Conférences aux missionnaires (page 5)
70. - RépétitIon d’oraison
Sur l’oraison
Pour avoir été infidèle à exécuter ses résolutions, il ne faut pas désister d'en prendre de nouvelles en toutes ses oraisons ; de même qu'encore qu'il ne paraisse point de profit de la nourriture qu'on prend, on ne laisse pas pour cela de manger. Car c'est une des plus importantes parties, & même la plus importante de l'oraison, de faire de bonnes résolutions ; & c'est à cela particulièrement qu'il faut s'arrêter, & non pas tant au raisonnement & au discours. Le principal fruit de l'oraison consiste à se bien résoudre, mais à se résoudre fortement, à bien fonder ses résolutions, s'en bien convaincre, se bien préparer à les exécuter, & prévoir les obstacles pour les surmonter 1. Ce n'est pas néanmoins encore tout, car enfin nos résolutions ne sont d'elles-mêmes que des actions physiques & morales ; & quoique nous fassions bien de les former en notre cœur & de nous y affermir, nous devons néanmoins reconnaître que ce quelles ont de bon, leurs pratiques & leurs effets dépendent absolument de Dieu. Et d'où pensez-vous que provient le plus souvent que nous manquons à nos
Entretien 70. — Abelly, op. cit. L. III, chap. VII, sect I, p. 63.
1. Cf. supra 66 et le 10 août 1657, infra 406-407.
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résolutions ? C'est que nous nous y fions trop, nous nous assurons sur nos bons désirs, nous nous appuyons sur nos propres forces, & cela est cause que nous n'en tirons aucun fruit. C'est pourquoi, après que nous avons pris quelques résolutions en l'oraison, il faut beaucoup prier Dieu & invoquer instamment sa grâce avec une grande défiance de nous-mêmes, afin qu'il lui plaise nous communiquer les grâces nécessaires pour faire fructifier ces résolutions ; & quoiqu'après cela nous venions encore à y manquer, non seulement une ou deux fois, mais en plusieurs rencontres & pendant un long temps, quand bien même nous n'en aurions pas mis une seule en exécution, il ne faut jamais laisser pour cela de les renouveler & de recourir à la miséricorde de Dieu & implorer le secours de sa grâce. Les fautes passées doivent bien nous humilier, mais non pas nous faire perdre courage ; & en quelque faute que l'on tombe, il ne faut pas pour cela rien diminuer de la confiance que Dieu veut que nous ayons en lui, mais prendre toujours une nouvelle résolution de s'en relever & de se garder d'y retomber, moyennant le secours de sa grâce, que nous lui devons demander. Quoique les médecins ne voient aucun effet des remèdes qu'ils donnent à un malade, ils ne laissent pas pour cela de les continuer & réitérer, jusqu'à ce qu'ils y reconnaissent quelque espérance de vie. Si donc l'on continue ainsi d'appliquer des remèdes pour les maladies du corps, quoique longues & extrêmes, encore qu'on n'y voie aucun amendement, à plus forte raison doit-on faire le même pour les infirmités de nos âmes, dans lesquelles, quand il plaît à Dieu, la grâce opère de très grandes merveilles.
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71. - RépétitIon d’oraison
SUR L'ORAISON
Mon frère (1), vous avez bien fait de diviser votre oraison. Néanmoins, lorsque l'on prend quelque mystère pour sujet de la méditation, il n'est pas nécessaire, ni expédient de s'arrêter à une vertu particulière & de faire votre division ordinaire sur le sujet de cette vertu ; mais il est plus à propos d'envisager l'histoire du mystère & de faire attention a toutes ses circonstances 2, n'y en ayant aucunes, si, petites & si communes qu'elles puissent être, dans lesquelles il n'y ait de grands trésors cachés, si nous savons bien les y chercher. Je le reconnus dernièrement dans une conférence de ces messieurs qui s'assemblent céans 3 (2). Ils avaient pour sujet de leur entretien ce qu'il fallait faire pour employer saintement le temps du carême. C'était un sujet fort commun, dont ils avaient coutume de traiter tous les ans ; & cependant on dit de si bonnes choses, que tous les assistants en furent grandement touchés, & moi particulièrement ; & je puis dire en vérité que je n'ai point vu de conférence plus dévote que celle-là, ni qui eût fait plus d'impression sur les esprits ; car, bien qu'ils eussent plusieurs fois parlé du même sujet, il semblait que ce n'étaient plus les mêmes personnes qui parlaient ; Dieu leur avait inspiré dans l'oraison un tout autre langage. Voilà, mes frères, comme Dieu cache des trésors dans ces choses qui semblent si communes, & dans les moindres circonstances des vérités & des mystères de notre religion;
Entretien 71. —Abelly, op. cit. L. III, chap. VII sect. I, p. 65.
1 Le frère auquel saint Vincent s'adresse venait de répéter son oraison.
3 (2) Les prêtres de la Conférence des mardis.
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ce sont comme de petits grains de sénevé, qui produisent de grands arbres 4 , quand il plaît à Notre-Seigneur y répandre sa bénédiction.
72. - RépétitIon d’oraison
SUR L'ORAISON
Quelques-uns ont de belles pensées & de bons sentiments, mais ils ne se les appliquent pas à eux-mêmes & ne font pas assez de réflexion sur leur état intérieur ; & néanmoins on a souvent recommandé que, lorsque Dieu communique quelques lumières ou quelques bons mouvements dans l'oraison, il les faut toujours faire servir à ses besoins particuliers 1; il faut considérer ses propres défauts, les confesser & reconnaître devant Dieu, & quelquefois même s'en accuser devant la Compagnie pour s'en humilier & confondre davantage, & prendre une forte résolution de s'en corriger; ce qui ne se fait jamais sans quelque profit.
Pendant qu'on répétait l'oraison, je pensais en moi-même d'où pouvait provenir que quelques-uns fissent si peu de progrès en ce saint exercice de la méditation. Il y a sujet de craindre que la cause de ce mal ne soit qu'ils ne s'exercent pas assez en la mortification, & qu'ils donnent trop de liberté à leurs sens. Qu'on lise ce que les plus habiles maîtres de la vie spirituelle ont laissé par écrit touchant l'oraison, & on verra que tous unanimement ont tenu que la pratique de la mortification était absolument nécessaire pour bien faire ses. oraisons, & que, pour s'y bien disposer, il faut non seulement mortifier ses yeux, sa langue, ses oreilles & ses
Entretien 72. - Abelly, op. cit. L. III, chap. VII, sect. I, p. 65.
1. Cf. le 16 août 1655, le 25 août 1655 et le 10 août 1657, infra 253, 296-297, 406.
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autres sens extérieurs, mais aussi les facultés de son âme, l'entendement, la mémoire & la volonté ; par ce moyen, la mortification disposera à bien faire l'oraison, & réciproquement l'oraison aidera à bien pratiquer la mortification.
73. - RépétitIon d’oraison
SUR L'ORAISON
A un frère qui s'était mis à genoux pour demander pardon à la communauté de ce que, depuis quelque temps, il ne faisait rien à l'oraison & même avait peine à s'y appliquer, saint Vincent dit ces mots :
Mon frère, Dieu permet quelquefois qu'on perde le goût qu'on ressentait,& l'attrait qu'on avait pour l'oraison, & même qu'on s'y déplaise. Mais c'est ordinairement un exercice qu'il nous envoie, & une épreuve qu'il veut faire de nous, pour laquelle il ne faut pas se désoler, ni se laisser aller au découragement. Il y a de bonnes âmes qui sont quelquefois traitées de la sorte, comme plusieurs saints l'ont aussi été. Oui, je connais plusieurs personnes fort vertueuses, qui n'ont que des dégoûts & des sécheresses en l'oraison ; mais, comme elles sont bien fidèles à Dieu, elles en font un très bon usage ; ce qui ne contribue pas peu pour leur avancement en la vertu. Il est vrai que, quand ces dégoûts & sécheresses arrivent à ceux qui commencent à s'adonner à l'oraison, il y a quelquefois sujet de craindre que cela ne provienne de quelque négligence de leur part ; & c'est à quoi, mon frère, vous devez faire attention.
Alors le saint demanda au frère s'il ne souffrait pas
Entretien 73. — Abelly, op. cit. L. III,chap. VII, sect. I, p. 66
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de la tête. Celui-ci ayant répondu qu'en effet il éprouvait souvent des maux de tête depuis qu'à la dernière retraite il avait cherché à se rendre les sujets d'oraison sensibles à l'esprit, saint Vincent ajouta :
Il ne faut pas, mon frère, agir de la sorte, ni s'efforcer de se rendre sensible en l'oraison ce qui ne l'est pas de sa nature ; car c'est l'amour-propre qui se recherche en cela 1. Nous devons agir par esprit de foi dans l'oraison, & considérer les mystères & les vertus que nous méditons, dans cet esprit de foi, doucement, humblement, sans faire effort sur l'imagination, & appliquer plutôt la volonté pour les affections & résolutions, que l'entendement pour les connaissances.
74. - RépétitIon d’oraison
SUR L'ORAISON
Un frère, appelé à répéter son oraison, avoua ingénument qu'il n'avait pas assez d'esprit pour méditer. Des facultés de l'âme une seule lui servait : la volonté. Dès la seule proposition du sujet, sans aucun effort de raisonnement, il l'employait à produire des affections. Il passait son temps à remercier Dieu, à lui demander pardon de ses fautes, à provoquer dans son cœur la confusion & le regret de les avoir commises, à implorer la grâce d'imiter Notre-Seigneur en quelque vertu ; puis il prenait quelques résolutions, etc. M. Vincent l'arrêta :
Tenez-vous là, mon frère, & ne vous mettez pas en peine des applications de l'entendement, qui ne se font que pour exciter la volonté, puisque la vôtre, sans ces considérations, se porte ainsi aux affections & aux
Entretien 73.- suite :
1. Cf. supra 84 (s. d.), p. 219, 4 août 1655; p. 407, 10 août 1657
Entretien 74.- Abelly, op. cit. L. III, chap. VII, sect. I, p. 67.
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résolutions de pratiquer la vertu. Dieu vous fasse la grâce de continuer de la sorte & de vous rendre de plus en plus fidèle à toutes ses volontés !
75. - Extrait d’entretien
(Ce n’est qu’un condensé de la répétition d’oraison du 11 novembre 1657, infra 436)
SUR LE SAINT SACRIFICE DE LA MESSE
Ce n'est pas assez que nous célébrions la messe ; mais nous devons aussi offrir ce sacrifice avec le plus de dévotion qu'il nous sera possible, selon la volonté de Dieu, nous conformant autant qu'il est en nous, avec sa grâce, à Jésus-Christ, s'offrant lui-même, lorsqu'il était sur la terre, en sacrifice à son Père éternel. Efforçons-nous donc, Messieurs, d'offrir nos sacrifices à Dieu dans le même esprit que Notre-Seigneur a offert le sien, & aussi parfaitement que notre pauvre & misérable nature le peut permettre 1.
76. - Résumé d’une conférence
SUR LE SILENCE
Motifs.— M. Vincent dit que le silence était très nécessaire dans une communauté, rapportant qu'un grand homme de Dieu avait dit que, si on voulait conserver une communauté, il y fallait introduire un silence très exact, & que les confusions qui se glissaient dans les congrégations étaient causées par la rupture du silence.
2° Que le silence attire, tant sur les communautés que sur les particuliers, abondance de grâces & de bénédictions, d'autant que garder le silence n'est autre chose
Entretien 75. — Abelly, op. cit. L III, chap. VIII, p. 72.
1. Comparer avec le 11 novembre 1657, infra p. 436, on reconnaît les phrases qui en sont extraites. Faut-il conserver ceci ? qui semble un résumé de cet entretien et sans doute d’autres…
Entretien 76. — Recueil de diverses exhortations, p. 213.
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qu'écouter Dieu, lui parler & lui donner audience, se séquestrant de l'embarras & de la conversation des hommes pour mieux l'entendre. C'est donc la lin du silence de se taire pour laisser parler Dieu. Ducam eam solitudinem & loquar ad cor ejus (1).
3° M. Vincent dit que c'était une haute sagesse que de parler à propos ; que c'était ce que Notre-Seigneur avait fait, prenant occasion de l'eau que puisait la Samaritaine, pour lui parler de la grâce 2; & il fit plusieurs exclamations, disant "Qui est-ce qui nous donnera ce don de parler à propos ? "
4° Il rapporta que deux Jacobins hibernois, lesquels étaient venus chez M N..., de Paris, avaient, par leur silence, tellement ravi tout le monde, que chacun avec admiration disait, quand ils furent partis : "Voilà des saints " & il dit qu'il n'y pouvait penser sans ressentir une particulière tendresse & révérence envers ces religieux.
Moyens.—1° Le demander à Dieu ; 2° faire souvent réflexion sur ses paroles ; 3° se punir en s'imposant quelque pénitence.
77. - Extrait d’entretien
SUR L'UTILITE DES RetRAITES SPIRITUELLES
Nous prierons Dieu pour ceux qui ont commencé leur retraite, afin qu'il lui plaise les renouveler intérieurement & les faire mourir à leur propre esprit, & leur donner le sien. Oui, une retraite bien faite est un entier renouvellement : celui qui l'a faite comme il faut passe
2. Jean, 4.
Entretien 77. — Abelly, op.cit. L.III, chap.VII, p.59
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dans un autre état ; il n'est plus ce qu'il était ; il devient un autre homme. Nous prierons Dieu qu'il lui plaise nous donner cet esprit de renouvellement, & que, par le secours de sa grâce, nous nous dépouillions du vieil Adam pour nous revêtir de Jésus-Christ 1, afin qu'en toutes choses nous accomplissions sa très sainte volonté.
78. - AVIS à DES MISSIONNAIRES
SUR LA CONDUITE A TENIR EN VOYAGE
Ayant reçu ordre de M. Vincent pour aller avec un autre prêtre de la Compagnie en une province éloignée, il nous retint fort longtemps tous deux dans sa chambre, la veille de notre départ, sur le soir, nous avertissant de ce que nous avions à faire pendant le voyage, qui devait être de onze ou douze jours, en compagnie du messager de Toulouse, qui menait avec lui bon nombre de personnes de toute condition.
Entre plusieurs choses, il nous en recommanda particulièrement quatre : la première, de ne manquer jamais de faire l'oraison mentale, même à cheval, si nous n'avions pas le temps de la faire autrement ; la seconde, de célébrer tous les jours la sainte messe, autant que faire se pourrait ; la troisième, de mortifier les yeux par la campagne, & particulièrement dans les villes, & la bouche aussi par la sobriété dans les repas parmi les gens du monde ; la quatrième, de faire le catéchisme aux serviteurs & servantes des hôtelleries, & surtout aux pauvres.
Entretien 77. suite
79. - Extrait d’entretien
SUR LES AVERTISSEMENTS
Je déclare que ceux qui n'avertissent point le supérieur des défauts qu'ils ont remarqués en quelques-uns de la Compagnie, lesquels vont à la ruine & au dérèglement de ladite Compagnie, sont eux-mêmes coupables de la ruine & dérèglement de la même Compagnie & participent au péché. Il faut trouver bon que le supérieur soit averti de tous nos défauts par les autres, & qu'il nous en corrige, soit en particulier, soit publiquement. Non seulement cela n'est pas contraire à la loi & à la parole de Dieu, mais conforme à la même loi & parole de Dieu, ainsi qu'il a été décidé par le Pape, assisté de plusieurs docteurs, du temps de saint Ignace de Loyola, & à sa prière & requête. Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même a corrigé & repris diverses fois publiquement ceux qui le suivaient 1. Et moi-même je dois trouver bon d'être averti par mon assistant, qui est M. Portail, &, si je ne m'en corrige, que mon supérieur procède à l'encontre de moi ; or, mon supérieur, c'est toute la Compagnie assemblée. Oui, si je ne me corrige pas de quelque chose scandaleuse & qui aille à la ruine & destruction de la Compagnie, si j'enseigne quelque chose contraire à la doctrine de l'Eglise, la Compagnie doit s'assembler & ensuite sévir à l'encontre de moi avec toute la rigueur qu'elle verra nécessaire, voire même me chasser de la même Compagnie, même en avertir M. de Paris, ou en écrire à Rome au Pape, qui sont aussi mes supérieurs, afin d'y remédier. Nous devons faire notre possible de porter toujours la
Entretien 79. — Manuscrit du frère Robineau, p. 135.
1. Cf. Matthieu 16, 23; Marc 9, 33-37.
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vertu au plus haut point que nous pourrons & qu'elle se peut porter, non pas par notre propre industrie, mais par recours à Dieu & fréquentes prières.
80. - Résumé d’une répétition d’oraison
SUR L'ENVIE
Monsieur Vincent dit qu'il n'y avait que ce vice qui pût ruiner la Compagnie ; que tous les accidents extérieurs, ni toutes les attaques du diable n'y pourraient faire brèche ; qu'il était à craindre que dans l'Eglise il se formât un schisme, à cause de l'envie ; que cela pouvait être cause que Notre-Seigneur retirerait son esprit des clercs pour le communiquer aux laïques ; qu'il fallait terrasser ce vice-là par l'humilité & par la charité, & que nous faisions les vertus d'autrui nôtres par l'amour, tandis que ceux qui portent des vertus & en sont orgueilleux, sont comme ces mulets qui portent de l'or & de belles tapisseries, mais c'est pour autrui.
Les motifs — 1° Les deux causes de la mort de Jésus, c'est l'envie du diable & l'envie des Juifs.
2° etre envieux, c'est trouver à redire à l'ordre de Dieu, car, en effet, si l'on se fâche de ce qu'un autre est mieux partagé que soi, on n'attaque pas tant celui qui a ces avantages, que celui qui les donne ; c'est pourquoi Dieu nous peut dire : An oculus tuus nequam est, quia ego bonus sum 1 3° Envier, c'est s'attrister de ce que le sang de Jésus-Christ n'est pas inutile, car à lui sont dues toutes les grâces tant spirituelles que naturelles, au lieu que par notre péché nous méritons l'enfer.
Entretien 80. — Recueil de diverses exhortations, p. 31.
XI. —7
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4° Il y a dans l'Eglise communication de bonnes œuvres. Un marchand qui serait entré en société avec un autre se fâcherait-il de ce que cet autre aurait fait grand gain, puisqu'il en doit profiter ? Une partie du corps se fâche-t-elle de ce qu'une parfaite santé est donnée à l'autre ?
Les causes & les occasions de cette envie chagrine sont : si je voyais par exemple, quelqu'un être habile à ce à quoi je suis inhabile ; s'il marchait bon pas & que j'eusse peine à le suivre ; s'il chantait bien & le faisait devant moi, qui ne saurais le faire ; s'il était court à table & que, par bienséance, je ne voulusse suivre, tandis que, par sensualité, je ne le voudrais pas faire ; si je voyais quelque singularité ou privilège octroyé à quelqu'un & que j'en fusse attristé, etc.
Remèdes. L'humilité & la mortification. Pour le marcher, songer au port de la croix de Jésus & aussi à ce que Notre-Seigneur dit : Si quis te angariaverit mille passus, fac & adhuc decem cum eo 2.
Pour les bas offices : Jésus-Christ a exercé un métier d'artisan ; & puis, propter nos egenus factus est 3; voir sa vie dans le froid & le chaud ; il nous le faut représenter, avec saint Paul, dans les peines d'esprit : Nondum usque ad sanguinem restitistis 4.
Un remède éloigné, mais qui sera bien propre, c'est de fuir la consolation humaine & de mortifier le désir d'être plaint ; car, si je voyais quelqu'un plus choyé que moi & qu'on le plaignît, à mon avis, davantage, je croirais que l'on en fait plus d'estime, & l'envie s'y attacherait.
81. - Résumé d’entretien
SUR LA PARESSE
Motifs — Considérer que c'est peut-être de cette action à faire que dépend notre réprobation ou notre justification, car il y a une certaine grâce justifiante, à laquelle si nous répondons,nous voilà assurés. Quelquefois on s'imagine avoir fait assez ; il se faut représenter que les Juifs disaient à Notre-Seigneur : Si Filius Dei es, descende de cruce 1, & pourtant il ne descendit point. On ne reconnait le profit d'une personne, ni au temps de sa conversion, ni quelque temps après, mais à un certain temps de tentation ou tribulation ; & telle elle est pendant ce temps-là, telle elle est après.
Il faut avoir de la force. Vous aurez dégoût de tous les exercices ; vous n'oserez vous découvrir, ni communiquer à votre directeur ; de là les amitiés particulières ; si l'on vous dit un mot, vous serez prêts à en répondre deux ; vous vous sentirez dans une profonde mélancolie ; & c'est de l'usage que nous faisons de cet état que dépend notre salut.
La première chose que fait le diable, c'est de nous aveugler, de nous ôter les bons sentiments que nous avons, la confiance en Dieu & en ceux auxquels il nous a confiés. Il faut prier pour ceux que nous apercevrons être en cet état, afin que, quand nous y serons nous-mêmes, nous puissions, par leurs prières, obtenir de Dieu la grâce d'en faire un bon usage, & imiter en cela Notre-Seigneur, ,quii passus est pro nobis, relinquens exemplum, ut, quemadmodum ille fecit, ite & nos fæiamus 2, comme il pleura sur la ville de Jérusalem 3.
81 bis. - Extraits d’entretiens divers
(entre n° 81, p. 99, & n° 82, p. 100)
Abelly III, 342-343. Entretiens, édition A. Dodin, p. 982.
Vanité et paresse, causes de défection
[343] J'ai remarqué (disait-il en un autre rencontre) en la plupart [343] de ceux qui font banqueroute à leur vocation, du relâchement en deux choses. La première est le lever du matin, auquel ils ne sont point exacts; & la seconde, l'immodestie des cheveux, les laissant trop croître, & se portant insensiblement à d'autres semblables vanités.
Entretien 81. - Recueil de diverses exhortations, p. 41
82. - Extrait d’entretien
MORT D'UNE PERSONNE TRES ATTACHEE A LA COMPAGNIE
Saint Vincent dit un jour aux siens, après avoir appris la mort d'une personne très affectionnée à la Compagnie :
Je ne doute pas que vous n'ayez été vivement touchés de la privation de cette personne, qui, nous était si chère. Mais Dieu soit loué ! Vous lui avez dit aussi qu'il a bien fait de nous l'ôter, & que vous ne voudriez pas qu'il en fût autrement, puisque tel a été son bon plaisir.
83.—AVIS DONNES
PENDANT LA RETRAITE ANNUELLE DE 1632
Se donner entièrement à Dieu pour le servir en la vocation en laquelle il lui a plu nous appeler.
Faire une grande estime de sa vocation et s'y affectionner plus qu'à toutes les autres conditions du monde, nous confondant nous-mêmes, si nous n'y avons point d'affection, voyant les externes en faire une si grande estime et qu'on nous demande de plusieurs endroits.
Avoir une grande affection pour tous les règlements, les regardant comme moyens que Dieu nous présente pour nous perfectionner en notre vocation, et former de grands desseins et fortes résolutions de les garder ponctuellement. Que si d' aventure il y en a quelques-uns qui répugnent à nos sentiments, tâcher de nous vaincre
Entretien 82. — Abelly, op. cit. L. III, chap. V, sect. II, p. 48.
Entretien 83.—Bibl. municip. de Bordeaux, ms. 803, pp. 17-23. L'auteur du manuscrit faisait partie de ]la congrégation de la Mission en 1665. (Cf. ibid. p. 1.)
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en cela et nous en mortifier, et surtout prendre bien garde de ne point faire paraître notre aversion aux autres, en quelque façon que ce soit.
S'étudier à une tendre et cordiale amitié envers tous ceux de la maison ; et si d'aventure nous avons aversion de quelqu'un, ne le dire à personne, sinon au supérieur, et tâcher par toutes sortes de moyens de se vaincre en cela.
Tous ceux qui seront donnés pour supérieurs aux missions doivent tenir la main à ce que les règlements s'y observent exactement.
Porter un grand respect à tous ceux qui nous seront donnés pour supérieurs et témoigner que nous sommes bien aises de ce qu'ils nous commandent et nous reprennent de nos fautes.
Nous respecter grandement les uns les autres ; et quoique, dans les récréations, il faille se comporter gaiement, il faut néanmoins que ce soit respectueusement ; et pour cela, il est fort à propos de ne se point toucher, ni tutoyer, et de ne parler point en latin corrompu, qui tire après soi des niaiseries.
Ne jamais s'indigner, ni reprendre les autres publiquement, particulièrement en ce qui est des prédications, catéchismes ou confessions.
Ne proposer jamais devant les autres les fautes et imperfections qu'on y aura remarquées ; mais, si l'on Juge que l'avertissement soit profitable, le faire en secret à la personne qui a failli, avec le plus de charité et de douceur qu'il sera possible, et, si la chose est de considération, en avertir le supérieur.
Il est fort à propos de ne louer personne que fort rarement et prudemment, au moins en sa présence.
Avoir un grand désir de parvenir à la perfection ; et pour ce faire, nous inciter les uns les autres dans nos
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conversations, louant toujours la vertu et la mortification. Que si nous avons aversion à quelqu'un, nous nous contenterons de la dire au supérieur ou directeur ; et surtout il n'en faut jamais parler aux autres, ni en public, ni en particulier, encore moins mépriser la vertu de ceux qui la pratiquent.
Etre grandement mortifiés et nous rendre indifférents en toutes choses, particulièrement pour ce qui est du vivre, du coucher et du vêtir ; et si l'on a besoin de quelque chose, on le pourra dire à celui qui a soin d'y pourvoir, et celui ci au supérieur. Il ne faut jamais s'entretenir si on a bien ou mal dîné, qu'on est bien ou mal couché, bien ou mal vêtu.
Observer inviolablement aux missions tout ce qui suit : 1° se lever à quatre heures et se coucher à neuf ; 2° faire son oraison ; 3° dire son office avec les autres ; 4° aller à l'église et en sortir avec les autres ; 5° dire la messe à son tour ; 6° ne point sortir de l'église sans permission, disant la cause au supérieur ; 7° faire lecture durant le repas ; 8° tous les vendredis tenir chapitre ; 9° ne parler jamais en public de la confession, ni proposer aucun cas de conscience touchant icelle, sans en .avoir communiqué au supérieur.
Quand il se présentera quelque différend à vider où li y aurait de la difficulté, ne l'entreprendre point sans en avoir communiqué au supérieur, pour y commettre qui bon lui semblera.
Quand l'on demandera quelque chose au supérieur, se préparer au refus, et l'accepter de bon cœur quand on nous le donnera ; et se bien garder de murmurer ni témoigner aucun ressentiment, et ne pas dire qu'on ne demandera plus rien désormais.
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84. — AVIS DONNES
PENDANT LA RETRAITE ANNUELLE DE 1635
Se soumettre volontiers et indifféremment à tous les supérieurs qui nous seront assignés, principalement aux missions.
Honorer la pauvreté de N.-S. au vivre ; se contenter de ce qui sera porté de l'ordre du supérieur ; ne s'en plaindre jamais, encore moins s'entremettre pour cela.
Eviter comme peste de la communauté toutes ligues, partialités et amitiés particulières.
Ne point parler de la conduite des affaires de la maison, ni de celles des particuliers.
S'affectionner aux règlements et y être exacts.
N'omettre jamais aux missions la lecture de table, ni .en tout, ni en partie, ni même après avoir fait l'adieu, ou clos la mission.
Ne point parler des prédications, catéchismes et confessions pour en louer ou blâmer quelqu'un qui y aurait bien ou mal réussi.
Ne point viser à s'établir dans les esprits, évitant pour cela les visites et les entretiens des personnes qualifiées et ne cherchant pas qu'on nous écrive, sinon pour les affaires de la Charité, ou pour l'entretien de la jeunesse en la dévotion.
N'entreprendre aucun accommodement difficile, ou qui demande du temps, sans l'ordre du supérieur.
Porter un grand honneur et respect à messieurs les curés et vicaires des lieux où nous irons ; n'entreprendre rien contre leur gré, ni même sans leur en avoir communiqué, principalement aux choses grandes, comme sont
Entretien 84.—Bibl. municip. de Bordeaux, ms. 803, p.-. 24-27.
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l'établissement de la charité, la communion des enfants, la procession et les accommodements d'importance, et sans leur approbation.
N'aller jamais manger chez autrui durant la mission, ni même hors d'icelle, sans une grande nécessité et sans la permission du supérieur.
Ne convier, ni admettre jamais personne à notre table durant la mission, sinon messieurs les curés, et ce fort rarement.
Ne recevoir aucun présent de qui que ce soit, pour petit ou pour grand qu'il puisse être.
Ne point passer par les voix les difficultés qui se présenteront à résoudre, mais s'en remettre au supérieur, lequel, en cela, se conformera aux façons de faire de la Mission et selon que Dieu l'inspirera.
Faire Fuir <P. Coste> les pompes et apparats extraordinaires aux processions et communions de la jeunesse.
Souffrir volontiers qu'on nous fasse quitter les prédications ou catéchismes que nous aurions commencés en une mission, pour en faire parler d'autres en notre place ; et même, au petit catéchisme, qu'on nous interrompe et qu'un autre prenne la place, si le supérieur le juge ainsi à propos.
Quand on entendra femmes ou filles en confession, ne s'approcher d'elles que le moins qu'on pourra, et, pour cette fin, faire reculer ceux qui seront à l'entour. Et outre ce soin qu'un chacun aura en son particulier, le supérieur ira de temps en temps voir si cela s'observe, et y mettra ordre.
S'entr'avertir charitablement et humblement les uns les autres des manquements qu'on aura remarqués, et que cette pratique soit en vigueur et fleurisse parmi nous.
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85. — CHAPITRE DU 29 OCTOBRE 1638
Respect dû à M. le prieur.— Avertissements au chapitre.— Condescendance envers les retraitants. — Ponctualité. — Garder le secret sur ce qui se dit au chapitre.—
Fuir l'esprit de murmure.
Sur ce qu'un frère s'accusa d'avoir parlé un peu insolemment à M. le prieur (1), Monsieur Vincent dit que cette faute extrême (ainsi l'appelait-il) n'avait pas été toute seule et qu'elle avait été précédée sans doute de beaucoup d'autres manquements de respect et paroles irrévérentes envers ceux de la maison, avant qu'il en soit venu à cette extrémité. Il releva fort cette faute, ajoutant que nous devions considérer M. le prieur comme notre père.
Sur ce qu'un autre s'accusa d'avoir donné des avertissements en des choses où il avait intérêt, M. Vincent dit, premièrement, que c'était un bon signe ; que celui-là avait envie de s'avancer en la vertu, qui fait des avertissements, et que c'était une vertu, mais qu'elle consistait dans le milieu, parce que les deux extrémités étaient vicieuses. Il dit qu'il avait remarqué que, s'il y avait des esprits discords, mal faits et mal mortifiés dans une communauté, c'étaient ceux qui ne donnaient jamais d'avertissements, de peur d'en recevoir. Il dit aussi qu'il y avait du péril à trop avertir ; et pour cela, il régla que l'on n'avertirait tout au plus une personne que deux fois, et encore qu'il n'y faudrait revenir la deuxième fois qu'après une mûre délibération et un ample examen de l'action ou chose de laquelle on veut avertir. Et pour examiner un avertissement et le faire légitimement, il dit qu'il fallait observer ces circonstances :
Entretien 85. — Recueil de diverses exhortations, p. I.
1. Adrien Le Bon.
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1° s'il n'y avait point d'antipathie, et si cette antipathie n'était point cause de l'avertissement que nous donnons ; 2° si nous n'avons pas d'intérêt dans la chose ; 3° voir si c'est une vraie faute ; et si c'est en choses moindres, s'assurer si on ne l'a pas faite par précipitation ; que si on ne l'avait faite qu'une ou deux fois, ne pas avertir ; il n'y a pas de si grand saint qui ne fasse quelque faute ; 4° voir si ce n'est pas par quelque mouvement de revanche, pour donner le change à notre frère, en suite d'un avertissement qu'il nous aurait fait. Il a dit aussi que quelquefois il ne fallait pas avertir de la tristesse du visage, parce que cela peut arriver de ce que celui qui nous paraît triste se récollige.
Il dit aussi qu'il fallait que nous prissions garde de mentir quand nous disions, en avertissant notre frère, que nous le faisons en esprit d'humilité et de charité ; ce qui peut arriver si l'une des quatre circonstances susdites y manque. Or, avertir en esprit d'humilité et de charité, c'est s'estimer plus criminel que celui qu'on accuse, ou contre lequel nous portons témoignage en l'avertissant de ses fautes, et le faire dans le désir de lui procurer sa perfection.
Sur ce que l'on s'accusa d'avoir remis un exercitant à un autre jour que celui auquel il avait désiré commencer ses exercices, sous prétexte qu'il y en avait trop, M. Vincent dit qu'il fallait honorer la grande bonté de Notre-Seigneur, qui donnait accès auprès de lui aux pénitents, à quelque temps qu'ils se présentassent.
Il appela une sainte incivilité de laisser une compagnie lorsque la cloche nous appelait à quelque exercice, de quelque qualité que fussent les personnes avec lesquelles on s'entretient pour lors.
Monsieur Vincent recommanda qu'on ne s'entretînt ni au dedans, ni au dehors, de ce qui avait été dit au
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chapitre, quoiqu'anciennement les premiers chrétiens le fissent et déclarassent publiquement leurs fautes. Mais, depuis, par malheur, qu'il en arriva quelque scandale, il fut ordonné qu'on se confesserait auriculairement et en particulier ; et il dit que la façon de vivre en communauté était l'image de la façon de faire des premiers chrétiens, qui, pour être reçus dans l'Eglise, quittaient leurs biens et les apportaient aux pieds des apôtres. Il dit aussi qu'il fallait se garder de l'esprit de murmure, entièrement contraire à celui de la charité, qui lie les cœurs par affection et cordialité, et que c'était cet esprit qui était cause de tout le désordre que le péché d'Adam nous avait apporté.
86. — CONFERENCE DU 29 OCTOBRE 1638
SUR LA PERSEVERANCE DANS SA VOCATION
1° C'est Dieu qui nous a appelés et qui de toute éternité nous a destinés pour être missionnaires, ne nous ayant fait naître ni cent ans avant, ni cent ans après, mais précisément dans le temps de l'institution de cette profession ; et par conséquent, nous ne devons chercher, ni espérer repos, contentement et bénédictions ailleurs que dans la Mission, puisque ce n'est que là que Dieu nous veut et nous désire, en présumant, bien entendu, que notre vocation est bonne, et non pas fondée sur l'intérêt, ni pour s'exempter des incommodités de la vie, ou pour tout autre respect humain.
2° Nous sommes les Premiers appelés. On appelle les premiers d'une congrégation ceux qui y entrent durant le premier siècle de son établissement, qui est ordinairement
Entretien 86.— Recueil de diverses exhortations, p. 3.
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de cent ans. Puisque donc nous sommes les premiers choisis pour ramener en la bergerie les brebis égarées, si nous en fuyons, que sera-ce ? Où pensons-nous aller ? Quo ibo e spiritu tuo et quo a facie tua fugiam (1) Si un roi avait choisi quelques soldats entre les autres pour donner les premiers l'assaut, cet honneur ne leur serait-il pas un puissant motif pour leur faire perdre l'envie de lâcher pied ?
3° Nous sommes en cette vocation fort conformes à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, ce semble, avait fait son principal, en venant au monde, d'assister les pauvres et d'en prendre le soin. Misit me evangelizare. pauperibus (2) Et si on demande à Notre Seigneur : "Qu'êtes-vous venu faire en terre ? " — "Assister les pauvres." — "Autre chose? " — " Assister les pauvres ", etc. Or, il n'avait en sa compagnie que des pauvres et s'adonnait fort peu aux villes, conversant presque toujours parmi les villageois et les instruisant. Ainsi ne sommes-nous pas bien heureux d'être en la Mission pour la même fin qui a engagé Dieu à se faire homme ? Et si l'on interrogeait un missionnaire, ne lui serait-ce pas un grand honneur de pouvoir dire avec Notre-Seigneur : Misit me evangelizare pauperibus ? C'est pour catéchiser, instruire, confesser, assister les pauvres que je suis ici. Or, cette conformité avec Notre-Seigneur, qu'entraîne-t-elle avec elle, sinon la prédestination ? Nam quos praescivite et praedestinevit conformes fieri imaginis Filii sui. (3) Si nous quittons notre vocation, il est bien à craindre que ce ne soit la chair ou le diable qui nous en retire. Voulons-nous leur obéir ? Car, puisque Dieu nous y a appelés, il n'y a pas d'apparence que ce soit lui qui nous en retire. Dieu ne se
3. Epître aux Romains VIII, 29.
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contredit pas. Toutefois nous ne savons pas les secrets de Dieu et nous ne voulons rien juger, mais toujours nous dirons que cette retraite est suspecte et douteuse.
MOYENS.— 1° Il faut demander à Dieu cette confirmation ou affermissement en notre vocation ; c'est un don de Dieu.
2° Il faut faire grande estime de notre vocation.
3° Garder ponctuellement tous les règlements de la maison, car, quoiqu'il y en ait peu, néanmoins il n'y en a pas un qui ne soit important.
4° Ne permettre que l'on parle ni contre les supérieurs, ni contre les façons de faire ou conduite de la maison.
5° Vivre en grande charité et cordialité ensemble. Il ajouta pour consoler les frères servants (4) dans leur vocation, qu'ils menaient, aussi bien que les prêtres, une vie conforme à celle de Notre-Seigneur et qu'ils imitaient la vie cachée de Notre-Seigneur, durant laquelle il s'employait aux exercices corporels, travaillant en la boutique d'un charpentier et faisant le ménage comme un valet à gages ; et ainsi qu'ils imitaient une vie de trente ans, et les prêtres, dans leurs fonctions, n'en imitaient qu'une de trois ans et demie ; qu'eux honoraient la vie servile de Notre-Seigneur, et les prêtres son sacerdoce ; et partant que la conformité avec Notre-Seigneur se rencontrait dans l'une et l'autre vocation ; qu'au reste, à cause de l'union qui est entre les membres d'un même corps, qui fait que ce qu'un membre fait, l'autre est censé y avoir part, il est certain que les frères confessent avec les confesseurs, prêchent avec les prédicateurs, évangélisent les pauvres avec les prêtres de la Mission qui les évangélisent, et par conséquent sont dans cette conformité susdite avec Notre-Seigneur Jésus-Christ.
87. — CHAPITRE DU 17 DECEMBRE 1638
Soupirs et gémissements proférés pendant les exercices de piété. — N avertir au chapitre de choses bonnes en soi, que s'il y a eu excès. — Ne pas inviter les étrangers sans permission à prendre leur repas au réfectoire. — S'adresser à la cour céleste pour connaître ses défauts.
Sur ce qu'un frère s'accusa d'être sujet à faire des soupirs, M. Vincent dit que les soupirs provenaient de trois ou quatre causes ; qu'il y avait des soupirs qui provenaient du mouvement du Saint-Esprit par la sainte componction qui s'insinuait dans l'âme à la vue des fautes, de l'enfer, du paradis, etc., et que, pour ceux-là, il ne les fallait blâmer ; d'autres qui provenaient de quelque infirmité de rate, qu'il appelait hatuosité ; d’autres qui provenaient d'habitude contractée de soupirs produits dans la chaleur et ferveur de l'oraison et dévotion ; d'autres affectent tout exprès ces soupirs pour s exciter à la piété. Il ajouta que, pour les soupirs de ces trois dernières espèces, on pouvait s'en accuser et en avertir au chapitre, toutefois après en avoir conféré avec le supérieur ; encore fallait-il que cela ne se fît que parce que celui qui les produit en use trop fréquemment.
Il dit aussi que l'on pouvait provoquer et convier les autres à dire quelque chose d'édification ; et cela à propos d'un avertissement qui fut fait de ce qu'un frère disait à l'arrivée d'un autre frère : "Ah ! voilà notre frère N... qui nous dira quelque chose de bon " ; et il ajouta que c'était le salut ordinaire des Pères anciens du désert et des premiers chrétiens de se dire les uns aux autres : Dic nobis veabum aedificationis. Il régla qu'on ne fît plus d'avertissement sur des choses qui étaient bonnes
Entretien 67. — Recueil de diverses exhortations, p. 5.
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en substance, si ce n'était pour la quantité ou par excès, trop souvent et hors de propos.
Sur ce que quelqu'un s'accusa de s'être donné la liberté de faire manger un externe au réfectoire de son autorité privée, M. Vincent releva cette faute et dit qu'il voulait petit à petit abolir cet abus, qui s'était glissé dans la communauté, de convier et faire manger si facilement les externes dans la maison, et que cela ne se pratiquait en aucune maison religieuse ni particulière ; que ce n'était point l'usage, et que cette grande facilité avait donné la hardiesse à quelques étrangers de s'introduire d'eux-mêmes dans le réfectoire, et s'en étaient moqués ensuite ; car le bien, disait-il, n'a point été laissé par les fondateurs pour cette fin, et n'en étant, nous, que dispensateurs, nous en devons rendre compte à Dieu. Il dit qu'un fils se garderait bien de retenir personne à boire et à manger s'il n'avait demandé et obtenu la permission de son père ; que c'est trancher en maître d'introduire ainsi hardiment et inconsidérément les étrangers ; et il rapporta quelques raisons pour lesquelles il pensait que les autres communautés ne toléraient point un tel abus.
La première, c'est qu'être ainsi hors des heures dans un réfectoire, et à tout bout de champ y faire manger des personnes, c'est en faire un cabaret, et cela est scandaleux. La deuxième, c'est que cela incommode les officiers, qui, ayant d'autres besognes à faire, en sont divertis par les occupations et le service qu'il faut rendre aux survenants. La troisième, c'est que, comme les portions et le nombre sont réglés, il faut, dans les occasions, n'y ayant rien de préparé, prendre ce qu'il faut pour ces gens-là sur la communauté. Monsieur Vincent conclut qu'il faut quitter cette coutume, qui ne doit point avoir lieu et qui a été entretenue
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par un abus que l'on a fait de la facilité des supérieurs, ou par la propre témérité des domestiques.
Il dit que, quand nous avions bien envie de connaître nos défauts pour nous en corriger, nous pouvions nous adresser intérieurement à la cour céleste, priant Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa sainte Mère, notre ange gardien, nos patrons, de nous avertir de nos manquements ; et il ajouta que cette pratique était excellente et serait efficace.
88. — CHAPITRE DU 19 JANVIER 1642
Dieu mesure ses grâces aux besoins d'un chacun.
Lecture quotidienne d'un chapitre du Nouveau Testament.
Dieu nous donne ses grâces suivant les besoins que nous en avons. Dieu est une fontaine dans laquelle chacun puise de l'eau suivant les besoins qu'il en a. Comme une personne qui a besoin de six seaux d'eau en puise six ; de trois, trois ; un oiseau qui n'en a besoin que d'une becquetée, ne fait que becqueter ; un pèlerin avec le creux de sa main pour se désaltérer ; il en est de même de nous à l'égard de Dieu.
Nous devons avoir grande dévotion à nous rendre fidèles à la lecture du chapitre du Nouveau Testament et à produire, au commencement, les actes : 1° d'adoration, adorant la parole de Dieu et sa vérité ; 2° entrer dans les sentiments avec lesquels Notre-Seigneur les a prononcées, et consentir à ces vérités ; 3° se résoudre à la pratique de ces mêmes vérités. Par exemple, je lirai : "Bienheureux ; sont les pauvres d'esprit." (1) ; je me résoudrai et me donnerai à Dieu pour pratiquer cette
Entretien 88. _ Recueil de diverses exhortations, p. 7.
1. Evangile de saint Matthieu V, 3.
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Vérité dans telle et telle rencontre. Tout de même, quand je lirai : "Bienheureux sont les débonnaires", (2) je me donnerai à Dieu pour pratiquer la douceur. Surtout il faut se donner de garde de lire par étude, disant : " Ce passage me servira pour telle prédication " mais seulement lire pour notre avancement. Il ne faut pas se décourager, si, l'ayant lu plusieurs fois, un mois, deux mois, six mois, on n'en est pas touché. Il arrivera qu'une fois nous aurons une petite lumière, un autre jour une plus grande, et encore plus grande lorsque nous en aurons besoin. Une seule parole est capable de nous convertir ; il n'en faut qu'une, comme il n'en a fallu qu'une à saint Antoine.
89. — ENTRETIEN DU 19 FEVRIER 1642
Ne pas s'étonner des épreuves que Dieu envoie.
Il faut rompre ses attaches.
Monsieur Vincent dit qu'il ne fallait pas s'étonner de se voir dans des états déplorables de désespoir, de pensées horribles et abominables, tous ces états ne venant pas de nous ; mais Dieu les permet pour nous éprouver ; et que, du reste, ces états passeront : Numquam in eodem statu permanet (1). Il rapporta là-dessus l'exemple de Madame de Chantal, qui se croyait toujours dans un état déplorable, en sorte qu'elle ne voyait qu'abominations dans son âme et qu'elle n'osait faire attention sur ses actions, pour ne voir pas tant de défauts ou de vanité, ou de respect humain, ou de propre satisfaction, etc...
Il dit aussi qu'il fallait être dans une perpétuelle
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mortification, particulièrement le missionnaire ; qu'il fallait couper, tailler, trancher, se défaire des attaches qu'on pourrait avoir à ses petits objets, même à certaines prières ; que c'était être idolâtre de ces objets privés. Il rapporta l'exemple d'un gentilhomme (2) qui était vaillant. Un jour, s'examinant pour voir s'il n'avait point d'attaches, il se demanda s'il n'en avait point à ses amis, à son chapeau, et ainsi à d'autres choses, auxquelles il sentit n'être point attaché, et lesquelles il quitterait volontiers pour Dieu. Quand il s'examina sur son épée, avec laquelle il s'était comporté si vaillamment, il y sentit de l'attache, et pour s'en défaire il la prit, et, en ayant frappé contre un rocher, il la mit en deux et ne se servit plus d'épée, s'abandonnant entièrement à la providence de Dieu et se confiant en sa sainte miséricorde.
90. — REPETITION D'ORAISON DU 18 MARS 1642
SUR L'HUMILITE
Monsieur Vincent dit que, si nous avions quelque chose à demander pour la Compagnie, c'était l'obéissance et l'humilité ; qu'il nous fallait plutôt pleurer lorsque nous étions dans les applaudissements, puisque Notre-Seigneur dit : Vae vobis, cum benedixerint vobis homines (1) ; qu'il fallait toujours, dans notre particulier, choisir le dernier rang, dans la croyance que nous devons avoir que nous sommes le moindre de tous ; et ce qu'un particulier pensait de lui, il devait l'appliquer à la Compagnie, croyant qu'elle est la moindre