Conférences aux missionnaires (page 6)
1. Evangile de saint Luc VI, 26.
- 115 -
dans l'Eglise de Dieu, la plus chétive de toutes, et que, si elle n'avait point ces sentiments, Dieu lui retirerait ses grâces ; que celui-là serait fou qui s'imaginerait que la Compagnie était celle dont a prophétisé saint Vincent Ferrier, que dans les derniers temps on verrait une Compagnie de prêtres qui devait grandement profiter à l'Eglise de Dieu.
Il dit qu'il fallait aimer le mépris et la confusion de ne pas réussir dans les prédications, dans les emplois ; qu'il fallait fuir comme on court au feu, quand nous en verrions qui auraient des sentiments d'honneur et de prétention ; et pour cela, il commanda d'ôter le drap mortuaire de velours qui était sur le corps de notre frère Le Bœuf (2) disant que cela représentait encore le faste du.monde.
91. — ENTRETIEN DU 21 MARS 1642
SUR LA SOBRIETE ET LE SlLENCE A TABLE
Monsieur Vincent parla avec effusion de l'avantage de la sobriété et de tremper bien son vin ; que c'était sensualité de faire autrement et que la Compagnie avait reçu un grand scandale pour quelque désordre qu'avait causé un missionnaire en s'enivrant ; que cela avait été reconnu tel et que Dieu permettait ces fautes pour nous mettre sur nos gardes et pour nous montrer qu'il y a bien des fautes dans la Compagnie.
Ce même jour, il parla avec la même véhémence contre ceux qui parlaient à table pendant la lecture, et répéta par plusieurs fois ces paroles : "Parler à table
2. Eloi Le Bœuf, né à Roye (Somme), entré dans la congrégation de la Mission le 24 septembre 1641, à l'âge de dix-neuf ans.
Entretien 91. - Recueil de diverses exhortations, p. 9.
- 116 -
pendant la lecture ! " jusqu'à quinze ou vingt fois. Quoi ! sera-t-il dit qu'à l'imitation de cette Compagnie, plusieurs bons ecclésiastiques se font lire à table et écoutent avec avidité la lecture, et que néanmoins nous tombions dans ce défaut, et cela dans la naissance de la Compagnie ! Ah ! que ces fautes soient au commencement de la Compagnie!
92. — ENTRETIEN DU 22 MARS 1642
SUR LES VERTUS THEOLOGALES
Monsieur Vincent dit qu'il fallait que les vertus s'imprimassent bien avant dans nos cœurs ; qu'il fallait commencer par la foi, ne jamais admettre en son esprit quelque raisonnement contraire à cette vertu, contraire à l'Ecriture Sainte, contraire au sens et explication de l'Eglise. Il dit ensuite qu'il fallait avoir une grande confiance en Dieu, une méfiance de soi-même et un grand amour de Dieu ; et, à ce sujet, il rapporta l'exemple d'un gentilhomme qui avait été autrefois dans la liberté et qui maintenant était tellement rempli d'amour de Dieu, qu'il ne pouvait faire autrement que de l'aimer ; l'amour de Dieu a tant d'attrait sur son esprit qu'il se peut dire en quelque sorte que les âmes damnées et les démons n'ont pas tant de haine de Dieu que ce gentilhomme a d'attrait à l'aimer.
Entretien 92. —Recueil de diverses exhortations, p. 9.
- 117 -
93. — REPETITION D'ORAISON DU 26 JUIN 1642
Mort édifiante de la comtesse de Saint-Paul. — Le saint s'humilie.
Travaux des missionnaires d'Annecy.
Lettre d'un missionnaire à un de ses confrères
Monsieur,
J'ai cru vous devoir f aire part des bons avis que notre très bon et très honorable Père nous a donnés ce matin à la répétition de l'oraison : c'est au sujet de nos confrères qui sont à Annecy. Il nous disait que M...., avec un autre de la Compagnie et trois du séminaire, faisaient mission avec grande bénédiction ; d'une autre part, que M...., avec un autre de la communauté, étaient employés en une autre mission, et que MM. Tholard et Bourdet (qui est le frère de celui que vous avez vu) étaient restés à la maison et qu'ils avaient fait tous les deux l'ordination dernière avec grand fruit. Il nous a fait admirer la bonté de Dieu envers ces deux derniers, et particulièrement à l'endroit de M. Bourdet, qui, pendant qu'il a été ici, ne pouvait réussir aux emplois extérieurs ; même la plupart ne lui croyaient pas le sens commun, et l'on craignait de lui faire faire récit de son oraison ; et même que M. de la Salle, ou quelqu'autre, le lui avait souvent proposé pour le renvoyer ; au reste, toujours fort intérieur et obéissant. J'ai eu le bonheur de le voir quelque temps au séminaire ; il m'a paru tel que notre bon Père le décrivait ; néanmoins le voilà maintenant, nous disait-il, à conduire des ordinands, qui étaient en cette dernière fois jusqu'au nombre d'environ trente-neuf ; lesquels ordinands
Entretien 93. —Recueil de diverses exhortations, p. 10,
- 118 -
sont doués d'esprit et de sagesse en ce pays plus qu'en celui-ci.
Voilà les sujets d'étonnement et d'admiration que notre bon Père nous proposait aujourd'hui. Ensuite il nous exhortait à avoir une grande confiance en Dieu, qui s'est toujours plu à faire merveille par des choses petites, et ajoutait que nous devions beaucoup nous étudier à l'humilité, à l'obéissance. Mais ce qui me Poussa davantage à vous écrire, c'est qu'il nous disait que, faisant lecture des lettres que lesdits MM. Bourdet et Tholard ont écrites, les mouvements de son cœur étaient de venir dans le séminaire et de crier à tous nos frères qu'ils sortissent pour aller travailler à la campagne, qu'ils avaient assez de science et de capacité, que Dieu voulait se servir d'eux. Voici ses paroles : " Allons, mes frères, allons servir notre bon Maître."
Un autre mouvement le prit pour envoyer à Rome Ceux qui n'avaient pas l'âge de la prêtrise, pour obtenir de Sa Sainteté à être reçus avant l'âge. Je ne puis Vous exprimer avec quelle effusion, avec quelle abondance de l'esprit de Dieu cela se disait, avec quel feu, avec quelle violence ; seulement je puis vous dire que mon cœur en était tout joyeux, tout content ; et néanmoins il se plaignait qu'il ne sentait pas ce mouvement violent, que peut-être il avait commis quelque péché et que Dieu avait retiré ses grâces. Et je vous laisse à penser, si mon cœur si endurci en était attendri, que devez-vous juger de tous ceux de la Compagnie ! Nos bons frères, à qui ce discours ne semblait pas s'adresser directement, en étaient tous ravis.
A quelqu'autre occasion, il nous rapporta la mort de Cette vertueuse comtesse de Saint-Paul, qui, toute huguenote qu'elle avait été et toute princesse qu'elle était, lorsqu'on lui apporta Notre-Seigneur, se jeta en bas du
- 119 -
lit pour l'adorer, et là elle s'écria : "Vous le savez, mon Dieu, que je suis indifférente à toute autre chose qu'à vous aimer et à faire votre volonté, et, au contraire, que je suis déterminée et toute prête à la faire entièrement." De là notre bon Père tirait des sujets de confusion pour nous autres, qui sommes si opiniâtres à résister à la volonté de Dieu, à faire la nôtre propre et à n'acquiescer pas à celle des supérieurs, à vouloir aller en mission, etc... Et une femme nous montre notre leçon !
Le même jour, en la même répétition, un de nos bons frères disant qu'il entrait en confusion de ce qu'il profitait si peu des bons exemples et de tant de merveilles qu'il voyait en lui, Monsieur Vincent laissa passer ces paroles, et après la répétition il dit : "Mon frère, nous avons cette pratique parmi nous de ne jamais louer personne en sa présence" ; qu'à la vérité il était une merveille, mais une merveille de malice, plus méchant que le démon ; et que le démon n'avait pas tant mérité d'être en enfer que lui ; et il ajouta qu'il ne disait pas cela par exagération.
94. — CHAPITRE DU 27 JUIN 1642
Il faut prier pour ses supérieurs.
Lettre d'un missionnaire à un de ses confrères
Monsieur,
A la recommandation que M. Vincent faisait au sujet de M. Alméras (1) il dit qu'il fallait beaucoup prier
Entretien 94. — Recueil de diverses exhortations, p. 1
1. Directeur du séminaire interne.
- 120 -
Dieu de lui communiquer abondamment son esprit pour le départir aux autres. Si l'enfant qui est à la mamelle pouvait parler, il demanderait que sa mère fût bien nourrie, pour en recevoir sa nourriture ; de même, il doit en être ainsi des inférieurs, puisque les supérieurs et directeurs sont comme les mamelles qui doivent allaiter les autres. Quand le canal de notre maison est crevé, nous n'avons point d'eau. Ainsi il faut prier Dieu qu'il n'y ait pas d'obstacles dans les canaux, qui sont les supérieurs et directeurs.
95 — CONFERENCE DU 27 JUIN 1642
SUR L'UNION ENTRE LES MAISONS DE LA COMPAGNIE
Lettre d'un missionnaire à un de ses confrères
Monsieur,
Le sujet de la conférence de ce soir m'a paru de telle importante pour le bien et maintien de la Compagnie, et les raisons qui y ont été déduites nous ont si bien éclairés sur ces matières, que je croirais faire tort à ma conscience si je ne vous en faisais part. Le sujet était de l'union des maisons de la Compagnie. Le premier motif qui fut apporté, c'est que nous étions tous missionnaires et que nous ne faisons qu'un corps ; ainsi, comme il y avait liaison très étroite entre les parties du corps, de même il fallait qu'il y eût pareille union entre les membres de la communauté ; union qui devait s'étendre dans l'observation des mêmes règlements, mêmes façons d'agir, mêmes pratiques, même manière de prêcher, de catéchiser, de confesser ; et que surtout
Entretien 95. —Recueil de diverses exhortations, p. 12.
- 121 -
cette union devait être gravée dans les cœurs pour avoir même volonté et mêmes sentiments.
Le deuxième est que, par le moyen de cette union, on ne prétendrait pas aux petites satisfactions que la nature réclame ; comme, par exemple, désirer aller plutôt dans une maison que dans une autre pour y vivre avec plus de liberté, puisque dans toutes on verrait les mêmes pratiques et les mêmes observances.
On rapporta aussi l'union des premiers chrétiens, desquels erat cor unum et anima una, (1) l'union de l'Eglise dans les sacrements, dans le saint sacrifice et dans les cérémonies.
Le deuxième point regardait les moyens d'avoir cette union. Voici ce qui en fut dit par notre bon et très honoré Père, qui ne parla point touchant les motifs. Il dit que le premier et le meilleur moyen était de la demander à Dieu, qui était le moyen unissant, le père des unions, que c'était lui qui unissait les cœurs. "Eh ! demandons-la-lui donc" disait-il.
Le deuxième moyen était d'incliner son cœur vers tous ceux de la Compagnie et d'avoir une grande estime de tous les membres qui la composent.
Le troisième, sur lequel il a insisté, voici à peu près ses paroles :
C'est de parler toujours avantageusement de toutes les maisons de la Compagnie, et ne jamais dire : "On fait ceci, on fait cela" ; non jamais, que Dieu nous en garde ! O Messieurs, qui nous donnera l'esprit de notre pauvre fondatrice (2) ! Je puis rendre ce témoignage que non seulement elle ne disait jamais rien en mal de personne, mais ne trouvait à redire à quoi que ce soit et trouvait tout bien. O Messieurs, qui nous donnera cette
2. Madame de Gondi.
- 122 -
charité de trouver tout bien ! Qui nous donnera cette vertu, même civile ! Feu Madame la générale des galères avait cette pratique de ne jamais parler mal des absents ; M. Portail le sait ; il l'a vue, comme moi. Jamais je ne lui ai rien entendu dire au désavantage des absents ; au contraire, elle en était l'avocat, elle détournait les dis--cours qui tendaient à la médisance, avec adresse.
Oh ! que cela est vilain et indigne d'un esprit bienfait, de ne trouver rien de bien ! Voyez-vous, Messieurs,. presque tout ce que nous trouvons mal ne l'est que dans notre imagination. Non, non, c'est que nous nous trompons. Ceux qui sont chassieux voient tout chassieux ; ainsi en est-il de ceux qui trouvent à redire à tout ; la passion leur aveugle la raison. Trouvons tout bien ; ne mettons jamais la main sur les défauts d'autrui ; si nous. avons vu quelque chose de mal, mettons-le en oubli, ne le disons jamais aux autres, ne jugeons pas en mal les. intentions de nos frères, pourquoi ils font cela et comment. Oh ! je porte le coup de lancette à l'apostème. Oh ! que je souhaiterais que cette sainte pratique fût parmi nous : trouver tout bon ; qu'il fût dit que dans l'Eglise de Dieu il y a une Compagnie qui fait profession d'être très unie, de ne jamais dire du mal des. absents ; qu'il fût dit de la Mission que c'est une communauté qui ne trouve rien à redire en ses frères ! Vraiment j'estimerais plus cela que toutes les missions, les prédications, les emplois des ordinands et que toutes les autres bénédictions que Dieu a données à la Compagnie, d'autant que l'image de la très Sainte. Trinité serait plus empreinte en nous. Il y a, Messieurs, des Compagnies qui font défi à qui sera le plus vertueux. oh! que dès aujourd'hui tous les membres de cette. petite Compagnie supportent ce défi : à qui dira le plus de bien, à qui défendra les absents. Si quelqu'un fait le contraire en notre présence, jetons-nous à ses pieds.
- 123 -
Ah ! Messieurs, si nous avons une fois fait cela, oh ! qui nous pourra nuire ? Seront-ce les hommes ? Ils n'y feront rien. Seront-ce les diables ? Ils ne peuvent rien contre la charité, elle les fait fuir. O Messieurs, qui nous donnera cela ! O mon Dieu, mon Dieu ! la. Compagnie durerait jusqu'à la fin du monde. Plaise à Jésus-Christ unissant répandre aujourd'hui en cette conférence cet esprit en la Compagnie !
Pour ce qui est du moyen que l'on a dit de l'écriture et de la communication par lettre, je vous prie, que la Compagnie suspende ; je désire y penser encore. Il est vrai, comme on dit, que c'est une sainte Coutume et que les Pères jésuites en usent fort et ont cela pour règle ; je m'en suis enquis d'eux, et avant-hier j'en parlais à un des plus anciens, qui me dit qu'il en revenait à quelques-uns de très grands biens, mais aussi que cela occasionnait de grands inconvénients. A la vérité, il y en a trois ou quatre à qui Dieu a donné bénédiction pour écrire. Nous fûmes tous ravis et touchés merveilleusement d'une lettre qu'un de ceux de cette communauté écrivit à celle de Richelieu, qui nous enflamma le cœur et nous donna sujet de faire cette conférence ; nous en fîmes même trois ; mais néanmoins ce que j'ai appris d'un de, anciens me fait persister dans mon opinion. Je vous prie, suspendons cela ; la Compagnie n'a pas grâce pour cela ; je n'en ai connu que deux ou trois à qui Dieu ait donné bénédiction.
J'ai vu des lettres, au contraire, hélas! Les uns écrivent d'un style haut, relevé, pour dire : "J'en sais" ; et ce n'est que vanité ; les autres d'un style affecté, ce qui est indigne d'un prêtre de la Mission qui fait profession de simplicité ; d'autres écrivent des affaires du monde, des railleries, même taxent les défauts sous mots couverts, et c'est médisance. Oh ! que cela est diabolique !
- 124 -
Que la Compagnie s'en abstienne donc jusqu'à ce qu'elle ait obtenu cela de Dieu. Si quelqu'un sent en soi mouvement d'écrire les pratiques de vertu, les fruits des missions, les bénédictions que Dieu y donne, je conseille à chacun de le faire. C'était la pratique de la primitive Eglise, qui avait institué les protonotaires pour écrire les actions héroïques des martyrs, récits que les évêques envoyaient partout. On en faisait lecture, et cela enflammait les cœurs des chrétiens et les unissait merveilleusement ensemble. Plaise à Dieu lui faire cette grâce! Demandons-la-lui, Messieurs.
J'avais quelques autres moyens à vous proposer, mais ce sera pour la première commodité. Les Pères jésuites ont cette pratique d'écrire du lieu où ils sont à leur général pour l'instruire de tout ce qui peut rendre la Compagnie recommandable ; et le général choisit ce qu'il a de meilleur et l'envoie par toutes les provinces. Ceux qui se sentent affectionnés à écrire, qu'ils en usent de la sorte, mais que ce soit des choses qui regardent la piété.
Voilà, Monsieur, à peu près le discours de notre bon Père, ou plutôt les paroles de Dieu, qui parlait par sa bouche. Il ne reste qu'à nous d'en faire bon usage, surtout de ce saint défi plein de charité. Je ne doute pas que vous n'avanciez toujours de plus en plus dans cette sainte pratique. Pour moi, je veux m'y adonner, avec la grâce de Dieu.
96. —REPETITION D'ORAISON DU 20 JUILLET 1642
Pratique du silence. — Il faut traiter avec respect les papiers sur
lesquels sont écrits les noms de Dieu et de la sainte Vierge.
Monsieur Vincent nous recommanda, à la répétition de l'oraison, de faire nos actions en silence, sans bruit,
Entretien 96. — Recueil de diverses exhortations, p. 15.
- 125 -
sans tumulte, sans trouble, et apporta plusieurs raisons : 1° Te decet [silentium], Deus, in Sion (1), que le silence plaisait à Dieu ; 2° à raison du scandale que l'on donne en ne l'observant pas. Il ajouta qu'il avait été averti par une personne de piété que l'on fermait les portes trop rudement. Si l'on nettoyait la vaisselle, il fallait que cela se fît en silence, sans bruit. Il connaissait une maison, bien éloignée de notre profession, où il y avait 200 personnes, où néanmoins chacun s'était accoutumé à parler bas, et cela parce que le maître avait témoigné que c'était sa volonté. Il pria la Compagnie d'y faire attention pendant un mois et désira que ce fût la première faute dont on s'accuserait au chapitre.
Le même jour, il recommanda de ne pas se servir dans les lieux des écrits où il serait parlé du saint nom de Dieu, de la sainte Vierge : 1° parce que ce saint nom devait être en grande révérence et vénération ; 2° parce que, comme il est défendu de jurer le saint nom de Dieu en vain, aussi nous ne nous en devons pas servir salement. Il est dit au pécheur : Quare tu assumis testamentum meum per os tuum ? (2) Il recommanda aux officiers d'y tenir la main.
97. — ENTRETIEN DU 5 SEPTEMBRE 1642
Bon accueil à faire aux missionnaires qui reviennent des champs.
Monsieur Vincent recommanda de recevoir avec une grande charité ceux qui revenaient des champs et dit
1. Texte du manuscrit : Te decet hymnus, Deus, in Sion (Ps. LXIV, 2)- mais ces mots ne signifient nullement que le silence plait à Dieu ; nous préférons croire que saint Vincent s'est exprimé dans cette répétition d'oraison à peu près comme il l'a fait dans celle du 1er août 1655. (Cf. p. 211.)
2. Psaumes XLIX, 16.
Entretien 57. Recueil de diverse exhortations, p. 16.
- 126 -
qu'il fallait les recevoir comme des personnes qui viennent de bannir le diable, faire régner Jésus-Christ et faire triompher le nom de Dieu. Si l'on a coutume de recevoir avec triomphe ceux qui ont gagné quelque bataille, pourquoi non ceux qui viennent de batailler avec le diable ? Et pour cela, il dit qu'il fallait, quand quelqu'un d'iceux revenait, que le portier sonnât la cloche, cinq ou six coups, pour appeler le procureur et celui qui a soin des exercitants, afin qu'ils se rendent aussitôt. Au son de la cloche, ils doivent quitter tout, hors le saint sacrifice de la messe.
98. — REPETITION D'ORAISON D'OCTOBRE 1643
SUR L'ETUDE
Le jour que l'on commença les études, à la répétition de l'oraison, M. Vincent prit occasion de recommander aux prières de la Compagnie les étudiants, disant que, s'il avait jamais recommandé chose avec instance, c'était celle-là, et il apporta quelques raisons, disant : 1° que, quoique tous les prêtres soient obligés d'être savants, néanmoins nous y sommes particulièrement obligés, à raison des emplois et exercices auxquels la providence de Dieu nous a appelés, tels que sont les ordinands, la direction des séminaires ecclésiastiques et les missions, encore bien que l'expérience fasse voir que ceux qui parlent le plus familièrement et le plus populairement réussissent le mieux. Et de fait, mes frères, ajouta-t-il, avons-nous jamais vu que ceux qui se piquent de bien prêcher aient fait bien du fruit ? Il faut pourtant de la science. Et il ajouta de plus que ceux qui étaient savants et humbles étaient le trésor de
Entretien 98. — Recueil de diverses exhortations, p. 19.
- 127 -
la Compagnie, comme les bons et pieux docteurs étaient le trésor de l'Eglise.
Il rapporta encore une autre raison pour laquelle il recommandait cela avec tendresse et affection : c'est à cause que c'est le plus dangereux état, non seulement pour les particuliers étudiants, mais même pour le général de la Compagnie, laquelle est beaucoup intéressée à ce que le, particuliers étudient comme il faut, pour se rendre capables des emplois auxquels elle les occupe. Or, comme naturellement nous désirons savoir quelque chose de nouveau, si nous n'émoussons ce désir et cette curiosité, il n'y aura pas une feuille de lecture qui ne puisse servir à la vanité ; et commençant par l'esprit, nous finissons par la chair ; désirant de paraître, nous repaissant de fumée, voulant l'emporter par-dessus les autres, être estimés subtils, de bon sens, de bon jugement ; et voilà où cela va ! O mes frères, prenons bien garde que cet esprit ne se glisse dans la Compagnie ! Ce fut par là que le malin esprit descendit en enfer.
Il rapporta ici l'exemple d'une communauté des plus florissantes de l'Eglise de Dieu, laquelle fut renversée en moins de six ans, à cause que cet esprit de savoir et d'entasser science sur science s'y glissa et y causa un désordre non pareil.
Il ajouta ensuite quelque, moyens d'étudier comme il faut :
1° C'est d'étudier sobrement, voulant seulement savoir les choses qui nous conviennent selon notre condition.
2° Etudier humblement, c'est-à-dire ne pas désirer que l'on sache, ni que l'on dise que nous sommes savants ; ne vouloir pas emporter le dessus, mais céder à tout le monde. O Messieurs, dit-il, qui nous donnera cette humilité, laquelle nous maintiendra ! Oh! qu'il est
- 128 -
difficile de rencontrer un homme bien savant et bien humble ! Néanmoins cela n'est point incompatible. J'ai vu un saint homme, un bon Père jésuite, nommé ..., lequel était extrêmement savant ; et avec toute sa science il était si humble, qu'il ne me souvient pas d'avoir vu une âme si humble que celle-là. Nous avons vu encore le bon M. Duval, un bon docteur, fort savant et tout ensemble si humble et si simple qu'il ne se peut davantage.
3° Il faut étudier en sorte que l'amour corresponde à la connaissance, particulièrement pour ceux qui étudient en théologie, et à la manière de M. le cardinal de Bérulle 1, lequel, aussitôt qu'il avait conçu une vérité, se donnait à Dieu ou pour pratiquer telle chose, ou pour entrer dans tels sentiments, ou pour en produire des actes ; et par ce moyen, il acquit une saintété et une science si solides qu'à peine en pouvait-on trouver une semblable.
Enfin il conclut ainsi : "Il faut de la science, mes frères, et malheur à ceux qui n'emploient pas bien leur temps ! Mais craignons, craignons, mes frères, craignons, et, si j'ose le dire, tremblons et tremblons mille fois plus que je ne saurais dire ; car ceux qui ont de l'esprit ont bien à craindre : scientia inflat (1) et ceux qui n'en ont point, c'est encore pis, s'ils ne s'humilient ! "
1. Autre citation de Bérulle sans date, supra 62. Voir aussi en 1644, infra 139.
99. —REPETITION D'ORAISON DU 21 OCTOBRE 1643
Nous devons faire pénitence pour expier nos péchés et imiter Notre-Seigneur.—. Exemples d'une Fille de la Charité et de Mademoiselle du Fay. — La Compagnie doit s'estimer heureuse de ne compter dans son sein que des hommes de petite condition et de peu de science.
Touchant la méditation du pauvre Lazare et du mauvais riche, quelqu'un de nos confrères concluant son oraison par la pénitence, cela lui donna occasion de parler, disant que, le jour précédent, Messieurs de la Conférence avaient traité une question touchant la pénitence ; et ce qui avait donné lieu à ce sujet était la pensée d'un certain personnage, qui disait qu'il n'appartenait pas aux prêtres de faire pénitence, mais au peuple seulement ; qu'ils devaient s'adonner à l'étude et au saint sacrifice et se consommer là dedans, illuminant le peuple et tâchant de l'échauffer, par prédication et autrement, à aimer Dieu. Néanmoins dans la conférence on dit des choses si avantageuses pour prouver que les ecclésiastiques doivent entrer dans l'esprit de pénitence et dans les actes, que Monsieur Vincent dit que jamais il n'avait été si touché, et il rapporta quelque chose qui y fut dit :
1° On tira une raison de ce qu'elle est une vengeance, comme l'appelle saint Augustin, que l'on prend des péchés pour satisfaire à la justice de Dieu et réparer autant qu'il est en nous le tort qui lui a été fait. C'est donc une justice que l'on exerce. Or, quel plus grand moyen et plus efficace de réconcilier les hommes avec Dieu que celui-là ? Outre que les prêtres ne sont pas sans péchés, lesquels même sont plus grands et énormes
Entretien 99. — Recueil de diverses exhortations, p 20-
XI. —9
- 130 -
devant Dieu que ceux des laïques, et sont peut-être cause des châtiments que Dieu exerce sur le pauvre peuple.
2° Notre-Seigneur, étant le parfait modèle du sacerdoce, nous a montré un continuel exemple de pénitence, quoiqu'il fût innocent et l'innocence même, satisfaisant incessamment pour les péchés du peuple. O Messieurs, ô prêtres, tremblons et rougissons de ce que les canons mêmes condamnent les prêtres à de rudes pénitences ! Ne nous flattons point, Messieurs, ne nous flattons point, nous avons besoin de pénitence, nous manquons de pénitence. O mon Dieu ! qui nous donnera l'esprit de pénitence ? Messieurs, ce que ce bon frère a dit est bien vrai, un seul -de nos péchés mérite une grande pénitence. Eh quoi ! n'est-ce pas une grande miséricorde de Dieu de nous recevoir en sa grâce après nous être révoltés contre lui ?
Ensuite il parla d'une sœur de la Charité décédée depuis peu et dit quelque chose de ce qui fut dit en la conférence que l'on fit sur ses vertus, entre lesquelles on remarqua un grand esprit de pénitence qui avait toujours paru en elle. 1° Elle était des premières et même la première à l'oraison. 2° Elle ne perdait jamais l'occasion de prier, lorsqu'elle avait un petit moment de loisir ; on l'a même trouvée priant Dieu à genoux nus sur la pointe d'une pierre. 3° Elle avait une dévotion très particulière-à entendre la sainte messe, en sorte qu'elle n'en perdait jamais l'occasion, quoiqu'elle en eût entendu une et deux. 4° Elle faisait ordinairement ce qu'il y avait de plus pénible et abject à faire, comme de conduire le cheval par les paroisses ; ce qu'elle faisait avec un zèle très grand ; et quand il arrivait qu'elle était mouillée et percée d'eau, elle disait : "Eh quoi ! ne faut-il pas endurer quelque chose pour l'amour de Dieu ?" Paroles qu'elle avait toujours en bouche en pareillles
- 131 -
occasions. Voyez, mes frères, qu'est-ce que cela ? Quelle sainteté est cela ? Voyez le trésor, voyez les perles dans la boue, dans la boue, car c'était une pauvre veuve, mal faite en apparence de corps et d'esprit ; et cependant voyez comme ce qui paraît aux yeux des hommes folie et bassesse est sagesse devant Dieu ! Au contraire, ce qui parait éclatant, relevé, sagesse aux yeux des hommes, ce n'est que folie devant Dieu, folie, folie, folie devant Dieu ! Voyez David, un petit berger ; saint Grégoire de Tours, c'était un homme très mal fait de corps, un petit nain ; en sorte que, sa renommée l'ayant introduit devant Sa Sainteté, à son abord elle en eut un certain dégoût, mai, le saint lui ayant dit ces beaux mots : ipse fecit nos et non ipsi nos (1) il en conçut une plus grande opinion et l'accola avec tendresse.
Nous avons vu la bonne Mademoiselle du Fay, la sœur de M. de Vincy, pour une disgrâce de nature, ayant une cuisse deux ou trois fois plus grosse que l'autre, s'être unie à Dieu jusqu'au point que je ne sais si jamais j'ai vu une âme si unie à Dieu que celle-là. Elle avait coutume d'appeler sa cuisse sa "bénite cuisse" ; car elle l'avait détournée des compagnies et du mariage même, où peut-être elle se serait perdue.
Or, mes frères, regardons ces défauts soit du corps, soit de l'esprit, comme une spéciale miséricorde de Dieu, et portons toujours une particulière révérence à ceux qui auront tels manquements, les regardant toujours comme les traits d'un grand maître, quoique la pièce ne soit pas achevée. Ceux qui s'entendent bien a la peinture font plus de cas d'un trait de pinceau d'un excellent peintre, que d un tableau achevé d'un peintre commun. In nomine Domini !
1. Livre des Psaumes XCIX, 3.
- 132 -
Je pense vous avoir dit autrefois ce que le général de l'Oratoire (2) me dit touchant la Compagnie. Entre autres choses il me dit : "Oh ! Monsieur Vincent, que vous êtes heureux de ce que votre Compagnie a les marques de l'institution de Jésus-Christ ! Car, comme, en instituant l'Eglise, il prit plaisir à choisir de pauvres gens, idiots, pécheurs pour la fonder et la planter par toute la terre avec des instruments ainsi choisis, afin de faire paraître davantage sa puissance, renversant la sagesse des philosophes par de pauvres pécheurs, et la puissance des rois et des empereurs par la faiblesse de ceux qui, lorsqu'on les injuriait, s'humiliaient et priaient pour ceux qui les maudissaient ; si on les frappait, ils se rendaient vainqueurs en donnant l'autre joue ; de même, la plupart et quasi tous ceux que Dieu appelle en votre Compagnie sont ou pauvres ou de basse condition, ou n'éclatent pas beaucoup en science." Eh bien ! néanmoins, mes frères, tout le royaume est enflammé et rempli de l'esprit de cette petite Compagnie ; et l'estime en est venue jusqu'au point que le feu roi, un peu avant son décès, me fit l'honneur de me dire que, s'il revenait en santé, il ne permettrait pas qu'aucun évêque se fît qu'il n'eût passé trois ans à la Mission. Qu'est-ce que cela, mes frères ? In nomine Domini , in nomine Domini !
Mes frères, je vous disais dernièrement qu'il vous fallait de la science ; je vous le dis encore. Pour l'amour de Dieu, employez bien le temps ; mais ne négligez pas la vertu.
2. Le Père de Condren. (Cf. Abelly, op. cit, L. I chap. XXI, fin, p 94.)
- 133 -
100. —REPETION D'ORAISON DU 25 OCTOBRE 1643
La Compagnie doit s'adonner avec zèle aux missions. — Réfutation des prétextes qu'on pourrait alléguer pour s'en dispenser. — Comment les frères coadjuteurs peuvent y participer.
Le sujet de l'oraison de ce jour était de rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui lui appartient. Et à propos de la justice, M. Vincent vint à parler des missions qui allaient se commencer, et il s'humilia beaucoup de ce qu'ayant coutume de les commencer vers les premiers jours d'octobre les années précédentes, cette année on les avait commencées plus tard. Il dit ceci avec un très grand sentiment de crainte du jugement de Dieu ; après quoi il dit quantité de belles choses pour encourager les missionnaires au travail, et il commença par l'obligation que nous avons de travailler au salut des pauvres gens de la campagne, parce que c'est là notre vocation, et de correspondre aux desseins éternels que Dieu a sur nous. Or, de travailler au salut des pauvres gens des champs, c'est là le capital de notre vocation, et tout le reste n'est qu'accessoire, car nous n'eussions jamais travaillé aux ordinations, aux séminaires des ecclésiastiques si nous n'eussions jugé que cela était nécessaire pour maintenir le peuple et conserver le fruit que font les missions quand il y a de bons ecclésiastiques, imitant en cela les grands conquérants, qui laissent des garnisons dans les places qu'ils prennent, de peur de perdre ce qu'ils ont acquis avec tant de peine. Ne sommes-nous pas bien heureux, mes frères, d'exprimer au naïf la vocation de Jésus-Christ ? Car qui exprime mieux la manière de vie que Jésus-Christ
Entretien 100. — Recueil de diverses exhortations, p 23. Cette répétition d'oraison a été publiée par Abelly, op. cit., L. II, chap 1, sect. I, §.1 p. 3 et suiv.
- 134 -
a tenue sur la terre, que les missionnaires ? Je ne dis pas seulement nous, mais. les missionnaires de l'Oratoire, de la Doctrine Chrétienne, les missionnaires capucins, les missionnaires jésuites. O mes frères, ce sont là les grands missionnaires, et desquels nous ne sommes que les ombres. Voyez comme ils se transportent jusqu'aux Indes, au Japon, au Canada, pour achever l'œuvre que Jésus-Christ a commencée sur la terre et qu'il n'a point quittée depuis l'instant de sa vocation! Hic est Filius meus dilectus, ipsum audite (1) Depuis ce commandement de son Père, il n'a point discontinué d'un moment jusqu'à sa mort. Imaginons-nous qu'il nous dit : "Sortez, missionnaires, sortez ; quoi ! vous êtes encore ici, et voilà de pauvres âmes qui vous attendent, le salut desquelles peut-être dépend de vos prédications et catéchismes ! "
Il faut bien considérer ceci, car Dieu nous a destinés en tel temps pour telles âmes, et non pour d'autres ; et nous voyons même cela dans l'Ecriture, où nous lisons que Dieu destinait ses prophètes à telles personnes et ne voulait pas qu'ils allassent à d'autres. Quoi ! mes frères, que répondrons-nous à Dieu si, par notre faute, quelqu'une de ces âmes venait à mourir et se perdre ? Ne serait-ce pas nous, pour ainsi dire, qui l'aurions damnée ? Car, je vous prie, qui répondrait pour cette âme ? Cela est aussi vrai qu'il est vrai que nous sommes ici, que Dieu, à notre mort, nous en demanderait compte.
Mais aussi, si nous correspondons aux obligations de nos emplois, qu'en arrivera-t-il ? Il arrivera que Dieu augmentera de jour en jour les grâces de la vocation, donnera à la Compagnie des sujets qui auront l'esprit
1. Evangile de saint Matthieu XVII, 5.
- 135 -
bien fait pour agir en l'esprit de Dieu, et bénira tout ce qui se fait dedans et dehors ; et enfin ces âmes qui se sauveront par notre ministère, rendront témoignage à Dieu de notre fidélité et béniront le petit corps de missionnaires qui sont au ciel : M. de la Salle, M. de Sergis et tous les autres et notre bon frère Desfriches, qui mourut dernièrement, lesquels font le petit corps de missionnaires dans le ciel. In nomine Domine !
Oh ! que ceux-là seront heureux qui pourront dire, à l'heure de la mort, ces belles paroles de Notre-Seigneur : Evangelizare pauperibus misit me Dominus (2) ! Voyez, mes frères, comme le principal de Notre-Seigneur était de travailler pour les pauvres. Quand il allait à d'autres, ce n'était que comme en chemin faisant. Mais malheur à nous aussi si nous nous rendons lâches à nous acquitter des obligations que nous avons de secourir les pauvres âmes ! Car nous nous sommes donnés à Dieu pour cela, et Dieu se repose sur nous. Declinantes ab obligatione adducet Dominus cum operantibus iniquitatem (3). Quos non pavisti occidisti. Ce passage s'entend de la réfection temporelle, mais il se peut appliquer à la spirituelle avec la même vérité. Jugez, mes frères, combien nous avons sujet de trembler si nous sommes des casaniers, si, pour l'âge ou sous prétexte de quelque infirmité, nous nous ralentissons et dégénérons de notre ferveur !
Mais quelqu'un dira peut-être : " Si l'on m'emploie aux ordinations ou auprès de messieurs les séminaristes ?" Cela est bon quand il plaît à Dieu nous y employer et que l'obéissance nous y envoie ; pour lors à la bonne heure ; encore, pour notre égard, nous devrions être, pour ainsi dire, comme en un état violent, d'autant,
3. Livre des Psaumes CXXIV, 5.
- 136 -
comme je vous dis, que ce sont là des accessoires à notre principal.
2° Quelqu'un pourrait encore s'excuser sur son âge. Pour moi, nonobstant mon âge, devant Dieu je ne me sens point excusé de l'obligation que j'ai de travailler au salut de ces pauvres gens ; car qui pourrait m'en empêcher ? Si je ne pouvais prêcher tous les jours, eh bien ! je le ferais deux fois la semaine ; si je ne pouvais aller aux grandes chaires, je tâcherais d'avoir le, petites ; que si encore on ne m'entendait pas à ces petites, qui m'empêcherait de parler bonnement et familièrement à ces bonnes gens, comme je vous parle à présent, les faisant approcher en rond comme vous êtes ?
O mes frères, je sais des vieillards qui, au jour du jugement, s'élèveront contre nous, entre autres un saint homme, un bon Père jésuite, qui avait prêché à la cour pendant près de dix ans. Ayant près de soixante ans, il eut une maladie qui le mena à deux doigts de la mort, et comme Dieu lui fit connaître la vanité de ses discours relevés et de ses fanfares, qui délectent bien, mais profitent peu, et qu'il lui en donna des remords de conscience, étant revenu en santé, il demanda permission d'aller à la campagne catéchiser et prêcher familièrement ces bons paysans, et y persévéra pendant vingt ans jusqu'à la mort. Avant de mourir, il demanda qu'on lui fît une faveur après sa mort, savoir d'enterrer avec son corps la baguette avec laquelle il appelait les enfants, comme c'est la coutume de ces paysans-là, pour les faire répondre au catéchisme, afin que cette baguette, disait-il, rendît témoignage comment il avait quitté la cour pour suivre Notre-Seigneur dans la campagne.
3° On pourrait encore alléguer que l'on abrégerait ses jours. O mes frères ! eh quoi ! est-ce un malheur à une
- 137 -
épouse exilée de se réunir i son époux ? Est-ce un malheur au voyageur de se rapprocher dc son pays ? Est-ce un malheur à ceux qui naviguent d'approcher du port ? Quoi ! a-t-on peur qu'une chose que nous ne saurions assez désirer et qui n'arrive toujours que trop tard, arrive ?
Enfin M. Vincent conclut ainsi, parlant à nos bons frères :
Ce que je dis aux prêtres, je le dis à tous tant que vous êtes, mes frères ; ne croyez pas que vous soyez exempts des obligations de travailler au salut des pauvres, car vous le pouvez faire en votre façon peut-être aussi bien que les prédicateurs mêmes et moins dangereusement pour vous. Au reste, vous y êtes obligés. La même obligation qu'avait la tête de Notre-Seigneur de porter la couronne d'épines pour nous racheter, la même avaient les pieds de porter et souffrir les clous avec lesquels ils étaient attachés à la croix ; et de même façon que la tête fut récompensée, les pieds le furent, et partagèrent ensemble la gloire également.
101.—CONFERENCE DE 1644
SUR LES CHARGES ET LES OFFICES
M. Vincent conclut cette conférence à peu près en ces termes : Je ne sais comment je dois vous parler sur ce sujet, parce qu'il me regarde ; puis, faisant une petite pause, s'humiliant intérieurement devant Dieu, néanmoins je vous dirai mes petites pensées. Ce qui m'a le plus touché de ce qui a été dit aujourd'hui et vendredi dernier, c'est ce qu'on a rapporté de Notre-Seigneur,
Entretien 101. — Recueil de diverses exhortations, p 26
- 138 -
qui était le maître naturel de tout le monde et néanmoins s'est fait le dernier de tous, l'opprobre et l'abjection des hommes, prenant toujours le dernier rang partout où il ce trouvait. Vous croyez peut-être, mes frères, qu'un homme est bien humble et qu'il s'est beau coup abaissé lorsqu'il a pris la dernière place. Eh quloi ! un homme s'humilie-t-il prenant la place de Notre-Seigneur ? Oui, mes frères, la place de Notre-seigneur c'est la dernière Celui-là ne-peut pas avoir l'esprit de Notre-Seigneur qui désire commander ; ce divin Sauveur n'est point venu au monde pour être servi, mais bien pour servir les autres ; ce qu'il a magnifiquement pratiqué, non seulement durant le temps qu'il demeura auprès de ses parents et chez les personnes qu'il servait pour gagner sa vie, mais même, ainsi que plusieurs saints Pères ont estimé, durant le temps que les apôtres demeuraient avec lui, les servant de ses propres mains leur lavant les pieds, les faisant reposer de leurs fatigues.
Enfin il reprit ses apôtres, qui contestaient entre eux à qui serait le premier, leur disant : "Voyez-vous il faut que celui qui veut être le premier se fasse le dernier et le serviteur de tous les autres 1." Voyez-vous bien, mes frères, c'est ce maudit esprit d'orgueil qui possède ceux qui désirent être élevés et avoir la direction sur les autres. Je ne saurais mieux exprimer ce déplorable état sinon en disant que ces personnes-là ont le diable dans le corps ; car le diable, c'est le père de l'orgueil, duquel elles sont possédées. O mon Dieu quand un chétif esprit en est venu là, qu'il est en un misérable état et qu'il est digne de compassion !... Voyez vous bien, mes frères, une autre difficulté qu'il y a pour
1. Matthieu 20, 26-27.
- 139 -
se maintenir dans le même état de vertu auquel on était avant d'entrer en charge, à moins de travailler incessamment à s'anéantir devant Dieu et à se mortifier en toutes choses ? Car autrement, le moyen que le soin et l'embarras des affaires ne le distraient d'aimer Dieu, de s'unir à Dieu par l'oraison et la récollection ! Hélasl il ne lui reste presque point de temps pour penser à lui, aujourd'hui je le disais à un supérieur qui me parlait de quelques-uns qu'il destinait à quelque charges : " Hélas ! lui disais-je, vous les perdez ; ce sont des âmes bien unies à Dieu ; et déchoir de leur perfection, c'est tout perdre." Mais quoi ! c'est un mal nécessaire. Mais ce qui est bien pis, c'est que j'ai entendu dire à un des plus saints hommes que j'ai connus (c'est M. le cardinal de Bérulle), et ce que j'ai expérimenté il y a longtemps, et quasi dans la plupart cela arrive ainsi, c'est que cet état de priorité et de direction est si malin, qu'il laisse de soi et de sa nature une malignité, une tache vilaine et maudite 2; oui, mes frères, une malignité qui infecte l'âme et toutes les facultés d'un homme, en sorte que, hors de la charge, il a toutes les peines du monde à soumettre son jugement, il trouve à redire à tout. C'est une pitié ! Combien de soulèvement ressent-il quand il faut obéir ! Enfin ses paroles, ses gestes, son marcher et son maintien retiennent toujours quelque chose qui ressent sa suffisance, si ce n'est qu'il ne soit de ces hommes consommés en Dieu ; mais, croyez-moi, mes frères, il y en a peu de ceux-ci ; naturellement les charges font arrêter là.
Ensuite c'est le compte bien exact que Dieu demande à ceux qui ont charge des autres, ne fût-ce que d'un frère que l'on a pour compagnon dans son office. Oh ! misérable que je suis ! Que répondrai-je à Dieu pour : mon égard, vu qu'il y a si longtemps...! Or sus, Dieu me
1. Même citation de Bérulle, sans date, supra 62. Le contexte différent invite à voir ici un autre entretien. Autre citation de Bérulle en octobre 1643, supra 128.
- 140 -
le pardonne, s'il lui plaît ! Il faudra, mes frères, rendre compte à Dieu des paroles, actions, postures qui ont pu mésédifier ceux desquels on aura eu charge ; si l'on a averti des manquements quand il le fallait et dans l'es prit qu'il fallait de douceur, d'humilité et de charité, gardant ces circonstances : la première fois, grande bonté et douceur, prenant bien son temps ; la deuxième, avec un peu plus de sévérité et de gravité, mais néanmoins accompagnée de douceur, se servant de prières amoureuses et remontrances pleines de bonté ; la troisième, avec zèle et chaleur, leur témoignant même ce que l'on sera obligé de faire. A ce propos, il est rapporté du cardinal Bellarmin qu'étant archevêque de Capoue, on vint lui donner avis qu'un évêque de son diocèse était dangereusement malade ; il s'en alla le voir, et l'ayant trouvé dans une grande paix et tranquillité d'esprit, cela l'étonna et le fit entrer en soupçon qu'il y avait assurément de l'illusion du malin esprit. Dicentes : pax, pax, et non erat pax . (2) Il se résolut de détromper cet évêque en lui disant : "D'où vient, Monsieur, que vous jouissez d'une si grande paix, qui est si extraordinaire aux personnes de notre profession en pareille occasion ? Y avez-vous bien pensé, Monsieur, et avez-vous pesé mûrement les paroles de l'apôtre : Argue, obsecra, increpa in omni patientia et doctrina ? (3) Est-il bien possible que vous ne vous trouviez point coupable devant Dieu en ce point de si grande conséquence ? Que s'il en est autrement, détrompez-vous, Monsieur, car indubitablement il y a de l'illusion en votre fait." Cela toucha l'évêque ; et fondant en larmes, il s'excita à la contrition, ou plutôt se troubla si fort qu'il fut nécessaire que l'archevêque le vînt voir derechef, et lui
3. 2 Timothée 4, 2.
- 141 -
donnât la paix par un autre moyen. O mon Dieu, qui sera celui qui ne tremblera à ce moment redoutable, particulièrement s'il a coopéré à avoir des charges !
Je demandais dernièrement à un évêque si, lorsqu'il montait les montagnes, allant à son évêché, il ne lui était point venu de pensées du poids de sa charge. "Hélas ! Monsieur, je n'ai pas attendu à cette heure, car, trois semaines après que je fus sacré, je ressentis de poignants remords, de sorte que j'en étais au repentir, et ]'aurais bien voulu être à recommencer." Sans doute que la plupart de ceux qui sont élevés aux dignités, tôt ou tard se trouvent en cet état ; mais que ferons-nous, nous, pour bannir tout à fait de la Compagnie ce maudit et diabolique esprit d'aspirer aux charges ?
1° Je vous dirai que, s'il y en a quelqu'un parmi nous et qu'il ne fût touché sensiblement, oui sensiblement, du regret d'avoir prétendu aux premiers emplois, et ne se trouvât pas encore disposé à abhorrer cet appétit et cette maudite affection des offices et priorités, il est en déplorable état et digne de compassion. Il ne doit cesser de s'affliger par la haire, la discipline et autres mortifications, jusqu'à ce que Dieu lui fasse miséricorde, et il doit s'en aller devant le Saint Sacrement se plaindre à Dieu : "Ah ! mon Dieu, qu'ai-je fait ? A la vérité, je suis rempli de pèches, mais, mon Dieu, pourquoi permettez-vous que je m'éloigne si fort de vous par un esprit maudit et diabolique ? Mon Dieu, faites-moi miséricorde !"
2° Je désirerais, mes frères, que toute la Compagnie remerciât Dieu de la grâce qu'il lui a faite de ne permettre pas que cet esprit de commander et de supériorité s'empare de ceux qui sont en charge ; au contraire, tous les supérieurs des établissements de cette petite Compagnie m'écrivent de tous côtés (je n'en sache qu'un,
- 142 -
tout nouvellement établi), généralement tous les autres ne laissent pas passer six mois qu'ils ne m'écrivent et ne me-prient avec instance de les déposer. Enfin celui de Rome (4) ayant été déposé, m'a écrit avec un si. grand témoignage de joie et avec tant de remercîment qu'il ne se peut rien imaginer davantage. Je m'estimais heureux de lire sa lettre à la Compagnie ; je suis marri de l'avoir oubliée. O mes frères, que de bénédictions recevra La Compagnie tant qu'il plaira à Dieu lui conserver cet esprit, qui est l'esprit d'humilité, l'esprit de Notre-Seigneur ! Il en faut remercier Dieu, et je prie nos frères de s'en ressouvenir à la communion, et les prêtres à la sainte messe ; et ce serait très bien fait de célébrer pour cela. Combien de prières, combien de messes certains supérieurs de la Compagnie ont dites afin qu'il plût à Dieu permettre qu'ils fussent déposés ! In nomine Domini !
Quand l'obéissance nous applique à la conduite, à la bonne heure, nous devons nous soumettre ; c'est ce que M. de Genèves a ordonné : que, lorsqu'une fille serait élue pour quelqu'office, quoiqu'elle s'en réputât indigne, néanmoins elle se soumit et s'en allât à la grille recevoir la bénédiction et espérer de Dieu les grâces nécessaires pour l'acquit de sa charge ; car, quand Dieu nous y appelle, mes frères, ou bien il voit en nous les dispositions, ou il est résolu de les y mettre.
5. Saint François de Sales.
Entretien 108. —Arch. de la Mission, copie du XVII ou du XVIIIè siècle. Il semble étrange que saint Vincent, parlant à un frère mourant qui ne comprenait pas le latin, ait fait de nombreuses citations.
- 143 -
à présent ? Vous croyez donc que c'est tout de bon que notre grand général, le premier de tous les missionnaires, Notre-Seigneur, vous veut avoir dans la mission du ciel. Voyez-vous, il veut que nous y allions tous, chacun à notre tour, et c'est là une des principales règles et constitutions qu'il a faites sur terre : "Volo ut ubi ego sum, illic sit et minister meus " - "Vos estis qui permansistis mecum, etc. (2) Mon Dieu ! quelle consolation devez-vous avoir d'être choisi des premiers pour aller en mission, mais à cette mission éternelle dont tous les exercices sont d'aimer Dieu ! N'est-il pas vrai que notre grand supérieur voudra vous faire cette grâce d'être du nombre de ces heureux missionnaires ? Oh ! sans doute vous le devez espérer bien fermement de sa bonté, et, dans cette confiance, lui dire avec humilité : "O mon Seigneur, d'où me vient ce bonheur ? Hélas ! ce n'est pas que je l'aie mérité ; non, car quelle proportion y a-t-il entre le travail des missions qui se font ici-bas et la joie et récompense éternelle des missionnaires qui sont avec vous ? C'est donc de votre seule bonté et libéralité, ô mon bon Maître, que je l'espère. Et quoique, outre l'inégalité qu'il y a entre le travail des missions d'icibas et la joie et récompense que vous leur donnez là-haut, j'aie commis quantité de péchés, lâchetés et infidélités qui m'en rendent indigne, j'espère néanmoins de votre bonté et libéralité infinie que vous me remettrez cette grande dette, comme à ce pauvre débiteur de l'Evangile : Et omne debitum dimisi ei, (3) parce que votre miséricorde et bonté est infiniment plus grande.
scripturaires en cette langue. Celui qui a recueilli ses paroles n'aurait-il pas lui-même substitué le texte latin à la traduction française employée par le saint ?
3. Matthieu 18, 32..
- 144 -
que mes indignités et malices." Pour ce qui est des négligences passées, hélas ! quel remède saurions-nous apporter à présent plus efficace que le déplaisir de les avoir commises ! Et ensuite s'efforcer de glorifier Dieu et de l'honorer le plus qu'il nous est possible ce peu de temps qui nous reste. Or, il est certain qu'un des plus grands honneurs et la plus grande gloire que vous êtes plus capable de lui rendre à présent, c'est d'espérer de toute l'étendue de votre cœur en sa bonté et en ses mérites infinis, nonobstant cette indignité nécessaire et ces infidélités commises par le passé ; car le trône de sa miséricorde est la grandeur des fautes à pardonner. C'est cette confiance qu'il attend de vous, afin de l'obliger par là à vous dire avec une affection de père, qu'il vous a portée de toute éternité : Hodie mecum eris in paradiso, hodie mecum eris in paradiso (4). Consolez-vous et réjouissez-vous tout ensemble dans cette pensée et dans cette confiance filiale qu'il vous dit de là-haut ces mêmes paroles : Hodie mecum eris ; et rendez-lui, mon cher frère, cette gloire à présent ; c'est ici la belle occasion.
Voici encore le vrai temps de vous exercer beaucoup dans de fréquents et ardents actes d'amour vers notre cher Maître ; et ces beaux actes d'espérance, si agréables à sa divine Majesté, que vous venez de faire, vous y doivent acheminer ; car, s'il est si magnifique, si libéral et si bon que vous espérez, n'est-il pas vrai que vous avez grand sujet de vous éclater et dire : "O Dieu de mon cœur ! votre infinie bonté ne me permet pas de partager mes affections, ni d'en faire part à quelqu'autre à votre préjudice ; oh! possédez, vous seul, mon cœur et ma liberté ! Et comment pourrais-je souhaiter du bien
4. Luc 23, 43.
- 145 -
à autre qu'à vous ! Serait-ce peut-être à moi-même ? Hélas ! vous me portez infiniment plus d'amour que je ne m'en porte ; vous êtes infiniment plus désireux de mon bien et dans la puissance de m'en faire, que moi-même, qui n'ai rien et n'espère rien que de vous. Oh ! mon unique bien ! Oh ! bonté infinie! que n'ai-je autant d'amour pour vous que tous les Séraphins ensemble ! Hélas ! il est trop tard pour pouvoir les imiter ! O antiqua bonitas, sero te amavi ! Mais, du moins, je vous offre, de toute l'étendue de mes affections, la charité de la très sainte reine des anges et généralement de tous les bienheureux. O mon Dieu, en face du ciel et de la terre je vous donne mon cœur, tel qu'il est. J'adore pour votre amour les décrets de votre paternelle providence sur votre chétif serviteur ; je déteste, en présence de toute la cour céleste, ce qui me pourrait séparer de vous. O souveraine bonté, qui voulez être aimée des pécheurs, donnez-moi de l'amour pour vous, et puis commandez ce que vous voudrez ; da quod jubes et jube quod vis."
Oui, mon très cher frère, il est vrai, et il n'en faut aucunement douter, que ç'a été toujours le bon plaisir de Dieu que vous l'aimiez, mais notamment à ce point ; c'est afin que nous l'aimions qu'il nous a faits à son image et ressemblance, vu que l'on n'aime que ce qui est semblable à soi, sinon en tout, du moins en quelque chose. Ce grand Dieu, nous créant dans ce dessein d'exiger de nous cette agréable occupation de l'aimer et cet honorable tribut, a voulu mettre en nous le germe de l'amour, qui est la ressemblance, afin que nous ne nous excusassions pas, disant n'avoir pas de quoi payer. Cet amoureux de nos cœurs, voyant que, par malheur, le péché avait gâté et effacé cette ressemblance, a voulu rompre toutes les lois de la nature pour réparer
XI. - 10
- 146 -
ce dégât, mais avec un avantage si merveilleux qu'il ne s est pas contenté de mettre en nous la ressemblance et le caractère de sa divinité, mais même il a voulu, dans le même dessein que nous l'aimassions, se faire semblable à nous et se revêtir de notre même humanité. Et qui voudrait donc dénier un si juste et si salutaire devoir ?
De plus, comme l'amour est .i.inventif ; jusqu'à l'infini, après s'être attaché au poteau infâme de la croix pour gagner les âmes et les cœurs de ceux dont il veut être aimé et pour ne parler d'autres stratagèmes et innombrables tout ensemble dont il s'est servi à cet effet pendant son séjour parmi nous, prévoyant que son absence pouvait occasionner quelque oubli ou refroidissement dans nos cœurs, il a voulu obvier à cet inconvénient en instituant le très auguste sacrement, où il se trouve réellement et substantiellement comme il est là-haut au ciel. Mais de plus, voyant que, s'il voulait s'abaisser et anéantir encore plus qu'il n'avait fait en son incarnation, en quelque manière il se pourrait rendre plus semblable à nous, ou du moins nous rendre plus semblables à lui, il a fait que ce vénérable sacrement nous servît de viande et de breuvage, prétendant, par ce moyen, que la même union et ressemblance qui se font entre la nature et la substance, la même se fît spirituellement en chacun des hommes. Parce que l'amour peut et veut tout, il le voulut ainsi ; et de peur que les hommes n'entendant pas bien cet inouï mystère et stratagème d'amour, ne vinssent à négliger de s'approcher de ce sacrement, il les y a obligés sous peine d'encourir sa disgrâce éternelle : Nisi manducaveritis carnem Filii hominis, non habebitis vitam (5).
D'où vous voyez comme par tous les moyens imaginables
5. ean 6 54.
- 147 -
il s'est efforcé de gagner sur les hommes qu'ils l'aimassent, et, dans cette vue, vous devez exciter votre cœur à payer ce juste et suave tribut à l'amour d'un Dieu qui a été l'objet de tous ses desseins sur vous, et pour lequel obtenir il a fait tout ce qu'il a fait pour vous. Croyez que le plus grand présent que vous sauriez lui offrir, c'est celui de votre cœur ; il ne vous demande rien autre chose : Fili, praebe mihi cor tuum (6).
Que si vos pensées vous disent que c'est témérité à un pauvre débiteur et chétif esclave d'aspirer aux caresses et baisers de l'Epoux, dites-leur que c'est Dieu qui vous le commande et qui le désire. Que si la difficulté que vous avez pu ressentir à former, par exemple, quelqu'acte de foi vous causait quelque peine et scrupule, recourez aux actes d'amour, qui, nonobstant la plus grande facilité à les produire, vous seront néanmoins plus méritoires, car ils plairont plus à Dieu, et, outre ce, enfermeront encore les actes de ces autres vertus intérieures. Que si vous avez eu quelque peine à former des actes de contrition, prenez-les du biais de l'amour ; aussi bien ne sont-ils rien autre chose.
N'agréez-vous pas que la volonté de Dieu s'accomplisse en vous? Ne désirez-vous pas qu'il se complaise infiniment en vous ? Ne souhaitez-vous pas qu'il reçoive toute la gloire qu'il attend des douleurs qu'il permet que vous souffriez à présent ? S'il était en vous de lui procurer la gloire qu'il attend de toutes les créatures, ne le feriez-vous pas volontiers ? Mais n'êtes-vous pas bien aise de toute la gloire et perfection que Dieu a en soi ? Ne détestez-vous pas de si bon cœur tout ce qui est contraire au contentement et bon plaisir de Dieu ? Ne voudriez-vous pas l'avoir aimé toute votre vie, comme la sainte Vierge ?
6. Proverbes 23, 26.
- 148 -
Eh bien ! entretenez-vous souvent dans ces beaux actes, lesquels sa divine Majesté désire de vous, et croyez que ce sont là les lampes allumées de ces sages vierges qui furent pour cet effet admises aux noces éternelles avec l'Epoux. Oh ! que c'est là une belle disposition pour entrer avec lui !
Ne voulez-vous pas bien nous laisser dans l'espérance que vous ne nous oublierez pas quand vous serez au ciel avec la petite troupe de missionnaires qui y sont déjà ?
Faites-nous le bien de leur témoigner la confiance que nous avons en leurs saintes prières, à ce qu'ils nous obtiennent de notre grand général la grâce de nous acquitter si bien de notre mission ici-bas que nous puissions dire dans une humble confiance, à l'heure de notre mort : Feci quod jussisti, fac tu quod promisisti ; c'est-à-dire d'être encore de la Mission du ciel, qui est une Mission d'amour qui durera éternellement.
Et puis, en se retirant, M. Vincent dit à ceux qui restaient auprès du malade :
Quelquefois on peut l'entretenir et le consoler, comparant les douleurs de Notre-Seigneur avec les siennes, et quelqu'autre fois disant comme se comportait un tel saint en telle occasion ; surtout l'exciter beaucoup à la confiance en Dieu.
103. —REPETITION D'ORAISON DE 1645
SUR LES TENTATIONS
M. Vincent, en une répétition d'oraison, dit que c'était un heureux état que celui de la tentation,et qu'un jour passé dans cet état nous acquérait plus de mérite qu'un mois sans tentation. Venez, tentations, venez, soyez les bienvenues.— Mais c'est contre la foi.— N'importe !
Entretien 103. - Recueil de diverses exhortations, p 30.
- 149 -
Il ne faut pas prier Dieu de nous en délivrer, mais de nous en faire bien user et nous empêcher de succomber. C'est un grand bien. Un apôtre dit : Omne gaudium existimate, fratres, cum in varias tentationes incideritis .(1)Comme, au contraire, c'est un signe de réprobation d'avoir tout à souhait. Témoin ce rencontre de saint Ambroise tant célébré par l'histoire. Ce saint étant arrivé au logis d'un homme fort riche et lui ayant demandé s'il n'avait jamais eu de mécontentement, il lui répondit que non et que les biens lui venaient à souhait, qu'il avait des enfants qui ne lui donnaient que du contentement. Saint Ambroise dit : "Sortons d'ici, il n'y fait pas bon." S'étant éloigné, voilà que la nuée qui avait commencé à paraître au-dessus de la maison, forme un tonnerre, qui, tombant sur cette maison, en brûle le maître et ses enfants.
1° Il faut se résoudre à être d'autant plus tenté qu'on avance en vertu ; 2° il ne faut pas s'étonner d'être tenté ; 3° agréer de l'être ; 4° en remercier Dieu.
Le premier degré est de s'attendre à l'être, à chercher ses satisfactions où il y a à combattre. Job dit : Quere posuisti me contrarium mihi et factus sum mihimetipsi gravis ? (2) C'est que nous sommes composés de diverses parties. Il faut ici rapporter l'histoire d'un capitaine, qui achetait chaque soldat deux pistoles et puis leur donnait le pain de munition ; mais ensuite il les mettait sous les drapeaux où était la plus grande fatigue, au lieu de les nourrir délicatement et d'en faire des poltrons qui lui seraient inutiles. Ainsi Dieu donne goût au commencement, mais ensuite il met dans la fatigue et la tourmente des tentations et des épreuves. Une personne qui a entendu parler de la marine disait
2. Job 7, 20.
- 150 -
que, quand on voit une quantité de dauphins aller en ordre, s'égayer sur les eaux, et une multitude de petits oiseaux s'attacher au mât, on a du plaisir ; mais après, lorsque l'eau, le pain, les vivres manquent, ce ne sont que peines et frayeurs. L'eau d'une marée, pour être toujours dans le repos, est croupissante, bourbeuse et puante ; mais, au contraire, les rivières et fontaines qui coulent avec rapidité parmi les pierres et les rochers, ont leurs eaux belles et douces. Or, qui est-ce qui n'aimerait mieux être rivière, à ce prix-là, que marée ? Et il ne faut pas s'étonner de s'ennuyer des mêmes choses, vu que nous sommes composés de la même manière.
104.—REPETITION D'ORAISON
SUR LA LECTURE A HAUTE VOIX
L'un de ceux qui fut interrogé s'étant excusé sur ce qu'il n'avait pas bien entendu le sujet d'oraison, saint Vincent dit :
C'est vrai, je m'en suis aperçu, on lit trop bas. Mon frère, vous qui avez lu, vous lisez trop bas et un peu vite ; je vous en prie, faites attention. Trop basse, la lecture s'entend difficilement ; trop rapide, elle se comprend avec peine, car l'intelligence ne saisit pas de suite. La semaine passée, je priai le lecteur de lire plus posément, pour laisser aux vérités le temps de mieux s'imprimer dans l'esprit et pour donner plus de facilité à la réflexion. Quand la lecture est précipitée, on ne comprend rien, tout passe et rien ne reste. C'est pour ce motif que l'Eglise ordonne que la lecture se fasse posément.
Entretien 104.— Le jour où saint Vincent donna cette répétition d'oraison, dont il ne reste plus qu'une traduction italienne aux archives de la Mission, René Alméras était, ce semble, assistant de la maison-mère. Cette remarque permet de la placer entre 1642 et 1646, ou bien entre 1654 et 1660.
Voir le texte italien et la nouvelle traduction du texte par B.Koch (25 sept.1995), à la fin de ce fichier du tome XI, p. 459-461.
- 151 -
On en a même fait un office particulier. Dieu a voulu un ordre pour cela ; il a établi avec son sang un fonds de grâces pour que le lecteur se fasse bien entendre du peuple en lisant la Sainte Ecriture à haute voix, distinctement et posément. Quelqu'un lit-il ainsi, on dirait que chacune de ses paroles frappe et émeut le cœur. Hélas ! beaucoup enfreignent ces règles ; plusieurs y sont fidèles cependant, par la grâce de Dieu, nous devons l'avouer, et leur lecture touche les auditeurs et même moi, misérable que je suis. Ils semblent donner à ceux qui les entendent l'esprit dont ils sont animés. Si leurs paroles portent la grâce, c'est qu'ils s'appliquent, s'écoutent et sont émus les premiers ; par ce moyen, ils parviennent à enflammer les autres. Ah ! plaise à Dieu que nous ayons cet esprit ! Oui, plaise à Dieu qu'il en soit ainsi ! Demandons-lui cette grâce, et, pour l'obtenir, offrons-lui d'avance ,notre lecture, le priant de la rendre profitable, malgré nos péchés, aux personne, présentes et de les toucher de sa grâce. Il faut lire, je le répète, posément et distinctement, en sorte que rien ne se perde. D'une lecture rapide on ne retire aucun fruit, il ne reste rien.
Je prie la Compagnie d'entrer dans cette pratique, déjà suivie par plusieurs ; ainsi la parole divine que nous annonçons rendra gloire à Dieu et sera utile aux âmes.
S'adressant à M. Alméras :
Il me semble, Monsieur, que les prêtres sont privés de ce bienfait ; au nom de Dieu, mettez ordre à cela ; nous devons y avoir notre part, comme au service de table.
Que la Compagnie veille surtout à la lecture de table ; on lit trop vite, comme s'il y avait presse. Toutefois, je le reconnais, depuis quelque temps on est plus lent
- 152 -
et on s'arrête à la fin des phrases ; mais c'est insuffisant ; il faut lire ]a phrase posément, lentement, sans hâte, puis s'arrêter, ensuite commencer la suivante. Comment comprendre autrement ? Notre esprit est comme un petit vase à ouverture très étroite ; qu'on y verse de l'eau peu à peu à petits filets, elle entre sans perte et le vase se remplit ; mais qu'on la verse rapidement et en abondance, il en pénètre fort peu, ou plutôt il n'y entre rien. De même, avec une lecture posée l'esprit s'imprègne de ce qu'il entend ; ce qui lui est impossible à l'audition d'une lecture rapide, car alors il court toujours en arrière et ne peut s'arrêter nulle part ; d'où pas de fruit. Je prie tous ceux qui liront dorénavant de veiller à cela et d'élever de temps à autre leur cœur à Dieu pendant la lecture, lui demandant de vouloir bien graver dans l'esprit des auditeurs ce qui se lit, et en faire profiter surtout le lecteur.
Monsieur Vincent ajouta qu'il y avait différence entre lire lentement et lire posément.
105 — EXTRAIT D'ENTRETIEN
SUR L'ŒUVRE DES ORDINANDS
Il y a soixante-sept ans que Dieu me souffre sur la terre, mais, après avoir bien pensé et repensé plusieurs fois pour trouver un moyen pour acquérir et maintenir l'union et charité avec Dieu et le prochain, je n'en ai point jamais trouvé d'autre que la sainte humilité, ni de plus propre ; elle est le premier, second, troisième, quatrième et enfin le dernier. Pour moi, je n'en sais point d'autre : s'abaisser au-dessous de tout le monde,
Entretien 105. — Ms. du frère Louis Robineau.
1. Saint Vincent se donnant ici soixante-sept ans, nul doute que cet entretien ne soit de 1647 ou des premiers mois de 1648.
- 153 -
n'estimer personne méchant et misérable que soi-même; car, voyez-vous, mes frères, l'amour-propre en aveugle beaucoup. Votre frère lit bien, mais vous entendez mal ; il explique bien, et vous ne comprenez pas. Le lion, tant féroce soit-il, s'il voit une personne s'humilier devant lui, se mettre à genoux, il ne lui fera aucun mal. Pendant que nous nous maintiendrons dans l'esprit d'humilité, nous avons sujet d'espérer que Dieu nous continuera la conduite de messieurs les ordinands ; mais, si nous venons une fois à agir avec eux comme de maître à disciple, sans respect et humilité, adieu ces emplois, l'on les transférera à d'autres, et il arrivera qu'au lieu de conduire les autres, nous ne nous pourrons pas seulement conduire nous-mêmes. Je sais bien que quelques-uns ont leurs raisons pour lesquelles ils agissent avec plus d'autorité ; mais, pour la Mission, je ne crois ni ne vois point que ce soit dans cet esprit qu'elle doive agir, ni qu'elle y fasse beaucoup de fruit. Et si quelques-uns de ces messieurs les ordinands viennent à commettre quelque faute, il faut s'en attribuer la cause a soi-même.
106. — CONFERENCE DU 1er OCTOBRE 1649 (1)
SUR LES VERTUS DU FRERE SIMON BUSSON (2)
Après avoir interrogé cinq membres de la communauté, Monsieur Vincent conclut en ces termes :
Oh ! les belles choses, Messieurs, les belles choses que nous avons entendues de notre frère coadjuteur, qui
Entretien 106. —Notices sur les prêtres, clercs et frères défunts de la Congrégation de la Mission, Paris, 1885, 1ère série, t. II, p. 437.
1. Le jour de la conférence nous est connu par l'auteur de la notice du frère Simon Busson ; l'année, par la lettre que saint Vincent adressa à René Alméras le 11 septembre 1649.