans la ville, parce qu'il était mal habillé et un peu boiteux, j'avais honte d'aller avec lui et de le reconnaître pour mon père. O misérable! combien ai-je été désobéissant ! J'en demande pardon à Dieu ; je vous demande aussi pardon, et à toute la Compagnie, de tous les scandales que je vous ai donnés, et je vous conjure de prier Dieu pour moi, afin qu'il me le pardonne et qu'il m'en donne toujours le regret au cœur.
Or sus, levons-nous, voici qu'il va être neuf heures ; n'entamons point d'autre sujet. Or, Notre-Seigneur a montré un si bel exemple d'obéissance qu'il dit lui-même : Quae placita sunt ei facio semper (4) ; oui, facia semper. Et cette obéissance qu'il a rendue à Dieu son Père n'a pas seulement duré pendant qu'il était sur la terre ; il l'a continuée glorieux au ciel, obéissant aux prêtres, même vicieux, qui l'élèvent et l'abaissent comme il leur plaît, en l'Eucharistie. Oh ! quelle obéissance, qui dure même jusques après la mort ! O Seigneur, qui avez pris de toute éternité la résolution d'obéir, faites-nous la grâce de la prendre maintenant ! Faites-nous la grâce d'obéir aux règles, aux commandements de nos supérieurs, à leur volonté signifiée de parole, même par signe, comme demandent les Pères, qui vont jusqu'à dire qu'on doit obéir à leurs intentions. Mais surtout, faites-nous la grâce, s'il vous plaît, Seigneur, de nous acquitter exactement de l'obéissance que nous avons
4. Evangile de saint Jean VIII, 29.
- 433 -
vouée, d'entrer bien avant dans les sentiments de cette vertu ! C'est, Messieurs, ce que nous demanderons instamment à Dieu, et nous nous donnerons à sa divine Majesté pour obtenir d'elle cette grande grâce. O Seigneur ! que sera la Compagnie de la Mission, si elle est bien obéissante au Pape, aux évêques, aux curés, aux supérieurs d'icelle ! Que de bénédictions ne doit-elle pas ; attendre de sa divine Majesté ! Dieu nous en fasse la grâce !