Conférences aux missionnaires (page 8)
1. Il mourut le lendemain.
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124.— REPETITION D'ORAISON DU 20 JUILLET 1655
Il est défendu d'introduire les étrangers dans le jardin sans permission.—
Les étudiants ne peuvent aller prendre leur récréation dans le clos, sinon les jours de congé. —
Ne pas poser aux portiers des questions indiscrètes. — Fermer les portes et ne pas conduire les étrangers dans le cloître.
Un frère coadjuteur disant qu'à l'oraison il avait répété intérieurement quelques versets des psaumes de David qui portent à la confiance en Dieu, M. Vincent l'interrompit :
La pratique est bonne, dit-il, repasser par mémoire quelque passage de l'Ecriture Sainte, le tourner en toutes les façons pour en tirer un sens et en faire un précis.
Un autre frère s'étant mis à genoux pour s'excuser de répéter son oraison, M. Vincent lui dit :
Mon frère, puisque vous voilà à genoux, je vous avertirai d'une faute que vous fîtes hier : il vint quelqu'un vous demander ; incontinent vous prîtes cette personne et la menâtes au jardin sans permission. O mon frère, cela n'est pas bien ; vous savez qu'il y a une règle expresse qui le défend ; et cela a été toujours en pratique de suivre cette règle exactement et de ne rien faire de ce qui est défendu, sans permission. Il n'y a pas d'ancien qui le voulût faire. M. Alméras me disait encore, un peu avant de partir, qu'il était édifié de voir l'exactitude des anciens ; et il me raconta qu'un d'eux ayant été rencontré dans le cloître par quelqu'un qui était venu pour lui parler, il pria d'attendre jusqu'à ce qu'il eût été demander permission de parler à cette personne ; ce qu'il avait déjà fait plusieurs autres fois.
J'ai encore, ajouta-t-il, un autre avertissement à faire,
Entretien 124. — Recueil de diverses exhortations, p. 72.
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qui regarde tous nos frères écoliers : au lieu de faire la récréation au jardin les jours qu'ils n'ont point de congé, ils la font au clos ; je dis ce que j'ai vu ; j'allai dernièrement au clos (c'est la troisième fois de cette année), je fus surpris de les y voir. Ne sommes-nous pas assez contents de ce jardin ? N'est-ce pas assez grand en haut et en bas ? Il y en a peu dans Paris d'aussi grands que le notre ; allez dans toutes les maisons, chez les marchands, financiers, les gens du palais, vous ne les voyez presque jamais dans leur jardin ; ils sont attachés presque tous à travailler nuit et jour ; après avoir passé tout le matin au palais, à peine ont-ils dîné qu'il faut qu'ils voient des pièces pour les rapporter dans l'après-dinée. Et nous, nous ne nous contentons pas de grands jardins ; il nous faut le clos. Encore y en a-t-il qui ne se contentent pas du clos. Faut-il que nous menions une vie... je ne sais comment je dois dire... lautior ; si l'on pouvait faire un mot français de ce latin, plus commode... ce mot ne dit pas assez, plus voluptueuse, plus délicieuse, à gogo, à l'aise, plus large que les gens du monde ? Et pensez-vous que messieurs les ordinands, qui nous voient à toutes les heures, de leurs fenêtres, promener dans ce clos, dans ces jardins, pêle-mêle, avec ces pauvres affligés qu'on y promène et les autres qui y travaillent, ne disent pas en eux-mêmes " Voilà des gens qui vivent bien au large et qui n'ont rien à faire ?"
J'ai bien peur que cela ne scandalise. En effet, c'est le fait d'un homme qui n'a rien à faire et qui n'est guère occupé de Dieu, qui est dissipé, d'y aller hors des heures, sans permission, qu'on ne refuse jamais quand on en a besoin ; et si l'on avait quelqu'incommodité qui requît un plus grand air que celui du jardin, on ne le refuserait jamais, et on ne l'a jamais refusé que je
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sache ; mais cette attache que l'on a à cette vaste étendue de Saint-Lazare cause bien du mal, car il y a d'autres maisons où il n'y a point de jardin. A Crécy, la Providence nous en avait donné un, et elle nous l'a ôté ; à Sedan, point de jardin ; il est vrai qu'on est sur le point d'acheter une maison avec jardin au faubourg, pour s'y promener quelquefois. Et quand on est ennuyé dans ces maisons, on a tant de peine de se résoudre à y rester ! Est-on là, on dit que cet air n'est pas bon, on se plaint toujours, on se trouve mal, on écrit. Je recommande de nouveau l'observance de cette règle et la défense d'aller au jardin et au clos, hors le temps de la récréation marqué par la règle, et moins encore d'y mener personne sans permission expresse.
Il y a aussi des prêtres, oui, des prêtres, non pas plusieurs, par la grâce de Dieu, mais quelqu'un qu'on voit souvent à cette porte regarder qui va et qui vient, qui passe dans la rue, qu'on voit discourir avec les portiers : " N'y a-t-il point de lettres pour moi ? Il y en devrait avoir. Ne m'est-on pas venu demander ?" Et si l'on savait que les portiers ne doivent jamais rien dire ! C'est être bien dissipé, c'est n'être guère occupé de Dieu ; qu'on ne le fasse plus ! Je prie les portiers de remarquer ceux qui le feraient à l'avenir et de me venir dire : "Monsieur, nous voyons tel et tel venir à la porte."
J'ai encore un autre avertissement à faire, et de ceci j'en suis coupable comme les autres. Et premièrement, c'est que, quand on passe par une porte, on ne la ferme point ; je trouve toujours toutes les portes ouvertes, et moi-même, misérable, je ne les ferme point ; je ne me contente pas de ne pas veiller à ce que cette règle s'observe, j'y contreviens le premier.
Il y avait autrefois à Hambourg un grand monastère, des plus célèbres de l'Allemagne, qui est tellement
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déchu, comme on me l'écrivait dernièrement, qu'il sert à présent de salle, de place publique. Le lieu où était l'église et où l'on voit encore des vestiges des murailles, c'est une halle où l'on vend de la chair et des autres choses. Voilà comment Dieu traite ceux qui se relâchent de la régularité. On ne voit d'autre chose que ces effets de la justice de Dieu, qui fait main basse de ceux qui abusent de ses grâces et des emplois qu'il leur avait donnés a son service, main basse de ce monastère, main basse de cet Ordre, main basse de cette Compagnie. J'ai bien peur que, par notre négligence, et par la mienne surtout, notre maison ne devienne aussi une place publique. Sitôt que quelqu'un est entré dans la cour : "Où voulez-vous aller ? " — "Au cloître." — En voilà deux portes ouvertes. A la basse-cour, tout de même ; et du cloître en tous les dortoirs, en toutes les chambres, à la cuisine ; encore, pour celle-là, elle est fermée.
Aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, on ne fait point entrer les gens ; on les fait attendre sous la porte, ou bien on les fait entrer dans une galerie ; la maison est disposée de la sorte. Pourquoi donc faire entrer tant de monde dans notre cloître ? Je prie donc les portiers, quand quelqu'un viendra demander quelqu'un de nous, de faire attendre sous la porte, ou de faire entrer dans une salle, et non pas dans le cloître. Si ce ne sont pas des gens à qui on doive grand respect, on peut leur dire : "Monsieur (par exemple), ayez un peu de patience ici, je vais le chercher" ; et aussi qu'on le fasse attendre le moins qu'il se peut. Je prie les portiers de faire diligence pour chercher ceux qu'on demande, et ceux-là de venir au plus tôt.
Je recommande encore la pratique de cette règle et j'ordonne d'être soigneux à fermer toutes les portes. Quand le supérieur dit : "J'ordonne ", comme il a
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autorité de Dieu, on ne peut contrevenir à l’ordre sans contrevenir à Dieu et à ce qu’il demande de nous ; car Dieu est ordre ; Dieu et l’ordre, c’est la même chose.
125. — RéPéTITION D’ORAISON DU 24 JUILLET 1655
Misère générale provoquée par les guerres. — Il faut travailler avec abnégation, zèle et dévouement. — Exemple donné par les missionnaires de Barbarie et de Madagascar. — Indulgence plénière accordée par le Pape à tous les missionnaires pour l’heure de la mort.
Je renouvelle la recommandation que j’ai faite et qu’on ne saurait assez faire, de prier pour la paix, afin qu’il plaise à Dieu réunir les cœurs des princes chrétiens. La guerre est par tous les royaumes catholiques : guerre en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Suède, en Pologne, attaquée par trois endroits, en Hibernie, jusque dans les pauvres montagnes et rochers presqu’inhabitables. L’écosse n’est guère mieux ; l’Angleterre, on sait l’état déplorable où elle est. Guerre partout, misère partout. En France, tant de gens souffrent ! O Sauveur ! ô Sauveur ! si, pour quatre mois que nous avons eu ici la guerre, nous avons eu tant de misère au cœur de la France, où les vivres abondaient de toutes parts, que peuvent faire ces pauvres gens des frontières, qui sont dans ces misères depuis vingt ans ? Oui, il y a bien vingt ans qu’ils ont toujours la guerre ; s’ils ont semé, ils ne sont pas assurés de recueillir ; les armées viennent, qui pillent, qui enlèvent ; et ce que le soldat n’a pas pris, les sergents le prennent et l’emportent. Après cela, que faire ? Que devenir ? Il faut mourir. S’il y a une vraie religion… qu’ai-je dit, misérable !.. s’il y a une vraie religion ! Dieu me le pardonne ! Je parle matériellement. C’est parmi eux,
Entretien 125. — Recueil de diverses exhortations, p. 78.
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c’est en ces pauvres gens que se conserve la vraie religion, une foi vive ; ils croient simplement, sans éplucher ; soumission aux ordres, patience dans l’extrémité des misères à souffrir tant qu’il plaît à Dieu, les uns pour les guerres, les autres à travailler le long du jour à la grande ardeur du soleil ; pauvres vignerons, qui nous donnent leur travail, qui s’attendent à ce que nous prierons pour eux, tandis qu’ils se fatiguent pour nous nourrir !
On cherche l’ombre ; on ne voudrait pas sortir au soleil ; nous aimons si fort nos aises ! En mission du moins on est dans l’église à couvert des injures du temps, de l’ardeur du soleil, de la pluie, auxquelles ces pauvres gens sont exposés. Et nous crions à l’aide si l’on nous donne un tant soit peu plus d’occupation qu’à l’ordinaire. Ma chambre, mes livres, ma messe ! Encore pour cela, baste ! Est-ce là être missionnaire, d’avoir toutes ses aises ? Dieu nous sert ici de pourvoyeur, il nous fournit tous nos besoins et plus que tous nos besoins, il nous donne la suffisance et au delà. Je ne sais si nous songeons assez à le remercier.
Nous vivons du patrimoine de Jésus-Christ, de la sueur des pauvres gens. Nous devrions toujours penser quand nous allons au réfectoire : "Ai-je gagné la nourriture que je vais prendre ?" J’ai souvent cette pensée, qui me fait entrer en confusion : "Misérable, as-tu gagné le pain que tu vas manger ce pain qui te vient du travail des pauvres ?" Au moins, si nous ne le gagnons pas comme eux, prions pour leurs besoins. Bos cognovit possessorem suum ; (1) les bêtes reconnaissent ceux qui les nourrissent. Les pauvres nous nourrissent ; prions Lieu pour eux ; et qu’il ne se passe pas de jour que nous ne les offrions à Notre-Seigneur, afin qu’il lui plaise leur
1. Isaïe 1, 3.
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faire la grâce de faire bon usage de leurs souffrances.
Je disais… que dis-je, misérable ! On disait dernièrement que Dieu s’attend aux prêtres pour arrêter sa colère ; il s’attend à ce qu’ils se mettront entre lui et ces pauvres gens, comme d’autres Moïse, pour. l’obliger à les délivrer des maux causés par leur ignorance et par leurs péchés, et qu’ils ne souffriraient peut-être pas, s’ils étaient instruits et si l’on travaillait à leur conversion. C’est aux prêtres à le faire. Ces pauvres gens nous donnent leur bien pour cela ; tandis qu’ils travaillent, qu’ils bataillent contre les misères, nous sommes les Moïse qui devons continuellement lever les mains au ciel pour eux. Nous sommes les auteurs, s’ils souffrent pour leur ignorance et pour leurs péchés ; c’est donc nous qui sommes coupables de tout ce qu’ils souffrent, si nous ne sacrifions toute notre vie pour les instruire.
M. Duval, grand docteur de l’église, disait qu’un ecclésiastique doit avoir plus de besogne qu’il n’en peut faire ; car, dès que la faitardise (2) et l’oisiveté s’emparent d’un ecclésiastique, tous les vices accourent de tous côtés : tentations d’impureté et tant d’autres ! Oserai-je dire ? Il y faut penser ; cela se présentera peut-être quelqu’autre fois. O Sauveur, ô mon bon Sauveur, plaise à votre divine bonté délivrer la Mission de cet esprit de faitardise, de recherche de ses propres aises, et lui donner un zèle ardent pour votre gloire, qui fera embrasser tout avec joie et qui ne lui fasse jamais refuser l’occasion de vous servir ! Nous sommes faits pour cela ; et un missionnaire, un vrai missionnaire, un homme de Dieu, un homme qui a l’esprit de Dieu, tout lui doit être bon et indifférent ; il embrasse tout, il peut tout ; à plus forte raison, une Compagnie, une congrégation
2. Faitardise, fainéantise.
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peut tout étant animée et portée par l’esprit de Dieu.
Nos missionnaires de Barbarie et ceux qui sont à Madagascar, qu’ont-ils entrepris ? qu’ont-ils exécuté ? qu’ont-ils fait ? qu’ont-ils souffert ? Un homme seul entreprend une galère où il y a quelquefois deux cents forçats : instructions, confessions générales aux sains, aux malades, de jour et de nuit, pendant quinze jours ; et au bout de ce temps, il les traite, il va lui-même acheter un bœuf, il fait cuire cela ; c’est leur régal ; un homme seul fait cela ! Tantôt il s’en va dans les fermes où l’on met des esclaves, et va trouver les maîtres pour les prier de lui permettre de travailler à l’instruction de leurs pauvres esclaves ; il prend leur temps et leur fait connaître Dieu, les rend capables de participer aux sacrements, et à la fin il les traite et leur fait un petit régal (3).
Il parla aussi des frères Guillaume et Duchesne (4), qui, après avoir été esclaves, furent rachetés par l’aide du consul (5), à cause du zèle dont ils étaient animés dans leurs emplois auprès des pauvres esclaves (6).
A Madagascar, dit encore M. Vincent, les missionnaires prêchent, confessent, catéchisent continuellement depuis quatre heures du matin jusqu’à dix, et depuis deux heures après midi jusqu’à la nuit ; le reste du temps, c’est l’office, c’est la visite des malades. Voilà des ouvriers, voilà de vrais missionnaires ! Plaise à la bonté de Dieu nous donner cet esprit qui les anime, un cœur grand, vaste, ample ! Magnificat anima mea
5. Le frère Barreau.
6. Saint Vincent aurait dit ici, d’après l’auteur de la vie manuscrite de M. Jean Le Vacher, qui reproduit une partie de ce discours : "Avec quelle catholicité et religiosité il relève et entretient ces pauvres esclaves, on le voit, nous en avons ici des fruits."
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Dominum (7) il faut que notre âme magnifie, amplifie Dieu, et pour cela que Dieu amplifie notre âme, qu’il nous donne amplitude d’entendement pour connaître bien la grandeur, l’étendue de la bonté et de la puissance de Dieu ; pour connaître jusqu’où s’étend l’obligation que nous avons de le servir, de le glorifier en toutes les manières possibles ; amplitude dans la volonté pour embrasser toutes les occasions de procurer la gloire de Dieu. Si nous ne pouvons rien de nous-mêmes, nous pouvons tout avec Dieu. Oui, la Mission peut tout, parce que nous avons en nous le germe de la toute-puissance de Jésus-Christ ; c’est pourquoi nul n’est excusable sur l’impuissance ; nous aurons toujours plus de force qu’il n’en faudra, principalement dans l’occasion ; car, quand on est dans l’occasion, l’homme se sent un homme tout nouveau. C’est ce que mandait M. N. quand il fut arrivé ; ses forces redoublèrent sitôt qu’il fut dans l’occasion d’en avoir besoin.
J’oubliais de faire part à la Compagnie de la nouvelle que j’ai reçue et dont nous remercierons Dieu Notre Saint-Père le Pape a accordé à tous les missionnaires indulgence plénière à l’article de la mort. M. Blatiron lui ayant été offrir les respects de toute la Compagnie, lui demanda cette grâce et celle de prendre ladite Compagnie sous sa protection ; il lui accorda l’une et l’autre. Qui peut comprendre l’amplitude de cette grâce ? Indulgence plénière à l’heure de la mort, l’application de tous les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! De sorte qu’à l’heure de notre mort nous serons revêtus de cette robe d’innocence qui nous mettra en état de plaire aux yeux de Dieu dans le moment qu’il faudra lui rendre compte de notre vie. Ce Seigneur de l’évangile chassa de sa présence celui qui avait paru
7. Luc 1, 46.
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devant lui sans avoir la robe nuptiale, que Dieu nous donnera à l’heure de la mort par cette indulgence, si nous sommes fidèles à notre vocation et si nous voulons vivre et mourir dans le poste où il nous a mis ; c’est de quoi nous remercierons Dieu, les prêtres à la sainte messe et les frères à la communion ; c’est ce que nous ferons aujourd’hui, s’il vous plaît.
Je recommande à vos prières un. exercitant, qui en un besoin tout particulier. Que de bien il fera, s’il fait une entière conversion ; et quel mal, s’il ne la fait pas ! Je me contente de vous dire ces dehors pour vous faire juger combien il a besoin d’être assisté.
126. — RéPéTITION D’ORAISON DU 28 JUILLET 1655
SUR LA GéNUFLEXION
M. Vincent dit, à la fin de la répétition de l’oraison : J’avertis la Compagnie en général d’une faute que plusieurs commettent ici en présence de Notre-Seigneur au très Saint Sacrement de l’autel. J’ai remarqué que plusieurs, en faisant la génuflexion devant le Saint Sacrement, ne la font pas jusqu’à terre, ou la font fort indévotement. J’avais déjà remarqué cela d’autres fois et m’étais proposé d’en avertir la même Compagnie, mais j’ai été si misérable de l’avoir oublié. Comme je fus hier un peu de bonne heure à l’oraison, je fis attention à la génuflexion de quelques-uns ; et afin d’en avertir la Compagnie et de peur de l’oublier, je l’écrivis sur nos tablettes. Aujourd’hui que j’ai été aussi un peu de bonne heure ici, j’ai encore remarqué la même chose. Et afin que ceux qui manquent à faire avec révérence la génuflexion, ainsi qu’il est convenable à la gloire de
Entretien 126. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 24 v°
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la majesté du Dieu vivant, s’en corrigent, j’ai cru être obligé de ne pas différer davantage à en avertir la Compagnie, comme je fais, à ce qu’elle y fasse attention. Par la grâce de Dieu, il y en a qui la font bien et avec beaucoup de révérence, non seulement extérieure, mais aussi intérieure ; et cela paraît, par la grâce de Dieu, et on le remarque ; mais il y en a d’aucuns qui s’en acquittent bien mal.
Les motifs qui nous doivent porter à faire cette prostration avec la révérence extérieure et intérieure que nous devons et ainsi que doivent faire de véritables chrétiens, c’est l’exemple du Fils de Dieu et de quelques autres communautés religieuses. Le Fils de Dieu se prosterna la face contre terre au jardin des Olives les Chartreux, nous voyons qu’ils se couchent de tout leur long ; les Jacobins font une génuflexion et puis ensuite une profonde inclination. Quand le Saint Sacrement est exposé sur l’autel, on se prosterne les deux genoux en terre avec une profonde humilité, adorant la majesté de Dieu.
Un autre motif est l’exemple que nous devons à toutes les personnes qui viennent céans et qui nous voient et nous considèrent depuis les pieds jusqu’à la tête, qui viennent ici pour se récolliger, pour apprendre la manière de bien vivre, tant d’ecclésiastiques qui passent ici, les ordinands, les exercitants, lesquels, s’ils voient que l’on se contente de faire seulement une petite génuflexion à moitié de terre, par exemple, croient qu’ils ne sont pas obligés à davantage et disent : "Puisque ces messieurs de la Mission ne font que cela, je n’en dois pas faire davantage ; car sans doute, s’il en fallait faire davantage, ils le feraient." Ceux des autres maisons disent : "A Saint-Lazare, on fait comme cela." Et ainsi voilà comme tout s’en va en décadence, et cela
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par la négligence du supérieur ; car, voyez-vous, les fautes qui se commettent dans une communauté sont imputées au supérieur, si, par faute d’y remédier, ou continue à les commettre ; et Dieu lui en demandera compte.
Je n’ai pas moi-même donné l’exemple que je devais, en cela. Mais quoi ! l’âge que j’ai, avec mon mal de jambes, m’empêchent de le pouvoir faire. Si néanmoins je vois que la Compagnie ne se corrige pas, je m’efforcerai de la faire du mieux que je pourrai, sauf à me relever en m’appuyant des mains contre terre, afin de donner exemple de cela à la Compagnie. Il est vrai qu’il y a de la peine pour les vieillards, car, dès qu’une personne a atteint soixante-cinq ou six ans, alors elle commence à avoir peine à se relever. Les infirmes et ceux qui sont incommodés, comme M. Boudet, par exemple, en ceux-là il y a quelqu’excuse ; mais, pour les autres, je n’en sache aucune ; ils sont obligés à donner cet exemple à tous ceux qui les voient et qui les considèrent.
Voyez-vous, mes frères, la copie n’est point, pour l’ordinaire, mieux faite que l’original ; s’il y a des fautes en l’original, pour l’ordinaire il y en a dans la copie. La maison de Saint-Lazare, c’est l’original, sur laquelle les autres maisons et toutes les personnes qui y viennent prennent exemple et tirent des coptes. Si donc l’original est si défectueux, que sera-ce des copies (1) ?
1. Abelly ajoute ici (op. cit. L.III, chap. VIII, sect. I, fin, p. 80) deux phrases que nous ne trouvons pas dans notre texte : "Je vous prie donc, Messieurs et mes frères, d’y faire grande attention et de vous comporter en cette occasion en telle sorte que la révérence intérieure prévienne et accompagne toujours l’extérieure. Dieu veut être adoré en esprit et en vérité, et tous les véritables chrétiens doivent se comporter de la sorte, à l’exemple du Fils de Dieu, lequel, se prosternant de face contre terre au jardin des Olives, accompagna cette dévote posture d’une humiliation intérieure très profonde, par respect pour la Majesté souveraine de son Père."
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Or sus, Dieu nous fasse miséricorde, par sa sainte grâce ! Je prie la Compagnie de faire attention particulière à cela, et M. Admirault de prendre garde à ceux qui y manqueront, et de les marquer, afin, par après, de les en avertir.
Ne vous ressouvenez-vous pas, mes frères, de ce que je vous ai dit autrefois, que celui qui, en la musique, a appris un motet, qui, après, en veut apprendre un second et un troisième, a bien plus de facilité pour apprendre le second qu’il n’en a eu pour le premier, et pour le troisième plus que pour le premier, ou même le second ? Ainsi, nous avons aujourd’hui quelque peine à faire quelqu’acte de. vertu, quelqu’acte de religion ; la seconde fois, nous en aurons moins ; et la troisième, encore moins que la seconde ; et ainsi on vient à se perfectionner de plus en plus. Ne vous ressouvenez-vous pas aussi de ce que je vous ai dit ci-devant ?.. Or sus, je ne passerai pas outre ; nous en demeurerons là, s’il vous plaît.
De sorte que M. Vincent a eu à l’instant quelque raison dans l’esprit pour ne pas achever ce qu’il avait commencé ; et ainsi il a fini en recommandant aux prières de la Compagnie ceux qui l’en ont prié, et recevant les humiliations de quelques autres qui ont demandé pardon à Dieu de quelques fautes qu’ils avaient commises.
127. — CONFéRENCE DU 30 JUILLET 1655
SUR LA CHASTETé
Oh bien ! Messieurs, demandons instamment à Dieu cette vertu de pureté. Cette vertu, si nous l’avons, nous
Entretien 127. — Recueil de diverses exhortations, p. 84.
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en attirera beaucoup d’autres ; si nous ne l’avons pas, nous sommes perdus, la Mission est perdue ; nous en avons un besoin tout particulier, étant continuellement dans des occasions. O Sauveur, faites-nous la grâce d’honorer cette admirable pureté que vous avez voulu avoir sur la terre.
Nous célébrons demain la fête d’un grand saint, saint Ignace, qui a possédé excellemment cette vertu et qui l’a transmise dans cette grande et sainte Compagnie qu’il a instituée. Au commencement de cette Compagnie, chacun voyait avec admiration les jeunes gens vivre parmi eux avec une grande pureté, quoique continuellement dans les occasions. On demandait un jour à un de leurs Pères comment ils faisaient pour se conserver dans une si grande pureté ; il répondit qu’ils portaient sur eux quelque chose qui les préservait : la sobriété et la garde des sens extérieurs. Plaise à la bonté de Dieu nous donner participation à cet esprit qu’il a répandu si abondamment sur cette sainte Compagnie !
Tâchons de l’imiter en cela, sobriété, garde des sens, et de prendre les autres moyens qui ont été dits pour nous conserver dans une grande pureté. Mais le moyen des moyens, c’est un fréquent recours à Notre-Seigneur en toute occasion, à toute heure, recours à Notre-Seigneur, une grande dévotion à sa pureté et à celle de la sainte Vierge. Demandons-lui cette grâce ; le cœur me dit que, si nous lui faisons instance pour cela, il nous fera miséricorde. Tous les prêtres qui n’ont pas d’obligation particulière célébreront demain à cette intention, et les frères ne communieront pas demain, mais dimanche ils demanderont cela à Dieu et offriront pour cela leur communion, qu’il plaise à Dieu donner ce précieux don à la Compagnie. Oh ! que je fus édifié dernièrement d’un de nos frères dont on m’écrivait, qui est
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parmi les sauvages : hommes et femmes vont presque nus ; il est parmi eux, il voit cela ; mais que dis-je ? Il n’ose le voir, il ne le regarde point, et aussi il est exempt d’impureté. O Sauveur ! J’en faisais voir dernièrement la relation à ces dames de la Charité qui étaient toutes transportées de consolation, de voir combien puissamment Dieu assiste dans l’occasion. C’est ce que nous demanderons à Dieu, s’il vous plaît, par l’intercession de Notre-Dame, de saint Joseph, de nos bons anges, de saint Pierre et de saint Ignace.
128. — RéPéTITION D’ORAISON DU 1er AOûT 1655
Il faut garder le silence et, en récréation, converser avec modestie. — Exemple des retraitants, de la cour, des grands, de la Sorbonne. — Ce que font les premiers de la Compagnie sera imité par ceux qui viendront ensuite ; exemples de Réchab et d’Adam.
A la fin de la répétition de l’oraison, M. Vincent prit sujet de parler sur ce qu’un frère coadjuteur qui était à la dépense s’était mis à genoux et avait demandé pardon à Dieu de ce qu’il parlait fort haut et qu’il ne se corrigeait point de cela. Alors M. Vincent dit :
Il est vrai qu’il se fait beaucoup de bruit dans cette dépense, en sorte que cela incommode ceux qui sont auprès et les empêche d’ouïr la lecture ; et quoiqu’on en ait averti, néanmoins on ne s’en corrige pas ; et, qui plus est, quand on frappe pour vous appeler, vous ne répondez pas, vous faites le sourd. Cela, mon frère, est une grande faute. Mon frère, corrigez-vous de cela.
Je ne sais d’où vient ce grand bruit que nous faisons, ce peu de silence qui est maintenant parmi nous. Au commencement de la Compagnie, le silence
Entretien 128. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 25 V°.
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était mieux observé, et l’on observait une manière de parler plus bas que nous ne faisons maintenant. Cela vient de ce qu’ayant quelque personne parmi nous qui entend dur, on a été contraint, pour se f aire entendre, de prendre un ton plus haut ; et de là est venu que l’on a continué à parler haut. Dans nos conversations il faut avouer qu’il y a beaucoup de déchet de ce côté-là et que l’on y parle bien haut, et tout cela par ma faute, car c’est moi qui suis le seul coupable de tout le mal qui se fait dans la Compagnie, et pource que moi-même je parle trop haut et donne ce mauvais exemple à la Compagnie, et pource que je ne tiens pas la main à ce que l’on s’en corrige.
Saint Benoît met, ce me semble, pour le premier point d’humilité, le silence, le silence. Te decet hymnus, Deus, in Sion (1) ; et un docteur (2) a tourné ce verset et dit : Te decet silentium, Deus, in Sion. Nous avons vu, dans les ordinations où il y avait des cinquante ou soixante ordinands, que cela se faisait sans bruit. Par exemple, au collège des Bons-Enfants, là où, au commencement, on recevait les ordinands, on voyait tout cela dans ce petit lieu resserré avec un silence merveilleux. Par la grâce de Dieu, il y en a dans la Compagnie qui sont à grand exemple ; oh ! oui, il y en a, et plusieurs, par la grâce de Dieu.
Il y avait, il y a quelque temps, un bon docteur, qui est mort à présent, lequel avait coutume tous les ans de venir faire sa retraite céans et lequel j’avais toujours l’honneur de servir. Un jour, lorsqu’il me faisait sa communication, je lui demandai quelle passion il reconnaissait le plus en lui. Il pensa un peu et puis me répondit : "Monsieur, vous me donnez bien à penser ;
1. "Psaume 64, 2".
2. "Saint Jérôme". En fait, sa deuxième version des Psaumes porte ici "Tibi silens laus", qu’on peut traduire soit "Celui qui se tait est une louange pour Toi" soit "à toi la louange silencieuse". La leçon "Te decet silentium" vient en fait de la version d’Aquila, cf. note de la TOB - B. K. Mercr. 29 oct. 97
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néanmoins je vous répondrai que nous autres qui sommes de la partie septentrionale, nous sommes fort peu sujets aux passions ; ce n’est pas qu’il n’y en ait quelques-unes, mais non pas communément parlant."
Et en effet j’ai pris garde depuis et vu par expérience que ce qu’il m’avait dit était vrai, que ceux qui sont du septentrion sont beaucoup moins sujets à se laisser emporter à la passion, aux mouvements de colère, et que ceux du côté du midi et de ces pays plus chauds le sont davantage. De là, vous voyez que, dans certaines villes, comme, par exemple, dans Constantinople, il y a une police, c’est-à-dire des gens qui s’en vont par toute la ville, par les marchés et les foires, avec des archers, sergents, pour visiter et remarquer ceux qui parlent trop haut et font trop de bruit, tout ainsi que vous voyez par Paris ces marchands jurés qui vont visiter de boutique en boutique, et, s’ils en trouvent quelqu’un qui s’emporte et parle trop haut, sans autre forme de procès et sur-le-champ ils le font coucher sur le pavé, étendu, et là lui font donner vingt, trente coups de bâton. Or, ces gens-là, ces Turcs font cela par pure police ; à combien plus forte raison le devons-nous faire, nous autres, par principe de vertu.
Une des résolutions entre autres que ce bon docteur dont je vous viens de parler, prit dans sa retraite, ce fut de tâcher d’imiter en quelque chose un autre docteur de Sorbonne qui est maintenant évêque et qui est à bien grand exemple et un prélat doué d’une bien haute vertu, que je voyais tous les jours et avec qui je conversais.
Notre-Seigneur Jésus-Christ est le vrai modèle et ce grand tableau invisible sur lequel nous devons former toutes nos actions ; et les hommes les plus parfaits qui sont ici-bas vivant en terre sont les tableaux visibles et
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sensibles qui nous servent de modèles pour donner une bonne règle à toutes nos actions et les rendre agréables à Dieu.
Je voudrais, Messieurs, que vous eussiez vu le silence qu’il y a au Louvre et la manière de se parler les uns aux autres ; vous y verriez quelquefois quarante, cinquante, quatre-vingts, cent personne, qui attendent, s’entretenir les unes avec les autres en parlant bas, de sorte que vous entendriez une mouche bruire d’un bout de la salle à l’autre. Chez feu Monseigneur le cardinal de Richelieu, où j’ai été plusieurs fois, il y avait un silence merveilleux ; et chez celui-ci (3) aussi vous voyez que chacun s’entretient honnêtement, civilement, modestement les uns avec les autres.
Si vous voyiez Messieurs de Sorbonne, comme ils font leurs récréations ensemble ; cela est si beau ! Ils ont une allée où ils se promènent trois à trois, quatre à quatre et s’entretiennent ainsi les uns avec les autres cordialement, doucement et respectueusement. Pour moi, je vous avoue que je ne sais d’où vient que nos récréations vont si mal, vu que cela est contre la manière de bien converser, contre la civilité humaine, contre le sens commun même. Nos frères les écoliers sont ceux qui sont les plus coupables de cela, et moi premièrement, qui ne donne pas le bon exemple que je devrais.
On demande d’où vient que, dans le parlement, il y a quelques chambres qui sont en meilleure réputation que les autres, et on ne donne point d’autre raison sinon que, les premiers présidents et conseillers de ces chambres-là ayant donné un bon commencement et établi une façon de traiter les affaires solidement et avec toute la connaissance possible, les autres qui les ont suivis ont conservé ce même esprit et cette même
3. Le Cardinal Mazarin.
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jurisprudence, et ceux-ci l’ont communiqué à ceux qui sont venus après eux, et ceux-ci encore à ceux qui les ont suivis, et ainsi cette bonne estime et réputation s’est continuée et conservée jusqu’ici.
Réchab couchait sous des tentes et ne buvait jamais de vin. Ses enfants, voyant cela, dirent : "Notre père ne couchait que sous des tentes et ne buvait point de vin, pourquoi ne ferions-nous pas de même ? Sommes-nous meilleurs que lui ? Il nous a donné cet exemple, pourquoi n’en profiterions-nous pas ?" Ils le firent, et ensuite les enfants de ceux-là dirent : "Nos pères ont fait ainsi, il les faut imiter." Et ainsi de génération en génération, pendant l’espace de 300 ans, les enfants de Réchab gardèrent cette coutume, laquelle plut si fort à Dieu qu’il est dit dans la Sainte Ecriture qu’il bénit la famille de Réchab. Et ainsi, Messieurs et mes frères, vous voyez ce que fait le bon exemple et combien il est important dans le commencement de laisser un bon fondement et un bon exemple sur lequel ceux qui nous suivront puissent s’appuyer.
Oh ! que j’aurai un grand compte à rendre à Dieu, moi qui ne donne point à la Compagnie l’exemple que je devrais ! Et ce que je dis de moi se doit entendre aussi de ceux qui sont des premiers en la Compagnie ; car non seulement nous serons coupables du mal que nous faisons personnellement, mais nous serons pareillement coupables et rendrons compte à Dieu du mal que ceux qui viendront après nous commettront à notre occasion, pour ne leur avoir pas laissé l’exemple que nous devions, ni la manière de traiter et de faire les choses comme il était convenable à de vrais missionnaires, et comme les règles et les saintes coutumes de la Compagnie le demandent de nous, si nous n’en faisons. pénitence.
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Ainsi nous voyons que le mal qu’Adam commit s’est glissé dans tous ses enfants jusques à nous, et le fera encore à ceux qui viendront après nous. Et si Adam n’eût fait pénitence de son péché et du mauvais exemple qu’il a donné à toute sa postérité, non seulement il eût été châtié pour sa faute personnelle, mais aussi pour celles que ses enfants et toute sa postérité eussent commises à son occasion.
Au revers, de combien de bonnes œuvres et de saintes actions de vertu seront cause les bons sujets de la Compagnie qui auront posé un bon fondement et donné un bon exemple ! Car, à mesure que ceux qui les suivront feront bien et se maintiendront dans le droit chemin qu’ils leur ont tracé, à mesure leur gloire augmentera et à mesure ils en recevront récompense de Dieu dans le ciel. Cela, mes frères, ne nous doit-il pas tous encourager à nous remettre dorénavant dans un bon train, à nous rendre exacts à la pratique des règles et saintes coutumes de la Compagnie, à garder le silence, à prendre une manière de converser les uns avec les autres la plus agréable à Dieu que nous pourrons nous imaginer ? Demandons cette grâce à Notre-Seigneur et communiez pour cela aujourd’hui.
129. — RéPéTITION D’ORAISON DU 4 AOûT 1655
EXCèS A éVITER DANS L’AMOUR DE DIEU
J’ai un avertissement à faire à nos frères du séminaire, j’ai aujourd’hui un avis à leur donner, afin qu’ils sachent comment il faut se comporter en ces matières (dont il venait d’être question). Il est certain que la
Entretien 129. — Recueil de diverses exhortations, p. 89.
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charité, quand elle habite dans une âme, occupe entièrement toutes ses puissances : point de repos ; c’est un feu qui agit sans cesse ; il tient toujours en haleine, toujours en action la personne qui en est une fois embrasée. O Sauveur ! la mémoire ne veut se souvenir que de Dieu, elle déteste toutes les autres pensées et le, tient pour importunes, elle les rejette, il n’y a que celles qui lui représentent son bien-aimé qui lui puissent être agréables ; il faut, mais il faut, à quelque prix que ce soit, se rendre sa présence familière, il faut qu’elle devienne continuelle.
Voilà les empressements de l’entendement, une application forcée à chercher, à rechercher de nouveaux moyens pour avoir cette présence. Ceux-ci ne sont pas bons, il en faut d’autres ; si je pouvais pratiquer cela, je l’aurais ; il le faut faire ; mais j’ai encore cette dévotion, comment l’accorder avec celle-là ? N’importe, il faut faire l’une et l’autre. Et quand il s’est chargé de cette nouvelle dévotion, il en demande d’autres, et encore d’autres ; ce pauvre esprit embrasse tout et n’est point content pour cela, il va au-dessus de ses forces, en demeure accablé et croit n’en avoir jamais assez. O doux Sauveur, que sera-ce ? La volonté demeure tout embrasée, elle est obligée de produire des actes si fréquents qu’elle n’y peut fournir ; ce sont actes sur actes redoublés, redoublés en tous temps et en tous lieux, aux récréations, au réfectoire ; vous les voyez tout échauffés ; ils ne songent à autre chose ; même dans les compagnies et dans les entretiens on ne désiste pas. En un mot, ici et ailleurs, partout ce ne sont qu’ardeurs, que feux et flammes, qu’actes continuels ; ils sont toujours hors d’eux-mêmes.
Oh ! que dans ce, excès, ces empressements et emportements il y a du danger et des inconvénients !
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Mais quoi ! y a-t-il inconvénient à aimer Dieu ? Peut-on l’aimer trop ? Peut-il y avoir de l’excès en une chose si sainte et si divine, et même pouvons-nous jamais assez aimer Dieu, qui est infiniment aimable ? — Il est vrai que nous ne saurions jamais assez aimer Dieu et qu’on ne peut jamais excéder en cet amour, eu égard à ce que Dieu mérite de nous. O Dieu Sauveur, qui pourrait monter à cet amour étonnant que vous nous portez, jusqu’à donner pour nous, misérable, tout votre sang, dont une seule goutte est d’un prix infini ! O Sauveur ! Non, Messieurs, cela ne se peut ; quoi que nous puissions faire, nous n’aimerons jamais Dieu comme nous le devons ; cela est impossible ; Dieu est infiniment aimable. Néanmoins il faut bien prendre garde que, bien que Dieu nous commande de l’aimer de tout notre cœur et de toutes nos forces, sa bonté ne veut pas toutefois que cela aille jusqu’à incommoder et ruiner notre santé à force d’actes ; non, non, Dieu ne demande pas que nous nous tuions pour cela.
Quelques-uns, trois ou quatre au séminaire, piqués de ce désir et embrasés de ce feu, se sont tellement attachés à produire des actes continuellement, jour et nuit, toujours bandés, que la pauvre nature n’a pu supporter une action si violente ; et, dans cet état, le sang s’enflamme, et, tout bouillant de ses ardeurs, il envoie des vapeurs chaudes au cerveau, qui prend bientôt feu ; s’ensuivent des tournoiements, des pesanteurs, comme si l’on avait un bandeau ; les organes s’affaiblissent et il en revient beaucoup d’autres incommodités ; on se rend tout à fait inutile pour le reste de se, jours et on ne fait que languir jusqu’à la mort, qu’on s’est bien avancée.
Il semble que cela soit désirable et qu’il soit bon d’être réduit en cet état par la charité qu’on a pour
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Dieu ; mourir de la sorte, c’est mourir de la plus belle manière, c’est mourir d’amour, c’est être martyr, martyr de l’amour. Il semble que ces bienheureuses âmes peuvent s’appliquer les paroles de l’épouse et dire avec elle : Vulnerasti cor meum (1) ; c’est vous, ô mon Dieu aimant, qui m’avez blessé ; c’est vous qui avez navré et percé mon cœur de vos flèches ardentes ; c’est vous qui avez mis ce feu sacré dans mes entrailles, qui fait que je meurs d’amour ! Oh ! soyez à jamais béni ! O Sauveur, vulnerasti cor meum !
Entre les sacrifices qu’on offrait à Dieu dans l’ancienne loi, l’holocauste était le plus excellent, parce qu’en reconnaissance de la souveraineté de Dieu on brûlait l’hostie, on la consumait entièrement sur les autels, sans en rien réserver ; tout était réduit en cendres, en poussière, à la gloire de Dieu. On pourrait, ce me semble, appeler ces âmes des victimes d’amour, des holocaustes, puisque, sans rien se réserver, elles se consument et périssent à son occasion. O Dieu ! qu’il est glorieux de périr de la sorte et qu’il est avantageux de mourir par de si belles plaies !
Pourtant, pourtant il faut bien prendre garde à ceci : il y a bien du danger, bien des accidents ; il vaut mieux, beaucoup mieux, ne pas s’échauffer si fort, se modérer, sans se rompre la tête pour se rendre cette vertu sensible et quasi naturelle ; car enfin, après tous ces vains efforts, il faut se relâcher, il faut quitter prise ; et gare, gare qu’on ne vienne à se dégoûter entièrement et à tomber dans un état pire que celui où l’on a été, dans la condition la plus mauvaise de toutes et dont on ne se relève quasi jamais. Saint Paul dit que cela est impossible que celui qui a une fois aimé et goûté les douceurs
1. Cantique des Cantiques 4, 9.
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de la dévotion et qui ensuite a perdu ces goûts. et s’en est ennuyé, puisse se remettre (2). Quand il dit que cela est impossible, c’est à dire extrêmement difficile, il faut quasi faire miracle.
Voilà bien souvent ce qu’on gagne pour se rompre la tête ; pour vouloir se rendre la vertu sensible, voilà ce qu’on gagne : un dégoût de toutes sortes de dévotions, dégoût de la vertu, dégoût des choses les plus saintes et dont on ne revient qu’avec des difficultés et des peines extrêmes. O Sauveur ! ce qui arrive pour l’ordinaire à ces personnes, qui se gênent et incommodent notablement leur santé, c’est qu’étant malades, ce qui arrive toujours, car cette grande contrainte aboutit là, il faut, malgré tout, se relâcher, il n’y a plus moyen de continuer un si grand nombre d’actes qu’elles produisaient chaque jour ; trois ou quatre suffisent alors ; et si l’on en faisait cinquante, il n’en faut plus faire qu’un ou deux, et même point du tout ; il est nécessaire de s’en abstenir tout à fait jusqu’à ce qu’on soit remis, si toutefois, ce qui arrive rarement, on en peut revenir ; car, pour l’ordinaire, on en est estropié pour le reste de ses jours, et ce qui s’ensuit.
C’est à quoi il faut bien prendre garde. Je supplie messieurs les directeurs d’y faire une attention toute particulière. Cela arrive dans les commencements : quand on commence à goûter les douceurs de la dévotion, on ne peut s’en rassasier, on pense n’en avoir jamais assez, on s’y plonge trop avant. Oh ! il faut que j’aie cette présence de Dieu, mais continuelle, il faut que je m’y attache ; on se prend à la gorge ; je n’en démordrai pas ; on se lie là avec une obstination invincible, jusqu’à s’en rendre malade, comme nous le disions tout à l’heure. Oh ! c’est trop, c’est trop !
2. Hébreux 6, 4.
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Bien souvent le diable nous tente par là ; quand il ne peut nous porter directement à mal faire, il nous porte à embrasser plus de bien que nous n’en pouvons atteindre, et nous surcharge toujours jusqu’à ce que nous soyons accablés sous un trop grand poids, sous une si lourde charge.
Mes frères, les vertus consistent toujours dans un juste milieu ; chacune d’elles a deux extrêmes vicieux ; de quel côté qu’on vienne à s’écarter, on tombe dans un de ces vices ; il faut marcher droit entre ces deux extrémités, afin que nos actions soient louables. Par exemple, la charité dont nous parlons a ses deux extrémités, qui sont mauvaises, à savoir : aimer peu ou point du tout, et aimer avec trop de zèle et emportement. N’y songer jamais, n’en faire aucun acte, ou en produire rarement, c’est nonchalance, c’est paresse contre la charité, qui n’est jamais oisive ; mais aussi faire des actes jusqu’à se brûler le sang et se rompre la tête, c’est excéder en cette matière et tomber dans l’autre extrémité vicieuse ; la vertu se trouve dans le milieu ; les extrémités ne valent jamais rien.
Je prie donc M. [Delespiney] qui a soin du séminaire, d’y prendre garde aux communications ; oui, Monsieur, je vous supplie d’y avoir l’œil et d’y tenir la main, afin qu’on ne se gâte point la tête ; il faut donner de la modération à ceux qui ont trop de ferveur, de crainte qu’ils n’excèdent, comme aussi exciter et réveiller un peu ceux qui n’en ont point du tout, qui ne font aucun acte, sous le prétexte de ne se pas incommoder ; il ne faut pas se laisser aller à la nonchalance et devenir lâches. Or, ces rompements de tête viennent, pour l’ordinaire, d’un désir démesuré de s’avancer, d’amour-propre et d’ignorance, et parce qu’on veut se rendre sensibles les vertus et les choses spirituelles ;
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on veut du premier pas monter à un éminent degré de vertu, on ne connaît pas l’infirmité de notre nature et la faiblesse de nos corps, on entreprend au delà de ses forces ; d’où vient que la pauvre nature, qui est oppressée, gênée, se plaint, crie et nous oblige de relâcher. Nous devons pourvoir aux nécessités de la nature, puisque Dieu nous y a rendus sujets, nous accommoder à son infirmité. Dieu le veut ainsi ; il est si bon et si juste qu’il n’en demande pas davantage ; il connaît assez nos misères, il en a compassion et, par sa miséricorde, il supplée à nos défauts. Il faut traiter avec lui tout bonnement, ne nous mettre point tant en peine ; sa bonté, sa miséricorde rempliront ce qu’il nous faudra.
Je me souviens, à ce sujet, d’un propos de M. de Genève (3) paroles toutes divines et dignes d’un si grand homme : "Oh ! je ne voudrais pas aller à Dieu, si Dieu ne venait à moi." Paroles admirables ! Il ne voudrait pas aller à Dieu, si Dieu ne venait premièrement à lui. Oh ! que ces paroles partent d’un cœur parfaitement éclairé dans cette science d’amour ! Cela étant ainsi, un cœur véritablement atteint de la charité, qui entend ce que c’est qu’aimer Dieu, ne voudrait pas aller à Dieu, si Dieu ne le devançait et ne l’attirait par sa grâce. C’est être bien éloigné de vouloir l’emporter et attirer Dieu à soi à force de bras et de machines. Non, non, on ne gagne rien en ces cas-ci par force.
Dieu, quand il veut se communiquer, le fait sans effort, d’une manière sensible, toute suave, douce, amoureuse ; demandons-lui donc souvent ce don d’oraison, et avec grande confiance. Dieu, de sa part, ne cherche pas mieux ; prions-le, mais avec grande confiance, et soyons assurés qu’à la fin il nous l’accordera,
3. Saint François de Sales.
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par sa grande miséricorde. Il ne refuse jamais quand on le prie avec humilité et confiance. S’il n’accorde pas d’abord, c’est quelque temps après. Il faut persévérer et ne point se décourager ; et si nous n’avons pas maintenant cet esprit de Dieu, par sa miséricorde il nous le donnera, si nous tenons bon, peut-être dans trois, dans quatre mois d’ici, plus ou moins, dans un an, dans deux. Soyons, quoi qu’il arrive, bien résignés à la Providence, espérons tout de sa libéralité, laissons-la faire, ayons toujours bon courage. Oh ! quand Dieu, par sa bonté, fait quelque grâce à quelqu’un, ce qu’il estimait difficile lui devient si aisé que là même où il avait tant de peine, c’est là justement qu’il trouve du plaisir ; il est justement tout étonné en lui-même de ce changement inespéré. hic est digitus Dei, hæc mutatio dexterae Excelsi (4). C’est pour lors qu’on se sent sans peine en la présence de Dieu ; elle devient comme naturelle, ne cesse jamais ; et cela même se fait avec beaucoup de satisfaction. Il ne faut pas s’efforcer, former en son intérieur des paroles distinctes, par où l’on se gâte l’estomac ; Dieu entend fort bien sans parler, il voit tous les ressorts de nos cœurs, il connaît tous nos sentiments jusqu’au moindre.
O Sauveur, nous n’avons que faire d’ouvrir la bouche pour vous découvrir nos besoins ; vous entendez le plus doux soupir, le plus petit mouvement de notre âme, et par un doux et amoureux élan on attire sur soi plus de grâces et de bénédictions sans comparaison qu’avec ces extrêmes violences. O Sauveur, vous savez ce que mon cœur veut dire ; il s’adresse à vous, fontaine des miséricordes ; vous voyez ses désirs ; ah ! ils ne tendent qu’à vous, ils n’aspirent qu’à vous, ils ne veulent que
4. Psaume 76, 11.
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vous. Disons-lui souvent : Doce nos orare (5) donnez-nous, Seigneur, ce don d’oraison ; apprenez-nous vous-même comment nous vous devons prier. C’est ce que nous lui demandons aujourd’hui et tous les jours avec confiance, grande confiance en sa bonté.
130. — CONFéRENCE DU 6 AOûT 1655
SUR LA PAUVRETé
Cette matière est de telle conséquence que je pense qu’il sera à propos de la continuer la prochaine fois ; nous nous en entretiendrons encore vendredi prochain, et nous avons sujet d’espérer de la bonté de Dieu, qui agit selon la disposition des sujets, qu’il nous fera encore de plus grandes grâces ; car, ainsi que l’on vient de dire, la pauvreté est ce qui nous doit maintenir. Que deviendra la Compagnie si l’attachement aux biens du monde s’y met ? que deviendra-t-elle ? Les saints disent que la pauvreté est le nœud des religions. Nous ne sommes pas religieux ; il a été expédient que nous ne le fussions pas, nous ne sommes pas dignes de l’être, bien que nous vivions en communauté ; mais l’on peut dire que la pauvreté est le nœud des communautés et surtout de la nôtre, qui en a plus besoin que les autres ; c’est ce nœud qui la délie de toutes les choses de la terre et qui l’attache à son Dieu. O Sauveur, donnez-nous cette vertu, qui nous attache inséparablement à votre service, que nous ne voulions et ne recherchions que vous seul et votre gloire !
Or sus, Dieu soit béni ! Or, la pauvreté que nous professons est un vœu simple que nous faisons d’abandonner les biens du
5. Luc 11, 1.
Entretien 130. — Recueil de diverses exhortations, p. 94.
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monde pour servir Dieu, vivre en commun et n’avoir aucune chose en particulier. Cela se doit entendre quant à l’usage ; ceux qui ont des bénéfices les quittent, et ceux qui ont d’autres biens, ou les quittant, ou laissent au supérieur la disposition des fruits, et vivent tous en commun. Ainsi les uns n’ont pas plus que les autres ; quoiqu’il y en ait qui aient des possessions, ils n’en usent point en particulier, quoiqu’ils demeurent maîtres du fonds. Que s’ils viennent, par malheur, à perdre cet esprit et veulent sortir du poste où Dieu les avait mis, après que le Pape leur a donné dispense du vœu, ou le supérieur, en sortant ils reprennent la jouissance de leurs biens et revenus. Dieu soit béni ! Il est vrai que, s’ils meurent dans la Mission, soit ici, soit aux Indes, soit ailleurs, ils ont la disposition de leurs biens comme d’une chose qui leur appartient en propre ; sans la permission du supérieur, ils peuvent en faire ce qu’ils voudront, le laisser à qui bon leur semblera. Ce droit qu’on a sur son patrimoine et sur les successions qui tombent n’empêche pas que nous ne vivions dans la sainte pauvreté.
Si nous avons des biens, nous n’en avons pas l’usage, et c’est en cela que nous sommes semblable, à Jésus-Christ, qui, ayant tout, n’avait rien ; il était le maître et le seigneur de tout le monde, il a fait les biens qui y sont ; cependant il a voulu, pour l’amour de nous, se priver de l’usage ; bien qu’il fût le seigneur de tout le monde, il s’est fait le plus pauvre de tous les hommes, il en a eu même moins que les moindres animaux : Vulpes foveas habent ; volucres caeli, nidos ; Filius autem hominis non habet ubi caput reclinet (1) ; mais le Fils de Dieu n’a pas une pierre pour reposer sa tête.
1. Matthieu 8, 20.
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O Sauveur ! ô Sauveur ! que deviendrons-nous si nous nous attachons aux biens de la terre ? Que deviendrons-nous après l’exemple de la pauvreté du Fils de Dieu ? Ah ; que ceux qui ont des biens n’en désirent pas l’usage, s’ils y ont renoncé ; et que ceux qui n’en ont point n’en veuillent point avoir !
Au commencement de l’église, tous ceux qui voulaient être faits prêtres quittaient leurs biens : Dominus pars haereditatis meæ et calicis mei (2), Il faut qu’un prêtre renonce à tout pour n’avoir que Dieu seul, que vous seul, ô Sauveur ; Eh ; n’a-t-il pas assez ? n’est-il pas juste ? doit-il songer à autre chose ? Dominus pars haereditatis meae et calicis mei.
Au commencement donc, on embrassait la pauvreté pour être prêtre ; il y en av. ait fort peu ; on n’en faisait que ceux qui étaient nécessaires, autant qu’il y avait de bénéfices ; et, quand un prêtre venait à mourir, celui qui était choisi pour le bénéfice prenait les ordres, de sorte que bien souvent on était institué avant d’être prêtre ; mais enfin l’on a jugé à propos, et il a été expédient, même nécessaire, qu’il y eût davantage de prêtres. C’est pourquoi, bien qu’on n’eût pas de bénéfice, on en a reçu aux ordres avec un titre patrimonial, et ainsi s’est accru le nombre des prêtres. Or, ce titre est différent selon les lieux, ou du moins nosseigneurs les évêques ont demandé plus en un endroit qu’en un autre ; à Paris, il faut 50 écus, ailleurs 100, et en d’autres lieux 80 suffisent ; il y en a qui se contentent de 50 livres, plus ou moins.
Les prêtres donc faisaient une espèce de vœu de pauvreté au commencement, voire même saint Basile, saint Jérôme, et d’autres dont je ne me souviens pas. Ainsi
XI. — 15
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les saints, les premiers chrétiens, non seulement les prêtres, mais les autres, embrassaient tous la pauvreté. O Sauveur ! les premiers chrétiens faisaient tous le vœu de pauvreté ; nec quisquam eorum quae possidebat aliquid suum esse dicebat, sed erant illis omnia communia (3) ; nul d’entre eux ne considérait ce qu’il possédait comme étant à lui en particulier, mais toutes choses étaient communes entre eux ; ils vendaient leurs possessions et en apportaient le prix aux pieds des apôtres, qui les distribuaient ensuite à chacun selon qu’il en avait besoin. Nous voyons même que quelqu’un, ayant tenté de se défaire de tous ses biens, fut rigoureusement puni par saint Pierre, qui exerça un acte de justice, faisant mourir Ananias, et sa femme un peu après lui, les faisant mourir à ses pieds, par la vertu de Dieu, qui était en lui ; et par l’autorité qu’elle lui donnait, il les punit sur-le-champ. Saint Basile et saint Jérôme, se fondant sur ce que saint Pierre fit un acte de justice en faisant subitement mourir Ananias à ses pieds, ainsi que sa femme, à la vue de tout le monde, devant toute l’église, nous assurent que les premiers chrétiens faisaient une espèce de vœu de pauvreté.
Quel bonheur à la Mission de pouvoir imiter les premiers chrétiens, vivre comme eux en commun et en pauvreté ! O Sauveur ! quel, avantage pour nous ! Demandons tous à Dieu qu’il nous donne, par sa miséricorde, de son esprit de pauvreté. Oui, l’esprit de pauvreté est l’esprit de Dieu ; car mépriser ce que Dieu méprise et estimer ce qu’il estime, rechercher ce qu’il approuve et s’affectionner à ce qu’il aime, c’est avoir l’esprit de Dieu, qui n’est autre chose qu’avoir les mêmes désirs et affections que Dieu, entrer dans les sentiments
3. Actes 4, 32.
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de Dieu. Voilà ce que c’est que l’esprit de Dieu : aimer, comme lui et les siens, la pauvreté, à laquelle est opposé l’esprit du monde, cet esprit de propriété et de commodité qui recherche sa particulière satisfaction, cet esprit d’attachement aux choses de la terre, cet esprit d’antéchrist, oui, d’antéchrist, non pas de cet antéchrist qui doit venir un peu avant Notre-Seigneur, mais de cet esprit des richesses opposé à Dieu, de ces maximes contraires à celles que le Fils de Dieu a enseignées.
Or sus, courage ; évitons cet esprit de damnation et prions Dieu de nous donner le sien, l’esprit de pauvreté ; prions-le qu’il nous le conserve ; car, Dieu merci, il a été toujours dans la petite Compagnie ; cet esprit d’abandonnement de toutes choses, qui nous fait tout quitter pour Dieu, qui nous détache des commodités, des temps et des lieux, ici et aux Indes, oh ; il est, par la grâce de Dieu, dans la Mission. Un homme va à cent lieues : quand partez-vous, Monsieur, pour cent lieues d’ici ? — Aujourd’hui, demain, ce matin même. On va aussi facilement à quatre cents lieues, à Rome.
O Sauveur ! c’est votre esprit qui fait cela, c’est vous qui avez donné cet esprit à la Mission. Je ne sais pas en avoir trouvé, non, depuis trente ans, je n’en ai trouvé qu’un seulement qui ait refusé d’aller ici ou là. Ah ! Dieu soit béni ! Mais que prétendent ceux qui veulent toujours avoir, et, quoi qu’ils aient, n’ont jamais assez ? Que prétendent-ils ? Je le sais bien ; ils veulent se donner à cœur joie ; le dirai-je ?.. Nous y penserons.
Les biens sont appelés des moyens, parce qu’on ne les veut pas pour les avoir seulement, mais pour avoir quelqu’autre chose ; ceux qui les recherchent veulent passer le temps, se réjouir, s’ajuster, s’élever. O Sauveur ! est-ce là être missionnaire ? Est-ce là l’esprit de
la Mission ? Non, non, il est fondé sur la pauvreté ; et qui a cet esprit a tout, il peut toutes choses, il n’appréhende rien ; et Dieu, qui ne manque jamais à ceux qui ont tout quitté pour lui, augmente les forces dans l’occasion ; il en donne de nouvelles ; c’est ce que me mande M. Mousnier, qui est à Madagascar.
Messieurs et mes frères, demandons tous cet esprit à Dieu, qu’il nous sépare de tous les biens du monde pour nous unir à lui ; cet esprit sans lequel il est impossible de vivre en communauté, demandons-le tous conjointement, je vous en prie ; prions pour cela durant cette semaine ; il inspirera peut-être, par sa grâce, quelqu’un, vendredi, qui viendra nous enflammer de cet esprit de pauvreté ; cherchons cette semaine le moyen de l’avoir. O doux Sauveur, donnez-le-nous, nous vous en conjurons par vous-même, accordez-nous cet esprit, qui fera que nous ne rechercherons que vous seul ; il vient de vous, il dépend de vous, donnez-nous-le donc, nous vous en supplions très humblement. Ah ! Messieurs, demandons-le bien ; si nous l’avons, nous aurons tout, et, si nous mourons dans cet esprit, nous serons heureux. Quel honneur, quel bonheur et quelle gloire de mourir comme le Fils de Dieu est mort ! Y a-t-il un plus grand avantage ? Saurait-on désirer une meilleure fin, ou plus glorieuse ? Et voilà comment nous mourrons, si nous vivons dans l’esprit de pauvreté. Nous le devons espérer de la bonté infinie de Dieu.
Nous continuerons vendredi le même sujet, in nomine Domini.
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131. - RéPéTITION D’ORAISON DU 10 AOûT 1655
SUR L’ŒUVRE DES RETRAITES
Il y a une affaire d’importance dont le succès n’est pas assuré, que je recommande aux prières de la Compagnie ; nous l’offrirons, s’il vous plaît, à Notre-Seigneur, afin qu’il lui plaise y donner bénédiction par sa miséricorde.
M. Vincent recommanda aussi aux prières de la Compagnie Messieurs Mousnier et Bourdaise, qui sont, dit-il, en l’île de Madagascar et qui sont tous les jours exposés à de nouvelles occasions, afin qu’il plaise à Dieu leur donner, par sa miséricorde, l’esprit de saint Laurent, qui les fasse tenir bon, comme ce grand saint, jusqu’à la fin et venir à bout de toutes les difficultés qui se présentent.
Il recommanda encore beaucoup d’autres personnes aux prières de la Compagnie, entre autres un exercitant, et dit :
Je vous supplie, Messieurs et mes frères, de remercier Dieu de l’attrait qu’il donne de faire ici retraite à tant de personnes, que c’est merveille ; tant d’ecclésiastiques de la ville et des champs, qui quittent tout pour cela ; tant de personnes, qui pressent chaque jour pour y être reçues et qui demandent avec instance longtemps auparavant ! Grand sujet de louer Dieu ! Les uns me viennent dire : "Monsieur, il y a longtemps que je demande cette grâce ; je suis venu tant de fois ici sans pouvoir l’obtenir" ; les autres : "Monsieur, il faut que je m’en aille, je suis en charge, mon bénéfice me demande, je suis sur mon départ, accordez-moi cette faveur" ;
Entretien 131. — Recueil de diverses exhortations, p. 96.
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d’autres : "J’ai achevé mes études et je suis obligé à me retirer et à songer à ce que je dois devenir" ; d’autres encore : "Monsieur, j’en ai grand besoin ; oh ! si vous le saviez, vous m’accorderiez bientôt cette grâce."
Grande faveur ! grande grâce que Dieu a faite à cette maison, d’y appeler tant d’âmes aux saints exercices et de se servir de cette famille comme d’instrument pour servir à l’instruction de ces pauvres âmes ! A quoi devons-nous songer qu’à gagner une âme à Dieu, surtout quand elle vient à nous ! Nous ne devrions avoir d’autre but, ne viser qu’à cela, qu’à cela seul. Hélas ! elles ont tant coûté au Fils de Dieu, et c’est à nous qu’il les envoie pour les remettre dans sa grâce. O Messieurs, prenons garde à ne nous en pas rendre indignes et que Dieu ne vienne à retirer sa main de dessus nous. Il y en a, cela arrive, qui n’en profitent aucunement, que la nécessité y conduit et qui n’y viennent que pour leur soulagement ; mais il ne faut pas pour cela se lasser d’assister les autres ; pour quelques-uns qui n’en font pas bon usage, il ne faut pas faire tort à tant de bonnes âmes qui en font de grands profits. Quels fruits, quels fruits merveilleux ! Je vous l’ai déjà dit, je ne vous en dirai aujourd’hui qu’un exemple.
Au dernier voyage que je fis, il y a cinq ans, en Bretagne, d’abord que j’y fus, un fort honnête homme me vint remercier de la grâce qu’il disait avoir reçue, d’avoir fait ici les exercices. "Monsieur, me dit-il, sans cela j’étais perdu, je vous dois tout ; c’est ce qui m’a mis en repos, qui m’a fait prendre une manière de vie que je garde, par la grâce de Dieu, avec toute sorte de satisfaction. Ah ! Monsieur, je vous en suis si obligé que j’en parle partout, dans toutes les compagnies où je me trouve ; je leur dis que, sans la retraite que
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j’ai faite de votre grâce à Saint-Lazare, je serais damné. O Monsieur, que je vous suis obligé !" Cela me ravit.
Ah ! que nous serons malheureux si, par notre fainéantise, nous obligeons Dieu à soustraire de nous cette grâce ! Tout le monde, à la vérité, n’en profite pas ainsi, mais le royaume de Dieu n’est-il pas composé de bons et de méchants ? C’est un filet qui prend toutes sortes de poissons, bons et mauvais ; dans toutes les grâces que Dieu accorde, il se trouve des personnes qui en abusent ; il ne laisse pas pourtant de les accorder ; combien y en a-t-il qui n’ont pas voulu se servir de la mort et de la passion de Notre-Seigneur ! O doux et miséricordieux Sauveur, vous voyez que la plupart n’en tiennent compte, et vous n’avez pas laissé de mourir, quoique vous vissiez cette multitude d’infidèles qui s’en moque, et ce grand nombre parmi nous qui méprise et foule aux pieds votre précieux sang. Il n’y a point d’œuvre de piété qu’on ne profane, rien de si saint dont on n’abuse ; mais pour tout cela, mais pour tous ces abus, on ne doit jamais s’en désister, sous prétexte que quelques-uns en abusent ; nous ne devons pas être lâches et nous refroidir en nos exercices, parce que tous ne s’en prévalent pas. Quelle perte et quel malheur si nous venions à nous dégoûter de cette grâce que Dieu nous a faite par-dessus toutes les communautés, et priver Dieu de la gloire qu’il en retire ! Quel malheur ! : Malheur à moi, malheur à celui qui, par sa paresse et par la crainte de perdre ses aises, par l’amour de se donner au bon temps quand il faut travailler, fera ralentir la ferveur de cette sainte pratique ! Mais, quoi qu’il arrive par la faute de quelques-uns, il ne faut jamais se relâcher ; ayons toujours bon courage ; Dieu, qui nous a donné cette grâce, nous la maintiendra ; même il nous en donnera de plus grandes. Espérons
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davantage, ayons un cœur ferme contre les difficultés et un courage inflexible ; il n’y a que ce maudit esprit de paresse qui s’abat à la moindre contradiction, point de mésaise qu’il n’évite, point de charge qu’il n’appréhende, ni de satisfaction qu’il ne recherche ; cet amour-propre ruine tout. Bannissons loin de nous cette faitardise ; demandons à Dieu que, par sa miséricorde, il nous conserve ce qu’il nous a libéralement donné ; c’est un grand don qu’il a fait à la Compagnie ; prions sa bonté afin que nous ne nous en rendions pas indignes par notre nonchalance ; prions-le bien.
O Sauveur, suscitez en nous, suscitez cet esprit de saint Laurent, qui l’a fait triompher dans les flammes de la rage de tout l’enfer ; suscitez en nos cœurs ce feu divin, cette ferveur ardente qui nous fasse triompher de tous les empêchements du diable et de notre méchante nature, qui s’oppose au bien ; fomentez en nous un zèle ardent de procurer votre gloire en tous nos emplois, afin que nous y persévérions constamment jusqu’à la mort, à l’exemple de ce grand saint dont nous célébrons la fête ; nous vous en conjurons par son intercession.
132. — CONFéRENCE DU 13 AOûT 1655
SUR LA PAUVRETé
Il est malaisé, Messieurs, de concevoir bien l’importance de la vertu de la sainte pauvreté. C’est l’appui des communautés ; les saints Pères disent que c’est le mur de la forteresse de toutes les religions ; c’est leur rempart ; c’est ce qui les défend et les conserve.
Entretien 132. — Manuscrit des Conférences.
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Plût à Dieu, Messieurs, que nous puissions bien concevoir aujourd’hui combien il nous importe et combien il nous est nécessaire d’avoir grande affection pour la sainte pauvreté ! O Sauveur, faites-nous, s’il vous plaît, part de vos lumières, afin que nous connaissions cette vertu et que nous ayons de l’amour pour elle. Ah ! si nous pouvions découvrir sa beauté, si Dieu nous faisait la grâce de nous la montrer, qui est-ce de nous qui ne sentirait son cœur embrasé du désir de l’avoir ? qui n’aimerait d’être pauvre ?
Or, Messieurs, nous conclurons ce soir l’entretien de la pauvreté, en tant que nous la professons comme un vœu simple ; une autre fois nous en pourrons discourir plus particulièrement, si l’occasion s’en présente, comme d’une vertu singulière ; car cette vertu en comprend beaucoup d’autres, et il y a plusieurs vices aussi qui lui font la guerre ; mais pour ce soir, comme je songeais à ce qui nous doit porter à une exacte pratique de la pauvreté, voici ce qui m’est tombé en pensée : c’est que nous en avons donné parole au supérieur. Nous avons promis de la garder très étroitement. C’est à cette intention que nous sommes venus ; c’est à cette condition qu’on nous a reçus ; pour cela nous avons engagé notre parole au supérieur ; nous en avons passé l’obligation ; la promesse est faite. N’est-il pas vrai, Messieurs et mes frères, n’est-il pas vrai que, lorsque vous êtes venus, l’on vous a représenté ceci, l’on vous a dit : "Voyez si vous pourrez entrer en cette pratique, si vous pourrez garder avec exactitude la sainte pauvreté. Voyez, songez-y." Vous avez pris du temps pour cela ; vous y avez pensé devant Dieu ; vous en avez fait résolution en sa présence ; je ne dis pas encore que vous l’avez promis à Dieu, nous en parlerons un peu après. Y ayant donc bien et sérieusement pensé, vous avez cru
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le pouvoir, et vous avez dit : "Oui, Monsieur, je le veux, avec la grâce de Dieu, et je vous promets d’observer en. tout et partout la sainte pauvreté." Voilà à quoi vous vous êtes volontairement engagés après une sainte et sérieuse réflexion. N’est-il pas vrai, Messieurs et mes frères, que cela s’est passé de la sorte, et que le supérieur, vous voyant résolus, vous a ensuite introduits ?
Voudriez-vous maintenant rompre votre promesse, fausser votre parole, que les hommes du monde gardent avec tant de religion, et sans laquelle un homme n’est pas homme ? Oui, un homme qui n’a point de parole n’est pas un homme, il n’a que - les apparences, mais une bête, une bête féroce, qui mérite d’être chassée de la société des hommes. O Sauveur ! un homme sans parole, qu’est-ce que c’est ? C’est le pire, oui, le pire, le plus détestable de tous les hommes. Aussi le monde même, qui supporte toutes sortes de méchancetés, ne peut supporter celle-ci. L’homme qui ne tient pas la parole qu’il a une fois donnée, est haïssable devant Dieu et devant les hommes. Dieu les traite comme ses ennemis, comme des âmes iniques ; oui, Dieu traite de la sorte ceux qui manquent à leur parole pour les choses du monde : Declinantes in obligationes adducet Dominus cum operantibus iniquitatem (1) ; adducet cum operantibus iniquitatem. Il mettra ces sortes de gens qui ne tiennent compte de leurs promesses au rang des pécheurs ; il châtiera le manquement de leur parole comme des péchés. Adducet cum operantibus iniquitatem. O Sauveur ! si ceux qui ne gardent pas leur parole pour les choses du monde sont traités si rigoureusement, comment donc seront traités ceux qui manquent de parole pour une chose si sainte ? Ceux qui faussent
1. Psaume 124, 5.
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l’obligation qu’ils ont, donnée d’observer la sainte pauvreté, comment seront-ils traités, Messieurs ? O Sauveur, si vous punissez de même que le péché le manquement de parole pour les choses de la terre, pour les biens du monde, que vous prisez si peu et qui sont devant vous comme rien, quelle sera votre rigueur contre ceux qui faussent leur parole pour la vertu qui vous regarde, qui vous appartient, qui vous est propre, pour la sainte pauvreté ? En quel rang seront-ils ? En quel rang les aurez-vous ? Ah ! Sauveur ! sans doute au dernier de tous, au plus honteux qu’on se puisse imaginer.
Craignons, Messieurs, craignons de fausser la parole que nous avons donnée. au supérieur pour le regard de il sainte pauvreté. Vous savez, Messieurs, quand un homme a manqué à sa parole dans le monde, il en demeure déshonoré pour jamais ; c’est une infamie pour lui qu’il ne saurait effacer. Quel sujet de confusion ! Il porte partout avec soi son reproche ; il mène partout son bourreau ; un chacun le regarde avec mépris ; on le montre au doigt : tenez, le voilà, ce menteur, ce fourbe, cet imposteur qui, après m’avoir donné sa parole, ne me l’a point tenue ! le voilà ce trompeur qui est venu me faire une promesse chez moi ! et puis il s’en est moqué, il a faussé sa parole ; le voilà l’homme de rien, l’homme sans foi ! Ah ! l’insigne affronteur !
Or, si l’on dit justement ceci parmi les hommes de celui qui n’est pas soigneux d’effectuer ses promesses, que doit-on dire quand, parmi nous, quelqu’un manque à la parole qu’il a donnée au supérieur dans des choses si saintes, et pour la gloire de Dieu et son salut éternel ? Qu’en doit-on dire ? Mais que n’en doit-on pas dire ? Quelle confusion ne doit pas avoir un homme sans foi qui a trahi la Compagnie ! Quelle plus grande infamie que d’avoir faussé sa parole ! Je ne pense pas
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qu’il y ait parmi nous de cette sorte de gens, indignes de toute société ; non, par la grâce de Dieu, je n’en sache point. C’est la première raison qui nous doit porter à l’affection de la sainte pauvreté, la parole que nous en avons donnée au supérieur, sans la garde de laquelle l’on est déshonoré pour un jamais, et on devient le plus infâme de tout le monde. Un homme qui n’a point de parole, c’est un…
Je dis encore davantage : nous avons fait vœu de pauvreté. Pour première raison, j’ai allégué que nous l’avons promis au supérieur. Or, en second lieu, je dis que nous l’avons encore promis à Dieu ; nous avons donné notre parole à Dieu même, nous lui avons protesté que nous serions religieux à observer la sainte pauvreté. Promettre à Dieu, ô Sauveur ! Que si nous sommes si étroitement obligés d’accomplir ce que nous avons promis à un homme, au supérieur, ô Messieurs, quelle est l’obligation d’accomplir ce que nous avons promis à un Dieu ! Quelle est, Messieurs, cette obligation ! Combien grande ! Qui la peut comprendre ! Avoir engagé sa parole à Dieu, un Dieu ! Avoir donné sa foi à un Dieu de lui la majesté est immense ! Qui d’entre lei hommes et les anges peut concevoir où monte cette obligation ! Et la rompre, La fausser, s’en moquer ! O Sauveur, de quels supplices ne se rend-on point dignes !
Que s’il est insupportable d’être appelé trompeur par un homme du monde, que sera ce quand tous les hommes, tous les anges, toutes les créatures nous reprocheront notre perfidie ? Que sera-ce quand Dieu même nous dira : "Oh ! te voilà ! te voilà donc, affronteur ! te voilà, vilain, menteur, toi lâche, qui es venu dans ma maison, jusqu’à mes autels, me donner ta parole, pour me la fausser peu après, perfide, qui m’as voué, qui m’as fait promesse sur mes autels pour me tromper,
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traître qui t’es enrôlé sous mes étendards pour les abandonner et suivre le parti de mon ennemi et servir au diable ! Te voila donc, traître ! ah ! le traître ! traître !
O Messieurs, ô mes frères, où en sommes-nous ? Qui pourra tenir à ces paroles effroyables ? Qui n’en sera point accablé ? Quels horribles coups de tonnerre ! Fausser la parole à un Dieu, et à un Dieu foudroyant ! Hélas ! Messieurs, que ferons-nous ? Il faut trembler et avoir recours à son infinie miséricorde.
Voilà donc, Messieurs, les deux raisons qui nous doivent f, aire observer le vœu de la sainte pauvreté : parce que nous en avons donné parole au supérieur et à Dieu. La troisième qui m’est venue en pensée, c’est que sans cette vertu il est impossible de vivre en repos dans une communauté comme la nôtre ; et non seulement il est impossible d’y bien vivre, mais même d’y persévérer longtemps, cela est impossible. Je dis donc, Messieurs, en troisième lieu, qu’il est extrêmement difficile, voire impossible, qu’une personne qui a en tête le désir d’en avoir puisse s’acquitter entre nous de son devoir, et vivre selon les règlements qu’il a embrassés, et suivre le train ordinaire de la Compagnie. Et comment est-ce qu’un homme qui ne songe qu’à ses plaisirs, qu’à se donner au cœur joie, qu’à faire bonne chère, qu’à passer joyeusement le temps (car voilà ce que prétendent ceux qui ont ce désir insatiable du bien), comment est-ce qu’une telle personne pourrait exactement faire les fonctions de la Mission ? Cela ne se peut. Les pratiques de vertu, les règlements et le bon ordre de la maison sont incompatibles avec cette affection aux richesses et à sa propre satisfaction. Il est bien difficile de songer en même temps à deux choses si opposées ; il est impossible de les mettre en exercice. Voyons-le, Messieurs, voyons-le, s’il vous plaît.
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L’esprit du missionnaire doit être de songer devant toutes choses à sa propre perfection. C’est ce que nous recommande la première de nos règles, selon le principe de la vraie charité, qui doit commencer par nous-mêmes, à nous faire quittes de nos défauts et acquérir les vertus qui sont sortables à notre état et vocation.
Voyons un peu comment cet homme, qui ne respire que les richesses, se peut acquitter de ce commandement ? Celui qui veut en avoir, qui n’est pas content de son état, jour et nuit ne songe à autre chose qu’aux moyens dont il pourra se servir pour avoir du bien ; il lui en faut selon son humeur ; ii lui en faut ; et il faut trouver les moyens d’en avoir. C’est là toute son occupation ; quand il est seul en sa chambre, il rêve là-dessus : "Serons-nous toujours comme cela ? Non, non, il n’en ira pas de la sorte ; quand j’aurai fait ceci, que j’obtiendrai cela, et quand nous serons là, nous ferons ceci, cela et le reste." Mille autres pensées, où ce pauvre esprit s’embarrasse.
La nuit, il songe encore là-dessus ; et quand il se réveille, cette pensée lui revient la première : faut-il se lever à 4 heures ? Voilà la cloche qui sonne ; aurai-je toujours cette cloche importune attachée aux oreilles ? Il est encore bien matin ; cette horloge va trop vite ; quel moyen de se lever de si bonne heure ! Je n’ai pas bien dormi la nuit ; il faut encore reposer une heure. Mais l’on viendra me réveiller. M. Vincent, qui crie toujours, viendra ; il criera après moi (un fâcheux excitateur !) : "Monsieur, que faites-vous là ? Tout le monde est à l’oraison ; il n’y a que vous qui êtes encore au lit. Qu’avez-vous, Monsieur ? Il faut se lever." A l’oraison l’on dira : "Où est Monsieur tel ? Le voilà qui n’est point encore ici ; il ne vient plus à l’oraison ; il y a quelque chose." L’on s’en imaginera encore pis.
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Que dire à tout ceci ? Peut-être se lèvera-t-il. Le voilà qui se lève tout chagrin, roulant en la pensée des choses semblables. Celui-là, se lève-t-il pour l’amour de Dieu ? Point du tout. C’est de peur de la honte du monde. Le qu’en dira-t-on, voilà ce qu’il craint ; voilà ce qui le fait lever et venir à l’oraison.
Et à l’oraison, jugez vous-mêmes, Messieurs, qu’est-ce que peut faire un homme si bien disposé ? O pauvre oraison ! que tu seras mal faite ! Et vous, ô Sauveur ! ô mon Dieu ! que vous serez mal entretenu par cette personne ! Ou il s’endort, ou bien il songe à tout autre chose qu’à ce qu’il faudrait songer devant Dieu, en la présence de sa divine Majesté, devant laquelle les anges tremblent. Il songera, le malheureux qu’il est, aux moyens d’en avoir ; et ce sacré temps destiné pour s’entretenir avec Dieu, il l’emploiera à entretenir ses passions, à songer à des niaiseries et peut-être à quelque chose de pis.
Et le sacrifice divin ? Ces pensées y reviendront, et il ne le passera guère mieux. Mais comment récitera-t-il son office ? Comme le reste, en ces mille et mille distractions.
Si ceux qui ont l’esprit aussi loin des prétentions du monde que le ciel est éloigné de la terre, qui ne songent tous les jours à autre chose qu’à s’en délivrer de plus en plus, ne peuvent s’en faire quittes, comment, patience de Dieu ! voulez-vous que ceux qui ont tout leur esprit et toute leur affection attachée à la terre en soient exempts ? Comment cela se peut-il faire ? Cela est impossible, Messieurs ; vous le voyez mieux que moi.
Mais comment va l’exactitude ? Ah ! Dieu le sait. Comment l’humilité ? Rien de si contraire. Comment la charité les uns envers les autres ? Le désir d’en avoir ne songe qu’à soi. Comment la patience, la douceur, l’affabilité,
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la complaisance ? Comment la candeur tant recommandée ? Dieu le sait. La chasteté ? Dieu le sait. Comment voulez-vous qu’un homme qui ne songe jamais qu’à ses plaisirs, qu’à sa propre satisfaction, qu’à se divertir et s’accommoder, comment voulez-vous que cet homme puisse pratiquer les vertus ? Comment ? Tout est contraire à ses désirs dans une communauté ; tout lui est à charge ; il ne fait rien qu’à demi ou par force, si ce n’est peut-être pour contenter sa vanité et passion.
Faut-il aller en mission ? C’est dans un village où il n’y a que de pauvres paysans et des femmelettes. Oh ! Monsieur n’a garde d’aller là. S’il croit en être prié, il fait provision d’excuses ; il n’en manque jamais ; et un pauvre supérieur est obligé de les recevoir en gémissant ; qu’y ferait-il ? Mais, si c’est une mission considérable, où il y ait de quoi satisfaire à sa vanité, voilà mon homme. Il la pourchasse ; il demande ; il fait tout ce qu’il peut directement ou indirectement pour y être envoyé. Il y aura telles et telles personnes qui m’entendront prêcher ; tels et tels y seront aussi ; j’aurai beaucoup de personnes de mérite et de qualité à mes sermons, un grand monde ; je ferai là merveille ; l’on parlera de moi par après ; l’on dira : "Voilà un bon missionnaire, un excellent prédicateur, un brave homme." Voilà justement ce qu’il lui faut ; voilà la viande dont ce pauvre esprit se repaît. a M. tel le rapportera, et M. tel aussi ; et cette bonne odeur que je laisserai de ma capacité servira pour obtenir cela *, dans cette occasion. cet office."
O Sauveur ! Est-ce là être missionnaire ? C’est un diable, non pas un missionnaire. Son esprit est l’esprit du monde. Il est déjà dans le monde de cœur et d’affection, et la carcasse est dans la Mission. Chercher ses
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aises, prendre ses plaisirs, vivre à gogo, se faire estimer, voilà l’esprit du monde, et voilà ce qu’il demande ; c’est là son esprit.
Souvenez-vous, Messieurs, que les richesses sont des facultés ; ce sont des moyens, c’est-à-dire qu’on les veut pour avoir quelqu’autre chose, et il n’arrive jamais autrement qu’un homme veuille avoir du bien, si ce n’est pour s’en servir à l’acquisition de l’honneur ou des plaisirs. Voila pourquoi l’on veut en avoir. Or, comment voulez-vous qu’un homme qui prétend cela, qui ne peut ni ne veut faire aucune de nos pratiques, qui est déjà de cœur et d’affection dans le monde et qui n’est ici qu’en carcasse, qui veut et recherche tout ce que les hommes du siècle veulent et recherchent, puisse demeurer constant dans sa vocation ? Cela est impossible ; vous le voyez, Messieurs ; et il n’y est déjà plus ; il n’y est que de corps ; après avoir manqué de parole au supérieur, faussé la promesse qu’il avait faite à Dieu, il ne songe plus qu’à contenter sa passion et avoir du plaisir, à quelque prix que ce soit.
Que conclurons-nous maintenant de tout ceci, Messieurs ? que conclurons-nous ? si ce n’est ce que l’apôtre et le Saint-Esprit concluent, que cupiditas, radix omnium malorum. Il n’y a point de mal au monde qui ne vienne de cette maudite passion d’en avoir. La cupidité, l’avarice, l’amour des richesses, c’est la source de toutes sortes de maux. Cupiditas, radix omnium malorum.. Qui est sujet à cette convoitise a en soi le principe, l’origine et la source de tout le mal, radix omnium malorum. Il n’y a rien dont un homme piqué de ce désir, frappé au coin, n’est capable ; il a en soi tout ce qu’il faut pour pouvoir effrontément tout commettre ;
XI. — 16
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il n’y a crime si énorme, si étrange, si horrible, dont un homme attaché à ses intérêts ne puisse aisément se rendre coupable. Radix, radix omnium malorum, voilà la semence et la racine de tout ; radix, n’en cherchez point d’autre cause ; la voilà.
Ce que j’en dis, ce n’est pas que, Dieu merci, j’en sache ici aucun atteint de ce mal ; mais cela peut arriver ; je le dis ad praeventionem. Le Fils de Dieu disait, longtemps auparavant que le mal arrivât, à ses disciples : "Donnez-vous de garde ; le voilà ; je le vois qui vient ; il est à la porte ; prenez garde à vous." Je veux, si je puis, dire le même, afin que nous évitions cet horrible monstre, le plus effroyable que l’enfer puisse produire. Si maintenant il n’y en a pas, Dieu merci, dans la Compagnie, il y en peut avoir bientôt. Venient ad vos in vestimentis ovium, intrinsecus autem sunt lupi rapaces. (3) Sous ces douces apparences, sous cette peau de brebis se peut cacher le cœur d’un loup ravissant. Donnez-vous garde ; que chacun prenne garde à soi ; il y en peut avoir.
La Compagnie de N.-S., cette sainte Compagnie, n’était que de douze, et cependant il y en eut un atteint de ce mal. Nous avons un exemple épouvantable en ce malheureux Judas, qui montre bien clairement cette vérité : cupiditas, radix omnium malorum, qu’il n’y a point de crime si étrange qu’un homme qui veut avoir du bien ne puisse commettre. Saint Grégoire et les saints considèrent avec frayeur cette épouvantable chute du maudit Judas. Voyons un peu avec eux par quels principes ce péché infâme le fait passer, pour le faire choir dans le plus horrible de tous. Il avait la bourse commune ; tout était à sa discrétion et entre ses mains ; il gouvernait
3. Matthieu 7, 15.
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et en faisait ce que bon lui semblait. Mais cette envie d’avoir le faisait gronder contre ses compagnons ; il leur plaignait tout ; il se fâchait même contre les personnes qui, par l’effusion de leurs présents, voulaient honorer son Maître, parce que cela ne revenait point dans sa bourse ; il faisait sa main ; il dérobait l’argent de la communauté et celui des pauvres. Quoi plus ? Il avait regret de la dépense même qui se faisait envers le Fils de Dieu. Ensuite il alla avec les ennemis de son Maître ; il vivait et conversait avec eux. Et dans ces compagnies comment déchirait-il son Seigneur ? O Dieu ! Il le fit passer pour un imposteur, un séducteur, un magicien. Et de fait, il fut par après traité ainsi. En un mot, il le vendit comme une bête et le plus indigne et scélérat de tous les hommes, le livra soi-même entre les mains de ses ennemis, sous prétexte d’amitié ; après, il s’en alla, et, tourmenté du remords de son crime, il crut, le misérable ! il crut que son Maître n’était pas assez bon pour le lui pardonner. O doux Sauveur ! Dieu des miséricordes ! Voici le désespoir. Il se pend de sa propre main. Pendu, il creva et vomit ses maudites entrailles, où le désir du bien lui avait fait concevoir tant de crimes. Enfin il tomba en enfer. Voilà Judas damné ; et voilà où l’a précipité le désir d’en avoir, après l’avoir promené de crime en crime jusqu’à commettre un déicide, un déicide ! Et après cela n’avons-nous pas sujet d’appréhender, puisqu’un homme choisi par le Fils de Dieu, qui vivait toujours en sa compagnie, à sa table, est venu par ce vice à ce comble d’abomination !
Ce vice, comme les autres, se glisse insensiblement. Au commencement, c’est peu de chose : de petites commodités ; ensuite plus de liberté. Le lionceau croît. Viennent les menus plaisirs ; après, de plus grands ;
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enfin il faut en avoir comme Judas ; l’on emploie toutes sortes de machines justement et injustement, comme Judas, qui vendit son Maître ; et à la fin cette vipère devient si furieuse qu’elle brise les entrailles de celui qui l’a élevée et couvée dans son sein.
Il y en a quelques-uns, entre autres deux, qui sont sortis d’ici ; c’est ce désir d’en avoir pour se donner au cœur joie qui les a attirés dehors ; ne vous en imaginez point d’autre cause. Deux donc étant sortis, après avoir vécu je ne sais comment, Dieu le sait, sont morts, comme je m’en vas vous dire, afin que nous voyions mieux la déformité de ce monstre. L’un, après avoir mené, ô Dieu ! quelle vie ! est mort, mais d’une mort ! le dirai-je ? Non, il vaut mieux que je m’en taise. Pour l’autre, étant malade et sur le point de mourir, il envoya chercher un prêtre de la maison. L’on y fut. Et s’étant confessé avant mourir, il lui dit : "Ah ! Monsieur, entre tant de péchés que j’ai commis, et dont je me sens à présent accablé, je suis extrêmement tourmenté, outre le remords d’avoir quitté ma vocation, de ce qu’en sortant j’ai emporté 500 livres de la Mission ; ce qui me cause de grandes frayeurs. Hélas ! Monsieur, je suis maintenant dans l’impuissance de les rendre. Ayez pitié de moi. Suppliez, s’il vous plaît, M. Vincent, et conjurez-le, au nom de Dieu, lui représentant l’état déplorable où je suis réduit, d’avoir compassion de mon âme et de me donner cette somme, si je meurs, afin que mon âme en puisse être délivrée ; et si je reviens, je ferai tout mon possible pour la rendre."
Qu’est-ce que c’est ? Emporter une somme si notable, la dérober, la retenir un si long temps ! Voyez, quelle avarice ! Ah ! que ce monstre est effroyable ! Je les lui donnai, touché de compassion, si je les puis donner. Je dis ceci, afin que nous voyions mieux l’horreur de ce
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crime, et ce désir insatiable d’avoir, qui pour cela ruine tout, renverse tout et n’épargne pas les choses les plus saintes.
Tantôt je songeais en moi-même s’il était vrai que la pauvreté fût si belle, et quelle devait être la beauté d’une telle vertu que saint François appelait sa dame. Combien elle est ravissante ! Il m’a semblé qu’elle était douée de tant d’excellence que, si nous pouvions avoir le bien de la voir tant soit peu, nous serions d’abord épris de son amour, et jamais nous ne voudrions nous en séparer, nous ne la quitterions jamais et nous la chéririons par-dessus tous les biens du monde. Oh ! si Dieu nous faisait la grâce de tirer le rideau qui nous empêche de voir une telle beauté ; oh ! s’il levait, par sa grâce, tous les voiles que le monde et notre amour propre nous jettent devant les yeux, hélas ! Messieurs, nous serions tout d’abord ravis des charmes de cette vertu, qui a ravi le cœur et les affections du Fils de Dieu. ç’a été la vertu du Fils ; il a voulu l’avoir en propre ; il a été le premier qui l’a enseignée ; il a voulu en être le maître. Devant lui on ne savait ce que c’était que la pauvreté ; elle était inconnue. Dieu n’a pas voulu nous l’apprendre par les prophètes ; il se. l’est réservée, et lui-même il est venu nous l’enseigner. En la loi ancienne, on ne la connaissait point ; les richesses étaient seules estimées ; on ne faisait aucun cas de la pauvreté, ne connaissant pas son mérite.
C’est l’Ecclésiaste ; mais c’était dans l’ancienne loi, où la sainte pauvreté n’était point reconnue ; son excellence l’avait fait réserver pour le Fils de Dieu, qui devait nous la prêcher par paroles et par exemples. O Sauveur, miséricordieux Sauveur, découvrez-nous vous-même par votre grâce la beauté de cette vertu, si relevée que vous venez vous-même pour nous l’enseigner.
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C’est par elle qu’il commence tous ses sermons. Dans saint Matthieu, il la met la première des huit béatitude. Il en fait comme la base de sa doctrine et de la perfection. A un homme qui avait gardé tous les commandements de Dieu, il dit : Si vis perfectus esse, vende omnia quae habes et da pauperibus (4). Vends tous tes biens ; quitte tout ; ne te réserve rien ; elle est la porte, l’entrée de la perfection ; elle nous met dans un état parfait, non qu’elle soit notre perfection, mais parce qu’elle est une disposition nécessaire pour y parvenir, et une condition, un état par où il faut passer et où il faut être pour être parfait ; comme, au contraire, le désir d’avoir du bien est un état qui nous ouvre le chemin large et spacieux à toute sorte de mal. La pauvreté nous met donc dans un état de perfection. Mais voyons quel est cet état de pauvreté, quelle est cette vertu et : en quoi elle consiste, et voilà le deuxième point.
Hélas ! je me suis trop amusé sur le premier. Le temps se passe. J’aurai bientôt fait. Je vous prie, Messieurs et mes frères, supportez-moi. Saint Paul disait : supportate me (5), supportate me. Je vous en prie, supportez-moi un peu ce soir ; un peu de patience ; que j’achève.
Or donc, la pauvreté est un renoncement volontaire à tous les biens de la terre, pour l’amour de Dieu, et ce afin de le mieux servir et songer à son salut ; c’est un renoncement, un délaissement, un abandon, une abnégation. Ce renoncement est extérieur et intérieur, non pas seulement extérieur. Il ne faut pas renoncer seulement à l’extérieur à tous ses biens ; il faut que ce renoncement soit intérieur ; il faut qu’il parte du cœur. Avec les biens il faut encore quitter l’attachement et l’affection envers les biens, n’avoir point du tout d’amour
5. 2 Corinthiens 11, 1.
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pour les biens périssables de ce monde. C’est ne rien faire, c’est se moquer et retenir le meilleur de renoncer extérieurement aux biens, retenant le désir d’en avoir. Dieu demande principalement le cœur, le cœur, et c’est le principal. D’où vient qu’un qui n’aura pas de bien méritera plus que celui qui aura de grandes possessions auxquelles il renonce ? Parce que celui qui n’a rien y va avec plus d’affection ; et c’est ce que Dieu veut particulièrement, comme nous voyons aux apôtres.
Les actes de cette vertu sont innombrables ; et outre ceux que notre frère vient de dire, j’en considère principalement de trois sortes, eu égard au logement, à la nourriture et aux habits. On peut pratiquer la sainte pauvreté en toutes ces choses, se contentant de ce que Dieu nous donne, comme aussi on peut pécher contre, n’en étant pas content, s’en plaignant, en grondant, en murmurant. Mais, ô Sauveur ! quel juste sujet pouvons-nous avoir de nous plaindre en tout cela ? qu’est-ce qui nous manque ? et qui est ce qui, dans le monde, a tout ce que nous avons ici ? Nous avons non seulement de quoi nous garantir du chaud et du froid, mais encore, Dieu merci, des moindres incommodités.
Ce logement est assez vaste et accommodé. Nous avons de beaux jardins, un clos. Eh ! Dieu ! les apôtres, les disciples de Notre-Seigneur n’avaient pas tous leurs aises comme cela. Et le Fils de Dieu n’en manquait-il point ? Il a souffert, comme ceux qui l’ont suivi, la nudité, le froid et le chaud, la faim et la soif. Et nous, que souffrons-nous ? Rien ; l’on ne veut rien souffrir ; l’on n’est pas content de ce logement, des meubles qui y sont ; il faut des chambres et des chaises tapissées ; il faut de beaux livres et de beaux meubles. Ce maudit esprit d’avoir tout ce qui peut contenter la sensualité n’est jamais satisfait.
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Pour la nourriture, où se trouve-t-il de meilleur pain, de meilleur vin ? où de meilleures viandes ? où de meilleurs fruits ? Qu’est-ce qui manque ? Quels sont les hommes du monde qui ont tout cela ? Hélas ! combien y en a-t-il, et de condition, qui n’ont pas comme nous ! Un conseiller du Parlement s’en contenterait. Les gentilshommes n’ont pas pour l’ordinaire davantage, si ce n’est peut-être ceux qui ont vénerie et chasse. Je connais des évêques qui vivent et se contentent d’une portion comme nous. Des évêques ! ô Sauveur ! Que peut-on dire de nous, si, nous ne sommes satisfaits après cela ? Que nous voulons vivre ici plus à notre aise, plus splendidement, plus à gogo, faire meilleure chère que les gens du monde. Et cependant nous y avons renoncé ! O Sauveur ! Je n’en sache pas, Dieu merci, qui s’en plaignent ; mais prévenons le mal ; cela peut arriver ; prévenons le mal ; ad praeventionem.
C’est aussi contre la sainte pauvreté de n’être pas content des livres qu’on a ; et, par la bonté de Dieu, il y en a ici assez, et de plusieurs sortes. On pèche aussi contre cette vertu d’en affecter la propriété, comme s’ils devaient servir à nous seuls ; et cela n’arrive que trop souvent. L’on prend, l’on emporte des livres, on se les approprie. Et ce vice s’attache à tous, quelquefois même à ceux qu’on croit les plus vertueux. Il n’y a pas trois jours qu’un de la Compagnie, le dirai-je ? un supérieur d’une maison, me le mandait : M. tel, partant d’ici a emporté… Le dirai-je ? non, je ne dois pas le dire ; l’esprit humain pourrait aller songer : "Qui est-ce qui est parti ? qui a-t-on envoyé ?" Et si je rapporte tout cela, ce n’est qu’afin que nous puissions apercevoir la déformité de cette maudite avarice et la beauté de cette belle vertu, la sainte pauvreté.
Il y a bien encore d’autres actes, ceux que notre frère
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vient de dire, et une infinité d’autres que je laisse.
Or sus, Messieurs et mes frères, examinons-nous maintenant ; que chacun porte la main à la conscience : voyons, n’ai-je point attache à ceci ou à cela ? Si cela est, si nous nous sentons coupables, ôtons, ôtons ce malin esprit, ce diable d’entre nous. Si notre conscience ne nous remord point de ce côté-là, eh bien ! in nomine Domini ! Dieu soit béni ! Dieu soit béni ! J’ai fait. Un peu de patience pour voir quelques moyens.
Notre frère a dit le moyen des moyens : le demander souvent à Dieu, le prier qu’il nous donne cet esprit qui lui est propre et qu’il communique à ses enfants ; faire souvent oraison à cet effet, car la pauvreté est un don de Dieu, grand don de Dieu.
Autre moyen, c’est de s’y affectionner par toutes les voies imaginables. Nous en avons donné parole au supérieur ; nous l’avons promis à Dieu ; nous ne pouvons rien faire sans la pauvreté. Non, Messieurs, non, mes frères, un missionnaire ne sera jamais missionnaire sans la vertu de pauvreté. L’on ne saurait ici durer sans cette vertu. Considérez-en souvent la beauté : c’est la bien-aimé de Dieu, la propre vertu de son Fils, de sa Mère et de ses amis. L’horreur de cet esprit de libertinage et du désir d’en avoir, qui lui est opposé, qui nous tire du poste où Dieu nous a mis, nous fait sortir de notre vocation ; car ces personnes qui quittent, qu’est-ce qu’ils prétendent ? Se mettre sans doute dans un état plus parfait. Ils veulent avoir des richesses pour mieux servir Dieu dans le monde. Ils seront dans une condition plus sainte ; ils vivront plus parfaitement dans le monde, parce que le monde est un état plus parfait. Comme vous voyez, c’est leur prétention. Ou bien ils veulent se satisfaire, se donner du plaisir, vivre à gogo, faire bonne chère. Il faut que ce soit nécessairement l’un des deux ;
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il n’y a point de milieu : qu’on sorte, ou parce qu’on sera dans un état plus parfait dans le monde, ou parce qu’on y aura plus de liberté.
Le monde est un état plus parfait ; c’est la sainteté même ; l’on y vit mieux que dans la retraite ! Hélas ! Messieurs, voyez que c’est se moquer. Il reste donc qu’on recherche le libertinage et à se donner au cœur joie ; et voilà, je vous le dis, voilà pourquoi on sort. Souvenez-vous-en. Voilà pourquoi quelques-uns sont sortis. En quoi nous pouvons remarquer combien ce désir d’appropriation est détestable et combien la sainte pauvreté est aimable, puisqu’elle nous met et nous maintient dans un état de perfection où nous ne saurions parvenir sans son assistance ? C’est une nécessité à qui veut suivre le Fils de Dieu de se rendre parfait ; il lui faut tout quitter. Vade, vende omnia quae habes et da pauperibus. C’est la première des béatitudes ; c’est tout l’héritage que le Fils de Dieu a laissé en ce monde à ses chers enfants.
Un troisième moyen, qui est excellent et de grand profit, c’est d’en produire souvent des actes, nous a dit notre frère. Nous avons toujours et partout l’occasion favorable. Nous en devons produire tant d’extérieurs que d’intérieurs, au moins un chaque jour, un acte chaque jour. Oui, mon Dieu, je renonce de bon cœur à tous les biens du monde ; je n’en veux point avoir ; je suis bien aise que ceci me manque, puisqu’il vous plaît. Ainsi j’ai quitté, et j’y renonce encore de bon cœur, tous les biens que j’aurais pu avoir au monde, pour l’amour de vous, ô mon Sauveur, non pas pour les parents, car c’est aimer les parents, non pas Dieu, mais c’est pour l’amour de Dieu, c’est pour Dieu, pour Dieu qu’il faut renoncer à ses possessions, non pas pour enrichir ses parents. Ceux qui auront plus de dévotion et l’esprit
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plus fort pourront faire deux actes de pauvreté tous les jours, jusqu’à trois, afin de s’imbiber en l’âme l’esprit de la sainte pauvreté, d’où nous viennent toutes sortes de biens, et par laquelle nous montons à la plus haute perfection.
Or sus, Dieu soit béni ! Ces moyens suffiront avec les autres qu’un chacun de vous avez pensés, puisque vous n’avez pas le temps d’en dire davantage et que déjà j’ai été trop long. Messieurs et mes frères, nous demanderons tous unanimement à Dieu cet esprit de pauvreté ; et je vous supplie, Messieurs et mes frères, je vous en conjure, par la pauvreté du Fils de Dieu, par les entrailles de la miséricorde de J.-C., par tout ce qui vous est cher, de ne laisser passer jour aucun sans produire quelque acte de la sainte pauvreté, de ne point murmurer, d’être contents de ce que Dieu nous a donné. Ah ! nous serions heureux de souffrir quelque chose pour la sainte pauvreté, d’être mal logés, incommodés en mission ici ou ailleurs. Combien d’hommes au monde qui sont à découvert ! Et le Fils de Dieu même ! Vulpes foveas habent et volucres caeli nidos ; Filius autem hominis non habet ubi caput reclinet (6). Mais aussi je prie et je recommande autant que je le peux à ceux qui ont soin de la pauvreté, de pourvoir aux nécessités des autres, de ne leur laisser rien manquer, de demander, toutes les semaines, soigneusement une fois, et plutôt deux fois qu’une, à un chacun ses nécessités, et d’y pourvoir ; et je vous supplie tous de les dire. Celui qui a soin de pourvoir à messieurs les prêtres, qu’il en ait grand soin. Ceux qui en ont la charge envers nos frères, ceux du séminaire, en un mot tous ceux à qui l’on donne cette charge, je leur recommande d’être fort
6. Matthieu 8, 20.
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diligents et exacts en cela. Mais aussi ne nous embarrassons point l’esprit à songer, comme les gens du monde, à songer ce que nous aurons, ou ce que nous n’aurons pas ; vivons sans sollicitude, et songeons seulement à notre salut et à servir Dieu. Quel bonheur d’être exempts de tous ces soins importuns, de vivre dans la sainte pauvreté, où Dieu est notre pourvoyeur ! Soyons amoureux de cette belle vertu ; demandons-la souvent à Dieu.
Oui, mon Seigneur, Sauveur très miséricordieux, nous vous supplions très humblement de nous donner la grâce de pratiquer, le reste de notre vie, cette sainte vertu, qui vous a été propre et que vous êtes venu nous enseigner ; nous vous conjurons, par les entrailles de votre miséricorde, de nous donner cet esprit et de nous faire part du grand amour que vous avez pour cette vertu.
Je prie messieurs les prêtres de célébrer à cette intention, et nos frères d’offrir leurs communions à la première fois, afin que Dieu, par sa sainte miséricorde, verse cet esprit sur nous et sur tous les ordres qui en ont besoin. Espérons cette grâce de sa bonté. Dieu soit béni !
133. — RéPéTITION D’ORAISON DU 16 AOûT 1655
Comment il faut faire oraison — Saint Vincent annonce qu’on va commencer des exercices de prédication.
M. Vincent a pris sujet de parler sur ce qu’un frère clerc a dit, en commençant à répéter son oraison, qu’ayant tâché de se mettre en la présence de Dieu, il lui était venu en pensée si cela était vrai que Notre
Entretien 133. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 27 V°.
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Seigneur fût au Saint Sacrement de l’autel et si ce n’était point une bagatelle. Alors M. Vincent, interrompant ce frère, dit que cette manière de parler n’était pas convenable, ni assez respectueuse, et qu’il ne fallait pas parler ainsi ; et que s’entretenir en de telles pensées, ce serait douter en quelque façon de la vérité de Notre-Seigneur Jésus-Christ au Saint Sacrement. Y est-il ? N’y est-il pas ? Or, cela, c’est une grande faute.
Et cela me donne sujet de vous dire, Messieurs et mes frères, que je crains que plusieurs ne fassent pas l’oraison comme il faut (ce qui est pourtant un des meilleurs moyens que nous ayons pour arriver à la vertu) et que l’on ne s’amuse trop à chercher des raisons, des passages, à ajuster et arranger cela ; ce qui n’est pas proprement oraison, mais plutôt étude. On dit en soi-même : "Il faut bien que je dise quelque chose, si l’on m’interroge" et ainsi l’on s’amuse à arranger ce que l’on a à dire. Or, mes frères, il ne faut pas faire cela.
Ces jours passés, un de la Compagnie, qui vient des champs, me disait qu’il trouvait que la Compagnie s’était relâchée à l’égard de l’oraison et de la manière de la faire. Voyez-vous, ceux qui viennent de dehors et qui ont été quelque temps absents de la maison voient bien mieux les fautes que ceux qui y ont toujours demeuré.
Il me souvient qu’un jour étant allé voir feu M. de Marillac (1) Il qui était un grand serviteur de Dieu et grand homme d’oraison, entrant dans son cabinet, d’abord je vis une toile d’araignée à son crucifix qui était sur son oratoire, pensant que c’était peut-être la nuit précédente que l’araignée avait ourdi cette toile, j’eus la curiosité de m’approcher pour voir de près, mais je vis quelques marques qui me firent reconnaître