Correspondance (page 40)

Vincent de Paul · Lettres

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Correspondance, éd. Coste, tomes I-VIII + XV · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

4. De notre emploi dans le vaisseau.

Je ne doute pas, Monsieur, que vous ne désiriez savoir par quels exercices, pendant six mois et demi que nous avons demeure sur mer nous avons taché de procurer la gloire de Dieu. C’est pourquoi je vous les déduirai ici tout simplement. Depuis notre embarquement jusqu’à notre abord à Madagascar, lorsque le temps n’était douteux, nous disions la sainte messe et faisions, le matin et soir, les prières publiques en la manière que notre congrégation observe dans les missions. J’avais fait imprimer des petits livrets à cet effet, que je distribuai à ceux du vaisseau.

Nous les disposâmes à gagner le jubilé et procurâmes qu’ils fissent leur confession générale à cet effet. Depuis notre départ du Cap-Vert, qui fut quelques jours après la saint Jean-Baptiste, considérant qu’en notre compagnie il y avait des gens ramassés tant matelots que passagers, qui avaient besoin d’instruction, nous faisions trois ou quatre fois la semaine des exhortations touchant les principaux mystères de la foi et autres matières plus nécessaires, en la manière que nous observons en nos missions en Europe, interrogeant après l’exorde la jeunesse des choses principales qui avaient été traitées dans l’instruction précédente puis finissant par un discours continu sur quelqu’autre point important à salut ; ce qu’ayant continué par l’espace de six semaines avec un notable profit, nous cessâmes, crainte d’être ennuyeux et pour donner quelque relâche. Notre emploi de la journée était à peu près réglé comme dans nos maisons, excepté qu’il fallait quelquefois nous accommoder au temps, au lieu et aux personnes.

Après l’oraison mentale et l’office divin, nous faisions lecture d’un chapitre de la Sainte écriture et nous nous communiquions

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les moralités qui nous étaient venues, pour les appliquer tant à notre profit qu’à celui du prochain. Et comme dans un vaisseau où l’on est fort pressé, il ne manque pas de malades, un de nous les visitait le matin, et l’autre l’après-dînée.

Sur les neuf heures et demie, nous faisions ensemble lecture des épîtres de saint François Xavier et nous remarquions ce qui était à notre usage. Nos conférences se faisaient sur nos besoins et sur ceux du vaisseau, pour y remédier.

Afin de passer utilement le temps qui est ennuyeux dans l’oisiveté, nous avions disposé notre peuple à s’assembler trois ou quatre ensemble, dont l’un faisait lecture aux autres de l’Introduction à la vie dévote du serviteur de Dieu Monseigneur François de Sales et de l’Imitation de N.-S., ce qui se faisait avec édification. Nous fîmes en sorte de persuader à une bonne partie de notre monde de faire des conférences spirituelles, deux ou trois fois la semaine, sur divers sujets, particulièrement touchant les occasions d’offenser Dieu et les moyens particuliers d’y résister. Nous y remarquions sensiblement par les réponses des passagers et matelots, que N.-S. était au milieu de nous ; et à la fin, reprenant les paroles qui avaient été dites, nous y ajoutions les nôtres familièrement et concluions par une histoire de la Sainte écriture ou quelque exemple de la vie des saints.

Après souper, sur le tillac, l’un se joignait à une troupe et l’autre à une autre, pour coopérer aux bons discours en faisant cesser les mauvais et inutiles. A cette même fin, la pratique était commune que, quand quelqu’un avait juré ou dit quelque parole moins honnête, de tendre la main et recevoir une férule sur les doigts, après avoir promis de s’en amender. Cela se faisait sans sévérité et du consentement d’un chacun. Ayant donné le temps suffisant à la conversation, nous nous retirions dans nos petites cabines, où cinq ou six petits garçons nous venaient trouver souvent pour faire des colloques spirituels d’histoires que nous leur disions les leur appliquant à leur profit, après quoi nous récitions ensemble alternativement le chapelet. Voilà, Monsieur, comme nous avons employé le temps durant notre voyage ; mais vous pouvez bien penser que, si Dieu nous a fait la grâce de coopérer ainsi à ce petit ordre pendant notre navigation, le zèle de M. de Flacourt notre très sage gouverneur et commandeur, y a beaucoup contribué, puisque le tout n’aurait pu aller de la sorte si nous n’eussions été appuyés de son autorité ; et certes nous devons à sa piété la meilleure part du bonheur de notre voyage.

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5. Brève description de l’île de Madagascar et de ses habitants.

Auparavant que de dire ce que nous avons fait en ce pays je crois qu’il est nécessaire de faire une petite description de l’île, de ses habitants, de leurs mœurs et coutumes, afin que vous voyiez en quel état nous avons trouvé les choses de la religion.

Cette île de Madagascar est autrement appelée de Saint-Laurent, à cause qu’à tel jour elle fut découverte. Sa longueur est de six cents milles italiens ; sa largeur, en des endroits, de deux cents en d’autres, de quatre cents ; son circuit est de quatorze cents milles. La chaleur y est fort grande, mais non pas intolérable.

Elle est divisée en plusieurs contrées, dont des montagnes fort hautes font les séparations. Ceux qui ont plus vu le pays tiennent qu’il y a plus de quatre cent mille âmes. Notre habitation est en un bout de l’île nommée Tholanghare. Nous sommes proche le Tropique par les 25 degrés de latitude ; ce qui fait que nous avons les saisons opposées à celles de France.

Dans chaque contrée, il y a un grand, que l’on reconnaît pour maître et en est comme petit roi. Les vassaux de ces roitelets sont trois ou quatre mille hommes. Leur richesse consiste en trois ou quatre mille bœufs, qu’ils ont en propre, et dans le tribut que leur rendent leurs sujets, à savoir la cinquième partie de leurs victuailles de rie et de racines. Le nom de roi ne leur convient pas, tant à cause qu’ils ne sont pas bien absolus, que parce qu’ils vivent si pauvrement qu’il n’y a si petit seigneur en France qui ne vive plus honorablement que le plus grand de Madagascar. La royauté n’est pas héréditaire aux enfants, s’ils ne sont bien âgés quand leur père meurt. Sous ces roitelets il y a d’autres grands quasi aussi puissants et riches qu’eux. Tous ces grands sont menuisiers.

Il y a deux sortes d’habitants. Les uns sont noirs les cheveux frisés, comme celui qui fut baptisé à Paris, qui est au service des Français et continue dans le christianisme, et ceux-ci sont les originaires du pays. Il y en a d’autres qui sont blancs les cheveux longs, comme les Français ; et ceux-là sont venus du coté de Perse environ depuis cinq cents ans. En des contrées, ils se sont rendus maîtres des noirs, comme ici où nous sommes ; en d’autres, ils sont au-dessous des noirs, comme aux Matatanes et ailleurs. Ils disent que leur généalogie vient d’un certain Ramini, qui avait été engendré de l’écume de la mer et que ce grand personnage était ami de Mahomet.

Par toute l’île, la plupart habitent dans les villages, aux pieds des montagnes, desquelles tombent des eaux en telle quantité qu’il s’en forme des rivières, qui se vont dégorger

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dans la mer voisine. Il y a quelques hommes errants qu’on appelle Ombilambo, qui sont un peu sauvages et habitent dans les bois pour dérober ce qu’ils peuvent ; ils fuient dès qu’ils voient une personne inconnue. Il n’y a point de villes, une de forteresses, ni d’hôtelleries. Toutes les maisons sont faites de bois et couvertes de feuilles et fort basses. A peine peut-on entrer et sortir par les portes tant elles sont petites. Le feu et la cuisine se font dans la maison sans cheminée. Ils n’ont point d’autres lits, ni sièges que le plancher de bois, où ils couchent ; boivent et mangent sur une nappe de jonc.

Les victuailles du pays sont le riz, les bœufs, moutons, cabris en assez petite quantité. Au pays où nous sommes, il y en a en abondance. Plus loin, où l’on va négocier, les volailles y sont communes. Il n’y a point de blé, ni de vin ; mais ils font une certaine boisson avec du miel. Les racines, les fèves, melons d’eau, citrons et oranges y sont en quantité. Il n’y a point d’animaux pour la chasse, sinon quelques sangliers et bœufs sauvages et fort peu d’oiseaux aquatiques.

Les rivières sont poissonneuses ; mais il y a du péril presque partout à les passer, à cause des crocodiles, qui y sont fréquents et dangereux.

Tous les habitants vont tête nue et pieds nus. Ils ne portent point de linge. Leurs vêtements sont différents des nôtres ; car ils se couvrent de pagnes, qui est une robe longue environ d’une aune et demie et trois quartiers de large. Les femmes semblablement se vêtent de pagnes cousus, pendants depuis les épaules jusqu’aux talons. Quoique la forme des vêtements soit semblable, toutefois la qualité en est diverse ; car chacun s’habille selon sa condition. Les grands se vêtent de soie, les autres de coton. Les enfants vont tout nus jusques à l’âge de sept ou huit ans. Ils ont tous les oreilles percées d’un trou fort large, qu’ils remplissent d’un bois fait exprès, qu’ils enrichissent selon leur qualité qui d’une plaque d’or qui d’une coquille orientale. Ils se parent aussi avec du harais, dont ils font des bracelets.

Ils vivent longtemps. On y voit quantité de vieillards, qui disent qu’ils ont tant d’années qu’on ne les peut compter.

6. Quelle est la secte ou religion du pays et leurs observances superstitieuses ?

Quoiqu’il n’y ait parmi ce peuple aucune religion stable et déterminée puisqu’on ne voit dans toute l’île ni temple ni prêtre, il y a toutefois quelques cérémonies et observances superstitieuses qui y ont été introduites depuis cinq cents ans lorsque les blancs, qui sont proprement cafres, vinrent des côtes de Perse séduire les originaires du pays ; car les trouvant

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simples de leur nature, sans loi et sans religion, ils les tirèrent facilement aux superstitions du mahométisme, dont les uns et les autres en observent encore quelques-unes comme de ne point manger de porc, de sacrifier les bœufs avant que d’en manger, et d’autres, dont je parlerai ci-après. Il y a encore une certaine sorte d’idolâtrie.

Premièrement, ils disent que Zanahary, c’est-à-dire Dieu, est maître de tout le monde ; mais ils le resserrent dans le ciel, où il est, disent-ils, comme un roi dans son royaume. Toutefois en plusieurs endroits, comme ils ne connaissent ni Dieu, ni le diable, que de nom, ils donnent la préférence au diable dans les sacrifices, lui donnant la première part. "Voilà disent-ils, voilà pour Andian Rabilo, c’est-à-dire pour Monseigneur le diable ; et cette autre part est pour Kanahary, c’est-à-dire Dieu." Je n’en sais pas la raison, sinon qu’ils craignent plus l’un que l’autre, à cause qu’il se trouve parmi eux des possédés, ou au moins battus, se disent-ils, par Zachare et Drimi, qui sont en ce pays des noms de diables.

Les grands se laissent appeler dieux ; et quand ils veulent louer les Français, ils les appellent Kanahary ; mais on ne le souffre pas. Les plus intelligents d’entre les blancs ont quelque connaissance imparfaite des choses qui regardent la création du monde, du péché de nos premiers parents et de quelques autres choses semblables. Ils disent que les méchants généralement pariant, iront dans le feu, sans savoir où, ni pour combien de temps.

II y a des Ombiasses. Cette parole signifie écrivains ; et ils sont ainsi appelés parce qu’ils savent lire et écrire en arabe. Ils sont respectés comme parmi nous les prêtres Ils sont les maîtres des cérémonies, coutumes et superstitions du pays. La populace les craint à cause de leur écriture et de leurs livres, dans lesquels il n’y a pas grande suite, ni raison ni doctrine, mais seulement par-ci par-là que Dieu est grand, et quelque chose de l’Alcoran, qu’ils appellent Ala Koran. Le reste du contenu de ces livres ne consiste qu’en certaines figures mal tracées, que ces écrivains font croire être propres à guérir les maladies, deviner les choses futures et trouver celles qui sont perdues.

La coutume de circoncire les enfants est générale par toute l’île, non par principe de religion, mais par un motif purement humain ; et ils ne la font pas au bout de huit jours, mais en quelques endroits ils attendent un an, en d’autres deux, trois quatre, cinq, six et sept ans après leur naissance.

Cette cérémonie se fait par les Ombiasses en des assemblées. Les pères et mères portent leurs enfants avec des provisions de bouche pour donner à ces écrivains, comme bœufs, chapons.

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Sitôt que l’enfant est circoncis…, on met du sang de bœuf et chapon égorgés sur la plaie du circoncis. La grande et générale circoncision se fait l’année du vendredi ; car ils distinguent les années comme nous faisons les jours de la semaine, et nous sommes à présent en l’année du vendredi.

Les blancs observent une espèce de jeûne en deux mois différents, lequel consiste à ne point manger entre deux soleils ; mais toute la nuit ils en prennent pour tout le jour. Ils s’abstiennent de manger du bœuf et de boire du vin ; mais les chapons et l’eau-de-vie ne leur sont pas défendus ; et s’il y a quelqu’un qui ne veuille pas jeûner, il en est quitte pour faire jeûner quelqu’autre à sa place. Ils ne donnent aucune origine, ni raison de cette superstition, sinon que c’est une coutume de leurs ancêtres et qu’il est porté dans leurs livres que ceux qui manqueront à cela iront dans le feu.

Ils observent une autre superstition qu’ils appellent Missanath, c’est-à-dire assemblée de banquets, qui se fait lorsqu’un grand fait bâtir une maison neuve, ou restaurer une vieille, et c’est l’une de leurs principales fêtes, dont je ferai ici le récit, pour plus grande intelligence des choses suivantes. Voici comme se passe cette cérémonie. Le temps destiné à faire l’entrée de cette maison neuve ou restaurée étant venu, les sujets de ce grand s’assemblent et se présentent devant lui avec des présents, les uns avec des bœufs, les autres avec du vin de miel, des pots de terre et autres ustensiles de ménage, à la mode du pays Le grand reçoit ces donatifs par un de ses fidèles, qui lui montre au doigt pièce à pièce ce que celui-ci et celui-là ont apporté ; puis, étant à sa porte, il leur fait un discours de souhaits de bonheur temporel qu’ils puissent prospérer et vivre, et longtemps, puis les encourage à vivre et continuer leurs services et présents. Les autres Roandries ou grands, qui sont au-dessous du roi, ou premiers grands de la contrée, viennent aussi en ce rencontre, avec une partie de leurs sujets, faire leurs présents. A l’arrivée, ils font leurs exercices avec les armes du pays, qui sont les pertuisanes et javelots ferrés ; puis le maître de la maison va au-devant, et, leur ayant porté un javelot vers le cœur, les embrasse avec des cris réciproques d’allégresse.

Deux ou trois jours s’étant passés à recevoir le peuple et les présents, et le jour destiné à faire l’entrée à la maison étant venu, l’on amène quinze ou seize bœufs, que l’on saisit à force d’hommes, en quelque furie qu’ils puissent être ; on les abat et lie par les pieds, et, leur ayant planté les cornes en terre, on les tient tout prêts à être égorgés, en les flattant de la main sur le col. Cependant les Ontbiasses, au nombre de trois ou quatre, revêtus de belles robes avec une riche ceinture, dont

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ils mettent les bouts sur les épaules marchent gravement, un grand couteau à la main vers le lieu où l’ou tient Ces bœufs, à l’entour desquels ils font trois tours. Au premier ils leur jettent du sable de la mer ; au second, de l’herbe prise au rivage de la mer ; et au troisième, de l’eau de mer, puis ils les égorgent promptement et font recevoir le sang dans des plats de bois, que l’on va présenter aux grands, qui s’en marquent le front et la poitrine, priant que cela leur apporte bonheur et longue vie. Cela fait, le maître du logis marche le premier, un grand couteau à la main, suivi des principaux en forme de procession, puis font trois tours en passant dessus le sang des animaux et entrent tous dans la maison, où ils font trois autres tours, avec des cris d’allégresse, frappant des pieds avec grand bruit sur le plancher pour montrer que la maison est solide et bien faite et qu’on y peut demeurer avec assurance.

Après cela viennent les Ombiasses, faisant porter devant eux des flambeaux en façon de torches de cire et portant avec gravité leurs soratra, c’est-à-dire leurs livres desquels j’ai déjà parlé. En passant, ils donnent de l’épouvante au peuple et se font faire place, menaçant de quoique sinistre accident ceux qui ne se retirent pas assez tôt. J’étais présent à cette folie, dont je souriais. On me voulut faire retirer comme les autres. "Mon, dis-je, je ne crains point vos livres qui ne sont que d’encre et de papier ; ils ne peuvent faire mal à personne non plus que la poussière qui est à vos pieds." Ils étaient étonnés de mon discours et mépris de leur cérémonie, sans toutefois me rien expliquer, comme il est arrivé en beaucoup d’autres rencontres, où j’ai blâmé leurs tromperies par lesquelles ils attrapent le bien du peuple, et les assistants disaient que l’Ombiasse des Vazaha, c’est-à-dire le prêtre des Français, surpasse autant en science et doctrine leurs écrivains, que le commun des Français surpasse les nègres en capacité. Ces porteurs de livres étant arrivés à la maison font trois tours à l’entour et l’aspergent cependant avec du sang, afin qu’elle dure plus longtemps et que rien ne nuise à ceux qui l’habiteront. Ensuite le Raoandrie se vient présenter à la porte et, assis sur le plancher, fait une harangue au peuple pour l’encourager à son service, et leur va distribuer environ quatre ou cinq cents bœufs, pour repaître quatre ou cinq mille personnes. Le cuir de la bête se mange avec la viande, comme celui du porc en Europe. Et ainsi la matinée se passe, et chacun va faire bouillir ou rôtir sa portion.

Les femmes des Roandries préparent cependant le festin pour la maison du grand et font porter par des esclaves trois ou quatre cents portions de riz et de viandes dans des feuilles,

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qu’ils tiennent sur la main ; et d’autres plus grands services sont portés par des hommes dans de grandes feuilles de diverses formes ; ces feuilles sont faites d’écorce rouge.

Enfin sur les deux heures après midi, le monde s’assemble derechef devant la porte du grand, où, au son d’un tambour fait du tronc d’un arbre creusé, couvert d’une peau, que l’on frappe d’un bâton par un bout et de la main par l’autre, ils font des danses, avec des postures grotesques, chantant ce qui s’est passé dans le pays. Cependant on apporte grande quantité de vin de miel, que l’on distribue à la populace ; et dans cette confusion d’ivrognerie se termine la journée et la cérémonie ; et le lendemain chacun s’en retourne chez soi.

Je m’enquis d’un Ombiasse des raisons de chaque particularité et n’eus autre réponse sinon que c’était la coutume de leurs ancêtres. Il y a entre eux quelques autres fêtes ou assemblées, pendant lesquelles on fait festin, comme avant et après la récolte de leur riz.

J’ajouterai à la cérémonie précédente la forme qu’ils observent à délivrer les énergumènes. J’allai, il y a quelque temps, à 30 ou 32 milles d’ici pour instruire à la campagne ; on me vint avertir qu’il y avait deux femmes possédées. Je n’y vis aucun signe de possession, mais seulement un visage mélancolique. On disait aussi qu’elles ne pouvaient parler. Je voulus voir en quelle façon ils se comportent en ce rencontre, qui fut telle. On courut à un Ombiasse qui fît aussitôt prendre à ceux qui étaient présents et à ces deux femmes chacun un javelot en main puis cet exorciste se mit en train de mener le branle d’une danse qui se faisait avec une telle posture qu’il semblait qu’ils voulussent chasser des pieds et des mains quelque chose qu’on a en horreur. S’étant tous bien échauffés à la danse, le vieil trompeur d’Ombiasse fît semblant de lancer sa pertuisane dans un vaisseau plein d’eau de laquelle ayant donné à boire à ces femmes, il leur donna un coup de genou pour chasser le diable qui n’y avait point été ; car, à mon avis ce n’était qu’une humeur mélancolique, que ce gaillard fît dissiper par la chaleur de sa danse.

C’est ainsi qu’ils font leurs miracles pour se faire respecter et n’oubliant pas de se faire bien payer, particulièrement lorsqu’il y a des malades riches. Voici comme ils les guérissent. Premièrement, ils font les pensifs et les empêchés, et, prenant un ais, ils y répandent du sable, sur lequel ils font quantité de points comptés ; ce qu’ils appellent Sakilo ; et les réitèrent souvent pour savoir l’événement de la maladie. Ils vendent une partie de ce sable dans un morceau de cire, qu’ils font porter au col pour obtenir la santé ; et ayant fait venir bon nombre de bœufs et de chapons, ils disent qu’il faut plutôt

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tirer celui-ci que celui-là. L’important est qu’ils choisissent toujours les meilleurs, dans le désir d’en manger leur part. Après cela, ils font des écritures sur des feuilles, enlacent les lettres et font boire l’eau au malade. Et si le malade revient naturellement en santé, on attribue sa guérison à ces sottises Qui ne porterait compassion à la simplicité de ces peuples qui se laissent ainsi tromper à leurs dépens et qui pourrait contenir une juste indignation contre ces fourbes qui connaissent fort bien que ces choses sont frivoles et impertinentes ?

Ce qui est plus directement contre l’honneur de Dieu et qui nous donnera bien de la peine à ôter, c’est une espèce de culte également ridicule et damnable que les grands du pays et leurs sujets rendent à certaines idoles lesquelles ils appellent olis, comme qui dirait onguents. Les Ombiasses les font et les vendent. La matière de ces petites idoles est un morceau de bois ou racine creusé qu’ils attachent à une ceinture. Ils y mettent de la poudre et de l’huile ils font à quelques-uns des figures de petits hommes, s’imaginant qu’ils sont vivants et capables de leur donner tout ce qu’ils peuvent souhaiter, comme le beau temps ou la pluie, les préserver de maladies, d’ennemis. Ils ne manquent pas de leur donner à manger, tantôt du miel autre fois le cœur d’une telle volaille plutôt que d’une autre. Et comme souvent je leur ai fait voir que ces olis étaient choses mortes, qu’ils ne peuvent manger, ni avoir aucune vertu non plus qu’un caillou pris indifféremment ils s’en fâchent et comme ils ne peuvent empêcher que je ne fasse voir leur abus ils s’efforcent de détourner le discours ; et étant pressés ils confessent en particulier que cela est vrai mais que, si cela est mort, leur âme est avec Dieu. Un chacun en a en sa maison et les porte avec soi à la campagne ; ils y ont recours en leurs nécessités comme nous avons à Dieu ; ils ne font rien dans leur doute sans en prendre conseil ; après quoi la première pensée qui leur vient, ils croient qu’elle leur a été suggérée par leurs olis. Quand ils sèment leur riz et autres légumes, ils portent leurs olis aux champs, lui sacrifient une bête, aspergent leur champ du sang de cette victime et prient l’olis de leur donner du beau riz en quantité.

Quand ils veulent passer les rivières premièrement ils ont recours à leur olis les priant de les garantir des crocodiles qui y sont puis s’adressent aux crocodiles mêmes, leur font une harangue, leur disant à haute voix : "écoute, tu sais bien que jamais moi, ni les miens n’ont fait aucun mal à tes père et mère ni à toi-même ; je te prie de ne m’en point faire à moi.") Puis ils s’accusent du mal qu’ils ont fait : "Il est vrai que j’ai dérobé ceci et cela ; mais j’y satisferai." Ils jettent

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puis après de l’eau et du sable de quatre parts et passent en assurance et quand il y en a quelqu’un de pris, ils disent que son olis n’était pas bon. Je leur dis qu’en quittant cette abominable superstition ils n’ont qu’à recourir dans leurs besoins a Dieu, qui est tout-puissant, et attribuer à sa bonté ce qu’ils attribuent à cette idole.

La plupart du peuple d’ici à l’entour est, grâces à Dieu désabusé en ce point. Dieu même qui s’est toujours montré jaloux de son honneur ne laisse pas ces abominations impunies, car il leur envoie comme il fît autrefois en égypte une si prodigieuse quantité de sauterelles, qu’elles remplissent et obscurcissent en même temps l’air comme les flocons de la plus épaisse neige que l’on voit en hiver ès pays septentrionaux, et qu’à présent que j’écris, la terre en est toute couverte, et comedunt fructus terrae eorum et omne faenum (6) ; après quoi la terre est comme si le feu y avait passé. Les Ombiasses et quelques-uns des grands, bien loin de reconnaître que c’est un châtiment par lequel Dieu punit leur idolâtrie, font accroire au peuple qu’ils ont la puissance de faire venir ces sauterelles et de les empêcher ; et quand on ne leur donne point ce qu’ils demandent comme du riz et autres choses, ils menacent de les faire venir ; après quoi si elles viennent, ils disent à ces simples : "Ne vous l’avais-je pas bien dit ?" Et quand elles ont tout mangé et qu’elles s’en vont ailleurs ils se vantent de les avoir chassées. Il y a sujet d’espérer de la bonté de Dieu qu’il délivrera ces pauvres gens de ce fléau, s’ils se soumettent au joug de la foi et à l’observance de ses commandements.

7. Des coutumes civiles du pays.

Ils se font la guerre entre eux pour avoir les bœufs les uns des autres.

Les grands tiennent leurs esclaves comme des chiens ils vendent les hommes au même prix que les bœufs et les enfants comme les veaux.

Les blancs, partout où ils sont les maîtres se sont réservé le droit de couper la gorge aux animaux qu’on veut manger, en sorte qu’il n’est pas permis à un nègre de couper la gorge à ses propres bêtes. Ces égorgeurs sont pour l’ordinaire des ombiasses qui ont une portion de l’animal occis et ne prennent pas la moindre. Les lieux où les nègres sont demeurés maîtres les blancs n’oseraient non plus égorger les animaux. Cette coutume est une invention pour empêcher le larcin et pour faire que les grands aient plus de bétail après la mort

6) Psaume XIV, 35.

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de leurs sujets, car ils prennent tout, sans rien laisser eux enfants de celui qui a travaillé toute sa vie à amasser quelque chose.

L’artifice duquel se servent les grands pour tenir les petits toujours sujets, est qu’ils se sont saisis des meilleures terres, où ils sèment leur riz, légumes et autres victuailles et leur ôtent de plus en plus les possessions qui leur restent, afin de les appauvrir et les obliger d’avoir recours à leurs magasins, que sont bien garnis.

On punit les voleurs en diverses façons ; car si ce sont des grands ou des maîtres du village ils se rachètent en donnant des bœufs ; si c’est un pauvre, on le tue, ou, si on lui fait grâce, lui, sa femme et ses enfants sont faits esclaves de celui auquel le tort a été fait.

Le vice général du pays est la luxure. Toutes les espèces ne sont point à déshonneur, excepté que quand on prend un homme en adultère, on le punit de même que le voleur ; car, s’il est grand ou riche, il se rachète ; s’il est pauvre, on le fait mourir, ou il devient esclave.

Celui qui a tué en est quitte pour se racheter ; ou il est fait esclave, ou on le fait mourir s’il est pauvre et sans amis ; mais quand le fils d’un grand aurait tué son père, on ne le ferait pas mourir.

Le mariage s’y contracte entre les parents excepté au premier degré. Il n’est pas stable ; il est permis de se quitter mutuellement et de se marier à d’autres comme il arrive souvent. La polygamie est permise, quoiqu’elle ne soit pas générale, mais seulement dans une bonne partie des grands, qui ont moyen de nourrir plusieurs femmes.

Parmi les noirs, il n’y a pas grande cérémonie à faire un mariage, sinon que le choix dépend des parties et non pas des parents. Le mari d’ordinaire achète sa femme donnant pour elle quelques bœufs ou autre chose aux parents. Mais parmi les grands il se fait une assemblée de parents amis et de sujets, de part et d’autre ; et bien souvent l’accord et promesse de mariage se fait par les parents dès la naissance du garçon et de la fille. Ils se marient fort jeunes. On tue des bœufs le jour du mariage, comme en leurs Missanats ; et en présence des parents, les 0mbiasses leur souhaitent quantité de commodités temporelles. On lie les cheveux de l’un et de l’autre, et se tenant par la main, le mari met le genou sur celui de l’épouse. Suit après le banquet, et la danse termine la cérémonie.

Les anciens Français m’ont assuré que les mères jettent leurs enfants. qui. naissent tous les samedis de l’année, depuis le soleil couché jusqu’au chant du coq ; et ainsi ces pauvres exposés

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meurent, si par hasard quelqu’un ne les trouve, comme il arrive ici quelquefois. Ces mères dénaturées apportent pour raison de ce fait inhumain que cette heure est malheureuse et que, si ces enfants vivaient, ils tueraient leurs pères et mères. Il les laissent néanmoins quelquefois vivre ; mais ils les font servir à leurs frères.

On dit encore que dans l’île de Sainte-Marie, qui est au bout de celle-ci, les mères jettent aussi leurs enfants qui naissent aux jours qu’ils estiment malheureux, qui sont trois jours de la semaine ; mais cela n’est pas venu encore à ma connaissance ; car cela se fait secrètement, ainsi que font les mères dénaturées en Europe pour couvrir leur honneur ; ce que l’on dit aussi être commun en ce pays, lorsque la mère est de la race des grands et qu’elle a conçu d’un esclave.

On ne donne point de nom aux petits enfants jusques à sept ou huit ans sinon ceux d’amboa lambo aux garçons, c’est-à-dire petit chien, petit cochon, ayant en cet âge-là plus de la bête que de l’homme. Mais étant grandelets un Ombiasse observe la planète sous laquelle l’enfant est né et donne le nom aux garçons de Radama qui signifie Adam ; de Raby, Ramose, Elie Moïse ; ainsi des noms des prophètes. On donne aux filles le nom de Rahona, qui signifie éve ; Ramary, Marie ; et d’autres noms, qui signifient qu’elles sont belles, fort riches et qu’elles vivront longtemps.

Les funérailles se font selon la qualité des personnes. Si c’est un grand Roandrie, ils l’ensevelissent dans une belle robe, la face découverte et ornée, à la mode du pays, de collier de corail et de grains d’or et d’argent. Les parents et amis du défunt s’assemblent et viennent faire l’exercice et tout à coup jettent leurs armes et boucliers, s’en viennent au cadavre, vers lequel penchant la tête, ils pleurent à bon escient avec des chants lugubres. On brûle des parfums et bois odoriférants, puis on porte le mort au lieu destiné pour la sépulture, où étant arrivés ils redoublent leurs cris et gémissements et l’enterrent. Après quoi l’on tue des bœufs, et on se réjouit plus qu’on ne s’était attristé. Incontinent les menuisiers, qui sont tous les grands du pays, travaillent à faire une espèce de maison sur la fosse, et les esclaves en grand nombre apportent une grande pierre en forme de pyramide, qu’ils élèvent devant la sépulture, en haut de laquelle pyramide ils mettent une corne de bœuf.

Cette même cérémonie s’observe généralement à la mort de toutes sortes de personnes, excepté que la pompe des funérailles s’augmente ou diminue selon la qualité du défunt. Tant les pauvres que les riches portent ces premiers fruits qu’ils recueillent sur la fosse de leur père et laissent des arbres fruitiers

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autour des sépultures, sans que personne y ose cueillir des fruits. Quand ils ont quelque mauvais songe, ils font tuer une bête à l’intention de leur père défunt.

Au pays où nous sommes, ils ont ignoré jusqu’à présent ce que devient l’âme à la mort et si elle se sépare du corps pour toujours. Maintenant que nous leur disons ce que la foi nous enseigne, ils sont bien étonnés, particulièrement d’entendre parler d’une éternité bienheureuse ou malheureuse.

Voilà ce que nous avons pu remarquer de leurs mœurs et superstitions, tant pour nous en être enquis, que pour en avoir vu la plupart. Il y a beaucoup d’autres contrées au bout de l’île, dont nous n’avons pas connaissance. On dit qu’il y a des Portugais en un endroit et des Hollandais en l’autre. Quand on aura été par toute la terre et fait le circuit de l’île avec un vaisseau nous en ferons savoir toutes les particularités. Mais quand il n’y aurait de pays ni d’hommes que ce que nous en connaissons, ce grand nombre de brebis sans pasteur, exposées à la furie et cruauté des loups ne suffit-il pas pour attendrir et émouvoir un chacun à une chrétienne compassion, principalement considérant qu’il y a des grandes dispositions et que les filets d’un chétif pêcheur et pécheur tel que je suis, ne sont pas capables de tenir une si grande multitude de poissons, si quelques ouvriers zélés et adroits ne viennent à mon aide, comme on le pourra connaître de ce que je dirai ci après.

8. En quel état nous trouvâmes les choses de la religion chrétienne.

Après avoir parlé du pays, des habitants, de leurs coutumes et superstitions, il est à propos de vous déduire en quel état nous avons trouvé les choses qui regardent notre sainte religion pour la propagation de laquelle nous sommes venus ici. Messieurs de la Compagnie des Indes ayant eu connaissance de cette île par le moyen de quelque personne hérétique, laquelle avait les habitudes nécessaires pour s’établir ici, furent obligés pour la première fois de lui confier la conduite et commandement de ceux qu’ils y envoient, qui étaient catholiques, à la réserve de neuf ou dix hérétiques, que ce commandant y avait menés. Ces Messieurs ont toujours tenu quelque prêtre pour servir au spirituel des Français ; et nous y en avons trouvé un, qui s’appelle M. de Bellebarbe. Il y a travaillé selon son talent, mais avec peu de progrès, parce qu’il n’était pas appuyé du commandeur, lequel, laissant dire messe aux catholiques, faisait faire le prêche en sa maison, ce qui, joint à quelques désordres domestiques, faisait que ces infidèles n’allaient ni aux prières des catholiques, ni à celles

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du commandeur, s’étonnant de voir deux sortes de religions en des personnes de même pays. Ces Messieurs m’ont levé cet empêchement à l’avancement de la gloire de Dieu rappelant ce commandeur et défendant qu’aucun hérétique fut admis au vaisseau pour passer. Et M. de Flacourt, un de ces Messieurs ayant reçu ce commandeur, s’est porté à ce voyage autant pour l’intérêt de la gloire de Dieu que pour le service de la même compagnie ; et on doit espérer que le ciel le bénira en l’un et en l’autre. Et Dieu, par sa grande miséricorde nous a choisis ouvriers pour avoir soin des âmes des Français qui sont en ce pays, et travailler à la conversion des infidèles.

Nous n’avons trouvé en ce pays que cinq enfants baptisés, savoir une petite fille abandonnée dans les bois, le fils naturel d’un Français et trois petites esclaves ramenées de la guerre et retirées du massacre, lesquelles furent baptisées par un diacre, qui est mort.

9. De nos occupations en ce pays.

Nous tâchâmes d’abord d’édifier et gagner un chacun par une douce et amiable conversation. Il a plu à la bonté de Dieu se servir principalement de ce moyen pour la conversion de cinq hérétiques. Notre première occupation fut de disposer les Français que nous avons trouvés ici, à gagner le jubilé pour la paix. Ensuite nous nous appliquâmes à l’intelligence de la langue du pays ; en quoi nous avons eu beaucoup de peine ; car le dictionnaire qu’on nous prêta dans le navire, outre qu’il contenait fort peu de mots, n’était ni en bon ordre ni assuré et il y a grande différence de la prononciation à l’écriture et c’est autre chose de savoir la signification d’un mot séparé et connaître sa force dans la construction, et le distinguer et entendre dans le discours des naturels du pays. Voilà pourquoi il nous fallut avec beaucoup de peine assembler les interprètes, qui se trouvaient bien empêchés à trouver des mots pour expliquer notre foi en un pays où on ne parle point de religion. Nous avons tâché d’en façonner deux, qui s’appellent Claude Hastier et François Grand-Champ. Ce dernier s’explique mieux.

Sitôt que nous avons pu bégayer, nous avons commencé à instruire les infidèles, entre lesquels les nègres sont beaucoup plus dociles que les blancs, qui s’estiment personnages de grand esprit et n’écoutent pas quand on parle des choses de la foi ; ou, s’ils le font, ce n’est que par curiosité et avec indifférence ; les Roandries, tout de même, se vérifiant en eux la parole de notre Sauveur. Vae vobis divitibus (7) ; et ces autres :

7) Saint Luc VI, 24

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Abscondisti haec a sapientibus et prudentibus et revelasti ea parvulis (8) ; car ces bons nègres, après avoir bien écouté, se disent les uns aux autres : il ne faudra donc plus jurer, travailler aux dimanches, ni dérober.

Ces grands disent que leurs esclaves sont incapables d’apprendre à servir Dieu, et voudraient nous empêcher de les instruire, et les tenir dans l’ignorance, crainte qu’on ne vienne à découvrir leur malice.

Mais parce que vous désirez peut-être, Monsieur, que je vous déduise ici quelques cas particuliers par lesquels vous puissiez connaître plus clairement la manière que nous tenons à instruire ces pauvres barbares et comme ils correspondent de leur part à la grâce de Dieu, j’en rapporterai ici quelques-uns.

10. De quelques particularités touchant l’instruction des insulaires depuis le 15 décembre 1648 jusques après Pâques 1649.

Six jours après notre arrivée, ayant ouï dire que le grand de cette contrée nommé Andian Ramach, avait été trois ans à Goa, d’où les Portugais le ramenèrent ici, âgé de dix-sept ans, et est maintenant de cinquante, je l’allai voir avec quelques Français à Fanshere, lieu de son habitation à une journée et demie d’ici, de la part de M. de Flacourt. Il nous fit bon accueil et ayant fait trois signes de croix sur le front la bouche et le cœur, dit : Per signum sanctae crucis de inimicis nostris libera nos, etc., et récita le Pater, Ave et Credo en portugais. Je lui demandai par interprète pourquoi il n’y avait que lui seul en ce pays qui sut prier Dieu, et la cause pour laquelle il n’avait pas soin de faire instruire ses sujets. Il me répondit qu’ils étaient incapables et qu’il n’y avait point de prêtre pour les enseigner. Je lui répliquai que j’étais venu le trouver pour le servir et tous ses sujets aussi qui en deviendraient capables après avoir été enseignés comme lui. Il me dit qu’il en était content qu’il assisterait aux prières quand je les ferai en son village. Autant m’en dirent d’autres grands qui étaient en ce lieu, et me prièrent que je vinsse instruire leurs enfants. Ce roitelet dit qu’il fut baptisé à Goa, en un collège où il y avait plusieurs Pères et qu’étant malade, le baptême lui restitua la santé ; a près quoi il se confessa et communia une seule fois ; puis fut ramené ici par un marchand portugais avec lequel vinrent deux prêtres, qui demeurèrent dans une îlette à deux lieues d’ici où l’on voit les murailles d’une maison bâtie par les Portugais il y a plus de cent ans, comme il appert par une inscription d’une croix de marbre.

8) Saint Mathieu XI, 25

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L’un de ces prêtres mourut et l’autre s’en retourna avec le marchand après avoir baptisé un homme seulement, auquel j’ai parlé, qui porte trois croix sur la peau de l’estomac. Andian Ramach, huit ans après reprit ses superstitions.

Après quelques discours de part et d’autre, je caressai la jeunesse, leur tendant la main à la mode du pays, bégayant quelques mots de leur langue, puis leur fis des petits présents de bracelets de verre, de quoi ils étaient ravis, m’appelant leur père, et moi mes enfants. Chacun d’eux me considérait attentivement ; et quand j’allais à l’écart pour faire l’office divin, ils venaient me voir prier Dieu, et s’arrêtaient autour de moi.

Ce premier voyage me remplit de joie et d’espérance. étant de retour, je consolai mon cher compagnon de toutes ces bonnes nouvelles. Et les fêtes de Noël se passèrent en gagnant notre jubilé, administrant les sacrements et prêchant aux Français, comme nous avons accoutumé de faire. Le jour des Rois étant venu, pour correspondre au mystère de la vocation des Gentils, nous commençâmes à baptiser les enfants non adultes. M. de Flacourt nomma le premier Pierre ; et voilà la première pierre de notre église spirituelle.

Environ ce temps-là, partit un navire, avec douze Français, envoyés pour demeurer à Sainte-Marie, qui est une petite île à deux cents lieues d’ici, où il y a un Roandrie, qui en est le maître, et quatorze villages et environ six ou sept cents personnes très sociables. Ils ont presque la même langue qu’ici. Ce pays est malsain, et la terre, quoique bonne à cultiver est difficile à défricher, à cause de l’épaisseur des bois. M. de Bellebarbe y fut envoyé pour avoir soin d’eux, lequel je priai d’y mettre plus de disposition qu’il pourrait pour le christianisme ; mais il n’y a pas demeuré longtemps ; et voilà qu’il s’en retourne en France.

Quelque temps après, ayant eut peu d’intelligence de la langue, nous parlions aux nègres d’apprendre à prier Dieu. Ils étaient honteux et s’excusaient sur leur incapacité, mais prenant leur main, on leur faisait faire le signe de la croix et prononcer les paroles ; après quoi ils étaient ravis d’avoir fait et dit ce qu’ils croyaient auparavant impossible. Nous faisions le même à la jeunesse ; et le dimanche nous leur faisions dire par truchement un mot de la doctrine chrétienne, et en peu de temps ils furent désabusés de l’opinion qu’ils avaient d’être incapables d’apprendre.

Plusieurs Roandries des environs vinrent visiter M. le commandeur et lui firent de petits présents, dans l’espérance d’en recevoir davantage, comme c’est la coutume du pays. Nous prenions occasion de la curiosité de ces grands de les attirer,

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avec leurs esclaves et vassaux qui les accompagnaient, à venir voir notre chapelle, où par interprète nous leur parlions de notre foi. Ils disaient que ces choses étaient belles et qu’ils désiraient les apprendre. Quelques-uns, s’étant trouvés aux grandes messes, demandaient ce que c’était, et pourquoi, le prêtre ayant chanté, tous les Français répondaient d’une même façon. On leur répondait que nous étions tous d’accord à demander nos besoins à Dieu et uniformes à chanter ses louanges. Quelqu’un nous dit qu’autrefois dans cette terre leurs ancêtres avaient eu de grandes maisons où ils s’assemblaient comme nous dans nos églises, et qu’au jour du vendredi, après avoir chanté comme nous, on tuait des bœufs, moutons et cabris pour un banquet public, mais que les guerres avaient aboli ces choses depuis cent ans.

Je pris de là occasion de leur dire qu’on leur enseignerait une manière de prier Dieu plus excellente que celle de leurs ancêtres, qui n’était que charnelle, et la façon de le servir comme il nous le commande, sans qu’il soit nécessaire de faire d es festins.

Le plus savant des Ombiasses de ce pays, âgé de cinquante ans, se trouva ici avec les autres. Nous lui demandâmes par interprète comme il servait Dieu. Il nous dit que Ramofamade, c’est-à-dire Mahomet, était leur prophète, et Moïse le notre ; que nous faisions bien de suivre la loi de Moise et eux celle de Mahomet. Il nous raconta l’histoire de notre premier père Adam à peu près comme elle est dans la Genèse, excepté une circonstance impertinente, savoir qu’il y avait une rivière de lait, l’autre de miel, la troisième de vin, et que le sujet pour quoi Dieu se fâcha fut à cause de la puanteur provenue de ce qu’Adam et éve avaient purgé leur ventre dans le jardin. Il disait de plus qu’entre les enfants d’Adam quelques uns étaient blancs et grands seigneurs, desquels les Français et les blancs de ce pays étaient descendus, les autres noirs, et les esclaves, desquels les nègres tiraient leur origine. Nous lui parlâmes de Jésus-Christ, Fils de Dieu incarné. Il répondit que leurs livres faisaient mention d’un prophète nommé Raissa, qui était venu en terre immédiatement de Dieu, sans être né parmi les hommes, et qu’il était plus grand que Mahomet, qu’il lui avait cédé. Lui ayant dit que c’était Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, que nous adorons, il répondit que Dieu n’avait point de fils et qu’il était seul qu’au reste ils espéraient aussi bien que nous aller au ciel en gardant leurs cérémonies. Mais il n’y avait personne entre les interprètes capable d’expliquer le mystère de la Trinité, comme j’espère qu’on le pourra avec le temps, s’accommodant aux comparaisons et façon de parler de ce pays. La conclusion de

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notre visite fut qu’il était content d’apprendre notre créance et nous laisser son fils, âgé de quinze ans, pour apprendre de lui par après. J’acceptai volontiers son offre ; mais ce petit libertin ne voulut pas demeurer. Il me dit que son père ne lui permettait pas de boire du vin jusques à ce qu’il eût appris leurs superstitions.

Voilà ce que j’ai appris du plus savant du pays, qui pourtant ne dit mot de Dieu aux nègres, se contentant de les piper avec ses olis et salis. Qui pourrait gagner un Ombiasse tel que celui-ci, et le désintéresser des petits profits qu’il tire de ses tromperies, tout le reste serait bientôt gagné ; mais il faut de bons interprètes qui sachent entendre et dire les raisons de part et d’autre ; ce qui ne se peut faire que par long usage, la langue n’étant pas réduite en préceptes et n’y ayant pas longtemps que ce pays est habité des Français. J’espère qu’avec le temps Dieu nous fera la grâce de vaincre ces difficultés.

Les premières visites que j’ai faites à la campagne furent pendant le carême, à l’occasion de quelques Français malades, à trois ou quatre lieues d’ici. En passant par les villages, les nègres s’assemblaient par curiosité, pour voir une petite montre que j’avais empruntée. Ils l’admiraient et croyaient qu’elle était animée, et disaient que nous étions des dieux ; ce qui nous obligeait, comme Paul et Barnabé, de leur dire que nous étions des hommes comme eux ; et prenais de là occasion de leur parler de Dieu selon mon possible Ces pauvres gens disaient aussi qu’ils étaient incapables d’apprendre ; et quand je leur voulais faire faire le signe de la croix, ils s’enfuyaient. Un plus hardi, qui était le maître du village, l’ayant fait et prononcé les paroles, chacun demandait puis après à le faire.

11. Des visites faites en la campagne depuis les fêtes de Pâques 1649 jusques au mois de juin.

Les fêtes de Pâques étant passées, j’appris que Andian Ramach faisait un Nissanath de sa maison, qui avait été réparée. Je jugeai à propos de m’y trouver, tant pour voir ce qui se passait en cette cérémonie, que pour prendre occasion de parler de la foi en une si bonne compagnie, en la présence du roi et d’autres grands qui y devaient assister. Je menai avec moi un interprète pour leur parler plus facilement. Je priai le roi de leur dire lui-même ce qu’il en avait appris, vu qu’ils avaient plus de créance en lui. Il me le promit par plusieurs et diverses fois ; mais il n’en fit rien et fut cause que, pour nous être attendus à lui, l’occasion se perdit par la grande confusion de leur banquet ; mais j’en parlai aux grands du pays et aux ombiasses qui étaient en sa maison, et je tirai encore cet avantage de cette visite, que le peuple m’ayant toujours

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vu auprès de leur roi, crut que j’étais en crédit auprès de lui ; ce qui m’a depuis beaucoup servi, leur disant mêmement, comme il est vrai, que leur roi m’avait prié de les instruire ; et lui-même me fit de plus instance que je vinsse tout à fait demeurer avec lui, que je lui donnasse des heures en portugais et qu’il prierait Dieu comme autrefois En partant, il me dit que j’écrivisse à Louis de Bourbon qu’il lui fit un beau présent. Je lui dis qu’il n’y manquerait pas, s’il se remettait en état de bon chrétien et contribuait avec nous au salut de ses sujets, que, lorsque nous irions demeurer avec lui nous ne lui serions point à charge. Car ces gens ici sont si mesquins qu’il serait plus à propos de leur donner que recevoir d’eux.

En m’en retournant, un maître de village nommé Ramanore après les blancs un des plus riches et considérables du pays qui avait autrefois assisté aux instructions à notre habitation après avoir expérimenté toutes les superstitions des Ombiasses sans aucun effet, me fit prier d’entrer chez lui et d’obtenir de Dieu sa santé. Lui ayant remontré que Dieu permet souvent les maladies de nos corps pour le salut de nos âmes et qu’il était tout-puissant pour le guérir, s’il quittait la superstition du pays et voulait servir Dieu comme nous, il demanda aussitôt qu’on l’enseignât. Je fis assembler ceux du village pour venir écouter. Je leur déclarai, par l’interprète que j’avais conduit avec moi les choses plus substantielles de la foi et plus nécessaires à salut. Le malade, après avoir écouté le tout, dit que son cœur était soulagé et qu’il croyait tout ce qu’il venait d’entendre, et qu’il portait grande compassion au Fils de Dieu, mort pour nous, et qu’il l’en remercierait et ne l’oublierait point. Il demanda si Jésus-Christ était assez puissant pour lui restituer la santé. "Oui, dis-je si vous croyez de tout votre cœur et que votre âme soit lavée de tous vos péchés par le saint baptême." Il fit apporter de l’eau et me fit presser de le baptiser. Mais, craignant, ce qui arriva depuis qu’il ne cherchât plus la santé corporelle que la spirituelle je la différai, lui disant qu’il fallait éprouver si son désir de servir Dieu était véritable, et qu’il paraîtrait tel si, ayant reçu la santé, comme j’espérais que Notre-Seigneur la lui donnerait, il se faisait entièrement instruire et lui et toute sa famille.

La femme, entendant l’explication des commandements de Dieu, dit qu’il y avait longtemps qu’ils avaient recours à Dieu, et qu’en tout, particulièrement en plantant et recueillant leur riz élevant les yeux au ciel, ils disaient à Dieu : "C’est toi qui peux faire venir ce que je recueille ; si tu en avais besoin, je te le donnerais, et j’en donnerai à ceux qui en auront besoin, comme aux Français qui passeront par chez moi, et aux

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pauvres esclaves." Je pensais pour lors à Cornetius, mais je n’avais pas eu de vision pour le baptiser.

Tous les assistants étaient ravis des choses qu’on leur avait dites, et disaient que ces choses valaient mieux que l’or et l’argent, qu’on peut prendre à celui qui doit ; mais ceci, qui nous le peut ôter ? Nous le retrouverons toujours dans notre cœur après le sommeil. Je reconnus par ces discours qu’encore que le Saint-Esprit ne fut visiblement descendu en eux, il s’y faisait néanmoins sensiblement paraître par les lumières qu’il répandait dans leurs âmes. Je pris congé, laissant au malade l’espérance de sa guérison et à tous celle d’être instruits. Peu de temps après, j’appris la santé de ce bonhomme qui ne m’a point pressé de l’instruire, comme il m’avait promis, quoique néanmoins il témoigne d’être toujours dans le même désir. Je crois que le respect humain et la crainte d’être mal avec les grands qu’il sert le fait différer. Il vit moralement bien, et j’ai depuis baptisé deux de ses enfants. Quelques-uns me disaient, après, que je le devais baptiser et que sa santé aurait donné crédit au baptême, mais je crus qu’il en donnerait davantage, le recherchant de bonne sorte en santé.

12. De quelques visites que nous fîmes les mois de juin et de juillet, et de la mort de Monsieur Gondrée.

Vers les Rogations M. de Flacourt allant à Fanshere, désira d’être accompagné de quelqu’un de nous. M. Gondrée y alla et pâtit beaucoup ; car la chaleur le voyage à pied et l’abstinence n’ayant mangé qu’un peu de riz cuit avec de l’eau, l’ayant affaibli, il revint avec la fièvre et des douleurs intolérables par toutes les jointures ; et au fort de tous ses maux, il fît paraître une grande constance et des sentiments vraiment chrétiens.

Pendant les fêtes de la Pentecôte bien que je fusse extrêmement affligé de la maladie de ce bon serviteur de Dieu, Notre-Seigneur me donna les forces pour satisfaire à la dévotion des Français et de nos catéchumènes, confessant prêchant et chantant la messe le matin, et l’après-dînée chantant vêpres et instruisant les insulaires.

Je reçus deux filles adultes au baptême, qui furent mariées à deux nègres, baptisés l’un à Paris par Monseigneur le nonce, l’autre à Nantes ; ce qui consola notre malade, qui reçut l’extrême-onction avec une grande dévotion. Il dit que tout son déplaisir était d’abandonner ces pauvres infidèles. Il recommanda ensuite avec grande ferveur aux Français la crainte de Dieu et la dévotion à la sainte Vierge, de laquelle il fut très dévot. Il me pria de vous écrire, Monsieur et de vous remercier très humblement en son nom de la grâce que vous lui

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aviez faite de l’admettre et supporter entre vos enfants, et surtout de l’avoir choisi entre tant d’autres, qui en étaient plus capables, pour l’envoyer ici, qu’il priait ceux de notre congrégation d’en remercier Dieu pour lui ; puis il me dit : "Je vous laisse cet avis par testament, que vous souffrirez beaucoup en ce pays et non pas pour peu, mais beaucoup." Et ayant passé une partie de la nuit en continuelles inspirations à Dieu, en souriant il lui rendit son âme le quatorzième de sa maladie.

Le lendemain, il fut enterré avec les pleurs de tous les Français et des infidèles, qui disaient qu’ils n’avaient point vu jusques à notre venue des hommes qui ne fussent point colères et fâcheux, et qui leur enseignassent les choses du ciel avec tant d’affection et douceur comme nous leur faisions.

Je vous supplie de faire ici une pause pour vous représenter les ressentiments de mon pauvre cœur dans la perte de celui que j’aimais comme moi-même, en qui tout était aimable, et qui était en ce pays, après Dieu, toute ma consolation.

Je demandai à Notre-Seigneur Jésus-Christ la portion des grâces du défunt pour faire seul l’ouvrage de deux. l’ai ressenti après sa mort l’effet de ses prières et une double force de corps et d’esprit pour travailler à la gloire de Dieu. Ensuite la crainte de mourir avant que j’eusse mis en état l’œuvre de Dieu, me pressa de travailler au plus nécessaire, qui était de composer en cette langue des instructions de ce qu’il faut croire et faire, afin de me les rendre familières, et les laisser à ceux qui viendront, au cas que Dieu disposât de moi. Après beaucoup de peines d’exprimer les choses de la religion dans un pays sans religion, j’achevai le plus nécessaire, et envoyai une copie à M. de Bellebarbe, à Sainte-Marie, afin de s’en servir ; mais il ne l’a pu, faute d’interprète.

Depuis que j’eus dressé les instructions en ordre, j’assemblai les infidèles de notre congrégation les dimanches et fêtes, qui s’étonnaient de me voir en si peu de temps parler en leur langue, quoique je ne fasse que bégayer ce que j’avais appris de plus nécessaire. Les enfants d’un grand, nommé Andian Panole, éloignés de deux cents lieues d’ici, venus ici pour leurs affaires, nous venaient voir et assistaient aux instructions. Au départ, ils dirent qu’ils désiraient être aussi instruits et rapporteraient à leur père ce qu’ils avaient entendu de notre religion. Je leur donnai espérance qu’avec le temps nous irions. On y ferait grand profit ; car ce pays est meilleur et mieux peuplé que la contrée où nous sommes ; et ces habitants sont fort curieux d assister aux prières des Français qui y vont négocier.

Je ne perds aucune occasion d’annoncer Jésus-Christ en personne

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et par autrui, soit aux nègres éloignés où vont les Français, auxquels après les avoir exhortés à se confesser et communier avant leur départ, et recommandé à tous la crainte de Dieu et de donner bon exemple aux infidèles, je chargeai les plus intelligents de ne laisser passer aucune occasion de parler de notre foi, et leur donnai par écrit les instructions nécessaires à cet effet.

J’allai, au mois de juin, à la campagne voir si la semence céleste que j’avais jetée par les villages, commençait à germer, et j’appris qu’on faisait solennelle assemblée à Fanshere pour l’entrée de la maison d’Andian Sero, qu’on tient devoir succéder à Andian Ramach. Ayant ouï dire que ce maître de village nommé Ramanore, duquel j’ai ci-devant parlé, avait été guéri incontinent après que je l’eus visité, il me fît instance d’aller à son logis pour prier Dieu pour la santé de son petit-fils. "Que veux-tu, lui dis-je, que je fasse ? Penses-tu que Dieu le puisse guérir sans ces olis de ce pays ?" (car c’est un des plus superstitieux) "Fais et dis ce que tu voudras, pourvu que mon fils guérisse." Ayant élevé mon cœur à Dieu avec confiance, je fus trouver Andian Famach et lui dis : "Tu sais bien ce que c’est que le baptême et comme tu y as reçu la santé de l’âme et du corps. Voilà ton petit-fils malade. Si tu veux que je le baptise, fais venir en ta maison ton gendre et ta fille et l’enfant ; et je leur dis ce que c’est que le baptême ; et donnerai quel nom il te plaira." Il le fit et le nomma donc Jérôme, et me dit de bien prononcer les paroles, lesquelles il prononça aussi. le fis dire par l’interprète que l’enfant serait tenu de vivre en bon chrétien ; et le père me dit : "Je te le donne et veux que tu sois son père et sa mère, quand il sera grand." Je le baptisai ensuite, faisant entendre aux Roandries qui étaient présents que, quoiqu’on baptisât les enfants sans disposition de leur part, qu’il fallait néanmoins que les adultes fussent auparavant instruits. L’enfant peu après revint en santé et, par la grâce de Dieu, il n’en est point encore mort ici après le baptême, comme il arrive en Canada. Voilà pourquoi les païens n’ont point de répugnance qu’on baptise leurs enfants, croyant que cela leur conserve la santé, en suite de ce qui arriva à un nègre, auquel je dis que son enfant mourrait s’il le faisait circoncire ; ce qui arriva. Après quoi il me vint trouver avec sa femme, me disant en pleurant : "Tu me l’avais bien dit." Ces pauvres gens pleuraient la perte du corps de leur enfant, et moi celle de son âme. Andian Ramach, avant mon départ, parla des commandements de Dieu au peuple ; et je confirmai son dire m’offrant de les instruire. Les Roandries qui étaient venus à la fête dirent qu’ils voulaient être baptisés avant que partir. J’entrai à la maison neuve,

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que je trouvai pleine de femmes de Roandries. le leur pariai de la foi. Elles me répliquèrent que les 0mbiasses du pays exemptaient les femmes d’apprendre, comme incapables. Mais leur ayant dit que les femmes de France étaient aussi bien apprises à servir Dieu, que les hommes, elles me dirent qu’elles voudraient bien qu’il y en eut ici pour les instruire

13. Des autres visites faites ès mois d’août, septembre, octobre, novembre, décembre.

Depuis la mort de mon cher compagnon sur lequel je me reposais et mettais le soin de notre habitation et des environs je ne puis aller si loin qu’auparavant ; car il faut me trouver les dimanches et fêtes à l’habitation, pour célébrer la sainte messe et l’office divin et faire les exhortations aux Français et instructions aux infidèles des environs. Voilà pourquoi mes voyages ne sont que de six jours.

Je fus le mois d’août aux montagnes les plus proches de nous. J’instruisais le jour ceux qui étaient aux villages et le soir, au clair de la lune, tant ceux-ci, que les autres qui retournaient du travail. Je fus extrêmement consolé, voyant d’un coté qu’ils croient de tout leur cœur, et je disais, les larmes aux yeux : Quid prohibet eos baptizari (9) ? Mais craignant qu’ils n’abusassent du baptême, n’ayant point de prêtre pour les entretenir à la piété chrétienne je remis le tout à l’adorable providence de Dieu. J’eusse baptisé des enfants ; mais je craignais qu’on ne les put plus discerner des autres, vu principalement que les païens changent souvent de demeure ; et je crois qu’il sera à propos de leur faire quelque marque pour les discerner.

Ceux que j’ai baptisés aux villages voisins de nous se reconnaissent, et on les appelle dans le pays par leur nom de baptême : Nicolas, François, Jean, etc.

Ce serait une chose trop longue et ennuyeuse si je voulais particulariser les noms, les voyages, les villages, les gens auxquels j’ai annoncé Notre-Seigneur Jésus-Christ, et les particularités qui s’y passèrent. Je vous puis dire qu’on ne peut désirer plus de disposition pour recevoir l’évangile. Tous se plaignent de ce que les Français depuis qu’ils sont en leur pays, ne leur ont point parlé de la foi, et portent une sainte envie à ceux qui sont voisins de notre habitation.

Je rapporterai seulement ce qui se passa en quelques rencontres particulières. A la fin du mois de novembre, j’allai visiter les villages qui sont nu delà de Fanshere. J’avais porté

9) Actes VIII, 36.

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une grande image du jugement final et du paradis et de l’enfer. A chaque village, je leur criais que j’étais venu afin que leurs yeux vissent et que leurs oreilles entendissent les choses de leur salut. Après leur avoir expliqué ce qu’il fallait croire et les commandements de Dieu, je leur montrai les demeures de l’éternité et les pressai de choisir le haut ou le bas, l’enfer ou le paradis. Ils s’écriaient : Tsiary aminy Rabilo ; aminy lanahary tiako andeha (c’est-à-dire je n’ai garde de choisir d’aller avec le diable ; c’est avec Dieu que je veux demeurer).

Ils se disaient que leurs Ombiasses ne leur parlaient point de Dieu et ne les visitaient que par intérêt et pour les tromper ; et que moi je les enseignais gratis. Ils admiraient comme on avait pu faire des figures sur le papier. Ayant entendu parler du péché de nos premiers parents, les uns leur donnaient des malédictions et disaient : "Oh. ! que c’eût été une belle chose de demeurer comme Dieu nous avait créés, sans avoir besoin de travailler, ni être sujets aux maux de cette vie, ni à la mort !" D’autres s’en prenaient au diable, disant que, s’ils l’eussent pu attraper ils l’eussent brûlé. Quand quelqu’un arrivait tard et que l’image était pliée, ils lui disaient : "Ah ! tu n’as pas vu la richesse." Et il fallait la déplier et expliquer derechef.

En m’en retournant, je passai par Fanshere et montrai mes images au roi, qui les connaissait et expliquait, puis je le priai de permettre que je baptisasse les enfants de son village, et de défendre la circoncision. Il me dit qu’il n’empêcherait pas le baptême, mais que je laissasse faire la circoncision. Il faut avoir un peu de patience pour les désabuser avec le temps. Si nous pouvons réduire ce roitelet en son premier état de chrétien, les autres grands le suivront, et il y aura de quoi se lasser les bras à baptiser. Comme les moins disposés à recevoir l’évangile sont les blancs, et entre eux les grands et les Ombiasses, je tachai de ne perdre aucune occasion de leur parler de la foi ; car ceux-ci étant gagnés à Dieu le reste sera facile.

Voilà pourquoi, étant allé à la pointe de l’île à deux journées d’ici, où je fus extrêmement consolé de voir tant de dispositions dans le peuple, je fus chez Andian Madamboro, frère aîné du roi qui a été supplanté par son cadet. Ce grand est un Ombiasse et grand superstitieux, à qui on attribue le pouvoir de faire venir et chasser les sauterelles. Il me pria d’abord de lui donner quelque remède pour les gouttes, desquelles il était alors travaillé, et lui ayant dit que Dieu seul le pouvait guérir, ou lui donner patience en son mal, je lui évangélisai ensuite Jésus-Christ. Et lui disant qu’il fallait croire en Celui dont il tenait l’image, il la prit, la baisa, la mit sur sa tête et

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sur son cœur et me pria de demeurer avec lui pour l’instruire. Je ne pus le payer que d’espérance. J’eus désir de voir ses livres qui étaient tous enfumés. Tous les assistants, me tenant par la soutane, me criaient : "Que vas-tu faire ? tu nous porteras malheur, lave donc tes mains et ta bouche." Me moquant de leur crainte, je pris ces livres, où je ne vis que des figures mal tracées. Et lui demandant la signification de l’écriture il me dit qu’il y avait les noms des planètes. Je lui dis qu’il fallait quitter toutes ces superstitions et tromperies, dont il abusait le peuple. Il répondit qu’il ne savait aucun mal et n’avait intention de servir au diable, mais d’observer les coutumes de leurs ancêtres, que je lui enseignasse mieux et qu’il quitterait tout cela, que je le vinsse voir souvent pourvu que ce ne fut le vendredi auquel jour il ne parlait à personne parce qu’il avait observé que tous ceux qui lui avaient parle ce jour-là s’en étaient trouvés mal par la suite de quelque sinistre accident. Et moi je lui dis que je tâcherais de venir ce jour-là, auquel Notre-Seigneur Jésus-Christ nous avait rachetés par sa mort. Lui ayant fait faire un signe de croix je le laissai en cette bonne disposition.

Je m’en allai ensuite visiter Andian Machicore gendre du roi, en un autre village. (On attribue à celui-ci le pouvoir de faire venir la pluie, de sorte qu’ayant plu une fois, on lui présenta des boeufs en remerciements.) Discourant avec lui en présence de plusieurs habitants du lieu, il me demanda s’il pleuvrait bientôt, à cause que leur riz était tout brûlé faute d’eau. Je vis la lune pâle et le ciel qui se couvrait. Je lui dis qu’à mon avis il tomberait bientôt de l’eau, mais que je n’en savais rien au vrai, parce que cela n’appartient qu’à Dieu seul, qui envoie et retient la pluie comme il lui plaît. "Mais toi, lui dis-je, si tu as le pouvoir de faire venir la pluie pourquoi permets-tu que les riz du pays et les tiens se sèchent et se perdent ?" Il en attribua la vertu à ses olis qui ont tous leur nom. Je me souviens d’un, qu’il appelle Andian Valotomboko c’est-à-dire Monseigneur qui a huit pieds. J’étais un peu en chaleur et justement indigné contre ces piperies et dis que c’étaient des diables qu’ils honorent sous ces figures ridicules et que c’étaient inventions des magiciens, pour transférer aux démons l’honneur qui appartient à Dieu seul. Et loquebar de testimoniis tuis in conspectu regum et non confundebar (10) Il n’y a pas de danger de leur dire la vérité, d’autant qu’ils n’oseraient faire tort à aucun Français encore moins à moi,

10) Psaume CXVIII, 46.

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qui converse doucement avec eux, sans toutefois les flatter, quand il s’agit de la gloire de Dieu.

La plus grande difficulté sera à convertir ces superbes, qui sont incapables de raisonnement ; car il n’y a aucune science en ce pays ; et la coutume et l’intérêt temporel l’emportent par-dessus la raison ; de quoi néanmoins nous ne devons pas nous étonner en des personnes qui n’ont encore qu’une étincelle de connaissance, vu qu’il s’en trouve en Europe des parfaitement éclairés qui expérimentent les mêmes difficultés à se retirer du vice.

Je fus, il y a quelque temps, au delà des montagnes, en une contrée qu’on appelle la vallée d’Amboule, où il y a un seul grand. Lui et tous ses sujets, qui sont environ quatre mille sont nègres. Il n’y a point d’Ombiasse, mais ils y vont vendre leurs olis. étant chez le roi, je lui montrai l’image du jugement général, disant que Dieu ferait ainsi brûler les polygames lui et ses femmes (car il en a cinq). Il changea de visage ; il me pria de venir l’instruire et qu’il obligerait ses vassaux à recevoir l’évangile.

Je visitai, les fêtes de Noël, le pays d’Anossi, où il y a environ dix mille hommes. Il ne me reste plus que deux visites à faire pour achever de réparer les voies, in omnem locum in quem est ipse Dominus venturus. J’irai au plus tôt, afin que ceux qui viendront trouvent au moins la terre défrichée, ce qui n’a pas été fait sans grande fatigue ; mais celui qui a donné aux évangélistes nivem sicut lanam (11) fait ici que la chaleur parait une douce rosée à ceux qui sont dans la fournaise de la charité.

Conclusion.

Voilà le vaisseau qui va lever l’ancre, après m’avoir donné le loisir de faire ces remarques. Pour conclusion je vous dirai Monsieur, que tous ces pauvres languissants n’attendent que aquae motum (12) et la main de quelques bons ouvriers pour les plonger dans la piscine du baptême. Combien de fois, évangélisant à la campagne, ai-je entendu, non sans larmes ces pauvres gens crier : "Où est donc cette eau qui lave les âmes, que tu nous a promise ? fais-en venir et y fais les prières."~ Mais je diffère, craignant qu’ils ne la demandent encore matériellement, comme celle qui, pour être exempte de venir aux puits, demandait à Notre-Seigneur de l’eau qui ôte la soif, et ne connaissait pas encore celle qui éteint le feu de la concupiscence et rejaillit à la vie éternelle.

11) Psaume CXLVII, 16.

12). Saint Jean V, 3.

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J’ai dit, au commencement, que nous avons trouve cinq enfants baptisés. Il a plu à N.-S. d’en ajouter cinquante-deux autres. Quoiqu’il y ait beaucoup d’adultes suffisamment disposés, je diffère jusques à ce qu’on puisse les marier incontinent après le baptême, pour remédier au vice du pays, comme nous avons déjà fait à ceux qui furent baptisés en France. J’aurai soin cependant qu’aucun suffisamment disposé ne meure sans baptême. Je baptisai, il y a quelque temps, une pauvre vieille grièvement malade, dans laquelle Dieu fît voir les effets de sa grâce par les grands sentiments qu’il lui donna tout à coup de sa bonté. Elle est allée, la première de ce pays, à l’éternité bienheureuse, et son corps a été le premier enterré au cimetière des Français.

Le jour de la Purification, nous avons béni et posé la première pierre fondamentale de l’église qu’on va bâtir pour notre habitation, après avoir remercié Dieu de nous avoir choisis pour bâtir un temple à sa divine Majesté dans un si grand royaume, où il n’y a aucun vestige d’église, quoiqu’il y ait plus de quatre cent mille âmes, qu’on peut tailler pour être des pierres vives de l’édifice spirituel que nous espérons ériger à sa gloire.

J’attendrai du secours et les ordres de la Sacrée Congrégation de la Propagation de la Foi et les vôtres. Cependant, si je ne puis pas beaucoup avancer, je tacherai de ne pas laisser perdre ce qui est commencé. Où sont tant de docteurs, comme disait autrefois saint François Xavier, qui perdent le temps dans des Académies, pendant que tant de pauvres infidèles petunt panem, et non est qui frangat eis (13) ? Le maître de la maison y veuille bien pourvoir ! Car à moins que d’avoir quantité de prêtres pour instruire et entretenir le fruit, on ne peut guère avancer, parce qu’encore que le peuple soit crédule et facile à attirer au giron de l’église, l’attache qu’ils ont au temporel étouffe, comme les épines, la semence jetée dans leurs cœurs. Et quoiqu’ils la reçoivent avec joie, cito arescit, quia non habet humorem (14), Je ne doute point, Monsieur, que tous les sujets de notre congrégation ne tressaillent de joie à des nouvelles si désirables à leur zèle et ne désirent coopérer avec Dieu à la conquête de ce nouveau royaume à Jésus-Christ, et que, dans la compassion de me voir seul, dans un pays si éloigné, administrer les sacrements aux autres, sans en pouvoir recevoir d’autres que la sainte Eucharistie, ils ne prient la bonté de Dieu de me fortifier en sa grâce.

13) Livre des Lamentations IV, 4.

14) Saint Luc VIII, 6.

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Ce qui sera le plus capable de me consoler après Dieu, sera de savoir ce qui s’est passé de plus considérable en notre congrégation au bien de la sainte église et en la gloire de Dieu, que je continuerai de prier pour vous Monsieur, afin qu’il lui plaise, avant que vous appeler à soi vous faire voir vos enfants multipliés comme les étoiles du firmament, et que tous puissent être pères de plusieurs générations pour le ciel où j’espère vous voir, par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ et l’assistance de vos prières et de tous nos confrères et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

CHARLES NACQUART,

prêtre de la congrégation de la Mission

et missionnaire apostolique en cette île.

A Madagascar du fort Dauphin, à Tholanghare habitation des Français, ce cinquième février 1650.

1180. — A GUILLAUME DELATTRE, SUPéRIEUR, A AGEN

Du 6 février 1650.

Je crois bien que ce que l’on vous a imputé au sujet des Pères Jésuites n’est qu’une calomnie, et que vous ne voudriez pas choquer une compagnie si sainte et tant utile à l’église de Dieu comme elle est. Je loue Dieu de ce qu’on a aussi reconnu la vérité. J’espère que ce qui s’est passé ne servira que pour vous lier plus intimement avec ces Pères, auxquels je souhaite que vous témoigniez grande estime, affection et déférence, comme je tâche de faire ici ; ce que je fais avec grande consolation.

Lettre 1180. — Reg. 2, p. 125.

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1181. — A UN PRêTRE DE LA MISSION

…Et moi, comment m’a-t-on souffert, si cela est, jusques à cette heure dans l’emploi que j’ai, qui suis le plus rustique, le plus ridicule et le plus sot des hommes, parmi ces gens de condition, avec lesquels je ne saurais dire six paroles de suite, qu’il ne paraisse que je n’ai point d’esprit, ni de jugement ! Mais qui pis est, je n’ai aucune vertu qui approche de la personne dont est question.

1182. — A MATHURIN GENTIL, PRêTRE DE LA MISSION, AU MANS

Du 9 février 1650.

On ne m’a fait aucune plainte, comme vous pensez, de la chambre que vous avez fait paver ; et je n’en sais autre chose que ce que vous-même m’en écrivez, qui est assez pour me faire juger que le supérieur (1) n’est pas content de cette réparation, non plus que des autres faites pendant son absence ; ce qui me donne sujet de vous prier de ne rien faire de quelque importance que de concert avec lui ; et lorsqu’il n’en conviendra pas, si la chose vous semble nécessaire ou fort utile, faites-moi savoir vos raisons et les siennes ; nous aviserons s’il la faudra faire ou la remettre.

Lettre 1181. — Manuscrit du frère Robineau, pp. 22 et 61.

1) Le missionnaire s’était plaint de son nouveau supérieur, disant qu’il n’était pas assez civilisé. Après avoir fait de ce dernier un éloge mérité, saint Vincent ajoute les mots ci-dessus. Si, comme il est assez vraisemblable, le supérieur en question n’est autre que Pierre Watebled, la lettre est de 1650.

Lettre 1182. — Reg. 2, pp. 307, 132 Le second fragment, qui était peut-être le premier dans l’original, commence aux mots Je suis bien aise que.

1) Antoine Lucas.

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Je ne reçois des lettres de M…. que rarement, et jamais il ne m’a fait mention de vous, pour le moins au sens que vous pensez ; aussi ne souffrirais-je pas que telles personnes entreprissent à m’avertir de ce qui se passe dans la famille, dont ils ne se doivent pas mêler. Et puis, vous êtes trop sage et retenu pour qu’on trouve beaucoup à redire à vos actions ; mais si quelqu’un venait à les blâmer sans sujet, ne seriez-vous pas bien aise de souffrir pour la justice, Notre-Seigneur ayant dit que ceux-là sont bienheureux qui sont ainsi persécutés ? Je vous prie, Monsieur, de tenir votre cœur en paix ; vous êtes à Dieu, par sa grâce, et résolu de vivre et de mourir pour sa plus grande gloire. Ne voilà [-t-il] pas un grand bonheur et de quoi vous réjouir incessamment, quelques peines que vous puissiez avoir ?

Je suis bien aise que vous ayez pressenti la disposition de Monseigneur du Mans (2) sur la taxe de vos chapelles. Je vois bien qu’il se pourra résoudre quelque jour à un procès. Pour maintenant, j’y trouve quelqu’inconvénient à craindre ; c’est pourquoi je vous prie de payer cette taxe, sans préjudice de votre décharge. Nous avons payé plusieurs années celle qui fut faite du commencement sur Saint-Lazare, attendant le temps opportun pour nous en faire exempter, ainsi que nous avons fait depuis, nous étant contentés d’abord de nous plaindre simplement, tantôt à Monseigneur de Paris, tantôt aux commissaires du clergé et tantôt à d’autres, tâchant de les disposer ainsi à loisir à nous ôter cette corvée. Il ne faudra peut-être qu’une bonne mission, de laquelle Monseigneur l’évêque sera bien satisfait, pour vous concilier sa bienveillance, et, par sa faveur, vous faire décharger de cette taxe excessive étant fondés en justice, comme vous êtes

2) Philibert de Beaumanoir de Lavardin.

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1183. — CHARLES NACQUART, PRêTRE DE LA MISSION,

A SAINT VINCENT

Monsieur,

Votre sainte bénédiction, s’il vous plaît !

Ayant eu crainte que l’on ne lût les lettres et les détournât, j’ai écarté celle-ci du paquet et l’ai confiée à un ami, pour vous la faire tenir à vous seul à raison de ce que vous y trouverez, que je n’ai pas trouvé à propos de mêler avec ce qui est dans mon journal. C’est ici une espèce de communication intérieure pour vous demander conseil dans les occasions qui me sont survenues, afin d’apprendre comme il s’y faut comporter, et qui vous fera voir quel il faut être pour demeurer en cette habitation. Il me souvient que vous m’avez souhaité part à la patience de N.-S., et je vous dirai ici les petites difficultés qui sont survenues à mon esprit pour l’exercer.

Vous nous aviez mandé que ces Messieurs nous donneraient les choses nécessaires non seulement ad victum, mais encore ad vestitum, et M. de Flacourt, à ce qu’il m’a dit à La Rochelle et ici, n’entend pas fournir de vêtements, en sorte que, pour ne le pas contrister, j’ai employé à La Rochelle, soit étoffe et linge et autres menues nécessités, environ les deux tiers de ce que vous nous aviez envoyé d’argent, sans quoi je ne porterais plus de marque de prêtre non plus que M. de Bellebarbe, qui est à présent vêtu de gris ; et j’ai ici employé le reste excepté dix écus qui me restent, pour avoir les choses nécessaires et suppléer au trop peu que l’on m’a donné pour aller visiter les malades à la campagne. éclaircissez-vous de cela, si vous envoyez ici quelqu’un, et spécifiez tout, afin qu’il n’y ait pas de mésintelligence. J’ai mieux aimé employer tout que d’avoir la moindre parole, et me suis engagé de cent francs envers le capitaine de notre vaisseau, comme je vous manderai dans une lettre exprès pour lui.

Je n’ai pas trouvé peu de difficulté à pratiquer ce que vous m’aviez écrit touchant la conversation douce, respectueuse, mais fidèle à tenir le parti de Dieu et ne point trahir ma conscience ; car comme vous savez que les discours des séculiers sont trop souvent de choses qui ne devraient pas être entendues d’un prêtre lorsque, l’impureté ou la médisance, qui d’ordinaire va sur les ecclésiastiques ou autres personnes, se mêlait dans les entretiens, j’ai tâché de la divertir au mieux et

Lettre 1183. — Dossier de la Mission, copie du XVIIe siècle.

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le plus doucement que j’ai pu, et en voulant être fidèle à Dieu et à ma conscience, ce n’a pas été sans me rendre odieux. Mais des deux j’ai plutôt choisi de plaire à Dieu qu’aux hommes crainte de perdre la qualité de serviteur de Jésus-Christ Il n’y a eu que M. de Flacourt qui l’a trouvé mauvais, le reste en a été bien aise et m’en a su gré. Innocentes et recti adhaeserunt mihi, qui sustinui te, Domine (1).

Quand on travaille ici les dimanches et fêtes sans permission et avant la messe, j’ai averti qu’il fallait suivre la coutume de l’église, qui est de ne le faire sans nécessité, sans dispense et après la messe. Pour cela, j’ai passé pour vouloir donner la loi et entreprendre sur le temporel par ambition.

Lorsque, pour remédier aux plaintes et murmures de plusieurs, j’en ai averti celui qui pouvait y donner ordre j’ai passé pour l’auteur de tout cela.

Lorsque, par compassion d’entendre les malades qui se plaignaient de mourir faute de nourriture et de remède, je me suis adressé avec respect, de leur part au père de famille, j’ai été renvoyé Dieu sait de quelle façon comme si c’était moi qui leur fis dire. C’est une pitié de voir si peu d’ordre à cela, qu’il faut que ceux à qui on a promis en France de les médicamenter en leurs maladies, vendent leur chemise pour avoir des volailles, qui ne coûtent pas un sol en monnaie de ce pays qui est du verrot qu’on apporte de France, ou il faut qu’ils déchirent leur linge s’ils ont des plaies. Quel moyen de voir cela ? Vous verrez dans une lettre ici incluse qui s’adresse aux Messieurs de la Compagnie de Paris, que je vous prie de lire et ne leur montrer (2) sinon au cas que je sois calomnié, comme j’ai sujet de craindre que ce ne soit le payement des petits services que j’ai rendus à ces. Messieurs, après avoir exposé ma vie sur mer et sur terre ; mais il n’y a rien de perdu devant Dieu.

Comment faudra-t-il faire touchant ces misérables guerres dont je parle à ces Messieurs ? On dit ici qu’on y trouvera bien des prétextes pour le passé et pour l’avenir, et je sais bien qu’il n’y en peut avoir que de faux et capables de détruire l’œuvre de Dieu et de perdre le salut de ceux qui les continueront. S’il s’en fait, c’est pour épargner un peu de marchandise. Il n’y a pas grand’chose à faire pour la religion en ce pays avec un gouverneur seulement pieux en apparence et qui ne songe qu’au temporel. Il ne faut pas seulement des paroles, mais

1) Psaume XXIV 21.

2). Cette lettre a été publiée dans les Mémoires de la Congrégation de la Mission, t. IX, p. 94 et suiv., d’après une copie conservée aux archives de la Mission.

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une personne qui contribue en effet par son exemple et par son autorité aux desseins de Dieu, qui sont de si grande conséquence, comme [vous] pouvez le juger.

Saint François Xavier a beaucoup fait par sa vertu et sont zèle, mais l’autorité de ceux qui l’appuyaient et lui fournissaient libéralement les choses nécessaires, y a beaucoup contribué. Il n’y a point ici de punition pour les Français scandaleux, ni pour les vilains et vilaines du pays qui sont au service de l’habitation. Les Français sont quittes pour dire. "Je n’irai point à confesse." Et l’on dit que les autres sont des chiens. N y a-t-il pas moyen que ces Messieurs établissent une justice ?

Je n’ai pas sujet de me plaindre de ma nourriture, qui ne saurait être que trop bonne. Mais s’il faut attirer quelque nègre ou des petits enfants par des présents, on dit que c’est tout gâter ; et sous ce prétexte d’avarice, je n’ai point d’amorce pour pêcher les hommes, et si les frais ne seraient que fort petits pour fournir avec libéralité les choses nécessaires comme vous apprendrez mieux de ceux qui ont demeuré ici, que je ne le vous saurais spécifier par écrit.

Pour un morceau de cristal que j’ai reçu d’un nègre, je suis soupçonné de vouloir entreprendre un trafic en ce pays ; et je le destinais pour faire une petite croix à mettre à l’église ! La façon m’eût plus coûté que la matière ne valait ; et elle n’eût pas eu quatre doigts de long sur deux de large. Encore l’ai-je donné, après qu’on me l’a demandé, me souciant aussi peu des pierreries que de paille.

Quand Monsieur n’avait pas fait faire son poil le dimanche, il fallait retarder la messe ; et il m’a fait ses plaintes, que je le considérais peu de ne le pas avertir pour prendre sa commodité, et qu’il y aurait quelque jour d’autres prêtres ici. Je lui fis voir que j’avais donné charge à son serviteur de prendre garde quand il ne serait pas prêt, et qu’il m’en avertît avant le dernier sonné ; quand chacun est assemblé et le prêtre habillé il n’est plus temps d’avertir.

Il a tant de fois dit qu’il y avait eu des religieux qui s’étaient offerts de payer leur passage et de se défrayer entièrement ici, et qu’il dirait à la Compagnie qu’il n’y a pas de danger d’en laisser venir de toutes sortes ! Je ne sais si c’est par reproche ou à autre dessein. J’ai répondu que je ne souhaitais sinon que Dieu y envoyât ceux qui lui rendraient meilleur service. D’autres y seront autant empêchés comme nous, et la multitude et diversité ne sera que de la confusion. Tout ceci, joint à la difficulté que je trouve à la conduite des Français fait que je vous propose savoir s’il est à propos de nous charger à l’avenir des Français, que l’on mettra dorénavant en

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plusieurs habitations mal réglées et en des cantons malsains bien éloignés les uns des autres. Le moyen de suffire à cela et aux nègres ? Ne serait-ce point mieux fait que ces, Messieurs pour leurs habitations eussent de bons prêtres séculiers à gages et que nous autres fussions assez bon nombre pour établir une Communauté et faire habitation aux lieux où il y a plus d’apparence de gagner des âmes, et n’être occupés qu’aux nègres. car il ne faut point parler des règles de la Mission ni de récollection à un prêtre seul, et, quand on serait deux avec les Français d’une habitation qui font un tintamarre d’ivrogneries, de chansons, de leur travail, et des brouillements qui surviennent dans le soin qu’il faut avoir pour la vie et la conversation avec les séculiers.

Certes, vous en ferez ce qu’il vous plaira ; mais pour mon particulier, j’en suis bien las ; et je ne crois pas qu’on puisse faire grand profit avec les nègres, si l’on n’est dégagé totalement de ces Messieurs pour ne vaquer qu’aux missions. Aussi bien c’est contre notre règle d’avoir des cures, et l’on ne peut bien s’acquitter de l’un et de l’autre. Vous savez quelle brouillerie cela donne à Richelieu, encore qu’il y ait une si grande communauté pour vaquer à l’un et à l’autre. Aussi bien comme je crois, les Français dorénavant se marieront aux femmes du pays et iront choisir des lieux écartés et éloignés Le moyen de fournir à tout ?

Audian Ramach m’a dit souvent qu’on allât demeurer à Fanshere auprès de lui, et c’est un lieu pour faire une habitation de six prêtres pour fournir aux missions de cette contrée, que l’on ferait, avec un bon interprète, dans les villages peu à peu. Et l’on pourrait là entretenir un séminaire de petits enfants, dont on aurait une grande quantité, qui ne coûteraient pas beaucoup à nourrir, dans l’âge qu’ils seraient capables d’instruction. Il ne faut point de linge et d’habits comme en France ; ils vont tout nus, excepté une écharpe de droguet, dont ils se cacheraient. Ils sont accoutumés à coucher sur terre et à vivre de riz, de racines du pays.

Je ne sais que vous dire des filles pour la conduite desquelles il faudrait quelques vertueuses veuves ou filles de France pour en avoir soin ; mais ce serait encore un embarras pour nous, car vous savez l’importunité de ce sexe. Des sœurs de la Charité bien fondées en vertu seraient propres, mais il ne faudrait pas qu’elles demeurassent avec nous, ne crederentur uxores sacerdotum par ces peuples soupçonneux et par les Français. Mais c’est une chose bien nécessaire d’instruire et de contribuer à réprimer le libertinage de la luxure en donnant de la pudeur aux filles, qui partout sont effrontées, dès leur jeunesse, autant ou plus que les petits garçons Et de

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cette jeunesse l’on ferait des mariages honnêtes, dont les enfants seraient encore meilleurs chrétiens que leurs pères car il faudra faire ici comme l’on fait pour réformer une communauté ; on tirera ce qu’on pourra des vieux, mais ce seront les enfants qui instruiront leurs pères et qui réformeront le pays. On ne me dit partout autre chose : "Nous sommes trop grands ; viens instruire nos enfants." Et les enfants ne demandent pas mieux, quoiqu’ils soient fort libertins. Car le trop grand amour de leurs parents, qui leur souffrent tout sans châtiement, les gâte.

Il serait nécessaire de quatre coadjuteurs dont l’un fût apothicaire et chirurgien, un peu versé à traiter les malades, qu’il fît provision des médicaments nécessaires ; car il n’y en a aucun en ce pays. L’autre, un tailleur, fourni de linge et d’étoffe pour nous, et pour les petits enfants du droguet, et des soutanes de couleur, si l’on fait un séminaire Le troisième, capable de vaquer à l’instruction de la jeunesse, avec l’aide d’un interprète, pour leur montrer à lire et écrire dans des heures de caractère de France, pour en introduire la coutume, comme elle est ici de lire et écrire cette langue en arabe, qui est trop malaisé. Pour cet effet, on peut faire imprimer seulement une centaine de copies du catéchisme que j’envoie en cette langue, en attendant qu’il soit mieux, ou qu’on puisse faire des livres de prières bien reliés en grosses lettres. Et le quatrième, un économe, avec tous les meubles qui sont nécessaires à nos communautés ; car on ne trouve rien ici que ce que l’on y apporte, excepté le bœuf et le riz et des racines ; encore faut-il de quoi acheter tout jusqu’à temps qu’on puisse planter, en prenant, avec permission de Sa Majesté et des Messieurs, autant de terre qu’il sera nécessaire ; ce qu’on peut sans faire tort ni aux Messieurs de France, ni à personne, car il y en a de reste.

Le riz cuit à l’eau, comme on le mange en ce pays, n’est pas de si bonne nourriture ; il n’est pas facile de s’y accoutumer. Le vin de miel n’est pas sain, et il est bien rare. On peut apporter des farines de France de pur froment, qui se gardent trois et quatre ans, tant pour servir de matière de consécration, que pour faire du pain sur mer et ici dans un petit four. Le vin de garde n’est pas moins nécessaire pour la messe et pour conserver la santé en ce pays, où l’on est fort sujet à de grandes maladies et à la mort, à moins que d’avoir de bons aliments et médicaments et autres rafraîchissements que vous pourrez apprendre de ceux qui ont été sur mer, et de ceux qui ont vécu dans ce pays. Car de se fier, comme nous avons fait, à de belles promesses, cela est fâcheux d’acheter des Français au quadruple de ce qu’il coûterait en France ; et

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encore ne trouve-t-on quelquefois pour quoi que ce soit ce qu’on pouvait facilement apporter de France à bon marché et qui est pourtant nécessaire, comme il a fallu que j’aie fait pour me conserver, sans pourtant me délicater. Et quand on aurait pour donner quelque soulagement aux malades français ou nègres, ce serait encore le mieux. Cela fait trop de pitié de ne pouvoir secourir ceux qui Sont doublement affligés de mal et de pauvreté leur pouvant sauver la vie pour peu. Il y devrait avoir ici une infirmerie bien réglée, de la part de ces Messieurs, qui sauverait, pour leur profit, la vie a beaucoup.

Il faudrait, outre ce qu’on peut apporter de France dans le vaisseau avoir suffisamment de marchandises de ce pays, dont vous ne pouvez être informé sinon par quelqu’un qui ait l’expérience de ce pays. J’’espérais vous adresser quelqu’un qui sut la langue du pays, pour vous en communiquer mais on lui a refusé le passage, encore qu’il soit des plus anciens habitants Je n’en sais pas la raison ou si l’on s’est douté de quelque chose ; mais c’est le meilleur interprète, qui de bon cœur s’est donné à Dieu pour demeurer avec moi lorsqu’il pourra se dégager, qui sera à l’arrivée du premier vaisseau, après que celui-ci sera de retour.

Je crois qu’il serait bon que nous eussions la permission de recevoir ici quelque Français, quand son temps de service est achevé et qu’il est appelé au service de Dieu, comme il y en a ici deux ou trois qui me l’ont demandé. Ils sont tous portés et savent un peu de la langue et la façon de vivre dans le pays. Il n’y aura pas trop de monde où il y a tant à travailler ; et il meurt beaucoup de monde ; en voilà 57 de notre nombre qui sont morts depuis douze ou treize mois. Car encore qu’il s’en présente de vraiment appelés, on dira que nous les avons débauchés sans cette permission, comme on croit que j’ai fait à l’égard de cet interprète, qui de lui-même s’est offert et a toujours persisté par dévotion, quoiqu’on lui offrit des gages, qu’il a refusés, pour se joindre avec moi, qui ne saurais rien faire, s’il n’est tout à moi ; car on ne peut être à deux maîtres, et il faut choisir le meilleur, qui est Dieu.

Il faudrait encore deux bons charpentiers et un menuisier pour bâtir des églises et maisons de bois, et apporter les serrures, cadenas, clous, et tout faits, de France, bref tout ce qui est nécessaire pour se loger et ameubler en ce pays, où l’on ne trouve pas plus qu’en un désert. Et l’on ferait bien d’apporter de tout ce qui se peut planter et semer en France, comme froment, de la vigne, des graines, des pépins et noyaux, légumes, etc.., mais le tout bien enfermé, cause de l’air de la

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mer, qui corrompt beaucoup, et les mettre à l’air quelquefois par beau temps.

Lorsque j’ai été à la campagne, j’ai toujours eu un Français, interprète ou non qui portait un fusil, non à autre dessein que de se défendre, étant attaqué des voleurs ou ivrognes. Et je crois qu’il n’y aurait pas de mal, s’il y a des séculiers avec nous en quelque habitation, si l’on en fait, d’avoir de quoi se défendre en cas de nécessité, car la crainte de nos armes les tient tous en bride, et n’oseraient approcher, quelque grand nombre fussent-ils, lorsqu’ils voient une arme à feu. Il y a eu des Français massacrés, faute de se méfier

Voilà le plus nécessaire pour faire une habitation et il n’y a pas d’autre moyen de subsister, ce me semble Je suis honteux d’avoir spécifié tant de choses dont on se peut passer et mortifier en France ; mais puisque nous avons des corps pour servir d’organes à s’employer au service de Dieu en ce pays où il y a si grand besoin d’ouvrir, il faut avoir de quoi s’Y conserver, puisqu’il y a de la peine à y venir

Mais la vraie habitation qu’il faudra faire au plus tôt pour bien avancer les affaires de notre religion, c’est aux Matatanes qui est au milieu de l’île, où les Français ont demeuré où il fait fort bon vivre, où sont tous les meilleurs esprits, d’où viennent les Ombiasses et d’où l’on peut aller facilement par toute la terre. Il n’y a point de Français à présent ayant permission de Sa. Majesté de s’y établir Pour le spirituel, c’est où est la meilleure moisson de tout le pays et les plus capables d’instruction. Il faudrait là une douzaine de prêtres, avec l’interprète dont je vous ai parlé, qui y a demeuré, car il y a un peu de différence de la langue selon les pays, comme en France, le picard et le normand, etc ; et qui pourrait avoir quelqu’un des nôtres qui sût l’arabe ou au moins le lire et le bien écrire, cela serait bien nécessaire. Je m’en vais tâcher d’apprendre à lire et à écrire par le moyen d’un Ombiasse qui me l’enseignera, afin de pouvoir connaître ce qui est dans leur livre, et leur écrire quelque chose d’instruction ; mais je ne sais si j’en viendrai à bout.

Les moyens de subsister aux Matatanes sont les mêmes que j’ai dits ci-dessus ; mais la difficulté est qu’on ne peut pas venir plus de trois ou quatre à la fois dans un vaisseau, et l’on est longtemps à recouvrer une personne morte, comme je suis dans l’attente, étant demeuré seul.

Si vous demandez la qualité des ouvriers pour ce pays, vous jugerez mieux cela que moi, qui suis indigne d’en être du nombre. Je dirai seulement mon avis, qu’il faut les qualités que requérait saint François Xavier, des personnes qui excellent plus en vertu qu’en science. La science qu’il faut,

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c’est celle que Dieu donne aux saints. Quand il n’y aura pas de grand prédicateur, passe, si ce n’est qu’il faille avoir soin des Français ; en ce cas, il faut quelqu’un potens in opere et sermone pour réprimer des gens ramassés, libertins et qui sont envoyés la plupart en ce pays par leurs parents, qui n’en savent que faire, ou y sont venus eux-mêmes par débauche ou curiosité, qui, se voyant ici trompés de leur espérance de voir un bon pays, ne font que maudire l’heure d’y être venus. Et encore, quand leur temps est achevé, il faut demeurer encore autant, faute qu’il n’y vient pas de navire les retirer, comme on leur avait promis. Je vous laisse à penser quelle vie en ce désespoir, en un pays où il y a si grande facilité de se laisser aller à la corruption de nature. Il n’y aurait que plaisir de n’avoir pas soin de telles gens, auxquels on ne perd souvent que sa peine et dont on est payé d’ingratitude et de calomnie, comme des frénétiques envers le médecin qui les veut guérir, qui s’irritent contre lui au lieu de prendre ses remèdes. Si nous n’avions qu’à instruire les nègres, il ne faudrait que des catéchistes, quand même il y en aurait quelqu’un d’une mémoire heureuse qui ne voulût pas être prêtre et qui eût la volubilité de langue pour se rendre capable d’apprendre celle-ci en peu de temps, comme il est facile à une personne qui n’aurait que cela à faire ; car il n’y a pas de prononciation difficile ; il ne faut que de la mémoire à retenir les mots, qui ne se déclinent, ni conjuguent, et que l’on peut faire réduire en dictionnaire et en précepte avec le temps, comme j’espère, quand nous aurons un interprète à nous et qu’on demeurera ailleurs qu’en ce lieu de brouillerie, sous la captivité de ceux qui sont toujours en méfiance et qui, au lieu de contribuer, empêchent plutôt, et qui croiraient s’être fait grand tort de nous donner un interprète, qu’ils emploient plutôt à des vétilles. Je veux dire qu’un laïque, étant conduit et stylé d’un prêtre, se rendra capable d’instruire en attendant que les prêtres, plus occupés à l’office et autres choses, se puissent rendre capables d’enseigner seuls sans interprètes. Je ne saurais ici apprendre jamais la langue parfaitement, à moins que de demeurer parmi les nègres. Je sais un peu les matières de catéchisme que j’ai étudiées ; mais je n’entends pas leurs raisons entièrement sans interprète. Il faut un long usage dans ces commencements pour bien connaître la signification propre des mots.

La santé du corps et les forces sont requises à ceux qu’on emploiera, tant à cause de la fatigue du long voyage sur mer, que des incommodités qu’il y a ici à la campagne. On a remarqué que les plus jeunes et les plus robustes meurent plutôt que ceux qui sont de force médiocre, quoique de bonne

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santé ; et les personnes âgées de 35, 40 et 50 ans sont plus sains que ceux qui sont plus jeunes, a cause de la chaleur du pays.

Il n’y a pas si grand danger de la chasteté comme on croit. Il ne faut pas aller seul et se tenir sérieux et sur ses gardes,. quoique la longue habitude à la chasteté soit requise en beaucoup d’occasions, où l’on offre des sujets de la perdre.

Les esprits impatients, comme le mien, ne sont guère propres ; encore moins ceux qui demanderaient à venir ici par boutade et qui agiraient de même ; bene patientes ut annuntient, principalement ici ou le peuple est seul à comprendre ces matières nouvelles.

De vivre seul, comme moi, sans compagnon, il n’y a guère d’apparence ; car il me souvient que saint Xavier demandait des personnes de vertu extraordinaire pour cela ; ce que vous savez n’être pas en moi.

Il n’y a point à craindre de persécutions ni de dangers, quand on a quelque Français qui porte des armes avec nous ; mais seul, il n’y fait pas trop sur, particulièrement si l’on allait où l’on a pillé ; et brûlé ces pauvres gens, qui seront toujours sur la méfiance et qu’on aura peine à aborder ; car ils fuient devant un seul Français, comme un grand troupeau devant un seul chien.

On a tué des grands vers le milieu de la terre, quand on leur a fait la guerre, et des femmes et des enfants, et l’on dit qu’on ne pourra avoir des bœufs pour faire subsister l’habitation sans faire la guerre à l’avenir, et que pour se rendre maîtres aucuns disent qu’il faut mettre main basse sur les principaux et que c’est même le moyen de mieux établir la religion, comme ont fait les Portugais. Quod si aequum est, judica. Et quel remède à cela si nous demeurons encore ici ? C’est à quoi j’ai toujours contredit par l’exemple de N. S., qui n’a pas commande aux apôtres de lever des armées pour établir le christianisme, mais d’être agneaux parmi les loups. Et encore que les blancs se soient, ou par industrie, ou par force rendus maîtres il ne faut que subsister ici et maintenir les noirs dans la jouissance de leurs biens et acquits pour détruire toute la puissance des grands, qui à la vérité ne sont riches qu’aux dépens des enfants, frustrés du bien de leur père ; encore font-ils des avances de bêtes aux maires des villages, dont ils prennent le profit après leur mort, en retirant tout ce qu’ils trouvent au défunt.

J’assure bien que pour faire subsister notre séminaire, si on l’établit, tant aux Matatanes qu’ici, il ne sera pas besoin de guerres, car on peut traiter avec les choses propres au pays tout ce qui sera nécessaire de bêtes et autres victuailles qu’on

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ne peut pas apporter de France et qui croissent ici. J’ai bien acheté six vaches, qui me coûtent un écu la pièce environ, et quelques volailles pour avoir des œufs le vendredi et samedi, avec un peu de lait, pour n’être point obligé de manger de la viande, comme l’on en mange presque toujours et le carême aussi, non seulement à la table du gouverneur, mais de tous les Français, qui vivent en cela comme huguenots, faute de soin d’avoir du poisson et autres choses que des personnes pieuses auraient facilement et dont la plupart ne font aucune conscience, quoique je leur aie fait entendre souvent que je ne donnais dispense qu’à ceux qui étaient infirmes, ou qui ayant fait leur possible d’y pourvoir, n’auraient pu, ou enfin à ceux qui auraient une légitime excuse devant Dieu en leur conscience. Je suis contraint de laisser tout aller après n’y avoir pu remédier, car les particuliers me renvoient tous au chef, à qui, quand j’en ai parlé, j’en ai été querellé, disant que, s’il avait des marchandises, ce n’était pas pour cela. Et il n’en faudrait pas beaucoup, sinon pour tous, au moins pour sa table. Ce n’est que faute de donner ordre, comme il est facile. Et jusqu’à présent je n’ai point rompu l’abstinence, sinon que, faute qu’on ne veut pas prendre la peine de faire du beurre, comme je tâcherai quand je le pourrai, j’ai pris dispense de me servir de graisse de bœuf, ou du poisson, que bien souvent j’ai été pêcher moi-même sur les roches, pensant à la pêche spirituelle et aux apôtres, qui quelquefois y allaient pour vivre ; et le bon Dieu m’a pourvu des choses nécessaires pour vivre.

Comment faudra-t-il faire touchant les jeunes et abstinences des Français et à l’égard des nègres qu’on recevra au christianisme ? Un mot de votre avis sur ceci, s’il vous plaît ? Car cela me met en peine pour ma conscience. Il ne faut que faire pêcher avec une seine à la mer. Car je sais bien que qui peut et ne veut pas est indigne d’absolution. Il y en a qui à la vérité sont excusables ; mais ceux qui le peuvent favorisent leur sensualité, impiété et négligence par de faux prétextes qu’ils ne peuvent, ou à cause de la Compagnie, ou crainte d’être malades et mourir ; que dire à cela ?

Au lieu d’empêcher les nègres de travailler les fêtes et dimanches, on reçoit le trafic ces jours-là et on dit qu’il vaut mieux qu’ils travaillent et ceux qui d’entre eux sont chrétiens aussi ; et il faut des Français à les conduire ; et le plus souvent ce ne sont pas choses nécessaires. Si les Français demandent congé de s’aller promener, on les remet aux dimanches et aux fêtes. Ils partent la veille et perdront la messe pour des vétilles et disent que, si on leur donnait d’autres jours, qu’ils n’emploieraient pas ceux-là. Que faire à cela ?

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De ceci vous jugerez le pauvre ordre qu’il y a, et le peine que mon pauvre cœur a reçue de tout ceci ensemble. Ce qui m’a fait dire bien des fois que si ce n’était que je suis ici par obéissance, usquedum dicatur mihi, j’aurais secoué ce joug insupportable à un pygmée, pour m’en décharger sur quelque plus fort spécialement pour le traitement de M. de Flacourt qui pourtant commence à reconnaître la vérité et l’innocence de ce qu’il m’avait imposé. Ne lui en dites mot, s’il ne commence le premier (comme je crains, encore qu’il m’ait dit : pax, pax). Si ce n’est de son côté, je vous assure bien, du mien que j’ai bu l’amertume de ce calice à travers celui de N-S. et des apôtres faisant en ceci expérience de la prédiction que mon cher compagnon me fit par testament un peu avant sa mort. Quand je lui eus demandé ce qu’il me laissait devant que mourir, il me dit que c’étaient des souffrances : "Oh ! que vous aurez à souffrir ! Ce ne sera pas pour un peu ; mais je vous assure que ce sera très bien." Oh ! je m’en contente ; et c’est peu de chose au prix de ce qu’il faudra peut-être souffrir à l’avenir pour imiter les vaisseaux d’élection qui sont choisis pour porter le nom de N.-S. parmi les Gentils.

Si M. de Flacourt se plaint de moi, je sais qu’il est seul ; car tout le reste seraient prêts de me donner leurs cœurs et leurs yeux, les plus libertins mêmes. Demandez-lui pardon pour moi de ce qu’il vous dira que j’ai fait de mal. Sur quoi je recevrai votre correction car encore que ma conscience ne me reprenne sinon de lâcheté au service de Dieu en mon particulier, j’ai tâché de ne pas manquer au prochain. Et pourtant je ne me dis pas juste, car je sais que je suis homme et le plus infirme et fautif de tous ceux que vous pourriez envoyer ; et Dieu sait que je ne mens point ; que ce que j’ai toujours le plus appréhendé m’est arrivé dans le choix qu’on a fait de moi, non pour m’envoyer ici, car je n’ai pas eu peine de passer par-dessus les objections de la chair et du sang pour me soumettre à l’obéissance, quand j’ai connu la volonté de Dieu, mais de ce que vous avez mis la charge sur le plus faible. Aussi ai-je toujours cru, et crois encore, que je ne suis envoyé que comme explorateur et que vous enverrez celui quem missurus es, auquel je ne serai pas digne d’obéir si vous envoyez des prêtres par le premier navire. Je sais bien que c’est chose inutile de prévenir ce qui n’arrivera pas que j’aie aucune conduite d’aucune chose, sinon de servir de pieds et de bras pour me soumettre et exécuter tout ce que me commanderont ceux que vous me donnerez pour supérieurs ; car je sais que vous êtes trop raisonnable pour me donner la dernière place et non pas de tenir le gouvernail, et qu’au cas que vous établissiez ici un corps, vous n’aurez garde de mettre un membre

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inférieur hors de sa place, pour le faire continuellement gémir jusqu’à ce qu’il y fût remis, et que vous ne voudriez pas être responsable des fautes que je commettrais en une œuvre de si grande conséquence n’ayant ni science, ni jugement, ni expérience pour me conduire en des affaires si épineuses et en des principes desquels, comme l’on dit étant mal posés, s ‘ensuivraient plusieurs absurdités. II faut un savant architecte pour mettre ici le fondement, et je n’ai que trop de sujet de croire que j’ai été éloigné des autres pour mes folies. Je ne dis point ceci par humilité à crochet, pour finement procurer d’avoir quelque direction en quelque façon que ce soit car il n’y a rien plus capable de m’abattre le courage que de me voir hors de la conduite d’un supérieur, et si ne m’en envoyez un, comme je n’en doute point, je crois que je tomberais à cœur failli, car j’ai déjà trop fait de mal sans l’augmenter pour ma perte et celle du salut de plusieurs au lieu que, si l’on me commande, il me semble que je serai retiré de la mort, qui est ma propre volonté et qu’ayant le cœur dilaté, je courrai dans la voie de l’obéissance, n’ayant rien qui me puisse peser, après que je me verrai délivré de ce fardeau, que j’appréhende plus que toutes les peines inimaginables pource que je ne vois pas d’apparence d’y faire mon salut que je dois préférer à celui de tout le monde au lieu que je ne crains pas le naufrage dans le vaisseau de l’obéissance.

De tout ce que dessus, je vous prie de faire un extrait de ce qui est le principal, et y apportez le remède par celui que vous enverrez, que vous en pourrez pleinement informer ou de paroles ou par écrit.

Pour ce qui est du temporel, il faudrait, si l’on envoie trois ou quatre prêtres avec deux ou trois coadjuteurs, ce sera bien le plus qu’on pourra passer, et autant à un autre voyage, enquêtez-vous et faites que ceux qui viendront s’informent de quelqu’un qui sache les choses nécessaires en ce pays pour y avoir été et non par oui-dire ; et surtout voyez s’il est à propos de continuer le soin des Français. S’il y a une raison pour, il y en a deux contre. Qu’on fasse si bien qu’on voudra ce ne sera jamais rien qui vaille à leur gré et de plus, c’est que de tous les hommes celui qui est ici est le plus difficile à converser et contenter à cause des jugements et soupçons téméraires ombrages ou rapports ; ou si cela ne se peut séparer et qu’il faille demeurer à l’habitation donnez ordre qu’on ait son fait assuré dès la France sans s’attendre aucunement ici ; car on n’oserait pas ouvrir la bouche, quoique le plus doucement du monde, qu’on ne soit renvoyé devant tout le monde ; n’étant pas aussi bien notre Institut d’être fondés pour ne dépendre de personne, pour vivre de jour en jour, comme je suis

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ici étant engagé avec des séculiers, qui dans le repas et en tout ne gardent aucune règle, ni temps, ni mesure que leur appétit. Avec cela l’on y perd tout le temps, et l’esprit se sèche trop tôt de leurs discours frivoles.

Voici bien de la confusion que j’ai écrite à bâton rompu espérant l’écrire avec plus d’ordre, si le vaisseau n’eût pas pressé. Tirez de tout ce poison un thériaque, et sur toutes mes fautes donnez-moi des instruction, si vous me retenez encore en ce pays. Possible que, si Dieu eût conservé M. Gondrée vous aurais-je été rendre compte moi-même, non pas pour quitter le pays, mais pour y mieux revenir. Et si vous trouvez à propos que je fasse un tour en France par le premier navire, c’est à faire à quatre mois de temps et autant en France, et autant à revenir, pour ne plus quitter, étant bien établis. La volonté de Dieu soit faite en tout et partout !

Monsieur Flacourt demeure encore pour trois ans ; et quand j’ai écrit ceci, je pensais qu’il s’en retournait. Comme il en avait fait ses préparatifs, cette résolution a changé tout à coup. Je ne lui ai point parlé s’il manderait des prêtres, ou si l’on ferait ici des séminaires ; je lui en ai dit pourtant tout mon sentiment et les moyens que je croyais nécessaires pour cela. il n’y a pas bien longtemps ; mais comme il m’a écouté froidement, je laisse cela à sa dévotion d’en mander ce qu’il lui plaira à ces Messieurs, qui vous le communiqueront, comme vous leur communiquerez, de tout ce que je vous écris, ce que vous jugerez de plus nécessaire, en laissant le superflu.

Je vois bien que je ne pourrai aller guère loin ; mais je tâcherai de disposer les pères des villages d’ici à l’entour au baptême de leurs enfants et de visiter, quand je pourrai, ceux que j’ai déjà vus. Aurons-nous un interprète portugais pour Andian Ramach et ce qu’il faudra pour faire là une église, et Dieu nous fera-t-il la grâce de le remettre ? Lui pourra-t-on faire quelque présent pour le gagner, comme de quelques cristaux taillés en olives, de quelque étoffe de soie, de quelque tasse d’argent ou ménilles d’argent, quelques grains d’or, fausses perles, du corail, dont il m’a demandé un chapelet, et des heures en Portugais ? Ce que nous lui distribuerions successivement pour l’entretenir en amitié et l’attirer par là à mieux écouter et recevoir les voies de son salut et de plusieurs autres. Ensuite pourrait-on avoir quelque chose semblable à ce que dessus pour gagner quelque Ombiasse et l’ayant instruit en le désintéressant de ses olis, s’en servir pour attirer ceux qu’ils ont autrefois trompés. ? La somme de 100 ou 200 livres irait bien loin en cela, tant pour le roi que pour les Ombiasses. Dieu sait quelle conséquence il s’ensuivrait de là et combien l’on gagnerait d’âmes, dont une vaut mieux que

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tous les trésors de la terre. Ces Messieurs auront peine d’approuver cette façon, que je crois bien propre parmi des personnes attachées à leur intérêt comme sont ces gens ici. J’ai bien peur qu’on ne fasse entendre qu’on fait de grands frais pour nous et pour la religion qui est le principal motif de la concession de cette île et que l’on n’exposez cela pour avoir exemption des droits des entrées des vaisseaux et marchandises en France, et que l’on ne se soucie pas assez de contribuer médiocrement à l’œuvre de Dieu. qu’il il lui plaise qu’il n’en soit pas ainsi !

Je ne sais si vous enverrez des missionnaires à Sainte-Marie où il y a des Français ; mais il n’y a pas moyen de se communiquer d’ici-là sinon par mer ; il y fait fort malsain, et c’est là où il faut de bonne nourriture à cause du mauvais air, des fréquentes pluies. Il y a du changement à la langue, et je tâcherai par quelques Français qui sont ici et qui y ont demeuré, de mettre les mots de ce pays-là dans le catéchisme qui est déjà fait à la façon d’ici. On dit qu’on fera plusieurs habitations des Français, entre autres deux grandes, l’une aux Antavares, proche des Matatanes à trois journées de là. jugez de ce que je vous ai proposé si vous donnerez le soin des Français à des prêtres de la Mission ou à des prêtres séculiers, et que le tout aille à la plus grande gloire de Dieu en l’amour duquel je suis de tout mon cœur, Monsieur et très honoré Père votre très humble et très obéissant fils.

CHARLES NACQUART,

très indigne prêtre de la Mission de Madagascar.

Au fort Dauphin, ce 9 février 1650.

1184. — AUX FILLES DE LA CHARITé DE VALPUISEAUX (1)

De Paris, ce 10 février 1650.

Mes bonnes Sœurs,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour Jamais !

Je suis bien consolé d’avoir reçu votre lettre. Je prie

Lettre 1184. — L. s. — Dossier de la Mission, original.

1) Village voisin * Comme de l’arrondissement d’étampes. Les Filles de la Charité y étaient établies depuis l’année 1648.

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Notre-Seigneur qu’il redonne la santé à ma sœur Perrette et qu’il la conserve à ma sœur Marguerite, afin que vous puissiez ensemble continuer les services que vous rendez à Dieu.

Je vous remercie de la charité que vous avez eue pour nous, de veiller à la garde de notre petit fait, et de la peine que ma sœur Marguerite a prise de visiter les livres et le linge ; s’il y en a d’égaré, il faut avoir patience et tâcher de conserver le reste.

Ce pauvre homme vînt hier au matin prendre ses hardes à la porte, sans entrer céans, ni parler à d’autres qu’au portier. Vous pouvez vous assurer, mes Sœurs. que jamais vous ne le reverrez de delà par mon consentement ; et s’il était si inconsidéré que d’y retourner, je vous prie de me le faire savoir aussitôt, afin que je fasse pourvoir à son éloignement Je ne crois pas qu’il vienne davantage me voir, et j’en serai bien aise.

Je prie Notre-Seigneur qu’il vous donne sa paix et son esprit, et à moi quelque part à vos prières, qui suis, en son amour, mes bonnes Sœurs, votre affectionné serviteur.

VINCENT DEPAUL,

indigne prêtre de la Mission.

Suscription : A nos sœurs les sœurs de la Charité, servantes des pauvres malades, au Val de Puiseau.

1185. — A RENé ALMERAS, SUPéRIEUR, A ROME

Du 11 février 1650.

Je suis affligé de la manière d’agir de M…., mais non pas étonné ; ceux qui une fois ont fait faux bond

Lettre 1185. — Reg. 2, p. 266.

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à la vocation, rarement reviennent-ils au point qu’ils doivent être. Il y a pour l’ordinaire en ces gens-là un certain fonds opposé à la régularité, qui fait qu’ils se rebutent à chaque bout de champ, et le pis est qu’ils en indisposent d’autres, afin qu’ayant des compagnons en leur dégoût, ils aient de quoi présumer qu’ils ont raison. Il y a longtemps que je suis comme résolu de n’en plus recevoir aucun ; et tout nouvellement nous en avons mis deux dehors, qui ont fait de grandes instances pour rentrer : mais Dieu m’a fait la grâce de tenir ferme ; et ce que vous me mandez de M….. me confirme dans cette résolution, duquel je vous dirai encore ce mot, qu’il vaut mieux le laisser aller une seconde fois, pour la dernière, que de le garder, si vous n’avez de grandes conjectures de son amendement

1186. — LOUISE DE MARILLAC A SAINT VINCENT

[Février 1650] (l)

Mon très honoré Père,

le crois que Monsieur le bailli (2) vous fît entendre hier l’état de sa mauvaise affaire, qui paraît toute dépendre de la manière que Monsieur Lesguier fera entendre à Monsieur d’Emery (3) la volonté de la reine en ce sujet, lequel en a eu un nouveau commandement de Sa Majesté. Je supplie très humblement votre charité prendre la peine me mander s’il ne serait point nécessaire de lui faire parler et par qui. Mais il faudrait que ce fût dès aujourd’hui. Ce qui m’oblige à ne rien négliger, c’est qu’il faudra bien 12 ou 15 cents livres, outre cette taxe, pour les frais de sa réception ; encore nous a-t-on dit 2.000 livres (4).

Lettre 1186. — L. a. — Dossier des Filles de la Charité, original.

1) Date. ajoutée au dos de l’original par le frère Ducournau.

2) Michel Le Gras, bailli de Saint-Lazare.

3) Michel Particelli, sieur d’Emery, contrôleur général des finances de 1643 à 1648, né à Lyon, mort à Paris en 1650.

4). Michel de la. Rochemaillet, conseiller à la cour des Monnaies,

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Au nom de Dieu, mont très Révérend Père, pensez un peu s’il ne faut point penser à disposer ces dames à laisser de prendre les enfants exposés de nouveau, pour s’acquitter et retirer tous les sevrés des champs car je vous assure eu conscience qu’il n’y a plus de moyen de résister à la pitié que ces pauvres gens nous font en demandant ce qui leur est justement dû, non seulement par leurs peines, mais pour avoir avancé le leur auprès duquel ils se voient mourir de faim et sont contraints de venir des 3 ou 4 fois de bien loin sans avoir de l’argent. Nous y sommes pour beaucoup pour la nourriture des nourrices ; et souvent 7 ou 8 enfants sevrés et argent prêté ! Mais ce n’est pas notre intérêt qui nous fait parler, quoique, si la chose continue, il faudra bien nous consommer ne pouvant refuser de leur en donner pour peu que ce soit.

Pardonnez mes ordinaires importunités, s’il vous plaît, et m’honorez toujours de la croyance que je suis mon très honoré Père, votre très humble et très obéissante fille et servante.

Suscription : A Monsieur Monsieur Vincent.

1187. — ALAIN DE SOLMINIHAC, éVêQUE DE CAHORS,

A SAINT VINCENT

De Mercuès, ce 15 février 1650.

Monsieur,

Après vous avoir remercié très affectueusement des soins qu’il vous plaît prendre pour nous en l’affaire de Ste-Geneviève et vous avoir supplié, comme je fais très humblement, de nous les y continuer et vos assistances, agréez que je vous die ici en secret et confidemment que le Père Vitet, syndic de Chancelade, a une si violente passion de voir promptement (la fin de) cet affaire qu’il n’y a rien qu’il ne fasse et qu’il ne hasarde pour cela ; et comme il voit que la voie de Rome y résiste et que l’appel comme d’abus* au parlement est un moyen propre pour cela, il s’est résolu à l’y porter à quel prix

avait résigné son office à son frère René Michel de la Rochemaillet, qui l’avait lui-même cédé à Michel Le Gras, avocat au Parlement. Les lettres de provision furent signées le 13 juin 1650 ; après l’enquête d’usage sur sa "vie, mœurs et religion", le nouveau conseiller fut autorisé le 14 juillet à prêter serment. (Arch nat. Z1B 566.)

Lettre 1187. — Arch. de l’évêché de Cahors, cahier, copie prise sur l’original.

* "appel comme d’abus" : recours devanty un pouvoir contre les abus d’un autre pouvoir. Cl.L

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que ce soit ; et c’est pourquoi d’abord que ceux de Sainte-Geneviève nous firent intimer l’appel par eux interjeté de la sentence de Beauvais, et assigner à Grosbois il me l’envoya avec plusieurs mémoires, contenant diverses causes d’appel comme d’abus, et m’écrivit qu’il en allait appeler au parlement de l’obtention du bref adressant à l’abbé de Grosbois (1) ensemble des ordonnances de M. le cardinal de la Rochefoucauld. J’envoyai la copie de ce bref avec lesdits mémoires, à Paris pour les consulter avec Messieurs Camus et Montelon, et les fis consulter encore ici avec mon avocat de Cahors,. qui est un grand personnage. Son avis et celui de Paris se trouvèrent conformes, qu’il n’y avait point lieu d’appel comme d’abus au bref obtenu par ceux de Ste-Geneviève adressant audit sieur abbé de Grosbois, mais que, se trouvant obreptice et subreptice il fallait se pourvoir devant Se Sainteté pour le faire déclarer nul, et en se présentant devant ledit abbé de Grosbois requérir qu’il eût à nous renvoyer devant Sa Sainteté attendu la nullité dudit bref… qui le commettent, et en cas de refus, protester qu’on en était appelant et coter les nullités d’icelui bref.

J’envoyai audit Père Vitet l’avis desdits avocats, tant de Paris que de Cahors avec l’acte tout dressé et ordre de suivre ponctuellement cet avis il me fait réponse comme quoi il l’a reçu, et persiste qu’il faut appeler comme d’abus au parlement. Mon vicaire général lui écrivit par mon ordre et au Père prieur de Chancelade que je trouvais la proposition tort étrange et m’étonnais qu’il ne suivit les ordres que je lui envoyais qui portaient, entre autres choses, de ne rien produire devant ledit sieur abbé de Grosbois, suivant lesdits avis du Conseil. Il s’en alla faire cette réquisition audit abbé lequel ne voulut point dire droit sur ledit renvoi. mais ordonna que les parties produiraient dans trois jours, au lieu que ledit Père Vitet devait en même temps avoir fait l’acte de protestation d’appel suivant l’ordre qu’il en avait et l’avis des avocats. Il produisit notre arrêt du Conseil contre les défenses expresses qu’il en avait, et s’en va de là à la Couronne faire signifier à ceux de Sainte-Geneviève les protestations d’appeler en cas que ledit sieur abbé de Grosbois passe outre puis s’en revient à Grosbois, où il trouva que ledit sieur abbé avait donné la sentence. étant de retour à Chancelade le Père prieur me l’écrivit ici Je lui fis réponse que je m’étonnais fort de ce procédé du Père

1) Grobosc ou Grosbois, abbaye d’hommes de l’ordre de Cîteaux, dans le diocèse d’Angoulême, près des confins du Périgord. Jean de la Font en était abbé depuis le 18 mai 1641.

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Vitet, d’avoir quitté l’avis du Conseil pour suivre ses sentiments, et d’avoir produit, contre les défenses expresses qu’il en avait. Il s’excusa par lettre, disant que cela ne se pouvait faire autrement parce qu’il fallait plutôt intimer ces protestations à ceux de Sainte-Geneviève qu’audit abbé ; qui est une chose très impertinente et très ridicule.

Je lui mandai de me venir trouver ici où étant je lui dis quelle raison il avait de dire qu’il fallait plutôt signifier les protestations à ceux de Sainte-Geneviève qu’à l’abbé de Grosbois et pourquoi il n’avait suivi nos ordres. Toute la réponse que j’en eus, c’est qu’il leva les épaules et baissa la tête. Et parce que lui seul a nourri cet affaire et que c’est le seul que nous ayons qui l’entende bien, je ne voulus lui faire la réprimande qu’il méritait, et le traitai avec grande douceur après une telle faute et lui dis qu’il fallait qu’il allât à Paris pour se pourvoir au Conseil privé contre ladite sentence. Pendant le temps qu’il demeura ici, il avait toujours dans son esprit et parlait de temps en temps de son appel comme d’abus tant de ladite sentence donnée par l’abbé de Grosbois que de celle de Monseigneur le cardinal de la Rochefoucauld. Je lui renvoyais toutes ces propositions et lui alléguais ce qu’il m’avait rapporté à son retour de Paris, après avoir obtenu notre arrêt du mois de juillet 1647, qui est que tous nos amis de Paris lui avaient dit de ne se pourvoir point au parlement, à cause des grandes habitudes que ceux de Sainte-Geneviève y avaient à raison du grand nombre de religieux et pensionnaires qu’ils ont, parents de ceux qui seraient nos juges, comme il est véritable. Avant son départ d’ici, je lui fis écrire quelques ordres et avis, que je lui donnai pour s’en servir en la poursuite de cet affaire, et lui dis de ne faire rien sans conseil et de le suivre et ajoutai en même temps qu’il ne portait point cet affaire au parlement, où lui-même m’avait dit que nos amis de Paris ne nous conseillaient pas d’aller, et lui alléguai quelques raisons qui me regardent en particulier et qui m’obligent de ne l’y porter pas.

étant arrivé à Paris, il fait une consultation, suivant l’ordre qu’il avait de nous, avec Messieurs Camus et Montelon, lesquels trouvèrent que nous étions fort bien fondés à nous pourvoir au Conseil contre la sentence de l’abbé de Grosbois. Par le courrier suivant, il manda au contraire, que M. Montelon était d’avis d’appeler au parlement et que M. Camus n’était pas encore résolu ; et, par l’autre courrier, il m’écrivit que tous demeuraient d’accord d’appeler comme d’abus au parlement de Paris, tant de la sentence de Grosbois que des ordonnances de Monseigneur le cardinal de la Rochefoucauld, et qu’il faisait dresser des lettres d’appel à cet effet et même

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en anticipation d’une assignation que ceux de Sainte-Geneviève lui avaient fait donner audit parlement.

Je vous laisse à penser si cette nouvelle me surprit. J’envoyai incontinent mon vicaire général à Cahors voir avec notre Conseil ce que nous avions à faire, lequel fut si étonné de ce procédé que je ne vous le saurais dire. II dressa sur ‘ heure même un acte de désaveu de ce procédé, lequel j’envoyai au sieur Lefèvre, mon procureur à Paris, pour le faire intimer à ceux de Sainte-Geneviève, et écrivis sur ce sujet une grande lettre audit Père Vitet, auquel je mandais que je m’étonnais fort que, contre nos ordres, il eût porté cet affaire au parlement. Il m’a fait réponse et s‘excuse disant que je lui avais fait écrire trois fois par mon vicaire général de suivre le Conseil, et même je lui avais dit, ce qui est véritable ; mais il fait la défense expresse qu’il avait de ne porter cet affaire au parlement. Il a écrit à mon vicaire général une lettre toute pleine de plaintes, et l’a écrite dans un esprit troublé. car il s’y contredit à ses autres lettres et, après s’être échappé en beaucoup d’autres paroles, il lui mande de lui envoyer un peu d’argent pour se retirer à même temps, parce qu’il n’oserait plus paraître après ce désaveu que j’ai fait.

Vous remarquerez, s’il vous plaît que les lettres qu’il avait résolu de présenter au parlement en appel et anticipation, n’ont été présentées encore, le Conseil ayant été d’avis d’attendre que l’assignation donnée par ceux de Sainte-Geneviève fût échue ; et par ainsi il n’y a point de désaveu et révocation, puisqu’on n’avait encore agi au parlement.

Mais au lieu de faire ledit désaveu, il l’est allé publier et a fait voir mes lettres et de mon vicaire général auxdits sieurs Camus et Montelon, et mande qu’ils ont trouvé fort mauvais que j’aie fait réformer leur avis par un avocat de Cahors. Je lui avais écrit, en lui envoyant le susdit désaveu, de prendre des lettres de quadrimestre du parlement, pour avoir délai de quatre mois à nous pourvoir devers Sa Sainteté avec cependant inhibitions et défenses aux parties de rien attenter, et de les faire signifier à ceux de Ste-Geneviève. Il ne nous a fait aucune réponse là-dessus, de façon que je me trouve à présent bien empêché et ai besoin de votre avis et de votre assistance ; car, comme je vous ai déjà dit, je n’ai personne qui entende cet affaire comme lui. Le Père Parrot son compagnon, est aussi bien député que lui, mais il ne l’entend pas si bien, lui l’ayant toujours conduit seul, sans souffrir que ledit Père Parrot s’en mêlât, il a aussi tous les actes devers soi.

Je vous supplie, au nom de Dieu, de travailler à ramener cet esprit et lui faire perdre, s’il se peut, la pensée d’aller plus au parlement, ni même au Conseil en ce temps, car il nous renverrait

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au parlement, mais qu’il agisse par la voie de Rome, suivant l’ordre exprès que je lui en ai donné, attendant que lé Conseil reprenne son autorité.

Il vous a surpris, vous faisant entendre que l’arrêt d’enregistrement de l’érection de la congrégation de Sainte-Geneviève portait que ladite congrégation ne pourrait s’établir en d’autres maisons que du consentement des évêques diocésains, ensemble des abbés et religieux d’icelles comme vous m’écrivez ; ce qui n’est pas, comme vous verrez par le dictum dudit arrêt ci-inclus, où je vous prie remarquer ce qui est dit à l’égard des maisons qui sont présentement en ladite congrégation. Or par la sentence de l’abbé de Grosbois nos maisons y sont comprises, et, quoique nous soyons appelants, elle subsiste jusques à ce que nous l’ayons fait cesser et notre Conseil de Cahors, qui est très habile et très prudent, a toujours cru que c’était une amorce. Et pour moi, il faut que je vous avoue que l’ai toujours cru que cet arrêt nous était très préjudiciable ; et tous ceux auxquels je l’ai fait voir en ont fait le même jugement ; et cependant ledit Père Vitet fait triomphe de cet arrêt et publie comme ville gagnée pour nous, et sous ce prétexte me voulait obliger à consentir que l’affaire se portât au parlement. S’il n’eut pas donné, comme il a fait, la sentence de l’abbé de Grosbois, il semble que ledit arrêt pourrait nous être favorable Mais en l’état que les affaires sont il ne me le persuadera jamais. Et néanmoins quand même ladite sentence de Grosbois n’y serait pas, je me garderais bien d’aller au parlement, parce que, comme ce sont des clauses apposées audit arrêt proprio motu, le parlement les lèvera ou interprétera comme bon lui semblera, tant contre le général que contre les particuliers.

Il vous a aussi surpris en ce qu’il vous a dit que nous avions appelé comme d’abus ; ce qui n’est point ; car il n’y a qu’un simple acte de protestation d’appeler. Il faudrait, s’il n’était au Conseil, requête pour cela et arrêt sur icelle pour y faire appeler les parties. Si c’était au parlement il faudrait des lettres. Or, il n’y a rien de tout cela si bien que nous sommes en pleine liberté de nous pourvoir à Rome, comme il faut faire, ainsi que je lui ai ci-devant mandé et vous prie de lui ordonner absolument, avec défenses très expresses d’aller au parlement. Et si vous voulez lui en représenter les raisons, qui sont les grandes habitudes (2) de ceux de Ste-Geneviève au moyen de nombre de religieux ou pensionnaires, si bien que nous aurions tous leurs parents qui solliciteraient contre nous,

2) Richelieu

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les difficultés provenant du genre de cet affaire, ses circonstances et dépendances. La plupart de nos griefs d’appel sont de choses spirituelles, observation de régulariser, ou esprit de règles et ny a avocat en France qui soit capable de plaider cet affaire ni M. l’avocat général, et ne crois pas même que les juges laïques le puissent entendre ; affaire qui tiendrait plus de deux audiences pour être bien plaidé, car ceux de Ste-Geneviève le grossiraient et embrouilleraient à leur possible.

Il y a de grandes raisons de mon côté pour n’aller au parlement : vous savez la censure du livre des Libertés de l’église gallicane (3), de laquelle censure je fus l’un des commissaires avec Messeigneurs l’archevêque de Sens (4) et l’évêque d’Uzès (3) pour la faire condamner, la façon avec laquelle j’ai agi en ce pays pour le service du roi un intendant des finances m’a écrit de Paris que j’étais connu de tous ; et quantité d’autres raisons qui me regardent. Que si après tout cela vous ne pouvez ramener cet esprit, je vous prie de m’en donner avis, et envoyer cependant quérir Lefèvre le jeune, mon procureur au grand Conseil, pour pouvoir prendre du parlement lesdites lettres de quadrimestre au plus tôt et envoyer à Rome.

Je souhaiterais bien de vous pouvoir faire savoir la fin qui porte cet esprit à vouloir promptement voir la fin de cet affaire, bonne ou mauvaise, et de hasarder tout pour cela ; mais c’est un mystère secret qui m’a été révélé en secret et que je n’ai dit qu’à mon vicaire général, qui vous écrit celle-ci sous moi, et que je ne puis confier au papier et que je voudrais bien vous pouvoir suggérer à l’oreille et qui n’a pris sa naissance que depuis environ deux ans. Ainsi je vous prie prendre bien garde à cet esprit et vous faire rendre compte de temps en temps de ce qu’il a fait en cet affaire, et ne lui donner permission de partir qu’il n’ait fait lesdites lettres de quadrimestre et envoyé en cour de Rome pour faire venir le bref, et avoir les commissionnaires que je lui ai marqués, et attendre encore quelque temps pour voir si ceux de Ste-Geneviève remueront rien au parlement. Je vous écris une autre lettre par ledit Père Vitet. Quand il vous portera ma lettre, je vous prie lui parler selon, que le

3) Traitez des droits et libertez de l’église gallicane [par Pierre Dupuy], s 1, 1639, 2 vol in-f° Cet ouvrage légitimait tous les empiétements de la puissance séculière sur le pouvoir des évêques et du Pape. Il fut censuré le 9 février 1639 par une portion notable de l’épiscopat

4). Octave de Saint-Lary de Bellegarde, mort en 1646.

5) Nicolas de Grille.

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Saint-Esprit vous inspirera, et prendre garde, en lui pariant, qu’il ne connaisse point que je vous ai donné aucuns mémoires.

On m’a assuré que le plus fameux docteur régent de l’université de Toulouse a commencé d’enseigner la doctrine de Jansénius par le premier article de ses erreurs. L’on m’a dit aussi que Mgr l’évêque de Comminges (6) y avait fait trois prédications de cette doctrine. Le lendemain un anonyme lui écrivit une lettre qui lui réfutait tout ce qu’il avait dit.

Un Père de l’Oratoire a prêché depuis peu que Jésus-Christ n’était point mort pour les damnés et pour les réprouvés. Cette ville nous fera du mal. Je prie Dieu qu’il ait pitié de son église. Je ne puis assez admirer la bonté de Dieu sur mon diocèse, que, parmi le grand commerce qu’il y a avec ceux de Toulouse, que ceux qui en reviennent, ou de Paris, n’apportent aucune infection et disent seulement qu’il y a quelque nouvelle religion qui divise les esprits et puis cela s’étouffe de façon que, par la grâce de Dieu, je n’en vois pas un seul dans mon diocèse qui s’en émeuve, ni qui en parle, et qui ne suive entièrement mes sentiments, pour ce qui regarde la foi et la doctrine de l’église ; dont j’en loue Dieu, que je prie de vous vouloir donner autant de grâces que je vous en souhaite.

Je suis confus de vous écrire une si longue lettre ; mais la nécessité m’y a contraint. J’ai cru vous devoir dire, toujours sous le secret, que cette grande passion qu’a le Père Vitet de voir promptement une fin bonne ou mauvaise de notre affaire, n’est pas qu’il ait aucune inclination pour ceux de Ste-Geneviève ; au contraire, il en a grande aversion ; mais c’est afin que, si le succès en est bon, ce qu’il souhaiterait bien, il puisse exécuter le mystère dont je vous ai parlé, que je ne puis confier au papier et pour lequel il faudrait beaucoup de temps et en cas qu’il ne réussisse, il est assuré d’une retraite sur un bon bénéfice. Voilà pourquoi il hasarde tout pour le terminer. Je pense qu’il est expédient qu’après avoir lu mon autre lettre que ledit Père Vitet vous rendra, vous la lui fassiez voir, ou la lui lisiez tout haut afin de prendre de là occasion de lui parler Je suis, Monsieur, etc

ALAIN

évêque de Cahors.

6) Gilbert de Choiseul

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1188 — CHARLES NACQUART, PRêTRE DE LA MISSION,

A SAINT VINCENT

Du fort Dauphin, 16 février 1650.

Votre sainte bénédiction, s’il vous plaît.

Depuis toutes mes lettres écrites, celle-ci vous apprendra qu’il a failli à y avoir bien du changement ; car vous saurez que, le jour de la septuagésime, comme je lisais durant la messe évangile des ouvriers envoyés à la vigne, cette vigne où l’on m’a envoyé m’a paru si grande, et je vis une si grande nécessité d’ouvriers, que, tout durant la messe, je fus vivement touché au cœur qu’il ne la fallait pas laisser languir faute d’ouvriers, puisqu’il y a si longtemps que le maître reproche aux paresseux. quid hic statis tota die otiosi ? Ite in vineam meam (1) ; ce qui me fit faire réflexion qu’assurément Dieu demandait quelque chose de ma part pour y contribuer plus que je n’avais fait par le passé. Or, comme je crois, outre que je le reçus comme une inspiration, priant N.-S. qu’elle eût son effet, cela provenait de la tristesse que j’avais d’avoir si peu avancé, et de voir que je ferais encore moins à l’avenir. Mais examinant la cause pourquoi j’étais envoyé, pour les Français et pour les nègres, je faisais le premier avec si peu de fruit, et le second, que je n’y pouvais plus que faire étant seul, outre ma négligence ignorance et incapacité, je trouvai que je n’avais pas l’assistance possible et nécessaire du temporel, en ce que je voyais que M ; de Flacourt, étant empêché à la direction temporelle, ne se mêlait guère de contribuer à l’avancement du spirituel vu qu’étant sur son départ, ou d’écrire en France, ayant changé de résolution d’y aller ne me parlait de rien, quoique je lui eusse proposé mon sentiment touchant de rétablir le roi baptisé, en faisant une habitation à Fanshere et entretenant un séminaire, il m’aurait dit que c’étaient bien des frais pour la Compagnie et que c’était une entreprise de roi. Quoique d’ailleurs lui et tous ces Messieurs de Paris eussent volonté d’y contribuer, à l’exclusion de toutes autres personnes je n’en voyais point d’effets outre les petites choses d’aversion qu’il avait témoignées contre moi sans sujet de n’avoir pas voulu me donner un interprète pour ne vaquer qu’à la version des instructions, qu’il a fallu faire à bâton rompu, et qu’on avait encore engagé celui qui pressait si fort de demeurer avec moi

Lettre 1188. — Dossier de la Mission, copie du XVIIe siècle.

1) Saint Mathieu XX, 6-7.

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gratis et sans gages de personne, et d’ailleurs le besoin que je voyais de ne m’en pouvoir passer, afin qu’au moins étant seul je puisse préparer selon mon possible avec lui les instructions par écrit en cette langue, non seulement pour moi, mais pour la postérité ; car ce garçon est celui qui parle le mieux et qui a grâce de Dieu de se fort bien faire entendre à présent dans ces matières qui lui étaient difficiles au commencement faute d’habitude, n’en ayant jamais parlé, et qui ne pouvait presque plus aller à la campagne et quitter l’habitation. Je ne pourrais pas seulement instruire les nègres de l’habitation, qui, sachant bien les mystères, ont besoin de l’explication des autres matières nécessaires à salut, que je ne puis pas bien leur débiter, ni entendre leurs raisons sans un bon interprète. Tout cela serrait mon cœur si fort que, voyant que je ne pouvais que demeurer inutile étant seul, et même je craignais pour mes lettres, qu’elles ne fussent suspectes et retenues pour empêcher l’exécution de tout ce que j’ai proposé à faire en ce pays ; certes, dis-je, il fallut que, comme un feu enfermé dans la nue qui le serre fît son effet pour la résoudre en pluies de larmes ou en éclats de prières et de gémissements, tels que je sens encore à présent. Il y avait longtemps que la crainte de contrister celui à qui par respect lâche, je n’osais dire librement mes sentiments, de peur de gâter quelque chose en matière si importante que de perdre quelquefois l’honneur de continuer un si bel emploi pour toute la compagnie, comme il est arrivé aux bons Pères capucins à l’île de Saint-Christophe ; de sorte que dans ces deux extrémités, je vis qu’il n’y avait que deux ou trois moyens d’y remédier, qui me vinrent en présence de N. S. et que je communiquai à trois personnes que je crus être du meilleur conseil.

Je pris le capitaine le Bourg pour mon médiateur, qui a disposé tout à la paix qui suit. Et voici ce que c’est, que je fis incontinent après avec un cœur plein de confiance que Dieu ferait réussir tout pour le mieux ; et m’étant préparé à tout le respect possible pour le communiquer à M. de Flacourt, auquel je promis d’en suivre la résolution comme il la donnerait : "Monsieur, vous savez le dessein de Dieu et de vos Messieurs et de mes supérieurs en cette Mission, qui est pour deux fins auxquelles je dois travailler : la première est de vous rendre les services de ma profession, et à toute l’habitation des Français ; la seconde est d’attirer les nègres et habitants du pays. Pour ces deux fins, il en faut avoir les moyens. Du premier vous voyez que, si ce n’est comme il faut, c’est au moins selon ma petite puissance, quoique très mal ; et en cela je ne me puis plaindre que de ma négligence et incapacité, qui me fait désirer un autre plus digne. Pour

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ce qui est de l’autre quoique j’aie bonne volonté d’y faire mon possible, étant nouveau et ignorant de la langue, je ne puis sans interprète qui soit attaché à cela seul, sans être interrompu, comme j’ai été jusqu’à présent, quand on a envoyé à la traite et aux champs celui qui est le plus propre, qui ne demande pas mieux que de se donner à Dieu pour cela, car il m’a bien des fois dit qu’il ne pouvait pas servir à deux maîtres. Vous pouvez avoir d’autres personnes que lui pour vaquer à votre besoin dans les choses temporelles ; et moi je n’en puis trouver d’autre que lui, que Dieu y a dispose ; sans cela je perdrai mon temps en attendant des prêtres, qui ne trouveront rien de prêt, comme je croyais leur envoyer beaucoup de choses par ce premier retour de navire, et je n’ai pu. D’ailleurs, ceux qu’on pourrait envoyer ne sont pas informés des besoins de ce pays ; et cela ne se peut pas écrire comme dire. Quand j’écrirai, je serai peut-être suspect ; et néanmoins il faut que je dise librement mes sentiments à mon supérieur, auquel il faut que je communique mon intérieur et que je demande les avis pour ma conduite et de ceux qu’on m’a donnés en charge. Il n’y a que deux voies, et vous ferez pencher la balance de quel coté vous trouverez le meilleur c’est ou que je m’en aille faire un tour en France pour dire ce que je pense devant Dieu être nécessaire pour sa gloire en ce pays ; ou que j’écrive, avec assurance de n’être point suspect, ou bien, si je demeure ici, que j’aie les choses bonnement nécessaires qui sont en votre possible de m’accorder, à savoir que, comme je dois avoir confiance en vous, vous, vous l’ayez en moi, et que votre bras aide le mien, et moi le vôtre, bref que vous me permettiez de me retirer à cent pas du fort, hors du bruit avec cet interprète pour vivre en mon particulier et vaquer aux fonctions de la profession d’un chétif missionnaire que je suis."

Sa conclusion pour lors fut que je m’en allasse en France. Quoique ce bon prêtre (2) eut grande affection de retourner, sachant mon intention que c’était pour avancer davantage et aller quérir des ouvriers le plus que je pourrais, avec dessein de procurer le bien d’un chacun, il consentit, et devant M. de Flacourt qui en fut content. Le voilà tout conclu qu’il demeurerait. Je lui laisse tout en sa disposition ; je fais mon paquet, le plus léger que je peux, et M. de Flacourt me pria de prendre congé des Français après vêpres, le dimanche même de la septuagésime ; ce que je fis, en disant le sujet. Cela fait, voilà chacun dans des sentiments divers, aussi bien que moi, qui avais peine de quitter et d’entreprendre l’aller et revenir, qui

2) M. de Bellebarbe

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est si long et dangereux. Ceux du navire étaient joyeux que je leur tinsse compagnie ; ceux de l’habitation me voulaient, d’une part, retenir pour leur service ; et d’ailleurs ils donnaient les mains aux raisons de l’évangile, qui demandait promptement des ouvriers, que j’allais quérir tels qu’il fallait pour façonner cette vigne, en souffrant le poids et la chaleur de plusieurs jours ; tellement que voilà un pauvre prêtre tiré à deux et à quatre chevaux de ses sentiments divers et ceux d’autrui. Mais pourtant, encore que la résolution fut donnée et acceptée de toutes parts, j’étais dans le sentiment d’indifférence, suppliant le maître de la vigne de me dire : allez dès le matin, ou attendez à midi, pour ne point perdre le prix de l’obéissance à sa seule volonté. Deus scit quia non mentior, que je ne tenais rien d’assuré, sinon qu’il ferait tout pour le mieux et qu’il avait des ressorts et des voies de faire réussir les desseins de sa providence, qui étaient infaillibles, sans y pouvoir résister.

Le lendemain, je recommande cela à la sainte messe. Point de réponse. J’envoie mon paquet au navire ; je me préparais d’être le porteur de mes lettres ; et tout à coup voilà bien toutes les cartes renversées : on me dit qu’il fallait demeurer pour contenter ceux qui n’étaient pas contents du prêtre qui restait, qui pouvait pourtant fort bien entretenir passablement ce qu’il fallait à l’égard de l’habitation seule. Les nègres mêmes me venaient trouver. "Quoi ! tu t’en vas ! Qui est-ce qui nous fera prier Dieu ?" Et cela mit les fers aux pieds de ma volonté, qui demeura prisonnière de celle de Dieu dans la voix du peuple.

Mais l’autre que j’avais proposé, de demeurer seul avec l’interprète, me fut accordé, sans que ce fut pour déroger au respect et à l’amitié de M. Flacourt, mais plutôt pour l’augmenter et lui donner moins de sujet de faire tant de fautes à son égard. Voilà nos cœurs réunis, avec promesse, de part et d’autre, que ce sera pour la plus grande gloire de Dieu. On me va faire un petit presbytère auprès de l’église. Mais ce pauvre compagnon qui est pour me servir de langue, est malade d’une pleurésie, qu’il m’a dit être venue de tristesse de se voir séparé de moi. Mais la nouvelle de mon séjour selon son désir, joint à la saignée et au bon traitement que je lui fais, a fait déjà dissiper plus de la moitié de son mal, puisqu’il dit que la cause en est ôtée. Dieu veuille que ceci soit sans changements ! car je ne sais si c’est le pays qui le donne, où nous voyons force caméléons qui ne changent pas si souvent de couleurs, que certains esprits de résolutions et d’humeurs ; tantôt vous voilà bien, tantôt mal, mais toujours plus mal que bien ; et nonobstant les belles apparences, je ne suis pas

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hors de soupçon d’avoir débauché cet interprète pour quelque fin désavantageuse à ces Messieurs. Mais que pourrais-je faire sinon m’employer avec lui tout à fait à la langue et à l’instruction des nègres, dont l’honneur retournera sur eux, comme en Canada sur M. de Montmagny (3). Oh ! que n’y en a-t-il un semblable ici ! Je crains fort, selon les apparences, que ces Messieurs ne se contentent de faire de belles propositions pour la conversion de ce pays et qu’ils ne nous amusent en différant trop longtemps ce que l’on peut faire sans retardement. Si vous ne voyez pas d’apparence qu’on ne puisse faire subsister une ou deux habitations, comme je vous ai dit, soit par eux, soit par autrui est-ce la peine d’envoyer si loin par tant de peine et déranger de pauvres prêtres mourir pour servir des habitations si mal réglées ? N’avons-nous pas des Français assez à notre porte ? N’est-ce pas assez qu’ils aient un prêtre, qu’ils défraieront et gageront, sans que nous soyons captifs et retenus de travailler comme il faut à la conversion des nègres, qui n’attendent que cela ?

Voyez une dernière lettre que j’adresse à ces Messieurs où je leur propose les moyens, peut-être trop à leur avantage et à votre charge ; faites-en ce qu’il vous plaira ; ma conscience est déchargée après avoir dit ce que je sais, et fait ce que je puis.

Si vous prenez la peine d’écrire à Madame Gondrée, adressez la lettre à Dieppe, chez le capitaine le Bourg ; et si vous voulez écrire un petit mot à mon pauvre père, s’il est encore vivant, l’adresse est sur la lettre que je lui écris.

Ne laissez pas refroidir le dessein de Dieu sur ce pays, quand ces Messieurs tiendront cela indifférent. Sa providence vous fournira des moyens de l’entreprendre par autres voies, que vous apprendrez du capitaine le Bourg. Ce ne serait peut-être que le mieux, si cela se peut.

Tout ce que j’ai rapporté de ce pays ne sera-t-il pas capable de mettre toute la compagnie dans le dessein, et particulièrement nos séminaristes, d’apprendre le métier de saint Pierre pour apprendre à faire et refaire des filets propres à pêcher tant d’âmes ? Vous m’aviez envoyé lâcher les rets ; il n’y a encore que 57 poissons de pris, qui sont tous petits, hormis trois grands ; mais il y en a tant à prendre, que je ne doute pas que vous ne mettiez sur mer des personnes qui en viendront prendre à rompre les filets.

Je ne dis mot de M. Maillard, qui avait tant demandé de

3) Charles Huault de Montmagny, chevalier de Malte, gouverneur du Canada, très zélé pour la propagation de la foi.

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venir. Il a les dispositions de l’esprit et la santé du corps. Je crois qu’il est de voix un peu faible et sujet à la constipation ; mais il est bien propre à enseigner les petits enfants et bon économe. Je laisse tout à votre disposition, ne souhaitant que ceux que N. S. a bien disposés pour en faire des pêcheurs d’hommes qui sachent ce qu’il faut faire en la conduite de cet ouvrage et qui puissent résoudre les difficultés qui se présentent ici, où l’on ne peut facilement écrire pour en être éclairci.

J’ai bien sujet de me jeter aux pieds de N.-S comme un pauvre pêcheur et un grand pécheur. Je vous prie de vous y jeter, afin qu’il ne se retire pas de moi, comme je ne lui en donne que trop de sujet. Et quand il vous plaira de me relever de dessous le fardeau qui m’accable s’il est nécessaire que j’aille faire pénitence de mes fautes, que ce soit d’aller au séminaire pour réformer un monstre par l’exemple et ferveur de ceux au pied desquels je fais les humiliations, pour obtenir, par eux et par vous, l’espérance en la miséricorde et grâce de N.-S, de la charité duquel je prie que nos cœurs soient pressés pour exécuter les desseins qu’il a sur la compagnie, et dans l’amour duquel je suis mon très honoré Père, votre très humble et très obéissant fils.

C. NACQUART, très i. p. d. l. Mission de Madagascar.

1189. — CHARLES NACQUART, PRêTRE DE LA MISSION,

A SAINT VINCENT

Du fort Dauphin, 16 février 1650

Monsieur,

Votre sainte bénédiction sil vous plaît !

Dieu soit béni si celui pour qui j’écris la présente en est lui-même le porteur, comme il me l’a promis (1) car après les obligations que je lui ai, d’avoir reçu tout le plaisir, l’honneur et l’affection et les présents de beaucoup de commodités, tant dans son navire que depuis plus d’un an qu’il a fallu résider à la côte, ayant compassion de moi, comme un bon père de son enfant dans la nécessité, il m’a encore pressé d’accepter cent francs pour les besoins que je pourrais avoir en ce pays. S’il était nécessaire de lui rendre au centuple, ou qu’il le voulut

Lettre 1189 — Dossier de la Mission, copie du XVIIe siècle

1) Le capitaine le Bourg

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accepter, qui doute que vous ne lui donnassiez ? Mais il ne veut accepter que simplement cette somme, que je n’emploierai que bien à propos à ma nécessité, et pour éviter ce que vous savez et qu’il vous pourra dire. O Monsieur, refaites mes entrailles en le recevant, non comme il mérite et que je voudrais, mais au superlatif de toute la cordialité possible et l’assurez que, si l’occasion se présente de lui rendre quelque service, vous le ferez ou ferez faire compte à mon propre père. Et je connais tellement son bon naturel que je sais bien qu’il est pour contribuer beaucoup à l’œuvre de Dieu en ce pays, non seulement pour le spirituel, comme j’en ai communiqué avec lui et reçu avec honneur ses sentiments, comme de celui qui m’a mieux conseillé en ce pays et m’a servi de médiateur, comme j’ai dit ailleurs. Mais si c’était lui qui eût la conduite du premier vaisseau qui viendra, comme il en est très capable, il n’y a personne que je connaisse plus propre pour vous entretenir de tout et pour effectuer la promesse qu’il m’a faite de contribuer aux petites provisions temporelles, s’il vient et quand même ce ne serait pas lui, il ne laisserait d’en donner le conseil, voire un mémoire ; et s’il était à Dieppe, il s’acquitterait fidèlement de pourvoir à ce qui serait de son pouvoir. C’est assez dire à sa louange. Plût à Dieu que, comme il le mérite il y eut quelqu’un qui put lui procurer une charge de capitaine du roi, qui ne coûte qu’une parole à demander et à accorder par Sa Majesté, gouvernante et tutrice du royaume ! Si vous y pouvez contribuer pour ce loyal homme ou en autre chose, vous n’aurez pas obligé un ingrat, et je le ressentirai fait comme à celui qui est, dans la charité de N.-S. qui sera sa récompense et la vôtre, Monsieur et très honoré Père, votre très obéissant serviteur et très affectionné fils

C. NACQUART i. p. d. l. M.

Au cas qu’il ne soit le porteur, je sais que vous le remercierez par lettre et lui ferez tenir la somme contenue, sans avoir moins d’affection de l’obliger en toute rencontre. Plaise a Dieu que je le revoie en ce pays, au premier embarquement, avec quatre prêtres et trois coadjuteurs ! Et sic deinceps diu usque impleatur numerus fratrum nostrorum.

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1190. — A LOUIS RIVET, PRêTRE DE LA MISSION, A SAINTES

Du 20 février 1650.

Je vous remercie des avis que vous m’avez donnés. J’écris à la personne (1) et j’espère qu’elle reviendra de sa façon d’agir. C’est un orage qui passe, excité par l’âge et les passions. Dieu merci, le fond en est bon et mérite qu’on supporte les faiblesses dé la nature, comme vous faites ; dont je rends grâces à Notre-Seigneur, de qui vous honorez la patience par celle que vous exercez à l’égard des manquements d’autrui, les supportant comme il supportait la rusticité de ses disciples et supporte tous les jours les plus grands pécheurs comme moi. O Monsieur, que je suis consolé de ce que vous travaillez incessamment à la vertu ! L’amour que vous avez pour elle paraît en la peine que vous ressentez de ce que les autres n’y travaillent pas assez. Quand avec cela je considère votre fréquente application au ministère de l’évangile, pour gagner les âmes à Jésus-Christ, je ne puis assez estimer et chérir la vôtre ; et les tendres affections que j’ai conçues pour elle depuis longtemps, font que très souvent je l’offre à Dieu, afin que de plus en plus il la sanctifie et sauve par vous les peuples que vous servez.

Certes, Monsieur, il est fort difficile de trouver des supérieurs accomplis. Le vôtre (2) est sans expérience, il est vrai, et même sans beaucoup d’apparence extérieure ; mais il est sage et vertueux, ainsi que vous le

Lettre 1190. — Reg. 2, p. 108.

1) La lettre annoncée ici est fort probablement la lettre 1191.

2) Pierre Watebled.

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reconnaissez vous-même ; et c’est cela qui m’a toujours fait espérer que Notre-Seigneur suppléerait au reste, attendant que par l’exercice il eût acquis une partie de ce qui lui manque. Je vous prie, Monsieur, de contribuer de parole et d’exemple à ce que la famille lui ait confiance et qu’elle se porte à nos petites observances. Je lui recommanderai que, de sa part, il agisse plus humblement et suavement ; ce qui lui sera bien aisé y ayant beaucoup de disposition, ce me semble.

1191. — A UN PRêTRE DE LA MISSION DE LA MAISON DE SAINTES

Du 20 février 1650.

Je ne puis que je ne vous témoigne ma consolation de ce que vous êtes quasi sans cesse appliqué au salut des âmes, que la vôtre s’avance par ce moyen en l’amour de Dieu et qu’il plaît à son infinie bonté de bénir vos travaux. Je l’en remercie, certes, avec autant de reconnaissance qu’elle m’a donné d’estime et de tendresse pour vous.

Je vous écris aussi pour un autre sujet : c’est le doute où je suis, si je vous ai fait réponse à la lettre que vous m’écrivîtes il y a quelque temps. D’un côté, je sais que j’ai eu l’intention de le faire, et qu’il n’y a que mes grands embarras qui aient pu me faire omettre cette obligation ; mais, d’un autre, voyant que, pour bien que je fasse, je tombe pour le moins dans le retardement de quelques réponses, je crains d’avoir commis cette faute à votre égard. Si cela est, Monsieur, je vous en demande pardon ; et si cela n’est pas, je vous prie de me le mander.

Lettre 1191. — Reg. 2, p. 307.

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Vous me fîtes votre communication intérieure par cette lettre, où je trouvai sujet de louer Dieu, tant du zèle qu’il vous donne pour procurer la correction des défauts qui sont dans la famille, qu’en particulier des bonnes dispositions où il vous a mis dans son service. Et pource que l’état de l’homme change tous les jours, surtout en ceux qui travaillent, comme vous, à leur propre avancement, je vous prie, si vous êtes encore dans la même dévotion de vous communiquer à moi, de le faire selon que vous vous trouvez présentement, vous assurant que je vous ferai réponse, non seulement à ce qui regardera votre intérieur, mais à toute autre chose, et toutes les fois que vous m’écrirez. Grâces à Dieu, je tâche de le faire à tout le monde, combien plus à vous, qui m’êtes ce que Notre-Seigneur sait et en qui je vous suis tout ce que je puis ; n’en doutez point, s’il vous plaît.

Si néanmoins vous aimez mieux vous découvrir à M. Watebled, pour ne vous pas départir de la voie ordinaire, j’en serai consolé et vous en serez satisfait, comme j’espère, pource que, Notre-Seigneur ayant fort agréable la confiance que vous aurez en votre supérieur, comme représentant sa divine personne, il lui inspirera tout ce qui vous sera plus convenable. Et bien qu’il n’ait pas l’expérience que je puis avoir, ni toutes les autres bonnes parties qui sont à souhaiter en une personne de conduite, ne rabattez rien pour cela, Monsieur, d’une si sainte pratique, ni de toutes celles que le plaisir de Dieu nous impose dans notre condition ; elles sont de grand prix, étant faites en esprit d’amour et d’obéissance ; et vous savez qu’il y a danger à suivre d’autres lumières. Je ne vous en parle aussi que pour nous exciter à la reconnaissance de la grâce que Dieu nous a faite, de nous donner la résolution de marcher sur les traces

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de Notre-Seigneur et des saints. Demandons-lui celle d’aller jusqu’au bout. Je veux croire que la nature vous fournit plusieurs pensées contre l’estime et la déférence que vous devez à M. Watebled ; mais je veux croire aussi que vous passez par-dessus ces sentiments corrompus et que vous faites profit de ces répugnances, qui donnent un surcroît de mérite à votre fidélité. Il est vrai qu’il est encore nouveau dans la charge et qu’il n’a pas la mine, ni peut-être la douceur qu’elle requiert ; mais je puis vous assurer que c’est une âme des plus à Dieu que je connaisse et en qui nous avons toujours remarqué beaucoup de vertu. Il n’est pas facile à trouver des hommes tout faits, en qui il n’y ait rien à redire. Ce qui manque à ce serviteur de Dieu n’est pas considérable, au prix de ce qu’il a ; et Notre-Seigneur suppléera à cela même qu’il n’a pas, en ce qui vous regarde, si vous le regardez en lui, et lui en Notre-Seigneur, comme je vous en supplie de tout mon cœur.

1192. — A LA SŒUR JEANNE LEPEINTRE

De Paris, ce 23 février 1650.

Ma bonne Sœur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

J’ai été bien consolé de recevoir votre lettre, mais, d’un autre côté, elle m’a donné sujet d’affliction de vous voir dans une continuelle incommodité pour le peu de logement que vous avez. Si Dieu lui-même n’y met remède, il n’en faut pas chercher ailleurs. Voyez néanmoins M. d’Annemont (1), dites-lui les inconvénients qui

Lettre 1192 — L s. — Dossier des Filles de la Charité, original.

1). Aumônier du maréchal de la Meilleraye.

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arrivent d’être ainsi à l’étroit et avoir tant de malades, afin qu’il y fasse faire réflexion à Messieurs les pères et qu’il voie avec eux si on pourrait ajuster quelque lieu proche, ou bien au-dessus des salles, pour vous donner un peu plus de liberté.

J’ai été consolé aussi de l’instance que vous faites, qu’on vous décharge du soin principal, pource que toute personne qui conduit fait bien de demander de temps en temps sa déposition, bien qu’elle doive demeurer dans l’indifférence, et c’est ce que vous faites, grâces à Dieu. Continuez à vous y bien établir, vous confiant toujours au soin de la Providence, qui vous tirera de cet office quand il sera expédient, et vous donnera les grâces requises pour Le bien faire, tandis que vous l’exercerez. Oui, ma Sœur, estimez que, demeurant ainsi en l’état où l’obéissance vous a mise, le mérite de la même obéissance s’étend sur tout ce que vous faites, et donne à chaque action un prix inestimable, encore que les choses ne succèdent pas selon votre souhait.

Il est vrai, ma Sœur, la direction spirituelle est grandement utile ; c’est un lieu de conseil dans les difficultés, d’encouragement dans les dégoûts, de refuge dans] es tentations, de force dans les accablements ; enfin c’est une source de biens et de consolations, quand le directeur est bien charitable, prudent et expérimenté : mais savez-vous bien que là où les hommes manquent, là commence le secours de Dieu ? C’est lui qui nous instruit, qui nous fortifie, qui nous est tout et qui nous mène à lui par lui-même. S’il ne permet pas que vous ayez un père spirituel à qui vous puissiez recourir à tous rencontres, pensez-vous que ce soit pour vous priver du bénéfice de la direction d’un tel père ? Point du tout. Au contraire, c’est Notre-Seigneur qui prend sa

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place et qui a la bonté de vous diriger. Il paraît bien qu’il l’a fait jusques à présent, et ne doutez pas qu’il ne le fasse jusqu’à ce qu’il y pourvoie autrement ; j’ai toujours remarqué ce soin particulier de la Providence sur quantité de personnes de piété destituées de semblable secours de la part des hommes, et je pourrais vous en rapporter quantité de beaux exemples et vous dire des choses admirables sur ce point ; mais il n’est pas nécessaire à vous, qui n’en doutez pas et qui ressentez tous les jours les effets de la protection divine.

Le temps n’est pas venu auquel nous puissions rappeler la sœur Henriette ; je vous prie d’avoir patience à son sujet.

Il est fort à souhaiter que vous n’ayez toutes qu’un même confesseur ; il me semble que M. Cheneau est bien capable de cela et qu’il est fort homme de bien ; et partant, continuez de temps en temps à persuader à cette sœur qu’elle se confesse à lui, afin que, si elle va à un autre, Monseigneur de Nantes (2) sache que ce n’est point de votre ordre, ni de votre consentement.

Je vois bien que ce qui vous a empêchée de faire votre petit règlement et de suivre les avis que je vous ai laissés sont les petits troubles que vous avez soufferts jusqu’à présent ; j’espère de la bonté de Dieu qu’à l’avenir il vous donnera plus de paix et plus de grâce pour être bien exactes, et que vous en donnerez l’exemple à nos sœurs.

Si l’entrée des garçons dans votre cuisine est un mal nécessaire, il le faut supporter pour l’amour de Dieu, qui le permet ; s’il se peut éviter, il faut attendre cela du soin de Messieurs les pères, et pour cet effet

2) Gabriel de Beauvau de Rivarennes

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vous en devez prier de fois à autre M. Truchart, avec soumission néanmoins à ce qui en arrivera.

Vous dites que l’on vous a donné un espion, qui vous fait de la peine. J’avoue que cela est fâcheux ; mais après l’effort que vous avez fait pour vous rédimer de cette sujétion, il faut avoir patience. Hélas ! ma Fille, je ne sais qui n’a point de surveillant : les plus grands en ont jusques dans leurs chambres ; et la misère est aujourd’hui si grande dans le monde que quasi autant de personnes que nous voyons, ce sont autant d’espions, dont nous devons tirer cet avertissement que nous devons agir avec grande retenue et présence de Dieu. Je veux croire que vous et nos sœurs en usez ainsi, ce qui fera que ceux-là mêmes qui prennent garde à vos actions publieront votre vertu.

Avez-vous fait faire dans votre chambre la clôture qui devait servir à vos petites assemblées, ainsi que nous le trouvâmes à propos quand j’étais à Nantes ? Et si cela est fait, n’y pouvez-vous pas faire chaque jour un peu de récréation ? Je vous prie de m’éclaircir de cela. Cependant j’approuve votre discrétion à donner un peu de liberté à nos sœurs pour rire et parler quand l’occasion s’en présente, si tant est que vous ne preniez pas une petite heure pour vous récréer ensemblement ; car il faut un peu de relâche à vos continuelles occupations.

Je loue Dieu de ce que votre sœur malade se porte mieux et de ce que toutes les autres sont eh bonne disposition, et vous particulièrement. Je vous salue en général et chacune en particulier avec toute l’affection qu’il m’est possible.

Je vous prie de demander à Dieu miséricorde pour moi, comme, de ma part, je vous offre souvent à lui, à ce qu’il vous donne la force et générosité d’esprit pour surmonter les

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difficultés qui se rencontrent au service de Dieu et en celui des pauvres, pour être enfin votre éternelle récompense au ciel, en l’amour duquel je suis, ma bonne Sœur, votre affectionné serviteur

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A ma sœur la sœur Jeanne Lepeintre, servante des pauvres et des Filles de la Charité de l’hôpital de Nantes, à Nantes.

1193. — A BERNARD CODOING, SUPéRIEUR, A RICHELIEU

De Paris, ce 23 février 1650.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

J’ai demandé à Madame la duchesse d’Aiguillon le canonicat vacant ou prêt à vaquer à Champigny (1) pour le fils de M. votre médecin ; elle m’a dit qu’elle s’était engagée à le donner à un jeune homme de Tours, mais que, à une autre occasion, elle sera bien aise d’obliger ledit sieur médecin, à quoi je tiendrai la main de mon côté, souhaitant de lui pouvoir rendre service, comme j’y suis obligé. Je le salue très humblement (2).

Je vous ai dit que madite dame approuve fort le changement à faire à l’hôpital de Champigny, la retraite de l’aumônier (3) et l’établissement de nos sœurs et tout le reste des choses que vous avez marquées pour

Lettre 1193. — L. s. — Dossier des Filles de la Charité, original.

1). Champigny-sur-Veude, Commune de l’arrondissement de Chinon (Indre-et-Loiire).

2). Ces mots, depuis Comme j’y suis, sont de la main du saint.

3).M. Romillon.

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l’ordre et le bien des pauvres. Disposez toutes choses à cela, attendant que Mademoiselle Le Gras vous préparera deux de ses filles, dont je lui ai déjà parlé ; nous vous manderons le temps qu’elles pourront partir. Madite dame trouvera bon ce que vous dites qu’il faut faire de cette fille qui reste dans l’hôpital ; néanmoins, auparavant que de la mettre dehors, je vous prie d’attendre que je lui en aie encore parlé une fois, pour savoir précisément sa volonté.

Depuis ce qui est ci-dessus écrit, j’ai reparlé à Madame ; elle trouve bien qu’en retire cette fille de la maison, voire même de ne l’approcher, car elle est dans le désordre de la vie (4).

Je ne sais si, en écrivant à M. Drouard, vous lui avez fait la proposition des terres vagues de Richelieu en faveur de la fabrique ; si vous voyez facilité à cela de la part des habitants et des intéressés, écrivez-en audit sieur Drouard, si déjà vous ne l’avez fait ; car, pour moi, je n’en veux point faire l’ouverture à madite dame. Il est expédient que vous m’envoyiez les lettres ouvertes (5).

Je saurai de Mademoiselle Le Gras si elle veut recevoir la fille qui se présente de delà pour venir à la Charité, et je vous le manderai.

J’ai reçu la copie du bail de Bois-Bouchard ; j’avoue que je ne puis comprendre comme il est conçu. Cette maison-là avec ses dépendances est estimée du revenu de mille ou onze cents livres, et votre bail est fait pour cent quatre-vingt-quinze livres de ferme seulement. Il faudrait donc que les réserves que vous avez faites vous donnassent par an huit ou neuf cents livres, ce

4) Cette dernière phrase est de la main du saint.

5) Même remarque.

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que je ne puis croire ; et si cela était, fallait-il faire un bail du reste pour si peu de chose ? Il faut qu’il y ait du malentendu en tout cela. Je vous prie, Monsieur, de m’en éclaircir au plus tôt.

A ce propos, je vous renouvelle la prière que je vous ai faite de ne rien changer ni innover aux choses principales. Les compagnies bien réglées (9) particulièrement les Jésuites, ont pour maxime, quand un nouveau supérieur va dans une maison, d’y laisser les choses en l’état que ses prédécesseurs les ont laissées, surtout quand le visiteur y a passé. Si vous me dites que vous l’avez ainsi pratiqué à Richelieu, comme déjà vous me l’écrivez, et que je vous ai permis de passer ce bail, je vous ferai remarquer, s’il vous plaît, qu’il est vrai que je vous ai vraiment donné cette permission, mais que ce bail est fait tout autrement que vous ne me l’avez proposé. J’attends sur cela de vos nouvelles, et sur l’état de la famille, que je salue avec vous, Monsieur, à qui je suis in Domino votre très humble serviteur

VINCENT DEPAUL

i. p. d. l. M.

Au bas de la première page : M. Codoing.

1194. — MATHURIN GENTIL, PRêTRE DE LA MISSION, AU MANS

De Paris, ce 23 février 1650.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je suis bien aise que vous voilà dehors cette taxe du

Lettre 1194. — L. s. — Dossier de Turin, original

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clergé pour cette armée, au moyen du payement que vous en avez fait ; nous verrons à une autre année.

Puisque les 800 ou 1.000 livres que vous voulez emprunter doivent se consommer en l’acquit de vos dettes, que les ordinations s’approchent et que vous ne faites aucun préparatif pour n’avoir de quoi, je suis d’avis que vous empruntiez encore mille livres pour acheter des lits et autres choses de ce qu’il convient avoir. Peut-être que M. de Beaugé vous pourra fournir ces deux sommes ensemble, ou que vous trouverez ailleurs ce qu’il vous refusera ; pour cet effet, je ferai faire une procuration et la vous enverrai au premier jour. Si ledit sieur Beaugé voulait recevoir pour son payement, ou pour partie d’icelle, les petites rentes que vous me marquez, je serais d’avis qu’on les y donnât ; mais je doute fort qu’il le fasse.

Mandez-moi pour quelle somme M. Planchois vous veut quitter la moitié de sa pension et de combien est cette pension. Quand vous demeureriez d’accord de cela, je ne crois pas qu’il faille rompre le premier concordat fait avec lui, en passant le nouveau, comme vous dites, pource qu’il doit être attaché aux patentes du roi vérifiées en parlement (1), où il ne faut pas toucher, particulièrement à cause que lesdites patentes en font mention. Je ferai voir sur le livre de notre dépense si ledit sieur Planchois a raison de dire qu’il a donné deux quittances pour une somme de 18 livres et que vous les y comptez deux fois, afin que, s’il ne les a reçues qu’une fois, on ne lui fasse tort. J’attends nouvelles de M. Lucas (2) sur sa mission.

1) Le 15 janvier 1650. (Arch. Nat. MM 535.)

2) Supérieur de la maison.

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Je vous souhaite à tous une parfaite santé et une grande bénédiction sur vous et vos travaux. Je suis in Domino, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Au bas de la première page : M. Gentil.

1195 — A LOUISE DE MARILLAC

[Entre 1645 (1) et 1660] (1)

Si Mademoiselle Le Gras a agréable que je me rende au parloir, je le ferai très volontiers, quoique je sois dans un frisson ; et l’expérience m’a fait voir que je ne me présente à l’air en cet état qu’il ne se fasse un nouveau frisson, suivi quelquefois de fièvre. Je ferai néanmoins ce qu’il plaira à madite demoiselle. Et s’il lui plaît de m’écrire ce qu’elle désire me dire, je le recevrai du cœur que Notre-Seigneur m’a donné pour faire ce qu’elle pensera que je puis faire pour Dieu. Je vous enverrai tantôt notre frère Ducournau.

1196. UN PRêTRE DE LA MISSION A SAINT VINCENT

1650

le dois vous rendre compte du fruit que vos prières et saints sacrifices ont opéré tant à Joigny qu’à Longron (1), où nous faisons

Lettre 1195 — L. a. — Dossier des Filles de la Charité, original.

1). Ce fut en 1645 que le frère Ducournau devint secrétaire de saint Vincent.

Lettre 1196. — Abelly, op cit., 1 II, chap I, sect II, § 7, 1er éd, P. 46

1) Le Grand-Longueron, hameau de la commune de Champlay, près Joigny (Yonne)

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maintenant la mission. Je n’ai rien à dire de Joigny, si ce n’est que j’admire l’assiduité des habitants à entendre les prédications et catéchismes et leur diligence à se lever matin, car on a commencé quelquefois à sonner la prédication à deux heures après minuit, et néanmoins l’église se trouvait pleine. Il faut pourtant que j’avoue franchement que je trouve encore plus de bénédiction dans les champs que dans les villes et que j’y reconnais plus de marques d’une véritable et sincère pénitence et de la première droiture et simplicité du christianisme naissant. Ces bonnes gens ne se présentent ordinairement à la confession que fondant en larmes ; ils s’estiment les plus grands pécheurs du monde et demandent de plus grandes pénitences que celles qu’on leur impose. Hier, une personne qui s’était confessée à un autre missionnaire me vint prier de lui imposer une plus grande pénitence que celle qui lui avait été donnée, et de lui ordonner de jeûner trois jours la semaine pendant toute cette année ; un autre, que je lui donnasse pour pénitence de marcher nu-pieds sur la terre pendant le temps de la gelée. Et en la même journée d’hier, un homme me vint trouver, qui me dit ces paroles : "Monsieur, j’ai entendu à la prédication qu’il n’y avait point de meilleur moyen pour ne plus jurer que de se jeter aussitôt à genoux en présence de ceux devant qui on avait juré ; c’est ce que je viens de faire car aussitôt que je me suis avisé que j’avais juré ma foi, je me suis mis à genoux et j’ai demandé miséricorde à Dieu."

1197. — A LOUISE DE MARILLAC

Je n’ai point de fièvre, Mademoiselle ; je n’ai que la fluxion que j’avais, qui est de beaucoup diminuée, Dieu merci. Voici la quatrième purgation que j’ai prise, et je pense que c’est assez. Je ne vous ai pas oubliée aujourd’hui ; Dieu m’a fait la grâce de célébrer la sainte messe à votre intention (1) Je suis bien aise de ce que vous me dites de Madame la chancelière (2),

Lettre 1197. — L. a. — Dossier des Filles de la Charité, original.

1) C’était probablement la fête de Louise de Marillac ou l’anniversaire de quelque événement mémorable de sa vie.

2). Madame Séguier.

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Il sera bon que vous soyez demain ici à l’assemblée (3) et que vous voyiez le matin Madame de Marillac (4). Que si vous ne pouviez faire les deux, différez à mardi la visite de cette bonne dame, s’il vous plaît. Bon soir, Mademoiselle Je suis…

V. D. P.

Suscription : A Mademoiselle Mademoiselle Le Gras.

1198. — A MATHURIN GENTIL, PRêTRE DE LA MISSION, AU MANS

De Paris, ce 16 mars 1650.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je vous envoie les deux pièces que vous m’avez demandées : la première est une copie collationnée de l’arrêt du parlement sur la vérification de votre établissement (1) ; et la seconde, la quittance de M. Planchois pour le dernier argent que je lui ai fait donner en deux fois, montant à (2), livres, sur ce que vous lui devez. Je lui ai dit que nous ne lui baillerons plus rien et qu’il s’adresse à vous ; et quant à l’accommodement qu’il nous a proposé pour la moitié de sa pension, nous n’en avons pas convenu, comme vous pensez ; au contraire, je lui ai témoigné que nous n’y pouvons aucunement entendre, et il ne s’y attend plus.

M. Pousset ne m’a pas écrit de l’assister en aucune

3) L’assemblée des dames de la Charité

4). Marie de Creil, épouse de René de Marillac, ou Jeanne Potier, épouse de Michel de Marillac.

Lettre 1198. — L. s. — Dossier de Turin, original.

1) Cf. Arch. nat S 6707.

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affaire au parlement ; aussi ne puis-je pas lui rendre aucun service en cela, pource que je ne sollicite jamais pour personne, et il ne m’est pas permis de le faire. Si néanmoins en autre occasion je pouvais lui être utile, je m’y emploierais volontiers.

Nous avons deux frères clercs capables de rendre Service à l’église, comme ils font en effet ; car ils enseignent la morale, l’un au collège des Bons-Enfants et l’autre au séminaire d’Agen ; celui-là se nomme [Louis] Champion et celui-ci [François] Fournier (2) ; le premier est de Châteaudun et l’autre de Laval, au diocèse du Mans, tous deux de bon âge et qui travaillent à l’acquisition des vertus. Ils ne sont que tonsurés. Je vous prie, vous ou Monsieur Lucas, de demander pour eux à Mr du Mans lettres dimissoires ad omnes, s’il y a moyen. Je crains que je ne puisse pas vous envoyer aujourd’hui leurs lettres de tonsure ; ce sera une autre fois.

Gardez-vous bien, Monsieur, de lever les serrures mises aux greniers par Messieurs les administrateurs, ainsi que vous me proposez, ni de faire faire aucune clef pour les ouvrir. Il ne faut du tout point plaider avec eux, mais vivre en la meilleure intelligence qu’il se pourra, quand même ils auraient dessein de vous priver tout à fait desdits greniers ; ce qu’ils ne feront pas, vivant en paix, laquelle vaut plus que tous les biens du monde, outre que Dieu la récompense dès ce monde même. C’est à quoi je vous prie de travailler et de ne pas songer à donner aucunes rentes en payement, ni en vente, ni en échange, ni autrement, pour ne rien démembrer de la maison ; mais faites vous-même les diligences qu’il faut pour empêcher que ces rentes mal assurées ne se perdent pas.

2) Le secrétaire a laissé en blanc la place des petits noms, qu’il ne connaissait pas ou qu’il avait oubliés.

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Je suis si pressé que je n’ai aucun loisir d’écrire à M. Lucas ; à peine en ai-je assez pour l’embrasser, et avec lui toute la famille. Celle-ci se porte assez bien. Je suis in Domino, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Au bas de la première page : M. Gentil.

1199. — A ANTOINE LUCAS, SUPéRIEUR, AU MANS

Du 23 mars 1650

La proposition que vous me faites du prieuré de Laval est contraire à notre maxime et à l’usage où nous sommes de ne rechercher aucun établissement directement, ni indirectement. La Providence seule nous a appelés en tous ceux que nous avons par ceux qui avaient droit à la chose ; et si la compagnie m’en croit, elle se conservera inviolablement dans cette retenue. Si mondit seigneur vous en parle encore, dites-lui que je vous ai fait cette réponse.

J’ai prié le procureur de votre maison (1) qu’il laisse les choses comme elles sont avec Messieurs les administrateurs, qu’il se garde bien de toucher aux serrures des greniers, et plus encore de faire aucun procès. La paix vaut plus que tout ce qu’on vous ôte. Et si nous la procurons en autrui, n’est-il pas plus raisonnable que nous la conservions chez nous, afin qu’on ne nous rebute avec ce reproche que nous lûmes hier dans l’évangile :

Lettre 1199. — Reg. 2, pp. 58 et 123 Le second fragment commence aux mots : J’ai prié ; il était peut-être le premier dans l’original

1) Mathurin Gentil.

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médecin, guéris-toi toi-même (2) ? Au nom de Dieu, Monsieur, supportons plutôt semblables pertes que de donner scandale. Dieu prendra notre cause en main, si nous pratiquons le conseil de Notre-Seigneur.

1200. — A RENé ALMERAS, SUPéRIEUR, A ROME

Du 25 mars 1650.

Si la maison de Rome est orpheline, comme vous dites, par l’absence de M. Dehorgny, Notre-Seigneur en sera le père, le conseil et le protecteur ; n’en doutez point, mais redoublez votre confiance en sa bonté, et laissez-le faire ; il sera lui-même cet homme de grâce et d’industrie que vous estimez devoir être mis à votre place. Vous savez, Monsieur, que le succès des affaires dépend tout de lui, et je sais que, s’il eut dépendu de nous, ce que vous avez entrepris eût très bien réussi, d’autant que vous y avez apporté toute la précaution, le soin et la diligence qu’on pouvait attendre d’un homme de vertu. Les œuvres de Dieu ne se font pas quand nous les souhaitons, mais lorsqu’il lui plaît. Croyez-vous que les Jésuites aient négligé quelque chose, quand ils sont venus à Paris, pour avoir une prompte permission de s’y établir ? Point du tout ; et néanmoins ils ont été quatre ans sans voir aucun fruit de leurs sollicitations et de leur adresse. Les Pères de l’Oratoire sont à Rome depuis longtemps ; ont-ils encore pu obtenir d’y avoir un petit établissement qui leur soit propre ? Non, ils sont bien dans Saint-Louis, mais sujets à la confrérie (1)

2) évangile de saint Luc IV, 23.

Lettre 1200. — Reg. 2, p. 232.

1) Sur les vingt-quatre prêtres qui constituaient le corps des chapelains de Saint-Louis-des-Français six étaient pris, depuis 1618,

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Dieu retarde souvent la fin d’une sainte poursuite pour en faire mériter la grâce à ceux qui la font, par la longueur du travail, par leur patience et par leurs prières. C’est pourquoi je vous prie de ne vous point lasser dans les vôtres. Quoiqu’il tarde, il fera voir que cela lui plaît, si toutefois il est fait avec résignation pour l’événement.

1201. — AU PèRE BLANCHART

De Saint-Lazare, ce 26 mars 1650.

Le R. P. général de la congrégation de Sainte-Geneviève est très humblement supplié par son serviteur Vincent de donner audience favorable à ce gentilhomme, qui va lui parler d’un affaire qui importe à son salut.

VINCENT DEPAUL,

prêtre indigne de la Mission.

1202. — A UN PRêTRE DE LA MISSION DE LA MAISON DE SAINTES (1)

Du 27 mars 1650.

Je réponds à votre lettre du 16. J’ai trop de douleur d’avoir tardé ci-devant à vous écrire, pour tomber encore dans cette faute, de laquelle je vous demande derechef pardon, très humblement prosterné en esprit à vos pieds.

parmi les Pères de l’Oratoire de France. (Cf. Mémoire historique sur les Institutions de France à Rome par Mgr Pierre La Croix Paris, 1868, in-8, p. 47)

Lettre 1201. — Bibl. de Sainte-Geneviève, ms. 2555, copie.

Lettre 1202. — Reg. 2, p. 308.

1) Le destinataire de la lettre du 20 février.

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Je ne m’étonne point que vous ayez été tenté, car c’est le propre de ceux qui veulent servir à Dieu ; Notre-Seigneur lui-même l’a été ; et après lui je ne sais qui en peut être exempt ; si je savais quelqu’un qui ne le fût, je m’en étonnerais. Les grands biens de grâce, non plus que ceux de fortune, ne se conservent qu’avec peine. et le diable n’a garde de vous laisser en repos ; il ne manquera. pas de vous détourner, s’il peut, de vos saintes résolutions, pource qu’elles embrassent le salut d’une grande multitude d’âmes, que vous pourrez délivrer de sa tyrannie par la force de la sainte parole que vous leur débitez, et par la grâce de votre vocation. Le dessein de Dieu sur vous est grand, tendant à vous faire exercer l’office de Jésus-Christ sur la terre ; ce qui mérite que vous résistiez fortement à la tentation, et avec une particulière confiance au secours de sa divine bonté. Courage donc, Monsieur, soyez-lui fidèle, et elle vous sera propice. Je la supplie très humblement qu’elle vous fasse cette grâce et qu’elle vous fasse connaître l’estime et l’affection que j’ai pour votre personne, vous assurant qu’elles vont au delà de ce que vous pouvez penser.

Quant à la difficulté que vous faites de vous communiquer à M. Watebled, il est à propos que vous fassiez effort pour vous surmonter, en la vue de la communication que le Fils de Dieu a eue avec la sainte Vierge et saint Joseph, et depuis avec les apôtres, même avec les scribes, les pharisiens et les tribuns. Si Dieu a privé ce bon prêtre d’une grande grâce extérieure, il a enrichi son intérieur de beaucoup de vertu, ainsi que vous reconnaissez vous-même. S’il y a des personnes dans la ville qui s’étonnent de ce qu’on se soumet à lui, ce sont gens qui repaissent leurs yeux de la grandeur des corps ; mais vous, qui pénétrez plus avant, qui savez

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combien une âme pure, tout appliquée au service de Dieu et qui est le temple de son Saint-Esprit, est précieuse et digne de vénération, vous ne devez point vous arrêter à ce dehors matériel, ni même vous ne devez vous soumettre à un homme pour sa vertu, quelque sainteté qu’il puisse avoir, mais pour Dieu seul, que vous regardez en lui ; c’est ce que je vous prie de faire en la personne de M. Watebled et de celui qui lui pourra succéder.

Je crois bien, Monsieur, que la vie sédentaire vous est nuisible ; cela vient d’un sang chaud et d’un esprit vif, qui se modèrent avec l’âge et non par le changement de demeure ; car on porte partout son tempérament ; et cette chaleur et vivacité sont des sources d’ennuis et d’inquiétudes. Il y a des personnes qui se contentent de toutes choses, et il y en a d’autres qui ne se contentent quasi de rien ; celles-ci ont besoin de patience pour se supporter elles-mêmes.

J’estime que la présente vous trouvera presque hors du carême ; et ainsi il serait inutile de vous donner quelque remède à l’incommodité que vous en recevez ; et puis vous ne voulez pas être dispensé de son obligation.

Je prie Notre-Seigneur, Monsieur, que nous puissions mourir à nous-mêmes pour ressusciter avec lui, qu’il soit la joie de votre cœur, la fin et l’âme de vos actions et votre gloire au ciel. Cela sera si désormais nous nous humilions comme il s’est humilié, si nous renonçons à nos propres satisfactions pour le suivre, en portant nos petites croix, et si nous donnons volontiers notre vie, comme il a donné la sienne, pour notre prochain, qu’il aime tant et qu’il veut que nous aimions comme nous-mêmes.

Je suis plein de confiance en vos prières.

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1203. — BALTAZAR GRANGIER, éVêQUE DE TRéGUIER,

A SAINT VINCENT

Je vous remercie du ministère fidèle de Messieurs vos quatre prêtres en ma mission de ce lieu. Leur capacité, leur zèle et leur assiduité à prêcher et confesser ont été si grands qu’ils ont été suivis d’un fort bon succès ; je puis dire que tous les habitants de ce lieu, de tout âge, sexe et condition, se sont convertis, et j’ai grand sujet de louer Dieu de m’avoir donné, par votre moyen, de si bons ouvriers. M… a une vigueur en chaire, à laquelle rien ne résiste ; je le retiens déjà pour la mission de… pour l’année qui vient.

1204. — A UN éVêQUE

[Entre 1646 et 1652] (1).

Monseigneur,

Un religieux de cette ville ayant fait une thèse où il a avancé une proposition qui tient du jansénisme et qui a été condamnée par la Sorbonne, M. le chancelier (2) a fait défendre l’assemblée et les disputes qui se devaient faire sur ce sujet. A quoi le supérieur ayant fait quelque difficulté, il l’envoya quérir et lui dit que, s’il y contrevenait, il savait bien le moyen de le ranger à son devoir, lui et tous les siens. Il lui ordonna d’aller trouver M. le nonce, lequel lui fit de grands reproches de n’avoir pas empêché que cette thèse parût, et le menaça, avec tous ceux des siens qui favoriseraient cette

Lettre 1203. — Abelly, op cit., 1. II, chap. 1, sect. II, § 6, 1er éd., p 45-

Lettre 1204. — Abelly, op. cit., t. II, chap. XII, p. 417

1). Saint Vincent parle ici du jansénisme sur un ton décidé et arrêté qui ne lui était pas habituel avant 1646 ; d’autre part, la lettre semble être du temps où il faisait partie du Conseil de Conscience.

2) Pierre Séguier.

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doctrine, de les faire châtier et d’en écrire au Pape et au général. Ce supérieur et toute sa communauté ont ensuite eux-mêmes puni ce religieux, l’ayant déclaré incapable de toutes charges et offices dans l’Ordre et privé de voix active et passive ; et puis ils l’ont chassé de leur maison. Cela fait espérer que, si l’on tient désormais la main de la sorte pour empêcher de telles entreprises, cette pernicieuse doctrine pourra enfin se dissiper.

1205. — A UN éVêQUE

[Entre 1643 et 1652] (1).

Il y a un an, ou environ, que je me donnai l’honneur de vous écrire au sujet de l’élection de… pour abbé de…. afin qu’il vous plût prendre la peine de venir jusqu’à Paris, pour informer la reine des qualités du personnage et des besoins de l’abbaye ; mais, à cause de quelque incommodité qui vous en empêcha, vous eûtes la bonté de me marquer par une lettre les justes raisons qu’on avait d’empêcher que cette élection n’eût son effet. La chose a traîné depuis, sur l’opposition de deux religieux électeurs appelés à l’élection un jour plus tard qu’elle ne s’est faite, laquelle opposition vient d’être vidée au parlement, par surprise, au gré dudit élu, qui en est d’autant plus échauffé à la poursuite de sa confirmation, pressant grandement l’expédition de son brevet. Et parce qu’il est porté de beaucoup de personnes puissantes, il y a sujet de craindre qu’il ne l’emporte ; ce qui fait que votre présence est fort à désirer ici, pour en dire un mot à la reine et donner poids aux raisons

Lettre 1205. — Abelly, op. cit., t. II, chap. XIII, sect. VII, p. 457.

1). Temps pendant lequel saint Vincent fit partie du Conseil de conscience.

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qu’on a d’empêcher ce mal. Je sais que Sa Majesté, qui vous estime beaucoup, l’aura fort agréable, et M. le garde des sceaux a trouvé bon que je vous supplie, comme je fais humblement, d’y venir au plus tôt, pour l’amour de Dieu. Je prends cette confiance, sachant combien ses intérêts vous sont à cœur. Peut-être que de ce moment, ainsi que vous m’avez fait l’honneur de me mander, dépend la réforme de cette maison et de celles de sa filiation, et que Notre-Seigneur veut que le mérite d’un succès si désirable vous soit imputé, comme à l’un des prélats du royaume qui a le plus de zèle pour la gloire de son église

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A P P E N D I C E S

1. — REQUêTE DE SAINT VINCENT AU PARLEMENT

[Avril 1647] (1)

A Nosseigneurs de Parlement.

Supplie humblement Vincent de Paul, prêtre, supérieur de la Mission établie à Saint-Lazare, disant que jusques à présent il a fait ce qui lui a été possible pour exécuter l’arrêt contradictoire du 2 juin 1646 au rapport de M. Gontier, conseiller en la cour, et, tout au contraire, Noël Bonhomme, pour l’empêcher ; de sorte que le suppliant, quoiqu’il soit entré en payement sur la somme de onze mille livres mentionnées audit arrêt, à la libération dudit Bonhomme, vers une partie de ses créanciers, et qu’il se fût obligé de fournir des mainlevées des autres qui avaient saisi le surplus de ladite somme de onze mille livres, néanmoins il a si bien fait qu’il est toujours demeuré en possession de la maison, jardin et lieux dont est question adjuger au suppliant. Et pour plus grande illusion, lui-même aurait fait saisir ès mains du suppliant ce que le nommé Nicolas Janot prétendait lui appartenir sur les deniers dus par le suppliant, si bien que cette saisie et les contentions qui étaient entre lui et le dit Janot, ont donné lieu à plusieurs vexations souffertes par le suppliant, qui, sans avoir intérêt à icelles, se serait trouvé engagé à se défendre tantôt en un lieu, tantôt en un autre, où il aurait perpétuellement dit : premièrement, à Bonhomme, qu’il était prêt de payer le surplus, en fournissant les mainlevées des saisies faites sur lui et comme

Appendice 1. — Arch. nat. S. 6114, copie.

1) Date donnée dans le corps de la requête.

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il s’y était obligé ; et audit Janot il lui aurait pareillement déclaré qu’en faisant vider les contestations qu’il avait avec ledit Bonhomme, il était prêt pareillement de vider ses mains de ce qui lui serait adjugé, jusques à concurrence de ce qui restait en ses mains.

Ainsi le suppliant, clans cette bonne foi, n’avait point besoin d’être compris en leurs procédures. Néanmoins Janot l’aurait poursuivi, sur un sommaire, par devant M. Ferrand, conseiller, où le suppliant aurait réitéré ses offres ; et afin qu’il y fût prononcé avec Bonhomme même sur la possession que le suppliant requérait des biens à lui adjugés pour ladite somme de onze mille livres par ledit arrêt du 2e juin mil six cent quarante-six, le suppliant l’aurait sommé et conclu contre lui en telle sorte que, par arrêt donné au rapport dudit sieur Ferrand, conseiller, le 8e janvier 1647, il aurait entre autres choses été ordonné qu’en payant par le suppliant ce qui était dû par Bonhomme à Hélène Bonhomme, sa fille, et pour raison de quoi elle avait saisi ès mains du suppliant, il en demeurerait bien et valablement déchargé, et qu’en consignant par ledit suppliant, ès mains d’un bourgeois dont serait convenu ou nommé d’office, ce qui restait de la somme de 1.100 livres en question, ou retenant par le suppliant, pendant six mois, lesdits deniers restants et payant l’intérêt, le suppliant, audit nom, pourrait entrer en la possession et jouissance de la maison, jardin et lieux dont est question, ledit Bonhomme condamné de délivrer les clefs et lesdits lieux au même état qu’ils étaient lors de la visitation faite en exécution du dit arrêt du 11e juin, sauf à contester, en tout ou partie, la prisée des choses y contenues, par devant Monsieur Gontier, conseiller, rapporteur dudit arrêt.

En exécution duquel arrêt le suppliant a payé ce qui était dû à Hélène Bonhomme, et en conséquence a fait option de retenir le surplus des deniers pour le temps et aux conditions dudit arrêt du 8e janvier. Mais ledit Bonhomme, qui ne se rend pas facilement, voyant qu’il était obligé de souffrir que ledit suppliant, audit nom, entrât en jouissance des lieux en question, au lieu de lui en délivrer les clefs, aux termes dudit arrêt, il en aurait fait refus, pour raison de quoi, le suppliant ayant baillé sa requête le 19e mars 1647, la cour aurait ordonné que les parties

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seraient ouïes sommairement devant Monsieur Ferrand, conseiller, où ledit Bonhomme se voyant poursuivi, il aurait repris et poursuivi l’opposition qu’il avait, dès le 21e janvier précédent, formée à l’exécution dudit arrêt du 8e du même mois, et sur son opposition, poursuivi de répondre et procéder par devant Monsieur Gontier, qui n’est pas ce dont le suppliant se plaint ; car il ne lui importe pas devant qui, mais bien de ce qu’il souffre vexation sans sujet, ne pouvant comme faire pour payer sûrement ce qu’il a en ses mains et entrer en jouissance de ce qui lui est adjugé, tellement que ce qui est arrivé depuis cette opposition et la demande des clefs pour l’entrée des lieux dont il s’agit, doit, ce semble, changer la contestation et mettre fin aux différends d’entre les parties ; car au moyen du payement fait par le suppliant à Hélène Bonhomme, comme il a été dit, l’on a signifié au suppliant, le 3e du présent mois d’avril, trois actes, en date des 21 janvier, 11 et 26 mars derniers, qui portent mainlevées des saisies et opérations faites et formées ès mains du suppliant par Nicolas Cavelier et Anne Forêt, Nicolas Janot et Marguerite Caulier, Jean de Bournay, sa veuve et héritiers, et ladite Hélène Bonhomme, si bien que le suppliant n’a plus à désirer que parachever l’exécution dudit arrêt du 2e juin 1646 et requérir dudit Bonhomme la mainlevée de quelques autres saisies et arrêts qui sont encore faits en ses mains, entre autres d’un nommé Nicolas Simon, batteur de plâtre, pour une somme de 60 livres, par exploit du 27e juin 1646, d’un nommé Nicolas Simon (2), par autre exploit du 27e novembre 1646, dont les clauses ne sont point exprimées, comme aussi à liquider les améliorations adjugées audit Bonhomme et les dégradations à compenser sur icelles, pareillement les arrérages de trois années et demie, échus au premier de ce présent mois d’avril 1647, des cens et rentes dus par ledit Bonhomme, à cause des lieux dont il s’agit, à raison de soixante-cinq livres de rente et deux sols neuf deniers de cens montant à la somme de 227 livres 19 sols 8 deniers, plus des arrérages depuis échus et qui écherront jusques au jour de la possession actuelle qui sera faite par le suppliant, plus d’une somme de six-vingts livres et

2) Il est vraisemblable que ce nom a été mis pour un autre par distraction.

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consignées par le suppliant et qui ont été employées, au jugement de l’instance, sur laquelle est intervenu l’arrêt du 2e juin, au rapport de Monsieur Gontier, conseiller, comme aussi de l’intérêt, à raison de l’ordonnance, des deniers payés par le suppliant aux nommés Paillet, Soulet et Hélène Bonhomme, à commencer du jour qu’ils ont été fournis, attendu que ledit Noël Bonhomme a joui des lieux en question et que le suppliant, en payant comme il a fait, est demeuré subrogé au lieu et droits desdits Paillet, Soulet et Bonhomme, auxquels l’intérêt leur était dû ; et en dernier lieu remboursant, déduisant et compensant les frais que ledit suppliant a été contraint de faire supporter pour l’exécution des arrêts et jusques au jour des mainlevées fournies et à fournir par ledit Noël Bonhomme et de son fait, n’ayant, comme suppliant, jamais été en demeure de payer les onze mille livres en question.

Ce considéré, nosdits seigneurs, et que par ce qui est ci-dessus représenté, il est aisé de voir qu’il n’y a plus de questions à juger entre les parties, qui ne puissent être facilement vidées et terminées, ledit suppliant étant tout prêt de bailler et payer ce qui reste en ses mains au nommé Janot, ès noms qu’il procède, à la décharge dudit Bonhomme et de son consentement, comme aussi de venir à compte et compensation avec ledit Bonhomme des choses dont il doit tenir compte, tant sur le restant desdites 1.100 livres que sur ce qui lui sera adjugé pour ses améliorations, les dégradations déduites, et, à cette fin, que les parties seront tenues se retirer en l’étude de Paisant, notaire, qui a reçu les premières quittances à jour certain, auquel ledit Bonhomme sera tenu faire trouver ledit Janot pour recevoir ce qui lui est dû, et bailler quittance, et audit jour fournir toutes les autres mainlevées des saisies qui peuvent avoir été faites ès mains du suppliant pour le fait dudit Bonhomme, autres que celles dont il a fait bailler copie le 3e du présent mois d’avril, même de celles ci-dessus remarquées, et qu’à faute de se trouver à l’assignation qui sera donnée, ou de refus et contestation par ledit Bonhomme de sa part, sans qu’il soit besoin d’autre diligence à faire de la part du suppliant, retenant les deniers restants et en faisant intérêt, ainsi qu’il est dit par l’arrêt du huitième janvier dernier, il sera permis au suppliant entrer en possession et

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jouissance des lieux en question, ledit Bonhomme contraint par corps, après une simple sommation, d’en rendre les clefs, sinon user par voie de serrure en la forme ordinaire, ledit Bonhomme condamné en tous les dommages et intérêts du suppliant soufferts et à souffrir, le tout nonobstant l’opposition dudit Bonhomme, dont il sera débouté, condamné aux dépens.

Il vous plaise de vos grâces donner acte au suppliant de ce que pour toutes écritures et production sur ladite opposition, même sur l’exécution d’arrêt du 2e juin 1646, il emploie celles qu’il avait faites, tant par devant ledit sieur Ferrand, sur la requête du 17e mars, régler et mettre le 26e dudit mois, que celle sur la requête dudit Bonhomme, du 6e septembre 1646, réglée par-devant M. Gontier, avec le contenu en la présente requête, pour sur le tout être fait droit par un seul et même arrêt, ainsi que la cour verra être à faire par raison, et vous ferez bien (3).

2. — REQUêTE DE SAINT VINCENT AU PARLEMENT

[Juillet 1647] (1)

A Nosseigneurs du Parlement.

Supplie humblement Vincent de Paul, prêtre, supérieur général de la congrégation des prêtres de la Mission, établie à Saint-Lazare-lez-Paris, disant qu’ayant eu communication des contredits qui ont été fournis par Noël Bonhomme, signifiés au procureur du suppliant, le onzième du présent mois de juillet, il a trouvé que les raisons et moyens qui y sont contenus ne sont que redites ennuyeuses, contraires à ce qui est de la vérité ; car c’est une pure supposition, sauf la révérence de la cour, de la part dudit Bonhomme, de dire et soutenir que les saisies qui ont été faites entre les mains du suppliant, ont été par lui mandées à l’effet de ne point payer la somme adjugée audit Bonhomme. Le contraire paraît

3) Nous lisons à la suite de la requête : "Ait acte et soit signifié. Le 9e avril 1647."

Appendice 2. — Arch. nat. S. 6114, copie.

1). Voir note 2.

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tant par la vérité desdites saisies qui sont rapportées par ledit suppliant et par lui produites, que parce que ceux qui ont fait saisie sont véritables créanciers dudit Bonhomme. Et de fait les arrêts ont ordonné que ledit suppliant les payera, comme il a fait ; et il y a encore à présent des saisies qui subsistent et dont ledit Bonhomme avoue lui-même qu’il poursuit les mainlevées. Après quoi il est étrange qu’il allègue hardiment que ce sont des chicaneries dont on use à son endroit.

Mais il est encore plus déraisonnable de dire qu’il lui faut pour ce regard des dommages, intérêts et dépens ; car, au contraire, ils sont dus audit suppliant, pour double raison : l’une, qu’il est contraint d’essuyer une infinité de procédures de la part desdits créanciers, ce qui provient du fait dudit Bonhomme, lequel est accablé de dettes ; et par conséquent il doit porter tous les frais qui se font, et en indemniser ledit suppliant ; l’autre est que, par le moyen de toutes ces traverses et vexations, ledit suppliant se trouve réduit à une étrange extrémité ; car encore qu’il ait payé le prix dudit remboursement, néanmoins il ne jouit pas de la chose, et ledit Bonhomme, par une injustice sans exemple, se maintient toujours en la possession et jouissance de la maison et lieux dont il est évincé par arrêt ; ce qui ne peut avoir lieu, car le prétexte qu’il prend d’ailleurs de prétendues méliorations (qui consistent plus dans son imagination que dans aucune solidité) n’est pas suffisant pour appuyer cette injuste détention et possession, puisque ledit suppliant a payé ledit prix principal et qu’il n’en reste que fort peu de chose ; ce qui le rend maître et propriétaire de ladite maison. Et pour le surplus de la prétention dudit Bonhomme touchant lesdites méliorations, il ne doit venir qu’en exécution d’arrêt ; ce qui se peut aussi bien faire quand ledit suppliant sera en jouissance que n’y étant pas ; car autrement il arrivera que les arrêts qui ont été rendus concernant ladite éviction seront inutiles et illusoires, puisqu’ils n’ont pas d’effet et que survient toujours quelque incident de la part des créanciers dudit Bonhomme, lequel d’ailleurs fera tout ce qui lui sera possible pour ne se point désister et départir de ladite maison ; en quoi ledit suppliant se trouvera beaucoup lésé ; car encore que la cour lui adjuge (comme il espère et attend de sa justice) des dommages

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et intérêts, néanmoins le plus expédient serait qu’il entrât en possession du bien qui lui est si justement acquis et a titre si fort onéreux que, s’il eût pu prévoir tous ces divers incidents de chicaneries qui lui ont été faits, il n’aurait point entrepris le retrait desdits lieux, parce qu’en effet il estimait qu’il n’y avait autre chose à faire qu’à compter ses deniers ; de quoi il a toujours été prêt.

Ce considéré, Nosseigneurs, il vous plaise donner acte au suppliant de ce que, pour salvations contre les susdits contredits, il emploie la présente requête et ce qu’il a écrit et produit. Et vous ferez bien. (2)

2 Suivent les mots : "Ait acte et soit mis au sac. Fait ce juillet 1647. Nota que les salvations ne se signifient point."

Lecture critique de la lettre 1064 à Jean DEHORGNY

par Bernard KOCH, février 1999

S. V. III - 362 -

1064. — A JEAN DEHORGNY

D’Orsigny, ce 10e septembre 1648.

Cf. supra S. V. III, 319-322

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu la vôtre du 17e 7e août 1, qui est pour achever de répondre aux miennes touchant les diversités d’opinions, celle-ci étant à l’égard du livre de La communion 2, pour réponse à laquelle je vous dirai, Monsieur, qu’il peut être, ce que vous dites, que quelques personnes ont pu profiter de ce livre en France et en Italie ; mais que d’une centaine qu’il y en a peut-être qui en ont profité à Paris, en les rendant plus respectueux en l’usage de ce sacrement, qu’il y en a pour le moins dix mille auxquels il a nui en les en retirant tout à fait ; que je loue Dieu de ce que vous en usez comme je fais, qui est de ne point parler de ces choses en la famille et de ce qu’elle va son train à Rome comme ici.

Il est vrai, ce que vous dites, que saint Charles Borromée a suscité l’esprit de pénitence dans son diocèse, de

Lettre 1064. — "Original Edward Lawrence Nehemy Memorial Library, Comarville, Californie, USA" <R. Chal.> "Puis en 1998 à De Paul University, Chicago, USA; photocopie aux Arch. C. M. Paris." - <Corrections d’après l’original par P. C., R. Ch. et B. K. Restitutions des abréviations : en italique; mots présents dans l’original et pas dans Coste : en exposant rouge; mots absents ou dfférents dans l’original : barrés.

Texte de l’édition Coste : "Arch. dép. de Vaucluse, D 296, copie du XVIIe ou du XVIIIe siècle. On trouvera en note les variantes du texte publié en mars 1726 par les Mémoires de Trévoux (p. 448). Ni le manuscrit des archives départementales, ni les Mémoires de Trévoux ne donnent le post-scriptum, que nous avons emprunté au supplément des Lettres et conférences de St Vincent de Paul (p. 70). L’éditeur de ce supplément a eu en main l’original de la lettre, que lui avait communiqué Mademoiselle d’Haussonville et que l’on n’a pu retrouver"

La première page de l’original a disparu : perdue ? ou supprimée par un confrère qui ne la trouvait pas opportune ? à partir du folio 2, les n° de folios sont indiqués.

1. Mémoires : du 7 août. Et avec raison : "le courrier de Rome mettait au moins un mois." <R. Chal.>

2. L’ouvrage avait pour titre : De la fréquente communion, où les sentimens des Pères des Papes et des Conciles touchant l’usage des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie sont fidèlement exposez, pour servir d’adresse aux personnes qui pensent sérieusement à se convertir à Dieu et aux pasteurs et confesseurs zélés pour le bien des âmes, par M. Antoine Arnauld, docteur en théologie, de la maison de Sorbonne. — Sancta Sanctis. — A Paris, chez Antoine Vitré, 1643

- 363 -

son temps, et l’observance des canons d’icelle, et que c’est ce qui mutina le monde contre lui et même des bons religieux, à cause de la nouveauté ; mais il n’a pas constitué la pénitence ou, quoi que ce soit, la satisfaction, à se retirer de la sainte confession et de l’adorable communion, si ce n’est aux cas portés par les canons, que nous tâchons d’observer 3 en cas des occasions prochaines, des inimitiés, des péchés publics ; mais il est 4 bien éloigné de ce qu’on dit, qu’il ordonnait des pénitences publiques pour des péchés secrets et à faire la satisfaction avant l’absolution, comme le livre dont est question 5 prétend faire.

Venons au particulier. Il est vrai, Monsieur, quoi que vous me disiez du livre de La fréquente communion, qu’il a été fait principalement pour renouveler la pénitence ancienne comme nécessaire pour rentrer en grâces 6 avec Dieu ; car, quoique l’auteur fasse quelquefois semblant de proposer cette pratique ancienne seulement comme plus utile, il est certain néanmoins qu’il la veut pour nécessaire, puisque par tout son 7 livre il la représente comme une des grandes vérités de notre religion, comme la pratique des apôtres et de toute l’église durant douze siècles, comme une tradition immuable, comme une institution de Jésus-Christ, et qu’il ne cesse de faire entendre qu’il est obligé de la garder et d’invectiver continuellement contre ceux qui s’opposent au rétablissement de cette pénitence. D’ailleurs, il enseigne manifestement qu’anciennement il n’y avait point d’autre pénitence pour toute sorte de péchés mortels que la

7. Mémoires : le.

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publique, comme on voit par le 3e chapitre de la seconde partie, où il prend pour une vérité l’opinion qui porte qu’on ne trouve dans les anciens Pères, et principalement dans Tertullien, que la pénitence publique en laquelle l’église exerçât la puissance de ses clefs ; d’où il s’ensuit par une conséquence très claire, que M. Arnauld a dessein d’établir la pénitence publique pour toutes sortes de péchés mortels et que ce n’est pas une calomnie de l’accuser de cela, mais une vérité que l’on tire aisément de son livre, pourvu qu’on le lise sans préoccupation d’esprit.

Et vous, Monsieur, me dites que cela est faux. Vous êtes à excuser, parce que vous ne saviez 8 pas le fond des maximes de l’auteur et de toutes ces doctrines, qui était de réduire l’église en ses premiers usages, disant que l’église a cessé d’être depuis ces temps-là. Deux des coryphées 9 de ces opinions ont dit à la Mère de Sainte-Marie de Paris 10, laquelle on leur avait fait espérer qu’ils pourraient attirer à leurs opinions, qu’il y a cinq cents ans qu’il n’y a point d’église ; elle me l’a dit et écrit.

2 r°

<une autre main a écrit ici : >

Sur les erreurs de Mr Arnauld

Vous me dites, en second lieu, qu’il est faux que M. Arnauld ait voulu introduire l’usage de faire la pénitence avant l’absolution pour les gros pécheurs. Je vous <inexistant> réponds que M. Arnauld ne veut pas seulement introduire la pénitence avant l’absolution pour les gros pécheurs, mais il en fait une loi générale pour tous ceux qui sont coupables d’un péché mortel, ce qui se voit par ces paroles tirées de la 2e partie, chapitre 8 : "Qui ne voit combien ce Pape juge nécessaire que le pécheur fasse pénitence de ses péchés, non seulement avant que de communier, mais

10. Hélène-Angélique Lhuillier.

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même avant que de recevoir l’absolution ?" Et un peu plus bas, il ajoute : "Ces paroles ne nous montrent-elles pas clairement que, selon les règles saintes que ce grand Pape a données à toute l’église, après les avoir apprises dans la perpétuelle tradition de la même église, l’ordre que les prêtres doivent garder dans l’exécution de la puissance que le Sauveur 11 leur a donnée de lier et de délier les âmes, c’est de n’absoudre les pécheurs qu’après les avoir laissés dans les gémissements et dans les larmes, et leur avoir fait accomplir une pénitence proportionnée à la qualité de leurs péchés." Il faut être aveugle pour ne pas connaître, par ces paroles et par beaucoup d’autres qui suivent, que M. Arnauld croit qu’il est nécessaire de différer l’absolution pour tous les péchés mortels jusqu’à l’accomplissement de la pénitence ; et en effet, n’ai-je pas vu faire pratiquer cela par M. de Saint-Cyran, et le fait-on pas encore à l’égard de ceux qui se livrent entièrement à leur conduite ? Cependant cette opinion est une hérésie manifeste.

Pour ce qui est de l’absolution déclaratoire, vous me dites qu’il n’a point besoin que de <absent> son premier livre pour faire voir le contraire, et m’alléguez trois ou quatre autorités pour cela. Je réponds que ce n’est pas de merveille que M. Arnauld parle quelques fois comme les autres catholiques ; il ne fait en cela qu’imiter Calvin, qui nie trente fois qu’il fasse Dieu auteur du péché, quoiqu’il fasse ailleurs tous ses efforts pour établir cette maxime détestable, que tous les catholiques lui attribuent.

Tous les novateurs 12 en font de même ; ils sèment des contradictions dans leurs livres, afin que, si on les reprend

11. Mémoires : le Seigneur.

12. Les Mémoires de Trévoux ajoutent ici le mot en. "avec raison" <B. K.>

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sur quelque point, ils puissent s’échapper, en disant qu’ils ont ailleurs le contraire. J’ai ouï dire

2 v° à feu M. de Saint-Cyran que, s’il avait dit des vérités dans une chambre à des personnes qui en seraient capables, que, passant en une autre où il en trouverait d’autres qui ne le seraient pas, qu’il leur dirait le contraire ; que Notre-Seigneur en usait de la sorte et recommandait qu’on fît de même 13.

Comment est-ce que M. Arnauld peut soutenir sérieusement que l’absolution efface véritablement les péchés, puisqu’il enseigne, comme je viens de montrer, que le prêtre ne doit point donner l’absolution au pécheur qu’après l’accomplissement de la sa pénitence, et que la raison principale pour laquelle il veut qu’on observe cet ordre est afin de donner temps au pécheur d’expier ses crimes par une satisfaction salutaire, comme il le prouve amplement dans le chapitre 2e II (ij) <P. C.> de la seconde partie ? Un homme judicieux qui veut qu’on expie des péchés par une satisfaction salutaire, avant que de recevoir l’absolution, peut-il croire sérieusement que les péchés soient expiés par l’absolution ?

Vous me dites que pour ce que M. Arnauld dit que l’église retient dans le cœur le désir que les pécheurs fassent pénitence selon les règles anciennes, et que M. Arnauld dit que la

13. Raoul Allier (La cabale des dévots, Paris, 1902, in-16, p. 165) a peine à croire que Saint-Cyran ait pu tenir pareil propos. Il préfère admettre que saint Vincent l’a mal compris. "Saint-Cyran sentait si bien, écrit-il, que sa pensée allait contre les doctrines courantes, que pour éviter les condamnations sommaires et les scandales inutiles, il ne s’en ouvrait qu’à des amis sûrs et en état de le comprendre." Voilà à quoi se réduirait ce que Saint-Cyran aurait dit à saint Vincent. Saint Vincent était là, présent devant l’abbé quand celui-ci parlait ; tel que nous le connaissons, nous savons qu’il était plutôt porté à excuser qu’à accuser, à atténuer la gravité d’actes ou de paroles répréhensibles qu’à l’exagérer. Son autorité est, semble-t-il, d’un autre poids que celle de Raoul Allier.

B. K. : Voir d’ailleurs M. Vincent lui-même, 9 ans plus tôt, le 1r avril 1639, XIII 87.

Quant au fait, M. Vincent lui aussi ne voulait pas qu’on divulgue ses points de vue en matières controversées : à propos d’usures, à Louis Rivet, 4 août 1658, S. V. VII 226. (vu le Sam. 7 janv. 1989)

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pratique ancienne et nouvelle de l’église sont toutes deux bonnes, mais que l’ancienne est meilleure 14, et qu’elle, étant une bonne mère, qui ne respire que le plus grand bien de ses enfants, leur désire toujours le meilleur, au moins dans son le cœur.

Je réponds qu’il ne faut point confondre la discipline ecclésiastique avecque les désordres qui se peuvent rencontrer. Tout le monde blâme ces désordres ; les casuistes ne cessent de s’en plaindre et de les remarquer, afin qu’on les connaisse ; mais c’est un abus de dire que ne point pratiquer la pénitence de M. Arnauld, ce soit un relâchement que l’église tolère avecque regret. Nous n’avons pas grande assurance de la pratique d’Orient dont vous parlez ; mais nous savons que, par toute l’Europe, on pratique les sacrements de en la manière que M. Arnauld condamne, et que le Pape et tous les évêques approuvent la coutume de donner l’absolution après la confession et de ne point faire pénitence publique que pour des péchés publics. N’est-ce pas un aveuglement insupportable de préférer, en une chose de telle conséquence, les pensées d’un jeune homme, qui n’avait aucune expérience dans la conduite des âmes lorsqu’il a écrit, à la pratique universelle de toute la chrétienté ?

Si la pratique de la pénitence

3 r° des pénitences publiques <deux fois, et rien de barré barré> a duré en Allemagne jusques au temps de Luther, comme vous dites, ce n’a été que pour les péchés publics ; et personne ne trouve mauvais que cette pénitence soit rétablie partout, puisque le concile de Trente l’ordonne expressément 15. Et quel rapport a l’ordonnance de saint Ignace, que vous m’alléguez m’alléguerez aussi, avec la conduite de ceux qui éloignent tout le monde de la communion,

15. Ses. XXIV, chap. VIII.

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non pour huit ou dix jours, mais pour cinq ou six mois, non seulement les des grands pécheurs, mais de bonnes religieuses qui vivent en une grande pureté, comme nous avons appris 16 de l’épître de M. de Langres à M. de Saint-Malo 17. Ce n’est pas s’arrêter à des pointilles que de remarquer des désordres si notables et qui ne tendent qu’à la ruine entière de la sainte communion ; et tant s’en faut que des gens de bien doivent mettre en pratique ces 18 maximes si pernicieuses, qu’ils ont juste sujet de les mépriser et de concevoir mauvaise opinion de ceux qui les autorisent.

Saint Charles n’avait garde de les approuver, puisqu’il ne recommande rien tant, dans ses conciles et dans ses actes, que la fréquente communion, et qu’il ordonne plusieurs fois de grièves peines contre tous les prédicateurs qui détournent les fidèles directement ou indirectement de la fréquente communion. Et jamais l’on ne trouvera qu’il ait établi la pénitence publique ou l’éloignement de la communion pour toutes sortes toute sorte de péchés mortels, ni qu’il ait voulu qu’on mît trois ou quatre mois entre la confession et l’absolution, comme il se pratique très souvent et pour des péchés ordinaires par ces nouveaux réformateurs ; de sorte qu’encore qu’il y puisse avoir de l’excès à donner facilement l’absolution à toutes sortes de pécheurs, qui est ce que saint Charles déplore, il ne faut pas conclure de là que ce grand saint approuvât les extrémités <répété dans l’original, non barré> dans lesquelles M. Arnauld s’ est jeté,

16. Mémoires : comme nous l’avons appris.

17. Le mémoire envoyé par Sébastien Zamet, évêque de Langres, à Achille de Harlay de Sancy, évêque de Saint-Malo, était, croit l’abbé Prunel (Sébastien Zamet, p. 264, note 2), la réponse à un questionnaire préparé par M. de Harlay, sur l’ordre de Richelieu, au sujet de Saint-Cyran. On le trouve en entier dans cet ouvrage pp. 265-268.

18. Mémoires : des. <à tort>

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puisqu’elles sont entièrement opposées à quantité d’ordonnances qu’il a faites.

Quant à ce qu’on l’attribue au livre de La fréquente communion, de retirer le monde

3 v° de la fréquente hantise des saints sacrements, je vous réponds qu’il est véritable que ce livre détourne tout le monde puissamment de la hantise 18 bis fréquente de la sainte communion <inexistant> confession et de la sainte confession <inexistant> communion, quoiqu’il fasse semblant, pour mieux couvrir son jeu, d’être fort éloigné de ce dessein. En effet, ne loue-t-il pas hautement dans sa préface, page 36, la piété de ceux qui voudraient différer la leur communion jusques à la fin de leur vie, comme s’estimant indignes de s’approcher 19 du corps de Jésus-Christ, et n’assure-t-il pas qu’on satisfait plus à Dieu par cette humilité que par toutes 20 sortes de bonnes œuvres ? Ne dit-il pas, au contraire, dans le chapitre 2e II (ij) de la 3° partie, que c’est parler indignement du Roi du ciel que de dire qu’il soit honoré par nos communions et que Jésus-Christ ne peut recevoir que de la honte et de l’outrage par nos fréquentes communions qui se font selon les maximes du Père Molina, chartreux 21, qu’il combat par tout son livre, sous l’apparence d’un écrit fait à plaisir ? De plus, ayant prouvé par saint Denis, dans le chapitre 4 de la première partie, que ceux qui communient doivent être entièrement purifiés des images qui leur restent de leur vie passée par un amour divin pur et sans aucun mélange, qu’ils doivent être parfaitement unis 22 à Dieu seul, entièrement parfaits et entièrement irréprochables, tant s’en faut qu’il ait aucunement adouci les ces paroles si hautes

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18 bis. "Hantise" ne signifiait pas "obsession", mais "fréquentation"; cf. "dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es". M. Vincent a bien écrit deux fois "fréquente hantise" et "hantise fréquente".

20. Mémoires : que par toutes.

21. Antoine Molina, auteur d’un traité de l’Instruction des prêtres, qui fut traduit en plusieurs langues, mort en 1612.

22. Mémoires : unis parfaitement.

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et si éloignées de notre faiblesse, que, les ayant données toutes crues, il a toujours soutenu dans son livre de La fréquente communion qu'elles contiennent contenaient les dispositions qui sont nécessaires pour communier dignement. Cela étant, comment se peut-il faire qu'un homme qui considère ces maximes et ce procédé de M. Arnauld, puisse s'imaginer qu'il souhaite avecque vérité que tous les fidèles communient fort souvent ? Il est certain, au contraire, qu'on ne saurait tenir ces maximes pour véritables, qu'en même temps l'on ne se trouve très éloigné de fréquenter les sacrements. Et pour moi, j'avoue 23 franchement que, si je faisais autant d'état du livre de M. Arnauld que vous en faites, non seulement

4 r° je renoncerais pour toujours à la sainte <absent> Messe 24 et à la Sainte communion, par esprit d'humilité, mais même j'aurais de l'horreur du sacrement, étant véritable qu'il le représente, à l'égard de ceux qui communient avec les dispositions ordinaires que l'Eglise approuve, comme un piège de Satan et comme un venin qui empoisonne les âmes, et qu'il qui ne traite de rien moins tous ceux qui en approchent en cet état de rien moins que de chiens, de des pourceaux et d' des antechrists 25.

Et quand on fermerait les yeux à toute autre considération pour remarquer seulement ce qu'il dit en plusieurs endroits des dispositions admirables sans lesquelles il ne veut pas point qu'on communie, se trouvera-t-il trouverait-il homme sur la terre qui eût si bonne opinion de sa vertu qu'il se croie 26 en état de pouvoir communier dignement ? Cela n'appartient qu'à M. Arnauld, qui, après

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23. Mémoires : je vous avoue.

24.Mémoires : à la messe.

25.Mémoires: et qu'il ne traite rien moins tous ceux qui en approchent en cet état que de chiens, de pourceaux et d'antéchrists

26.Mémoires : crût.

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avoir mis ces dispositions à un si haut point qu'un saint Paul eût appréhendé de communier, ne laisse pas de se vanter par plusieurs fois dans son apologie qu'il dit la messe tous les jours ; en quoi son humilité est autant admirable qu'on doit estimer sa charité et la bonne opinion qu'il a de tant de sages directeurs, tant séculiers que réguliers, et de tant de vertueux pénitents, qui pratiquent la dévotion, dont les uns et les autres servent de sujet à ses invectives ordinaires.

Au reste, j'estime que c'est une hérésie de dire que ce soit un grand acte de vertu de vouloir différer la communion jusques à la mort, puisque l'Eglise nous commande de communier tous les ans. C'est aussi une hérésie de préférer cette humilité prétendue à toutes sortes de bonnes œuvres, étant visible que pour le moins le martyre est beaucoup plus excellent; comme aussi de dire absolument que Dieu n'est point honoré par nos communions et qu'il n'en reçoit que de la honte et de l'outrage.

Comme cet auteur éloigne tout le monde de la communion, il ne tiendra pas à lui que toutes les églises

4 v° ne demeurent sans messes, pource qu'ayant vu ce que dit le vénérable Bède Beda, que ceux qui laissent de célébrer ce saint sacrifice sans quelque légitime empêchement, privent la Sainte Trinité de louange et de gloire, les anges de réjouissance, les pécheurs de pardon, les justes de secours et de grâces grâce, les âmes qui sont en purgatoire de rafraîchissement, l'Eglise des faveurs spirituelles de Jésus-Christ, et eux-mêmes de médecine et de remède, il ne fait point de scrupules scrupule d'appliquer tous ces effets admirables aux mérites d'un prêtre qui se retire de l'autel par esprit de pénitence, comme on le <absent> voit dans le chapitre 40 de la première partie ; il parle même plus avantageusement de cette pénitence, plus avantageuse censément, que du sacrifice de la messe. Or, qui ne voit que ce discours est très puissant

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pour persuader à tous les prêtres de négliger de dire la messe, puisqu'on gagne autant sans la dire qu'en la disant, et qu'on peut dire même, selon les maximes de M. Arnauld, qu'on gagne davantage ? Car, comme il relève l'éloignement de la communion beaucoup au-dessus de par dessus la communion, il faut aussi qu'il estime beaucoup plus excellent l'éloignement de la messe que la messe même.

Et la morale de tout ceci est que ce nouveau réformateur n'éloigne les prêtres et les laïques de l'autel sinon sous ce beau prétexte de faire pénitence ; mais pour savoir en quoi il met cette grande pénitence, qu'il estime si avantageuse aux âmes, il paraît en paroles expresses dans la préface, page 18, que, de toutes les rigueurs de l'ancienne discipline pénitence, il n'en garde quasi autre chose que la séparation du corps du Fils de Dieu, qui est la partie la plus importante, selon les Pères, parce qu'elle représente la privation de la béatitude,

5 r° et la plus aisée, selon les hommes, parce que tout le monde en est susceptible.

M. Arnauld pourrait-il montrer plus manifestement ouvertement que son livre n'a été fait qu'à dessein de ruiner la messe et la communion, puisqu'il emploie toute l'antiquité pour nous prêcher la pénitence (dont jamais je n'ai vu faire un seul acte à l'auteur de cette doctrine, ni à ceux qui l'assistaient à l'introduire), et qu'après toutes ces fanfares il se contente qu'on ne communie point ? Certes, ceux qui lisent son livre et qui n'y remarquent pas ce dessein sont du nombre de ceux dont parle le prophète : Oculos habent et non videbunt ; et je ne comprends pas comment vous, Monsieur, pouvez accuser les adversaires de M. Ar[nauld] de ruiner la pénitence, puisqu'on se plaint, au contraire, avec raison, de ce que cet auteur a fait des efforts extraordinaires pour prouver qu'il était nécessaire de faire de longues et rigoureuses

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pénitences avant que de communier et de recevoir l'absolution, et qu'en même temps il a déclaré en paroles expresses (afin que personne n'en prétende cause d'ignorance), qu'il ne réserve autre chose de l'ancienne pénitence que l'éloignement de l'autel.

Voilà, Monsieur, la réponse que je fais à votre lettre, avec tant d'empressement que je n'ai pas le loisir de la relire.

Je m'en vas en ce moment célébrer la sainte messe, afin qu'il plaise à Dieu de vous faire connaître les vérités que je vous dis, et pour lesquelles je suis prêt de à donner ma vie.

J'aurais beaucoup d'autres choses à vous dire sur ce sujet,

5 v° si j'en avais le loisir. Je prie Notre-Seigneur 27 qu'il les vous les dise die lui-même. Je vous prie de ne me pas faire réponse sur ce sujet, si vous persévérez dans de en ces telles <absents> opinions 28, qui suis, en l'amour de Notre-Seigneur,

Monsieur, <suscription interrompue>

Vous ne serez plus maître et administrateur du Saint-Esprit de Toul, si ce parlement ne reçoit l'évocation au Conseil du roi de votre procès contre MM. Mrs Thierry et Plainevaux 28 bis dont le dernier a obtenu permission de prendre possession 29. Or, qu'il admette votre 29 bis évocation, celui qui fait

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la charge de premier président mande que le parlement ne le la veut point faire <absent> 29‘‘‘, l'ayant refusée pour la deuxième 2e fois & déchiré ladite évocation, pour le moins, l'avocat général a fait cela; de sorte que, s'ils ne renoncent à ce dernier cette dernière arrêt 29‘‘‘‘ c’en est fait, je m'en vais mander que l'on sauve ce que l'on qu’on pourra des meubles. Ils ont pris le temps de la révolte quasi générale de nos parlements. Enfin, si nous ne sommes condamnés avant que ma lettre arrive, cela ne saurait tarder huit jours après. In nomine Domini !

votre très humble serviteur

Vincens Depaul

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Dehorgny, prêtre de la Mission, à Rome.

_______________________

27. Mémoires : je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ. <ajout indû des Mémoires - B. K.>

28..Mémoires : dans ces opinions. <iciles Mémoires qui ont raison !>

28 bis. Plainevaux ou Plènevaux : cf. S. V. XIV, p. 470. <B. K.>

29..Le bénéfice du Saint-Esprit échappa, en effet, à M Dehorgny. Saint Vincent le fit demander plus tard à Rome pour M. Jolly, qui avait l'intention de le résigner en faveur de la congrégation de la Mission. (Cf. 1. du 10 octobre 1653.) L'affaire traîna. Saint Vincent écrivait à M des Jardins le 29 décembre 1657 : " Nous ne sommes pas encore à bout des lettres de l'union, mais nous sommes toujours après et dans l'espérance de les avoir".

29 bis. M. Vincent avait écrit "nostre" et il a ajoué le "v" devant, sans barrer le "n"; ce qui donne "vnostre". On peut supposer que c’est l’ajout du "v" qui l’emporte : "votre évocation".

29‘‘‘. "Faire" n’est pas du tout dans le texte; M. Vincent avait écrit: "ne la veut point admettre", il a barré "admettre", sans plus. Le texte est donc bien "ne la veut point".

29’’’’. L’écriture de M. Vincent est de plus en plus heurtée, mais la lecture du copiste, donnée dans l’édition Coste, ne se justifie tout de même guère : le "e" final de "cette" et de "dernière" est très net, et il n’est pas facile de lire "arr" là où il y a "cen" ("arrest" au lieu de "cenest").

Ajout d’un document complet p. 469

trouvé par B. KOCH en août 1998

1123 bis Présentation à la cure de Romagné

(près de Fougères, Ille-et-Vilaine)

28 juillet 1649

Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, G 553,

parchemin de 23,5 x 37 cm en moyenne, plié en deux.

Reverendissimo in XRisto Patri & Domino Domino Rhedonensi Episcopo 1, seu vestris in spiritualibus et temporalibus Dominis Vicariis Generalibus seu Domino Vicario Generali, Vincentius de Paul, presbyter, Congregationis Missionis Superior generalis necnon Reverendi Domini Amadori Joannis Baptistae de Vuignerod, Abbatis seu perpetui commendatarii Monasterii Majorismonasterii prope & extra muros turronenses, Ordinis Sancti Benedicti Vicarius generalis, salutem cum honore & reverentia debitis. Ad curam seu parrochialem ecclesiam de Romagné, diocesis vestrae Rhedonensis, cujus ocurrente vacatione praesentatio & nominatio seu jus praesentandi & nominandi ad praefatum Reverendum Dominum Abbatem dicti Monasterii Majorismonasterii, collatio vero, provisio 2 & quaevis alia dispositio, ad vos ad causam 3 dictæ Vestrae Episcopalis dignitatis respective spectant & pertinent, liberam nunc et vacantem per mortem seu obitum defuncti Magistri <la place du nom est en blanc >4, illius ultimi Rectoris et immediati possessoris pacifici,

Dilectum nostrum Magistrum Petrum Bouvier de St Hilaire, presbyterum diocesis, parisiensis, in jure canonico Doctorem, sufficientem , capacem & idoneum ad dictam curam seu parrochialem Ecclesiam obtinendum, regendum et gubernandum, harum serie litterarum praesentamus, vos obnixé rogantes quatenus praesentatum nostrum et praesentationem nostram recipere et admittere, litterasque collationis seu provisionis ac alias necessarias expediri 5 mandare velitis et dignemini, seu velit & dignetur vestrum alter desuper requisitus, adhibitis solemnitatibus assuetis jureque cujuslibet salvo. In quorum præmissorum fidem has praesentes litteras manu nostra obsignatas per Magistrum Joannem Roger, publicum auctoritate Apostolica Curiaeque Archiepiscopalis parisiensis notarium juratum, Parisiis debite immatriculatum et commorantem, nostrum in hac parte secretarium assumptum scribi et signari sigillique #praefati Reverendi Domini Abbatis6# jussimus et fecimus appositione communiri.

Datum Parisiis anno Domini millesimo sexcentesimo quadragesimo nono, die vigesima octava mensis Julii, praesentibus ibidem Magistris Francisco Cailteau & Joanne Baptista Boisée, clericis Andegavensis et Bajocensis respective dioceseum, Parisiis commorantibus, testibus,

Vincentius Depaul

De mandato praefati Domini Vicarii generalis

Roger <et paraphe > notarius et secretarius praefatus

Traduction

Vincent de Paul, prêtre, Supérieur général de la Congrégation de la Mission et Vicaire général du Révérend seigneur Amador Jean Baptiste de Vuignerod, Abbé ou perpétuel commendataire du monastère de Marmoutier, proche et hors les murs de Tours, de l’Ordre de saint Benoît, au Révérendissime Père dans le Christ et Seigneur, le Seigneur évêque de Rennes1, ou à vos Vicaires Généraux pour le spirituel et le temporel, ou au seigneur Vicaire Général, salut avec l’honneur et due révérence.

à la cure ou église paroissiale de Romagné, de votre diocèse de Rennes, lorsqu’elle est vacante, la présentation et la nomination, ou le droit de présenter et de nommer, <appartient> au susdit Révérend Seigneur Abbé dudit monastère de Marmoutier, mais la collation, la provision 2 et toute autre disposition reviennent et appartiennent respectivement à vous, à cause de 3 votre dignité épiscopale.

<Elle est> maintenant libre et vacante par la mort ou décès de Maître <la place du nom est en blanc >4, son dernier recteur et immédiat possesseur pacifique. Par la série de ces lettres, nous présentons notre amé maître Pierre Bouvier de St Hilaire, prêtre du diocèse de Paris, docteur en Droit Canonique, suffisant, capable et apte à obtenir, diriger et gouverner ladite cure ou église paroissiale, vous priant instamment de bien vouloir et daigner recevoir et admettre celui que nous présentons et notre présentation, et ordonner d’expédier 5 les lettres de collation ou provision et <toutes> autres nécessaires, ou que le veuille et daigne l’autre de vous évoqué ci-dessus, étant utilisées les formalités d’usage et sauf le droit de tout un chacun. En fois de quoi nous avons ordonné d’écrire et signer ces présentes lettres, signées de notre main, par maître Jean Roger, notaire juré public, de l’autorité apostolique et de la Curie archiépiscopale de Paris, dûment enregistré à Paris et y demeurant, pris comme notre secrétaire en cette affaire, et <avons ordonné de les> munir de l’apposition du sceau #dudit Révérend Seigneur Abbé6#.

Donné à Paris, l’an du Seigneur mille six cent quarante neuf, le vingt-huitième jour du mois de juillet, étant présents là même maîtres François Cailteau et Jean Baptiste Boislée, clercs respectivement des diocèses d’Angers et de Bayeux, demeurant à Paris, témoins

Vincent Depaul

Par mandement du susdit seigneur Vicaire général

Roger <et paraphe > notaire et secrétaire susdit

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1. Rennes alors n’était pas encore archevêché.

2. La collation (dérivé du participe du verbe latin "conferre", comparer, et conférer) désigne le fait de conférer une charge, un office; la provision (du verbe "pouvoir") désigne le fait de concéder des moyens de subsistance, ici, un bénéfice ecclésiastique, c’est-à-dire les revenus liés à la charge ou à l’office ecclésiastique en question.

3. Voilà un beau gallicisme : littéralement "à cause de votre dite dignité épiscopale". Les autres actes, antérieurs et ultérieurs, chez le même notaire, mais avec d’autres secrétaires, portent en bon latin "ratione vestrae etc." : en raison de votre dignité.

4. Il n’est pas rare que le nom du futur titulaire reste en blanc, car les actes sont souvent rédigés d’avance, alors qu’on ne sait pas encore qui sera désigné et accepté. Mais c’est apparemment la seule fois où le prédécesseur n’est pas nommé, car en principe on sait qui c’était ! Cette ignorance, ici, peut s’expliquer par le fait que l’acte est rédigé à Paris; elle pourrait aussi confirmer qu’il n’y eut personne de nommé depuis la vacance évoquée par M. Vincent le 15 juillet 1646, probablement sans qu’il sache le nom du curé précédent, ni davantage trois ans après…

5. "Expédier" est ici un terme technique, signifiant non le simple fait d’envoyer, mais de délivrer une copie conforme, authentique, d’un acte.

6. Ce signe renvoie à ces quatre mots, écrits d’une deuxième main à la fin du texte, en dessous de "testibus", et munis du même renvoi.

CONGRéGATION de la MISSION, Province de Paris,

88, rue du Cherche-Midi, 75006 PARIS.

SAINT VINCENT DE PAUL

SAINT VINCENT DE PAUL

CORRESPONDANCE

Tome IV

1206. — A MONSIEUR HORCHOLLE (1)

De Paris, ce premier d’avril 1650.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je reçus, ces jours passés, une de vos lettres ; je n’ai pu vous faire réponse plus tôt à cause de mes embarras et ne sais si mon inutilité durera toujours à votre égard. Je prie Dieu qu’il ne le permette pas ; car je souhaite fort de vous servir, et j’attends l’occasion de le faire en chose proportionnée à votre mérite et à mon affection. Dieu sait si M. le prieur et moi aurions consolation de vous revoir ici ; mais, pource que cela ne se peut sans incommodité pour vous et quelque préjudice pour la paroisse que sa divine bonté vous a confiée, j’estime que vous ne devez pas venir ici pour le sujet que vous me proposez. Il suffira que vous écriviez à quelqu’un de vos amis qui entende mieux que nous ce

Lettre 1206. — L. s. — Bibl. Nat., n. acq. fr. 5371, décalque. On trouve un autre décalque à la bibliothèque municipale de Neufchâtel-en-Bray (Seine-Inférieure).

1) Curé de la paroisse Saint-Jacques à Neufchâtel-en-Bray, où saint Vincent avait lui-même établi la confrérie de la Charité le 12 novembre 1634 et d’où était originaire Adrien Le Bon prieur de Saint-Lazare. (Cf. Saint Vincent de Paul en Normandie par V. E. Veuclin, 1890, Bernay, in-8°.)

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qu’il faut faire pour vous faire nommer gradué sur une abbaye, afin qu’il le fasse ; et en cas que vous n’ayez personne à Paris de votre connaissance capable de cette petite négociation, nous tâcherons de la faire faire, si vous nous envoyez les pièces et les instructions nécessaires pour en venir à bout, vous assurant, pour mon regard, que je n’ai nulle expérience en tel rencontre ; mais je suis plein de bonne volonté à vous témoigner la grâce que Dieu m’a faite de me rendre, en son amour, Monsieur, votre très humble et obéissant servi

VINCENT DEPAUL,

prêtre de la Mission.

Au bas de la première page : M. Horcholle.

1207. — A JACQUES CHIROYE, SUPéRIEUR, A LUçON

Du 3 avril 1650.

Quand je vous ai écrit qu’il fallait obéir à Monseigneur de Luçon, j’entendais en ce qui concerne son service ou son bon plaisir. Or, il ne peut recevoir ni l’un ni l’autre de toutes les tracasseries, entreprises et dépenses que vous avez faites, n’ayant pas le moyen de les supporter par vos propres forces. Et si je vous ai prié de ne rien faire sans notre ordre, c’est afin que vous ne vous engagiez point à de plus grands frais que vous n’en pouvez faire ; et je vous prie derechef de vous en tenir là. Je crains que ces embarras de ménage ne ruinent la régularité et le bon ordre de la maison, bien que ceci doive être notre principal et à quoi vous devez particulièrement vos soins

Lettre 1207 — Reg 2, p 161

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et votre exemple. C’est en cela que nous trouverons la paix, l’union, le progrès en la vertu et les grâces pour bien faire nos fonctions. Il faut donc nous y attacher préférablement à toute autre chose et ne pas négliger le reste. Voilà la maxime que nous devons tenir.

Vous demandez d’être déchargé du frère ou du domestique. Encore faut-il considérer que l’un est notre frère et que le serviteur ne doit pas être toujours dans la maison ; c’est pourquoi je vous prie de préférer l’enfant de la maison au mercenaire, de garder le frère pour vous en servir, et de vous décharger de Jean. J’espère que peu à peu Vincent (1) vous donnera contentement.

Je suis en grande peine de l’indisposition de M… Je vous prie de lui dire que son mal me touche sensiblement et que je demanderai souvent à Dieu qu’il lui redonne sa santé, ou la force de bien user de sa maladie. Je ne vous le recommande pas, estimant que vous n’épargnerez rien pour son soulagement. Les ouvriers de l’évangile sont des trésors qui méritent d’être soigneusement conservés.

1208. — LOUISE DE MARILLAC A SAINT VINCENT

[Avril 1650] (1)

Mon très honoré Père,

Je me donnai hier l’honneur de voir Madame de Lamoignon. Mademoiselle sa fille me demanda ce que les darnes avaient fait à Bicêtre, et voyant la résolution qu’elles prirent de mettre les garçons dans un pavillon pour se décharger de la sépara-

1) Vincent Lescot, né à Argenteuil (Seine-et-Oise), entré dans la congrégation de la Mission en qualité de frère coadjuteur, le 28 juin 1644, à l’âge de dix-huit ans, reçu aux vœux le 29 septembre 1646.

Lettre 1208. — L. a. — Dossier des Filles de la Charité original

1) Date ajoutée au dos de l’original par le frère Ducournau.

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tion nécessaire à faire, elle me dit que ce n’était pas la résolution que votre charité avait fait prendre, et qu’elle concevait bien tous les inconvénients de laisser là les filles, tant pour les garçons que pour les nourrices, lesquelles, quoique l’on essaie de les prendre femmes de bien, néanmoins il y a apparence que la plupart ne sont pas tant obligées, par la nécessité du temps, à se retirer, que par mauvaises conduites ; et puis que toutes ces manières de femmes ramassées de toutes parts sont de mauvaises paroles et grand libertinage. Et me dit cette bonne demoiselle qu’il fallait que vous tinssiez ferme à faire exécuter la proposition que votre charité avait si fortement soutenue, et demander à en essayer pour cette année du jubilé sans remettre à une autre fois. J’ajoute que ces remises donnent lieu aux esprits à se consulter et que, si vous manquez cette fois, ce dit-elle, il n’y aura plus moyen d’y revenir. Mais je crois aussi, mon très honoré Père, qu’il faut tenir ferme pour prendre une ou deux de vos maisons au plus pour sauver le louage ; autrement, s’ils font choix selon ce que je pense, la conduite en sera entièrement donnée et pour toujours à d’autres, et dans ce rencontre se découvrira entièrement leur dessein. Il m’est venu en pensée qu’elles croient que nous ne saurions quitter le service des enfants et que nous y soyons obligées par les mille livres que nous avons du domaine. Et vous savez le tort que l’on nous a fait lors, étant l’intention de celles qui en faisaient faire le don, que nous eussions la moitié purement et simplement pour la subsistance de la compagnie, et non pour nous obliger au service des petits enfants autrement que nous sommes à celui des autres pauvres et forçats. Il serait bon que, s’ils prétendaient avoir à nous disputer cela un jour, que ce fut plutôt en ce temps qu’en un autre.

Je fus hier par occasion voir Monsieur le procureur général (2), qui me fît l’honneur me recevoir fort courtoisement, et me dit aussitôt que j’allais pour une affaire qu’il avait entre les mains. Je lui dis que c’était pour lui en rafraîchir *la mémoire. Il me demanda si nous prétendions être régulières ou séculières. Je lui fis entendre que nous ne prétendions que le dernier. Il me dit cela être sans exemple. Je lui alléguai les filles de Madame de Villeneuve (3) et lui prouvai qu’elles allaient partout. Il me témoigna ne pas désapprouver notre dessein, disant beaucoup de bien de la compagnie, mais qu’une chose de telle importance méritait bien y penser. Je lui témoignai la joie qu’il s’y portait de la sorte, et le priai que, si la chose ne

2). Blaise Méliand (1641-1650).

3) Les Filles de la Croix.

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méritait ou devait être continuée, qu’il la détruisit entièrement, mais que si elle était bonne, que nous le suppliions de l’établir solidement, et que cette pensée nous avait fait essayer au moins 12 ou 15 ans, durant lesquels, par la grâce de Dieu, il n’y avait paru aucun inconvénient. Il me dit : "Laissez-y-moi y penser, je ne vous dis pas des mois, mais quelques semaines", prit la peine nous mener jusques au carrosse ; aussi était-il dans sa cour ; mais nous témoigna grande bonne volonté, nous chargea de vous saluer très humblement, nous disait qu’il serait usurier s’il recevait les très humbles remerciements que nous lui faisions de l’honneur qu’il fait à toutes nos sœurs, quand elles osent s’approcher de lui dans leurs besoins, tant pour les pauvres forçats que pour les petits enfants.

Madame la marquise de Maignelay ne me fit réponse hier que verbalement, envoya notre sœur chez Monsieur le curé de Saint-Roch (4) lequel, avec madite dame, l’assurèrent n’y avoir eu aucune faute en nos sœurs renvoyées et que la seule considération de l’une des filles, qui y servait, n’étant pas propre pour demeurer en la compagnie, fit que Monsieur le curé renvoya l’autre, pour la garder ; que présentement elle est mariée et celles qui sont à sa place continuent à suivre ses exemples.

Madite dame demande pour demain deux filles. A cela s’opposent deux difficultés : l’une, qu’il est nécessaire de vous proposer celles que nous devons envoyer et que nous vous les fassions connaître, lesquelles ont besoin de faire la retraite auparavant ; et l’autre difficulté est que cette fille qui était demeurée et est présentement mariée, demeure dans la maison en laquelle nos sœurs doivent demeurer, et c’est un dangereux voisinage pour nous. Je vous supplie très humblement prendre la peine me mander ce que je ferai en ce rencontre pour ne pas mécontenter Madame la marquise et pour ne nous pas faire de tort.

Donnez-moi votre sainte bénédiction pour tous nos besoins et me faites l’honneur de me croire, mon très honoré Père votre très humble et très obligée fille et servante.

L. DE MARILLAC.

Ce vendredi.

Suscription : A Monsieur Monsieur Vincent, général des vénérables prêtres de la Mission

4). Jean Rousse, de Pithiviers (30 juin 1633-13 octobre 1659).

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1209. — A BERNARD CODOING, SUPéRIEUR, A RICHELIEU

Du jour des Rameaux (1) 1650.

Je vous prie de vous excuser envers M. de Maisonneuve du changement qu’il demande du moulin et de la métairie de Tuet pour une rente de pareille valeur, tant pource que ce bien-là vaudra peut-être d’ici à trente ans le double qu’il ne vaut et que la rente ne peut jamais croître, que pource que la même rente se peut perdre, et non pas un bien-fonds.

Je vous ai déjà écrit qu’il faut laisser Saint-Cassien (2) comme il est, et je ne pensais pas qu’il fallût vous ajouter à cela que feu Monseigneur le cardinal de Richelieu, faisant la fondation de votre maison, pesa extrêmement sur cette seigneurie ; et il m’envoya un homme exprès d’Amiens, où il était, pour me dire la réserve qu’il en voulait faire, parce qu’un duché est d’autant plus honorable que plus il y a de châteaux qui en relèvent, qui ont des fiefs et des rentes ; et Madame n’a garde d’en détacher celui-là, quelque profit qui lui en pût

Lettre 1209. — Reg. 2, p. 179

1) 10 avril

2). Parmi les donations que la duchesse d’Aiguillon avait faites à la congrégation de la Mission par le contrat du 2 septembre 1643 se trouvaient "les terres, héritages et domaines ci-après déclarés dépendants de la baronnie, terre et seigneurie de Saint-Cassien, sis au pays de Loudunois, que ledit défunt sieur cardinal aurait acquis de messire Jacques de Beauvat, chevalier sieur du Rivau, par contrat du 17 mais 1642…, à savoir la grande et petite métairie dudit lieu circonstances, dépendances, plus les dîmes de Renoue et Loudun et celle de Saint-Cassien, avec la prévôté et four à ban, à la charge de nourrir les officiers à la tenue des plaids, la moitié du moulin Monsceau, le moulin de Saint-Cassien, les bois, prés et vignes, se réservant ladite dame audit nom les rentes de toute nature et droit du fief avec la tour et petite portion de cour, ainsi qu’elle sera marquée et désignée, avec un petit jardin et le lieu où se tiennent les plaids, ensemble la provision des offices" (Arch. Nat. MM 534)

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arriver, et encore moins de consentir à l’amortissement des rentes que vos terres lui font. Je vous prie, Monsieur, de ne plus penser à l’un ni à l’autre. Vous ne seriez pas sans procès quand vous en seriez le maître, et au lieu que vous pensez les éviter, vous y tomberiez davantage.

Je vous répète aussi la prière que je vous ai faite, de ne remuer que peu de choses, et cela même que vous remuerez, de ne le jamais faire sans l’avis et le consentement des principaux officiers, comme sont M. du Rivau (3), M. de Grandpré et M. le sénéchal (4) ; ils sont constitués sur tout le temporel ; si vous y touchez, vous touchez à leurs charges et à la prunelle de leurs yeux. Puis donc que Madame a fait savoir au premier qu’elle n’entend pas que l’on fasse changement à l’aumônerie de Champigny, demeurez-en là et témoignez à ce bon seigneur que vous ne voulez rien faire en cela, ni au reste, que ce qu’il jugera à propos. Portez-lui grande déférence et grand respect, et à tous les autres à proportion de ce qu’ils sont, pource que la puissance du maître réside en eux, ou pour le moins elle ne voit que par leurs yeux et n’opère que par leurs mains. Les rois mêmes n’ont pas voulu que leurs édits eussent de force qu’après avoir été vérifiés par les cours souveraines, pour n’être pas surpris.

Si vous dites que j’ai approuvé votre proposition et que Madame y a consenti, il est vrai, nous l’avons fait ; mais elle et moi supposions que vous étiez demeuré d’accord de la chose avec ces Messieurs de delà ; et tant s’en faut que vous l’ayez fait vous voyez comme ils s’y opposent. Madame a donc raison de se rétracter,

3) Le chevalier Jacques de Beauvat, sieur du Rivau

4). Pierre de la Barre, conseiller du roi, sénéchal et juge ordinaire civil et criminel de Richelieu.

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et vous n’en avez pas d’espérer qu’après cela elle agrée le changement proposé, car elle ne le fera pas contre le sentiment de M. du Rivau ; et quand elle le voudrait faire, nous ne le devons pas désirer, pour n’encourir la perte de sa bienveillance. Si pourtant vous pouvez persuader à ces Messieurs que la fondation ne changera pas de nature, quoique l’on change la manière de l’accomplir, et qu’en effet ils y donnent les mains, in nomine Domini, Madame en sera très aise, et moi j’en bénirai Dieu ; autrement, il n’y faut plus penser.

De plus, Monsieur, il est expédient que la compagnie ne se mêle aucunement de faire recevoir personne dans les charges, ni de faire des recommandations ni pour ni contre, quelqu’apparence de bien que vous y voyiez, à cause des inconvénients qui en arrivent, car cela excite jalousie et aversion dans les esprits, nous passerions pour gens de brigue et d’intérêt, et enfin nous serions à charge à ceux à qui nous devons obéissance et respect, comme les enfants à leurs pères et mères. Au nom de Dieu, n’écrivez plus pour aucune sorte d’affaires temporelles, quand elles ne vous regardent pas ; cela est du soin des officiers et non pas du nôtre.

Il ne vous a de rien servi de demander les terres vagues pour la fabrique, puisqu’elles lui sont refusées. Si vous pouvez facilement vous garantir de payer les réparations que la même fabrique doit, faites-le, à cause que ce payement pourrait tirer à conséquence ; mais si cela ne se peut sans bruit ou sans procès, je suis d’avis que vous fassiez cette avance pour elle, seulement pour cette année, sauf à répéter, si l’occasion s’en présente.

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1210. — A BENOîT BéCU, PRêTRE DE LA MISSION, A RICHELIEU

10e d’avril 1650.

Je suis bien aise que vous ayez été député vers M. du Rivau ; mais je l’eusse été davantage si l’on n’avait pas donné sujet à cette députation, comme l’on a fait, remuant des affaires commises à l’œil de sa charge sans lui en communiquer. Les règles de la prudence et de la justice requièrent de nous cette précaution, que nous concertions les choses de quelque importance avec ceux qui ont vue sur elles, ou qui peuvent mettre empêchement au bien que nous poursuivons, et qu’en effet nous désistions quand tel est leur sentiment ; autrement, nous serons traversés et leur indignation tombera sur nous. Tous officiers sont jaloux de leur autorité, et difficilement reviennent-ils des blessures d’une partie si tendre, quand une fois ils pensent les avoir reçues. Plaise à Notre-Seigneur, qui a reçu dans Jérusalem, à tel jour qu’aujourd’hui (1), un échantillon de l’honneur dû à sa royauté, que nous puissions le rendre tout entier à ceux qui nous représentent sa domination et sa justice, demandant toujours leur conseil et leur approbation en ce qui regarde le temporel ! Et estimons que nous ne faisons pas la volonté de Dieu, si en cela nous ne leur soumettons la nôtre. J’espère que votre maison en usera désormais de la sorte et qu’elle n’ira pas plus avant au changement proposé touchant l’aumônerie de Champigny, si M. du Rivau et tous les principaux habitants n’en conviennent. C’est la prière que je vous fais en votre particulier.

Lettre 1210. — Reg. 2, p. 310.

1) Dimanche des Rameaux.

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1211. — A LOUIS THIBAULT, SUPéRIEUR, A SAINT-MéEN

12 avril 1650.

J’ai reçu deux lettres de M. votre père, par lesquelles j’ai appris deux choses : l’une, que Dieu a disposé de votre petite sœur, ce qui vous serait un sujet de douleur, si vous n’aviez appris à vous conformer au bon plaisir divin et n’étiez comme assuré du bonheur éternel de cette chère innocente ; l’autre est la persévérance de mondit sieur votre père et de Madame votre mère au désir qu’ils ont eu autrefois de se retirer du monde pour s’unir plus intimement à leur souverain créateur. Ils me demandent à cet effet mon avis, ensemble sur la disposition de leurs facultés. Dès que la première lettre me fut rendue, je fis réponse qu’à leur âge, étant si bons qu’ils sont, par la grâce de Dieu, et Madame Thibault étant infirme comme elle l’est, ils feraient bien de demeurer dans leur état présent, les ayant priés de me dispenser de leur donner conseil touchant leur bien. La seconde lettre que j’ai reçue témoigne qu’ils ne sont pas satisfaits de cette réponse, et voulant connaître plus clairement la volonté de Dieu sur l’un et l’autre points, ils me pressent de leur en dire mon sentiment plus au long ; ce qui m’a obligé d’y penser mieux que je n’avais fait. Et je suis aux termes de leur mander que peut-être Dieu leur veut donner la consolation qu’ils ont tant désirée. maintenant qu’ils n’ont aucune attache sur la terre, leurs enfants étant au ciel, excepté vous, Monsieur, qui êtes encore dans la voie et qui travaillez avec bénédiction pour y en attirer d’autres ; de quoi ces bonnes gens ont un tel contentement qu’ils disent

Lettre 1211 — Reg 2, p 310

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n’en pouvoir recevoir un plus grand en cette vie. Et il me semble devoir ajouter que peut-être aussi sa divine Providence leur veut donner la joie tout entière en les approchant de vous et de votre vocation (que savons-nous ?), en appelant le père dans Saint-Lazare et la mère chez Mademoiselle Le Gras, où ils seront débarrassés du monde et en lieu de servir Notre-Seigneur d’une manière particulière et proportionnée à leurs forces.

Quant à leur bien, ayant dessein d’en donner une bonne partie à l’église ou à la Charité, si tel est l’avis de leur conseil, soit qu’ils pensent que vous soyez religieux, et comme tel incapable de leur succéder, soit qu’ils craignent de vous donner sujet de tentation, en vous laissant du bien, ainsi qu’il est arrivé à certains autres de la compagnie, qui, ayant été bons missionnaires pendant qu’ils n’ont rien possédé, ont laissé l’œuvre de Dieu si tôt que quelques commodités temporelles se sont présentées à eux, je pense leur devoir dire : premièrement, que cela ne se doit pas craindre de vous, Monsieur, tant à cause de la grâce qui est en eux, qui attire sur vous l’esprit de force et de persévérance, que par La grâce que Dieu a mise en votre propre personne et en votre chère vocation, par laquelle il plaît à sa divine bonté de sauver un grand nombre d’âmes ; et en second lieu, que le vœu de pauvreté que nous faisons n’est que simple et n’exclut pas ceux qui le font de la succession de leurs parents ; que même nous avons pour règle que les particuliers de la compagnie qui auront des bénéfices simples ou d’autres biens, en laisseront la jouissance à la communauté, sauf à donner le fonds à qui bon leur semblera, par donation ou par testament, pour en jouir après leur mort, ou bien de le reprendre eux-mêmes, au cas qu’ils viennent à sortir d’avec nous.

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Et pource qu’ils ne peuvent rien donner au corps duquel ils sont membres, selon plusieurs arrêts du parlement, ni vous ne pourriez disposer d’aucune chose de votre succession en faveur de notre compagnie, au préjudice de vos plus proches parents, supposé que vous eussiez cette dévotion pour elle, comme j’estime que vous l’avez déjà, il est expédient que M. votre père le sache, afin qu’en vous déclarant leur héritier, ils substituent la même compagnie en la même succession après vous, ou telle autre communauté qu’il leur plaira ; et ainsi votre intention et celle qu’ils ont d’appliquer leur bien en œuvres de piété seront exécutées.

Or sus, Monsieur, je ne fais que vous proposer tout ceci, tant parce que vous pourriez peut-être désirer mes sentiments sur la lettre que M. votre père vous écrit, où vous verrez ses dispositions, que pour vous prier, comme je fais, de me mander les vôtres ; car si vous improuvez mes pensées de la sorte que je vous les déclare, au nom de Dieu, Monsieur, n’y ayez aucun égard ; mais donnez tel conseil que vous jugerez à propos à mondit sieur votre père, à qui je vous prie d’écrire au plus tôt d’une fa, con ou d’autre pour le consoler.

1212. — A GABRIEL DELESPINEY

De Paris, la veille de Pâques [1650] (1)

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je reçus, ces jours passés, votre lettre écrite du lieu

Lettre 1212. — Metz.

1) La présence de Guillaume Desdames à Toul limite notre choix

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où vous faisiez la mission, qui me consola beaucoup, comme toutes les autres, et plus sensiblement à cause du bon œuvre auquel vous et les vôtres êtes appliques depuis longtemps. O Monsieur, que vous rendez de service à Dieu quand vous assistez ainsi le pauvre peuple souffrant, d’un secours si opportun et si salutaire ! C’est une marque de la bonté de Dieu sur lui et de la prédestination de plusieurs, de ce qu’au fort de leurs misères corporelles il les console de sa parole et les prévient de ses grâces, comme un pain sanctifiant qui donne la véritable vie. C’est le pain quotidien et le pain des élus, que nous devons souvent lui demander et tâcher de le rompre et de le distribuer aux enfants de la maison, qui sont les pauvres, afin qu’ils fassent un bon usage de leur pauvreté et qu’ils n’en perdent pas le royaume qui leur appartient.

M. Desdames (2) m’a écrit deux fois en votre absence. Je crois, comme vous, Monsieur, qu’il a soin des affaires et grand soin que toutes choses aillent leur bon train ;

aux années 1649 1650 et 1651. En 1649, le saint n’était pas à Paris la veille de Pâques. Pendant la semaine sainte de l’année 1651, Adrien Le Bon, ancien prieur de Saint-Lazare, était gravement malade ; et, suivant toute probabilité, le saint l’aurait recommandé aux prières de M. Delespiney, s’il lui avait écrit alors. La lettre ne peut donc être que de 1650. En 1650, le samedi saint tombait le 16 avril.

2). Guillaume Desdames, né à Rouen entré dans la congrégation de la Mission le 10 juin 1645, à l’âge de vingt-trois ans, reçu aux vœux le 10 mars 1648, ordonné prêtre le 31 mai 1648. Il fut placé à Toul peu après cette dernière date, puis envoyé en Pologne, où il arriva avec Lambert aux Couteaux en novembre 1651. Il y travailla au milieu de difficultés sans nombre, avec un dévouement digne d’éloges, d’abord comme simple confrère et, après la mort de Charles Ozenne (14 août 1658), comme supérieur de la Mission. René Alméras le rappela en France en 1669. Quelques années après, Guillaume Desdames revenait en Pologne et prenait la direction de la maison de Culm. L’assemblée générale de 1685 le ramena dans sa patrie. Il termina ses jours supérieur de l’établissement de Cracovie le 1er juin 1692. (Notices, t. III, p. 166 ; Mémoires, t. I, pp. 24-33)

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et si cela se fait quand vous n’y êtes pas, il se fait encore mieux quand vous êtes présent ; car vous conférez ensemble et vous agissez, chacun de son côté, au soulagement de l’autre, et tout au bien commun. Je prie Notre-Seigneur qu’il vous donne à tous l’esprit d’union et de support et qu’il augmente en vous celui de conduite, particulièrement au sujet du grand embarras où M. Plenevaux nous va mettre. Voici le temps de sa trêve passée et celui du combat venu ; je pense qu’il nous mènera de bonne sorte ; à la bonne heure ! Nous sommes à Dieu et à sa providence, prêts d’acquiescer à ses ordres au moment qu’ils seront connus. Plût a Notre-Seigneur qu’ils le fussent déjà !

M. l’archidiacre Le Lièvre n’est point encore arrivé au moins n’en ai-je rien appris.

Je ne puis que m’étonner du surcroît de garnison qui accable la ville de Toul, compatir à sa souffrance et prier Dieu, comme je fais, qu’il soulage son pauvre peuple, qu’il nous donne la paix ou la force de supporter la pesanteur de sa main.

J’embrasse fort cordialement votre petite communauté, laquelle j’offre souvent à Notre-Seigneur et plus souvent votre âme, qui est déjà tout à lui et de laquelle je suis, en son amour, Monsieur, très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Delespiney, supérieur des prêtres de la Mission de Toul, à Toul.

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1213. — A GéRALD BRIN, PRêTRE DE LA MISSION, A LIMERICK

Avril 1650.

Nous avons été grandement édifiés de votre lettre, y voyant deux excellents effets de la grâce de Dieu. Par l’un, vous vous êtes donné à Dieu pour tenir ferme dans le pays où vous êtes, au milieu des dangers, aimant mieux vous exposer à la mort que de manquer d’assister le prochain ; et par l’autre, vous vous appliquez à la conservation de vos confrères, les renvoyant en France pour les éloigner du péril l. L’esprit du martyre vous a poussé au premier, et la prudence vous a fait faire le second, et tous les deux sont tirés sur l’exemple de Notre-Seigneur, lequel, au point qu’il allait souffrir les tourments de sa mort pour le salut des hommes, voulut en garantir ses disciples et les conserver, disant : "Laissez aller ceux-ci et ne les touchez pas (2)." C’est ainsi que vous en avez usé, comme un véritable enfant de ce très adorable Père, à qui je rends des grâces infinies d’avoir produit en vous des actes d’une charité souveraine, laquelle est le comble de toutes les vertus. Je le prie qu’il vous en remplisse, afin que, l’exerçant en tout et toujours, vous la versiez dans le sein de ceux qui en manquent. Puisque ces autres Messieurs qui sont avec vous sont dans la même disposition de demeurer, quelque danger qu’il y ait de

Lettre 1213 — Abelly, op. cit., 1. II, chap. I, sect VIII, p.152.

1). Quatre prêtres, deux clercs et deux frères coadjuteurs étaient partis en Irlande en 1646. Le frère Lye, clerc, et un cinquième prêtre, dont le nom ne nous a pas été conservé, les y avaient rejoints. En 1650, il ne restait plus dans l’île que ces deux derniers, Edme Barry et Gérald Brin (Cf. 1. 877 et Abelly, ibid., p. 149.)

2). évangile de saint Jean XVIII, 8.

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guerre et de contagion, nous estimons qu’il les faut laisser. Que savons-nous ce que Dieu en veut faire ? Certainement, il ne leur donne pas en vain une résolution si sainte. Mon Dieu, que vos jugements sont inscrutables ! Voilà qu’au bout d’une mission des plus fructueuses et peut-être des plus nécessaires que nous ayons encore vue (3), vous arrêtez, comme il semble, le cours de vos miséricordes sur cette ville pénitente, pour appesantir davantage votre main sur elle, ajoutant au malheur de la guerre le fléau de la maladie 4. Mais c’est pour moissonner les âmes bien disposées et assembler le bon grain en vos greniers éternels. Nous adorons vos conduites, Seigneur !

1214. — A GABRIEL DELESPINEY, SUPéRIEUR, A TOUL

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