Correspondance (page 49)

Vincent de Paul · Lettres

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Correspondance, éd. Coste, tomes I-VIII + XV · 69 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2 août 1656

Vous voilà donc, Monsieur, dans cette dévote chapelle (1), pour faire que Dieu y soit servi et la glorieuse

Lettre 2115. — Abelly, op. cit., 1. II, chap. II, sect II, 1er éd., p. 214.

Lettre 2116. — Reg. 2, p. 166.

1) Le séminaire de Montauban venait d’être transféré de Montech à Notre-Dame de Lorm.

- 54 -

Vierge honorée, et par ce moyen pour y conserver l’ancienne dévotion, laquelle même ira croissant, comme j’espère, par votre bonne conduite et par la bonne édification que votre petite famille donnera. J’en prie la Mère pour la gloire du Fils, et le Fils par le mérite de la Mère, comme aussi de bénir le séminaire que vous y avez transféré, selon le bon plaisir de Monseigneur de Montauban, en sorte qu’il multiplie en nombre et en vertu pour la sanctification du diocèse. Je ne sais si vous avez gardé quelque formalité de justice pour vous y établir, ou s’il est expédient de le faire. Vous en prendrez avis, s’il vous plaît.

2117. — A LOUIS DUPONT, SUPéRIEUR, A TRéGUIER

Du 2 d’août 1656.

Il ne faut pas s’étonner si parfois vous vous trouvez dans quelque abattement d’esprit ; car les plus fermes y sont sujets. Jamais l’homme n’est en même état. Le remède est d’élever votre cœur à Dieu et de redoubler pour lors votre confiance en sa bonté ; je veux dire l’exercice de cette confiance, qui déjà est tout entière en votre cœur, comme je crois.

La bulle de l’approbation de la compagnie, dont vous demandez la copie pour faire voir à quelques externes que la confrérie de la Charité est approuvée, n’est pas une chose qui se doive communiquer au dehors à toutes sortes de personnes. Si vous leur dites que nous avons pouvoir d’établir ladite confrérie, ils le doivent croire, et vous devez vous excuser de leur en montrer la preuve.

Lettre 2115. — Abelly, op. cit., 1. II, chap. II, sect II, 1er éd., p. 214.

Lettre 2116. — Reg. 2, p. 166.

1) Le séminaire de Montauban venait d’être transféré de Montech à Notre-Dame de Lorm.

- 55 -

Encore que Monseigneur l’évêque vous ait dit, au sujet des cas réservés au Pape, qu’il ne veut pas que personne ait plus de pouvoir en son diocèse que lui, ne laissez pas de lui présenter le bref. Peut-être qu’il vous en permettra la publication et l’usage, pour le moins à l’égard des indulgences ; et, s’il ne le fait pas, vous aurez fait ce qui est en vous.

Monsieur Lapostre (1) a eu tort de donner des écrits à ces Messieurs du séminaire sans vous le dire ; je lui écris qu’il n’en donne plus.

2118. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

4 août 1656.

J’écris à notre frère Barreau, conformément à votre avis, sur sa trop grande facilité à fournir et à s’engager pour autrui. Dieu (1) fasse qu’il en soit plus retenu pour l’avenir !

2119. — A DONAT CRUOLY, SUPéRIEUR, AU MANS

Du 5e d’août 1656.

Je doute fort que, de la part de ces personnes à qui vous avez écrit touchant le rachat qu’on vous demande, vous puissiez tirer aucun éclaircissement assuré, sinon qu’ils avoueront peut-être qu’il n’a pas été payé de leur temps, comme en effet je le crois, et c’est aussi le sentiment

1) Nicolas Lapostre, né à Champigny (Seine), entré dans la congrégation de la Mission le 21 septembre 1649, à l’âge de vingt-trois ans, reçu aux vœux le 9 octobre 1651, ordonné prêtre au carême de l’année 1655.

Lettre 2118. - Manuscrit de Marseille.

Lettre 2119. -- Reg. 2, p. 135.

- 56 -

de M. Duval ; mais, quand ce payement aurait été fait, de quoi vous servirait d’appeler de la sentence qui vous y condamne, si vous ne le pouvez justifier ? Vous ferez donc bien de vous informer de la vérité et d’en chercher quelque preuve, avant de vous engager plus avant en procès.

Il est vrai, Monsieur, qu’il faut travailler à faire revenir le bien ecclésiastique que les séculiers possèdent, et je suis bien aise que vous éclaircissiez les choses ; mais présentement il s’y faut comporter avec une extrême modération, à cause que, Messieurs les administrateurs étant fort choqués des diverses demandes qu’on leur a faites, bien que contre mon sentiment, qui regardent le gouvernement de l’hôpital, Ce choc a indisposé les esprits de delà contre la compagnie ; en sorte que, dans cette conjoncture, ce serait gâter tout que de montrer la moindre âpreté pour la poursuite de ces biens aliénés, qui ne se doit faire que peu à peu.

Si le frère… vous témoigne qu’il s’ennuie dans la compagnie et qu’il voudrait bien se retirer, dites-lui, s’il vous plaît, que vous m’en écrirez ; ou, sans attendre cela, puisqu’il garde de l’argent, contre le vœu de pauvreté, exhortez-le à vous le remettre, et, s’il refuse, faites-lui sentir doucement qu’il vaut mieux qu’il se retire, que de donner ce scandale.

2120. — LOUISE DE MARILLAC A SAINT VINCENT

Ce 8 août [1656] (1).

Mon très honoré Père

Monsieur de Marillac (2) est fort mal d’un rhume. Madame

Lettre 2120. — L. a. — Dossier des Filles de la Charité, original.

1). Date ajoutée au dos de l’original par le frère Ducournau

2). Michel de Marillac, conseiller au parlement.

- 57 -

sa mère (3) voudrait bien que je la visse en ce sujet. Madame sa belle-fille n’étant pas aussi à Paris cela lui fait un peu de peine. Si votre charité me veut permettre de les aller visiter, elle m’enverra un carrosse, mais je ne sais pas quand.

Madame de Herse s’attend que vous prendrez la peine d’aller visiter Saint-Martin (4), et m’a mandé d’y aller quelques jours après. Je crois que c’est pour rompre le ménage de ma sœur Jeanne, dont je suis très aise, y ayant longtemps que je le souhaitais. Cela me doit faire connaître l’avantage qu’il y a d’attendre les effets de la divine Providence.

Nous n’entendons point de nouvelles de la bonne fille d’Arras. Je crains la paresse de mon esprit sans lumière que bien peu, pour y fournir, aussi bien que pour Chars.

Dieu soit béni mon très honoré Père de l’heureux voyage de nos sœurs de La Fère (5) ! Puisque Monsieur de Saint-Jean (5) en est content, il y a sujet de croire que sa charité en aura soin.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que Notre-Seigneur voudra toujours plus de confiance que de prudence pour maintenir la compagnie, et que cette même confiance fera agir la prudence dans les besoins sans que l’on s’en aperçoive ; et il me semble que l’expérience l’a fait souvent connaître en diverses occasions dont la paresse de mon esprit a eu besoin. Si je ne dis vrai j’espère que votre charité me détrompera, puisque je suis mon très honoré Père, votre très pauvre fille et très obéissante servante.

Suscription : A Monsieur Monsieur Vincent.

2121. — A éTIENNE BLATIRON, SUPéRIEUR, A GêNES

J’écris à M. Jolly, supérieur de la maison de Rome, de l’avis de nos assistants, le priant de ne point s’ex-

3) Religieuse carmélite.

4.) La Charité de Saint-Martin, paroisse de Paris.

5) La reine avait elle-même demandé l’envoi de deux sœurs à La Fère, ville située près du théâtre de la guerre et remplie de soldats blessés ou malades.

6) Nicolas de Saint-Jean, chapelain de la reine.

Lettre 2121. — Reg. 2, p. 205.

- 58 -

poser, et sa famille de ne le point permettre, pour les grands inconvénients qui suivraient la perte de sa personne. Je vous fais à vous, Monsieur, la même prière, et à votre famille aussi ; et, si j’osais, je la ferais à Monseigneur le cardinal, non seulement pour ne vous le point permettre, mais afin qu’il vous le défende. Que vos prêtres aillent assister les pestiférés au lieu de vous, à la bonne heure ; il est juste que les membres s’exposent pour la conservation du chef. C’est ce que la nature fait. Mais de dire que c’est au chef de commencer le premier, cela n’est pas vrai, sinon en certaines occasions qui ne sont pas de la qualité et de l’importance qu’est celle-ci ; car, quand il s’agit d’une grande désolation où les supérieurs doivent donner les ordres, ainsi que les généraux des armées dans les combats et les batailles, ils sont et doivent être des derniers à se mettre au danger. Il se trouvera quelqu’un de votre famille qui s’offrira d’y aller le premier, et d’autres de continuer. Je vous prie, Monsieur, de les assembler et de leur dire ce que je vous écris, quoique je ne vous écrive que fort succinctement, pour me trouver pressé.

2122. — A EDME JOLLY, SUPéRIEUR, A ROME

11 août 1656.

Je suis grandement consolé de ce que toutes les personnes de votre famille s’offrent de grand cœur à l’assistance des pestiférés. M. Blatiron me mande la même chose de celle de Gênes. La maison de Turin est aussi dans cette disposition ; je viens d’en lire présentement la lettre de M. Martin. De dire la consolation que Notre-Seigneur me donne, voyant notre petite compagnie

Lettre 2122. — Reg. 2, p. 236.

- 59 -

composée de personnes qu’il a rendues dignes d’une telle grâce, certes, Monsieur, je ne le saurais ; il n’y a que Dieu seul qui le puisse faire. Je vous prie humblement et affectionnément, en votre particulier, de ne vous pas exposer, et votre famille de ne le pas souffrir, à cause du besoin qu’elle a de votre conduite. J’écris la même chose à ces autres Messieurs.

2123. — A PIERRE LECLERC, FRèRE COADJUTEUR, A AGEN

[1656] (1)

Dieu soit loué de ce que vous m’écrivez ainsi tout bonnement le bien et le mal que vous me dites être en vous. C’est ainsi, mon cher Frère, que les âmes simples et candides comme la vôtre ont accoutumé d’en user ; aussi voit-on à l’œil que Notre-Seigneur les bénit beaucoup et leur fait beaucoup de grâces. Et c’est aussi cet esprit que l’ennemi de notre salut hait et redoute beaucoup,pource que ce sont les armes qui détruisent tous les pernicieux desseins qu’il a de tout temps de nous perdre. Il n’a jamais plus grand dépit que lorsqu’il voit que ses artifices et ses méchancetés sont découverts ; et de là vient que l’on a vu tant et tant de personnes sollicitées par lui à des choses mauvaises, lesquelles, à la première déclaration qu’elles en ont faite, ou à leurs supérieurs, ou à leurs directeurs, en ont été délivrées, ou pour le moins ont reçu grâce de Dieu pour n’y point consentir. Et c’est aussi, mon cher Frère, ce que NotreSeigneur fera à votre égard, si vous lui êtes fidèle et que vous persévériez en votre vocation, qui est le lieu où sa divine bonté vous a mis, et de quoi il saura bien vous demander compte à votre mort, si vous ne lui

Lettre 2123. — Reg. 2, p. 349

1) Cette lettre semble précéder de peu de temps la lettre 2168.

- 60 -

tenez la parole que vous lui avez donnée d’y vivre et mourir.

Cela étant ainsi, mon cher Frère, comme vous n’en devez nullement douter, voyez si vous n’avez pas bien sujet de ne point écouter les tentations qui vous viendront de ce côté-là. De dire que le changement de maison vous délivre de toutes vos peines, croyez-moi, mon Frère, c’est un abus de le croire et un piège que vous tend le diable ; car nous nous portons toujours nous-mêmes, et nos imperfections aussi, en quelque lieu que nous allions, et le diable ne nous moleste pas moins bien souvent en un lieu qu’en un autre, voire même quelquefois il le fait davantage, notamment quand l’on a procuré le changement avec trop d’empressement, ou avec moins de conformité à la volonté de ceux qu’il a établis pour la conduite de nos âmes et de nos personnes.

Je ne vous dis pas ceci, mon cher Frère, pour vous blâmer de votre procédé, puisque vous n’avez agi que dans l’ordre et suivant l’avis de votre directeur, mais seulement pour vous avertir d’y prendre garde à l’avenir et de vous laisser conduire, et surtout d’avoir un grand respect pour les prêtres, desquels Dieu, parlant dans la Sainte écriture, dit qu’ils sont comme sa bouche. Et ressouvenez-vous, mon cher Frère, que sainte Catherine de Sienne, toute sainte qu’elle était, s’estimait néanmoins bien heureuse de baiser de sa bouche la terre sur laquelle ils avaient marché.

Voilà, mon cher Frère, tout ce que je vous dirai sur ce sujet quant à présent, pource que je suis pressé d’ailleurs.

Je suis, en l’amour de Notre-Seigneur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

- 61 -

2124. — LOUISE DE MARILLAC A SAINT VINCENT

La veille de l’Assomption 14 août [1656] (1).

Man très Honoré Père,

Votre sainte bénédiction, s’il vous plaît, à toutes vos pauvres Filles de la Charité, dont 3 supplient votre charité d’offrir le renouvellement de leurs vœux à Notre-Seigneur demain, jour de l’Assomption de la sainte Vierge, et une quatrième, devenue bossue au service des pauvres soldats. Elle ne peut plus avoir qu’une vie très douloureuse et porte bien son affliction, grâce à Dieu. Je crois que M. Portail vous en aura parlé, car c’est avec son approbation qu’elles se présentent.

Il me tarde bien que votre charité me puisse donner une heure de temps pour toutes mes nécessités, car je néglige trop à les bien connaître. J’espère de votre aide tout ce que le bon Dieu me voudra donner. puisque c’est par sa bonté que je suis, mon très honoré Père, votre très pauvre fille et très obéissante servante.

Suscription : Pour bailler à Monsieur Vincent avant qu’il die la sainte messe.

2125. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

18 août 1656.

Une des choses plus requises dans les séminaires, selon que l’expérience fait voir, c’est d’avoir des personnes intérieures et de grande piété, pour inspirer cet esprit dans les séminaristes ; car personne ne donne æ qu’il n’a pas.

Je vous remercie de la grande nouvelle que vous

Lettre 2124. — L. a. — Dossier des Filles de la Charité, original.

1) Le frère Ducournau a indiqué l’année au dos de l’original

Lettre 2125. — Manuscrit de Marseille.

- 62 -

m’avez donnée de la victoire navale que les Vénitiens et l’Ordre de Malte ont emportée sur les Turcs 1 0 mon Dieu ! Monsieur, quel sujet de louer Dieu d’une si prodigieuse victoire, qui passe celle de Lépante !

2125. — A JEAN MARTIN

De Paris, ce 18 août 1656.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je ne puis vous exprimer, Monsieur, la consolation que votre lettre m’a donnée, voyant les dispositions que Dieu vous donne, et à d’autres de votre famille, de vous exposer à l’assistance des malades, si Dieu affligeait la ville de Turin. O Monsieur, qu’avons-nous à souhaiter après cela ! Quel état n’est point au-dessous de celui-là et quelle vertu qui ne cède à celle d’exposer sa vie pour le salut du prochain ? Oh ! que vous avez sujet de vous humilier et de remercier Dieu de la grâce qu’il vous fait en cela et à ceux qui sont en pareille disposition ! Je prie Notre-Seigneur qu’il soit son remercîment à lui-même de l’exubérance de cette grâce. J’en ai consolé cette famille, qui prie Dieu pour vous et pour les vôtres avec grande tendresse.

Nous sommes en peine non petite pour l’affliction de la ville de Rome et, à ce que nous craignons, de celle de Gênes, parce que nous n’en recevons point aucunes

1) Cette bataille s’était livrée le 23 juin 1656 à l’entrée des Dardanelles. Les Turcs avaient perdu plus de quarante galères, neuf galéasses et tous leurs autres vaisseaux. Cinq mille esclaves furent remis en liberté.

Lettre 2126. — L. s. — Dossier de Turin, original.

- 63 -

nouvelles. Si vous en avez, je vous prie de nous en faire part. Monsieur Blatiron m’a écrit par sa dernière, il y a environ cinq ou six semaines, qu’il vous allait envoyer Monsieur Richard ; et il me semble que je vous ai prié d’envoyer en ce cas Monsieur Deheaume à Annecy ; et dès que ces grandes chaleurs seront passées, je vous enverrai Monsieur de Musy, qui est savoyard, pour accomplir la fondation de Monseigneur de Pianezze.

Je ne puis encore que je ne vous témoigne la reconnaissance que j’ai vers la bonté de Dieu, de la grâce qu’il vous a faite dans toutes vos missions. Monseigneur le marquis m’en témoigne aussi beaucoup de sentiment par sa dernière lettre, à laquelle je ne fais point de réponse, pource qu’elle est en réponse d’une autre que je m’étais donné l’honneur de lui écrire, et que j’ai peur de manquer au respect que je lui dois de lui écrire trop souvent, à lui particulièrement, qui est chargé des affaires de cet état-là.

J’embrasse la compagnie et la salue, prosterné en esprit à ses pieds et aux vôtres, qui suis, en l’amour de Notre-Seigneur, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin, supérieur, à Turin.

2127. — A MADAME LEGOUZ

22 août 1656.

Madame,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Ayant le bien que nous avons d’avoir parmi nous

Lettre 2127. — Reg 1, f° 20 v°

- 64 -

notre frère Logouz, votre fils (1), j’ai cru vous devoir témoigner que la satisfaction que nous recevons de lui ne semblait désirer que l’approbation que vous donnez à son dessein, qui est de servir Dieu le reste de ses jours en notre compagnie ; à quoi il se prend de si bonne sorte qu’il paraît que c’est Dieu même qui l’a appelé, et que vous faites une action bien agréable à sa divine bonté de vous priver volontiers, pour l’amour d’elle, de la présence d’une personne qui vous est si chère, ainsi que j’apprends que vous faites, agréant qu’il soit missionnaire, dont je rends grâces à N.-S. Et autant que je puis, je vous remercie, Madame, parce que cette oblation que vous faites à Dieu, comme mère de ce fils, encourage le même fils de parfaire la sienne. C’est aussi le moyen d’attirer sur vous et sur lui les bénédictions du ciel ; et je vous estime heureuse d’avoir donné à Dieu un fruit dont la bonté nous fait connaître celle de l’arbre qui l’a porté.

Au reste, Madame, vous ne devez pas craindre que notre compagnie vous demande jamais rien de la nourriture et entretien de ce bon jeune homme, pour le passé ni pour l’avenir, quand même il viendrait à s’en séparer, parce qu’elle le considère comme un membre de son corps, et, en cette vue, elle pourvoit à tous ses besoins, sans espérance d’aucune rétribution ; ce que pourtant elle ne ferait pas si elle n’espérait qu’il rendra service à Dieu et au prochain toute sa vie dans notre Institut. Vos prières lui obtiendront, s’il vous plaît, cette grâce de Dieu, et les siennes vous pourront, en échange, être très utiles devant sa divine Majesté ; et si les nôtres y peuvent quelque chose, nous les offrirons souvent pour

1) Jacques Legouz, né à Dollon (Sarthe), le 6 avril 1633, entré dans la congrégation de la Mission le 2 septembre 1654, reçu aux vœux le 17 septembre 1656.

- 65 -

la sanctification de votre chère âme et l’accomplissement de vos bons souhaits ; et si, en mon particulier, je puis vous servir, je le ferai de tout mon cœur, comme étant de même, en l’amour de N.-S., Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

VINCENT DEPAUL

i. p. d. l. M.

Si par malheur il arrivait qu’il sortît de la compagnie, il ne serait pas pourtant, ni lui, ni les siens, tenu de restituer la dépense qu’il aurait faite en icelle ; jamais aucun de ceux qui sont sortis n’en ont donné un sol.

2128. — A UN PRêTRE DE LA MISSION, A RENNES

26 août 1656.

Monsieur,

C’est à notre grand regret que nous ne pouvons nous engager à donner deux Filles de la Charité à l’hôpital de Saint-Malo dans un mois ou deux, parce que Mademoiselle Le Gras n’en a point de prêtes et qu’il faut un long temps pour les bien former. Il y a deux ans que Monseigneur d’Angers attend pour en avoir deux pour un nouvel hôpital, sans que nous ayons encore pu les lui envoyer. Beaucoup d’autres sont dans la même attente, à qui nous devons donner contentement avant de nous engager ailleurs. J’avoue que, s’il y avait de ces filles à Saint-Malo, ce serait le moyen d’en attirer

Lettre 2128 — Manuscrit de la Chambre des députés, p. 116 Collet signale (op. cit., t. II, p. 238) une lettre, de ce même jour, dans laquelle saint Vincent parle de la merveilleuse victoire remportée sur les Turcs. Il se pourrait que ce fût celle-ci, dont nous n’avons plus qu’un extrait.

- 66 -

d’autres en la compagnie ; mais l’impuissance de les donner de quelque temps l’emporte.

Le règlement que vous demandez des Filles de la Charité n’est pas encore en état d’être montré ; je ferai cependant faire un extrait des choses principales pour vous l’envoyer.

Envoyez-nous, quand il vous plaira, les trois filles qui demandent à venir ; Mademoiselle Le Gras les recevra volontiers ; elle a bonne opinion des filles de Bretagne par l’expérience des premières.

2129. — A ANTOINE DURAND, SUPéRIEUR, A AGDE

[1656] (1)

Vivez avec vos confrères cordialement et simplement, en sorte qu’à vous voir ensemble, on ne puisse pas juger qui est le supérieur. Ne résolvez rien pour les affaires, tant peu qu’elles soient considérables, sans prendre leurs avis, particulièrement de votre assistant. Pour moi, j’assemble les miens quand il faut résoudre quelque difficulté de conduite, soit pour les choses spirituelles et ecclésiastiques, soit pour les temporelles ; et quand il s’agit de celles-ci, j’en confère aussi avec ceux qui en prennent le soin ; je prends même avis des frères en ce qui touche le ménage et leurs offices, à cause de, la connaissance qu’ils en ont. Cela fait que Dieu bénit les résolutions qui se prennent ainsi par concert. Je vous prie de vous servir de ce moyen pour bien faire votre charge.

Si l’on voulait vous obliger à faire des choses qui ne

Lettre 2129. — Reg. 2, p.141

1) Cette lettre semble adressée à un nouveau supérieur ; or ce fut en 1656 qu’Antoine Durand alla remplacer Jean-Jacques Mugnier à la tête de la maison d’Agde.

- 67 -

sont point de la fin ni de l’usage de notre Institut (2), vous représenterez avec respect vos raisons aux personnes qui vous sont supérieures ; que si l’on ne les écoute point, vous demanderez au moins du temps pour y penser et pour avoir le loisir de recevoir notre avis là-dessus, afin de ne rien gâter. Si on vous presse et que vous ne puissiez faire autrement, in nomine Domini, faites ; il y aura apparence pour lors que c’est la volonté de Dieu, à moins que votre salut, ou celui des autres, n’y fût en quelque danger ; ce que l’on ne doit pas craindre ordinairement, quand on ne s’ingère pas de son mouvement dans les emplois où il y a du péril.

2130. — A GUILLAUME DELVILLE, PRêTRE DE LA MISSION, A ARRAS

De Paris. ce 28e août 1656.

Monsieur,

Je suis bien consolé de toutes les choses que vous me mandez du succès de vos missions, des dispositions que vous trouvez de delà au bien, mais surtout de la grâce que Notre-Seigneur vous a faite d’avoir été si bien accueilli de Monseigneur l’évêque nommé (1) et de Monsieur le gouverneur, et prie Notre-Seigneur qu’il vous fasse la grâce de répondre à leur attente, comme j’espère de sa bonté qu’il fera.

Mademoiselle Le Gras fera partir les Filles de la Charité pour Arras par le prochain coche d’Amiens, ne l’ayant pu faire aujourd’hui, à cause que toutes les places

2) Saint Vincent savait que pareille chose était à craindre de François Fouquet, évêque d’Agde.

Lettre 2130. -- L. s. — Dossier de Turin original. Ce qui suit les mots "Le frère cordonnier d’Arras" est de l’écriture de saint Vincent.

1) Etienne Moreau (1656-1670).

- 68 -

étaient arrêtées (2). Ces filles-là sont bonnes servantes de Dieu ; j’espère qu’il bénira leur emploi. Celle d’Arras est un peu incommodée, mais elle espère de se fortifier a l’air des champs. Si celles qui se présentent de delà pour entrer dans cette petite compagnie de la Charité ont une vraie vocation et les qualités qu’il faut pour cela, Mademoiselle Le Gras les recevra. Vous savez, Monsieur, qu’il faut ces deux pièces-là pour se retirer du monde et se donner à Dieu en quelque emploi, tel qu’est celui de ces filles.

Je dis la même chose à l’égard de ceux qui se présentent pour entrer dans notre compagnie, laquelle ne les peut recevoir qu’aux mêmes conditions, ni les retenir, s’ils ne se comportent bien dans le séminaire.

Notre frère Ignace (3) est céans, quoiqu’on vous ait dit le contraire. Ce qui a donné lieu à ce bruit, c’est à cause qu’on lui a prolongé son séminaire, pour quelque raison que l’on a eue. J’espère qu’il en profitera.

L’on n’a point de sujet de s’alarmer quand l’on voit quelqu’un qui est refusé dans une compagnie, ou renvoyé pendant le séminaire. Le frère cordonnier d’Arras qui s’en est retourné ces jours passés vous aura pu dire ce que nous avons fait pour le retenir, et de cet exemple chacun pourra juger que l’on fait tout ce que l’on peut pour retenir ceux qui semblent avoir les qualités requises, et que c’est avec peine que l’on consent à la retraite de ceux qui le demandent, ou qu’on est contraint

2) La fondation d’Arras s’était faite sur les instances de l’évêque de cette ville et des dames de la Charité de Paris. On nous a conservé les avis que saint Vincent donna, le 30 août 1656, aux deux sœurs qu’il destinait au nouvel établissement, sœur Marguerite Chétif et sœur Radegonde Lenfantin, et le règlement que leur remit Louise de Marillac.

3) Philippe-Ignace Boucher.

- 69 -

de renvoyer ceux qui n’usent pas bien de la grâce qu’ils ont reçue de Dieu.

Quelle est la communauté qui ne refuse ceux qui se présentent, qui n’ont pas les qualités requises, ou qui ne renvoie ceux qui ne se comportent pas bien ? Je me trouvais, il y a quelque temps, en la présence d’un grand prélat, qui savait que c’est des communautés, auquel l’on en parlait d’une, que l’on louait de ce qu’elle ne renvoyait jamais aucun de ceux qu’elle avait une fois reçus ; sur quoi ce prélat s’exclama et dit : "O pauvre communauté, tu ne tends guère bien à ta perfection, puisque toute sorte de sujets te sont bons !" Tous les arbres qu’on plante ne viennent pas bien, et tous les grains que le laboureur sème ne poussent pas. Le royaume de Dieu est comparé au rets jeté dans la mer, qui prend de bons et des mauvais poissons, desquels le pécheur retient les bons et rejette les autres à la mer. Le Fils de Dieu ne reçut pas en sa compagnie tous ceux qui se présentèrent ; il n’usa point de son autorité pour retenir ceux qui s’en voulurent retirer, ains mit le marché à la main de ceux qui restèrent, leur disant : Numquid et vos vultis abire cum illis (4) ? Que s’il n’en chassa pas Judas, c’est pource qu’il devait être le principal instrument de sa passion.

Je vous dis ceci, Monsieur, afin que vous le fassiez entendre à ceux qui sont dans les sentiments contraires, que vous m’avez mandés, et à ceux que vous me dites qui se disposent à entrer dans la compagnie, et à leurs parents. Le Fils de Dieu informait les apôtres de toutes les risques qu’ils, couraient, et je pense que les missionnaires feront bien d’en user de la sorte et d’honorer la

4) évangile de saint Jean VI, 68.

- 70 -

simplicité et la candeur de Notre-Seigneur en cela, comme en toutes choses.

Oui, mais plusieurs resteront scandalisés de cela et n’entreront point dans la compagnie. Ce sera un scandale reçu, si l’on peut appeler scandale ce qui se pratique par toutes les communautés de l’église de Dieu qui sont bien réglées. Que si c’est Notre-Seigneur qui les appelle, ils ne laisseront pas de venir sans cela ; si ce n’est pas lui, nous ne les devons point désirer en notre compagnie, qui ne doit désirer que ceux que Dieu lui enverra ; et quand il y en aurait quelques-uns qui se dégoûteraient pour cette considération, ils ne feraient jamais rien qui vaille en la compagnie.

J’ajoute à ce que je viens de vous dire de ceux qui aspirent à la compagnie, que vous demeuriez en repos à l’égard de ceux qui sont ici ; et assurez-vous que, comme nous sommes obligés de veiller à leur conservation comme à la nôtre, que nous le ferons ; et assurez-en leurs parents, sans que personne se mette en peine de leur conduite (5).

Monseigneur l’évêque nommé d’Aras me mande qu’il

5) Le registre 2 fait suivre ces mots des lignes suivantes, que nous ne trouvons pas dans l’original : "Ne disposez personne à venir, je vous prie, si Dieu ne lui en a déjà donné le mouvement ; et à ceux qui en auront besoin, ne leur donnez aucune espérance d’être reçus s’ils ne sont bien propres et bien résolus pour nos emplois. Je ne doute pas que la guerre n’incommode leurs familles, puisque nous-mêmes nous en sommes ici très incommodés. C’est pourtant le moins qu’ils puissent faire que d’apporter de quoi s’habiller pour la première fois ; et nous faisons beaucoup de nous en charger pour tout le reste de leur dépense, qui n’est que trop grande, avant qu’ils soient en état de rendre service. Vous ne sauriez croire combien nous sommes surchargés, et la peine que nous avons de soutenir le faix. J’ai sans cesse le procureur de la maison sur les bras, qui me représente ce qu’il doit et ce qu’il n’a pas. Tant y a, Monsieur, que nous ne pouvons pas faire la modération que vous demandez, si ce n’est en faveur des pauvres seulement, desquels nous nous contenterons de vingt écus ; mais, pour les autres qui pourront donner davantage,

- 71 -

vous mènera eh son abbaye de Saint-Josse (6), pour travailler au salut de ses sujets ; vous ferez ce qu’il vous ordonnera, s’il vous plaît.

Nous vous envoyons une copie authentique des indulgences pour vos petites missions. Je dis petites, qui est à dire que vous n’en pouvez pas entreprendre de grosses, ni nous vous envoyer du secours, en ayant quantité sur les bras et obligation d’en envoyer en d’autres maisons.

J’ai prié M. Alméras de vous faire réponse et de vous envoyer les choses que vous demandez, ou une partie.

Il y a tantôt six semaines que nous n’avons reçu des lettres de Rome, ni de Gênes, qu’une, à cause de la contagion, qui fait que les courriers ne vont point. M. Blatiron me mande de Gênes qu’un de leurs bienfaiteurs (7) ayant été frappé de peste, il s’offrit à Monseigneur le cardinal, leur archevêque, et lui demanda permission de l’aller assister, et qu’il ne voulut pas qu’il y allât, mais bien son compagnon, et que, s’étant allé présenter à la porte du malade, [celui-ci] le fit remercier et ne voulut pas qu’il s’exposât, et mourut la même nuit.

Les affaires de Pologne vont de mieux en mieux, par la grâce de Dieu, et sont en état de venir aux mains avec le roi de Suède ; l’ambassadeur de France et celui de Hollande font ce qu’ils peuvent pour l’empêcher.

L’on prêche céans au réfectoire le matin et le soir

il ne faut pas moins de cent livres pour leurs habits, tout bien compté. il est juste qu’il fassent cet effort, et il n’est pas assuré qu’il nous demeurent, puisque souvent plusieurs s’en vont après avoir été entretenus cinq ou six ans au séminaire et aux études, rendant par ce moyen inutile pour la compagnie une telle dépense Monseigneur l’évêque nommé d’Aras, etc" Il est à présumer que le copiste du registre 2 avait sous les yeux un autre texte que le nôtre ; cette supposition est confirmée par les nombreuses variantes qui existent entre notre texte et le sien

6) Petite commune du Pas-de-Calais, arrondissement de Montreuil

7) Jean-Christophe Monchia

- 72 -

avec bénédiction, par la grâce de Dieu, en l’amour duquel je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Au bas de la première page : M. Delville.

2131. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

1er septembre 1656.

Oh ! que de bon cœur nous prierons Dieu qu’il bénisse le dessein de la république de Gênes, s’il est vrai qu’elle ait armé contre ces misérables villes qui font tant de mal à toute la chrétienté, et dont les habitants, esclaves du démon, veulent attirer à leurs ruines les âmes de tant de fidèles qu’ils tiennent sous leur tyrannie ! Il y a sujet d’espérer que bientôt Notre-Seigneur y mettra remède d’une façon ou d’autre.

2132. — A éTIENNE BLATIRON, SUPéRIEUR, A GêNES

Du 1er septembre 1656.

Nous avons appris avec douleur la mort du bon M. Christophe Monchia (1) votre bienfaiteur, et cette douleur est d’autant plus grande que la compagnie n’a pu lui témoigner assez sa reconnaissance en cette extrémité ; mais, au moins, si elle ne l’a pu faire pendant sa

Lettre 2131. — Manuscrit de Marseille.

Lettre 2132. — Reg. 2, p. 206.

1) Le copiste du registre 2 a écrit Monza ; nul doute qu’il ne s’agisse de Christophe Monchia.

- 73 -

vie, il faut bien qu’elle le fasse après sa mort, offrant à Dieu ses prières et sacrifices à son intention. C’est ce que nous avons commencé de faire céans, où j’ai fait part à la famille de la consolation très grande que j’ai reçue de la disposition où vous êtes tous de vous exposer en cas de peste pour le salut du prochain, et de ce que vous êtes allé vous-même vous offrir avec M. Lejuge pour le service de votre bienfaiteur. C’est un saint mouvement, digne de votre vocation, et qui était dû à l’affection et au mérite de ce bon défunt. Mais je ne sais qui a plus excédé en charité, de vous ou de lui : vous, en voulant exposer votre vie à son sujet, ou lui, en aimant mieux se priver de votre assistance dans ce besoin extrême, que de vous voir en danger à son occasion. Je vous avoue que ces actes héroïques de vertu me ravissent également. Le vôtre est de ceux que Notre-Seigneur a mis au plus haut degré, quand il a dit qu’il n’y a point de plus grand amour que de donner sa vie pour son ami ; et je trouve dans le sien quelque chose de grand et d’extraordinaire, à cause que, dans les approches et les effrois de la mort, il n’est rien de si désirable que la présence et le secours des gens de bien. Notre-Seigneur lui-même ne s’est-il pas plaint par un de ses prophètes (2) de ce qu’étant mené au supplice et regardant d’un côté et d’autre, il n’a vu personne venir à lui pour le consoler ? Je ne doute pas que ce bon serviteur de Dieu ne connaisse maintenant par expérience le prix des bonnes œuvres, et que sa divine bonté ne l’ait abondamment récompensé des biens qu’il vous a faits. Je ne doute pas non plus qu’elle ne multiplie en vos mains cette dernière aumône qu’il vous a faite.

Je salue cordialement votre famille, particulièrement

2) Psaume L.XVIII, 21

-74 -

M. Lejuge, qui s’est mis en état de faire un holocauste de sa personne.

2133. — A JEAN MARTIN, SUPéRIEUR, A TURIN

De Paris, ce premier de septembre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu trois de vos lettres, dont la dernière est du 19 août. Je loue Dieu de ce que vous avez passé le contrat pour la fondation de deux messes et d’un nouveau prêtre. J’espère que Dieu fera la grâce à la compagnie d’accomplir. ces obligations et de correspondre aux saintes intentions du seigneur fondateur dans tout le reste, ayant plutôt égard à son mérite qu’à notre indignité.

Je loue Dieu aussi, Monsieur, de la disposition qu’il donne à plusieurs de vous faire du bien ; c’est sans doute dans la vue de ceux que tout le pays doit recevoir de vos travaux et de vos exemples. C’est pour cela que la famille se doit donner à Dieu, non seulement pour donner fondement à cette attente, mais pour surpasser par ses bonnes œuvres tout ce qu’on en peut désirer. Les secours du ciel ne lui manqueront pas, si véritablement chacun cherche son propre mépris et procure l’honneur de Dieu ; et c’est ce qu’il fera, comme j’espère.

Je suis consolé de savoir que M. Deheaume est parti volontiers pour Annecy, parce que cette affection avec laquelle il y est allé montre qu’il en a assez pour y travailler

Lettre 2133. — L. s. — Dossier de Turin, original.

- 75 -

utilement ; et ayant la volonté, il ne lui manque rien des qualités qu’il faut avoir.

Vous me mandez aussi que M. Ennery allait partir pour Gênes et qu’il est expédient de vous envoyer au plus tôt deux prêtres et un frère. C’est ce que nous ferons ; pour le moins un prêtre, qui sera M. de Musy, et qui est un fort bon sujet, avec le frère. Les grandes chaleurs ont reculé leur départ, et le danger de peste où vous dites que se trouve Turin, nous obligera de le différer encore pour quelques jours, attendant que vous m’assuriez qu’il n’y a aucun péril ; car, en cas du contraire, il ne faudrait pas les envoyer, que la maladie ne fût cessée. Je pense que nous n’y ajouterons pas un second prêtre, parce que j’ai mandé à M. Jolly de vous en envoyer un de Rome, et que, quand il vous aurait donné M. de Martinis, son infirmité n’est pas si grande qu’il ne puisse bien travailler, ou du moins que vous n’en puissiez faire un essai, attendant que nous puissions vous en donner un autre.

Si on ne vous parle plus des maisons où l’on a eu pensée de vous établir, il ne faut s’en étonner ; car, si c’est Dieu qui vous en destine une, cela se fera en son temps (les œuvres de Dieu ne se font qu’à la longue) ; et si ce n’est pas lui, il ne faut pas les désirer, mais vous tenir en patience au lieu où vous êtes, dont la pauvreté est convenable à notre condition ; et sans doute qu’elle vous sera avantageuse, si vous l’aimez pour l’amour de N.-S., qui a été si pauvre qu’il n’avait pas seulement une pierre où il pût reposer sa tête.

Dieu soit loué, Monsieur, des dispositions qu’il vous donne à tous de donner vos vies pour le service de Dieu et du prochain ! Plaise à sa divine bonté de vous continuer ses grâces jusqu’au bout ! Nous lui demanderons surtout la conservation de vos personnes dans les périls

- 76 -

de la maladie, si tant est qu’elle soit à Turin, ce qu’à Dieu ne plaise !

Nous ne recevons aucune nouvelle de Rome, dont nous sommes fort en peine. Tout Saint-Lazare se porte bien, grâces à Dieu. M. Berthe a pris la direction de notre séminaire pour quelque temps. Nos prêtres continuent à s’exercer à la prédication, et nos écoliers à soutenir des thèses, attendant la retraite, dont la saison approche. Je vous prie de nous offrir à Dieu pour tous nos besoins.

Je suis, en son amour, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d.l. M.

J’ai écrit à Marseille qu’on vous envoie M. Mugnier. prêtre savoyard, et qu’il se rencontre à Lyon au temps où M. de Musy y arrivera ; et de là ils partiront ensemble pour se rendre à Turin (1).

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin.

2134. — AU DUC DE NOIRMOUTIERS (1)

Septembre 1656.

Monseigneur,

… Mais je vous assure bien, Monseigneur, que j’aimerais mieux mourir que de faire aucune chose en laquelle il y eût de l’apparence de manquement de respect ;

1) Le post-scriptum est de la main du saint.

Lettre 2134. — Reg. I, f° 25, copie prise sur la minute, qui était autographe.

1) Louis de la Trémouille, duc de Noirmoutiers, né le 25 décembre 1612, mort le 12 octobre 1666. Le duc de Retz lui avait vendu la terre de Montmirail en 1655.

- 77 -

et si vous avez agréable, Monseigneur, de vous informer de mes conduites, j’espère que peu de gens m’accuseront de manquement de respect vers mes bons seigneurs et maîtres. Que si cette opposition retarde le moins du monde votre décret et qu’il vous plaise que je fasse trouver notre conseil chez le vôtre, ainsi que je me suis donné l’honneur de vous écrire à l’égard de la chapelle de saint Jean-Baptiste, que très volontiers nous ferons tout ce qui sera jugé raisonnable ; et c’est, Mon seigneur, ce que je vous supplie très humblement d’agréer, et de croire que, quand Mgr le duc de Retz (2) nous commanderait de lui rendre non seulement cette fondation, mais même tout le bien qu’il nous a fait, que nous le ferions très volontiers. Non, Monseigneur, il ne se trouvera point que nous ayons eu jamais aucun procès avec nos bienfaiteurs, ni avec les seigneurs dans les terres desquels nous sommes établis ; et je n’en sais pas un dans la compagnie que celui de la Mortat, dont céans est défendant ; et je me suis donné l’honneur de vous écrire que nous allions envoyer des prêtres à Montmirail, ou, quoi que ce soit, à Fontaine-Essarts. Nous ne l’avons fait encore, parce que l’un d’eux est tombé malade ; nous le ferons dès qu’il sera guéri, Dieu aidant.

Je vous fais cependant un renouvellement des offres de mon obéissance perpétuelle, et cela avec toute l’humilité et l’affection que je le puis. Je vous supplie très humblement, Monseigneur, de l’avoir agréable et de me souffrir toujours la qualité de…

2) Pierre de Gondi, duc de Retz, avait fondé l’établissement Montmirail et uni à la maison le prieuré de la Chaussée.

- 78 -

2135. — A JEAN MARTIN, SUPéRIEUR, A TURIN

De Paris, ce 8 septembre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, je n’en ai point reçu des vôtres. En voici quelques-unes pour notre frère Aubin.

Je vous ai mandé, ce me semble, que nous vous enverrions M. Mugnier, qui est à Marseille ; mais j’ai appris depuis qu’il est tout à fait nécessaire qu’il y demeure, et partant nous tâcherons de vous en destiner un autre et de le faire partir avec M. de Musy vers le mois d’octobre.

Je ne sais encore s’il a plu à Dieu de préserver Turin de la peste, et j’en serai en peine jusqu’à ce que vous m’en ayez assuré. J’espère que, pour vous et pour votre famille, sa bonté vous conservera pour le service de tout le diocèse. Je l’en prie de tout mon cœur.

Il court de fort mauvaises nouvelles des affaires de Pologne ; mais, comme on en parle diversement, je ne vous en dirai rien, que nous n’ayons quelque certitude de la vérité. Cependant je continue à recommander à vos prières ce pauvre royaume et nos bons confrères, dont nous sommes bien en peine, n’en recevant point des lettres. Le reste de la compagnie va assez bien, grâces à Dieu en qui je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin.

Lettre 2135. — L. s. — Dossier de Turin, original.

- 79 -

2136. — A EDME JOLLY, SUPéRIEUR, A ROME

Du 8 septembre 1656.

Ce que vous me mandez des religieux malades est digne de pleurs et de lamentations. Il ne se faut pas étonner si l’église est affligée de tous côtés et en diverses façons. Plaise à Dieu d’en avoir pitié et de faire la grâce à ceux qui provoquent sa justice d’amender leur vie !

2137. — A CHARLES OZENNE

De Paris, ce 15 septembre 1656

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Je vous écris sans savoir où vous êtes, ni ce que je vous dois mander. Les dernières lettres que nous avons reçues de vous sont du mois de juin. Madame des Essarts dit qu’elle n’en reçoit pas non plus de la part de la reine, et nous ne savons que dire, ni que penser, des bruits qui courent au désavantage des affaires de Pologne (1) Dieu sait ce qui en est, et nous savons que, pour bien qu’elles soient reculées, il les rétablira, quand

Lettre 2136. — Reg. 2, p. 236.

Lettre 2137. — L. s. — Dossier de Cracovie, original.

1) Ces bruits n’étaient que trop fondés ; Varsovie était retombé aux mains des Suédois, qui entassèrent ruines sur ruines et ne respectèrent même pas les églises. "Les Pères de la Mission française, écrivait Pierre des Noyers le 27 août 1657 (op. cit, p. 229), croyaient pouvoir sauver la leur, qui est Sainte-Croix, parce qu’étant français, ils espéraient que les Suédois auraient quelques égards pour eux ; mais cela n’y a de rien servi ; au contraire, s’impatientant des remontrances d’un desdits Pères, appelé M. du Paroy [Duperroy], ils le battirent si courageusement qu’ils le laissèrent pour mort ; et sans les soins de M des Dames, peut-être n’en serait-il pas revenu."

- 80 -

il lui plaira, en leur premier état. C’est de quoi nous le prions de deçà quasi sans cesse ; et je ne vois pas un bon catholique qui n’en fasse de même et qui ne s’afflige de l’affliction de ce royaume-là, pour l’intérêt de la religion et celui de Leurs Majestés

Si vous pouvez nous écrire, faites-le par diverses voies, et nous donnez des nouvelles de Messieurs Desdames et Duperroy, si vous en avez.

Consolez-les de vos lettres et les assistez d’argent, si vous le pouvez. Je leur écrivis la semaine passée. Je n’ai rien de nouveau à leur mander. Nous en sommes fort en peine, et de vous aussi ; mais Dieu soit loué ! Il nous consolera quand il lui plaira, puisque c’est lui qui mortifie et qui vivifie. Nous n’avons à présent de deçà autre sujet d’affliction que celui-là. Tout y va assez bien, grâces à Dieu, et je suis toujours, en l’amour de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

Suscription : A Monsieur Monsieur Ozenne, supérieur des prêtres de la Mission de Varsovie, à la cour de la reine de Pologne.

2138. — A JEAN MARTIN

De Paris, ce 15 septembre 1656.

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Je loue Dieu de ce que Turin est garanti de la contagion, et vous du danger. Comme Gênes en a été aussi préservé, à la réserve de quelque maison du faubourg,

Lettre 2138. — L. s. — Dossier de Turin, original

- 81 -

je veux croire que M. Ennery aura pu aller de l’un à l’autre. J’ai écrit à Troyes que l’on lui envoie ses écrits de philosophie, et qu’on les adresse à Lyon, a M. Turmeau, marchand, pour les faire tenir à M. Blatiron.

Il me semble que M. Musy est si bien affermi en la vertu, qu’il n’y a rien à craindre pour lui, ni pour son cousin (1), qu’ils soient dans une même maison. Néanmoins la réflexion que vous me donnez sujet de faire a cela, nous y fera penser pendant ces trois ou quatre jours qu’il nous restent jusqu’à son départ.

J’écris à Annecy pour faire savoir au frère de M. Planchamp que nous le recevrons volontiers en la compagnie et dans Saint-Lazare, lorsqu’il lui plaira d’y venir, en cas qu’il persévère dans le désir d’y entrer (2). C’est ce que je vous prie de dire à ce bon prêtre, en cas que je ne puisse répondre à sa lettre.

Je salue cordialement votre petite famille, que Dieu veuille bénir de plus en plus avec votre chère âme. Je recommande la mienne à vos prières, ensemble nos retraites et tous nos besoins.

Je suis, en N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin, supérieur des prêtres de la Mission de Turin, à Turin.

1) Jean Planchamp.

2) Il n’y entra pas, ou du moins n’y persévéra pas.

- 82 -

2139. — A MONSIEUR AUBERT

17 septembre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

La personne qui m’a parlé de l’affaire dont est question (1) est aux champs et reviendra mercredi. Je tâcherai de la voir œ jour-là et de m’informer d’elle si ce qu’elle m’a dit, qui est ce que je vous ai rapporté, est une production de son esprit au sujet de ce que je lui ai dit du soin extraordinaire qu’a ce bon prince (2) d’être informé de l’état présent de Pologne, ou bien si c’est une chose préméditée et concertée (3). Que si cette personne me dit que c’est une pensée survenue dans ce discours sur-le-champ, je ne lui dirai rien ; mais, si la chose est préméditée, je lui rendrai compte de ce qui s’est passé, et lui demanderai ce qu’il faut faire pour faire la chose, et lui proposerai si elle trouve bon de se voir avec vous, Monsieur, et lui dirai comme N.-S. vous a assorti de la grâce qu’il faut pour négocier un affaire de cette importance, et la confiance que Mgr (4) a en vous - et en vos conduites.

Lettre 2139. — Reg. 1, f° 69

1) Madame des Essarts.

2) Henri, duc de Longueville, dont M. Aubert était l’aumônier.

3) Pour éviter à son pays les horreurs d’une guerre de succession, Marie-Louise de Gonzague, privée d’enfants, songeait à marier sa nièce Anne, fille de la princesse palatine, avec un prince étranger, qui succéderait au roi Jean-Casimir sur le trône de Pologne. Plusieurs princes lui furent proposés, et chacun avait ses chauds partisans. Madame de Longueville était toute disposée à offrir un de ses fils, le comte de Dunois, ou le comte de Saint-Paul. Mazarin appuya de tout son crédit la candidature du duc d’Enghien, fils du grand Condé. D’autre part, les amis de l’Autriche travaillaient en faveur de l’archiduc Charles. La reine préférait un prince français, et, après de longues hésitations, elle se tourna du côté du duc d’Enghien Telle est la grave et mystérieuse affaire qui fait l’objet de cette lettre, ainsi que des lettres 2141 et 2244.

4) Le duc de Longueville.

- 83 -

J’ai commencé aujourd’hui ma retraite, à dessein de prier la personne dont est question de venir céans, le jour qu’elle arrivera en cette ville, ou le lendemain, et de vous rendre compte de ce qui se sera fait. Vous trouverez peut-être à redire à ma retraite, pendant qu’il s’agit d’un affaire d’une telle considération pour l’église et en tous les sens ; mais je vous dirai que cela n’empêchera pas que je ne contribue tout ce que je pourrai à cet effet, et Dieu sait avec quel cœur j’offrirai la chose à N.-S., en l’amour duquel je suis, Monsieur, votre….

2140. — A LOUIS RIVET, SUPéRIEUR, A SAINTES

Du 17 septembre 1656.

Je suis beaucoup en peine de celle que votre famille souffre par ces bruits réitérés et souterrains qu’elle entend chaque nuit. La première pensée qui m’est venue sur cela est que quelqu’un fait ce bruit pour s’égayer et rire de votre étonnement, ou bien à dessein de vous ôter la quiétude et, le repos, et à la fin vous obliger à quitter la maison. C’est aussi la pensée qu’a eue M. le pénitencier, à qui j’ai communiqué votre lettre ; et je m’y confirme d’autant plus qu’il est ci-devant arrivé dans Saint-Lazare quelque trait semblable. quelques personnes, pour se divertir, firent résonner une voix étrangère et lugubre pour en effrayer d’autres. Or, si ce bruit est comme d’un soliveau qui tombe à terre du haut d’une maison, comme vous le dites, il a aussi quelque rapport au bruit d’une cresserelle (1), dont on se sert le vendredi saint pour appeler le monde aux offices de l’église, lorsqu’on l’entend de loin. Ce bruit retentit toute

Lettre 2140. — Reg. 2, p. III,

1) Cresserelle, crécelle.

- 84 -

la maison ; et, s’il se faisait dans une cave, il la ferait résonner. Il se peut donc faire, Monsieur, que c’est quelque chose de pareil que vous entendez ; que ce sont de grands coups que l’on donne sur du bois dans quelque bas lieu, ou chez vous-même, ou dans le voisinage Si cela se fait pour rire, on ne discontinuera pas, sachant la frayeur que vous en avez ; mais, si c’est pour une mauvaise fin, ou que l’on travaille à quelque fabrique défendue, comme à battre de la monnaie, ainsi que quelqu’un s’est imaginé, ils pourront cesser quand ils entendront parler communément du bruit sourd qu’on entend de nuit, parce qu’ils craindront de se découvrir tout à fait, et s’en iront dans un autre quartier. Prenez donc garde, s’il vous plaît, que ce ne soit quelque artifice humain. Que si vous n’en pouvez avoir aucune conjecture, mais que vous ayez quelque probabilité que ce soit quelque esprit follet ou malin qui fasse ce brut pour vous troubler, en ce cas, dit M. le pénitencier, il faudrait recourir aux bénédictions que l’église permet en telles vexations, faisant quelque aspersion d’eau bénite et récitant quelques psaumes propres qui sont dans le rituel ; et, sans se contenter d’une fois, le faire par trois divers jours ; ce qui aurait plus d’effet, s’il plaisait à Monseigneur l’évêque (1) de faire lui-même ces actions. Vous verrez, Monsieur, s’il sera en lieu et en état d’en prendre la peine ; et, en ce cas, suppliez-l’en instamment, puisqu’elles auront une tout autre vertu en lui qu’elles n’auraient en un simple prêtre ; mais assurez-vous auparavant, ainsi que je vous ai dit, que ce bruit extraordinaire ne vient point des hommes. Au reste, Monsieur, d’où qu’il puisse venir, et quoi qui puisse arriver, il ne s’en faut point mettre en peine,

1) Louis de Bassompierre (1649-1676).

- 85 -

mais, en méprisant tout cela, demeurer en paix ; vous n’en recevrez aucun mal, si Dieu ne le veut ; et, si Dieu le veut, ce sera pour un bien, puisqu’à ceux qui le servent tout tourne de ce côté-là.

Si vous pouvez payer à votre domestique les gages pour les quatre mois de sa maladie, et tout ensemble l’acquitter des frais des remèdes et du médecin, je pense que vous ferez bien, puisque c’est un pauvre homme et bon serviteur (2).

2141. — A MONSIEUR AUBERT

De Saint-Lazare, ce 20e septembre [1656] (1).

Monsieur,

J’envoie ce porteur pour apprendre de vos nouvelles ; je prie N.-S. qu’elles soient bonnes.

J’ai vu la personne dont est question, qui est revenue des champs ce matin. Elle s’y en doit retourner à ce soir, si ce n’est que, pour parler avec vous de l’affaire proposée, vous ayez agréable d’aller chez elle, ou de souffrir qu’elle vous aille trouver ; ce qu’elle fera fort volontiers. C’est Madame des Essarts, qui agit ici pour la reine de Pologne. La proposition qui a été faite, ç’a été sur-le-champ et fortuitement. Il y a néanmoins sujet d’espérer que Dieu l’a permis pour une bonne fin, puisqu’en lui il n’y a rien de fortuit. Elle loge en la rue de l’éperon, qui aboutit en celle de Saint-André-des-Arts.

2) D’après Collet (op. cit, t. II, p. 176), ces quatre dernières lignes appartiendraient à une lettre du 10 octobre.

Lettre 2141. — L. s. — Arch. du château de Chantilly, Musée Condé, papiers de Condé, série R, t. III, lettres de Gonzague, 1658, n° 325, original.

1) Cette lettre doit être rapprochée de la lettre 2139, qui traite du même sujet.

- 86 -

Elle doit écrire aujourd’hui de cet affaire à la reine, et je vous dirai à l’oreille de votre cœur qu’il y a apparence qu’elle en a déjà parlé ici.

C’est, en l’amour de N.-S., Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

J’attends votre réponse pour la faire savoir à madite dame (2).

Suscription : A Monsieur Monsieur Aubert, aumônier de Madame la duchesse de Longueville, à l’hôtel de Longueville.

2142. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, le 22 septembre 1656.

Nos frères Admirault (1) et Asseline (2) ne sont pas encore partis, mais, Dieu aidant, nous les ferons partir après leurs retraites, ou peut-être devant, parce qu’ils les pourront faire chez vous.

Je vous ai mandé, ce me semble, que, bien que Messieurs les surintendants aient résolu, ainsi qu’ils l’ont dit à Madame la duchesse, de mettre sur l’état des gabelles de Languedoc la rente de l’hôpital et les gages des aumôniers,

2) Au dos de l’original est ainsi résumé l’objet de la lettre : "Lettre de M. Vincent, général des prêtres de la Mission, touchant le dessein que la reine de Pologne a de faire élire après le roi son mari un des enfants de Mgr le duc de Longueville." Le duc d’Aumale l’a utilisée dans son Histoire des princes de Condé pendant les XVIe et XVIIe siècles, Paris, 1885-1896, 8 vol. in-8°, t. VII, p. 150.

Lettre 2142. — Manuscrit d’Avignon, supplément, n° 10.

1) Claude Admirault, clerc de la Mission.

2) Jacques Asseline, né à Dieppe le 10 mai 1633, entré dans la congrégation de la Mission à Richelieu le 19 novembre 1653, reçu aux vœux le 21 novembre 1655, ordonné prêtre en 1659.

- 87 -

néanmoins cela n’a pas encore été fait. Je pense qu’elle n’omet rien pour achever cette affaire.

Je vous ai demandé ce que vous estimez qu’il faudrait pour arrêter les aumôniers qui menacent de quitter le service, si on ne leur donne quelque argent ; c’est ce que j’attends. Madite dame n’est point d’avis qu’on leur avance aucune chose, que premièrement on n’en ait reçu.

Messieurs Blatiron et Jolly nous écrivent toutes les semaines à leur ordinaire, quoique leur lettre ne nous soit pas rendue par chaque ordinaire ; mais 3 ou 4 à la fois. Les dernières m’ont appris que le mal s’étend dans Rome et qu’il est entré dans Gênes. Plaise à Dieu d’en arrêter le cours et d’en préserver Marseille !

Nos frères Admirault et Asseline feront ce que vous désirez, qui est de voir M. Delaforcade à Lyon, et de prendre, en passant à Valence, les deux novices de Saint-Victor, pour les mener avec eux (3). Je leur ai donné copie de l’article de votre lettre qui en parle, et ai consenti qu’ils vous portent les discours de M. Godeau sur le pontifical (4), mais non pas l’autre livre que vous demandez,

3) Le relâchement s’était glissé dans la célèbre abbaye Saint-Victor-lez-Marseille, de l’ordre de Saint-Benoît. Le prieur assembla ses confrères en chapitre le 7 septembre 1656 et leur fit adopter la résolution de rappeler des lieux où ils étudiaient les jeunes gens qui faisaient leur grammaire, leurs humanités et leur philosophie, et de les confier aux prêtres de la Mission de Marseille, qui en acceptèrent la plupart chez eux comme pensionnaires et les instruisirent dans les lettres humaines. (Cf. Arch. Nat. S 6707, cahier, et Simard op. cit., pp. 103-105, d’après les archives. des Bouches-du-Rhône, série H, fonds de Saint-Victor, reg. 35, f° 207.) Les deux novices que le frère Admirault devait prendre à Valence étudiaient vraisemblablement au séminaire de cette ville, que dirigeaient les prêtres de M. d’Authier.

4) Antoine Godeau a composé : Discours de la tonsure cléricale et des dispositions avec lesquelles il la faut recevoir, Paris, 1651, in-12 ; et Discours sur les ordres sacrés, où toutes les cérémonies de l’ordination selon le Pontifical romain sont expliquées, Paris, 1658, in-12.

- 88 -

de la fabrique de Port-Royal, parce qu’à tous ceux qui sortent de cette boutique on dit qu’il y a toujours quelque chose à redire ; et comme il a plu à Dieu de tenir la compagnie fort nette de cette doctrine, nous ne devons pas seulement tâcher de nous maintenir dans cette netteté, mais éviter, tant que nous pourrons, que les autres se laissent prendre par leurs beaux discours et n’entrent dans leurs erreurs, surtout à présent qu’il n’y a plus lieu de douter qu’ils n’en soient convaincus. Vous avez su la condamnation authentique de leurs cinq propositions par le Pape défunts (5), et la déclaration qui lui fut faite ensuite par les évêques de France, assemblés à Paris, contre lesdites propositions, qui se trouvent dans le livre de Jansénius, et dans le même sens que Sa Sainteté les a condamnées (6), Vous avez pu savoir encore comme la Sorbonne a censuré quelques lettres que M. Arnauld a écrites depuis (7), mais vous ne

5) Innocent X par sa Constitution du 31 mai 1653.

6) Trente-sept évêques, réunis à Paris le 28 mars 1654, sous la présidence du cardinal Mazarin, signèrent une déclaration par laquelle ils reconnaissaient que les cinq propositions condamnées par Innocent X étaient de Jansénius, et ils en informèrent par lettre collective le souverain Pontife et leurs collègues de l’épiscopat français. (Voir ces deux documents dans la Collection des Procès-Verbaux des Assemblées Générales du clergé de France, t. IV, Pièces justificatives, pp. 49 et suiv.) Innocent X répondit, le 29 septembre, par un bref adressé à l’Assemblée Générale du Clergé, qui devait se tenir peu après.

7) Une vive discussion s’était engagée en Sorbonne, à la fin de l’année 1655, au sujet de la Seconde Lettre de M. Arnauld, docteur de Sorbonne, à un duc et pair de France, pour servir de réponse à plusieurs écrits qui ont été publiés contre sa première lettre sur ce, qui est arrivé à un seigneur de la cour dans une paroisse de Paris

(10 juillet 1655), Paris, in-4°. Quand les examinateurs présentèrent leur rapport, le 1er décembre, il leur fut impossible de se faire écouter Sur l’intervention du roi, les débats purent se poursuivre avec calme. Ils prirent fin le 31 janvier 1656 par une décision sévère, qui condamnait la distinction de fait et de droit, enlevait à Arnauld le titre de docteur, s’il ne se soumettait avant quinze jours, et portait la même peine contre tous ceux qui approuveraient ou enseigneraient ses erreurs (Collection des Procès-verbaux, pp. 66-68.)

- 89 -

savez peut-être pas, Monsieur, que tout recommence. Notre Saint-Père le Pape a non seulement censuré les mêmes lettres, mais tous les écrits que ledit sieur Arnauld envoya en Sorbonne, lorsqu’elle était assemblée contre lui. M. Jolly m’en a envoyé le décret, donné par l’avis d’une congrégation de cardinaux, qui n’est pas celle de l’Inquisition, mais une autre établie à cet effet. Enfin vous saurez que tout récemment encore (8) l’Assemblée Générale du clergé de France a approuvé et confirmé tout ce qui a été déterminé contre ces nouvelles opinions tant à Rome que par les évêques de France et la Sorbonne (9). Je vous dis tout ceci, Monsieur, afin que vous ne vous chargiez plus de faire venir des livres pour qui que ce soit, d’une telle source, qui, n’étant pas nette, donne sujet de craindre qu’il y ait quelque danger à boire dans les ruisseaux qui en procèdent.

Je suis maintenant en retraite. Quand j’en serai sorti, je verrai quelque docteur pour la consultation que vous désirez qui se fasse sur la bulle et le cas que vous m’avez adressé ; et, cela fait, je vous enverrai leurs avis.

Je vous prie de faire toucher quarante-six livres dix-neuf sols à M. Huguier, pour les délivrer à Jean des Anglois, forçat sur la Mazarine, ainsi que je lui écris. Nous vous en tiendrons compte.

Je recommande humblement mon âme et mes exercices à vos prières, et je prie Notre-Seigneur qu’il continue à bénir votre personne et vos conduites.

8). Le 1erseptembre

9) L’Assemblée ne s’était pas contentée d’adhérer au bref d’Innocent X ; elle avait de plus interdit les livres qui favorisaient les opinions condamnées, et ordonné d’exclure de toutes les Assemblées générales, provinciales et particulières les évêques qui négligeraient d’exécuter les résolutions prises dans son sein.

- 90 -

Je suis, en son amour, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i p. d. l. M.

2143. — A GUILLAUME DELVILLE, A ARRAS

23 septembre 1656.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je loue Dieu de l’arrivée des Filles de la Charité. Elles ont bien raison de regretter la perte de celle qui est morte à Amiens (1) ; car c’était une très bonne fille. Je leur souhaite la douceur et le zèle qu’elle avait pour les pauvres.

2144. — A DONAT CRUOLY, SUPéRIEUR, AU MANS

Du 23 septembre 1656.

Le frère qui est sorti de chez vous s’étant présenté

Lettre 2143. — Lettres choisies du Bienheureux Vincent de Paul (Arch. des Filles de la Charité), lettre 112.

1) Malgré sa faiblesse, cette courageuse jeune fille avait parcouru à pied le chemin qui conduisait d’Arras à Paris pour apitoyer les dames de la Charité en leur décrivant la misère noire qui désolait son pays. Elle reçut l’hospitalité chez Madeleine de Lamoignon, qui la mena elle-même à l’assemblée des dames. Celles-ci l’écoutèrent avec le plus vif intérêt et la plus poignante émotion. Les larmes et les récits navrants de la jeune fille eurent le résultat qu’elle espérait : on lui promit des secours pécuniaires et l’envoi de deux sœurs. (Cf. Louise Masson op. cit., p. 129.) Au retour, épuisée par les fatigues du voyage, elle dut s’arrêter à Amiens, où ses Compagnes de voyage, les Filles de la Charité Marguerite Chétif et Radegonde Lenfantin, lui fermèrent les yeux.

Lettre 2144. — Reg. 2, p. 135

- 91 -

céans, je lui ai fait dire qu’il n’avait qu’à se retirer. Dieu nous a fait grâce de nous décharger de lui, du frère… et d’un frère clerc, qui vient de s’en aller. Nous vous enverrons un autre frère, Dieu aidant, et nous tâcherons qu’il sera des bons ; mais de l’être au point que vous désirez, il n’y aura pas moyen. Ceux que nous avons nous sont tout à fait nécessaires et pour l’exemple et pour le bon ordre de cette maison, dont vous connaissez l’importance. Ce frère sera nouveau ; il faudra qu’il se forme chez vous et que vous le dressiez.

2145. — AU PèRE BAGOT

24 septembre 1656.

Mon très Révérend Père,

Je vous supplie très humblement d’agréer le renouvellement que je vous fais des offres de mon obéissance, avec tout le respect et la soumission que je le dois, et de m’excuser de ce que je ne suis allé, longtemps y a, vous rendre ce devoir en personne, à cause des embarras que j’ai eus et des exercices spirituels où je suis entré et où je suis encore.

Je vous supplie aussi, mon très Révérend Père, de me faire la grâce de me mander si vos Pères des Indes envoient quelques fois de jeunes Indiens en l’Europe, soit en Italie, soit en Portugal, ou ailleurs, pour y étudier et être élevés à l’état ecclésiastique ; et, s’ils rie le font pas, d’avoir agréable de me mander les raisons qu’ils ont pour en user ainsi ; ce sera une nouvelle obligation que nous vous aurons.

Lettre 2145. — Reg. I, f° 38, copie prise sur la "minute signée de la main"

- 92 -

Je suis cependant, du cœur que Dieu sait, en son amour, mon très Révérend Père, votre…

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

2146. — A EDME JOLLY, SUPéRIEUR, A ROME

Du 24 septembre 1656.

Il ne faut nullement s’étonner qu’un particulier perde la confiance qu’il doit à son supérieur, ou qu’il en ait moins qu’il n’est requis ; car, dans la diversité des esprits, il s’en trouve toujours quelqu’un discordant aux autres, aussi bien dans les points importants que dans les moindres choses. Comme le support et la patience est un remède universel, il s’en faut particulièrement servir envers telles personnes, pour tâcher de les gagner, ainsi que vous faites.

2147. — A JACQUES DESCLAUX, éVêQUE DE DAX

Monseigneur,

Je n’ai jamais douté de votre bonté incomparable pour moi, ni de l’honneur de votre cher souvenir, dont j’ai reçu des témoignages si grands et si fréquents qu’ils ont surpassé mon attente aussi bien que mon mérite ; aussi vous puis-je bien assurer, Monseigneur, qu’il n’y a prélat au monde vers qui mon cœur se tourne ni plus souvent, ni avec tant de consolation, que vers votre personne sacrée, et il n’y en a pas non plus à qui je doive

Lettre 2146 — Reg 2, p 252

Lettre 2147 — Reg I, f° 18

- 93 -

tant de respect et d’obéissance ; mais, dans le désir extrême que Dieu m’a toujours donné de vous les rendre, j’ai été si misérable de ne l’avoir pu faire jusqu’à présent que très imparfaitement.

Lorsque le supérieur de la Mission de Rome a eu commencé la poursuite que vous, Monseigneur, nous avez commandé de faire en cette cour-là pour obtenir l’annate (1), la contagion y est survenue, qui a suspendu toutes les affaires, parce que le Pape a défendu toutes sortes d’assemblées et même les messes solennelles, pour éviter la communication du mal. De sorte, Monseigneur, qu’il n’y a encore rien d’avancé, ni aucune apparence d’y rien faire que vers le mois de novembre ; d’autant que l’on me mande que le danger y est plus grand dans ces mois ici de septembre et d’octobre qu’en autre temps.

Cependant ledit supérieur m’écrit que l’on veut savoir de quel revenu est votre évêché, Monseigneur, et si sans l’annate vous ne pouvez pas rebâtir peu à peu votre église ; de quoi il vous supplie d’avoir agréable de lui envoyer un mémoire, ensemble des copies authentiques de semblables grâces accordées à d’autres évêques, particulièrement la dernière à Monseigneur de Cahors, dont on a fait mention en votre supplique. Je crains bien, Monseigneur, qu’on se soit trop avancé de mettre en avant ce dernier exemple, sans être assuré s’il est véritable ; car je n’ai pas ouï dire que Monseigneur de Cahors ait jamais demandé à Rome rien de pareil.

1) Revenu annuel d’un bénéfice. Le Saint-Siège accordait parfois aux évêques le droit de percevoir, durant la première année de leur vacance, le revenu des bénéfices de sa collation, sous condition d’en acquitter les charges. Jacques Desclaux avait sollicité ce privilège pour se procurer les ressources nécessaires à la reconstruction de son église cathédrale. (Cf. notre Histoire des églises cathédrales de Dax dans le Bulletin de la Société de Borda, 1908, deuxième trimestre, p. 92)

- 94 -

La personne dont vous demandez des nouvelles, Monseigneur, est toujours au séminaire des Bons-Enfants, où il observe assez les petits règlements, témoigne vouloir réformer ses mœurs, et en effet il y travaille aucunement (2). Sa plus grande peine est à l’étude, tant à cause de son âge avancé que du peu de latin qu’il avait, et aussi pour avoir pris un maître qui, venant chaque jour le lui montrer en particulier, s’en est mal acquitté, et que d’ailleurs cette manière d’apprendre n’est jamais si bonne que celle des classes, où il eût été à désirer qu’il se fût mis dès le commencement, dans un petit séminaire que nous avons pour les élèves, ainsi que d’autres ont fait, non moins âgés que lui. Il faut espérer que peu a peu il fera quelque progrès en son entreprise, pourvu qu’il ne se rebute point pour les difficultés.

Pour moi, Monseigneur, j’espère que jamais rien ne m’empêchera de vous obéir, lorsque vous m’honorerez de vos commandements, parce que c’est N.-S. même qui m’a rendu, en son amour, votre très humble et très obéissant serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

2148. — A LA SŒUR NICOLE HARAN, SUPéRIEURE, A NANTES

De Paris, ce 27 septembre 1656.

Ma Sœur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Un ou deux de nos prêtres doivent aller à Nantes

2) Aucunement, jusqu’à un certain point.

Lettre 2148. — Dossier de la Mission, copie du XVIIe ou du XVIIIe siècle prise sur l’original, qui était de la main du saint

- 95 -

avec deux frères, qui sont partis de diverses maisons, et je leur ai mandé que, pour se rencontrer ensemble, ils s’adressent à vous, afin que, le premier qui arrivera vous ayant dit son logis, vous puissiez l’enseigner aux autres. Je vous envoie un paquet de lettres pour M. Herbron, qui est l’un d’eux : Je vous prie de le lui mettre en main. Il vous rendra le port.

Comment vous portez-vous, ma Sœur, et comment se portent nos sœur ? Avez-vous beaucoup de malades ? Vous plaisez-vous à les bien servir pour l’amour de Dieu ? êtes-vous en paix pour le dehors et pour le dedans, et surtout êtes-vous bien unies ensemble ? Vous entr’aimez-vous bien ? Avez-vous du support les unes pour les autres ? Le petit règlement s’observe-t-il ? Bref, ma chère Fille, êtes-vous toutes de bonnes Filles de la Charité, agréables aux yeux de Dieu et à édification à tout le monde ? Si cela est, comme je le veux croire, oh ! quel sujet de consolation ! oh ! que de bon cœur j’en rends grâces à sa divine bonté ! Car c’est un bonheur des plus grands que l’on puisse posséder sur la terre ; mais, si cela n’était pas, aussi ce serait un sujet d’affliction. Je vous prie de m’en mander ce qu’il vous en semble, et de continuer de votre côté, ma Sœur, d’avoir bien soin des autres, pour les porter à Dieu et à bien faire leurs exercices, de les traiter avec respect, douceur et affection, et enfin leur donnant l’exemple des vertus que vous voulez qu’elles pratiquent. Je prie Notre-Seigneur, qui en est la source et qui les a pratiquées le premier pour notre instruction, qu’il vous les donne a vous et à elles.

Mademoiselle Le Gras est au lit malade, avec un peu de fièvre, causée par une douleur de côté. Il y a dix ou douze jours qu’en se voulant lever elle chut de son lit à terre et se fit ce mal-là, dont elle ne se trouve pas mieux ;

- 96 -

on espère néanmoins que cela ne sera rien. Priez Dieu pour elle et pour votre petite compagnie, qui va de mieux en mieux, et Dieu la bénit partout, par sa miséricorde, laquelle je vous prie de lui demander pour moi, qui suis, en l’amour de Notre-Seigneur, ma Sœur, votre très affectionné serviteur.

VINCENT DEPAUL,

indigne prêtre de la Mission

2149. — A CHARLES OZENNE, SUPéRIEUR, EN POLOGNE

De Paris, ce 29 septembre 1656.

Monsieur,

Je vous écris sans savoir ce que je vous dois dire. Vos dernières lettres sont du mois de juin. Je vous donne à penser en quelle peine nous sommes de ne rien apprendre de vous, ni de Messieurs Desdames et Duperroy, et d’entendre néanmoins les mauvais bruits qui courent des affaires de Pologne et de Varsovie même, qu’on assure derechef être au pouvoir de l’ennemi. Tout ce que nous pouvons faire dans cette fâcheuse conjoncture est de bénir Dieu et d’attendre de lui seul notre consolation. Cependant nous continuerons de prier Dieu pour leurs Majestés catholiques, leurs états et notre sainte religion, également intéressés en cette guerre, comme aussi, Monsieur, pour votre conservation et celle de ces deux bons missionnaires. Faites-leur savoir, si vous le pouvez, la peine où nous sommes a leur occasion, et le fréquent ressouvenir que j’ai de leurs personnes, comme de la vôtre. Je ne vous demande point de vos nouvelles, ni des leurs, sachant bien qu’il ne tient pas à vous que nous n’en recevions ; Dieu nous en donnera

Lettre 2148 — L. s. — Dossier de Cracovie, original.

- 97 -

quand il lui plaira. Les nôtres sont bonnes, Dieu merci ; je ne vous dirai rien de particulier.

Je vous envoie une lettre pour M. Truillard, qui nous est fort recommandée de Marseille par M. son père ; vous leur ferez une grande charité de la lui faire tenir sûrement, si cela se peut, et je vous en prie ; comme aussi de me mander par quel moyen le père pourrait faire tenir quelque argent à ce fils, qui est, à ce qu’on dit, capitaine de cavalerie du prince de Maldonie.

Ayez soin de votre santé, s’il vous plaît. Je suis, en N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Au bas de la première page : M. Ozenne

2150. — A JEAN MARTIN

De Paris, ce 29 septembre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais.

J’ai reçu votre lettre du 15 et une grande consolation de l’assurance que vous me donnez que Turin jouit d’une bonne santé. Dieu veuille le garantir du mal que ses voisins souffrent !

M. Musy fait sa retraite, à dessein de partir incontinent après qu’il l’aura achevée. Je ne vous parle que de lui, parce que je vous ai déjà parlé de M. Vincenzo Greco, qui est à Gênes. C’est un prêtre venu de Rome, âgé, mais qui est encore robuste et qui pourra vous être

Lettre 2150. — L. s. —- Dossier de Turin, original.

- 98 -

utile à la maison. Voyez si vous pourrez vous en accommoder, et mandez-le-moi.

Nous vous enverrons les images de la Charité que vous demandez.

Vous avez bien fait de tenir bon jusqu’à présent pour ne confesser dans la ville ni les Français ni les régnicoles ; et je vous prie de continuer ; autrement vous feriez contre notre bulle, qui nous le défend, et la famille pourrait s’engager peu à peu au service de cette cour-là, et pour lors adieu les pauvres gens.

Ce que je vous dis des confessions, je le dis aussi des catéchismes : réservez-vous entièrement pour la campagne, à l’égard de ces deux emplois, et le faites trouver bon, s’il est possible, à S [on] A [ltesse] R [oyale], à Mgr l’archevêque et à Mgr le marquis votre fondateur, afin qu’ils ne vous obligent point à faire ni l’un ni l’autre dans l’enclos de Turin ni dans les faubourgs.

Je m’imagine que la présente vous trouvera de retour de la mission que Mgr le nonce vous a commandé de faire et qui aurait été faite à contre-temps si elle avait été entreprise sans cette obéissance, en considération de laquelle j’espère que Dieu aura béni vos travaux. J’attends que vous m’en fassiez savoir le succès.

Il y a huit jours que dette lettre fut commencée, car nous voici au 6e d’octobre. Je ne pus l’achever pour lors, m’étant trouvé pressé. Je n’y ajoute autre chose pour le présent, sinon que tout est ici en même état. Une partie de notre monde a fait la retraite et une autre la commence aujourd’hui. Nous avons envoyé à Nantes Messieurs Boussordec et Herbron avec le petit frère Christophe (1) pour s’embarquer sur un vaisseau qui va

1) Christophe Delaunay, né à la Haute-Chapelle (Orne), entré dans la congrégation de la Mission le 4 octobre 1653, à l’âge de dix-neuf ans, reçu aux vœux à Luçon le 6 janvier 1656. Nous verrons

- 99 -

à Madagascar (2), Nous ne recevons aucune nouvelle de nos confrères de Pologne et ne savons ce que sont devenus Messieurs Desdames et Duperroy après la reprise de Varsovie par l’ennemi. Nous sommes aussi fort en peine de nos missionnaires d’Ecosse et des Hébrides, n’en apprenant rien. Nous avons fait un second effort pour y envoyer M. Brin, afin de les visiter et consoler ; mais nous n’avons pu avoir un passeport d’Angleterre, sans lequel il y aurait grand péril de faire ce voyage. Priez pour eux, s’il vous plaît, et pour moi, qui suis, en l’amour de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i.p.d.l.M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin, supérieur des prêtres de la Mission, à Turin.

2151. — A ETIENNE BLATIRON, SUPéRIEUR, A GêNES

Du 29 septembre 1656.

Je renouvelle la recommandation que je vous ai faite déjà plusieurs fois de veiller à votre propre conservation et à celle de la famille, autant qu’une prudente charité vous le permettra. Si Monseigneur le cardinal ordonne que quelqu’un des vôtres s’expose pour le salut des malades, à la bonne heure. La volonté de Dieu vous sera par ce moyen connue. Mais, hors cela, contentez-vous de vous offrir en esprit à sa divine bonté pour tout

bientôt avec quel courage et quel esprit de foi il se comporta dans le naufrage du bateau qui devait le porter à Madagascar. Saint Vincent n’en parlait qu’avec une admiration émue.

* L. 2151. - Reg. 2, p. 207

2) Le Saint-Jacques.

- 100 -

ce qu’il lui plaira, sans demander à d’autres d’être employés à ce service dangereux, pour lequel j’estime qu’on trouvera assez d’autres prêtres et religieux. Quoi qu’il en soit, je suis plein de confiance que Dieu vous conservera et que vous y contribuerez de tout votre pouvoir. Que s’il plaisait à Dieu de nous affliger de quelque effet contraire et de faire un hôpital de votre maison, ainsi qu’on propose, nous eh bénirons son saint nom et tâcherons de nous tenir en paix par une humble soumission à sa conduite, qui, étant toute bonne et toute sage, fera que tout tournera à un plus grand bien.

2152. — A LA SŒUR MARGUERITE CHéTIF, SUPéRIEURE, A ARRAS

De Paris, ce dernier de septembre 1656.

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Ma Sœur,

J’ai reçu deux de vos lettres depuis que vous êtes à Arras, qui m’ont bien consolé. Je rends grâces à Dieu de ce qu’il vous y a conduites heureusement, et je le prie qu’il vous donne la force de surmonter les difficultés où vous vous trouvez. Elles arrivent pour l’ordinaire aux personnes qui commencent un bon œuvre, surtout lorsque l’esprit malin prévoit qu’il en doit résulter beaucoup de service et d’honneur à Dieu ; car il s’efforce de l’empêcher en suscitant des dégoûts et des traverses à ces personnes-là ; mais, comme Dieu veut que l’entreprise s’achève, il fait que peu à peu ces empêchements s’évanouissent. On dit de sainte Thérèse que, lorsqu’elle se fit religieuse, elle avait une si grande répugnance à l’exécution de ce dessein qu’elle en souffrait des convulsions

Lettre 2152. — L. s. — Dossier des Filles de la Charité, original.

- 101 -

dans tout le corps. J’ai vu moi-même plusieurs filles dans les mêmes aversions et trémoussements, sur le point de se consacrer à Dieu, qui se sont depuis fort signalées en la religion et en la vertu. J’espère de même, ma Sœur, que Dieu se servira de vous pour faire beaucoup de biens au lieu où vous êtes, nonobstant le peu d’attrait que vous y sentez à présent ; mais laissez-le faire, attendez en patience le retour de sa consolation, résignez-vous à son bon plaisir, et même protestez-lui que vous ne laisserez pas de travailler au soulagement des pauvres d’Arras tant qu’il lui plaira, nonobstant toutes les sécheresses de votre cœur et la contradiction des hommes, dans la confiance qu’il vous aidera de sa grâce et de sa protection. C’est de quoi je le prie de tout mon cœur.

Je prierai M. Delville de vous confesser, lorsqu’il se trouvera à Arras (1) ; mais, comme il doit aller et venir pour les emplois de sa profession, il arrivera que vous ne pourrez pas toujours vous confesser à lui, et alors vous aurez recours, s’il vous plaît, à M. Canisius, qui aura assez de charité pour vous entendre et pour vous donner ses avis.

Quant à ce que vous dites, qu’il n’y a que M. Delville qui puisse négocier votre établissement et y faire consentir ceux qui l’improuvent, je vous dirai, ma Sœur, qu’il est vrai que son entremise y pourra contribuer beaucoup ; mais d’être toujours à Arras pour cela, il n’est pas nécessaire. Il m’a mandé qu’il s’en allait à Douai, où j’estime qu’il est à présent. Lorsque je saurai qu’il sera de retour, je lui écrirai qu’il donne quinze jours à ce bon œuvre.

Vous me demandez si le pain que le roi donne pour

1) Première rédaction : je consens volontiers que vous alliez à confesse à M. Delville, lorsqu’il se trouvera à Arras.

- 102 -

les pauvres d’Arras est pour les soldats malades, ou pour les pauvres de la ville. Je pense qu’il est seulement pour les pauvres de la ville, et non pour les soldats.

Mademoiselle Le Gras est toujours malade de sa chute, ayant sa douleur de côté et un peu de fièvre. Nous espérons pourtant qu’il n’y a rien à craindre. Priez Dieu pour elle, comme je fais pour vous et pour notre sœur Radegonde (2), que je salue, afin que Dieu vous unisse de plus en plus et bénisse vos travaux.

Je suis, en son amour, ma Sœur, votre très affectionné serviteur.

VINCENT DEPAUL,

indigne prêtre de la Mission.

2153 — A DONAT CRUOLY, SUPéRIEUR, AU MANS

Du 4° octobre 1656.

Voici notre frère…, que nous vous envoyons pour votre petit séminaire. Peut-être qu’à l’abord il vous semblera peu propre ; mais avec la suffisance et la bonne volonté qu’il a, vous le pourrez former facilement ; et c’est à quoi, Monsieur, vous devez vous appliquer, lui donnant dès le commencement les avis et les adresses convenables pour se bien acquitter de cet emploi. Je vous le recommande et pour son propre avancement à la vertu et pour celui de ses écoliers. Vous y réussirez sans doute mieux par la douceur et l’humilité que par un traitement contraire.

2) Sœur Radegonde Lenfantin.

Lettre 2153. — Reg. 2, p. 135.

- 103 -

2154 — A LA SUPéRIEURE DU PREMIER MONASTèRE

DE LA VISITATTON DE PARIS

De Saint-Lazare, ce lundi, à 3 heures.

Ma très chère Mère,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je vous supplie très humblement de m’envoyer le recueil de deux ou trois de vos conférences par ce présent porteur ; c’est pour servir de modèle à une certaine famille de Notre-Seigneur, à laquelle j’ai conseillé et fait commencer cette pratique, qui ne saura pas d’où cela vient. Vous voyez, ma chère Mère, comme Notre-Seigneur a agréables les travaux de votre chère communauté et les vôtres, et vous verrez devant Dieu combien inénarrablement je suis, en son amour, ma chère Mère, votre serviteur très humble.

VINCENT DEPAUL,

indigne prêtre de la Mission.

Avez-vous pris la peine d’écrire à Melun, ma chère Mère ?

Suscription : A ma Révérende Mère ma Révérende Mère la supérieure de la Visitation Sainte-Marie de la ville.

Lettre 2154. — L. a. — Original dans l’ancien couvent de la Visitation de Rennes, aujourd’hui transféré à Spy, Belgique.

- 104 -

2155. — A ETIENNE BLATIRON, SUPéRIEUR, A GêNES (1)

Du 13 octobre 1656.

Vous avez bien fait de prendre un homme du dehors, j’entends un prêtre bien entendu et affectionné, pour négocier vos affaires, pourvu que le choix en soit bon ; et je l’approuve d’autant plus que c’est par l’avis de l’oracle, Monseigneur le cardinal, de qui les lumières et les sentiments sont de Dieu et tendent toujours à lui. J’en suis aussi bien aise pour le soulagement que vous en recevrez ; car [ayant] (2) tant d’autres choses à faire plus importantes que les temporelles, il est à propos de vous donner tout entier aux spirituelles, sans vous partager aux unes et aux autres. Il faudra pourtant vous en faire rendre compte souvent et même recommander à ce procureur de ne rien résoudre de considérable que par vos avis.

2156. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, ce 13 octobre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu votre lettre du 3e, avec le mémoire des avances que vous avez faites, montant à 335 livres 9 sols, dont vous pouvez nous tirer une lettre de change, que nous tâcherons d’acquitter, Dieu aidant, avec celle de 300 livres, pour les distribuer aux aumôniers, et par ce moyen les arrêter au service des galères, sauf à prendre

Lettre 2155. — Reg. 2, p. 207.

l) Le destinataire de la lettre n’est pas nommé par le registre 2 ; le contenu le désigne clairement.

2) Le copiste a lu ainsi.

Lettre 2156 — L. s. — Dossier de la Mission, original.

- 105 -

notre remboursement sur les premiers gages qui se recevront pour eux, dont je vous prie de vous souvenir.

M. de la Fosse et le frère Parisy (1) partirent mardi 11e dans le coche de Lyon, pour aller travailler avec vous et sous votre conduite. Avec eux partirent aussi M. Simon et le frère Pinon (2), pour aller à Gênes par Marseille, où je leur ai dit d’attendre la liberté des passages pour l’Italie, et nouvelles de M. Blatiron, pour ne partir que lorsqu’il les assurera qu’il n’y aura aucun danger (3) à Gênes. Je vous prie, Monsieur, de les accueillir tous selon l’étendue de la grâce et de la bonté que Dieu a mises en vous.

J’ai averti M. de la Fosse de demander à Lyon, à M. Delaforcade, l’ordre pour prendre, en passant à Valence, les deux novices de Saint-Victor qui doivent sen aller avec eux. Il y a parmi leurs hardes un paquet pour M. Durand, que je vous prie de lui faire tenir. Il contient deux livres de méditations, savoir Busée et Caignet (4).

Je les ai aussi chargés d’un paquet important, que je vous ai adressé, qui contient l’arrêt du Conseil privé que nous avons obtenu pour le consul de Tunis,

1) Antoine Parisy, né au Mesnil-Réaume (Seine-Inférieure) le 7 décembre 1632, entré dans la congrégation de la Mission le 18 novembre 1651, reçu aux vœux en novembre 1653, ordonné prêtre en 1657. Il fut envoyé de Marseille à Montpellier en 1659, revint en 1660 à Marseille, où il exerça les fonctions de supérieur de 1671 à 1675, dirigea la maison de Metz de 1676 à 1685 et celle de saint-Méen de 1689 à 1701

2) Pierre Pinon, né à Tours le 19 juin 1630, entré dans la congrégation de la Mission le 30 août 1655, reçu aux vœux à Gênes le 14 octobre 1657.

3) Aucun danger de peste.

4) Antoine Caignet, docteur en théologie, théologal et vicaire général de Meaux, mort le 12 novembre 1669. L’ouvrage dont il est ici question a pour titre : Les vérités et les vertus chrétiennes, ou méditations effectives sur les mystères de Jésus-Christ N S. et sur les vertus par lui pratiquées et enseignées pendant sa vie, disposées etc., Paris, 1648.

- 106 -

par lequel il est confirmé et autorisé dans les droits et privilèges de sa charge (5). Madame la duchesse d’Aiguillon, qui s’y est employée, désire que vous le fassiez publier et afficher par les lieux publics de Marseille et de Toulon, pour le rendre notoire à tous les marchands. C’est ce que vous ferez faire par un huissier ou sergent, qui vous en délivrera procès-verbal, pour le joindre à l’original dudit arrêt, lequel madite dame trouve à propos qu’il soit gardé chez vous, pour y avoir recours quand besoin sera, et n’envoyer à Tunis que quelques copies collationnées, dont je vous en ai envoyé six. Néanmoins j’estime que M. Husson voudra avoir l’original, et qu’en effet il en tirera plus d’avantage que des copies ; c’est pourquoi, Monsieur, vous pourrez le lui faire tenir, en cas qu’il vous le demande, et non autrement, et cependant lui en adresser 3 ou 4 copies et garder les autres chez vous.

Je loue Dieu des sentiments que vous me témoignez sur ce que je vous ai mandé de ces Messieurs du Port-Royal (6). Je vous prie de faire en sorte que personne de votre famille n’en ait point d’autres ; et si quelqu’un en avait contre la doctrine commune de l’église, ou disait quelque chose en faveur de la doctrine nouvellement condamnée, de m’en donner avis aussitôt, parce que je suis obligé de tenir la compagnie nette de ces brouilleries ; car, outre les décisions de la Sorbonne, des évêques et du Saint-Siège, j’en ai un ordre exprès de Rome. Tenez-y donc la main, s’il vous plaît, pour l’amour de N.-S., en qui je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i.p.d.l.M.

5) Voir Appendice l.

6) Dans la lettre 2142.

- 107 -

Vous connaissez M. de la Fosse. Il est fort savant aux humanités et a l’esprit vif, le fond de l’âme bon, qui aime assez sa vocation, mais qui s’ouvre et qui parle un peu trop en la conversation avec ceux du dehors. Il est parti dans la résolution d’être plus retenu ; à quoi j’espère que vous l’aiderez, et j’espère aussi que N.-S. vous fera la grâce de conduire par ses voies le petit troupeau qu’il vous a confié, afin que, le rendant plus agréable à ses yeux, il en soit plus utile au prochain, surtout à présent que vous aurez chez vous plusieurs ecclésiastiques du diocèse, pour y être élevés en ce saint et sublime état, particulièrement ces novices de Saint-

Victor, qui, voyant la famille dans la pratique des vertus et l’exactitude au petit règlement, pourront par cet exemple, autant que par vos instructions, s’affectionner à la perfection religieuse et mettre un jour la réforme en leur abbaye. Comment a-t-elle été mise à Sainte-Geneviève ? C’est par un sage et vertueux curé qui avait soin des novices, en qui il insinua la piété et l’amour de la règle, le latin de laquelle il leur expliquait.

Ce que je m’en vas vous dire de M. de la F[osse] est secret, et je vous prie de n’en jamais parler à personne du monde : c’est qu’il avait quelque petit dissentiment des vérités contestées et résolues ; mais il en est revenu, par la grâce de Dieu. J’ai cru vous devoir donner avis de ceci, afin que vous veilliez un peu sur sa conduite, sans qu’il paraisse. Il désire faire une petite retraite sous votre conduite, d’abord qu’il arrivera là, afin que vous le connaissiez mieux et pour se soumettre plus parfaitement à Votre direction ; de quoi j’ai été bien consolé (7).

J’ai donné votre consultation de Saint-Victor à un

7) Ce qui précède, depuis le latin de laquelle est de la main du saint.

- 108 -

docteur, pour avoir son avis signé et celui de quelques autres. Il est allé depuis aux champs pour quelques jours ; ce qui nous a empêchés de la retirer. J’y ai déjà envoyé et j’y enverrai encore.

Suscription : A Monsieur Monsieur Get.

2157. — A DONAT CRUOLY, SUPéRIEUR, AU MANS

De Paris, ce 14 octobre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu vos lettres des 20 septembre et 1er de ce mois. Je prie Notre-Seigneur qu’il bénisse vos retraites et confirme les résolutions que chacun y aura prises, en sorte qu’elles produisent leurs fruits en leur temps. Comme ce n’est point la pratique de la compagnie que les supérieurs des maisons s’en aillent en d’autres pour leurs exercices spirituels, je vous prie de faire les vôtres chez vous-même, pour donner ce bon exemple à votre famille ; Dieu en sera plus glorifié, et vous plus satisfait, comme je l’espère.

Je rends grâces à sa divine bonté du service que vous lui allez rendre en la mission de Montfort (1), et de la préparation de votre maison pour s’aller rendre, en ce lieu-là, plus agréable à ses yeux et plus digne de travailler

la sanctification des âmes. Plaise à Dieu que cela soit ! J’approuve volontiers que vous fassiez prendre les ordres au fr [ère] Bienvenu (2) le plus tôt que vous pourrez, s’il est en état de cela.

Lettre 2157. — L. s. — Dossier de Turin, original.

1) Montfort-le.Rotrou, petite commune des environs du Mans.

2) Etienne Bienvenu, né le 29 mars 1630 à Méhun-sur-Yèvre (Cher) entré dans la congrégation de la Mission le 19 novembre 1650, reçu aux vœux le 23 novembre 1652.

- 109 -

Nous avons oublié, pendant que M. Duval était ici, de faire dresser les lettres pour avoir permission du roi de couper votre bois de la Guerche. Je vous prie de les faire dresser de delà, et de m’en envoyer le projet.

Lorsque M. Gicquel sera hors de retraite, nous travaillerons à réduire vos demandes contre Messieurs les administrateurs à moins de chefs ; et, cela fait, je vous les enverrai pour les voir.

La plupart de notre monde se va disperser çà et là pour tâcher de rendre quelque service à Dieu et au pauvre peuple. Trois partirent hier pour le diocèse de Rouen, et d’autres se disposent pour aller ailleurs. Il en est allé trois en Italie et deux à Marseille. Quelques-uns vont demain en Gascogne, et Messieurs Boussordec et Herbron se sont embarqués à Nantes avec le petit frère Christophe pour Madagascar. M. Brin serait allé en Ecosse et aux Hébrides pour y visiter nos pauvres confrères, de qui nous ne recevons aucune nouvelle, si par deux fois on ne nous avait refusé un passeport d’Angleterre, sans lequel il y aurait grand péril d’entreprendre ce voyage. Je les recommande tous à vos prières, ensemble Messieurs Desdames et Duperroy, qui ne sont pas sans grand danger à Varsovie, ni nous sans grande peine ici à leur sujet.

Le frère Descroizilles (3) vous est-il arrivé ? Je n’en ai rien appris depuis son départ, qui fut la semaine passée.

Je suis, en N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Au bas de la première page : M. Cruoly.

3) Jean Descroizilles, clerc de la Mission, né à Ault (Somme) le 25 janvier 1631, entré dans la congrégation de la Mission le 10 août 1654, reçu aux vœux le 11 août 1656.

- 110 -

2158. — LA DUCHESSE D’AIGUILLON A SAINT VINCENT

Ce 17 octobre [1656] (1)

Votre homme est arrivé comme je vous allais envoyer ce paquet. Je crois qu’il n’est pas expédient de présenter l’arrêt de M. Pépin. Je l’ai retenu pour le faire voir aux propriétaires, qui prétendent se faire décharger, comme ils ont fait des dernières taxes. Ils représentèrent les grandes pertes qu’ils ont faites et qu’il n’ont quasi pas joui ; et vous voyez encore la diminution qu’on leur demande. On ne leur saurait faire pis que ce qui est porté par cet arrêt, car la crainte de M. Pépin est hors d’apparence, personne ne passant pour son compagnon.

Votre mémoire est bien, mais vous avez oublié les Carmélites et vous aussi dans la route d’Orléans, de sorte qu’il faut mettre la moitié aux communautés, au lieu du tiers, s’il vous plaît, et mettre que depuis la guerre on n’a joui que de fort peu de ce revenu, qui est fort diminué, car vous savez en quel état est Rouen.

Pour l’affaire de l’Anglais, s’il vous plaît de faire faire un mémoire de la somme qu’Orléans en doit porter, pour voir à quoi va la part des dames, afin que je leur puisse faire prendre la résolution, et savoir aussi combien on affermera de plus la part des carrosses de traverses pour l’acquisition qu’elles en feront. Et après, je vous manderai leur pensée, car Blavet veut se servir de cette occasion pour avoir une plus grande diminution. Je ne sais si vous savez que dans l’estimation de l’afferme, le coche de Bordeaux n’est pas estimé 600 livres. Il n’en est pas parle dans le bail, mais c’est dans l’estimation qu’on fait de chaque rente avant que de faire le prix du total. De sorte qu’il se moque d’en demander rien d’approchant de ce qu’il fait. Je vous supplie d’attendre que j’aie parlé à ces dames, après qu’elles seront éclaircies de ce que dessus, auparavant que de rien faire avec Blavet.

Pour l’hôpital (2), je respecte vos pensées ; mais permettez-moi de vous dire les miennes auparavant que de vous déterminer. Les dames quitteront de bon cœur, quand vous le voudrez ; mais elles sont chargées par l’argent et la maison ; et il est juste auparavant de voir ce que l’œuvre deviendra ; car

Lettre 2158. — L. a. — Dossier de Turin, original.

1) A l’année 1656 convient ce qui est dit dans cette lettre de l’hôpital général.

2) L’hôpital général.

- 111 -

on les chargera peut-être devant Dieu, et devant les hommes assurément, d’avoir ruiné l’affaire en quittant. Elles ne prétendent pas se mêler de l’affaire quand elle sera commencée en grand œuvre, mais seulement voir que l’établissement se fasse avec une conduite comme il faut et une supériorité pour durer ; car cela autrement ira comme la Pitié (3) ; et c’est ce qu’elles croient avec moi que vous empêcheriez, avec la grâce de Dieu.

Pour l’emploi de l’Hibernie, je le trouve très bon. Il se faudra, s’il vous plaît, bien instruire de la vérité des choses, de la manière, de l’utilité et des sommes où cela peut aller.

2159. — A JEAN MARTIN, SUPéRIEUR, A TURIN

De Paris, ce 20e octobre 1656.

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Monsieur,

Votre lettre du 30° septembre, que je n’ai reçue que depuis deux jours, a un peu diminué la peine où je commençais d’entrer pour n’en recevoir pas. Dieu soit loué d’avoir garanti Turin de la peste !

J’ai appris de Gênes qu’elle y fait quelque progrès, qui pourtant est peu de chose. Je ne sais si M. Ennery, à cause du danger, n’aura pas rebroussé chemin ; car vous dites qu’il est parti pour y aller le 27 septembre, et M. Blatiron me mande qu’il n’était pas arrivé le 4° octobre.

Je vous ai donné avis que M. de Musy partit le 10e de ce mois pour aller à vous. Il est meshuy (1) à Lyon et pourra être à Turin lorsque vous recevrez la présente. C’est un vrai missionnaire, à qui il ne manque que la langue du pays Four vous bien soulager. J’espère qu’il l’apprendra bientôt, et que, pour l’autre prêtre que vous demandez, vous vous contenterez de M. Vincenzo Greco,

3) Autre hôpital de Paris.

Lettre 2159. — L. s. — Dossier de Turin, original.

1) Meshuy, aujourd’hui.

- 112 -

qui est à Gênes, dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois ; et en ce cas, vous n’avez qu’à prier M. Blatiron qu’il vous l’envoie.

Je rends grâces à Dieu des bas sentiments qu’il vous donne de vous-même et de votre conduite. J’espère qu’il s’en servira pour établir sur ce fondement l’édifice de son œuvre, et que vous y travaillerez de votre côté, nonobstant la vue que vous avez de votre faiblesse, parce que Notre-Seigneur a assez de force pour vous et pour lui, pourvu que vous y ayez assez de confiance.

Je vous prie de rendre l’incluse à M. de Cauly, qui est une réponse à celle dont il m’a honoré par M. son frère, qui est au séminaire des Bons-Enfants depuis 4 ou 5 jours.

Je prie Notre-Seigneur qu’il bénisse les travaux que vous allez entreprendre pour sa gloire et le salut des peuples. Nous n’avons rien de nouveau, sinon que notre monde se va disperser çà et là pour tâcher de rendre quelque petit service à Dieu. Il en est déjà parti une douzaine, et les autres s’y disposent. Outre ceux-là, il est parti deux bons missionnaires pour Madagascar, savoir Messieurs Boussordec et Herbron, avec le petit frère Christophe. Ceux de Pologne ont été maltraités ; car, les Suédois ayant repris Varsovie, ils l’ont mis au pillage et n’ont rien laissé du tout à Messieurs Desdames et Duperroy que la liberté de se retirer. J’apprends néanmoins qu’ils sont demeurés sur le lieu, parce que l’ennemi a lui-même abandonné cette place pour aller contre le Moscovite, qui a attaqué la Suède.

Je salue très cordialement votre famille et suis, en l’amour de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

- 113 -

M. de Musy est un homme de Dieu ; il nous a prêché ici trois ou quatre fois, comme ont fait les autres prêtres, les écoliers et quelques séminaristes, et cela avec tant de grâce dans sa simplicité et manière de prêcher simple et dévote, que chacun a reconnu que c’est Notre-Seigneur qui nous a prêchés par lui, et qu’il paraît une bénédiction particulière de Dieu en ceux qui prêchent simplement et dévotement comme lui. Je vous prie de ne lui pas faire connaître ce que je vous dis, ni à qui que ce soit (2).

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin.

2160. — A LA SŒUR MARGUERITE CHéTIF

De Paris, ce 21 octobre 1656.

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Ma Sœur,

Mademoiselle Le Gras m’ayant communiqué la lettre que vous lui avez écrite, nous avons conféré ensemble sur la proposition que vous faites de porter des serges sur vos têtes, selon la coutume du pays. A quoi je vous dirai, ma Sœur, que la raison que vous apportez ne doit pas vous donner ce désir. Vous dites que c’est la honte de ce qu’étant dans l’église autrement que ne sont les autres, tout le monde vous regarde ; et moi je crains que ce soit l’orgueil qui vous donne cette honte, sinon activement, du moins passivement, vous faisant penser que dans ces regards il y a quelque mépris, de sorte qu’adhérant à cela, ce serait adhérer à une imperfection. De plus, vous feriez une division en votre compagnie,

2) Ce post-scriptum est de la main du saint.

Lettre 2160. — L. s. — Dossier des Filles de la Charité, original.

- 114 -

qui doit être partout uniforme ; car, si dans Arras les femmes se couvrent d’une façon, il arrivera qu’en Pologne et en France même elles se couvriront d’une autre. Si donc vous suivez ces modes, voilà la diversité. Les Capucins et les Récollets ne vont-ils pas partout habillés de même sorte, sans que la différence des vêtements ordinaires des peuples où ils sont les oblige à changer ceux qu’ils portent, non plus que] a honte de les avoir grossiers et d’aller pieds nus, comme ils font ? L’église même est si exacte à vouloir que les ecclésiastiques soient toujours vêtus convenablement, que, si un prêtre quitte sa soutane, elle le déclare apostat d’habit. NotreSeigneur ne changea pas le sien lorsqu’il alla en égypte, quoiqu’il sût bien qu’il en serait méprisé ; et, lorsqu’il fut renvoyé par Hérode à Pilate, il souffrit qu’on le couvrît d’un habit d’opprobre. Je ne crois pas, ma Sœur, qu’après cet exemple du Sauveur vous voulussiez éviter un peu de confusion, puisque nous ne pouvons être ses enfants qu’en aimant ce qu’il a aimé ; et si le prophète a dit de lui que, lorsqu’on lui donnait un soufflet sur une joue, il présentait l’autre, combien serions-nous éloignés de le suivre si, au lieu de chercher les occasions d’étendre notre souffrance, nous rejetions les plus petites qui s’offrent à nous ! C’est pourquoi, ma Sœur, je vous conjure, par le désir que vous avez de vous rendre agréable à Dieu, de porter en paix cette humiliation que vous souffrez pour l’attention qu’on a sur vous. Peut-être n’est-elle pas telle que vous vous imaginez ; et quand elle le serait, ce n’est qu’à cause de la nouveauté, qui peu à peu se convertit en coutume.

Mais je veux que l’on continue à vous regarder ; ne vaut-il pas mieux édifier ces gens-là par votre modestie que de vous cacher sous un morceau d’étoffe, faute

- 115 -

d’humilité ? La sainte récollection, tant convenable dans les églises, vous mettra bien mieux à couvert contre cet inconvénient, d’autant que vous ne verrez pas si l’on vous considère ; et votre recueillement les avertira en même temps de la manière dont il se faut comporter en ces lieux sacrés. Que si, pour être différente du vulgaire, il vous en arrive quelque brocard, bénissez Dieu du moyen qu’il vous donne d’abattre la superbe et la fouler aux pieds.

Outre tous ces biens-là, ma Sœur, vous en ferez encore un autre fort considérable, c’est que vous conserverez l’uniformité en votre compagnie, sans parler du bonheur inestimable que vous trouverez en vous rendant semblable à Notre-Seigneur ; ce que vous devez avoir fort à cœur, puisque votre vocation vous rend sa fille d’une manière particulière, et qu’en cette qualité vous devez tâcher de lui ressembler en la pratique des vertus.

Je ne doute pas qu’il ne se trouve des personnes qui vous représenteront force raisons contre ce que je vous dis ; mais ce seront des raisons humaines produites par les sentiments de la nature, et non pas des raisons chrétiennes et salutaires, comme sont celles que je vous expose.

Je prie Notre-Seigneur qu’il vous fasse la grâce d’accomplir sa sainte volonté en toutes choses, comme il a fait jusqu’à présent, qu’il vous unisse de plus en plus avec notre sœur Radegonde, que je salue. Je me recommande à vos prières et aux siennes, étant de toutes les deux, en l’amour de N.-S., ma Sœur, votre très affectionné serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Nous attendons l’occasion de quelque messager pour

- 116 -

envoyer à Messieurs Canisius et Delville le… (1) qu’ils ont demandé.

Suscription : A ma sœur la sœur Marguerite Chétif, Fille de la Charité, servante des pauvres malades, chez Mademoiselle Le Flond, devant les Capucins d’Arras, à Arras.

2161. — A EDME JOLLY, SUPéRIEUR, A ROME

Du 27 octobre 1656.

A proportion que le mal public augmente, ma douleur va croissant, et elle m’est d’autant plus sensible que le collège de la Propagation 1 est fermé par la crainte du danger et que votre famille y est intéressée en la personne de M. Martinis, qui est dedans. Je pense pourtant qu’il n’y a aucun péril en cette maison close, puisque la maladie de ce garçon mort, qui a donné lieu à cette clôture, n’a pas été prise la dedans. Nous prierons Dieu qu’il les conserve tous, particulièrement Mgr Massari et notre bon confrère, qui a eu le courage de s’enfermer et de s’exposer tout ensemble. C’est un effet de la grâce de Dieu, qui a voulu, par cette action pleine de charité, lui faire mériter d’autres bénédictions pour lui et pour la compagnie. Nous continuerons encore de prier incessamment pour toute l’Italie, affligée de peste et d’appréhension, afin qu’il plaise à Dieu de la délivrer bientôt de l’une et de l’autre, ce qu’il y a sujet d’espérer qu’il fera, maintenant que les froids vont purifier l’air.

Ces grands personnages de l’Oratoire dont vous me

1) Ici un mot illisible.

Lettre 2161 — Reg. 2, p. 251.

1) Propagation, Propagande.

- 117 -

parlez, qui se sont exposés au danger de la mort pour le salut des pestiférés, ont fort bien fait d’en user de la sorte, et Sa Sainteté a bien fait aussi de les retirer de ce péril. Nous devons louer ces actions héroïques, et non pas présumer d’en pouvoir faire de semblables. Les jeunes enfants ne doivent pas entreprendre de faire ce que font les hommes forts. Notre compagnie est encore trop petite et trop faible pour imiter les autres corps de l’église, qui sont comme des géants et qui peuvent, sans s’incommoder, fournir plusieurs ouvriers, au lieu que nous ne saurions faire de même sans nous anéantir. Nous devons nous contenter d’offrir à Dieu notre bonne volonté, nous estimant indignes d’en venir aux effets, jusqu’à ce qu’il nous soit ordonné de nous exposer actuellement ; car alors il faut nous sacrifier par obéissance et mourir comme Notre-Seigneur, qui, pour le salut des hommes, a été obéissant jusqu’à la mort de la croix.

Vous êtes en peine, dites-vous, de connaître mon intention, parce que, vous ayant prié par une lettre de ne prévenir point cet ordre-là, mais de l’attendre sans le demander, je vous ai écrit par une autre lettre de n’exposer point votre personne, et de là vous doutez si je consens que les autres s’exposent. Non, Monsieur, je n’ai pas voulu dire qu’aucun s’exposât, sinon en la première manière, qui suppose une volonté déclarée de la part de notre Saint-Père le Pape, ou de la Congrégation établie à cet effet ; et en ce cas ici, je vous ai voulu excepter particulièrement, afin qu’étant mandé d’envoyer des prêtres pour administrer les sacrements aux malades, vous ne prissiez pas cette commission pour vous, qui devez vous conserver pour la conduite et pour un plus grand bien. Mais quand je vous dis que personne des vôtres ne se doit tant avancer que de s’exposer sans un ordre exprès,

- 118 -

je suppose une autre chose, qui est qu’il n’y ait point de nécessité, ne pouvant m’imaginer qu’à Rome, où il y a tant et tant d’autres prêtres et religieux, et de plus un si bon ordre pour l’assistance des malades de la ville et des champs, il ne se trouve assez d’autres ouvriers pour tous les lieux infectés.

Je ne sais pas si ce que M…. vous a écrit de ces Messieurs de Saint-Sulpice est véritable ou non ; mais Dieu nous veuille garder d’empêcher qu’ils se lient avec d’autres et qu’ils se fassent ériger en congrégation ! Nous devons seulement souhaiter qu’ils prennent un nom qui les distingue d’avec nous et qui les fasse distinguer de tout le monde, afin que les fautes que nous ferons ne leur soient pas imputées, et qu’aussi on ne nous impose point celles qu’ils pourraient faire. Nous ne devons pas néanmoins nous persuader qu’ils en fassent, étant tels qu’ils sont maintenant ; mais la prudence chrétienne et l’usage de l’église, qui a donné divers noms à toutes les compagnies, requiert que cette bonne coutume se continue, afin que la multiplicité ne soit pas une confusion, ni la ressemblance des parties de ce grand corps de l’église un sujet de division entre elles. Il me suffit de vous dire cela ; car, au reste, je remets entièrement à votre prudence d’agir en ce rencontre tout ainsi que vous le trouverez expédient.

2162. — LOUISE DE MARILLAC A SAINT VINCENT

[31 octobre 1656] (1)

Mon très honoré Père,

Trois de nos sœurs supplient très humblement votre charité

Lettre 2162 — L. a. — Dossier des Filles de la Charité, original.

1) Le frère Ducournau a ajouté au dos de l’original : "Octobre 1656." Le contenu permet de préciser le jour.

- 119 -

leur permettre faire demain leur renouvellement, savoir : la sœur Jeanne Henault, pour la troisième fois ; la sœur Mathurine, de Richelieu, pour la deuxième ; et la sœur Avoie (2), pour la troisième ou quatrième fois. C’est de l’avis de Monsieur Portail et ce sont aussi de bonnes filles. Je me retire ce soir dans l’incertitude de ce qu’il plaira à Dieu. Je fus dimanche à la sainte messe et essaierai, si je puis, de communier, pourvu que je sois aidée devant Dieu de votre charité, de laquelle je demande la sainte bénédiction, comme étant, mon très honoré Père, votre très humble et très obligée fille et servante.

L. DE M.

Ne pouvons-nous espérer votre conférence l’une de ces fêtes sans vous incommoder ?

Suscription : A Monsieur Monsieur Vincent.

2163. — A UN PRêTRE DE LA MISSION

Vous avez eu raison de dire à Monseigneur votre évêque que les…. font les missions bien mieux que nous, car, en effet, ils sont nos maîtres.

2164. — A JEAN MARTIN, SUPéRIEUR, A TURIN

De Paris, ce 3 novembre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu deux de vos chères lettres, dont la dernière est du 20 octobre. M. de Musy est à présent chez vous, si son voyage a été aussi heureux depuis Lyon jusqu’à Turin, qu’il a été jusqu’à Lyon, d’où il est parti le 23.

2) Avoie Vigneron.

Lettre 2163. — Collet, op. cit, t. II, p. 151

Lettre 2164. — L. s. — Dossier de Turin, original.

- 120-

Je veux croire que vous y aurez aussi bientôt M. Vincenzo Greco ; car M. Blatiron n’attendait que votre volonté pour le vous envoyer, et je lui écris aujourd’hui qu’il le fasse dès que les chemins seront libres. Ce bon M. Vin[cenzo] Greco est âgé, fort entendu aux affaires et actif. Je ne sais s’il pourra confesser à la mission ; il sera fort utile aux affaires domestiques, et pourra dire la sainte messe tous les jours et garder la maison (1).

Vous me mandez que vous allez commencer une mission de 7.000 communiants. Nous prions Notre-Seigneur qu’il vous fortifie à proportion que l’entreprise est grande, et qu’il y bénisse vos travaux selon les besoins du peuple.

J’ai été fort consolé d’apprendre qu’à même temps que Monseigneur le marquis pense à vous établir plus convenablement pour rendre quelque service à l’état ecclésiastique, le bon Dieu, dispose quelques sujets à se mettre en vos mains pour donner commencement à un séminaire. Plaise à sa divine bonté, Monsieur, de vous faire la grâce de correspondre à tous ses desseins !

Nous n’avons rien de nouveau de deçà. Voici une lettre pour M. Cauly, qui, s’étant égarée, il y a huit jours, parmi nos papiers, n’a pu être envoyée qu’aujourd’hui.

Je suis pour le temps et pour l’éternité, en N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i.p.d.l.M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin.

1) Ces deux dernières phrases sont de la main du saint.

- 121 -

2165. — A BALTHAZAR GRANGIER DE LIVERDI,

éVêQUE DE TRéGUIER

De Paris, ce 8e novembre 1656.

Monseigneur,

Je rends grâces à Dieu des exercices que vous avez fait faire à une partie de vos recteurs, et je le prie qu’il leur fasse celle d’accomplir les bonnes résolutions que vous leur avez fait prendre, et à vos pauvres missionnaires de contribuer quelque petite chose à vos saints desseins.

J’espère, Monseigneur, que vous n’aurez pas moins de satisfaction du frère Menand (1) que vous témoignez en avoir reçu du frère Bréant (2) ; car il a fort bien fait son séminaire et s’en est allé plein de bonne volonté. Votre bénédiction lui méritera la grâce d’en venir aux effets ; et Dieu veuille, Monseigneur, que nous ne mettions point d’empêchement à celles que vous tâchez d’attirer sur votre séminaire par les soins incomparables que vous prenez pour son édification spirituelle et matérielle, dont je vous remercie très humblement, en tant que cela regarde le bien particulier de notre petite famille, aussi bien que le général de votre cher diocèse !

Je crains bien que nous ne puissions pas vous obéir pour l’envoi des Filles de la Charité, ni quant au

Lettre 2165. — L. s. — Original chez les Filles de la Croix de Tréguier. Il a été publié dans la Revue des Facultés catholiques de l’Ouest, t. XIX, p. 476.

1) Robert Menand, né à Baulon (Ille-et-Vilaine), le 2 février 16 entré dans la congrégation de la Mission à Richelieu le 7 juin 1655, reçu aux vœux le 8 juin 1657 à Tréguier.

2) Louis Bréant, né à Bu (Eure-et-Loir), entré dans la congrégation de la Mission le 12 février 1654 à l’âge de vingt-cinq ans, reçu aux vœux le 13 novembre 1656. Il fut supérieur à Saintes (1662-1664)

Tréguier (1664-1670) Saint-Brieuc (1670-1680) et Saint-Méen (1681-1689)

- 122 -

nombre, ni quant au temps que vous marquez, parce que Mademoiselle Le Gras n’en a point qui ne soient déjà promises, même celles qu’elle pourra élever jusqu’alors. Leurs emplois sont si rudes qu’il en meurt beaucoup. Nous sommes pressés depuis longtemps par cinq ou six de Nosseigneurs les prélats et encore par plusieurs autres personnes de condition de leur en envoyer, sans que nous puissions les contenter. Et depuis trois ans que Monseigneur d’Angers (3) nous en demande deux pour un nouvel hôpital (4) nous n’avons pu les y donner.

Nous ferons tout ce que nous pourrons, Monseigneur, pour vous en envoyer quelques-unes ; je ne dis pas huit en même temps, mais deux ou trois, pour commencer par l’hôpital qui en aura plus de besoin. Je prie N.-S. qu’il nous donne le moyen de vous en fournir pour tous les autres et d’accomplir vos commandements en cela et en toute autre occasion. Je lui demande surtout cette grâce pour mon regard, comme étant, plus que personne du monde, en l’amour de N.-S., Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

VINCENT DEPAUL,

indigne prêtre de la Mission.

2166. — A CHARLES OZENNE

De Paris, ce 10 novembre 1656.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

3) Henri Arnauld.

4) L’hôpital des Enfermés

Lettre 2166. — L. s. — Dossier de Cracovie, original.

- 123 -

Je n’ai pas reçu de vos lettres depuis huit jours que je vous en ai donné des miennes ; mais, comme je ne cesse de craindre, je ne puis cesser aussi de vous le témoigner, puisque c’est à cause de vous et de Messieurs Desdames et Duperroy, que je sais être exposés à la guerre, à la peste et même à la famine, ou du moins à beaucoup d’incommodités ; et de savoir nos frères en tels dangers, qui n’en serait en peine ? A la vérité, vous en êtes un peu plus à couvert qu’ils ne sont ; mais, comme vous êtes leur chef, vous souffrez ce qu’ils souffrent, et peut-être avec plus de sentiment. Plaise à Dieu, Monsieur, d’être votre force et leur protection dans l’état où vous êtes et en celui où ils se trouvent ! Il me tarde certes de savoir quel il est et d’apprendre des nouvelles assurées des affaires de Pologne. On nous dit que tout y va assez bien, et j’espère toujours qu’il ira encore mieux. Après l’orage vient le beau temps, et le bon Dieu, qui mortifie et vivifie, fait succéder la joie à l’affliction et les effets de son pouvoir aux espérances qu’on a fondées en sa bonté. La prospérité des méchants se termine en confusion, et l’adversité des justes se convertit en gloire. Comme Leurs Majestés de Pologne ont eu part à la souffrance de Notre-Seigneur pour la royauté, il leur donnera aussi un règne de paix après tant de troubles. C’est la grâce que nous lui demandons incessamment avec celle de votre conservation.

Nous n’avons rien de nouveau de deçà que le départ de deux prêtres pour Madagascar, et de la plupart de ceux de notre communauté pour les missions en divers diocèses.

Nous nous portons assez bien, et Mademoiselle Le Gras aussi ; assurez-en ses filles et les saluez de ma part. Je compatis à leurs peines et je prie Notre-Seigneur qu’il les encourage et les console.

- 124 -

Je suis, en l’amour de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Ozenne, supérieur des prêtres de la Mission de Varsovie, à la cour de la reine de Pologne.

2167. — A EDME JOLLY, SUPéRIEUR, A ROME

[1656] (1)

Je rends grâces à Dieu de l’introduction des conférences spirituelles au collège de la Propagation et de vous avoir inspiré un tel moyen pour insinuer dans ces écoliers l’esprit de piété. Il est certain qu’ils auront encore plus de confiance au supérieur de la maison qu’à leur confesseur, et que sa présence donnera encore plus de force et plus de poids à ces assemblées, surtout si le confesseur est nouveau dans ces sortes de conférences. C est pourquoi, Monsieur, le plus que vous y pourrez assister sera le meilleur. Je le touche palpablement en nos conférences des mardis, où je me trouve le plus que je puis, quoique je ne sois qu’une bête. Mais il arrive parfois des affaires qui m’en empêchent. Aussi pouvez-vous vous en dispenser lorsque vous avez quelque empêchement, et y envoyer ledit confesseur en votre place.

Lettre 2167. — Vie manuscrite d’Edme Jolly, p. 34. (Arch de la Mission).

1) Date donnée par l’auteur de la vie manuscrite d’Edme Jolly comme celle de l’établissement des conférences spirituelles au collège de la Propagande. cette lettre aurait dû être insérée plus haut, car, le 27 octobre 1656, cet établissement était déjà fermé à cause de la peste (cf. I. 2161) ; nous nous en apercevons trop tard.

- 125 -

2468. — A PIERRE LE CLERC, FRèRE COADJUTEUR, A AGEN (1)

12 novembre 1656.

Quoique vos lettres me donnent quelque sujet d’affliction pour la peine où je vous vois, elles me donnent aussi occasion de me consoler en la vue des grâces que Dieu vous a faites, qui font que j’ai une tendresse particulière pour vous et un égal désir de contribuer à votre avancement spirituel. Sur ce fondement, je vous dirai mes pensées au sujet de votre rappel. Il me semble que cette affection que vous avez ne vient pas de Dieu, parce qu’elle est trop véhémente. Celles que Dieu donne sont douces et paisibles ; elles n’apportent aucun trouble à l’esprit, ainsi que fait la vôtre, qui vous met dans l’inquiétude. Je vous ai prié plusieurs fois d’avoir patience ; mais c’est alors que vous en avez eu le moins ; en sorte que j’ai douté si je devais faire réponse à votre lettre, puisque les miennes, au lieu d’obtenir ce que je vous demande, vous provoquent davantage à poursuivre ce que vous prétendez. Mais j’ai cru vous devoir avertir que je diffère à vous contenter, de crainte de vous nuire en adhérant à une passion déréglée. Je la nomme ainsi, d’autant qu’elle vous a fait mettre votre vocation en compromis, disant que, si je ne trouve pas vos raisons bonnes, je voie si vous devez vous retirer. O mon cher frère, que voilà une parole mal digérée ! Si vous connaissiez bien les dons de Dieu, vous ne préféreriez pas le changement d’une maison au bonheur de servir Notre-Seigneur en l’état où il vous a appelé, qui est une

Lettre 2168. — Reg. 2, p 342.

1) La lettre est adressée "à un de nos frères de la maison d’Agen". Ce ne peut être que Pierre Le Clerc, car l’autre frère, Pierre Jullie, était gascon et n’était dans la compagnie que depuis sept ans.

- 126 -

grâce si avantageuse qu’elle vous doit être plus chère que la vie.

Quand je compare votre disposition présente avec celle où je vous ai vu ci-devant, il me semble que ce n’est pas Pierre [Le Clerc] qui m’a parlé de la sorte. Il est pourtant vrai que c’est vous-même ; mais il est vrai aussi que vous me paraissez tout autre. Où est maintenant cette reconnaissance qui vous a fait bénir Dieu tant de fois de vous avoir retiré du monde, pour vous faire trouver dans la compagnie tant de moyens faciles de vous perfectionner et tant d’exercices de charité pour aider les autres à faire leur salut ? Où est cette sainte indifférence aux lieux et aux emplois, qui vous a fait dire si souvent que vous étiez prêt à aller et prêt à demeurer pour suivre Notre-Seigneur ? Où est cette grande ferveur que vous avez eue pour faire la volonté de Dieu partout et en toutes choses, selon qu’elle vous serait signifiée par la sainte obéissance ? Vous savez bien que vous êtes allé de delà plein de cette affection ; et, grâces à Dieu, vous y avez toujours été à bon exemple aux autres frères et à consolation aux familles. D’où vient qu’à cette heure vous dites que, si c’était à refaire, vous ne savez ce que vous feriez ? Je pense, mon cher Frère, que vous avez usé de ce terme plutôt pour exagérer le sentiment de votre peine que pour désavouer le bien que vous avez fait. Le bon Dieu est toujours le même et mérite d’être servi présentement comme alors, et il ne faut pas vous décourager pour souffrir quelque dégoût, non plus que les voyageurs pour les difficultés, ni les mariniers pour la tempête. Chacun s’efforce doucement de les vaincre pour arriver au lieu qu’il s’est proposé.

Nous avons deux missionnaires à Varsovie, où ils ont souffert beaucoup de mauvais traitements, surtout dans la rigueur de deux sièges, qui les ont exposés cent

- 127 -

fois à la mort et où ils ont été dépouillés de toutes choses, jusqu’à leurs habits. Les Suédois s’étant retirés, la contagion y est survenue, et M. Desdames en a été frappé, mais il a plu à Dieu de l’en guérir. Pensez-vous, mon cher Frère, que pendant tous ces dangers de guerre et de peste ils s’en soient éloignés, comme ils l’ont pu faire facilement ? Oh ! qu’ils s’en sont bien gardés ! Ils n’ont pas seulement témoigné en avoir la pensé. Et pourquoi ? C’est qu’ils n’ont point de désirs. Ils se contentent de demeurer au lieu et en l’état où Dieu les a mis, sachant qu’ils ne sauraient être mieux et que le bonheur d’un missionnaire est d’être ferme en sa mission et en son office, jusqu’à ce qu’on l’en retire, à l’exemple de Notre-Seigneur, qui, étant venu en œ monde pour accomplir la volonté de son Père, y a été obéissant jusqu’à la mort. Si vous vous trouviez dans quelqu’un de ces périls où ces Messieurs ont été et sont encore, vous seriez en quelque façon excusable ; mais de vouloir abandonner votre poste, parce, dites-vous, que vous n’entendez pas la langue et que vous ne pouvez pratiquer les règles dans une maison qui n’a pas forme de communauté, ce sont des prétextes pour vous satisfaire et non pas de bonnes raisons pour vous faire rappeler. Si, depuis dix ans que vous êtes en Gascogne, le langage ne vous a pas empêché de servir utilement la compagnie, il vous doit bien moins empêcher désormais, que vous l’entendez mieux qu’au commencement.

De vous en prendre contre la famille, qui est petite, c’est mal à propos ; car de ce qu’elle est petite et que vous êtes autant de frères que de prêtres (2), vous pouvez mieux vaquer au règlement que s’il n’y avait que vous de

2) Le personnel de la maison d’Agen comprenait deux prêtres et deux frères : Edme Menestrier, supérieur, un autre prêtre, Pierre Le Clerc et Pierre Jullie, frères coadjuteurs.

- 128 -

frère, comme à Saintes, à Crécy et autres lieux où il n’y en a qu’un, lequel par conséquent n’a pas toujours du temps pour faire également l’office de Marie avec celui de Marthe.

Si vous dites que vous manquez d’occupation et que c’est ce qui vous ennuie, il est bien facile de remédier à cela, en faisant vous seul le travail de deux ; car, si vous le pouvez faire, nous enverrons ailleurs le frère qui est avec vous. Mais pourquoi, me direz-vous, ne m’ôtez-vous pas d’Agen plutôt que lui ? C’est parce qu’il n’est pas suffisant pour cette maison, comme vous le pouvez être, en sorte que, s’il y demeure, il en faut un autre avec lui ; et cet autre se pourrait trouver dans un pareil ennui que le vôtre et dans les mêmes défauts du langage et du règlement ; et partant vous devez tâcher de vaincre ces difficultés, et non pas de les rejeter sur un autre, étant plus juste que Dieu soit encore servi par vous dans cette famille, que d’incommoder la même famille par votre retour.

Je m’étonne certes que vous soyez ainsi pressé de la fantaisie d’en sortir, puisqu’elle se trouve bien de vous et que vous êtes satisfait de ceux qui la composent. C’est, à la vérité, une tentation des plus évidentes qui puisse arriver à un serviteur de Dieu, et néanmoins vous ne croyez pas que c’en soit une. D’où vient cela ? C’est, que vous avez trop écouté le tentateur, qui vous a persuadé qu’étant à Paris, vous y feriez mieux et y feriez encore d’autres choses que vous ne faites pas. Si vous n’étiez tout à fait préoccupé de cette pensée, vous découvririez facilement la ruse du mauvais esprit, qui, pour vous éloigner des pratiques d’une vertu solide, dont les occasions vous sont présentes, vous en fait regarder d’autres, qui ne sont qu’imaginaires. Je vous prie, mon cher Frère, de bien considérer devant Dieu ce

- 129 -

que vous voudriez avoir fait à l’heure de la mort. Vous ne vous êtes pas donné à lui pour suivre vos sentiments, mais pour vous soumettre à sa conduite. Demandez-lui donc cette grâce et renouvelez vos premières résolutions pour le servir à son gré plutôt qu’au vôtre, au lieu où vous êtes, et non en d’autres où l’inclination vous porte et où il ne vous appelle pas. C’est ce que j’espère de sa miséricorde et de votre patience.

Je suis…

Depuis la présente écrite, j’ai reçu une autre lettre de votre part, où vous persistez en votre demande ; et moi je persévère à vous dire que vous trouverez l’esprit de votre vocation dans l’exercice de l’obéissance et de la charité. Je vous prie de lire le 15° chapitre du 30 livre de l’Imitation de Jésus-Christ, où vous verrez que tous les désirs, quoique bons, ne sont pas toujours du Saint-Esprit, et que vous êtes fort éloigné de l’indifférence ou résignation qu’il enseigne.

2169. — AU MARQUIS DE FABERT

De Paris, ce 15 novembre 1656.

Monsieur,

Je n’ai point de paroles qui vous puissent exprimer la reconnaissance que j’ai de vos bontés vers cette pauvre et chétive compagnie, et de cette aumône si considérable que vous venez de leur faire, qui pourrait passer pour bien grosse, quand elle serait faite par un roi. O Monsieur, quel moyen de vous en faire un remercîment répondant à la grandeur de cette incomparable charité ?

Lettre 2169. — L. a. — L’original a été mis en vente par M. Charavay.

- 130 -

Certes, Monsieur, j'avoue que j'en suis très indigne ; c'est pourquoi je prie Notre-Seigneur qu'il soit votre remercîment et votre récompense lui-même, et qu'il sanctifie de plus en plus votre chère âme, celle de Madame la marquise, et qu'il bénisse votre chère famille.

M. Coglée m'a mandé la perversion de votre bonne demoiselle qui s'était convertie pendant que le roi était à Sedan, et fait profession de foi en la présence de la reine, et le zèle avec lequel vous avez procédé en cette action si considérable, et l'effet qui en était réussi sur-le-champ, dont j'ai rendu grâces à Dieu, et ayant eu l'honneur d'aller faire la révérence à la reine, comme je me donne l'honneur de faire une fois l'an, à son retour de la campagne, je lui dis la légèreté de cette fille et ce que vous, Monsieur, avez fait pour cela ; sur quoi elle me dit qu'elle avait dit qu'il était à propos de l'ôter de Sedan et la mettre ailleurs, et pour vous, Monsieur, qu'elle ne doutait pas que vous n'eussiez fait ce qu'il fallait pour cela, et que vous êtes un vrai serviteur de Dieu et du roi. Je lui dis de plus que je pensais que vous, Monsieur, écririez à Sa Majesté ce qui s'est passé en ce rencontre. Et comme M. Coglée m'a mandé depuis que cette bonne fille s'était ravisée en suite du zèle plein de sagesse que vous en avez témoigné, j'ai prié M. de Saint-Jean, chapelain de Sa Majesté, qui vient de sortir de céans, où il a fait une retraite, d'informer la reine de la bénédiction qu'il a plu à Dieu de donner à ce que vous, Monsieur, avez fait pour affermir cette fille, et lui ai dit les difficultés auxquelles l'on se trouve ici pour pourvoir aux filles de cette condition, à ce que Sa Majesté daigne y penser, et que je ne laisserai pas d'en parler aux dames de la Charité.

Voilà, Monsieur, ce que je vous dirai pour le présent, et le renouvellement que je vous fais de ma reconnaissance

- 131 -

et de mon obéissance perpétuelle, qui suis, en l'amour de Notre-Seigneur, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

VINCENT DEPAUL,

indigne prêtre de la Mission.

2170.—A LOUIS SERRE, SUPéRIEUR, A SAINT-MéEN

Du 18 novembre 1656.

Monseigneur de Saint-Malo a pu permettre l'entrée chez vous à ces dames que vous me nommez ; mais, en son absence, vous auriez dû la leur refuser ; et nous ne devons jamais l'accorder à personne de leur sexe, de quelque condition qu'elle soit.

2171. —A DONAT CRUOLY, SUPéRIEUR, AU MANS

De Paris, ce 18 novembre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Celle-ci est pour vous donner de nos nouvelles et pour répondre à vos lettres. Nous nous portons assez bien ici, grâces à Dieu. Une partie de notre communauté est en mission, et le reste se prépare à l'ordination prochaine.

Il a plu à Dieu de faire une grâce bien particulière à la compagnie en la personne de Messieurs Boussordec, Herbron et notre frère Christophe, qui, s'étant embarqués à Nantes pour Madagascar, ont failli à se perdre avec

Lettre 2170. — Reg. 2, p. 175.

1) Ferdinand de Neufville (1646-1657)

Lettre 2171. — L. s. — Dossier de Turin, original.

- 132 -

leur vaisseau, lequel avait fait voile le 30 octobre ; mais il fut repoussé par un vent contraire, qui l'obligea de rentrer à la rade et de mouiller l'ancre vis-à-vis de Saint-Nazaire. Le jour de tous les Saints, ces Messieurs dirent la sainte messe dans le vaisseau ; et parce que l'agitation les incommoda, ils prirent terre le lendemain, pour aller célébrer dans une église, laissant le frère dans ledit vaisseau. Cela fait, ils voulurent retourner à bord ; mais ils ne trouvèrent personne qui s'osât commettre sur une chaloupe pour les y mener, à cause que la mer était grandement agitée, quoiqu'ils se missent plusieurs fois en disposition d'y passer. Le 3° jour de novembre, entre les dix et onze heures, la tempête fut si violente qu'elle fit briser ce pauvre vaisseau sur un banc de sable, au milieu de la rivière, large de trois quarts de lieue, où plus de six-vingts personnes perdirent la vie. Quelques autres ayant préparé un échafaud pour se sauver, notre petit frère trouva moyen d'y avoir place. Et tenant un crucifix à la main, sans s'étonner, et étendant son manteau pour servir de voile, il flotta depuis Saint-Nazaire jusqu'à Paimbœuf, c'est-à-dire deux grandes lieues, en compagnie de 15 à 16 personnes, les assurant qu'ils ne périraient point, s'ils avaient une véritable confiance en Dieu (remarquez, s'il vous plaît, la foi de cet enfant). Et en effet, ce qu'il leur promit arriva ; car tous ceux-là furent sauvés, à la réserve d'un seul, qui mourut de froid et d'appréhension. Ne voilà pas, Monsieur, une protection de Dieu bien spéciale sur ces trois missionnaires, particulièrement sur ce bon frère, qui, étant fort timide de son naturel, a eu néanmoins assez de courage pour lui et pour encourager les autres dans ce péril éminent! Je vous prie d'en bien remercier sa divine bonté. L'abomination était si grande dans ce navire que M. Boussordec me mande qu'il a dit plus de vingt fois

- 133 -

que sa pensée était qu'il n'arriverait jamais à bon port. Plaise à Notre-Seigneur qu'il soit le nôtre !

Vous profiterez de ce débris, parce que j'ai mandé à ce frère-là de s'en venir chez vous et d'y servir quelque temps Notre-Seigneur sous votre douce conduite. Je vous prie de le recevoir cordialement et de le bien ménager. Il pourra dresser vos domestiques à faire votre cuisine et votre dépense selon les manières de la compagnie, afin que, si nous sommes obligés de le vous ôter dans quelque temps, ils puissent suppléer à son défaut.

Je loue Dieu des lumières de votre retraite et des saintes dispositions où elles vous ont mis.

Nous travaillons à faire entériner la requête dressée par M.- Duval touchant votre bois. Nous ne perdrons point de temps ni à cela ni au reste de ce qui vous regarde.

Je suis consolé que vous ayez appliqué le frère Bienvenu à l'instruction des écoliers plus avancés, puisque le frère Descroizilles est trop faible.

Monseigneur du Mans (1) ne trouvant pas à propos que vous fassiez des missions pendant l'Avent et le Carême, il s'y faut soumettre.

La religieuse qui vous a écrit est hors d'espérance de retour, si Dieu ne fait miracle. Monseigneur de Troyes (2) m'en a écrit comme d'une fille perdue ; elle est en son diocèse, et lui sur le point de l'en chasser.

Je procurerai tout le soulagement que je pourrai à Mgr l'évêque de Cork (3). J'ai ici cent francs pour lui, que je lui enverrai au premier jour.

Nous penserons à la proposition de M. Bisuel, grand

1) Philibert-Emmanuel de Beaumanoir de Lavardin (1640-1671).

2) François Malier du Houssaye (1641-1678) .

3) Robert Barry.

- 135 -

vicaire de Champfleur (4), et je m'informerai plus particulièrement de ses dispositions de corps et d'esprit. Il faut qu'elles soient bien bonnes pour s'y assurer, après les diverses sorties qu'il a faites des Capucins et de notre séminaire.

Je prie Notre-Seigneur qu'il bénisse votre famille de plus en plus. Je la salue très affectionnément et suis, en l'amour de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCEN DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Au bas de la première page : M. Cruoly. .

2172. — A JEAN BARREAU

De Paris, ce 24 novembre 1656.

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Mon cher Frère,

J'ai reçu vos lettres des 13 juillet et 20e septembre, la première par voie de Tunis, qui ne contiennent que les peines où vous êtes pour vos engagements et pour les dangers où vous êtes d'y entrer plus avant que jamais, soit à cause du change pour les sommes empruntées, soit par de nouvelles avanies dont vous êtes menacé. Vous ne doutez pas que ces choses-là ne me soient très sensibles ; et si vous en doutiez, je pourrais vous assurer que jamais affaires ne m'ont plus pesé que les vôtres me pèsent. Vous aurez reçu quelque soulagement depuis ce temps-là par les 3.100 livres que nous vous avons envoyées dès le mois d'août. Mais pour moi, je

4) Petite localité de la Sarthe, arrondissement de Mamers.

Lettre 2172. — L. s. — Dossier de Turin, original.

- 135 -

ne vois rien qui me soulage dans ma peine ; au contraire, vos lettres me donnent tous les jours de nouvelles craintes qu'au lieu de voir la fin des accidents qui vous affligent, ils ne viennent a vous accabler. Que ferons-nous à cela, mon cher Frère ? Voilà un effort que nous avons fait pour vous donner ce secours ; de vous en donner un plus grand, il nous est impossible pour le présent, car nous sommes grandement incommodés ; je n'exagère point. Reste, de votre côté, à retrancher quelque chose de votre dépense et de vos charités pour vous acquitter de vos épargnes, et surtout de vous résoudre pour une bonne fois de ne rien avancer ou répondre pour qui que ce soit, comme aussi d'user de toutes les précautions imaginables pour ne donner sujet aux turcs de vous tyranniser ; et, s'ils le veulent faire sans cause, de ne vous étonner point pour les menaces, ni le mauvais traitement, car alors vous serez bienheureux, déclaré tel par Notre-Seigneur même (1), parce que vous souffrirez pour la justice à cause de lui ; au lieu que, si vous pensez vous tirer de leurs mains par de l'argent, ce sera vous rendre misérable, parce que, vous voyant facile à donner, ils vous feront souvent des querelles d'Allemand, pour vous intimider. Je prie Notre-Seigneur qu'il vous donne la fermeté qu'il faut et la confiance parfaite que vous devez avoir en sa protection, pour ne vous laisser jamais aller qu'aux choses raisonnables. C'est tout ce que je vous puis dire.

J'écris nos petites nouvelles à M. Le Vacher (2), qui vous en fera part (3).

Or sus, Monsieur, ne vous découragez pas ; M. Blatiron travaille incessamment à vos affaires ; je vous prie

1) Evangile de saint Mathieu V, 10

2) Philippe Le Vacher.

3) Tout ce qui suit est de la main du saint.

- 136 -

me mander si, en ce que vous me dites que vous devez, sont comprises les sommes que vous donnent ceux de Gênes. Au reste, je suis toujours, dans l'espérance que Notre-Seigneur vous assistera pour remédier à vos besoins, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Je salue M. Le Vacher, prosterné en esprit à ses pieds et aux vôtres.

Suscription : A Monsieur Monsieur Barreau, consul pour la nation française en Alger.

2173. — A LOUISE DE MARILLAC

De Saint-Lazare, ce 25 novembre 1656.

Je remercie très humblement Mademoiselle Le Gras du soin qu'elle a de ma santé et prie Notre-Seigneur qu'il lui redonne la sienne.

Je me porte mieux de mon petit rhume, Dieu merci, et fais tout ce que je puis pour cela : je ne sors point de la chambre ; je repose tous les matins ; je mange tout ce qu'on me donne et ai pris tous les soirs une espèce de julep (1) que notre frère Alexandre me donne. Quant à l'état de mon rhume, il est diminué de la moitié de la petite incommodité que j'en avais, et s'en va peu à peu. Selon cela, il n'est pas besoin de penser au thé. Si par accident le peu d'incommodité que j'ai empirait, j'en userais. Je prie la charité de madite demoiselle d'être en repos de ce côté-là, et la remercie de ce chef.

Lettre 2173. — L. a. — L'original se trouve à Graz (Autriche), chez les prêtres de la Mission.

1) Potion composée d'un sirop mucilagineux ou narcotique dissous dans un hydrolat, une infusion de plantes émollientes ou une émulsion.

- 137 -

Il me semble que vous ferez bien d'envoyer la fille la plus propre pour observer et pénétrer l'état de l'esprit de cette fille, notamment à l'égard de celui que sa maîtresse a laissé auprès de cette fille, et qui vous rapporte la chose plus exactement.

La lettre qu'on écrit à La Fère de la part de Madame la nourrice (2) me paraît assez bien, pourvu qu'on l'exécute. Il est vrai que, si l'hôpital n'a du fonds assez de lui-même pour subsister, que cela ne pourra durer, ni les filles y subsister.

Si notre frère (3) n'a envoyé la lettre que M. Delville m'écrit touchant la Charité d'Arras, je lui dirai qu'il le fasse. Je l'envoyai hier aux dames, qui estiment qu'il ne faut point envoyer une troisième fille en ce lieu-là et qu'il vaut mieux qu'elles se servent de quelqu'une de delà.

2174. — A éTIENNE BLATIRON, SUPéRIEUR, A GêNES

Du 1er décembre 1656.

Tout ce que je vous recommande avec plus d'instance et d'affection, c'est d'user de toutes les précautions raisonnables pour vous conserver. Au reste, je ne puis assez remercier Dieu de la disposition qu'il donne à un chacun de vous de lui faire un sacrifice de sa vie, en l'exposant, si besoin est, pour l'assistance des pestiférés. Comme cela ne peut être que par une charité souveraine qui regarde purement Dieu dans Le salut des âmes, aussi n'y a-t-il rien de plus consolant, ni de plus digne de reconnaissance, que cette résolution, ni qui soit

2) Perrette Dufour, première nourrice du roi

3) Le frère Ducourneau

Lettre 2174 —Reg 2, p 207

- 138 -

plus capable d'attirer les bénédictions du ciel sur la compagnie, quoique l'effet ne s'ensuive pas, parce qu'il ne dépend plus que de la sainte obéissance, que vous attendez. Celle qui a déjà mis M. Lucas dans l'exécution de ce divin mouvement est une marque de la grâce que Dieu a mise dans votre communauté, pour protester comme lui, à la face de l'Eglise triomphante et militante, que l'amour est fort comme la mort et que Dieu seul mérite d'être aimé et servi. Qui perd son âme de cette façon la sauvera, et qui voudra la sauver autrement la perdra. Je remercie Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a dit ces paroles (1), d'avoir mis ledit sieur Lucas en état de se consumer pour lui. Nous avons encore à Rome un prêtre exposé au même péril pour la même charité ; et nos confrères de Varsovie, après avoir souffert la rigueur de deux ou trois sièges, ont été dépouillés de toutes choses jusqu'à leurs habits ; et la peste y étant survenue, M. Desdames en a été atteint, dont on me mande qu'il est guéri.

2175. —A JEAN MARTIN

De Paris, ce premier de décembre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J'ai été fort consolé d'apprendre de vos chères nouvelles par votre lettre du 13e novembre. En voici des nôtres. Nous sommes tous en assez bonne disposition, grâces à Dieu. Une partie de notre monde est en mission en divers diocèses, et l'autre se prépare à l'ordination. Notre séminaire est bien peuplé ; M. Berthe en est le directeur. Nous avons aussi bon nombre d'écoliers,

1) Evangile de saint Jean XII, 25

Lettre 2175 — L. s. — Dossier de Turin, original.

- 139 -

dont les uns étudient en théologie sous M. Watebled, et les autres en philosophie sous M. Eveillard. Le collège des Bons-Enfants est plein sous M. Dehorgny, et le séminaire de Saint-Charles va croissant par les soins de M. Talec.

Nos pauvres missionnaires de Pologne ont souffert la rigueur de deux ou trois sièges, et enfin ont été dépouillés de toutes choses, jusques à leurs habits. La peste y est survenue, dont M. Desdames a été frappé ; néanmoins la bonté de Dieu a été si grande de leur conserver la vie dans ces grands dangers de guerre, de famine et de contagion. Je pense qu'à présent ils en sont à couvert par les soins de la reine.

Il a plu à Dieu de faire une autre grâce bien particulière à la compagnie en la personne de Messieurs Boussordec, Herbron et notre frère Christophe (1), qui s'étaient embarqués à Nantes pour Madagascar et qui ont été préservés du funeste naufrage que leur navire a fait, lequel, ayant levé l'ancre le 30e octobre, fut repoussé bientôt après par un vent contraire, qui l'obligea de rentrer à la rade et de s'arrêter vis-à-vis de Saint-Nazaire. Le jour de tous les Saints, ces Messieurs dirent la sainte messe dans le vaisseau ; et parce que l'agitation les incommoda, ils prirent terre le lendemain pour aller célébrer dans une église, laissant le frère dans ledit vaisseau. Cela fait, ils voulurent retourner à bord, mais ils ne trouvèrent personne qui s'osât commettre sur une chaloupe pour les y mener, à cause que la mer était fort agitée, quoiqu'ils se missent plusieurs fois en disposition d'y passer. Le 3e jour de novembre, entre les 10 et 10 heures du soir, la tempête fut si violente qu'eue fit briser ce pauvre vaisseau sur un banc de sable, au milieu de la rivière, large de trois quarts de lieue, où plus de six-vingts personnes perdirent la vie. Quelques

1) La Gazette de France, année 1656, n° 160, p. 1474.

De Nantes, le 8 décembre 1656.

"Un vaisseau chargé pour l’île de Madagascar, fit naguère naufrage à nos côtés, sans qu’il se pût sauver qu’onze personnes de plus de cent cinquante qui étaient dessus, par un miracle attribué à la foi d’un frère de la Mission, lequel, avec un crucifix à la main, s’étant trouvé sur trois méchantes planches attachées ensemble, obligea ces onze personnes de s’y jeter, et faisant une voile de son manteau, les conduisit au port après avoir été un jour et une nuit, à la merci des flots et de la tempête, pour rendre cette merveille de leur salut plus étonnante."

- 140 -

autres ayant préparé un échafaud pour se sauver, notre pauvre frère trouva moyen d’y prendre place ; et tenant un crucifix à la main, sans s’étonner, et étendant son manteau pour servir de voile, il flotta depuis Saint-Nazaire jusqu’à Paimbœuf, c’est-à-dire deux grandes lieues, en compagnie de 15 à 16 personnes, les assurant qu’ils ne périraient point, s’ils avaient une véritable confiance en Dieu. (Remarquez, je vous prie, la foi de cet enfant). Et en effet, ce qu’il leur promit arriva ; car tous ceux-là furent sauvés, à la réserve d’un seul, qui mourut de froid et d’appréhension. Ne voilà pas, Monsieur, une protection de Dieu bien spéciale sur ces trois missionnaires et particulièrement sur œ bon frère, qui, étant fort timide de son naturel, a eu néanmoins assez de courage pour lui et pour encourager les autres dans ce péril éminent ? Je vous prie d’en bien remercier sa divine bonté. L’abomination était si grande dans ce navire que M. Boussordec me mande qu’il a dit plus de vingt fois que sa pensée était qu’il n’arriverait jamais à bon port.

Je prie Notre-Seigneur qu’il soit le nôtre et qu’il soit aussi votre force pour sortir heureusement de la grosse mission que vous avez entreprise, en laquelle nous ne pouvons vous aider que de nos prières. Aussi les offrons-nous souvent à Dieu. Nous vous disposons pourtant un bon ouvrier, qui vous soulagera ci-après et qui partira après notre ordination, ou plus tôt, si cela se peut. Nous voudrions bien l’accompagner d’un frère, mais il nous est difficile de vous en envoyer un tel qu’il vous le faut. C’est pourquoi, si vous trouviez quelque bon garçon de delà, je vous conseillerais de vous en servir.

Je loue Dieu de l’heureuse arrivée du bon M. de Musy. Son affection à la langue et au travail le rendra bientôt propre à vos fonctions. Tout ce que je crains est que

- 141 -

vous succombiez sous le poids de la charge, et tout ce que je vous recommande est de modérer vos applications et de ménager votre santé. Celle de nos confrères de Rome et de Gênes est encore bonne, à ce qu’ils me mandent ; mais certes ils sont en grand péril. J’espère que Dieu les en tirera.

Je salue votre petite communauté, de laquelle, et de vous particulièrement, je suis, en N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i.p.d.l.M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin, supérieur des prêtres de la Mission de Turin, à Turin.

2176. — A UN PRêTRE DE LA MISSION

Je vous remercie de votre lettre et de votre cher présent. Votre cœur est trop bon pour être mis en si mauvaises mains que les miennes ; et je sais bien aussi que vous ne me le donnez que pour le remettre à Notre-Seigneur, auquel il appartient et à l’amour duquel vous voulez qu’il tende incessamment. Que cet aimable cœur donc soit uniquement, dès cette heure, à Jésus-Christ, et qu’il y soit pleinement et toujours, dans le temps et dans l’éternité ! Demandez-lui, je vous prie, qu’il me donne part à la candeur et à la simplicité de votre cœur, qui sont des vertus dont j’ai un très grand besoin et dont l’excellence est incompréhensible.

Lettre 2176. — Abelly, op. cit., 1. III, chap. XV, p. 242.

- 142 -

2177. — A DONAT CRUOLY, SUPéRIEUR, AU MANS

Du 2 décembre 1656.

Puisque vous ne voulez appeler en justice les détenteurs des biens aliénés, que pour empêcher la prescription qu’ils sont sur le point d’acquérir, j’y consens volontiers, pour ne perdre pas le droit de les réunir, qui est si légitime. Je pense néanmoins que vous ferez bien de n’entreprendre que deux personnes au commencement pour ne faire pas tant crier le monde, joint que le jugement contre ceux-ci sera un préjugé pour les autres.

2178. — A GUILLAUME DELVILLE, PRêTRE DE LA MISSION,

A ARRAS

2 décembre 1656.

Nous avons reçu à la retraite les deux jeunes hommes que vous avez adressés pour entrer dans la congrégation. L’un (1) s’y est fort bien pris, mais non pas l’autre, qui a donné sujet à toute la maison de juger qu’il ne nous était pas propre. Il eût été bon qu’avant de l’envoyer, vous nous eussiez mandé qu’il était boiteux, car nous aurions fait réflexion à cela et lui aurions épargné la peine de venir et celle de s’en retourner, comme il a fait, parce que pour l’ordinaire il y a quelque chose à dire en la qualité de l’esprit de telles personnes, ainsi qu’il nous a paru dans le sien. Si vous m’objectez qu’il

Lettre 2177. — Reg. 2, p. 136.

Lettre 2178 — La première partie de cette lettre jusqu’aux mots : Je loue Dieu de l’état, est empruntée au registre 2, p. 37, la seconde au manuscrit de la Chambre des Députés, p. 115.

1) C’est vraisemblablement Jean-François Ivain ou Noël Parmentier, nés tous deux à Arras, l’un le 4 décembre 1638, l’autre le 25 décembre 1639, entrés dans la congrégation de la Mission le 18 octobre 1656, reçus aux vœux le 19 octobre 1658. Noël Parmentier fut supérieur à Saintes (1675-1680) et à La Rose (1687-1689).

- 143 -

y en a d’autres, en la compagnie, qui boitent, je vous dirai que pour le présent il n’y en a plus qu’un ou deux, et que ce défaut ne paraît presque point en eux en comparaison de celui-ci. Ce qui me donne sujet de vous prier de ne nous envoyer désormais personne qu’après que je vous aurai promis de le recevoir ; et pour cela, vous m’avertirez de leur dessein, de leur condition, de leur âge, de leurs études et de leurs dispositions de corps et d’esprit.

Notre séminaire est beaucoup multiplié ; nous ne pouvons pas passer le nombre raisonnable sans nous trop charger.

Je loue Dieu de l’état où vous avez mis la Charité d’Arras, qui commence si bien, et de ce que les deux sœurs s’y comportent avec soin et édification.

Il ne faut rien innover en la façon dont les Filles de la Charité se nourrissent. Mademoiselle Le Gras dit qu’elles ont l’avantage de savoir faire de l’eau douce qui bonifie toute autre eau et empêche qu’elle ne fasse mal. C’est pourquoi celles d’Arras se passeront de boire de la petite bière, ainsi que vous le proposez, pour être uniformes aux autres et ôter le prétexte à quelques-unes, qui, ne se contentant pas du breuvage ordinaire, pourraient désirer boire un peu de vin.

2179. — A LA MèRE JEANNE-FRANçOISE LE TORT

6 décembre 1656.

Ma chère Mère,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai été fort consolé de recevoir votre lettre et le

Lettre 2179. — Reg. 1, f° 47 v°, copie prise sur la "minute non signée".

1) Nous trouvons un éloge de ses vertus dansl’Histoirechronologique, monastère d’Angers, Bibl. Maz., ms. 2434, pp. 165-166.

- 144 -

serais encore plus de faire ce que vous me proposez, si tel était le plaisir de Dieu. Je m’attendais toujours d’aller à Sainte-Marie du faubourg pour aviser avec la Mères au moyen de vous contenter, mais je ne l’ai pu, pour avoir été incommodé depuis ce temps-là ; ce sera, Dieu aidant, aussitôt que je serai en état de sortir. Cependant, ma chère Mère, je vous dirai que je crains bien que nous ne puissions pas vous donner aucune des trois filles que vous nommez ; car, quant aux deux qui sont audit faubourg, vous en savez les raisons : elles n’en peuvent être tirées sans le consentement de la communauté, qui ne s’y peut résoudre. Elle l’a déjà refusé à quantité de maisons, et ce serait la violenter par trop de lui en arracher une. Et pour la supérieure d’Abbeville (3), elle est nécessaire en Picardie, n’y ayant qu’elle et la Mère Alméras, supérieure d’Amiens (4), capables de soutenir les établissements qu’elles y ont commencés. Je ne vous dis néanmoins ceci qu’en attendant une dernière résolution, lorsque je la pourrai prendre avec La Mère et ses conseillères. De dire que je puis les obliger à vous en donner une de ces trois, je ne vois pas comment je le puis ; vous savez qu’elles y doivent consentir et que ce consentement doit être libre et non forcé. J’y emploierai les prières et les persuasions ; mais, comme je l’ai fait inutilement en

2) La Mère Marie-Augustine Bouvard. Elle avait dirigé le monastère d’Angers de 1648 à 1654.

3) Catherine-Agnès de Lionne.

4) La Mère Anne-Marie Alméras, sœur de René Alméras, née à Paris, reçue au second monastère de la Visitation de cette ville, envoyée à celui d’Amiens dès sa fondation en 1640, y fut maîtresse des novices et quatre fois supérieure. Elle mourut le 7 décembre 1677. Sa notice manuscrite, conservée au monastère d’Annecy, fait d’elle cet éloge : "Elle se montra généreuse dans toute sa conduite, sans respect humain lorsqu’il s’agissait des intérêts de Dieu ou de la plus parfaite observance de la règle ; en toutes ses pensées, paroles et actions, elle ne vivait, ne respirait et n’aspirait qu’en Dieu."

- 145 -

d’autres rencontres, je prévois que mes efforts seront encore sans effet. En ce cas, j’espère, ma chère Mère, que N.-S. suppléera par autre voie à votre besoin, et qu’au lieu du risque que vous craignez pour votre communauté en l’élection d’un sujet incapable, elle marchera sûrement sous la conduite de celle Sui vous succédera ; car sa divine bonté ne permettra pas que le choix n’en soit bon, quand même il tomberait sur une fille qui n’aurait encore gouverné (5). Je l’en prie de tout mon cœur, et je le remercie, ma chère Mère, de la bénédiction qu’il a donnée à votre conduite et, par elle, à votre maison, non seulement par la multiplication, mais par le progrès à la vertu. Plaise à N.-S. de lui continuer les mêmes grâces et de sanctifier de plus en plus votre chère âme !

Je me recommande humblement à vos prières et suis, en l’amour de N.-S….

2180. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, ce 8 décembre 1656.

Je vous remercie de ce que l’arrêt du Conseil pour le consul de Tunis a été registré au greffe de l’amirauté.

5) Jeanne Marguerite de Mongeny, professe du second monastère de Paris, fut élue supérieure du monastère d’Angers le 17 mai 1657 en remplacement de la Mère Le Tort, arrivée à la fin de son triennat.

Lettre 2180. — Manuscrit de Marseille.

- 146 -

2181. — A UN FRèRE COADJUTEUR

10 décembre 1656.

Je loue Dieu des grâces que vous dites avoir reçues de lui, et je le prie qu’il vous fasse celle d’en bien user. Si la connaissance que vous avez de vous-même est vraie, vous devez vous estimer indigne de vivre et vous étonner comme Dieu vous supporte. L’humilité qui doit naître de cette connaissance vous doit porter à vous cacher plutôt qu’à vous produire. Les grâces que Dieu vous a faites ne sont que pour vous seul et pour vous rendre meilleur au lieu et en l’état où il vous a mis. Son dessein n’est pas que vous les communiquiez aux autres ; il n’appartient qu’aux ecclésiastiques d’administrer la parole de Dieu et les sacrements, et vous n’avez pas caractère pour cela. Ceux qui aiment bien Dieu ne s’en vantent point ; au contraire, ils craignent de ne l’aimer pas ; car, comme il leur paraît infiniment aimable, ils voient que leur amour n’est rien en comparaison de celui qu’il mérite. Cependant vous exaltez si fort le vôtre qu’au lieu de me paraître grand comme à vous, il me semble qu’il est bien petit. Notre-Seigneur demandant à saint Pierre s’il l’aimait, ce pauvre apôtre n’ose quasi pas dire que oui ; il répond seulement : "Vous le savez, Seigneur (1)." Et vous, sans attendre qu’on vous le demande, vous dites que votre amour est si grand qu’il est capable d’embraser tout le monde. Voilà une exagération qui passe jusqu’au mensonge et qui procède d’une présomption inouïe. Jésus-Christ a plus aimé son Père que toutes les créatures ensemble ne l’aimeront jamais, et néanmoins son amour n’a pas eu

Lettre 2181. — Reg. 2, p. 345.

1) Evangile de saint Jean XXI, 15-17.

- 147 -

l’effet que vous vous promettez du votre, car il a embrasé fort peu de personnes ; et bien qu’il parlât aux Juifs, qui étaient le peuple de Dieu, que ses paroles fussent paroles de vie et qu’il fît de grands miracles a leur vue pour éclairer leurs esprits et échauffer leurs volontés, ils sont pourtant demeurés, au moins la plupart, aussi froids et endurcis qu’ils étaient auparavant. De plus, il a bien fallu douze apôtres et un grand nombre de disciples, tous animés de l’esprit de Dieu, pour aller faire connaître et aimer Jésus-Christ sur la terre ; et vous avez la hardiesse de dire que votre amour est capable de faire cela tout seul ! Ne voyez-vous pas, mon cher Frère, que c’est une suggestion de l’esprit malin, qui, pour vous perdre, vous met dans l’imagination que vous feriez merveilles pour sauver les autres ? Que pourriez-vous dire aux hommes sinon que Dieu est digne d’être souverainement aimé et servi, et que les crimes qu’ils commettent sont si horribles à ses yeux qu’il les punira d’une éternité de supplices ? En quoi vous ne leur diriez rien de nouveau, car il y en a peu qui ne le sachent mieux que vous, qui n’avez aucune science et qui même avez sujet de vous défier de votre vertu ; ce qui paraît en ce que vous ne savez pas mettre différence entre le bien et le mal qui vous pousse. Voilà une tentation dangereuse, qui tend à vous tirer de la condition où vous êtes, quoique la plus assurée pour votre salut ; et vous la prenez pour un zèle du salut des âmes, sans prendre garde qu’il est indiscret et téméraire, puisque Dieu ne vous a pas appelé aux ministères sacrés, auxquels les laïques ne peuvent toucher sans se rendre coupables du même châtiment que ceux qui portèrent la main sur l’arche d’alliance, qui furent punis de mort.

Mon cher Frère, si vous désirez vivre d’une vie

- 148 -

agréable à Dieu, humiliez-vous, demeurez en paix dans vos petits emplois corporels ; offrez-les, si vous voulez, à Dieu, avec vos prières et pénitences, pour la conversion des pécheurs, la propagation de la foi et la pratique des vertus chrétiennes ; mais ne passez pas outre, car vous êtes incapable de les aller prêcher et d’y contribuer d’une autre manière que font les autres frères. Vous avez été à bon exemple jusqu’à maintenant dans la maison où vous êtes, et vous le serez, Dieu aidant, tandis que vous vous contenterez de l’office de Marthe et des exercices de piété que la règle vous marque. Dieu ne vous demande pas d’autres services ; il trouve assez d’ouvriers pour les œuvres éclatantes, et il en veut avoir dans les moindres états, aussi bien que dans les plus élevés. Vous lui ferez plaisir d’aimer le vôtre comme le plus convenable au dessein qu’il a sur vous. Pour fin, je le prie qu’il vous fasse la grâce de vous en bien acquitter. Demandez-lui miséricorde pour moi, s’il vous plaît.

2182. — A JEAN MARTIN

De Paris, ce 22 décembre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Je ne puis assez admirer la bonté de Dieu dans les bénédictions qu’il donne à vos travaux, Sui paraissent dans le plus grand concours du peuple et les fruits qu’il en retire. Je l’en remercie de tout mon cœur, et en particulier de la force qu’il vous donne pour soutenir un tel accablement. Plaise à sa toute-puissance de vous fortifier de plus en plus et pour le corps et pour l’esprit, ensemble tous vos ouvriers, que j’embrasse avec

Lettre 2182. — L. s. — Dossier de Turin, original.

- 149 -

vous avec de nouveaux sentiments d’estime et de tendresse, à cause de la disposition qu’il a mise en chacun de vous de se consumer pour son amour dans les travaux que le salut des âmes requiert de nous ; de quoi son saint nom soit à jamais béni !

La langue du pays est encore trop nouvelle à M. de Musy pour n’y trouver pas difficulté. J’espère qu’un peu de temps et d’application la lui rendront assez familière pour s’en servir utilement à tous les emplois. Je ne crains sinon qu’il s’efforce par trop et qu’il en reste incommodé. Je vous prie de veiller à ses exercices, afin qu’il les modère. Je lui écris un mot

Vous me parlez par votre lettre du 24 novembre, qui est la dernière que j’ai reçue, du progrès que fait la contagion à Rome et à Gênes. C’est ce que j’apprends aussi par les lettres de Messieurs Blatiron et Jolly. Certes, Monsieur, nous en sommes grandement affligés, d’autant plus que le changement de saison, ni tant de prières que toute l’église a faites pendant le jubilé, n’ont encore pu arrêter le cours de cette maladie, ni la faire diminuer. Il faut que les péchés de l’état chrétien soient bien grands, puisqu’ils obligent Dieu d’exercer sa justice de la sorte. Plaise à sa miséricorde de venir à son tour visiter bientôt ces pauvres villes et consoler tant de peuples affligés partout, qui d’une façon, qui d’une autre ! Nous devons beaucoup la remercier d’avoir conservé nos maisons jusqu’à présent, et la prier de leur continuer sa protection jusqu’au bout.

Vous attendez que je vous parle du secours promis et tant désiré. Je vous ai mandé que le jubilé et l’ordination occupaient tout notre monde, tant ici qu’à la campagne. Nous voici au bout des exercices des ordinands et à la veille des fêtes, après lesquelles nous ferons partir, Dieu aidant, ceux que nous vous avons

- 150 -

destinés, à savoir un prêtre et un frère ; et j’espère que la semaine prochaine ne se passera pas sans qu’ils partent.

Nous n’avons rien de nouveau que le mystère qui approche, qui nous fera voir le Sauveur du monde comme anéanti sous la forme d’un enfant ; et j’espère que nous nous trouverons ensemble aux pieds de sa crèche pour le prier qu’il nous tire après lui dans son abaissement. C’est dans ce souhait et en son amour que je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

indigne prêtre de la Mission.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin, supérieur des prêtres de la Mission, à Turin.

2183. — A DONAT CRUOLY, SUPéRIEUR, AU NANS

Du 23 décembre 1656.

Sur l’éclaircissement que vous demandez, il faut tenir pour maxime que nous ne devons jamais prendre aucune rétribution de nos emplois, bien que nous puissions recevoir les aumônes que l’on a la dévotion de nous envoyer ; de sorte que, si Madame… vous envoie quelque argent, à cause que vous avez travaillé en sa terre et que vous y avez fait de la dépense, il ne faut pas le recevoir ; mais si, hors cette considération, elle vous faisait quelque bien par simple charité, vous le pourriez prendre comme une aumône.

Lettre 2183 — Reg 2, p 136

- 151 -

2184. — A JEAN MARTIN

De Paris, Ce 29 décembre 1656.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu votre chère lettre du 15. Vous êtes le premier qui m’avez annoncé la disposition que Dieu a faite du bon M. Lucas (1), qui est une notable perte pour nous et dont nous sommes fort affligés ; mais c’est une grande grâce pour lui d’être mort en homme apostolique et d’avoir donné sa vie pour le prochain, qui est le plus grand acte de charité qui se puisse faire, ainsi que N.-S. même l’a dit. Vous avez su comme ce sien serviteur, ayant reçu le mouvement de s’exposer pour le service des pestiférés, a demandé cette permission, et, l’ayant obtenue, il l’a exécutée avec un grand courage, après s’y être préparé par une retraite. Le bon Dieu, qui nous l’avait donné, nous l’a ôté ; son saint nom soit béni ! Je vous prie, Monsieur, de rendre grâces à Dieu, comme nous l’avons fait ici, d’avoir honoré la compagnie d’un tel missionnaire, qui a préféré le salut des âmes à sa propre conservation, pour la gloire de son Maître. Nous avons prié Dieu, comme vous, pour son repos, dans le doute qu’il lui reste quelque satisfaction à faire, puisque la divine Providence et la sainte église ont ordonné des prières pour les justes trépassés. Tous les prêtres de cette maison-là sont disposés à suivre l’exemple de ce cher défunt en s’exposant, comme lui, aussi bien que ceux de Rome, et n’attendent que l’ordre

Lettre 2184. — L. s. — Dossier de Turin, original

1) Il ne s’agit pas ici, comme l’a cru à tort l’auteur de sa notice (Notices, t. I, p. 145), d’Antoine Lucas, un des premiers compagnons de saint Vincent, mais de Luc Arimondo.

- 152 -

de Mgr le cardinal, sans lequel je les ai priés de ne le pas faire. Ce qui nous donne encore un grand sujet de remercier Dieu de ce qu’il a mis parmi nous des âmes entièrement détachées de la terre et aussi prêtes d’en sortir que d’y demeurer, quand il y va de son service ou de son bon plaisir.

Vous m’avez beaucoup consolé par la nouvelle que vous me donnez, que la contagion a diminué à Rome et à Gênes. Il y a quinze jours que je n’ai point reçu des lettres de M. Jolly. Celle de M. Blatiron, qui est du 8 de ce mois, dit la même chose à l’égard de Gênes. Il ne me dit rien de M. Lucas ; c’est signe qu’il vivait encore alors.

Nous avons rendu grâces à Dieu, et je l’en remercie encore, non seulement des bénédictions singulières qu’il a données à votre grande mission de Villefranche (2), mais de ce qu’il vous a tiré d’un si grand travail, capable de vous accabler. Son saint nom soit donc à jamais glorifié de toutes les grâces qu’il a faites aux peuples et aux ouvriers ! Plaise à sa divine bonté d’en conserver les fruits et de vous fortifier de plus en plus pour en produire longuement de semblables !

Je suis en peine du peu de repos que vous avez pris, étant retourné sitôt au travail. Je vous prie, au nom de N.-S., de le modérer et de prendre tous les soulagements que vous pourrez. Nous prierons Dieu qu’il vous conserve et bénisse. Le jubilé que nous avons en ce diocèse a donné sujet à quantité de personnes de nous arracher tous les ouvriers que nous avions, pour aller disposer les peuples à le gagner ; ce qui nous a empêchés de faire partir celui que vous attendez. Je vous prie de m’en excuser et de vous donner un peu de patience.

2) Villafranca Piemonte.

- 153 -

Nous le ferons partir, Dieu aidant, sans remise la semaine prochaine. Cependant je vous embrasse, avec votre chère famille, de toutes les tendresses de mon cœur, étant, en celui de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin, supérieur des prêtres de la Mission de Turin, à Turin.

2185. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, ce 5 janvier 1657.

Monsieur,

Je prie Notre-Seigneur que cette nouvelle année vous soit une année de grâce, qu’il fasse abonder votre cœur et votre famille en fruits de bénédiction, et qu’il conserve ces fruits jusque dans l’éternité.

Nous avons acquitté deux lettres de change de M. Bonnaud et son associé, l’une de cent livres et l’autre de deux cents ; nous tâcherons d’acquitter les 250 livres qui restent, lorsqu’on nous présentera leur lettre.

Je n’ai point reçu de vos lettres par le dernier ordinaire, et je n’ai rien à vous dire davantage, sinon que j’embrasse en esprit tout votre monde et que je suis, en l’amour de Notre-Seigneur, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Au bas de la page : M. Get.

Lettre 2185. — L. S. — Dossier de la sœur Hains, original.

- 154 -

2186. — A EDME JOLLY, SUPéRIEUR, A ROME

5 janvier 1657.

Si le mouvement que sent notre frère [Oderico] (1) d’aller assister les pestiférés le presse notablement et longuement, ou que le besoin en soit extrême, ou bien que vous receviez ordre d’y envoyer quelqu’un, vous pourriez lui laisser faire ce sacrifice, pourvu qu’il y soit porté par des motifs surnaturels ; car, s’il cherchait la mort pour la crainte de souffrir longtemps les incommodités de l’hydropisie dont il est menacé, ou pour quelque autre intention basse, il faudrait l’en détourner.

J’approuve fort la satisfaction que vous avez donnée à M. J[ean]-B[aptiste] (2), et je souhaite que Dieu fasse toujours la grâce à la compagnie d’exercer sa bonté envers tout le monde et surtout envers ceux qui se sépareront d’elle, non seulement pour leur ôter tout sujet de se plaindre, mais afin que, leur mettant des charbons ardents sur la tête, ils reconnaissent jusqu’au bout la charité de leur bonne mère.

2187. — A GUILLAUME DELVILLE, PRêTRE DE LA MISSION, A ARRAS

6 janvier 1657.

Les trois postulants que vous nous avez envoyés sont arrivés ; nous les avons accueillis avec affection, comme venant de votre part 1 Vous me mandez la raison pour

Lettre 2186. — Reg. 2, p. 253, jusqu’aux mots l’en détourner ; Collet, op. cit, t. II, p. 181, depuis les mots j’approuve fort.

1) Cf. 1. 2199.

2) Jean-Baptiste Taone.

Lettre 2187. — Reg. 2, p. 38.

1) Maximilien-François Cuveron, Charles Taquet et un troisième, qui ne resta pas.

- 155 -

laquelle vous nous aviez adressé le boiteux qui s’en retourna dernièrement. Je l’avais bien pensé, Monsieur, que vous en aviez été pressé., et que, n’ayant pas eu la force de résister aux persuasions de ceux qui vous sollicitèrent pour lui, vous fûtes obligé de leur condescendre.

Je veux croire que la même chose vous est encore arrivée à l’égard de l’un de ces trois, nommé…, en qui vous n’avez pas trouvé les qualités qu’il faut pour la compagnie ; et toutefois vous l’avez envoyé pour contenter ceux qui vous en ont prié, n’ayant le cœur de les refuser et voyant en lui une bonne volonté. C’est de quoi je suis bien marri, à cause du déplaisir que vous aurez de ce que nous ne l’avons pas reçu au séminaire. Nous l’avons trouvé trop faible en latin ; et je vous envoie une composition qu’il a faite, où vous verrez combien il est éloigné des études qu’il devrait avoir. Tous ceux par qui je l’ai fait examiner sur les marques d’une vraie vocation, ayant jugé qu’il ne les avait pas, lui ont conseillé de s’en retourner. Ce qui m’oblige à vous prier derechef de ne plus hasarder au voyage personne qui ne vous paraisse être appelé de Dieu. Tous ceux qui se présentent ne le sont pas, au moins ceux qui manquent des conditions de corps et d’esprit convenables à notre Institut et à nos emplois. Les deux années de probation ne sont pas pour reconnaître s’ils ont les dispositions requises, car il les faut avoir reconnues auparavant, mais afin qu’ils s’y affermissent davantage, et que sur ce fondement ils élèvent l’édifice des vertus qui f ont un bon missionnaire. Et partant, Monsieur, nous devons nous tenir dans une telle liberté pour les choix, qu’elle soit au-dessus de toutes les considérations humaines. "Ce n’est pas vous, disait Notre-Seigneur, qui m’avez élu ; c’est moi qui vous ai choisis et

- 156 -

ordonnés (2)", afin que nous sachions que c’est lui seul qui a droit d’appeler aux fonctions évangéliques. Ce qui fait qu’il y a différence entre vocation et vocation comme du soleil à la lune et du jour à la nuit ; parce que celle qui ne vient pas de Dieu n’est que l’ombre de la véritable vocation, quoiqu’elle soit couverte de beaux prétextes et des mêmes habits. Je ne doute pas néanmoins, Monsieur, de votre bon discernement ; mais, comme je ne m’en rapporte pas au mien propre lorsqu’il s’agit d’admettre les prétendants parmi nous, puisque, après les avoir éprouvés en diverses manières, je prends encore l’avis de plusieurs de la compagnie, j’estime aussi que vous devez user de beaucoup de précautions pour n’y être pas trompé, particulièrement de celles-ci : de les faire toujours composer en votre présence, de nous envoyer leurs compositions et de nous mander exactement leurs mœurs, âges, santés, qualités, etc., afin que nous puissions juger s’ils nous seront propres, avant de les faire venir.

Vous me demandez si, quant aux prêtres postulants, nous les recevrons, encore qu’ils ne paient les cent livres pour leurs habits. Oui, Monsieur, nous les recevrons, s’il ne tient qu’à cela, pourvu qu’au reste ils soient tels qu’il est à désirer, parce qu’étant habillés en ecclésiastiques, nous supposons qu’ils auront chacun sa soutane et son manteau.

Nous supposons aussi que les autres qui ne sont pas prêtres apporteront chacun son titre en bonne forme, et qu’avant de les envoyer, vous les informerez, s’il vous plaît, de nos pratiques les plus difficiles et de la soumission qu’il faut avoir, afin qu’étant ici ils n’y trouvent rien d’étrange.

2) évangile de saint Jean XV, 16.

- 157 -

2188. — A JACQUES CHIROYE, SUPéRIEUR, A LUçON

De Paris, ce 7 janvier 1657.

Monsieur,

Je prie N.-S. que cette nouvelle année vous soit une année de grâce, qu’il fasse abonder votre cœur et votre famille en fruits de bénédiction et qu’il conserve ces fruits jusques dans l’éternité.

Nous venons de perdre un prêtre à Gênes, qui a fait voir qu’il était un homme apostolique, en donnant sa vie pour le prochain, qui est le plus grand acte de charité qui se puisse faire, ainsi que N.-S. même l’a dit. Ce sien serviteur, nommé M. Lucas (1), italien de nation, ayant reçu le mouvement de s’exposer pour le service des pestiférés, a demandé cette permission et, l’ayant obtenue, l’a exécutée fort heureusement, après s’y être bien disposé par une : retraite. Il a donc servi les malades 13 jours avec beaucoup de zèle, et puis il s’est trouvé frappé de la même maladie ; et le bon Dieu, qui nous l’avait donné, nous l’a ôté le 3e jour, muni de tous les sacrements. Je vous prie, Monsieur, de rendre grâces à Dieu de celle qu’il lui a faite et d’avoir honoré la compagnie d’un tel missionnaire, qui a préféré le salut des âmes à sa propre conservation pour la gloire de son Maître. Et ensuite priez, s’il vous plaît, et faites prier pour son repos, dans le doute qu’il lui reste quelque satisfaction à faire ; car ce n’est pas en vain que la divine Providence et la sainte église ont ordonné ce secours pour les justes trépassés. Tous les prêtres de cette maison-là sont disposés à suivre l’exemple de ce cher défunt, en s’exposant comme lui,

Lettre 2188. — L s. — Dossier de Turin, original.

1) Luc Arimondo.

- 158 -

et n’attendent que l’ordre de Mgr le cardinal de Gênes. Ils l’auraient même prévenu sans que je les aie priés de ne le pas faire. Ce qui nous est encore un grand sujet de remercier Dieu de ce qu’il a mis parmi nous des âmes entièrement détachées de la terre et aussi prêtes d’en sortir que d’y demeurer, quand il y va de son service ou de son bon plaisir.

J’ai reçu deux lettres de votre part. Je n’ai rien à dire à votre ordination.

Pour la cure, faites encore un effort pour porter Monseigneur (2) d’en faire lui-même l’union, et, s’il persiste au refus, je consens que vous la résigniez, pourvu qu’il le trouve bon, à M. Redoys, son aumônier, aux conditions dont vous dites avoir convenu avec lui, qui est qu’il donnera à la maison un bénéfice simple de 150 livres et une pension de pareille somme sur ladite cure. Mais la principale condition est la résidence, et qu’il ait les qualités requises pour la conduite des âmes ; c’est à quoi vous devez prendre garde.

Nous avons payé pour vous 300 livres à M. Dehorgny, selon votre désir, et mettrons entre les mains de M. Cramoisy le reste de ce que nous vous devons jusqu’au dernier de l’an passé, et cela du premier argent qui nous viendra, Dieu aidant.

Je vous prie de faire tenir l’incluse à M. Bajoue au plus tôt.

Je suis, en l’amour de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i.p.d.l.M.

Au bas de la première page : M. Chiroye.

2) Pierre Nivelle.

- 159 -

2189. — A N ***

11 janvier 1657

Vincent de Paul parle des dépenses en sujets et en argent occasionnées par la Mission de Madagascar.

2190. — A DONAT CRUOLY, SUPéRIEUR, AU MANS

13 janvier 1657.

J’ai envoyé vers Messieurs des gabelles. Ils sont préoccupés de la pensée qu’on les a fraudés en achetant du faux sel, et semblent résolus d’en tirer raison, particulièrement un d’entre eux, [bien] qu’il soit de nos bons amis. Nous ferons tout ce que nous pourrons, afin qu’ils vous déchargent du passé ; mais pour l’avenir je vous prie d’envoyer prendre votre sel au grenier du roi et de le faire écrire sur votre livre de dépense, sans jamais en acheter d’autre, comme vous avez peut-être fait jusqu’ici ; en ce cas, vous avez fait contre notre intention.

Je loue Dieu de œ que vous avez quinze jeunes écoliers bien faits, et je suis marri du peu d’adresse que vos deux clercs ont pour les conduire, et encore plus de ce que nous ne pouvons vous envoyer personne qui en ait davantage. Nous n’avons pas des hommes qui se fassent au tour. Vous devez travailler à former les vôtres, comme nous tâchons de dresser ceux qui nous

Lettre 2189. — Collet, op. cit., t. II, p. 37.

Lettre 2190. — Nous avons emprunté la première partie de cette lettre au Reg. 2, p. 127, la seconde, depuis les mots Je m’étonne de la demande, à Collet, op. cit., t. II, p. 150. Que ces deux parties appartiennent à une même lettre, c’est ce qui ressort de l’identité de date et de destinataire. Le destinataire du fragment Cité par Collet nous est connu par la lettre 2157

- 160 -

viennent, prenant soin de les voir de fois à d’autre et de leur montrer vous-même comme ils doivent agir et comment ils doivent être faits, excitant en l’un la bile et en l’autre la pituite, et par ce moyen les rendre propres à vos desseins.

Je m’étonne de la demande que vous me faites, si vous souffrirez que l’intendant de M. de Liancourt défraie la mission de Montfort (1). Vous ne savez donc pas, Monsieur, qu’un missionnaire qui travaille sur la bourse d’autrui n’est pas moins coupable qu’un Capucin qui touche de l’argent. Je vous prie une fois pour toutes de ne jamais faire de missions qu’aux dépens de votre maison.

2191. — A JEAN CHRéTIEN, SUPéRIEUR, A LA ROSE

17 janvier 1657.

Je vous ai prié d’envoyer à Notre-Dame de Lorm notre frère Claude (1), et vous dites que le besoin que vous en avez vous en dispense. Je ne doute pas, Monsieur, qu’il ne soit très utile à votre maison et qu’elle ne reste incommodée de ne l’avoir plus ; mais, quand il est question d’accomplir une résolution de la compagnie, nous y devons être exacts ; autrement, ce serait ouvrir la porte à la désobéissance. Je ne me ressouviens pas qu’aucun supérieur en soit encore venu là que de payer de raisons et non pas d’effets, après un ordre si précis. Vous pouvez croire que nous ne faisons pas des changements sans y penser plus d’une fois, et que les

1) Montfort-le-Rotrou, dans la Sarthe, arrondissement du Mans.

Lettre 2191 — Reg. 2, p. 128.

1) Claude Lesseignet, né le 24 avril 1628 à la Montjoie (Lot-et-Garonne), entré dans la congrégation de la Mission à La Rose en juin 1651, reçu aux vœux le 24 février 1656.

- 161 -

intérêts de votre famille nous touchent autant que ceux d’une autre ; mais, en considérant vos besoins, nous avons aussi fait attention à ceux du séminaire de Montauban, qui, pour vous être inconnus, ne laissent pas d’être fort pressants. Et puis c’est justice de remettre ce frère où vous l’avez pris et de le rendre à la sainte Vierge, patronne de Lorm, qui l’a attiré en ce lieu-là où elle l’a offert à son Fils Notre-Seigneur. De dire qu’il a répugnance d’y retourner, il ne s’ensuit pas qu’il n’y retourne, quand vous lui direz que c’est notre intention. La peine qu’il a eue ci-devant n’était qu’à l’égard d’une personne qui n’y est plus, et ainsi j’espère qu’il y vivra content et que vous le laisserez aller. C’est ce que je vous prie de faire, et de prendre à sa place quelque bon domestique, selon l’usage de quelques autres maisons.

On vous a mal informé quand on vous a appris que votre fondation était de quatre mille livres ; elle n’est pas seulement de trois ; et plaise à Dieu que dans six ans d’ici, elle ne soit réduite à la moitié ! Ceux qui vous ont précédé, Monsieur, ne sont pas allés si vite, ni si avant que vous faites ; et peut-être seriez-vous aussi retenu qu’ils ont été, si vous saviez la peine que nous avons pour recevoir ici l’argent que vous prenez de delà, et pour conserver ce peu que vous avez de bien, qui, étant assigné sur un domaine du roi, est fondé sur un sable mouvant et sujet à des taxes, retranchements et surcharges fréquentes, outre les rabais qu’il convient faire aux fermiers de temps en temps, pour des empêchements qui surviennent à leur jouissance Plusieurs d’entre nous sommes souvent sur pied, tantôt pour tâcher de faire lever les saisies et tantôt pour empêcher qu’on ne revende ces coches ; ce qui n’a jamais de fin, parce que tous les ans on fait de nouveaux

- 162 -

partis. Mais posons le cas, que vous ne touchiez pas entièrement tout ce qui se reçoit de votre revenu, n’est-il pas juste, Monsieur, que les filles soulagent leur pauvre mère, surtout quand c’est par la disposition de leur père et de leur commun supérieur ? Ne faut-il pas que Saint-Lazare, qui élève des hommes pour en fournir aux autres maisons, lorsqu’elles en manquent, soit aidé pour en soutenir la dépense ?

2192. — A CHARLES OZENNE

De Paris, ce 19 janvier 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu votre lettre du 27 novembre. Je vous remercie des bonnes nouvelles que vous m’avez données (1), et je rends grâces à Dieu de l’état des choses, particulièrement de ce que la maladie a cessé à Varsovie et de ce que nos chers confrères y ont été secourus par les soins de M. Fleury et par les vôtres. Plaise à sa divine bonté de les conserver et de les bénir, et vous avec eux !

L’état et le lieu où vous êtes exercent sans doute votre patience ; c’est pourquoi vous avez besoin de force pour vous conserver en paix. Je vous compatis beaucoup et je vous recommande souvent à N.-S. d’une manière particulière, afin que, conformant votre volonté à son bon plaisir dans tous les événements de la vie, il accomplisse en vous ses desseins et vous fasse de plus en plus participant de son esprit et de ses opérations.

Lettre 2192. — L. s. — Dossier de Cracovie, original

1) Grâce à l’appui de l’Autriche, le roi de Pologne avait réussi à reprendre Cracovie sur la fin de l’année 1656.

- 163 -

Nous ne cessons de prier Dieu pour le roi, pour la reine et pour l’accomplissement de leurs justes souhaits.

M. Sergent, qui est à présent en Pologne, me pria, lorsqu’il était ici, d’écrire à Rome pour savoir ce que feu M. Quarré, qui y est mort de la peste, a laissé de bien en mourant et quel ordre il y avait mis. A quoi M. Jolly m’ayant fait réponse, je vous envoie un extrait de sa lettre, afin que vous le fassiez voir, s’il vous plaît, ou le fassiez tenir à mondit sieur Sergent. Si j’en reçois d’autres nouvelles, je vous les enverrai, pour en faire de même.

Je pense vous avoir mandé qu’un de nos prêtres italiens, nommé M. Lucas, qui s’était volontairement et avec obéissance exposé pour le service des pestiférés, est allé à Dieu trois jours après avoir été frappé du même mal, et après en avoir passé treize à servir les autres malades, en quoi il s’est comporté avec grand zèle et grand courage. Je vous prie de remercier Dieu de la grâce qu’il lui a faite et de ce qu’il a honoré la compagnie d’un tel missionnaire, qui a donné sa vie pour le prochain et qui a fait en cela le plus grand acte de charité qui se puisse faire.

Tous les autres de nos maisons de Rome et de Gênes en ont voulu faire autant ; mais je les ai priés d’attendre ou la nécessité ou un commandement. C’est encore un sujet de bénir Dieu d’avoir mis parmi nous des âmes entièrement détachées de la terre et prêtes de se consommer pour leur Maître. Je recommande celle du défunt et la mienne à vos prières.

Nous n’avons rien de nouveau ici.

Je suis, en N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

- 164 -

Suscription : A Monsieur Monsieur Ozenne, prêtre de la Mission, à Glogau.

2193. — A FIRMIN GET

De Paris, ce 19 janvier 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Je n’ai point reçu de vos lettres par ce dernier ordinaire, non plus que par le précédent, ni de personne des vôtres ; j’en ai néanmoins reçu une seule du consul d’Alger, et M. Alméras le père une autre de M. de la Fosse, séparées. Je n’en ai pas même reçu de M. Le Vacher (1), quoique le frère Barreau me mande qu’il m’a écrit par la même voie, et j’ai su que plusieurs personnes de la ville ont reçu des lettres de quelques esclaves par les mains des facteurs de la poste, qui m’étaient néanmoins adressées. Tout cela vient, dit-on, de ce que l’ordinaire de Provence a été volé, et tous les paquets ouverts. C’est pour cela que les lettres qui étaient dedans ont été diverties, et que celles qui auront été sans adresse se seront perdues. Si vous m’avez écrit quelque chose de particulier ou de considérable, tâchez de vous en ressouvenir pour me le mander.

Pour moi, je n’ai rien de nouveau à vous faire savoir. M. Alméras se porte mieux. Notre monde travaille en divers lieux. Il court quelque bruit que M. Le Blanc a été derechef fait prisonnier par les Anglais ; mais cette nouvelle est douteuse. En quelque état qu’il soit, ensemble Messieurs Duiguin et Lumsden, je les recommande

Lettre 2193. — L. s. — Dossier de la sœur Hains, original.

1) Philippe Le Vacher.

- 165 -

à vos prières, avec tous les besoins de la compagnie.

Je salue, de toutes les affections de mon cœur, votre cœur et votre famille, et je suis, en N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i.p.d.l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Get, supérieur de la Mission, à Marseille.

2194. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, ce 26 janvier 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu, avec votre lettre du 9 janvier, un paquet de M. Le Vacher (1), du 20 décembre, qui me font juger qu’il ne s’est égaré aucune lettre ni de vous ni de lui, comme je le craignais.

Vous m’avez grandement consolé par la connaissance que vous me donnez des fruits de votre mission. Je rends grâces à Dieu d’y avoir béni de la sorte vos exercices, et de l’affection qu’il a donnée à d’autres paroisses pour participer au même bien. Si vous aviez pu continuer, je pense que Dieu l’aurait eu fort agréable ; mais, puisque vous avez été obligé d’interrompre cet emploi, j’espère qu’il vous donnera moyen de le recommencer dans quelque temps.

Vous dites que les grands désordres de la maison causés par M… (2) vous ont fait revenir, et que même

Lettre 2194. — L. s. — Dossier de la sœur Hains, original

1) Philippe Le Vacher.

2) Mot illisible.

- 166 -

ils vous empêchent de vous en éloigner. Je vous prie de me mander] a cause et la qualité de ces désordres, car il est expédient que je le sache (3).

Je suis bien fâché de ce qui est arrivé à notre frère Parisy (4). Nous ferons ce que nous pourrons auprès de Sa Sainteté (5) pour le faire absoudre de sa désobéissance, l’ayant commise sans y penser.

Je ne doute pas que M. Bonnaud ne vous ait pressé pour prendre de lui 350 livres et lui en donner une lettre sur nous, et que les autres raisons qui vous ont obligé de le faire ne soient toutes fort considérables ; mais la peine où vous nous avez mis l’est encore davantage, car, cette lettre nous ayant surpris, pour n’avoir pas moyen de l’acquitter, peu s’en est fallu qu’elle n’ait été contestée ; mais enfin nous l’avons payée d’un argent emprunté. Si vous aviez su à quel point va notre incommodité, vous n’auriez eu garde de prendre cet argent sans ordre ; et je vous prie, Monsieur, que ce soit pour la dernière fois.

3) On a cherché à rendre incompréhensibles sur l’original les deux dernières phrases, en biffant des mots et les recouvrant d’autres lettres.

4) Sur l’original le nom de Parisy a été noirci, puis découpé et enlevé dans cette lettre, ainsi que dans les lettres du 15 juin et du 20 juillet à Firmin Get. Toutefois le P. est encore apparent aux trois endroits et l’a se lit aisément ici. Parmi les clercs et frères coadjuteurs de la maison de Marseille il n’y en avait qu’un dont le nom commençât par la syllabe Pa ; c’était le frère Parisy. Il est fort probable qu’il a lui-même mutilé les trois pièces. Devenu plus tard (de 1671 à 1675) supérieur de la maison de Marseille, il les eut en mains, vit avec regret qu’il y était question de son acte de désobéissance et de l’absolution qu’il lui avait fallu demander à l’archevêque de Rouen pour avancer aux ordres. La tentation était trop forte ; il y céda. Son nom revenait bien dans les lettres du 29 mars et du 31 août, mais à l’occasion d’autres faits qui n’entachaient pas sa réputation Il le laissa. C’était une maladresse. Il aurait dû s’apercevoir que la lettre du 31 août le trahissait et permettait de replacer son nom, sans crainte d’erreur, aux endroits d’où il l’avait supprimé.

5) Le secrétaire avait écrit Mgr de Rouen. Le saint effaça ces mots et mit en place Sa Sainteté Ce fut toutefois à Monseigneur de Rouen que saint Vincent s’adressa.

- 167 -

Je veux croire que le bruit qui a couru que la contagion était à Toulon se sera trouvé sans fondement, parce que M. Huguier ne m’en dit rien ; si néanmoins il arrivait que les galères retournassent à Marseille, vous pourriez laisser M. Mugnier au service de l’hôpital, où vous dites qu’il est déjà, à l’occasion des malades sortis de la galère qui est au port, et, rappelant M. Huguier auprès de vous, l’employer à autre chose.

Je lui écris qu’il donne 3 livres à un forçat qui est sur la Richelieu, nommé Jacques Moger, et 30 sols à Renaud Le Page, qui est sur la galère de la Reine. Je vous prie de lui rendre ces 4 livres 10 sols, et nous vous en tiendrons compte.

Voici une lettre de change de Messieurs Simonnet, par laquelle vous recevrez de Messieurs Napollon 525 livres, et les enverrez, s’il vous plaît, en Alger pour le rachat d’Emme Guillaume, chirurgien de Vaucouleurs en Champagne et esclave en ladite ville.

Je salue votre petite communauté et suis, en l’amour de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p d. l. M.

M. Huguier crie à l’aide ; il dit que Messieurs les administrateurs le laissent sans argent, chargé des malades de son hôpital. Si vous pouvez lui en faire envoyer, vous l ôterez de peine.

Suscription : A Monsieur Monsieur Get.

- 168 -

2195. — A JEAN BARREAU

De Paris, ce 26e janvier 1657.

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Mon cher Frère,

Il y a environ 15 jours que j’ai reçu votre lettre du 20e décembre, qui est venue avec une grande diligence et qui m’a beaucoup consolé par l’assurance qu’elle m’a donnée de la bonne disposition et de la tranquillité présente dont vous jouissez et dont je rends grâces à Dieu. Selon le monde, la paix et la santé sont les trésors de la vie ; et selon la condition où vous êtes, ce sont deux sources de biens, puisqu’elles vous donnent moyen de mieux servir Dieu et le public.

Je loue Dieu aussi de ce que vous avez reçu le secours temporel que nous vous avons envoyé, par lequel vous vous êtes acquitté vers les turcs et, comme je veux croire, vers d’autres créanciers. J’attends votre compte pour voir l’état présent de vos affaires, ainsi que vous me le faites espérer. Mais je ne sais d’où et de qui attendre le moyen de vous tirer des autres engagements, si vous-même n’en trouvez le secret dans une autre (1) économie, comme j’en prie N.-S. Je vous ai déjà prié d’y faire attention, et j’aurais fini cette lettre sans vous en parler, sans l’espérance que vous me donnez de ne plus vous engager pour qui que ce soit et d’éviter les avanies et les dépenses qui excéderont vos forces ; qui m’oblige de vous en témoigner ma joie.

Je loue Dieu de ce que M. Raggio (2) vous a tiré de peine, ayant satisfait à ce qu’il devait. Il n’en est pas

Lettre 2195. — L. s. — Dossier de Turin, original.

1) Ce mot est de la main du saint.

2) Esclave racheté, frère de Baliano Raggio, prêtre, noble génois bienfaiteur de l’établissement de Gênes.

- 169 -

de même de l’autre Génois que vous avez racheté, qui, n’ayant de quoi payer, a obligé M. Blatiron de faire un procès à son père, lequel a été condamné au payement après beaucoup de peines et de frais ; mais vous ne tenez rien pour cela, parce qu’il manque de bien et de volonté, en sorte que M. Blatiron estime que, si vous en pouviez tirer la moitié à l’amiable, il vaudrait mieux de s’en contenter que de risquer tout, en usant de rigueur et de contrainte. Je lui ai pourtant mandé qu’il ne fasse point d’accommodement que par votre avis.

Puisque Jacques Lambert a reçu les deux sommes destinées à son rachat, et qu’elles lui suffisent, in nomine Domini, il se rachètera quand il voudra.

Si vous avez racheté Pierre Ribot de l’aumône que je vous ai envoyée, je vous prie de le faire repasser en France au plus tôt, sans le retenir chez vous, si ce n’est pour attendre la première occasion. La personne qui a donné l’argent sera bien aise de le voir ; et si elle ne le voyait pas, elle pourrait douter de l’emploi de cette aumône, outre qu’étant faible en la foi comme il est, il serait toujours en danger, demeurant parmi les turcs.

Je prie N.-S. qu’il vous donne de nouvelles grâces en votre nouvelle demeure et qu’il pardonne [à] M. Constans (3) le tort qu’il fait à la pauvre veuve du Creux. Je ne sais comme vous avez voulu risquer votre argent avec lui, ayant la connaissance que vous aviez du mauvais état de ses affaires.

J’envoie à M. Get 525 livres, afin de vous les faire tenir pour les employer au rachat d’Emme Guillaume, esclave en Alger, nommé au billet que je vous envoie et qui a écrit la lettre y jointe. Vous me donnerez avis de la réception et retirerez quittance de ce jeune homme.

3) François Constans, ancien chancelier du consul de France à Alger.

- 170 -

Je prie Notre-Seigneur qu’il soit la vie de votre vie et l’unique prétention de nos cœurs. Je suis de tout le mien, en son amour, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Je vous prie, Monsieur, de m’expliquer l’histoire de ce Flamand pour lequel vous vous êtes engagé, et de me mander ce que vous avez reçu de céans par les deux derniers patrons (4).

Suscription : A Monsieur Monsieur Barreau, consul de la nation française en Alger.

2196. — A NICOLAS PAVILLON, éVêQUE D’ALET

30 janvier 1657.

Monseigneur,

Je viens d’apprendre que la Providence de Dieu vous a fait députer par les états de Languedoc vers le roi, et que, par ce moyen, Paris, qui a ouï dire tant de choses de vous et de l’incomparable bénédiction que N.-S. a donnée à vos conduites, commence à tressaillir de joie en l’espérance de voir votre personne sacrée. Dieu sait, Monseigneur, combien est grande celle que cette heureuse nouvelle m’a apportée, quelles sont les grâces que je rends à la même Providence de ce qu’elle me donne le sujet d’espérer de recevoir encore une fois en ma vie votre sainte bénédiction avant que de comparaître au jugement de Dieu, si la gravité de mes péchés

4) Le post-scriptum est de la main du saint.

Lettre 2196. — Reg. I, f° 26 v°, copie prise sur la minute autographe.

- 171 -

et les abominations de ma vie n’en rendent comble la mesure, et de la patience de la justice de Dieu à attendre ma conversion avant votre arrivé. Je vivrai cependant en l’espérance que N.-S. me fera cette grâce avant mourir, et que vous nous ferez celle de venir reprendre votre pauvre ancien logement de Saint-Lazare, où nous avons assez de lieu pour y loger aussi votre famille et votre équipage. Je ne doute pas, Mgr, qu’il n’y ait beaucoup de communautés et d’autres personnes de condition qui vous demanderont la même grâce que je fais pour la pauvre chétive compagnie de la Mission, mais je puis bien vous assurer, Mgr, qu’il n’y en aura point qui vous demande cette grâce avec plus d’affection que nous, ni avec tant de justice, et que j’espère que N.-S. nous fera la grâce de profiter. L’on dit de quelques saints qu’étant allés en leur pays, ils préférèrent le logement dans un hôpital, ce que vous, Mgr, ne trouverez pas dans aucun des logements qui vous seront offerts ; et c’est, Mgr, ce qui me fait espérer que votre bonté et humilité incomparables nous feront obtenir ce que la chétive Mission et moi vous demandent, prosternés en esprit à vos pieds

Je suis cependant, en l’amour de N-S…

2197. — LOUISE DE MARILLAC A SAINT VINCENT

[31 janvier 1657] (1)

Mon Très Honoré Père,

A mon arrivée j’ai aperçu ma Sœur Louise Ganset (1), que vous connaissez de par Monsieur du Fresne (2), qui saigne et

1) L’évêque d’Alet ne vint pas à Paris.

Lettre 2197. — L. a. — Dossier des Filles de la Charité, original.

1) Le frère Ducournau a ajouté au dos de l’original : "Janvier 1657." Le contenu permet de préciser le jour.

- 172 -

fait fort bien l’école, et aussitôt j’ai pensé la proposer à votre charité pour Maule, et pourrait partir dès demain jeudi, veille de la Sainte Vierge (3). Nous pensions de ne la plus envoyer hors de la maison, tant pour son âge que pour d’autres petites raisons, qui ne sont pas considérables pour Maule ; mais je lui ai parlé ce soir, et ai reconnu qu’elle pourra encore faire facilement cette campagne *. Que si il est besoin pour sa santé de la retirer, sur la fin de l’été, notre bon Dieu nous en pourvoiera d’une autre. Il faut que je vous avoue, Mon Très Honoré Père, que je suis sensiblement touchée quand je vois nos Sœurs biaiser et ne pas aller par la voie fidèle, or si j’ai failli par impuissance ou autrement, j’espère que notre Sœur Louise réparera ma faute, dont je demande très humblement pardon à votre charité et l’espère aussi, puisque je suis Mon Très Honoré Père, Votre très humble et très obéissante fille et servante.

P.S. — S’il plaît à votre charité réponse pour que notre Sœur puisse aller par la carriole de Saint-Germain.

Suscription : A Monsieur Monsieur Vincent.

2198. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, ce 2 février 1657.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu votre lettre du 16 janvier et j’ai envoyé le billet de Messieurs les administrateurs à Madame la duchesse d’Aiguillon, qui m’a mandé qu’elle allait travailler pour eux. Je saurai, au premier rencontre, ce qu’elle y aura fait. Son absence a retardé cet affaire.

Nous avons reçu 20 livres pour un pauvre forçat de la dernière chaîne, nommé Vincent Traverse ; j’écris à

Lettre 2148 — Dossier de la Mission, copie prise sur l’original chez M. Hains, à Marseille

- 173 -

M. Huguier qu’il les y délivre et je vous prie de les y rendre.

Je loue Dieu des bons effets que le jubilé a produits en votre famille. Dieu veuille que chacun persévère dans les bonnes dispositions où il est !

Nous avons acquitté votre lettre de change de 600 livres avec beaucoup de peine ; souvenez-vous de la prière que je vous ai faite de n’en plus tirer aucune que vous n’en ayez reçu ordre de nous.

Depuis ceci écrit, j’ai reçu votre billet du 23 janvier, qui ne contient rien qui requière réponse, et nous n’avons rien de nouveau de deçà qui mérite de vous être écrit.

Je me recommande à vos prières et à celles de votre petite communauté, de laquelle je prie Notre Seigneur qu’il bénisse de plus en plus le chef et les membres. C’est en son amour que je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

L’incluse est pour M. de la Fosse.

2198. — A EDME JOLLY, SUPéRIEUR, A ROME

Du 2 février 1657.

Quels remèdes peut-il y avoir à Gênes et à Turin pour l’hydropisie, qui ne se trouvent à Rome ? Mais, quand il y en aurait, il n’est pas à propos qu’une maison se décharge sur une autre des personnes malades, mais il est raisonnable que celle qui en a tiré du service les supporte et les soulage pendant leurs incommodités.

Lettre 2199. — Reg. 2, p. 236.

- 174 -

C’est ce que je vous prie de faire à l’égard du frère Oderico.

2200. — JEAN MARTIN, A SAINT VINCENT

3 février 1657.

Nous sommes, par la miséricorde de Dieu, retournés de la Mission de Raconi (1), où il a plu à sa bonté de nous conserver en assez bonne disposition pendant six semaines de travail continuel, au sortir d’une autre mission, qui nous avait déjà fort fatigués. Nous n’eussions pas osé entreprendre cette seconde en un lieu qui est le plus peuplé de tout le Piémont, si M. l’archevêque de Turin ne nous l’eût ordonné, sur les grandes instances que lui en avaient faites le clergé et le peuple et quoique nous ayons été secourus pour les confessions par quatre bons ecclésiastiques de la ville et par plusieurs vertueux religieux qui ont travaillé avec nous, nous n’avons pu néanmoins satisfaire pleinement à la dévotion de tout ce peuple, qui nous pressait tellement qu’il ne nous laissait pas un moment de repos. Le concours aux prédications et aux catéchismes a été continuel, et le désir de se confesser si grand, qu’ils venaient nous éveiller dès minuit pour recevoir de nous ce service. Il s’en est trouvé qui ont demeuré plusieurs jours et plusieurs nuits, pendant la rigueur de ce temps d’hiver, sans retourner en leurs maisons, pour avoir la commodité de se confesser. Les bons effets et les fruits ont correspondu, par la grâce de Dieu, à toutes ces bonnes dispositions, par le moyen de quantité de restitutions et de réconciliations qui se sont faites. Le clergé même, composé d’environ quarante prêtres et clercs, a donné l’exemple au peuple ; nous leur faisions une conférence toutes les semaines, et ils ont pris résolution de les continuer toujours. Nous y avons établi la confrérie de la Charité pour les pauvres malades et les personnes qui la composent ont commencé avec grande ferveur à s’appliquer à leur rendre service.

Lettre 2200. — Abelly, op. cit, 1. II, chap. I, sect. VI, p. 83.

1) Probablement Racconigi.

- 175 -

2201. — A UNE DAME

Si vous faites, Madame, cette application, vous devez tenir pour certain qu’elle sera exécutée en la manière que ces seigneurs ont désirée, pour l’avancement de l’état ecclésiastique. Et s’il vous plaît pour cela vous informer des biens qui se font à Saint-Sulpice, vous pourrez en espérer de semblables, lorsque cette communauté sera établie en ce lieu-là, puisqu’elle est animée partout d’un même esprit et qu’elle n’a qu’une prétention, qui est la gloire de Dieu (1)

2202. — A LOUIS DUPONT, SUPéRIEUR, A TRéGUIER

7 février 1657

J’ai vu les raisons que vous avez pour ne faire pas la leçon de la morale, qui sont toutes assez considérables pour vous en dispenser ; mais je n’en vois pas une qui vous ait pu obliger de retenir la lettre que j’écris à M…. C’est une faute inouïe dans la compagnie et dont j’ai reçu un grand déplaisir, parce qu’elle tend à un notable désordre, tel qu’est d’ôter le moyen au supérieur de répondre à un particulier qui lui aura écrit, de l’éclaircir et de l’encourager sur les difficultés qui se présentent, et enfin de lui manifester ses intentions dans la diversité des affaires. Et n’est-ce pas l’en empêcher que de supprimer ses lettres ? Vous me direz

Lettre 2201 — Abelly, op. cit., 1. III, chap. XI, sect. V, p. 150

1) Cette lettre a pour but d’inviter une dame à doter un séminaire offert aux prêtres de Saint-Sulpice du revenu d’une fondation faite par les seigneurs ses prédécesseurs en vue de la formation de bons ecclésiastiques.

Lettre 2202 — Reg. 2, p. 129.

- 176 -

que vous n’avez pas eu dessein de supprimer la mienne, mais de la retarder, en attendant ma résolution sur votre remontrance. Mais, outre que vous avez donné sujet audit sieur… de se plaindre de ce retardement et de penser qu’on néglige à le secourir dans le travail qui l’accable, vous avez fait contre la simplicité d’en user de la sorte, et contre Dieu même, qui est simple et qui vous obligeait de prier ledit sieur…, en lui donnant ma lettre, de continuer à faire les deux leçons, jusqu’à ce que vous m’eussiez représenté vos empêchements pour n’en faire pas une ; et alors vous auriez satisfait en tous points à la volonté de Dieu, et j’aurais ensuite ajouté ma prière à la vôtre, comme je fais par la lettre incluse, pour résoudre le même M…. d’avoir patience dans sa surcharge jusqu’à Pâques, auquel temps nous espérons de vous envoyer un prêtre pour le soulager et vous aussi. Je vous prie, Monsieur, de trouver bon cet avis et de rendre désormais exactement toutes mes lettres sans en ouvrir ni retarder aucune, si je ne vous le mande. Renvoyez-moi cependant celle que vous avez retenue.

2203. — A GUILLAUME DELVILLE, PRêTRE DE LA MISSION,

A ARRAS

7 Février 1657.

Si je suis consolé, d’un côté, en apprenant qu’il n’est pas vrai que vous ayez été malade à l’extrémité, je suis fort affligé, de l’autre, en voyant qu’on a imprimé en vos quartiers l’abrégé de notre Institut (1) J’en ai une

Lettre 2203. — Collet, op. cit., t. II, p. 200.

1) La première phrase serait, d’après Abelly (op. cit., t. III, chap. XIII, sect. II, p. 224) : "Si je suis consolé, d’un côté, apprenant que vous êtes de retour à Arras, je suis fort affligé, de l’autre,

- 177 -

douleur si sensible que je ne puis vous l’exprimer, parce que c’est une chose fort opposée à l’humilité, que de publier ce que nous sommes et ce que nous faisons (2)… S’il y a quelque bien en nous et en notre manière de vivre, il est de Dieu, et c’est à lui à le manifester, s’il le juge expédient. Mais quant à nous, qui sommes de pauvres gens, ignorants et pécheurs, nous devons nous cacher comme inutiles de tout bien et comme indignes qu’on pense à nous. C’est pour cela, Monsieur, que Dieu m’a fait la grâce de tenir ferme jusqu’à présent pour ne point consentir qu’on fît imprimer aucune chose qui fit connaître et estimer la compagnie, quoique j’en aie été fort pressé, particulièrement au sujet de quelques relations venues de Madagascar, de Barbarie et des îles Hébrides ; et encore moins aurais-je permis l’impression d’une chose qui regarde l’essence et l’esprit, la naissance et le progrès, les fonctions et la fin de notre Institut ; et plût à Dieu, Monsieur, qu’elle fût encore à faire ! Mais, puisqu’il n’y a plus de remède, j’en demeure là. Je vous prie seulement de ne jamais

voyant l’impression qui a été faite en ces quartiers-là de l’Abrégé de notre Institut." Le texte de Collet semble plus exact.

2) Cet opuscule, approuvé, le 13 décembre 1656, par Martin Denys, professeur à la faculté de théologie de Douai, et publié quelques jours après, avait pour titre : Petit Abrégé de l’Institut de la Congrégation de la Mission, approuvée et confirmée par nos Saints Pères les Papes Urbain VIII et, Alexandre VII de son origine, de ses fonctions et de sa manière de vivre pour arriver à sa fin. Le manuscrit avait été "envoyé de Paris à une personne de piété en la ville de Lille, qui l’avait ardemment désiré pour être informée des particularités des façons de vivre dans cette congrégation ; le tout pour la gloire de Dieu et le bien de son église." On lisait à la fin (p 11) : "Et c’est en partie pour cette même raison qu’on a tant tardé à donner cet abrégé de leur institut, le supérieur avant fait difficulté de le permettre à celui qui l’a dressé jusques à ce qu’il a reconnu que c’était la volonté de Dieu ; ce qu’il a jugé par la longue instance qu’en a faite celui qui l’a demandé et par la fin sainte pour laquelle il le désirait si ardemment. Fait à Paris, le 16 de juin 1653." On comprend qu’une publication de cette nature ait déplu à saint Vincent

- 178 -

rien faire qui regarde la compagnie, sans m’en avertir auparavant.

2204. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, ce 9 février 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Ce que vous me mandez me console, au sujet du bon ordre que vous avez mis que nos lettres de Barbarie ne fassent naufrage au port ; je vous prie d’y veiller. Je ne sais si je vous ai mandé que, huit jours après avoir reçu la lettre de notre frère Barreau, je reçus un paquet de M. Le Vacher (1). J’ai déjà fait réponse à l’un et à l’autre.

Je ferai voir le R. P. provincial de la Merci, pour le solliciter de nous tenir parole, en relevant le consul d’Alger de l’avanie qu’il a soufferte à leur sujet.

Je n’avais pas su l’avance que ledit consul a faite à M. Bègue pour le racheter. Je ne sais à quoi ce bonhomme (2) songe. Il s’enfonce tous les jours dans un abîme de dettes, d’où il sera difficile de le retirer, pour ne dire impossible. Il n’a pas la force de refuser, quand on lui demande, ni aucune adresse pour éviter les avanies ; ce qui fait qu’il s’engage et qu’en se ruinant il ruine la charge et par conséquent le moyen d’assister les pauvres esclaves. C’est une conduite trop facile (3) que la sienne ; et ce qui m’afflige, c’est la difficulté d’y remédier.

Lettre 2204. — L. s. — Dossier de la sœur Hains, original.

1) Philippe Le Vacher.

2) Première rédaction ce pauvre homme. — La correction est de la. main du saint.

3) Première rédaction c’est une pauvre conduite que la sienne — Le saint a lui-même modifié la phrase.

- 179 -

Quant à ces 375 piastres que lui doit ledit sieur Bègue, et qui vous ont été offertes par les marchands qui ont acheté sa métairie à condition d’éviction et d’antériorité d’hypothèque, je prendrai avis de notre conseil pour savoir ce que vous avez à faire, et je vous en donnerai avis. Cependant, si vous voyez quelque danger que cet argent soit diverti ou enlevé par d’autres créanciers, vous ferez bien de le recevoir et de vous obliger à le remettre, s’il y échet (4) ; il vaut mieux le tenir que de le voir à la disposition d’autrui.

Je ne puis vous exprimer la joie que j’ai de la mission que font à Marseille les Révérends Pères de l’Oratoire, et des grandes bénédictions que Dieu y verse ; j’en rends grâces à sa divine bonté de toutes les affections de mon cœur.

Le jubilé, qui est à Toulon, prépare de l’exercice à M. Huguier, et à vous l’occasion d’y aller ou de lui envoyer quelqu’un pour disposer les forçats des galères à le gagner, ainsi qu’il vous en a prié.

Je suis de tout mon cœur, en celui de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Get.

2205. — LOUISE DE MARILLAC A SAINT VINCENT

Ce jour sainte Apolline. [9 février 1657] (1).

Mon très honoré Père

Je ne me souviens point d’avoir jamais vu sujet plus digne

4) échet, échoit

Lettre 2205. — L. a. — Dossier des Filles de la Charité, original

1) Le frère Ducournau a indiqué l’année au dos de l’original

- 180 -

de compassion qu’une jeune femme, qui vous fut trouver deux jours de suite, la semaine passée, fille d’une nommée Madame du Lorier, qui porta à votre charité de l’écriture de son mari pour l’employer, ou faire employer. Cette bonne jeune femme est en telle extrémité qu’elle met en doute si elle ne peut pas en conscience se servir d’une occasion qui se présente, et de personne que vous connaissez, dont il y a sujet de s’étonner, qui lui promet de la mettre à son aise, disant qu’elle n’y a autre attrait que la nécessité. J’ai pensé, Mon Très Honoré Père, que pour empêcher une offense de Dieu si criminelle qu’il était bon faire connaître aux dames ce sujet d’exercice de charité corporelle et spirituelle. Elle dit s’être vue des trois ou quatre jours sans avoir du pain, et comme il n’y a que cinq mois qu’elle est dans cette extrémité durant lesquels elle a sollicité ses affaires avec ses créanciers, quittant par force une grande boutique de marchandises de fer, au bout du Pont-Neuf, qu’elle était encore dans l’innocence. Elle a été fort bien élevée et m’a priée de m’informer de la vérité de tout ce qu’elle me disait. Si les dames veulent lui faire la charité je ferai en sorte qu’elles ne soient pas trompées. Encore que je ne la connaisse point, je vous la recommande de tout mon cœur pour l’amour de Dieu par lequel j’ai l’honneur d’être, Mon Très Honoré Père, Votre très humble fille et très obligée servante.

P.S. — Je vous supplie très humblement me faire la charité que je vous puisse parler avant le Carême.

Suscription : A Monsieur Monsieur Vincent

2206. — A MADAME DE HERSE

15 février 1657.

Madame,

Je fis proposer aux dames, à la dernière assemblée, d’en changer le lieu pour quelque temps, et de la faire ou chez vous, Madame, si vous l’aviez agréable, ou chez Madame Fouquet, et cela au sujet de Madame la duchesse

Lettre 2206 — Reg I, f° 27 v°

- 181 -

d’Aiguillon, qui appréhende la petite vérole ; mais, cette proposition étant demeurée irrésolue, et me ressouvenant que vous avez ci-devant désiré que l’on s’assemblât ailleurs que dans votre maison, j’ai prié Madame Fouquet de trouver bon que l’on commence demain d’aller chez elle ; et, dans quelques semaines, on pourra choisir un autre endroit plus commode. C’est de quoi j’ai donné avis à madite dame la duchesse, et m’en vais le donner à Mesdames Barrillon et Traversay ; et je vous supplie très humblement, Madame, d’en faire avertir Mademoiselle Viole. J’espère de me trouver demain à cette assemblée et de vous y assurer, si j’ai l’honneur de vous y voir, que je suis, en l’amour de N.-S., Madame, votre…

VINCENT DEPAUL,

i. p d. l. M.

2207. — A JEAN MARTIN

De Paris, ce 16 février 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Après avoir longtemps attendu de vos chères lettres, il nous en est enfin arrivé une, du 3 de ce mois, qui nous a grandement consolés, tant pour la santé que Dieu vous donne, que pour les biens que vous venez de faire. J’en remercie de tout mon cœur sa divine bonté, et je l’en ferai remercier par la compagnie. Certes, nous avons grand sujet de le faire pour vous avoir soutenu sous le poids d’une si grosse et longue mission, capable de vous accabler, et pour y avoir béni vos travaux d’un

Lettre 2207 — L a — Dossier de Turin, original

- 182 -

succès tant agréable à ses yeux et tant utile au pauvre peuple. Plaise à Sa Majesté infinie de vous fortifier de plus en plus et de tirer sa gloire de votre conduite et de vos emplois ! Mais ce que j’admire le plus au sujet de votre lettre est la grande bonté de Dieu dans celle que Monseigneur le marquis, votre fondateur, exerce incessamment vers nous, qui en sommes très indignes ; car elle nous paraît d’une telle étendue qu’elle nous ôte l’espérance de la pouvoir jamais reconnaître, et encore moins la mériter. O mon Dieu ! Monsieur, que ce sien serviteur nous fait bien voir, par les soins charitables qu’il prend pour votre établissement, quel est son aimable cœur vers Dieu et quelle est la miséricorde divine vers nous ! Plaise à Notre-Seigneur d’en être lui-même son remercîment et de donner la plénitude de son esprit à ce bon seigneur, avec une longue et parfaite santé, pour l’avancement de sa gloire et le bien de son église ! C’est tout ce que nous pouvons faire en reconnaissance des obligations que nous lui avons et de l’établissement qu’il vous procure, au sujet duquel je ne sais que dire, sinon que nous devons nous soumettre à ce que Dieu et notre Saint-Père le Pape en ordonneront par la conduite de mondit seigneur le marquis, qui est toute paternelle pour nous. Avec cela, Monsieur, nous devons tâcher d’obtenir de Dieu la grâce de correspondre à son attente par la pratique des vertus et par la fidélité à nos exercices. Témoignez-lui les sentiments de respect, de gratitude et d’obéissance de notre petite compagnie, particulièrement les miens, qui ne se peuvent exprimer.

Il est vrai que nous n’avons encore fait partir personne de céans pour aller à votre secours ; mais j’ai écrit à Rome, il y a plus d’un mois, pour vous faire avoir un prêtre italien, qui sera en état de vous soulager dès qu’il

- 183 -

arrivera, au lieu qu’un Français vous serait longtemps inutile, pour n’avoir l’usage de la langue. M. Jolly m en a dit du bien pour sa piété et sa suffisance ; et comme la maladie est à présent cessée à Rome, ou peu s’en faut, il me mande qu’il pourra le vous envoyer par Milan, et ainsi j’espère qu’il vous arrivera bientôt. Il se nomme M. de Martinis, que peut-être vous connaissez.

Nous n’avons rien de nouveau de deçà, que l’ordination présente et quelques missions qui se font. Je recommande le tout à vos prières et j’embrasse en esprit votre petite famille, que Dieu bénisse.

Je suis, en son amour, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin, supérieur des prêtres de la Mission de Turin, à Turin.

2208. — A FIRMIN GET

De Paris, ce 16e février 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Nous avons pris avis pour savoir si vous prendrez les 375 piastres dues par M. Bègue et qui vous sont offertes par les marchands qui ont acheté sa métairie, à condition de vous obliger de remettre cet argent en cas d’éviction et d’antériorité d’hypothèque. Notre conseil trouve que vous ne devez pas vous soumettre à cette condition, parce que d’ici à trente ans on pourrait rechercher la compagnie pour cet argent, quoique

Lettre 2208. — L. s. — Dossier de la sœur Hains, original.

- 184 -

M. Bègue ait à présent suffisamment des biens pour payer ses dettes ; et c’est pour cela même qu’il a de quoi les payer, que vous ne devez pas laisser vendre ses biens, si on ne vous paye sans condition, mais plutôt les faire saisir pour assurer votre dû. Et si ces marchands qui ont acquis ladite métairie ont encore en leurs mains le prix de cette acquisition, ou une partie, comme ils le témoignent par le payement qu’ils vous offrent, vous ferez bien de faire saisir entre leurs mains l’argent qu’ils peuvent avoir, appartenant audit sieur Bègue, parce qu’en fait de meubles le saisissant est le premier payé, surtout quand il peut indiquer aux autres créanciers d’autre bien du débiteur sur lequel ils puissent recourir. Et sur ce que vous dites que, recevant cet argent sous l’obligation de le remettre, le pis qui vous peut arriver est de le remettre en effet, on répond qu’alors ledit argent pourrait être tout à fait perdu pour vous, parce que ledit sieur débiteur n’aurait plus moyen de vous en répondre, et que vous auriez laissé vendre ou décréter son bien sans vous y opposer, pensant être nanti, au lieu qu’à présent vous pouvez chercher quelque sûreté pour votre payement. Vous avez votre conseil de delà ; consultez-le sur ceci et suivez ses avis.

Je viens de recevoir votre lettre du 6. Dieu soit loué de ce que la peste n’est pas à Toulon, mais qu’au lieu de cette affliction, sa providence y a envoyé le jubilé pour en détourner d’autres maux ! Je suis bien aise que vous y ayez envoyé M. Mugnier pour y travailler avec M. Huguier dans une occasion si favorable. J’ai appris qu’il y est arrivé.

Ce que vous me mandez être arrivé en la maison en votre absence est un grand désordre, et de la nature de ceux dont vous me deviez dès lors donner une entière

- 185 -

connaissance. Dieu soit loué de ce que vous y avez mis remède et de ce que tout va bien à présent !

J’enverrai à Mgr le duc de Richelieu la lettre de Messieurs les administrateurs sur la nomination de quatre personnes, pour en être par lui choisi deux, qui prennent la place des deux qui sortent de charge, et je lui ferai savoir que les premiers nommés sont estimés les plus propres.

Madame la duchesse d’Aiguillon a parlé à M. le surintendant (1) pour la subsistance de l’hôpital et des aumôniers, conformément au mémoire que ces Messieurs ont envoyé, et elle en a tiré parole qu’il fera mettre ce fonds sur l’état.

Je vous prie de rendre un écu à M. Huguier, qui le doit donner à Jacques Frangé, qui est sur la galère de Ternes, et que nous avons reçu ici pour lui faire tenir.

J’étais en peine de ne recevoir des nouvelles de Tunis, lorsque j’ai reçu le paquet de M. Le Vacher (2), que vous m’avez envoyé. Voici une lettre pour celui d’Alger (3), et une autre pour M. de Vias (4).

Je suis en N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

Suscription : A Monsieur Monsieur Get, supérieur de la Mission, à Marseille.

1) Nicolas Fouquet.

2) Jean Le Vacher.

3) Philippe Le Vacher.

4) Balthazar de Vias, né à Marseille le 19 septembre 1587, mort dans cette ville en 1667. Il avait reçu de son père en 1627 la charge de consul perpétuel d’Alger. Il a composé de nombreuses poésies latines. (Mémoires pour servir à l’histoire de plusieurs hommes illustres de Provence, Paris, 1752, in-18, p. 174.)

- 186 -

2209. — A EDME JOLLY, SUPéRIEUR, A ROME

16 février 1657.

J’estime que ce bon prêtre qui vous a vu pour être reçu en notre compagnie, étant de bonne volonté comme il est, n’en vaudra pas moins pour son peu d’apparence, car la plus belle ne sert de rien aux hommes pour faire leur salut et quelquefois sert d’empêchement à Dieu pour faire son œuvre.

2210. — A CHARLES OZENNE

De Paris, ce 16 février 1657.

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu vos lettres des 17 et 24 décembre. Je rends grâces à Dieu de l’état des choses, particulièrement de votre bonne disposition et de celle de nos chers confrères de Varsovie. Vous me consolerez fort de me donner de leurs nouvelles et des vôtres, et généralement de tout ce qui arrive, et je vous remercie de ce soin. Nous ne cessons de prier Dieu pour vous et pour eux et pour tout le royaume, et en particulier pour Leurs Majestés, et continuerons jusqu’à ce qu’il ait plu à Dieu de rétablir les choses en leur premier état.

Nous n’avons rien de nouveau de deçà. Nous nous portons assez bien et la compagnie va de même partout, grâces à Notre-Seigneur, en qui je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Lettre 2209. — Reg. 2, p. 40.

Lettre 2210. — L. s. — Dossier de Cracovie, original.

- 187 -

Suscription : A Monsieur Monsieur Ozenne, supérieur des prêtres de la Mission de Varsovie, à Glogau.

2211. — LOUISE DE MARILLAC A SAINT VINCENT

Ce 16 février [1657] (1)

Mon très honoré Père,

Voilà la pièce qui m’a tant fait de peine, l’on me l’a prêtée encore pour huit jours, je l’envoie à votre charité, toute fermée pour qu’elle ne soit vue que de ceux qu’elle jugera à propos.

Je vous supplie pour l’amour de Dieu, me permettre de continuer la nourriture comme j’ai commencé le Carême, avec des œufs et le bouillon d’orge ; j’ai sujet de croire que cela tempère l’ardeur du sang par quelque soulagement que je ressens de battement d’artères, et c’est simplement que je vous demande cette grâce, tant que je reconnaisse autre besoin, m’y sentant obligée, quoique je craigne que ce soit plutôt attache à ma santé que en vue d’observance du précepte, tant je suis misérable et néanmoins je me crois, Mon Très Honoré Père, Votre très humble fille et très obligée servante.

L. DE MARILLAC.

2212. — A LA PROPAGANDE

[Février 1657] (1)

Eminentissimi e Reverendissimi Signori,

Vincenzo de Paul, superiore generale della congregazione della Missione, rappresenta umilmente all’EE. Vostre che essendo per partire questa primavera due

Lettre 2211. — L. a — Dossier des Filles de la Charité, original.

1) Lec frère Ducournau a écrit l’année au dos de l’original.

Lettre 2212. — Supplique non signée. -- Arch. de la Prop. II Africa, n° 248, f° 128, original.

1) Au bas du résumé ajouté au dos de la supplique se lisent les mots : "Die 26 februarii 1657 S Cong. annuit.

- 188 -

vascelli per l’isola di San Lorenzo, vulgo Madagascar (2), e facendo istanza due buoni soggetti della medesima sua congregazione chiamati Gabriele Laudin, dioecesis Senonensis, e Marando Ignazio Arnoul, Ambienensis (3), di esser colà mandati in aiuto di quelle anime, supplica l’EE. VV. si degnino dichiararli missionari apostolici alla detta isola, con le solite facoltà. E lo riceverà per grazia singolare dell’EE. Vostre.

Quas Deus, etc.

Suscription : Alla Sacra Congregazione de Propaganda Fide, per Vincenzo de Paul, superiore generale della congregazione della Missione.

TRADUCTION

Eminentissimes et Révérendissimes Seigneurs,

Vincent de Paul, supérieur général de la congrégation de la Mission, représente humblement à Vos éminences que deux vaisseaux vont partir ce printemps à destination de l’île de Saint-Laurent, vulgairement Madagascar, et que Gabriel Laudin, du diocèse de Sens, et Marand-Ignace Arnoul, du diocèse d’Amiens, membres de la même congrégation, tous deux bons sujets, demandent instamment d’aller porter secours aux habitants de ce pays. Aussi il supplie Vos éminences de vouloir bien les nommer missionnaires apostoliques pour cette île et leur accorder les pouvoirs accoutumés. Et il regardera cette grâce comme une faveur insigne de Vos éminences.

Que Dieu ait, etc.

Suscription : A la Sacrée Congrégation de la Propagande, pour Vincent de Paul, supérieur général de la congrégation de la Mission.

2) Le départ n’eut pas lieu.

3) Marand-Ignace Arnoul, né à Cayeux-sur-Mer (Somme), entré dans la congrégation de la Mission le 22 novembre 1654, à l’âge de vingt-six ans, reçu aux vœux le 23 novembre 1656.

- 189 -

2213. — A GUILLAUME DELVILLE, PRêTRE DE LA MISSION, A ARRAS

18 février 1657.

Je bénis Dieu du bon état de la Charité d’Arras et de la bonne manière dont les personnes qui la gouvernent s’y comportent et donnent leurs soins avec tant d’affection au soulagement des pauvres. Notre consolation s’est beaucoup augmentée, voyant que toute la ville est édifiée et satisfaite des bonnes Filles de la Charité, qui ont grand soin des malades, qui observent fidèlement les pratiques de leur petite compagnie et qui, par ce moyen, attirent la bénédiction de Dieu sur leurs emplois ; dont je rends grâces à sa divine bonté ; et je la prie quelle leur donne les forces de corps et d’esprit nécessaires à leur manière de vie.

Je suis fort en peine de l’incommodité de la sœur Marguerite Chétif. Peut-être qu’elle travaille trop, et en ce cas, elle doit modérer ses travaux et les proportionner à ses forces ; c’est ce que je lui recommande

Si vous trouvez des filles saines et robustes, disposées pour la Charité, de vie irréprochable, résolues de se bien humilier, de travailler à la vertu et de servir les pauvres pour l’amour de Dieu, vous pourrez leur donner espérance qu’elles seront reçues, et cependant nous donner avis du nombre, de leurs conditions, âges et qualités. Il faut qu’elles aient pour le moins dix-huit ou vingt ans et qu’elles apportent de quoi s’habiller pour la première fois avec leur linge et leurs petites hardes, ensemble quelque argent pour s’en retourner, en cas qu’elles ne se puissent accommoder à la manière de vie de cette petite compagnie, ou qu’on ne les juge pas propres.

Lettre 2213 — Ms. de la Chambre des Députés, p. 118.

- 190 -

2214. — A LA SŒUR MARGUERITE CHéTIF

De Paris, ce 18 février 1657.

Ma Sœur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu votre lettre du 29 janvier et l’ai lue avec consolation ; mais je suis bien en peine de votre indisposition corporelle, dont M, Delville m’a écrit, et encore plus de celle de votre esprit à l’égard de votre vocation et de vos règlements. Sur quoi je vous dirai, ma Sœur, que c’est une pure tentation de l’esprit malin, qui, voyant les biens que vous faites, s’efforce de vous en détourner. Il ne demanderait pas mieux, en vous ôtant de vos emplois, que de vous ôter des mains de NotreSeigneur pour pouvoir triompher de vous par un rapt si déplorable. Pour juger si Dieu vous a appelée en la condition où vous êtes, il ne faut pas vous arrêter à vos dispositions présentes, mais à celles que vous aviez quand vous y êtes entrée. Pour lors vous en aviez senti plusieurs fois le mouvement ; vous aviez prié Dieu pour connaître sa volonté ; vous aviez demandé conseil à vos directeurs ; vous aviez fait non seulement une retraite, mais un essai chez Mademoiselle Le Gras ; et sur cela, vous étant volontairement déterminée à cette manière de vie en la vue de Dieu et pour répondre à son appel, il a fait voir que cette résolution lui a été très agréable, en ce que toujours depuis il vous a si bien bénie en votre personne et en vos actions, que vous avez édifié le dedans et le dehors. Quel sujet avez-vous maintenant de douter si vous êtes en l’état où il vous désire ? Car il est évident par toutes ces choses que votre vocation

Lettre 2214. — L. s. — Dossier des Filles de la Charité, original.

- 191 -

est de Dieu, puisque vous y êtes parvenue par ces voies-là, qui sont les plus assurées, et que c’est par elles qu’il a coutume d’attirer les âmes hors du monde, pour s’en servir dans le monde même. Il ne faut donc pas que les difficultés que vous rencontrez en l’exécution vous fassent douter de cette vérité, qui vous a été si bien connue dès le commencement, et il ne faut pas non plus vous étonner, si vous êtes tentée, puisque l’évangile d’aujourd’hui nous assure que N.-S. même l’a été, ni vous affliger du dégoût que vous sentez pour vos exercices, parce qu’étant pénibles et répugnants à la nature, elle s’en lasse et s’en rebute. C’est pourquoi il est à souhaiter que vous modériez vos travaux, et je vous en prie, ma Sœur, en sorte qu’ils soient au moins proportionnés à vos forces. Que si cela ne se pouvait pas pour avoir trop de malades, il faudrait me le faire savoir, car nous aviserons à vous tirer d’Arras, ou à vous envoyer du secours. Je prie Notre-Seigneur, que vous servez si utilement, qu’il soit lui-même votre force pour soutenir avec vigueur et mérite les accablements extérieurs et intérieurs où vous vous trouvez, afin que vous en ayez la récompense promise à ceux qui persévèrent, qui est de si grand prix qu’en comparaison d’icelle les travaux de cette vie n’ont semblé aux saints que des passe-temps.

Je fais réponse à M. Delville sur les lettres écrites à nos dames.

M. Portail est céans en bonne disposition, grâces à Dieu ; il vous remercie de votre souvenir, et il vous prie de faire attention à la lettre qu’il vous a écrite. Mademoiselle Le Gras se porte assez bien aussi, et votre petite compagnie va de même de deçà, par la miséricorde de Dieu, en qui je salue notre sœur Radegonde ; et je me recommande à ses prières et aux vôtres, qui

- 192 -

suis, en l’amour de N.-S. et celui de sa glorieuse Mère. ma Sœur, votre très affectionné serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A ma sœur la sœur Marguerite Chétif, Fille de la Charité, servante des pauvres malades, à Arras

2215. — TOUSSAINT BOURDAISE, PRêTRE DE LA MISSION, A SAINT VINCENT

Du fort Dauphin, 19 février 1657.

Monsieur,

Votre bénédiction, s’il vous plaît !

Je suis ce misérable serviteur qui s’est sauvé du naufrage pour vous annoncer les tristes nouvelles de mes maîtres vos véritables enfants. Tous les trois sont encore morts M. de Belleville est mort en mer d’un vomissement faute d’y avoir du commencement apporté promptement le remède ordinaire et bien aisé ; car il ne faut qu’un peu dormir après avoir mangé, Pendant lequel temps la digestion se fait. M. Dufour fut ici huit jours ; mais il ne m’a pas voulu croire, ni aux habitants, qui lui disaient de demeurer ici et comment il fallait se conserver. C’est un homme qui est canonisé de tout le monde et même de ceux qui le trahissaient. Il a en peu de temps gagné beaucoup de gloire tant par ses souffrances que par ses travaux. Beaucoup de malheurs sont arrivés à ces vaisseaux ; car il leur est mort cinq prêtres et plus de deux cents personnes ; il ne se saurait voir plus de malades.

M. Prévost est mort un mois après M. Dufour ; et sont enterrés l’un auprès de l’autre au pied de la croix qu’ils avaient plantée. Il a aussi beaucoup travaillé.

Je vous dirai franchement qu’honorant la vertu, les motifs et l’amour de Dieu qui les faisaient ainsi agir, qu’il y avait de l’excès ; car ils passaient dans les eaux tout habillés ; et, après avoir enduré la pluie, ils ne changeaient pas de linge.

Lettre 2215. — Dossier de la Mission, copie du XVIIIe siècle.

- 193 -

faisaient de grandes austérités, ne mangeaient quelquefois qu’une lois le jour. S’ils avaient modéré un peu leur zèle, ils seraient encore pleins de vie et serviraient à la conversion de nos pauvres Indiens. Dieu y veuille pourvoir comme il lui plaira ! Je ne vous dis pas ma peine. Je crois bien qu’ils en font plus au ciel par leurs prières que lorsqu’ils étaient en terre.

Je ne vous écris pas la vie de M. Prévost, qui est beaucoup conforme à celle de M Dufour, faute de temps car j’ai assez d’affaires lorsque les vaisseaux partent, sans avoir soulagement de personne en quoi que ce soit. Je ne demande à Dieu sinon qu’il me délivre du temporel. J’ai quelques bestiaux pour assister les pauvres. J’ai fait faire un filtre d’un lieu pour mettre lesdits bestiaux et faire des jardinages. j’ai fait bâtir une église et une maison, qui sert à présent d’hôpital des malades étant proche du village des nègres. Je les instruirai bien mieux et empêcherai beaucoup de désordres. Cela m’a coûté un peu de peine. Cela est fait, Dieu merci.

M. de La Roche-St-André, commandant les vaisseaux, m’a fait des faveurs non pareilles. il m’a donné une pipe de vin d’Espagne, un baril d’eau-de-vie, une barrique de farine, une barrique de vinaigre, du riz et du biscuit et enfin tout ce qui m’était nécessaire. Je vous supplie Monsieur, lui vouloir faire quelque présent honnête.

J’ai aussi toutes les obligations possibles à M. le chevalier de Sourdis, beau-frère de M. de La Roche. Ils ont rendu à nos Messieurs et particulièrement à M. Prévost, qui était dans leur bord, tous les bons services et honneurs possibles. Ce sont des personnes de vertu et de mérite Ils m’ont laissé deux jeunes gentilshommes, leurs parents, lesquels sont fort sages.

Je vous avais supplié, par la première lettre que j’ai écrite de vouloir bailler à la femme du père Langlois cent francs. Je vous prie mon cher Père que si vous ne {les] lui avez baillés, de les lui faire payer, avec cent autres francs qu’il m’a baillés, en ma nécessité en bestiaux. Excusez car ce sera pour la dernière fois. Je dois deux cents livres à mon homme que je lui payerai ici.

Je vous supplie derechef mon cher Père de vouloir envoyer des prêtres et de nos frères ; il faut qu’ils viennent directement ici et y demeurent un an pour apprendre la langue et se faire à l’air et fonder une maison solide. Ne leur donnez que tout juste selon mon mémoire ; et s’il y a quelque chose qui coûte trop ou soit trop difficile à avoir, laissez là et leur ordonnez de suivre du moins le conseil des habitants et de ne pas trop entreprendre du commencement. Tous vous

- 194 -

pourraient dire que, s’ils s’étaient conservés, ils seraient maintenant pleins de vie, spécialement M. Dufour.

Pour moi, je me porte bien, Dieu merci. Je serais heureux si je voyais des ouvriers travailler à la vigne du Seigneur qui est si grande en ce pays. Si M. Mousnier et nos Messieurs m’avaient voulu croire, tout serait bien maintenant. Pour moi, le plus chétif de tous les hommes, je me porte bien, Dieu merci Je suis superbe, prompt, ignorant et rempli de péchés. Je n’ai pas le loisir de prier Dieu et de songer à moi. Si ce n’était vos prières je serais maintenant perdu.

Je vous supplie, mon cher Père, de vouloir saluer tous nos Messieurs et de les prier de m’offrir à Dieu et que de bon cœur je me prosterne à leurs pieds comme spécialement aux vôtres, Monsieur et mon très cher Père.

Votre très obéissant et très indigne fils et serviteur.

T BOURDAISE,

p. i. d. la Mission.

2216. — TOUSSAIT BOURDAISE,

PRêTRE DE LA MISSION, A SAINT VINCENT

Du fort Dauphin, 19 février 1657

Monsieur mon très honoré Père

Votre bénédiction !

C’est à ce coup que les paroles me manquent tout à fait pour vous pouvoir expliquer les amertumes de ma pauvre âme. Dieu sait quels furent nos regrets et nos larmes quand, arrivant en cette île pour la première fois nous n’y trouvâmes que les cendres de Monsieur Nacquart, lui qui nous y devait tenir lieu d’un Joseph, pour nous recevoir avec honneur comme ses. frères, et d’un Moïse, pour nous conduire dans les déserts affreux de cette solitude.

La perte que je fis peu après en la personne de Monsieur Mousnier que son zèle consomma en moins de six mois, me fut encore d’autant plus sensible que je me trouvai seul pour en supporter la pesanteur. Cette plaie a toujours saigné depuis dans mon cœur ; et bien que l’espérance de recevoir

Lettre 2216. — Dossier de la Mission, copie du XVIIe siècle. Nous retrouvons ici la relation de Claude Dufour (lettre 2095) reproduite presque mot pour mot. Toussaint Bourdaise accompagna cette lettre d’un "Mémoire des choses qu’il faut envoyer"

- 195 -

quelque secours par un nouvel envoi de missionnaires ait par intervalles un peu allégé ma douleur néanmoins le délai par trop long de cette même espérance m’a souventes fois donné sujet d’une nouvelle affliction et ce qui est le plus déplorable, c’est que presque à même temps que j’ai joui de ce grand bien tant désiré et attendu, il m’a été ravi et j’ai tout perdu sans ressource ; de sorte, mon cher Père, que me voilà maintenant dans l’extrémité du malheur et en état de ne plus rien craindre à la vérité, puisque je n’ai plus rien à perdre ni peut-être à espérer, puisque cette terre ingrate dévore si cruellement, non point ses habitants mais ses propres libérateurs.

Vous entendez assez, Monsieur, ce que j’ai à vous dire et ce que je voudrais vous pouvoir taire, pour épargner vos larmes et mes soupirs. Monsieur de Belleville, dont je n’ai jamais connu que le nom et les vertus, est mort dans le chemin Monsieur Prévost après avoir essuyé les fatigues du voyage est mort ; Monsieur Dufour, que je n’ai vu ici que pour connaître le prix de ce que je devais perdre, est mort ; enfin tous ceux de vos enfants que vous avez envoyés à Madagascar sont morts ; et je suis ce misérable serviteur demeuré seul pour vous en donner la nouvelle, laquelle, quoique bien triste et bien affligeante, ne laissera pas de vous donner de la joie et de la consolation quand vous aurez su la sainteté de la vie qu’ils ont menée tant sur mer que sur terre, et les grandes bénédictions que Notre-Seigneur a données à tous leurs emplois, depuis qu’ils ont quitté la France. Je m’en vais Monsieur vous en faire un bref récit dès que je vous aurai rapporté les choses plus considérables qui se sont passées dans cette île avant l’arrivée des vaisseaux. C’est afin d’y garder l’ordre des temps, et par même moyen le rendre plus clair point que les petites nouvelles que ce premier chapitre vous apprendra d’abord de notre église naissante pourront à mon avis, un peu suspendre vos pleurs et tempérer la douleur que la suite du discours vous fera possible renouveler.

CHAPITRE PREMIER

De ce qui se passa à Madagascar depuis la dernière relation jusqu’à l’arrivée de Monsieur Dufour.

Incontinent après le départ du vaisseau français qui vous porta ma dernière lettre en date du 15 janvier 1656, continuant mes petits soins pour ce pauvre peuple, je me mis à disposer nos néophytes pour la fête de la Chandeleur, qui

- 196 -

était la plus proche le leur expliquai à loisir les mystères que l’église nous représente en ce jour ; lequel étant arrivé, il ne fut pas besoin d’une nouvelle semonce pour les faire venir, pource que la sainte curiosité qu’ils avaient de voir la pratique des choses dont je leur avais donné quelque avant-goût les fit rendre tous de fort bon matin dans la chapelle, où nous fîmes la bénédiction des cierges et ensuite la procession accoutumée. La vue et la part qu’ils eurent de cette belle cérémonie leur causa une joie qui se faisait bien mieux voir sur leurs visages que je ne peux vous l’exprimer sur ce papier. C’était pour eux un comble de bonheur et d’honneur de se voir en cette occasion traiter d’égal avec les Français Cette joie était accompagnée de modestie et d’une dévotion capable de toucher les cœurs les plus endurcis ; mais ce qui me toucha le plus, ce fut la belle disposition que j’aperçus en ceux qui eurent le bien de communier ce même jour, dont le nombre était d’environ cinquante, non seulement à raison de la ferveur, le respect et l’humilité qu’ils firent voir pendant leur communion mais encore à cause de la générosité la candeur et la contrition avec laquelle ils me déclarèrent leurs péchés en la confession. Il y eut même plusieurs des petits qui, ne pouvant pas approcher de la sainte table pour n’avoir encore l’âge, voulurent néanmoins être confessés, ce qu’ils firent avec tant de naïveté et de sentiment qu’ils m’attendrissaient le cœur.

Ce peu qui me parut au dehors me fit juger que ce bon Dieu dont les plus chers délices sont d’être avec les enfants des hommes, et principalement avec les simples, opérait bien d’autres merveilles au dedans de leurs cœurs. Cela m’obligea de m’entretenir un peu avec eux l’après-dîner et demander à quelques-uns d’entre eux ce qu’ils avaient pensé ou ressenti pendant et après leur communion. Le plus hardi me répondit qu’il disait à Dieu : Izaho mino anao, Zanahary fa nivolana, c’est-à-dire : Moi, crois toi es là, Dieu parce que tu l’as dit ; l’autre : tiak anao ampo, j’aime toi dans mon cœur. L’autre dit qu’il ne voulait plus offenser Dieu : Tsy hanota instony. Une femme m’assura qu’elle était ravie et que son cœur était chaud : ravo sy mafana fonay tokoa. Ah ! Monsieur, que ce peu de mots mal rangés furent bien agréables à Dieu, et qui me donnèrent bien de la confusion comparant la froideur et lâcheté de mes oraisons à leur ferveur !

Avant que finir notre petite conférence je m’avisai de leur dire que j’avais projeté de faire des instructions durant tout le carême particulièrement sur la manière de se bien confesser et communier, ajoutant que je les priais d’y assister

- 197 -

tous, afin d’apprendre à se disposer de mieux en mieux pour la communion pascale ; à quoi ils firent voir une grande assiduité et attention ; et qui plus est, le fruit qu’ils en recueillirent ne fut pas petit, par la miséricorde de Dieu.

Quelque peu de temps après Pâques, j’eus le bonheur de marier tout à la fois trois de nos Indiennes l’une avec un Anglais nouveau converti, et les autres avec deux Français, qui nous avaient bien donné de la peine, mais qui à présent font très bien et servent bien Dieu, aussi bien que leurs femmes.

Je ne saurais passer sous silence la modestie le zèle, et la sagesse, {de la fille} d’un grand du pays : laquelle Monsieur Balar, natif de Paris, a épousée. Cela est merveilleux comme elle instruit bien sa famille et combien elle s’intéresse pour la conversion des autres. Elle ne vient guère ici qu’elle n’amène des nouvelles personnes à baptiser. Sa dévotion pour les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie ne me semble pas moins admirable en ce qu’étant lors toute nouvelle en notre religion, elle me pressait de les lui administrer

Une fois comme elle eut entendu que beaucoup de nouveaux baptisés allaient à confesse et à la communion aux fêtes de la Pentecôte elle me vint trouver pour me demander la même grâce ; mais, lui ayant dit qu’elle n’était point assez savante pour communier elle me dit : apprends-moi donc maintenant. Je lui dis qu’il fallait attendre à une grande fête elle me répondit : moraina loatra, c’est trop longtemps ; mais j’attendrai parce que tu le veux Elle ne manqua pas de venir au jour préfix, recevoir le corps de Notre-Seigneur avec son mari à l’édification de tout le monde

Je fus encore bien édifié et même étonné de voir ici trois femmes mariées, de celles que nous avons baptisées, qui d’abord me dirent qu’elles venaient me trouver tout exprès pour se confesser et communier. le leur demandai ce qui les obligeait à cette dévotion extraordinaire elles me répondirent que c’était pour chasser les valala, ou sauterelles, qui gâtaient tout. Je leur dis que c’était bien fait, mais qu’il fallait auparavant chasser le péché de leurs cœurs qui y faisait plus de dégâts que ces valala dans leurs champs elles me dirent avec simplicité que leur cœur ne serait plus mauvais. Ainsi je les confessai et communiai toutes trois dès le lendemain ; et puis elles s’en retournèrent toutes trois bien contentes ; mais je n’ai pas encore appris quel effet avait produit leur pèlerinage. Ce même jour une autre femme se présenta aussi pour communier et me dit que c’était afin que

- 198 -

Dieu nous donnât la paix. Oh ! que ce fut de bon cœur que je lui administrai la sainte communion ! Et combien volontiers je joignis mes prières aux siennes pour obtenir de sa bonté infinie cette paix et pour l’Europe et pour ces pauvres îles, où la guerre que les hommes se font les uns aux autres n’est pas un petit empêchement à la vraie paix, que je tâche de leur procurer avec Dieu !

Puisque je suis sur la louange des femmes, nous en avons ici une que je puis dire être la femme forte que Dieu m’a fait trouver à cette extrémité du monde. Son mari était français de naissance, mais pour les mœurs plus grossier et plus barbare que nos insulaires. Son emploi n’était autre que son ivrognerie et la crapule, dont, comme c’est l’ordinaire les vapeurs malignes venant à se résoudre, faisaient tomber une grêle de coups sur cette pauvre Indienne, à qui même il arrachait bien souvent les cheveux. Je m’employai, avec le principaux habitants du lieu, pour faire cesser ces désordres. Ce que je pouvais faire était d’exhorter cette femme affligé à la patience, à quoi elle n’eut pas beaucoup de peine à se résoudre ; et se contentant de décharger les amertumes de son cœur par l’abondance de ses larmes, elle faisait paraître une résignation toute rare, jusque-là que, ce mauvais mari étant tombé dans une fâcheuse maladie elle en eut autant de soin comme si c’eût été le plus aimable de tous les hommes. Aussi Dieu récompensa-t-il sa longanimité car touchant le cœur de ce barbare Français, il l’a tourné heureusement du côté de cette digne femme, en sorte qu’il l’aime à présent tendrement. et a si bien suivi les bons conseils qu’elle lui donnait, qu’il a abandonné ses débauches. C’est ainsi que le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle.

Il y a quelque temps que quatre ou cinq villages voisins se retirèrent devers les ennemis, ce qui nous faisait appréhender quelque grand désordre, à raison des courses continuelles qu’ils faisaient toutes les nuits. Il arriva qu’une fois ils entrèrent dans un village et y tuèrent bien une vingtaine de ceux qui étaient soumis aux Français, outre dix autres qui y furent fort blessés, entre autres une femme qui y reçut quinze coups de sagaie. Elle me fut amenée au bout de dix jours avec une grosse fièvre. Ses plaies étaient si infectes, à cause de la pourriture, qu’on n’en pouvait supporter la puanteur ; cela venait de ce qu’en ce pays les pauvres n’ont pas le moyen de se faire panser par les Ombiasses (qui sont ce que sont en Turquie les marabouts, comme qui dirait médecins, docteurs, sacrificateurs magiciens, quoique tout leur fait ne soit qu’ignorance et supercherie) ; et ainsi ces pauvres blessés

- 199 -

laissent leurs plaies sans y rien mettre. Je lui donnai quelque peu d’onguent, ce qui la guérit en peu de temps, avec l’aide de Dieu, quoiqu’elle eut un nerf et un des gros vaisseaux coupés au bras. Lorsqu’elle fut relevée, elle m’amena ses deux enfants pour les baptiser, et me les voulut donner pour esclaves, mais je ne les voulus pas recevoir en cette qualité, lui faisant entendre que, dans notre religion, il n’y avait point d’esclaves

Voici encore une petite nouvelle de nos guerres. Un voleur signalé, accompagné d’environ deux cents hommes, tenait la campagne, et donnait bien de l’exercice à nos Français, cela obligea Monsieur le gouverneur de mettre sur pied douze cents nègres, conduits par quarante Français, pour s’opposer à ce barbare et faire des nouvelles conquêtes sur leurs anciens ennemis de la vallée d’Amboule : ce qui réussit assez bien, notrearmée en étant revenue heureusement victorieuse Ce qui se passa de remarquable en cette guerre fut, entre autres choses, qu’un de nos Français nommé Grand-champ fut si mal avisé que d’aller seul attaquer un village ennemi ; aussi fut-il puni de sa témérité ; car les habitants soudain le massacrèrent faisant ensuite des cris de joie horribles, disant que ce leur était un très grand bonheur et un signe de victoire et enfin lui coupèrent la tête et les mains, qu’ils portèrent à Dian Theron, qui est à présent le plus grand des blancs et notre plus cruel ennemi. C’est le père du petit garçon qui est en pension au faubourg Saint-Jacques, à Paris, et qu’il serait bon, ce me semble de renvoyer en ce pays, pour disposer ce Dian Theron à faire plus aisément la paix.

Dian Mananghe est venu ici une fois avec quatre autres Roandries (c’est-à-dire grands seigneurs mais qui sont vassaux du roi de la contrée d’où ils sont) et quantité de ses gens, pour rendre hommage au fort. C’est le seigneur du pays de Mandrare, dans les Machicores, descendu de la lignée de Dian Bahouache, qui était autrefois seigneur de tout le pays des Machicores, Mahafalles, Manamboules et de la moitié de l’île de Madagascar et qui après sa mort, a laissé des enfants et des petits-neveux qui se sont ruinés en guerre les uns contre les autres. Ce Dian Mananghe est un homme de fort bel esprit sage, discret et courtois ; il est d’une taille médiocre, les cheveux noirs, mais à demi frisés, quoique fort longs ; il porte la barbe large, à la façon des Arabes et passe pour un des plus vaillants du pays. Son bon ange se servant de l’occasion de cet hommage, l’amena à notre logis pour me voir et m’entretenir de quatre de ses enfants qui ont été baptisés par ci-devant. Je lui parlai de son propre salut ce qu’il

- 200 -

écouta fort volontiers. Il vint le lendemain à la grand’messe et dit que cela était beau : Soa misakabir Zanahary ; il est bon de prier Dieu, dit-il Je lui demandai des nouvelles de son neveu, nommé Dian Masse, duquel je vous ai écrit autrefois sur le sujet de son bel esprit ; il me dit qu’il était malade et qu’il ne croyait pas le trouver en vie. Ce pauvre oncle pleurait en me disant cela, car ils ont un grand amour pour leurs parents. Je lui demandai quelle était sa maladie ; il me fit réponse qu’il avait mal partout, qu’il ne mangeait plus qu’il priait sans cesse et parlait de moi fort souvent Un des Français qui venait de ces quartiers m’assura les mêmes choses et qu’il se recommandait à mes prières. Je lui envoie quelques médicaments, qui lui serviraient bien, mais non pas pour ôter entièrement le mal, qui était trop grand et invétéré ; il était ulcéré par tout ce corps et perclus de ses membres. Je priai néanmoins l’oncle de le faire apporter ici au plus tôt et que je le ferai panser ; à quoi il s’accorda, mais je n’en ai point depuis eu des nouvelles. Il est vraisemblable qu’il est mort et que Dieu lui aura fait miséricorde, à raison de la bonne disposition de son âme puisque, durant toute sa maladie, il a fait voir une vive foi, une grande patience, une application presque continuelle à la prière et un ardent désir d’être assisté spirituellement par mon entremise En même temps que ce bon oncle me parlait de son neveu, il avait avec lui trois de ses enfants, savoir Pierre Sandrois, âgé de 14 ans ; Louis Besambo, qui est le troisième ; et le plus petit, qui s’appelle Pierre Lambo, âgé de 10 à 12 ans. Le père me demanda si les fils pouvaient épouser plusieurs femmes Je lui dis que non, parce que Dieu le défendait ; que, lorsqu’ils seraient en âge, ils pourraient en prendre une baptisée et se marier à l’église, comme les Français ; et que, celle-là étant morte, ils en pouvaient prendre une autre, et non jamais auparavant. Le père, ayant écouté cela, dit : to, to, tu as bien dit, tu as bien dit. Et toi, dit-il à son fils Besambo. anao tia mivady roa, toi, tu veux avoir deux femmes ; zaho tsy tia, moi je te le défends ; zaho venena anao mivady roa ; moa tsy baptisé ? n’es-tu pas baptisé ? — Le second disait à son cadet : anao melopo ; aka tia ratsy intsony ; toi tu as le cœur, tordu, ne désire plus le mal. Tous ces gens me firent plusieurs interrogations sur notre foi et étaient tous ravis, jusque-là qu’un d’eux me présenta un de ses neveux pour demeurer avec moi et être baptisé. Il serait très facile de convertir ces pauvres barbares et ce sera quand il plaira à Dieu nous envoyer un bon nombre d’ouvriers animés de l’esprit apostolique.

Ayant eu avis que le seigneur du village d’Imoro, distant

- 201 -

de quatre lieues du fort Dauphin, était malade à l’ extrémité (c’était un bon vieillard âgé de septante ans, riche et aimé de ses sujets, qui pendant six mois, avait offert quantité de sacrifices de bœufs pour sa santé), et sachant de bonne part qu’il aimait les chrétiens je me sentis obligé de l’aller voir. Je le trouvai couché à plate terre auprès d’un esclave sur lequel il s’appuyait, et si faible qu’il ne pouvait quasi plus parler. Là, en présence de tout le village, qui était accouru à mon arrivée, je lui parlai des choses de l’autre monde et de la grandeur de la foi catholique. Je lui dis que, s’il voulait être baptisé, comme les chrétiens, il serait mis au rang des enfants de Dieu et en état, au partir de cette vie, d’aller jouir de tous les bonheurs et contentements que l’on goûte au ciel. Ce bonhomme, ramassant ce qui lui restait de force me dit avec vigueur qu’il voulait bien être chrétien. C’est pourquoi, comme le mal pressait, je l’ondoyai à la vue de toute l’assemblée, à qui ensuite je fis une exhortation, qui fut fort bienvenue de la plupart, aux enseignes que quelques-uns d’entre eux me dirent dans leur simplicité que leurs esprits volaient pendant que je leur parlais. Je dis encore un mot après au pauvre malade et lui donnai quelques clous de girofle, dont il se sentit un peu fortifié. Il me demanda du vin fort de France Je lui en promis. Il me voulut faire un présent ; mais je l’en remerciai, lui disant que le baptême est une chose de si haut prix que rien au monde ne la saurait payer. Le voyant si bien disposé, je m’en revins avec son frère, qui m’accompagna pour passer la rivière, à qui je laissai, en le quittant, un peu de thériaque et de confection d’hyacinthe, dont j’ai su qu’il a recouvré la santé au bout de trois jours. En quoi je me sens particulièrement obligé à la bonté divine de ce que, par les moyens des petits remèdes auxquels elle donne bénédiction pour le corps, je trouve tant de facilité en ces bonnes gens pour la guérison de leurs âmes.

Je ferme ce chapitre par une petite nouvelle triste et joyeuse, que j’appris il y a quelque temps, à savoir que la mère de Dian Machicore, un des grands seigneurs du pays, âgée de plus de cent ans, était morte, après avoir demandé instamment le baptême, qu’elle n’avait pu recevoir à cause de la distance du lieu où j’étais. Je fus, à la vérité, fort affligé de ce qu’on ne m’avait point appelé de bonne heure pour l’assister en ce dernier passage ; néanmoins, pource que possible son désir en ce cas d’impuissance lui aura fait recevoir le baptême du Saint-Esprit, mon cœur en a ressenti de la consolation, et j’ai cru être obligé de lui donner place parmi nos néophytes. Il y en a probablement plusieurs autres, de l’un et

- 202 -

l’autre sexe, qui se sauvent ici en vertu de cette sorte de baptême, mais aussi faut-il avouer que le nombre de ceux qui se damnent {faute} d’avoir un homme qui les aide à se laver dans cette piscine mystique, est beaucoup plus grand et c’est ce qui me cause ici le plus d’affliction, surtout quand je me représente que leurs anges gardiens me disent : Domine, si fuisses hic, frater meus non fuisset mortuus (l), ô missionnaire, si tu eusses assisté cet homme et cette femme, ils ne seraient pas morts de cette mort éternelle. Ah ! mon cher Père, que je fais souvent des souhaits que tant d’ecclésiastiques capables qui sont en France dans l’oisiveté et qui savent ce grand besoin d’ouvriers fissent parfois une pareille réflexion et se persuadassent vivement que Notre-Seigneur lui-même leur fait ce reproche, et à un chacun d’eux : Sacerdos si fuisses hic frater meus non fuisset mortuus, ô prêtre, si vous aviez été dans cette île, plusieurs de mes frères, rachetés par mon sang, ne seraient pas morts damnés ! Sans doute que cette pensée leur donnerait de la compassion et même de la frayeur, surtout s’ils considéraient attentivement que pour avoir négligé cette assistance spirituelle, le même Jésus-Christ leur dira un jour ces paroles terribles : Ipse (impius) in peccato suo morietur, quia non annuntiasti ei, etc. Sanguinem vero ejus de manu tua requiram. (Ezech. 3.) Oh ! que si les prêtres, les docteurs les prédicateurs les catéchistes et autres qui ont talent pour ces missions éloignées faisaient bien attention à tout ceci, surtout à ce qu’ils doivent rendre compte de la damnation de ces âmes, ils seraient bien plus soigneux qu’ils ne sont d’aller au loin chercher les brebis égarées pour les ramener dans le bercail de l’église ! le prie Dieu qu’il donne à tous la lumière et le zèle dont ils ont besoin pour s’employer efficacement à la conversion des pécheurs, particulièrement de ces pauvres insulaires.

Voilà, Monsieur, ce qui s’est passé de plus notable depuis l’an 1655 jusques à l’arrivée de Monsieur Dufour ; lequel n’étant plus en état de vous rendre compte de son voyage j’ai cru qu’il serait plus à propos, auparavant que de vous parler d’autre chose, que je vous en fisse moi-même le récit selon que je l’ai appris de sa bouche même, ou des mémoires qu’il avait dressés pour vous en écrire.

1) évangile de saint Jean XI, 21.

- 203 -

CHAPITRE SECOND

Du voyage de Monsieur Dufour et de ses confrères de la Mission depuis la France jusques en l’île de Madagascar.

Je pense, Monsieur, que vous aurez su comme ces trois hommes apostoliques eurent, dès leur embarquement. une mortification bien sensible, en ce qu’au lieu d’être tous trois dans un vaisseau, comme ils espéraient pour pouvoir s’entr’aider et conférer ensemble, ils furent séparés, car de quatre vaisseaux qu’il y avait, ils furent mis, un dans la Maréchale, l’autre dans l’Armand et l’autre dans la Duchesse, et un autre prêtre qui n’était pas de notre congrégation, dans l’Amirale Cela pourtant ne les découragea point mais plutôt leur fit faire de nécessité vertu, et se soumettre à cet ordre comme à un effet de la Providence. Tous les quatre vaisseaux levèrent l’ancre de la rade de Saint-Martin, près La Rochelle Le 29 octobre de l’année 1655, et à même temps nos missionnaires, chacun dans son vaisseau, firent réciter ou chanter des prières convenables, pour recommander à Dieu le voyage. Oh ! qui pourrait exprimer le contentement et la joie qu’ils ressentirent de se voir en chemin pour aller gagner à Notre-Seigneur tant d’âmes qui attendaient leur secours. ! Leur joie néanmoins fut bientôt mêlée de tristesse, à raison de deux accidents qui leur arrivèrent deux ou trois heures après leur départ.

L’un est que, le temps s’étant rendu bien fâcheux dans la mer courroucée, plusieurs furent tout à coup malades du mal de mer particulièrement ceux du vaisseau où était Monsieur Dufour, qui en fut lui-même attaqué avec environ dix-huit autres, en sorte qu’il ne put célébrer la sainte messe ni la veille, ni le jour de la Toussaint, ni même le jour des Morts ; ce qui lui fut un sujet sensible, comme j’ai appris de lui.

Le second accident fut qu’un prêtre nommé Monsieur Cauderon, natif de Dieppe, embarqué dans la Duchesse, tomba de la poulaine dans la mer ; et quoiqu’en même temps on fit tout ce qui se peut faire pour sauver un homme en pareille rencontre, ce fut en vain. L’on ne sut jamais le garantir ; chacun le regretta et pria Dieu pour son âme. C’était un des plus savants hommes de France pour la théorie de l’art de marine ; aussi s’appliquait-il entièrement à cela. Monsieur Dufour s’entretenant un jour avec lui, à ce qu’il m’a dit lui-même lui demanda simplement comment une personne de sa profession s’adonnait à des choses si ravalées, lui disant qu’il

- 204 -

s’étonnait de ce qu’un prêtre comme lui s’appliquait à des exercices si peu proportionnés à sa vocation, et à cela il repartit qu’il le faisait avec intention de donner gloire à Dieu en servant le public, et que son père spirituel consentait qu’il continuât cette vocation, et qu’à la vérité il était marri d’avoir entrepris ce grand voyage sans la permission de son prélat, et qu’il en sentait de si grands remords, qu’il était en volonté de se priver de dire la messe et d’administrer les sacrements jusqu’à ce qu’il fut de retour à son diocèse, si ce n’était en cas de nécessité, et de mener cependant une bonne et sainte vie avec désir d’y persévérer jusqu’à la mort, ce qui donna sujet de croire à tout le monde que Dieu lui aura fait miséricorde.

De tous les malades, il n’y en eut qu’un seul qui en mourut, après avoir eu le bonheur de recevoir tous les sacrements. Tous les autres furent tôt après bien guéris, par la grâce de Notre-Seigneur, quoique néanmoins, après la guérison de ceux-là, les maladies en attaquèrent d’autres, en sorte qu’il y en eut trois ou quatre malades ; ce qui n’est guère parmi deux cents personnes qui passent la Guinée, où souvent on a vu mourir du moins le tiers et parfois la moitié.

Pour ce qui est de Monsieur Dufour, il ne tint le lit que trois jours, ou environ. Sa vertu était si grande que tous ses maux ne l’empêchèrent pas plus longtemps de faire les fonctions d’un vrai aumônier et vaquer à ses exercices ordinaires. Il me dit qu’il avait tâché d’observer de point en point ce qui avait été arrêté en une conférence qu’il fit avec ses chers confrères un peu avant que de se séparer d’avec eux, elle fut faite sur le sujet des prières publiques, catéchismes exhortations, lectures spirituelles et autres moyens d’avancer la gloire de Dieu et procurer le salut d’un chacun durant leur voyage, et surtout de la manière de se bien prendre en tout cela sans rien gâter ; ce qui est fort difficile, l’expérience nous laissant voir tous les jours sur mer qu’il se faut comporter diversement selon les diverses humeurs des capitaines auxquels il est souvent nécessaire de condescendre en tout ce qui n’est pas mal, quoiqu’il paraisse moins bien aux yeux des gens vertueux. En un mot il faut une grande prudence pour faire du fruit avec ces sortes de personnes.

Et comme Monsieur Dufour savait bien que les gens de mer aiment les courtes prières, il se contenta de chanter et de faire chanter tous les matins le Veni Creator Spiritus, réciter l’Itinéraire, ensuite faire les actes d’adoration, de remerciement et de contrition, comme il est marqué dans ces livres qui contiennent l’exercice spirituel de la journée. Le soir, on chantait quelque antienne de la Vierge, la prière pour le roi,

- 205 -

et on lisait les cinq points de l’examen général de conscience ; et, outre tout cela on chantait le jeudi le Pange lingua ; le vendredi, le Vexilia, le samedi, le Stabat ; les dimanches et fêtes les Vêpres. Il ne se passait point de dimanche ni fête que Monsieur Dufour ne célébrât la sainte messe ; et eût voulu et souhaitait, comme je l’ai appris de sa bouche, la dire tous les jours ; mais, voyant que tout le monde n’y prenait pas plaisir, il s’était contenté de cela, croyant que Dieu accepterait en ce cas sa bonne volonté pour sacrifice.

Il ne se passait point presque de fêtes ni dimanches qu’il n’y eût des communions à l’issue de la messe. Il faisait une exhortation, mais seulement d’environ un quart d’heure, crainte de les dégoûter. Il faisait aussi quelquefois des prédications après les prières du soir ; mais, parce qu’il y avait en ce temps-là toujours quelque occupation incompatible, il fallut qu’il se contentât de prêcher seulement après la messe.

Le jour de la Purification, il fit faire la première communion aux jeunes garçons, qui se trouvèrent au nombre de douze, les ayant auparavant bien disposés à cette action sainte aidé à ce qu’il m’a dit, par un bon et pieux soldat, qui avait grâce pour instruire la jeunesse et lui montrer à prier Dieu, ajoutant qu’il croyait que Notre-Seigneur l’avait choisi pour en faire un catéchiste des pauvres barbares de Madagascar et qu’il aurait été ravi d’être reçu dans notre compagnie, si on l’eût voulu recevoir.

Monsieur Dufour faisait de plus le catéchisme, durant l’Avent et le Carême, trois fois la semaine. Et ceux même qui en autre temps n’assistaient presque à aucun exercice spirituel ne manquaient pas de s’y trouver. Les jours auxquels il n’y avait point de catéchisme, il y avait lecture spirituelle tantôt de la Vie des saints, tantôt du Pédagogue chrétien, ou de quel- qu’autre bon livre. Et il s’arrêtait de temps en temps sur les choses les plus remarquables, lesquelles il répétait brièvement pour les mieux inculquer aux assistants et les pesait et appliquait fort utilement. Cette lecture produisait des bons effets dans les esprits de la plupart des matelots et des soldats. Plusieurs, ne se contentant pas d’une heure de lecture, qu’ils écoutaient en commun, en faisaient eux-mêmes une autre en leur particulier.

Il faisait réciter le chapelet à deux chœurs trois fois la semaine : le mercredi, le vendredi et le samedi : et chacun s’inclinait profondément au nom de Jésus autant de fois qu’on le prononçait. Les soirs, pendant l’Avent, on chantait des cantiques spirituels ; et durant le Carême et après Pâques, on faisait une sainte conversation, où chacun racontait quelque

- 206 -

bonne histoire, à la fin de laquelle Monsieur Dufour en tirait quelque moralité pour en faire retirer plus de profit Tout cela, avec le bon exemple de ce bon soldat et de beaucoup d’autres, lui donnait bien de la joie, voyant que Dieu était servi de la sorte. Tout ce qui le fâchait était les jurements et vilaines paroles des plus insolents, à quoi il avait mis si bon ordre que, quand quelque matelot ou soldat s’en trouvait coupable, on le mettait aux fers, ou bien on lui faisait demander pardon à Dieu et à tout le monde et baiser la terre. Mais, lorsque quelque officier y tombait, il ne pouvait y remédier ; ce qui l’affligeait extrêmement. Il fit tant néanmoins et par ses paroles et par son exemple, qu’à la fin ces Messieurs furent un peu plus retenus et témoignèrent avoir une grande estime de lui et lui porter un grand respect.

Ces deux chers confrères tâchèrent d’introduire les mêmes exercices de piété, chacun dans son vaisseau ; ce qui leur réussit assez bien, Dieu merci, particulièrement à Monsieur Prévost. Et si Monsieur Belleville n’a pas tant fait que les autres en cela, à raison de sa maladie presque continuelle il a suppléé ce défaut en pâtissant et édifiant par ses vertus. Et d’autant que la vie et la mort de ce missionnaire peuvent fournir de quoi consoler et édifier votre charité et même la compagnie, je vais vous en marquer brièvement quelque particularité, principalement de celles que j’ai apprises de Monsieur Dufour et même des mariniers du vaisseau où il était. Mais auparavant vous serez aise, Monsieur, de savoir le détail de sa maladie et de son décès.

Je vous dirai donc, Monsieur, que, dès le même jour de son départ, il fut travaillé d’une fièvre lente qui l’affaiblissait peu à peu. Monsieur Dufour n’en fut averti que quinze jours après, lorsque l’Armand s’approcha d’eux Il alla aussitôt le voir, et l’ayant confessé, le chirurgien l’assurant qu’il se porterait mieux et que ce ne serait rien, il prit congé de lui, priant le capitaine Régiment d’en avoir soin et de lui faire savoir de temps en temps de ses nouvelles ; ce qu’il lui promit. Mais Dieu permit que ce vaisseau où était le malade s’éloignât tellement des autres qu’il fut tenu pour perdu, jusqu’à ce que, au bout de quinze jours, les quatre vaisseaux s’étant rassemblés au cap de Sierra-Leone, pour faire du bois et prendre de l’eau, Monsieur Dufour le revit dans son vaisseau, et, apprenant que la maladie était augmentée, il y entra une seconde fois, et trouvant le malade disposé pour aller à terre, il l’y fit porter ; et comme il n’y avait rien pour le mettre à couvert, on le mit dans une cabane qu’on lui fit à la hâte dans le bois le plus proche. Il lut donna un garçon pour le

- 207 -

servir. Il demeura là cinq ou six jours, où, bien loin de trouver de l’allégement, son mal empira ; ce qui lui fit désirer de recevoir le très Saint Sacrement. C’est pourquoi Monsieur Dufour et Monsieur Prévost allèrent là célébrer la sainte messe, et il y communia et, deux jours après sa communion, qui fut le 13 janvier, il fut rapporté dans son vaisseau. Le lendemain, M. Dufour le fut voir, et il le pria de l’aider à bien mourir. C’était la seule demande qu’il faisait à ces Messieurs tout autant de fois que leur charité lui voulait rendre quelque service. Surtout il demandait l’extrême-onction, laquelle on lui donna tôt après. Ce fut le 17 du même mois. Le lendemain, Monsieur Dufour retourna le visiter, qui s’aperçut qu’il était bien plus faible que devant ; mais, comme le chirurgien lui dit qu’il. n’y avait rien à craindre ce jour-là, il s’en retourna avec Monsieur Prévost. Néanmoins, dès le même soir, il mourut, entre 8 et 9 , après avoir toujours parlé jusqu’au dernier soupir. Oh, ! qu’il serait à souhaiter qu’on eut recueilli les paroles qu’il prononça pendant ce dernier passage ! Il y a sujet de croire qu’elles étaient toutes saintes et divines, puisqu’on sait bien que son cœur était tout plein et enflammé de l’amour de Dieu et de zèle du salut des âmes.

Le jour suivant, on tira un coup de canon dans son vaisseau, ce qui fit juger à ceux du nôtre qu’il était mort, et aussitôt on nous avertit qu’il était déjà mis en sépulture, c’est- à-dire qu’après quelques prières faites pour le défunt, il avait été jeté en mer, selon la coutume qu’on garde dans les vaisseaux, quand ils sont bien éloignés de terre.

Cette perte nous arriva un peu au delà de la ligne, vis-à-vis de la Guinée, le 18 dudit mois de janvier, l’an 1656. Je vous laisse à penser, Monsieur, quelle tristesse sentirent lors ces bons Messieurs, et moi maintenant, qui ai perdu un support qui me venait. Néanmoins je ne laisse pas de me consoler, dans la confiance que j’ai que nos pauvres nègres ont à présent en lui un intercesseur dans le ciel, puisqu’il s’était offert à Dieu par un vœu exprès de consacrer sa vie pour le salut de leurs âmes sur la terre, auparavant même que d’être admis en notre compagnie ; aussi était-ce sa grande joie, dans les petits intervalles que sa maladie lui donnait sur le vaisseau, de penser au sort bienheureux qui lui était échu, d’être destiné par la Providence et par l’obéissance à cet emploi. Véritablement, les vertus qu’il a fait paraître dans le peu de temps qu’il a été sur mer font bien connaître que sa vocation était du ciel.

Il était, à ce que j’ai appris, habitué à la sainte mortification des sens, s’oubliant lui-même de prendre ses nécessités pour

- 208 -

en faire part aux autres, jusqu’à donner les confitures et autres douceurs qu’on lui présentait dans sa maladie, aux autres infirmes, et se contenter pour son ordinaire d’un morceau de salé, qui fut le dernier rafraîchissement qu’il prit le jour de sa mort. Sa pureté était rare, et la plus grande peine qu’il eut, lorsqu’il fut attaqué de paralysie, était de se voir obligé à faire voir quelque nudité Le contremaître de son vaisseau m’a assuré que, dans tous les voyages qu’il avait faits quasi dans tous les états de l’Europe et l’Afrique, il n’avait jamais vu en aucun lieu un homme plus doux et plus charitable que Monsieur de Belleville. Sa douceur était accompagnée de générosité, et il n’était pas moins noble par vertu que par extraction ; ce qui parut principalement en deux occasions.

L’une fut que, plusieurs de son vaisseau étant entrés dans un petit navire anglais qui était à la rade, et ayant enlevé une partie de ce qu’ils y avaient trouvé, Monsieur de Belleville en parla au capitaine avec tant d’efficace et lui fit le cas si noir, qu’à même temps il donna ordre à ses officiers de tout rendre ; ce qui fut incontinent exécuté, à la grande consolation des Anglais, qui firent aussitôt jouer quatre ou cinq pièces de canon en actions de grâces

L’autre preuve que Monsieur de Belleville donna de sa générosité fut de mettre remède à un grand désordre qui commençait dans son vaisseau pour la mésintelligence de deux lieutenants, qui avaient déjà partagé tous les gens du vaisseau en deux fractions, les Normands faisant pour l’un, et les Bretons pour l’autre. Dans ces brouilleries, le capitaine était quasi démis de son autorité. Ce généreux serviteur de Dieu n’eut pas plus tôt vu cela, qu’il s’en alla en parler à M. l’amiral et lui exposa si efficacement les mauvais effets de ce désordre, qu’incontinent on mit un de ces deux lieutenants dans un autre vaisseau, et pareillement on fit échange d’une partie de leurs hommes, et par ce moyen on y établit une solide paix.

Cette générosité parut encore bien mieux dans la patience avec laquelle il souffrait toutes les longues et très grandes incommodités de sa maladie et surtout à se résoudre si constamment au grand passage de la mort, qui donne de la frayeur aux plus résolus ; car, étant interrogé de Monsieur Dufour s’il n’était pas content de mourir, il répondit qu’il ne désirait rien tant que de faire le bon plaisir de Dieu en tout et partout, et particulièrement en mourant pour l’amour de lui et pour son service, et que, si sa divine Providence agréait de le retirer à cette heure-là de cette vie, il n’oublierait pas

- 209 -

les pauvres sauvages de Madagascar, espérant qu’il les pourrait assister autant dans le ciel qu’il eut fait sur la terre, si Dieu lui faisait miséricorde. Plaise à sa bonté infinie d’exaucer ses prières et de nous envoyer des ouvriers en quantité, et bien pleins de l’esprit qui animait ce bon prêtre et à moi misérable de me faire la grâce d’imiter ses vertus !

Tous ceux qui étaient dans le vaisseau Armand furent fort affligés de la mort de leur bon prêtre, et leur affliction s’augmenta quand, un peu après, cinq ou six d’entre eux moururent aussi, non pas, à la vérité, sans contrition, mais sans confession faute de prêtre ; et ce qui les combla de douleur ce fut la crainte de mourir ainsi sans être confessés, prévoyant bien qu’ils seraient contraints d’achever leur voyage jusques à Madagascar sans aucun prêtre.

J’oubliais, Monsieur, de vous faire récit de quelques autres désastres qui ont précédé ce dernier, lesquels me semblent plus déplorables en quelque façon que tout le reste : c’est la mort sans confession de plusieurs personnes tant de nos vaisseaux que de ceux qu’on rencontra tant sur terre que sur mer C’est, Monsieur, que, deux chaloupes de nos Français ayant abordé un petit vaisseau portugais, deux des nôtres y furent mis à mort, outre plusieurs autres qui y furent blessés, nommément Monsieur de Lamran, lieutenant de l’Amirale, lequel eut un œil crevé d’un coup de flèche ; mais ce qui me fait plus de compassion, c’est qu’en une autre rencontre un. bon matelot, qui ne jurait jamais, fut tué par les nègres à Sierra- Leone, à cause que ceux de nos vaisseaux avaient pris prisonniers quelques-uns des leurs je ne sais pourquoi. Ce meurtre fut cause que nos Français brûlèrent toutes les cases qui composaient les villages de ces pauvres infidèles. Oh ! qu’il vaudrait bien mieux qu’on allât donner la vie spirituelle à ces pauvres gens que leur ôter ainsi la corporelle, et leur procurer les biens éternels plutôt que de les priver des temporels ! Oh ! que je m’estimerais heureux si je mourais pour les retirer de l’ombre de la mort ! Mais il est temps de reprendre notre discours du succès du voyage de nos missionnaires.

Quand les quatre vaisseaux furent arrivés au cap de Bonne-Espérance, Monsieur l’amiral et tous les capitaines, ayant résolu d’envoyer le seul Armand au fort Dauphin, pendant que les trois autres feraient voile au fort Sainte-Marie, qui est tout proche de Madagascar, et où l’on veut faire une nouvelle habitation, trouvèrent bon que l’un de nos prêtres qui restait se mit dans ledit vaisseau Armand : et ce fut Monsieur Dufour qui s’y offrit et y fut admis, après l’avoir fait

- 210 -

agréer à Monsieur Prévost Jugez Monsieur, si ces deux missionnaires si parfaitement unis de cœur par l’amour dont Jésus-Christ les avait liés et qui ne faisaient quasi que de se réunir de corps, avec espérance de ne se séparer plus, pou vivre et mourir ensemble dans Madagascar, ne furent pas bien surpris de cette seconde séparation, bien plus sensible et mortifiante que la première, puisqu’il s’agissait d’être écartés l’un de l’autre de deux cents lieues et en diverses îles.

Monsieur Dufour ne fut pas plus tôt entré dans le vaisseau Armand, qu’on le pria d’aller voir un pauvre malade. Dieu sait avec quel zèle il accepta cet emploi. Il s’y en alla incontinent, le confessa, et sitôt après la confession, Dieu l’appela a soi, quoiqu’on ne le jugeât pas si près de la mort

Cette première œuvre de miséricorde qu’il venait d’exercer lui servit d’aiguillon pour reprendre les mêmes exercices qu’il faisait dans l’autre vaisseau où il était, et y vaquer avec plus de ferveur que devant. Entre autres, il commença à dire la messe le dimanche de la Passion et d’y prêcher la pénitence, avec tant de bénédiction que ceux qui avaient laissé passer Pâques dix fois et quelques-uns même quinze et seize fois, furent tellement touchés de la parole de Dieu qu’il leur annonçait, que, ne pouvant résister aux inspirations divines, ils résolurent de ne point différer leur confession que la plupart firent générale de toute leur vie nommément un huguenot, qui, touché de la vérité qu’il avait entendue, l’alla trouver le samedi saint pour faire abjuration de son hérésie, et quelque temps après se confessa à lui, et ensuite communia de sa main. Ce fut le jour de Quasimodo. Le zèle de Monsieur Dufour pour la conversion des pauvres nègres de ce pays était si grand qu’il érigea pendant sa navigation une confrérie pour procurer leur conversion, ayant, à cet effet, marqué certaines prières et bonnes œuvres que les confrères devaient faire à certains jours ; et il avait dessein de vous en envoyer les règlements, mais il n’a pas eu les loisirs de les mettre en état, préférant à tout autre emploi le soin très exact qu’il avait de rédiger par écrit ce qu’il avait à faire pour la conversion de ces pauvres insulaires, et surtout à faire un mémoire des fautes jusques aux moindres, qu’il croyait commettre dans ce voyage, et dont, par un exemplaire d’humilité qui me confond, il avait dessein d’envoyer une copie à la compagnie, pour ternir, s’il eut pu, le lustre de ces belles choses que Dieu avait déjà faites et semblait devoir encore faire par son entremise.

Enfin, après avoir vogué si heureusement pendant un si long temps, il aborda à notre terre le 29 de mai ; et c’est,

- 211 -

Monsieur, ce que je réserve à vous dire en détail au chapitre suivant.

CHAPITRE : TROISIèME

L’arrivée de Monsieur Dufour à Tholanghare, village de l’île de Madagascar, et ce qu’il fit, et de son départ du même lieu pour aller en l’île de Sainte-Marie.

La surveille de la Fête-Dieu de la même année 1656, ainsi que chacun désirait avec ardeur voir des vaisseaux de France, y ayant fort longtemps qu’il n’y en était venu, et que moi-même véritablement je le souhaitais plus que tout autre, tant à raison du grand besoin que j’avais qu’on m’amenât des compagnons, qu’afin de rendre la cérémonie de ce grand jour plus solennelle, voici qu’un petit enfant qui était chez nous aperçut à même instant un navire ; ce qui nous réjouit plus que je ne vous saurais dire. On court à l’église chanter le Te Deum Cependant le vaisseau entre dans la rade et en même temps en ressort ; ce qui rabattit bientôt notre joie et nous fit soudain faillir le cœur. Enfin il revient se remettre à notre bord et y mouille l’ancre. Oh ! ce fut alors que nous ne fûmes plus en doute de notre bonheur et que notre cœur tressaillit d’aise particulièrement lorsqu’on entendit tirer le canon pour saluer et qu’on vit descendre Monsieur le chevalier de Sourdis et le sieur Guelton, lesquels d’abord nous assurèrent que le navire était à Monseigneur et, pour plus grande assurance, que Monsieur Dufour était dedans..

Seigneur, quelle joie ! Je m’embarquai pour le voir, nous nous jetons à terre et nous nous embrassons, Dieu sait avec quelle réjouissance. Il me raconta comme les autres étaient à Sainte-Marie et que Monsieur Prévost était en bonne santé dans la Duchesse ; mais, lorsqu’il me dit qu’il en était mort un, qui s’appelait Monsieur de Belleville, je sentis soudain une grande tristesse en mon cœur ; et pource qu’il assura que ce qui l’avait fait mourir était le vomissement que la mer cause, dont suit la fièvre et parfois la mort, quand il dure trop, et que la crainte de l’encourir pourrait empêcher nos missionnaires de venir ici. je ne puis que je ne vous die dès à présent, Monsieur que. pour guérir cette sorte de mal de mer, dont j’ai aussi été malade en venant ici, je n’ai trouvé aucun remède plus souverain que de dormir un quart d’heure après avoir mangé ; il faut pourtant laisser nettoyer l’estomac le premier et le second jour. Ceux qui ont fait cela n’ont pas été malades ; et sans ce remède je serais mort. Oh ! qu’il eût bien mieux valu que Dieu m‘eût retiré de ce monde que non

- 212

pas cet homme apostolique, qui eut bien mieux travaillé que moi ! Mais il faut adorer sa providence en cela comme en toute autre chose et nous résigner à sa sainte volonté. C’est ce qui me fit faire trêve à la douleur que je ressentais par cette triste nouvelle, pour laisser encore aller mon pauvre cœur à la joie que l’heureuse arrivée de Monsieur Dufour me causait le fus néanmoins contraint de mortifier un peu de temps mon grand désir de m’entretenir avec lui, pource que les Français d’ici l’environnaient, et ceux du vaisseau me questionnaient. Ils me demandèrent, entre autres choses, si tout allait bien à l’habitation, d’autant qu’ils avaient appris des mauvaises nouvelles sur nous au cap de Bonne-Espérance, savoir que nos insulaires avaient tué presque tous les Français. le les assurai du contraire, et que tout allait bien, Dieu merci. le leur fis une pareille demande pour leur vaisseau. Ils me dirent qu’il y avait près de huit mois qu’ils étaient en mer, et qu’ils avaient pensé tous mourir, et que dans leur navire ils avaient encore cinquante malades, et que, pour les autres vaisseaux, il y avait deux mois qu’ils les avaient quittés, à cause de la tempête, qui les avait ainsi écartés. Enfin, je rompis avec eux pour tacher de rejoindre Monsieur Dufour. A cet effet, je demandai permission au capitaine de l’amener à terre, ce qu’il m’accorda, nous conjurant tous deux d’avoir soin des malades. Ah ! mon Dieu ! que c’est une chose douce que de se voir avec ses frères, après avoir été longtemps séparés et éloignés les uns des autres ! Il me semblait voir un ange du ciel ; il était vermeil comme la rose, mais cela ne procédait que du feu intérieur de son zèle, car il avait pour lors le mal de terre : ses jambes étaient fort enflées et toutes noires, et toutefois il cachait cela ; et, à voir la sérénité de son visage, il semblait être en bonne santé.

Nous avisâmes, dès le soir même, à ce que nous avions à faire le lendemain matin. Notre premier soin fut de nous confesser l’un l’autre et puis de nous en aller, lui au navire, pour faire mettre les malades à terre, et moi à donner ordre pour les faire loger et fournir leurs nécessités employant le reste du temps à parer l’église pour la procession de la fête. A cet effet, j’y mis plusieurs petites arcades ornées avec des bouillons de papier blanc et des petits nœuds de ruban rouge. Notre chapelle fut toute tendue de linge bien blanc. Faute d’autre tapisserie, la ramée et des feuillages d’arbres servaient pour orner le chemin par où devait passer la procession. Je fis même étendre de la natte à terre par tous les mêmes endroits.

Je priai Monsieur Dufour d’être le célébrant de cette solennité, et de porter le Saint Sacrement ; ce qu’il fit avec beaucoup

- 213 -

de dévotion et d’édification. Monsieur le chevalier tenait la chasuble ; Monsieur le gouverneur et son lieutenant portaient le dais et quatre mousquetaires marchaient aux quatre coins avec quatre autres qui portaient des flambeaux. Quatre petits Indiens, habillés à l’avantage, allaient devant, portant chacun une corbeille pleine de fleurs, dont ils jonchaient le passage, et deux autres encensaient avec des génuflexions, selon la coutume de France ; et moi en surplis, je me tenais près de M. Dufour pour lui servir de diacre et pour faire garder l’ordre. Le reste du peuple avait les cierges allumés. Ainsi nous allâmes jusqu’au fort, où il y avait un reposoir assez beau selon notre pauvreté.

Ces bons néophytes, qui étaient bien au nombre de trois cents, étaient ravis et touchés de dévotion et se fortifiaient de plus en plus à la foi, voyant que de tels honneurs ne se pouvaient rendre qu’à un Dieu. A la sortie du fort, on tire tous les canons, et les soldats font une salve des mousquetades On retourna ensuite à l’église, où l’on chanta la grand’ messe. Monsieur Dufour fit une exhortation, dont plusieurs furent touchés.

A près la messe, les Français assistaient tour à tour devant le Saint Sacrement. Nos néophytes ne laissèrent pas perdre leur rang, car il y en eut tout le temps que Notre-Seigneur fut exposé. Monsieur Dufour et moi fûmes occupés à travailler auprès des malades.

Sa charité était si grande qu’il embrassait tout, jusqu’à faire blanchir le linge aux uns et aux autres même aux hérétiques qui se portaient bien. Enfin, si je voulais parler à lui, il le fallait prendre sur les heures de notre repos ; ce que j’avais peine de faire pour le besoin qu’il en avait. Il ne voulut jamais faire les fonctions de supérieur, ni coucher en aucun lit mais sur son matelas, étendu sur terre. Il allait voir tous les malades avant que de dire la sainte messe. Je le suppliai de la dire du matin et prendre quelque chose avant que de les visiter. Il le fit par condescendance pendant deux jours mais il dit après, pour s’en exempter, qu’il ne pouvait manger si matin et qu’il prenait trop d’aliments. Il était si occupé autour des infirmes qu’à peine avions-nous un moment pour prendre notre réfection ensemble.

Il ne demeura ici que huit jours, pendant lesquels nous avisâmes des choses plus importantes à la gloire de Dieu : premièrement, de faire bâtir une église, avoir du feu continuellement devant le Saint Sacrement ne plus laisser entrer les femmes dans la cour, mais avoir une maison proche la porte,

- 214 -

pour les faire prier Dieu ; faire lire à table et ne manger que fort peu dehors.

Il ma dit plusieurs fois qu’il était ravi de se voir hors du tumulte et qu’il était ici en son élément. Néanmoins, après huit jours de résidence qu’il fit en cette île, il commença à me parler de son partement pour celle de Sainte-Marie. Je le suppliai de n’y point aller, mais plutôt mander Monsieur Prévost pour venir ici apprendre tous trois la langue ensemble, nous faire à l’air du pays et nous y établir quelque chose de solide, que Sainte-Marie était un air infecté, qui emportait plusieurs de nos Français, et que je ne croyais pas que nous revissions jamais Monsieur Prévost. Tous nos habitants lui tinrent le même discours Il ne voulut point nous écouter ; ce qui m’obligea de prier Monsieur le chevalier de ne lui pas souffrir de faire voyage, vu qu’il avait lors le scorbut, qui est un mauvais mal de mer qui prend aux gencives et aux jambes ; mais il fit si bien qu’il gagna Monsieur le chevalier. Dès que je l’eus su, je demandai à ma façon assez rustique et avec un peu de chaleur qu’est-ce qu’il voulait faire, lui représentant qu’il était envoyé pour me soulager et que c’était là votre intention, Monsieur, et qu’il valait mieux que j’y allasse, vu que j’étais fait à la terre. Il m’apporta tant de raisons, fondées principalement sur la charité du prochain et particulièrement des pauvres malades, et sur le bien pressant qu’il y aurait à faire à l’égard des autres personnes qui étaient dans l’île, que je fus contraint de lui laisser le tout à son jugement ; et voyant que c’était un faire le faut je le laissai aller à la garde de Dieu ; mais auparavant je lui fournis ses petites nécessités : je lui donnai du linge, des rasades ou étoffes du pays et toutes les autres choses nécessaires pour Sainte-Marie ; je lui fis accepter quelques petits rafraîchissements, quoique je me doutasse bien qu’il n’en goûterait pas, non plus qu’il avait fait de ceux qu’il avait apportés de France car il les avait déjà tous distribués aux malades sans se réserver qu’environ deux pots de vin d’Espagne pour dire la messe. le lui dis la façon qu’il devait ménager sa santé et se gouverner dans le pays, tâchant de lui en faire concevoir l’importance ; et pour mieux l’engager à cela, je lui baillai une lettre que j’écrivais pour le même effet à Monsieur Prévost, par laquelle je lui mandais, entre autres choses, la joie que j’avais de leur arrivée et ensemble la tristesse que me causait cette séparation et que je le conjurais de tâcher de se bien conserver et ne pas trop travailler dans le commencement et de presser Monsieur Dufour d’en faire de même. Je lui donnai trois honnêtes Français pour s’en servir et par le chemin et sur les lieux, l’as-

- 215 -

surant qu’il se pourrait fier à eux et prendre conseil d’eux, pource qu’ils savaient fort bien la langue et le pays et que c’étaient des braves gens et fort aimés des nègres. Je le priai avec instance de revenir par le premier navire et d’amener aussi Monsieur Prévost, pour se faire avec nous et apprendre, comme j’ai dit, la langue. Il me le promit et m’assura que c’était aussi son dessein et par le même motif. Enfin, après nous être embrassés, et avec larmes, il s’embarqua à mon grand regret et de tous les Français et même de tous les nègres de cette habitation, qui l’aimaient déjà beaucoup.

Vous attendez sans doute, Monsieur, que je vous die à présent le succès de son voyage et ce qui se passa à Sainte-Marie et ici pendant son absence : c’est aussi ce que je m’en vais vous déduire en peu de mots au chapitre suivant.

CHAPITRE QUATRIèME

De ce qui se passa à Madagascar depuis le départ de Monsieur Dufour jusqu’à la nouvelle de sa mort, et à Sainte-Marie pendant le peu de séjour qu’il y fit avec Monsieur Prévost.

Ayant vu que Monsieur Guelton, demeuré gouverneur en cette habitation, avait fait reculer le fort Dauphin d’une portée de mousquet, parce qu’il croyait qu’il était trop proche du village des nègres, de qui on devait appréhender quelque surprise par le feu, tous les bâtiments de ce pays-ci n’étant faits que de bois, cela me donna occasion et me fit résoudre de travailler aussi, de mon côté, pour ce qui regarde notre logement m’y voyant obligé pour les mêmes raisons. Pour m’accommoder donc à ce changement, je délogeai et me plaçai entre les Français et les nègres, dans la vue que cela donnerait plus de commodité aux uns et aux autres de venir à la prière et aux instructions. A même temps, je fis bâtir une petite case pour loger les Français qui sont répandus par la campagne, lorsqu’ils viennent à Tholanghare, et avoir, par ce moyen, occasion de les entretenir de leur salut et savoir comment ils se gouvernent dans leurs habitations.

Je commençai aussi à mettre en exécution ce que nous avions projeté Monsieur Dufour et moi, savoir de bâtir une église en ce même lieu, à laquelle on travaille encore et qui sera assez belle, si je ne me trompe et de grandeur suffisante pour contenir pour le moins deux cents personnes. Plaise à la divine bonté de verser en abondance ses bénédictions sur la première qu’elle ordonne lui être bâtie en ce lieu par notre entremise,

- 216 -

et bien remplir de son esprit ceux qui viendront y voir ou entendre les saints mystères, et les multiplier tellement que nous soyons contraints d’en faire plutôt une plus grande !

Je pris aussi avec moi trois petits garçons des Français avec deux fils du roi de Manamboule, tous cinq âgés d’environ deux ans, qui est l’âge auquel on peut s’assurer de trouver et de conserver en eux l’innocence, principalement au fait de la chasteté, qui est ici rare au delà de ce qu’on peut dire ; de quoi il ne faut pas s’étonner, puisque, comme vous avez pu savoir par notre précédente relation, les pères et les mères n’attendent pas ici que leurs enfants de l’un et l’autre sexe aient l’usage de raison pour leur apprendre comment on peut perdre la pureté, et, qui pis est, les y excitent eux-mêmes ; chose bien déplorable et qui fait bien voir la grande nécessité qu’a ce pauvre peuple d’être instruit.

J’avais déjà depuis longtemps quatre autres petits garçons, qui sont maintenant âgés de sept à huit ans, lesquels me donnent beaucoup de satisfaction et d’espérance de les voir un jour coopérer à la conversion des autres, principalement deux d’entre eux qui savent déjà lire à la messe, et lire tout couramment

Je pensais que tout ceci pouvait retenir à Tholanghare le zèle de Monsieur Dufour, et m’attendais qu’il serait occupé d’y faire le catéchisme, en suite de l’aumône que l’on fait tous les jours à midi aux nègres et négresses, et qu’il aurait encore avec cela la direction des Français et l’administration des sacrements,

Pour mieux l’obliger à cela, je faisais mon compte de lui laisser de quoi faire la charité aux pauvres, particulièrement aux villages et aux enfants abandonnés de leur mère, pendant les mauvais jours où ils ne trouvent quasi rien à manger. Pour ce qui est de moi, je me promettais d’aller dans les terres voisines apprendre à prier Dieu aux uns et aux autres ; et pour n’être à charge à personne, j’avais proposé de faire un petit réservoir de vivres dans une des principales habitations qui se trouverait le plus au cœur du pays, et ainsi demeurer huit ou dix jours dans un endroit, jusqu’à ce qu’il y eut quelqu’un du village qui sût prier Dieu, pour ensuite l’apprendre aux autres du même lieu et leur faire faire les prières du soir et du matin, comme elles se font dans notre habitation de Tholanghare, où j’aurais soin de me rendre à toutes les grandes fêtes de l’année, afin d’aider à y faire le service divin.

Ces desseins plaisaient beaucoup à mon esprit, et j’assurais souvent ces pauvres nègres que bientôt je les irais apprendre

- 217 -

à prier Dieu, puisqu’il était venu de mes frères m’aider en cela ; ce qui les réjouissait extrêmement. C’est pour cela même que je me relâchais quelque peu du soin des choses spirituelles pour disposer et mettre en état les temporelles, afin que quand Monsieur Dufour serait venu, nous puissions travailler tout de bon au salut de ces pauvres gens, nous reposant tout à fait, pour ce qui est du temporel, sur quelque bon laïque qu’il devait m’amener.

Pendant que je m’entretenais dans ces pensées et que tous les jours j’offrais le sacrifice de notre Rédemption, avec les prières de nos bons chrétiens pour l’heureux retour de Monsieur Dufour, à qui même j’avais réservé l’administration de plusieurs baptêmes, pour le réjouir et le consoler à son arrivée, voici que, le 21 de septembre, on commence à crier : navire, navire ; et on voit soudain paraître l’Armand, qui vient mouiller ici pour la seconde fois. On regarde si Monsieur du Rivaux y est et si l’on ne verra point Monsieur Dufour. A même temps, la chaloupe vient à terre pour y faire descendre M. du Rivaux, notre gouverneur général, qui à même temps fait son entrée avec une belle compagnie. Chacun se donne l’honneur de le saluer. Incontinent après, je lui demande comment se portait M. Dufour et il me dit froidement qu’il était demeuré à Sainte-Marie et qu’il se portait bien ; que, pour M. Prévost, véritablement il était fort malade. Ma joie, comme vous le voyez, Monsieur. était toujours mêlée de tristesse ; mais bientôt après, la tristesse demeura seule pour mon partage, et je fus détrompé quand on me dit tout net que M. Dufour était mort. Ce fut pour moi un coup de foudre, le plus surprenant que j’aie jamais ressenti sur le terre. Chacun se mit à pleurer avec moi, même les nègres qui semblaient déjà perdre courage, se voyant privés du secours qu’ils attendaient de tels missionnaires.

Un des petits qui sont avec moi me dit tout bonnement : "Comment feras-tu, toi ? Tu mourras aussi bientôt ; tu as trop de peine." Je lui dis que Dieu me donnerait des forces et qu’il y en avait encore un qui viendrait avec moi, qu’à la vérité il était malade, mais qu’il en pourrait réchapper, aussi bien que plusieurs autres En même temps, je lus la lettre que m’écrivait M. Prévost, par laquelle il me mandait seulement en général la mort de M. Dufour sans quasi autre nouvelle, me disant pour excuse que ses forces, déjà diminuées de beaucoup, ne lui permettaient pas d’écrire davantage et qu’enfin j’eusse soin de dire des messes pour lui, mort ou vif. Quelle consternation pour moi, mon cher Père ! L’un est mort et l’autre a déjà un pied dans la fosse !

- 218 -

Ce me fut encore un surcroît de douleur de ne pouvoir apprendre avec certitude, ni par lettre de M. Prévost, ni par autre voie, les circonstances particulières de la mort de M. Dufour, ni ce qu’il avait fait en cette île de Sainte-Marie. Voici seulement ce que m’en ont depuis rapporté les Français qui en sont revenus, savoir que ce bon missionnaire, après avoir beaucoup souffert et travaillé sur le chemin, arriva enfin à cette île-là ; et son premier soin fut de visiter les malades qu’il trouva là en grand nombre et quasi sans secours de personne ; ce qui l’obligea à y faire une espèce d’hôpital, là où il tâchait de les assister de tout son pouvoir, soit par lui-même soit par l’entremise des autres, jusque-là qu’il ne se feignait point d’aller demander deçà et delà l’aumône pour eux. Et voyait que ceux de sa compagnie souffraient à raison de la disette des vivres aussi bien que lui, et voulant compatir à leur souffrance, il se privait parfois de manger jusqu’au soir, ou mangeait fort peu, et avec tout cela ne laissait pas de prêcher, de catéchiser et même d’écrire et composer un dictionnaire de langue du pays. Cependant il lui vint une pensée, de faire douze croix en l’honneur des douze apôtres et les aller planter dans les principaux villages de la même île. Pour cet effet, il en demanda et obtint la permission de M. le gouverneur. Et sur le point de partir pour ce petit voyage, il prit congé de tout le monde, comme s’il fût allé à la mort ; et quoiqu’il ne fasse pas trop sûr pour nous autres dans ces quartiers-là, il ne se mit point en peine d’avoir pour sa défense ni armes, ni escorte, n’ayant pris pour toute compagnie qu’un petit nègre, avec lequel il tâchait de s’instruire de la langue du pays.

Il eut bien de la peine en tout ce chemin, tant pour le défaut de vivres qu’il lui fallait souffrir, à cause que les habitants de ces lieux n’en veulent point vendre aux étrangers qu’à raison des pluies, qui sont là quasi continuelles, et des eaux qu’il faut souvent passer sans pont ni barque ; et cependant, si l’on vient à laisser sécher ou refroidir sur soi ses habits ainsi mouillés, on tombe ordinairement dans les grandes maladies, et plusieurs même des naturels du lieu meurent par cette voie. Le zèle néanmoins de cet homme apostolique l’empêcha de faire réflexion à tout cela, en sorte qu’il ne se mit point en peine de se faire essuyer ni changer, se persuadant que ce serait une trop grande délicatesse à un missionnaire de se traiter ainsi. Tant y a que le bon Monsieur Dufour après avoir planté onze de ses croix qu’il appelait stations et devant lesquelles il faisait ses prières, cherchait à planter la douzième en terre, mais il la planta dans son cœur, car il lut atteint de la maladie dont il mourut

-219 -

Il se vit tout à coup saisi d’une grosse fièvre, qui, au troisième jour, l’affaiblit beaucoup, quoique dans les petits intervalles qu’elle lui donnait, il ne laissait pas d’entendre encore les confessions des autres malades. Enfin ce grand travail, joint à la grosse fièvre, le fit demeurer si débile, que quand on le levait tant soit peu il s’évanouissait aussitôt. Cette faiblesse du corps n’empêchait point la force de l’âme. Les vertus héroïques qu’il a exercées, même dans le fort de son mal, ont bien fait voir cette vérité, particulièrement sa patience dans les douleurs aiguës, sa résignation au bon plaisir de Dieu, sa résignation à recevoir les derniers sacrements, et son ardente charité qui n’avait point de bornes. Tout cela donnait de l’admiration à tous ceux qui le voyaient. Enfin, le dix-huitième jour de sa maladie, Dieu, voulant récompenser ses travaux et souffrances, l’appela à lui par une sainte mort pour commencer une vie bienheureuse dans le ciel. Nous avons sujet d’en parler ainsi, si nous considérons la sainte vie qu’il a menée, tant devant qu’il fut dans la compagnie, que depuis qu’il y a été reçu, à ce que j’ai appris de bonne part. En un mot, on l’a toujours regardé comme un vrai modèle et miroir d’innocence et un tissu continuel de bonnes œuvres ; et je n’ai jamais remarqué en lui aucun défaut, si ce n’est qu’on veuille appeler faute les excès de vertu et de mortification qu’il a fait paraître, particulièrement à Sainte-Marie.

Mais vous savez, Monsieur, qu’encore que ces sortes d’actions ne soient pas imitables et qu’il faille bien recommander à nos autres missionnaires de ne pas le suivre en cela, pour ne point se mettre en danger de tenter Dieu, néanmoins nous ne pouvons nier qu’elles ne soient admirables et saintes en sa personne aux yeux de Dieu, qui les lui a possible inspirées si fortement qu’il n’a pu y résister, ainsi que sa divine sagesse a fait autrefois à l’égard de plusieurs saints dont nous faisons les fêtes, et fait encore même à l’égard de plusieurs qui vivent dans les communautés bien réglées.

Et pourquoi ce bon Dieu en use-t-il de la sorte, sinon pour faire voir qu’il est admirable en ses saints, ou pour les faire de bonne heure mourir martyrs de cette façon ou d’une autre avant que leur zèle ne vienne à diminuer et possible s’anéantir ou bien pour faire par leur mort multiplier les chrétiens, puisque sanguis martyrum est semen christianorum, ou enfin pour confondre et exciter à la vertu par leur exemple les sensuels et immortifiés, comme je suis, qui, sous prétexte de ne pas être homicides d’eux-mêmes, sont idolâtres de leur santé, tant l’amour-propre et la prudence de la chair les aveugle. quoique, comme j’ai dit, il ne faille pas conseiller

- 220 -

d’aller dans l’autre extrémité, qui est l’excès indiscret, surtout quand il est contre l’obéissance ? Au reste, je ne puis que je n’ajoute ici deux petites merveilles, qui pourront, à mon avis, contribuer à faire voir la sainteté de ce serviteur de Dieu.

La première est que, dans cette lettre dont j’ai déjà parlé, qu’il avait commencé d’écrire à la compagnie pour lui rendre compte de son voyage et lui exposer toutes les fautes qu’il pensait y avoir faites, entre lesquelles il marquait son ingratitude envers Dieu. "Je crains, disait-il (ce sont ses propres mots), de n’avoir pas assez remercié Dieu de ses grandes faveurs que j’ai reçues de sa bonté, particulièrement en six ou sept occasions, comme de m’avoir fait la grâce de parler diverses langues, etc." Ces paroles sont un peu ambiguës à la vérité, et j’aime mieux en attendre votre sentiment pour m’y conformer, que de précipiter le mien. Il serait à souhaiter qu’il eut marqué en son papier les autres grâces reçues du ciel ; car il y a de l’apparence qu’elles sont grandes et rares, mais il n’a pas eu le temps de continuer sa lettre, à mon grand regret. Peut-être qu’il s’attendait de mettre en ligne de compte les deux faveurs que Dieu lui avait faites pendant sa navigation, dont l’une est d’avoir reçu au giron de l’église deux hérétiques, y compris celui dont nous avons fait mention ci-dessus, ainsi que quelques matelots m’ont rapporté.

L’autre est d’avoir, par sa patience et longanimité, si bien gagné le cœur de tous ceux du vaisseau qui le menait, qu’ils se soumirent entièrement à lui, tant pour s’empêcher de faire le mal, que pour s’appliquer au bien qu’il leur conseillait, comme nous avons touché ci-devant, quoique, au commencement, cela parut impossible, tant il fut contrarié et persécuté de la plupart, quand il voulait introduire quelque pratique chrétienne. Pour moi il me semble que ce changement est en quelque façon une des plus grandes actions qu’il ait jamais faites. Ce qui ne sera pas malaisé à croire à ceux qui savent par expérience quels sont les soldats et mariniers en semblables navigations

La seconde merveille moins douteuse que cet homme de Dieu fit paraître, est qu’étant dans l’Armand pour venir ici la première fois, et les matelots ne pouvant découvrir nos côtes, quoiqu’ils en fussent proche, furent pendant deux mois dans cette inquiétude et dans la nécessité absolue d’eau douce, ce qui obligeait un chacun à se préparer à la mort, particulièrement les malades, qui étaient au nombre de quatre-vingts.

Dans cette consternation si universelle, Monsieur Dufour dit que, s’ils voulaient faire ce qu’il désirait d’eux, assurément

- 221 -

dans quinze ; jours ils verraient la terre. Tous d’une voix dirent qu’ils le voulaient bien. Lui ne se contentant pas des simples paroles pour l’exécution des choses qu’il avait à leur dire, il exigea leur serment Après quoi, il leur déclara que ce que Dieu voulait d’eux était que tous s’obligeassent par vœu de se confesser et communier dans la quinzaine. Personne n’y manqua que deux mauvais garnements, qui, par un juste jugement de Dieu, moururent ensuite sans sacrements Le quinzième jour étant arrivé, qui était un dimanche, on vint lui dire que sa prophétie n’était point véritable et qu’on ne voyait point de terre. Lui, sans s’émouvoir, leur dit : " Prions Dieu, mes enfants" et là-dessus alla dire la messe ; après quoi, on ne vit point encore de terre. Il va dîner. Point de terre. Monsieur le chevalier de Sourdis et son lieutenant vont derechef le trouver et lui disent : "Monsieur, nous voilà perdus ; vous nous aviez promis terre au moins pour aujourd’hui, et, quoiqu’il soit déjà bien tard, nous n’en voyons point." — "Messieurs, leur dit-il, je vous promets que vous verrez terre aujourd’hui." On dit vêpres, et, environ le Magnificat, un matelot vint à crier : " Terre, terre." Il fait continuer les vêpres après quoi chacun commence à se réjouir et à bénir Dieu de la grâce qu’ils avaient reçue par l’entremise de son serviteur ; dont ils conçurent des nouvelles opinions de sa sainteté. Sa mort arriva le 8 août, l’an 1656.

Cependant je demeurais toujours dans l’incertitude de ce qui serait arrivé au bon M. Prévost, pour qui j’offrais sans cesse à Dieu mes chétives prières, mais inutilement, parce que le 26 janvier, le vaisseau appelé la Duchesse revenant ici, j’appris que je ne devais plus attendre M. Prévost. M..de La Roche, qui l’a toujours assisté charitablement dans ses nécessités, et à qui nous avons d’autres obligations, nous dit d’abord que plusieurs de son vaisseau étaient morts, entre autres Monsieur Prévost, et qu’il avait tant travaillé après les malades qu’il y était demeuré, et que cela l’avait affligé plus que toutes les autres pertes qu’il avait faites, de s’être vu sans un tel aumônier. Il me dit encore plusieurs choses en général du zèle et de la charité de ce bon missionnaire, que vous pouvez juger assez par les bons exemples de vertus qu’il a donnés durant dix ou douze ans à toute la Compagnie.

Ce vaisseau, qui nous apporta de si fâcheuses nouvelles, fut un peu après visité, et n’ayant pas été trouvé bien fait fut dégradé, c’est-à-dire défait, et mis en pièces pour le refaire tout à fait ; et comme il était fort beau, ç’a été un grand sujet de crève-cœur à tout le monde. Chacun déplore ce dommage, et moi particulièrement, voyant tant de perte pour ceux qui

- 222 -

étaient si zélés pour avancer la gloire de Dieu ; mais lui, qui est le maître de tout, saura bien les récompenser par une façon plus excellente que l’est ni l’or ni l’argent, particulièrement s’ils continuent de pratiquer les bonnes instructions que nos pauvres défunts ont eu le bien de leur donner durant tout le voyage, et surtout si mes péchés n’y mettent point empêchement. O Monsieur, qu’il serait à souhaiter que tous les prêtres eussent autant de compassion pour la perte des âmes, qu’on en a pour celle des biens temporels ! Ah ! qu’on verrait bien plus de missionnaires exposer leur vie pour la conversion des infidèles qu’on ne voit pas ! Je prie Dieu qu’il leur donne pour cela les lumières nécessaires et des grâces efficaces pour venir ici au secours pour le salut de ces pauvres sauvages et y suppléer mes défauts, moi qui tiens indignement la place d’un apôtre, n’étant pourtant qu’un apostume de péché et d’ignorance, et n’ayant pour tout qu’une bonne volonté de plaire à Dieu et d’obéir à mes supérieurs. Je prie sa bonté infinie de m’en faire la grâce s’il lui plaît. Mais il est temps de retourner à nos pauvres néophytes

CHAPITRE CINQUIèME

De ce qui se passa à Madagascar depuis la mort de ces. Messieurs. et de l’état présent des affaires.

Je vous dirai donc, Monsieur, qu’à la Toussaint dernière, la plupart de ces nouveaux chrétiens se présentèrent à la confession et communion. et ce seulement pour leur avoir dit que c’était une grande fête Cela montre bien le désir qu’ils ont de faire leur devoir et condamne bien la tépidité de plusieurs Français et la mienne même. Un Français étant tombé malade à Avaratra Malemy, qui n’est pas à deux journées d’ici, je fus obligé d’y aller, non tant à raison de son incommodité de corps que de celle de l’âme, vu que depuis un an et demi il n’avait été à confesse ; et ainsi que je me disposais pour partir, j’appris que l’armée des Français était prête à marcher pour prendre la route vers les mêmes quartiers. Je m’offris à leur dire la messe en chemin ; ce qu’on accepta bien volontiers. Je partis donc avec l’armée et cela était beau à voir. Il y avait un bon ordre partout, mais particulièrement pour les prières, que l’on faisait tous les jours, soir et matin selon la coutume que l’on avait introduite mais ce qui m’édifia le plus, c’est qu’étant arrivés à la province d’Anossi, il y eut plusieurs Français, même des principaux officiers de notre armée, qui, étant sur le point d’aller à quelques expéditions

- 223 -

à Manamboule, ne voulurent point partir sans s’être confessés à moi et avoir reçu de ma main la sainte communion. Quand nous à fûmes à Imora, on fit la revue et, après souper, on battit le tambour dans une grande place ; là où tous s’étant assemblés, je fis la prière devant mon crucifix. Il y avait près de deux mille nègres qui étaient tout autour de nous.

Le lendemain matin, je dressai un autel au milieu de la place, et en même temps plusieurs se présentèrent pour être confessés, lesquels j’entendis ; et ensuite je célébrai la sainte messe en présence de toute l’armée. Je ne pus à cette heure-là parler publiquement, à cause des affaires pressantes que j’avais ailleurs. Je me contentai seulement de voir les soldats dans leur case, leur disant à chacun un petit mot de cordialité et d’encouragement. Cela fait, chacun s’étant embrassé, nous nous séparâmes, eux allant d’un coté, selon leur ordre, et moi d’un autre pour aller visiter mon malade. Et comme la traite est longue et que je n’avais mangé que des méchants fruits, je me trouvai fort mal en arrivant à Avaratra Malemy, de sorte qu’il me fallut coucher. Le soir étant venu, je confessai mon malade et les autres Français qui s’y trouvèrent. Je parlai aussi aux nègres des villages qui étaient venus là pour me voir Je les entretins de la grandeur de Dieu et leur expliquai ses commandements, leur disant qu’ils n’étaient pas de même que ceux des rois, puisque ce n’était pas pour leur demander de leurs biens, mais, au contraire, pour leur en donner d’autres plus précieux, comme sont un bon esprit et la vie éternelle dans le ciel. Après, ils me dirent plusieurs fois que ce que je leur disais était vrai. Ensuite je fis les prières au milieu du village Cela fait, me trouvant plus mal, je me retirai. Il me prit un grand dévoiement avec la fièvre que j’avais eue tout le jour et qui me continua toute la nuit Le lendemain, de peur d’accident je tâchai de me remettre en chemin ou plutôt me traîner ; il est vrai que mes nègres me portèrent une bonne partie du temps.

étant arrivé à Tholanghare, Dieu me rendit la santé dès le lendemain, et trouvai que cela n’était qu’une purgation pour moi. Monsieur du Rivaux pourtant craignait que ce mal n’eut quelque suite dangereuse, et pour cela me défendit d’aller plus au loin, mais qu’il fallait faire apporter les Fran- çais à notre habitation. Au reste j’ai sujet de remercier Dieu d’avoir permis cette maladie, pource qu’elle me fit rendre ici plus tôt que je n’avais résolu, afin d’y être assez à temps pour assister un pauvre homme qui, depuis quelques jours, avait reçu un coup de fusil dans le genou et était à l’extrémité ; de

- 224 -

sorte qu’à minuit, après avoir reposé, j’allai le confesser et lui donner l’extrême-onction. Aussitôt après, il mourut.

Depuis quelque temps j’ai chez nous un petit garçon appelé Jean, fort joli et vertueux, envié et aimé de tout le monde. J’ai eu pensée de l’engager à demeurer toujours avec moi. C’est le fils d’un Français nommé Adrien Deschamps, retourné en France en 1650. Et comme c’est la coutume ici des Maures de donner leurs enfants pour quelque chose, je voulus en faire de même à l’égard de la mère de celui-ci, et ce d’autant plus volontiers que je la croyais nécessiteuse, à cause que le riz était fort cher et la famine était grande, et que d’ailleurs son mari, qui était encore en France, ne pouvait l’assister, vu même qu’elle avait tant d’enfants à nourrir. Après m’en être conseillé aux vieux habitants, je la fais venir et lui dis que je voulais lui faire un présent de riz, sachant qu’elle avait faim. Cette femme vit aussitôt mon dessein et que mon offre n’était qu’en considération de son fils ; ce que je lui avouai ingénument ; et soudain elle me dit : "N’est-il pas à toi ? Ne te l’ai-je pas donné ? Comment ! quand tu le nourris, ne me nourris-tu pas ? Ne vois-tu pas qu’il est baptisé ? "et plusieurs autres semblables paroles qui me jetaient dans la confusion, et j’eus regret d’avoir lâché la parole ; tant y a qu’elle ne voulut jamais prendre de moi quoi que ce soit.

J’admirai la générosité, l’esprit et la prudence de cette femme en cela, et j’ai sujet d’espérer qu’elle se rendra un jour, Dieu aidant, recommandable en choses plus grandes, et ce en contribuant à la conversion des autres. Il y a ici une autre femme naturelle du pays âgée de quatre-vingt-neuf ans, qui n’est pas moins généreuse que la précédente ; car elle travaille de bonne sorte à la vertu. Elle a grand soin de porter tout le monde à la prière et au baptême. Elle a huit esclaves baptisés, qu’elle fait tous les soirs assembler pour la prière, et a déjà introduit cet usage en plusieurs autres familles.

Il y a près de quarante ans, que [cette] femme est baptisée, par une heureuse rencontre que votre charité sera bien aise sans doute de savoir par le détail. C’est que l’an 1615, la flotte d’Espagne, allant aux Indes, vint mouiller l’ancre à Madagascar, là où elle s’arrêta quelque peu de temps, je ne sais pas à quel dessein. Cependant un capitaine espagnol se saisit d’un jeune gentilhomme nommé Dian Ramach, fils d’un des grands seigneurs du pays appelé Dian Ramassy, le fit embarquer et l’amena à Goa, là où il fut instruit à la foi chrétienne et puis baptisé et nommé don André de Sousa de Saraureda par le vice-roi, qui s’appelait ainsi et qui le fit ramener quelque temps après à Madagascar pour le remettre

- 225 -

entre les mains de son père. Il lui donna deux Pères jésuites pour l’accompagner dans son voyage, avec de beaux présents qu’il lui fit, savoir une coupe d’argent vermeiL doré, une assiette et un petit plat de même, plusieurs habits à l’espagnole, quelques arquebuses, dont on voit encore les canons bien travaillés, une chaîne d’or, deux ducats et une croix de l’ordre du Christ du Portugal, dont le vice-roi l’avait fait chevalier.

Ce jeune seigneur parlait fort bien la langue portugaise, savait par cœur toute sa créance, les commandements de Dieu et toutes nos petites prières ; néanmoins, après avoir été un mois dans le pays, il quitta ses vénérables Pères selon l’esprit, s’en alla avec son mauvais père selon la chair, dont il reprit la fausse religion, laquelle il a toujours depuis continuée en tout, excepté en la bigamie ; car il n’a jamais voulu rompre notre loi en ce qui est de n’avoir jamais qu’une seule femme vivante Ces bons Pères demeurèrent onze mois dans l’île et y baptisèrent plusieurs enfants et grandes personnes dont cette bonne vieille, qui était déjà mariée pour lors, fut du nombre avec sa fille, qui vit encore Défunt Dian Machicore et plusieurs autres grands furent aussi instruits et baptisés en cette occasion. Les nègres se souviennent encore de ces bons Pères et disent que l’un se nommait don Mariana et l’autre Patrebé. Ces deux hommes apostoliques avaient six Espagnols avec eux pour les servir, et eussent sans doute fait ici plus de séjour et conquis toute cette île à Notre-Seigneur si Dian Ramassy, animé contre eux et n’osant pas les tuer ouvertement, n’eût défendu à ses sujets de leur fournir des vivres ; ce qui les obligea de s’en retourner si vite à Goa.

Il y a ici un devin qui s’appelle Ratsihomankena c’est-à-dire qui ne mange point de viande. Il est âgé d’environ 60 ans, de petite taille, simple à le voir et de peu de paroles. Cet homme s’est rendu recommandable pour ses devineries qui se sont trouvées véritables le plus souvent, en telle façon que plusieurs y donnent créance, même les Français. En l’an 1654, il prédit qu’en moins de six semaines, on verrait ici des vaisseaux de France, ce qui se trouva vrai, parce que, tôt après ceux que Monsieur le duc de La Meilleraye avait envoyés arrivèrent. Et une autre fois, étant interrogé par des Français si M. de Flacourt, qui retournait en France, y arriverait à bon port, il répondit que oui, mais qu’aux approches de la France, il rencontrerait trois vaisseaux de guerre ennemis ; ce qui arriva ainsi, comme lui-même vous l’a pu dire. Il s’est trouvé véritable en plusieurs autres prédictions dont j’ai été moi-même témoin ; ce qui me fit douter si ce ne serait pas un véritable don de prophétie que Dieu communiquerait

- 226 -

à cet homme, comme autrefois aux sibylles, pour lui servir de récompense, en considération de quelque insigne vertu morale qu’il a, car il parait être bon homme, simple et naïf. Et comme il me venait voir bien souvent, un jour je voulus m’en éclaircir. le lui demandai s’il parlait aux Kotolambo ; ce sont des lutins et follets ; il me répondit naïvement qu’il leur parlait, et bien souvent. Je m’informai du lieu où habitaient ces démons et comment ils étaient faits, il me dit qu’ils se tenaient dans des grandes montagnes, et qu’ils paraissaient n’avoir rien que ventre, quoiqu’ils ne mangeassent pas, que quelques-uns les entendaient parler, et les autres point du tout. Je lui demandai s’il ne songeait point en dormant les choses qu’il disait de l’avenir ; il me dit que sa pensée lui dictait cela sur-le-champ ; et je le crois ainsi, car il a fait des réponses dont il ne pouvait avoir eu le loisir de consulter le démon, comme, quand une personne lui demanda si son père était vivant (ce qu’il ne pouvait connaître) et combien il avait de frères et de sœurs, il répondit fort bien à tout cela et sans hésiter, disant au vrai tout ce qui en était. Je lui demandai si cela le portait au bien et lui disais qu’il fut bon de prier ; il me répondit ambigument, soit pource qu’il en doutait, soit qu’il n’osât dire non, ou pour autre raison ; tant y a que je ne le pressai pas davantage là-dessus. Je lui demandai si cet esprit aimait les prêtres ; et il me dit qu’il les craignait plutôt ; ce qui me fit juger que c’étaient des mauvais esprits. Il a prédit plusieurs autres choses dont la vérité n’est pas encore connue, entre autres que toute l’île serait convertie et baptisée. Or, que cette prophétie soit du bon ou du mauvais esprit je ne sais qu’en dire. Dieu veuille en faire voir au plus tôt l’exécution ! Il y a sujet de l’espérer, si mes péchés n’y mettent empêchement, parce que nous touchons quasi du doigt la vérité d’une autre semblable prédiction, qui est que lui, sa femme et ses enfants seraient un jour baptisés ; et en effet il n’y a que leur pauvreté qui les en empêche ; et il m’a promis qu’il le serait au plus tôt, pourvu que je lui aidasse à vivre. Je le fais au mieux que je peux ; et ainsi il vient tous les jours à la prière et me dit que, lorsqu’il saurait bien prier, il irait par les villages, comme moi, pour l’apprendre aux autres ; et dès à présent, il ne veut plus répondre à ceux qui lui demandent quelque chose touchant leurs superstitions ; et pour s’en excuser, il leur dit qu’il a peur de moi

Cet homme peut beaucoup pour détromper les autres sur le fait des Olis ; car c’était un des plus grands maîtres en cela. Oli n’est autre chose qu’un certain remède superstitieux et dont il y en a plusieurs sortes : les uns sont faits avec des

- 227 -

herbes racines et décoctions d’herbes ; les autres sont de papier, écrits en caractères arabes et pendus à leur col, ou cousus dans les plis de leur habit, quelques-uns sont de petits morceaux de bois, ou grains de sable, ou autres ordures, qu’ils enveloppent dans des morceaux de pagne de coton et d’étoffe de France. C’est à ceux-ci qu’ils attribuent davantage de vertu. Les plus communs sont de petits morceaux de bois coupés et attachés près de certaines petites boîtes dans lesquelles ils mettent de la graisse, du miel des jus d’herbes et autres choses semblables. A ceux-ci ils attribuent également des grandes vertus. Ces pauvres abusés croient qu’il y a un esprit familier qui anime ces Olis. ils leur demandent tout ce qui leur est de besoin ; ils s’imaginent même qu’en dormant ils leur donnent conseil sur toutes les difficultés qu’ils leur proposent. Ce bon devin me vint dernièrement trouver, pour me prier d’aller quérir à son village un homme, qu’il y avait bien trois mois qu’il ne dormait point et souffrait beaucoup, à raison d’un abcès qu’il avait en la cuisse, laquelle en était devenue fort enflée et grasse comme le corps d’un homme ; elle était toute pleine de pus et avait la peau si dure qu’elle ne se pouvait percer d’elle-même ; ce qu’ayant vu, je pris un bistouri, et moi-même je lui perçai cet apostume, qui rendit plus d’un seau de pus. Ces pauvres gens en étaient tout émerveillés. Il fut guéri en trois jours de delà. Il en avait une aussi à l’épaule, à laquelle je fis la même chose ; et tôt après, le mal se passa entièrement.

Il court parmi les naturels du pays une certaine dysenterie ou flux gris, qui s’appelle iora, laquelle ne procède que des mauvaises nourritures qu’ils prennent pendant trois mois de l’année Ce mal les fait mourir en huit jours. Ils n’ont aucun remède pour s’en garantir. Je leur donnai un peu de thériaque, qui les guérit tous. J’en ai guéri plus de cent, par la miséricorde de Dieu. Ils viennent tous à moi pour cela. Il y a sujet d’espérer que les guérisons corporelles que nous procurons à ces pauvres gens les disposent aux spirituelles, ainsi qu’il arrivait ordinairement aux apôtres et à Notre-Seigneur même, vu qu’ils guérissaient miraculeusement les corps avant que convertir les âmes Et parce que nous n’avons point ce don des miracles, il nous faut avoir recours aux remèdes naturels. De ceci, vous pouvez juger, Monsieur, la nécessité qu’il y a de nous envoyer ici bonne provision de drogues et médicaments propres à ces maladies.

Dans le mois d’octobre dernier, on vint jeter un fady proche le fort. C’est une certaine superstition dont usent les habitants du pays. Ce mot signifie proprement prohibition ou défense ou

- 228 -

empêchement. Ces fadys sont certains caractères imprimes sur des œufs, sur des calebasses, sur des pots de terre qui ne sont pas encore cuits, sur du bois, sur du papier et sur des feuilles d’arbres. Ils croient que cela peut nous faire mourir, ou nous incommoder Ce fady donna l’épouvante à tout le village, qui croyait déjà être perdu ; mais on n’en reçut aucun dommage

Il arriva, huit jours après, qu’un vieil Ombiasse alla faire dans le village un sacrifice d’une bête pour un nègre baptisé qui relevait de maladie, comme si par cette superstition il devait lui redonner l’embonpoint et empêcher le mal de revenir. Quoi que c’en soit, le voilà qui commence par tourner trois tours autour de la bête et met le pied dans un trou ; il avait à son bonnet un cordon rouge plein de poils de cochon, de chat, de bœuf et d’autres animaux, ensemble des herbes, écorces, et poudres de bois et racines. Cela fait, il coupe la gorge de la bête, puis prend du sang, qu’il jette sur des Olis qu’il avait dans ce cordon, et du même sang fait des figures au front du malade.

J’en avertis Monsieur le gouverneur, qui l’envoya bien châtier et le bannit du village. Cette punition exemplaire empêchera bien des maux en cette contrée, d’autant qu’outre que ces superstitions retardent en partie la conversion des peuples, il y a de plus occasion de dérober ou extorquer le bien d’autrui. Car la bête que ce sorcier demande doit être fournie par la personne malade, ou bien il faut qu’il donne l’argent pour l’acheter, ou bien la dérober, ce qui arrive le plus souvent.

Un de nos Français qui demeurait dans l’habitation d’Ikombo à une grande journée de Tholanghare, étant tombé malade et à l’extrémité, m’envoya quérir. J’y allai le confesser et lui administrer les autres sacrements. Tous les maîtres du village, qui étaient en assez grand nombre, à raison d’une assemblée qu’on avait faite me vinrent trouver et me prièrent de chasser de leurs terres les valala, c’est une espèce de locustes ou sauterelles, qui fut jadis un fléau de l’égypte, au temps de Moïse, et qui continue encore à présent d’affliger toutes ces contrées-là et même d’autres, particulièrement l’éthiopien, la Palestine et même l’île de Chypre. Ces bestioles volent par l’air comme des grosses nuées, ou comme les neiges qui tombent à gros flocons en hiver. Elles occupent la plus basse région de l’air, se jetant sur les herbes, qu’elles broutent jusqu’à la racine ; si bien qu’en demi-heure de temps elles dépeuplent un champ, en sorte qu’il semble que le feu y ait passé. C’est chose déplorable à voir le bétail en maigrir aussitôt. Il y a toutefois cela de bon qu’elles ne broutent pas

- 229 -

l’herbe qui est à l’ombre ou dans les bois, si bien qu’on sauve une partie des animaux par ce moyen.

Ces bonnes gens me pressèrent donc bien fort de les garantir de cette vermine Je leur dis que, si tous étaient baptisés et quittaient leurs péchés, je m’assurais bien que Dieu les chasserait, mais non pas tant qu’ils seraient ses ennemis et continueraient de l’offenser. Ils me dirent aussitôt qu’ils voulaient bien être baptisés ; mais je ne me hâtais point de le faire, tant parce qu’ils ne témoignèrent point avoir grand désir de quitter leurs vices, qu’à cause de l’expérience qui m’a fait reconnaître qu’il faut beaucoup de temps à disposer les adultes au baptême, et qu’autrement, à la première tentation, ils apostasient, au grand scandale de l’église.

Quand pourtant je les vois en danger de mort, je ne fait point de difficulté de les baptiser, s’ils le désirent. Je ne me mis donc point en peine davantage pour lors de les instruire, mais je fis seulement les prières pour les Français qui étaient auprès du malade Tous ces pauvres sauvages étaient autour de la case pour écouter, et, dès que j’eus fait, plusieurs d’entre eux me dirent : "Tu as fait pour les Français, mais nous laisses-tu là ?" Cela me toucha. Je les fis entrer dans une autre case, qui fut soudain toute pleine, en sorte qu’à peine pouvait-on respirer, et là je leur fis faire tout haut la prière ordinaire.

Un nègre des Français, encore tout jeune, étant tombé grièvement malade, m’envoya quérir pour le baptiser. J’y cours je lui parle de Dieu et du paradis. Il me dit que je le baptisasse au plus tôt ; ce que je fis. Ensuite je leur donnai quelque médicament, dont il se trouva un peu soulagé. Toutefois, nous ne le pûmes guérir. Sa maladie empirant toujours de plus en plus, il m’envoyait quérir sans cesse de jour et de nuit, et me disait qu’il ne pouvait vivre sans moi et voulait que je priasse Dieu pour lui. Ce pauvre garçon me faisait pitié car il avait de grandes convulsions par tous les membres enfin il mourut en disant souvent : Zanahary. Izaho tia tokoa anao ; mon Dieu, je t’aime tout à fait.

Monsieur Barre, habitant d’Andranahary, village qui n’est qu’à deux lieues du port, étant, ces jours passés, fort malade, m’envoya quérir ; et après lui avoir parlé et administré les sacrements, Dian Ramouse, qui est de la race des blancs, mais qui a toujours été pour les Français, me pria d’aller voir sa femme, qui était paralysé en ; ce que je fis Elle me pria de la guérir ; je lui dis que la maladie de son âme était plus grande que celle de son corps et que c’était celle-là qu’il fallait guérir la première, c’est-à-dire qu’il fallait être baptisé pour

- 230 -

être ami de Dieu, qui pouvait tout. Elle me dit qu’elle le voulait bien, pourvu que son mari n’eut qu’elle de femme, car il en a deux ; et ce qui est plus détestable et ce qui me frappa le cœur jusqu’au vif, c’est que la principale leçon qu’ils enseignent, lui et sa femme, à leurs enfants étant encore tout petits, est celle dont j’ai fait mention ci-dessus, à savoir de les dresser et exercer à commettre la déshonnêteté. Je n’ose dire le reste. Oh ! invention diabolique ! Ces crimes énormes n’ont pourtant pas empêché que la bonté divine n’ait fait la grâce à une de leurs filles d’être baptisée et ensuite d’être mariée à un Français. C’est Monsieur Boré, qui est un fort honnête jeune homme et surtout bon catholique. Cela nous donne sujet d’espérer que par leur exemple et zèle, ils procureront l’un et l’autre un jour la gloire de Dieu par la conversion de plusieurs de nos Indiens.

Je vous ai parlé autrefois d’un nègre qui parle bien français, lequel s’appelle Maro. Il est maintenant baptisé et marié, Monsieur du Rivaux", notre gouverneur, en a été le parrain. Sa petite famille mène une vie vraiment chrétienne. Il y a à présent douze mariages contractés entre des nègres et vingt-trois entre des Français. Cela va multipliant petit à petit. Chaque habitant s’est retiré à son habitation. Ils viennent, aux bonnes fêtes, à l’église. Je vous supplie, Monsieur, de nous aider à remercier Dieu de tout cela et à le prier qu’il y donne de plus en plus sa bénédiction.

La nation des Mahafalles a envoyé ici des ambassadeurs pour traiter avec le fort. Ils sont tous venus prier Dieu et m’ont pressé de leur prêter les ornements, ce que j’ai fait et n’ai pas laissé passer l’occasion de leur parler de Dieu ; je ne sais s’ils en feront leur profit. Ils prenaient tous de l’eau bénite en entrant à l’église ; et le grand, voyant un de ses esclaves qui parlait pendant la prière, le reprit, lui disant qu’il n’avait pas d’esprit, de parler dans la maison de Dieu.

Un peu ; auparavant la Toussaint, nous fûmes tous ravis et consolés de voir M. de chamargou et M. Guelton avec toute l’armée de retour en bonne santé, et d’apprendre l’heureux succès de leurs armes, ayant pris sur les ennemis deux mille bêtes, qu’ils amenaient, et même des otages, de ceux avec qui on avait fait la paix. Mais ce qui augmenta ma joie et ma consolation fut l’assurance qu’on me donna qu’on n’avait point manqué de faire publiquement les prières soir et matin ; et qui plus est, à même temps, les nègres de ces pays-là se mettaient à genoux comme eux et faisaient le signe de la croix et leur témoignaient qu’ils souhaitaient ardemment être baptisés.

Je ne puis omettre que ces deux fils de grands que j’ai chez

- 231 -

nous, avec leurs esclaves, veulent pareillement recevoir le baptême. Ce sera, Dieu aidant, aussitôt après le partement des navires, que nous le leur administrerons avec le plus de solennité que nous pourrons, afin que Dieu en soit plus glorifié, et les nègres, particulièrement les grands, plus édifiés et excités à suivre le bon exemple que ces deux leur donneront ; car il faut avouer qu’on avance plus notre religion par un seul cet noble grand seigneur, que si l’on avait converti un cent d’entre le menu peuple ; l’expérience le fait assez voir.

C’est ce qui me fait espérer que les trois qui furent baptisés ces années passées, un peu avant que mourir feront avec le temps multiplier ici le christianisme, car ils étaient les plus puissants seigneurs de tout le pays et les plus redoutés d’un chacun. On me donna avis qu’ils n’avaient plus guère à vivre et qu’ils mourraient assurément en peu de jours. Je me trouvai là-dessus fort en peine, sachant que c’étaient des gens attachés à leurs superstitions et fausse religion, toutefois Dieu me fit la grâce de leur ouvrir les yeux, car, leur ayant parlé des vérités de notre foi, particulièrement de l’enter et du paradis, et assuré qu’eux ni personne ne pouvaient être bienheureux après leur mort, ni éviter les peines infernales et éternelles, s’ils n’étaient baptisés, aussitôt ils me prièrent de les baptiser à l’heure même et de les ensevelir et leur donner sépulture en notre cimetière. Sur quoi, je ne puis passer sous silence la joie et l’édification que me donnèrent les nègres sur le point que l’enterrement se fit ; car soudain ils accoururent en très grand nombre, pour voir mettre en terre ceux qu’ils avaient autrefois tenus pour des dieux, et nous donnèrent mille louanges, et à la foi catholique, de ce que nous avions soin d’ensevelir ainsi ceux même qui ne nous voulaient que du mal Vous voyez, Monsieur, la grande disposition qu’ont ces pauvres Indiens à leur conversion et combien l’exemple des grands y contribue. Cela se vérifie encore à l’égard de nos Français de condition, ou constitués en dignité, particulièrement Messieurs les gouverneurs ; car chacun se moule sur eux, et leurs paroles sont toujours efficaces. Dieu nous les veuille conserver, par sa grâce ! Je pense, Monsieur, qu’il serait bon que vous vous donnassiez la peine de leur écrire, du moins à quelques-uns des principaux, pour les remercier de toutes les bontés qu’ils nous ont fait paraître, et même de les recommander tout particulièrement aux prières de la compagnie, afin que Dieu les bénisse de plus en plus et leur donne le zèle qu’il faut pour y établir son empire et rendre enfin toute cette île vraiment chrétienne et toute soumise à Dieu et au roi.

- 232 -

CONCLUSION

Voilà, Monsieur, l’état des affaires de Dieu et de son église naissante Vous voyez d’un côté les belles et riches dispositions pour étendre ce nouveau royaume de Jésus-Christ Déjà pour le moins six cents de ces sauvages ont reçu la lumière de l’évangile, et sedentibus in umbra mortis lux exorta est (2), Le nombre de ceux qui le désirent et qui l’attendent est encore bien plus grand ; et si par la facilité et le peu de résistance de ceux-ci nous jugeons des autres, nous pouvons espérer la même chose de tout le reste des habitants, c’est-à-dire des quatre cent mile âmes qui sont, au moment où je vous parle, en cette terre, et d’une multitude innombrable d’autres, qui, dans la suite des temps, recevront de leurs ancêtres cette riche succession Et cependant, bien que je ne sois qu’un pauvre petit serviteur inutile, si je venais à manquer, comme j’en suis tous les jours à la veille, et qu’on ne substituât personne en ma place, hélas ! on verrait bientôt que nos néophytes, aussi bien que les autres, seraient enveloppés dans leurs premières ténèbres pour le temps et peut-être aussi pour l’éternité

C’est pourquoi, mon cher Père, Dieu, qui me fait voir l’extrême nécessité de ces pauvres peuples, qui sont sans instruction, sans conduite, sans sacrements, me presse de me prosterner en esprit à vos pieds, comme je le suis ici de corps, et de vous dire, de leur part, avec toute humilité et le respect qui m’est possible : mitte quos missurus es ; envoyez-nous des missionnaires, du moins trois prêtres, selon votre première intention. Ceux qui sont venus mourir à nos portes n’ont point été envoyés pour Madagascar ; ils ont été seulement envoyés par ce chemin au ciel, où vous n’avez pas moins de besoin d’établir votre congrégation que sur la terre.

Envoyez-nous-en donc quelques autres, je vous en conjure, mon cher Monsieur, et si tous ces fâcheux événements vous faisaient douter tant soit peu de la vocation de notre compagnie à cet emploi, jetez les yeux sur les desseins de saint Bernard quand il conseilla la croisade pour la conquête des lieux saints, et sur cette histoire des entreprises faites par les Israélites contre la ville de Gabaa ; car, si vous considérez, Monsieur, que le succès de l’une et l’autre exécutions fut assez malheureux, quoique Dieu eut autorisé la première par miracle et la seconde par révélation, vous avouerez facilement

2) évangile de saint Luc I, 79

- 233 -

que la triste issue du voyage de nos prêtres ne doit pas empêcher que leur vocation ne soit du même Dieu qui d’ailleurs en a donné des marques assez évidentes Et puis vous savez, Monsieur qu’ordinairement Deus mortificat et vivificat, et qu’ainsi ii y a sujet d’espérer que les autres sujets que votre charité enverra seront plus heureux que n’ont été les précédents, ainsi qu’il arriva aux mêmes Israélites, lesquels, après avoir été par deux diverses fois battus et repoussés par les Gabaonites, furent victorieux et prirent la ville au troisième assaut qu’ils donnèrent. Il est vrai, mon cher Père, que vous perdez beaucoup d’enfants et de braves sujets, mais je vous supplie, pour l’amour et par les entrailles de Jésus-Christ, de ne point vous décourager pour cela. N’abandonnez pas tant d’âmes qui ont été rachetées par le Fils de Dieu ; et assurez mes frères que, si tant de bons missionnaires sont morts, ce n’est point l’air du pays qui en est la cause, mais plutôt le travail immodéré, qui sera toujours ici très grand tant qu’il y aura peu d’ouvriers, ou bien ce seront les mortifications excessives, ou les fatigues du voyage ; ce que vous pouvez adoucir beaucoup, ce me semble, en faisant que nos prêtres soient mis dans un même vaisseau, comme les Révérends Pères Jésuites ont toujours pratiqué. Pour moi, en bonne vérité, je me porte aussi bien ici que j’ai jamais fait en France, et chacun s’y trouve bien, quand il y a demeuré quelque temps pour se faire à l’air, comme j’ai déjà dit, et l’expérience de nos Français qui sont ici le fait assez voir.

Au reste, Monsieur, si l’ardeur que j’ai de voir ici aborder des missionnaires est grande le désir qui me presse d’en voir sortir les huguenots n’est pas moindre. En voilà deux que Monsieur Dufour a convertis ; Dieu s’est servi de moi pour toucher le cœur d’un autre, et il s’en trouve encore un qui est sur le point de faire abjuration ; mais, hélas ! il y en a encore une quinzaine, qui nous donnent bien de l’exercice Au nom de Dieu, mon cher Père. capite nobis vulpeculas istas, quae demoliuntur vineas (3) ; ils gâtent toutes les nouvelles plantes de la vigne du Seigneur ; ils ont bien eu la hardiesse de convoquer leur prêche en même temps que nos Français font la prière ; ils découragent nos pauvres néophytes de se marier à l’église par l’espérance qu’ils leur donnent d’une plus grande liberté, en souffrant leur polygamie : ils parlent avec mépris du Saint Sacrement de l’autel, et ainsi sont cause que nomen Dei blasphematur inter gentes (4).

3) Livre des cantiques II, 15

4) Epître de saint Paul aux Romains II, 24.

- 234 -

Au nom de Dieu, encore un coup, délivrez-nous de ce mauvais levain capable de corrompre ce que nous avons ici de bonne pâte ; parlez, criez aux oreilles de celui que vous savez, qui peut remédier à ce grand mal ; et ne cessez point jusqu’à ce qu’il lui plaise donner ordre que ces gens-là soient rappelés en France. Et après cela, je n’ai plus rien à vous demander que la continuation de vos charitables avis et de vos saintes prières, car je fais mon compte que Dieu me doit toujours faire connaître par votre moyen la façon que je dois tenir pour soumettre ces pauvres âmes à son empire et m’accorder, par l’entremise de vos prières, la grâce et les forces pour exécuter fidèlement sa sainte volonté connue.

Je demande la même faveur à toute notre compagnie, et je voudrais que Dieu lui ait fait connaître jusqu’où va le besoin que j’ai d’être assisté de ses prières, quoique le peu de connaissance que chacun des nôtres en a déjà puisse suffire pour les exciter tous, je ne dis pas seulement à prier Dieu pour moi, mais même à s’offrir à vous, Monsieur, de venir promptement à mon secours, surtout ; s’ils considèrent attentivement que messis quidem multa, operarii autem pauci (5) ; ou, pour mieux dire, il n’y a ici qu’un seul ouvrier, et encore bien chétif, pour tout un pays qui est plus grand que la France ; et si, d’ailleurs, on daigne faire réflexion sur mon besoin particulier, qui est qu’à présent et peut-être pour longtemps je suis ici seul prêtre, c’est à-dire de pire condition que. les laïques qui sont ici sous ma charge, puisqu’ils reçoivent de moi, quand ils veulent, les sacrements nécessaires, tant en maladie qu’en santé, et moi, pauvre misérable pécheur, je n’ai personne pour me donner l’absolution ; et si je viens à tomber dangereusement malade, il faudra me résoudre à mourir sans confession, sans viatique, et sans extrême-onction, ainsi qu’il arriva à feu Monsieur Nacquart, notre cher prédécesseur, qui fut, comme vous le savez, Monsieur, plusieurs années seul prêtre en cette île, et dont la sainteté a pu suppléer le défaut des sacrements, tant lorsqu’il se portait bien, qu’à l’heure de sa mort ; bonheur que je n’ai pas sujet d’espérer à raison de mes péchés, si Dieu ne me fait miséricorde ; si, dis-je, on réfléchit un peu sur cette circonstance de mon déplorable état, je m’assure que l’on en aura compassion, et que plusieurs sans doute s’intéresseront pour m’assister en toutes les manières qu’ils le pourront et que même quelques-uns d’entre eux vous diront bientôt. Ecce ego, mitte me ; et qu’enfin, votre charité, pressée par celle de Jésus-Christ, nous enverra le secours tant désiré.

5) évangile de saint Luc X, 2

- 235 -

Et, en attendant ce bonheur, permettez que, prosterné encore à vos pieds en esprit et de corps, je vous demande votre sainte bénédiction et ensemble une bonne part à vos saints sacrifices. Accordez-moi cette grâce, je vous en supplie, mon très cher Père, ayant égard au grand besoin qu’en a, comme vous le voyez, votre pauvre enfant, qui est, en l’amour de Notre-Seigneur et de sa très sainte Mère, Monsieur mon très honoré Père, votre très humble et très obéissant serviteur.

TOUSSAINT BOURDAISE,

très indigne prêtre de la Mission.

2217. — A JEAN-JACQUES PLANCHAMP

De Paris, ce 23 février 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Je le prie aussi qu’il vous rende la consolation que votre lettre m’a apportée, et qu’il soit sa louange éternelle pour les dispositions qu’il vous donne, particulièrement de celle par laquelle vous désirez de vous attacher nu à sa croix pour vous unir plus intimement à lui par les vœux que vous proposez de faire (1) Faites les donc, Monsieur, à la bonne heure, après que les deux ans de votre séminaire seront expirés. Vous pourrez faire une petite retraite immédiatement devant pour vous y disposer encore davantage ; et dès à présent je joins mon intention à la vôtre pour offrir à Dieu une si sainte oblation, et je le prie qu’il la reçoive en odeur de suavité ; ce que je fais, plein d’espérance qu’il sera beaucoup glorifié de la suite de cette action, et la compagnie bien édifiée. Elle l’est déjà beaucoup de l’affection que vous témo, ignez avoir pour elle et de votre fidélité à la pratique du règlement et des vertus.

Lettre 2217. — L. s. — Dossier de Turin, original.

1) Jean-Jacques Planchamp fit les vœux à Turin le 12 mai 1657

- 236 -

M. Martin me mande que vous y faites progrès, et moi j’en rends grâces à Dieu.

Quant au dépouillement entier que vous proposez de faire de votre chapelle et de votre patrimoine, je le laisse à votre disposition ; car, bien qu’il soit de plus grande perfection de se dépouiller de ces choses que de les retenir, je ne puis néanmoins vous conseiller de faire plutôt l’un que l’autre, à cause de notre règle, qui permet à ceux qui ont fait les vœux en la compagnie de garder le fonds de leurs biens et d’en disposer en faveur de qui bon leur semblera par testament à la fin de leurs jours, ou plus tôt (2), Il est vrai que, pour les fruits, ils n’en peuvent pas avoir le maniement, qui doit demeurer à la compagnie, s’ils y demeurent, ou être (3) donnés à leurs parents, s’ils sont pauvres. Si donc les vôtres ont besoin d’être assistés, vous pouvez leur laisser la jouissance de votre bien et vous réserver la disposition du fonds. Et si même vous voulez dès à présent vous défaire du même fonds pour vous rendre de plus en plus semblable à N.-S., qui n’en a voulu posséder aucun, je ne puis qu’approuver grandement un tel détachement. Mais je le remets tout à fait à votre dévotion, pour en faire ce que Dieu vous inspirera.

Je me recommande à vos prières et à celles du bon M. de Musy, que j’embrasse avec vous de toutes les tendresses de mon cœur, et qui suis de même, en l’amour de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. d. p. l. M.

2) Texte primitif :. non seulement par testament à la fin de leurs jours, mais encore par donation ou autrement. — Le saint a fait la correction de sa propre main.

3) Mot ajouté de la main du saint.

- 237 -

Suscription : A Monsieur Monsieur Planchamp, prêtre de la Mission, à Turin.

2218. — A JEAN MARTIN

De Paris, ce 23 février 1657.

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Monsieur,

Je viens de recevoir votre lettre du 9 février. Je rends grâces à Dieu des dispositions qu’il donne à Monsieur Planchamp et des bonnes choses que vous me mandez de lui. Selon cela, je lui écris qu’il pourra faire les vœux lorsque les deux ans de son séminaire seront échus, et cela en votre présence, selon la pratique de la compagnie.

Je suis aussi consolé de ce que notre frère Aubin (1) s’est donné à Dieu de la sorte qu’il a fait, et de la préparation qu’il y a apportée. Dites-lui que je l’embrasse en esprit, et que de bon cœur je prie Notre-Seigneur qu’il confirme dans le ciel l’action qu’il vient de faire sur la terre, en sorte qu’il demeure éternellement uni à cette divine Majesté, à laquelle il s’est attaché par ses vœux a

Le secours que vous attendez d’ici n’est pas encore parti, à mon grand regret, qui vous ai tant de fois promis de le vous envoyer au plus tôt. Je vous prie de m’en excuser et d’en faire mes excuses à Mgr le marquis. Ce retardement vient de divers accidents imprévus qui sont arrivés et de quelques nouvelles occupations qui sont survenues à un bon prêtre savoyard

Lettre 2218 — L. s. — Dossier de Turin, original.

1) Aubin Gontier.

2) Le 9 février.

- 238 -

que nous vous avons destiné, et qui le retiennent encore en la maison où- il est. Nous y avons déjà envoyé un prêtre à sa place, qui a besoin de se former un peu avant de la pouvoir remplir et avant que l’autre, qui est comme le cœur de la famille, la puisse quitter. Nous hâterons son retour ici et son départ pour Turin, et tâcherons de l’accompagner d’un frère, selon votre désir. Cependant, comme je vous ai vu accablé du grand poids de vos missions, j’ai prié M. Jolly de vous envoyer M. de Martinis, soit par la voie de Marseille, où ii fera la quarantaine, soit par celle de Milan, si la peste cesse à Rome, ainsi qu’il y a sujet de l’espérer. C’est un fort bon prêtre, bien soumis et de bon exemple, et duquel son supérieur m’a écrit beaucoup de bien.

Vous n’êtes pas sitôt au logis, où je souhaitais que vous prissiez quelque repos, que vous parlez de retourner au travail, où j’estime que vous êtes à cette heure. Plaise à Dieu de vous y fortifier de sa grâce, et qu’en sanctifiant de plus en plus votre âme, il sanctifie aussi par elle celles des peuples !

Je ne vois pas difficulté que vous travailliez dans les villes où il n, y a point d’évêché ni de justice souveraine, pourvu que vos travaux y soient proportionnés à vos forces.

Je salue votre petite communauté et je prie N.-S. qu’il la bénisse en elle-même et en ses exercices.

Nous nous portons assez bien céans, grâces à Dieu. Nous y avons 60 ordinands, et dans le séminaire interne environ 40 séminaristes. Dans le collège des Bons-Enfants il y a plus d’ecclésiastiques qu’il n’en peut loger ; il y en a bien 65 du dehors. On ne sait plus que faire pour en recevoir d’autres qui se présentent ; on met des lits où il n’y en a jamais eu, et on invente de nouveaux moyens pour les placer. Le séminaire de Saint-Charles

- 239 -

est aussi beaucoup peuplé. Il plaît à Dieu de bénir presque partout la petite compagnie en ses fonctions ; je dis presque pour excepter nos pauvres confrères des Hébrides et de Pologne, qui, étant enveloppés des afflictions de la guerre, ne peuvent nous faire savoir ni ce qu’ils souffrent, ni ce qu’ils font, et nous n’en recevons point des nouvelles qui ne soient vieilles et incertaines. Je les recommande à vos prières, et généralement tous nos besoins.

On travaille à Paris à l’établissement d’un grand hôpital, pour y nourrir, instruire et occuper tous les pauvres mendiants, et n’en voir plus aucun par la ville, ni dans les églises. C’est un dessein fort approuvé et bien avancé. On veut même que la pauvre Mission en ait la direction spirituelle ; le roi et le parlement l’en ont chargée, sous le bon plaisir de Mgr l’archevêque, et cela sans nous en parler (3), et ont aussi ordonné que les Filles de la Charité seront employées autour de ces pauvres. Plaise à Dieu de nous donner grâce pour ce nouvel emploi, si c’est sa volonté de nous y engager, à quoi nous ne sommes pas encore tout à fait résolus !

Je suis, en l’amour de N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin, supérieur ds la Mission, à Turin.

3) Les droits et les fonctions des prêtres de la Mission sont ainsi fixés dans l’édit royal d’avril 1656 "ART XXIII — Les prêtres missionnaires de Saint-Lazare sont chargés de l’instruction spirituelle des pauvres.

"ART XXIV — Ils pourront recevoir leur testament

"ART. XXV. — A l’égard de la police et de la discipline temporelle, ils seront sous la. direction de l’Hospice Général.

"ART XXVI — Le supérieur desdits missionnaires aura voix délibérative au bureau pour ce qui concerne le spirituel."

- 240 -

2219. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, ce 23 février 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

M. Delaforcade, marchand à Lyon, m’ayant mandé, en partant vers Bayonne, où il est allé, qu’il avait 1.200 livres à nous remettre pour en racheter Dominique de Lajus, esclave à Tunis, natif de la même ville de Bayonne, j’écris à M. Garbuzat, son associé, qu’il vous les fasse compter à Marseille, et que vous les enverrez à M. Le Vacher (1), comme je vous en prie, en usant de la diligence et des précautions possibles pour assurer la somme et hâter ce rachat. Vous me manderez, s’il vous plaît, ce que vous y aurez fait. Voici des lettres pour M. Le Vacher, pour M. le consul (2) et pour l’esclave même sur ce sujet-là.

Ledit sieur consul me mande qu’il a besoin de l’original de son arrêt du conseil, que je vous ai envoyé (3). Je vous prie de lui faire tenir. S’il en mésarrive, nous le pourrons lever derechef au greffe et réparer une omission Sui est survenue en la commission, qui fait que les copies collationnées ne sont pas reconnues pour authentiques.

Je viens de recevoir votre lettre du 13 février. En voici une de Mgr le duc de Richelieu, contenant la nomination de deux nouveaux administrateurs. Je vous envoie aussi celle que M. Desmarets m’a écrite, pour un

Lettre 2219. — L. s. — L’original appartient à M. l’abbé Roubieu, du diocèse de Marseille

1) Jean Le Vacher.

2) Martin Husson.

3) Voir lettre 2156.

- 241 -

avertissement qu’elle contient, dont vous pourrez vous servir.

Voilà tout ce que je puis répondre à la vôtre, à qui je suis, en l’amour de Notre-Seigneur, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Get.

2220. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, ce 2 de mars 1657.

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Monsieur,

Je viens de recevoir votre lettre. Je vous ai fait savoir que Monsieur le surintendant des finances (1) a promis à Madame la duchesse d’Aiguillon de mettre sur l’état des gabelles de Provence l’aumône de l’hôpital et les gages des aumôniers ; mais, ayant demandé, ces jours passés, à madite dame si cela était fait, elle m’a dit que non et qu’elle y travaillerait jusqu’à l’exécution ; et en effet, j’espère qu’elle y fera de son côté tout ce qui se pourra, et je veillerai du mien à lui en faire ressouvenir.

Ce qui me met en peine, c’est ce que Messieurs les au[môniers] demandent du passé, parce que je ne suis pas bien informé de ce qui leur est dû, de combien d’années ils demandent payement, quels sont les gages d’un chacun, combien ils sont à présent, s’ils ont toujours servi, ni ce qu’ils ont reçu. Lorsque vous m’aurez instruit de ces choses, nous ferons un effort pour leur

Lettre 2220. — L. s. — Dossier de la sœur Hains, original

1) Nicolas Fouquet.

- 242 -

faire donner contentement, autant que la justice et les moyens présents le permettront. Cependant j’en conférerai avec Madame la duchesse, car sans elle nous pouvons peu de chose. Et vous, Monsieur, de votre part, vous tâcherez d’adoucir ces Messieurs et de les voir à cet effet, en allant ou en venant de la mission que vous devez faire auprès de Sainte-Beaume (2), les assurant que, s’ils ont patience, nous travaillerons à leur procurer, sinon tout, du moins une partie de ce qui leur est dû.

Quant à l’instance que vous faites pour être déchargé de la conduite, vous devez considérer la manière avec laquelle vous y êtes entré, et de quelle sorte Dieu vous y a béni, pour juger qu’ayant vocation de Dieu pour la supériorité que vous exercez, vous la devez porter avec courage et vous confier en lui dans les difficultés ; c’est de quoi je vous prie, attendant que sa divine bonté en dispose autrement.

Je vous ai envoyé, la semaine passée, la nomination de deux nouveaux administrateurs, faite par M. le duc de Richelieu, comme aussi un paquet pour Tunis, auquel je vous prie de joindre celui-ci, ou de l’envoyer séparé, si le premier se trouve parti.

Je prie N.-S. qu’il bénisse votre mission ; je m’imagine que le lieu où elle se doit faire est dans la grande plaine qui est proche la Sainte-Beaume.

Ayez soin de votre santé, s’il vous plaît.

Je suis, en l’amour de ce même Seigneur, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL

i. p. d. l. M.

2) Lieu célèbre par le long séjour qu’y aurait fait, d’après la tradition provençale, sainte Marie Madeleine. Il est aujourd’hui englobé dans la commune du Plan-d’Aups (Var).

- 243 -

Je vous prie d’envoyer un écu à M. Huguier pour le donner à M. Martin de Lancre, forçat sur la galère du Prince de Morgue. Je viens de recevoir un autre écu pour Jean Meglat, sur la Manse ; rendez-le aussi, s’il vous plaît, audit sieur Huguier.

Madame la duchesse d’Aiguillon vient de me dire que M. le surintendant a écrit à M. Foulé, intendant des finances de Provence, de mettre sur l’état des gabelles l’aumône de l’hôpital et les gages des aumôniers pour cette année et pour l’année prochaine.

Suscription. : A Monsieur Monsieur Get.

2221. — A JEAN MARTIN

De Paris, ce 2 de mars 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai fait réponse à vos deux dernières lettres. J’en ai reçu, depuis, une troisième, qui est la première en date, car elle est du 5 janvier, et qui n’est arrivée qu’environ deux mois après. Elle parle des ecclésiastiques que vous avez trouvés en disposition d’entrer en la compagnie, et vous êtes en peine du lieu où ils pourront être reçus et élevés. Si votre établissement se faisait en ces deux maisons de la ville et des champs dont vous m’avez écrit, selon la proposition qui en a été faite, on pourrait faire un séminaire interne en l’une ou en l’autre ; mais, cela manquant ou retardant trop, il faudrait les envoyer ou à Gênes ou à Paris. Pour Gênes, je ne sais si l’antipathie qu’on m’a dit être entre cet état-là et celui où vous êtes ne ferait pas quelque mauvais effet en ces

Lettre 2221. — L. s. — Dossier de Turin, original.

- 244 -

plantes transplantées. En ce cas, supposé qu’elles aient la force de venir ici ou à Richelieu, vous pourriez les y adresser. Elles pourraient venir par Lyon et prendre la rivière à Roanne jusqu’à Orléans pour prendre là le coche ou le messager de Paris, ou jusqu’à Tours, pour s’en aller, en une journée de cheval, au séminaire de Richelieu, qui les recevra volontiers ; mais il faudra que le pauvre Saint-Lazare les y entretienne de tout. En quelque lieu que ce soit, nous en ferons prendre un soin particulier pour les bien former, mais c’est à vous à les bien choisir ; et ainsi nous pourrons fournir bientôt à leur pays de bons missionnaires, puisque les Français ont difficulté de s’y accommoder (1). Tant y a, Monsieur, vous ferez bien de prendre sur cela l’avis de Monseigneur le marquis.

Au reste, je suis dans une grande appréhension pour votre personne, qui, avec la charge de la conduite, portez tout le faix du travail, pour n’avoir sur qui vous soulager de la prédication Je vous prie, au nom de Notre-Seigneur, de ne pas trop prendre sur vos forces et de garder les intervalles des missions pour prendre un peu d’haleine ; et de notre côté, nous continuerons à prier Dieu qu’il vous fortifie à proportion du besoin, et qu’il continue à se glorifier de vos emplois, qui jusqu’à présent ont produit beaucoup de fruits par sa bénédiction, dont nous le remercions souvent.

M. l’abbé Broille a pris la peine de venir céans par deux fois, et par ma misère je ne m’y suis pas trouvé. On m’a dit qu’il va publiant par la ville les grâces que Dieu vous fait, et par vous au pauvre peuple, dont vous devez référer toute la gloire à sa divine bonté et ne vous

1) Les postulants que présentait Jean Martin ne persévérèrent pas, ou ajournèrent leur rentrée.

- 245 -

attribuer que la confusion de l’indignité des ouvriers. Je suis, en son amour, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i.p.d.l.M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Martin, supérieur des prêtres de la Mission de Turin, à Turin.

2222. — A N ***

Mars 1657.

L’on va ôter la mendicité de Paris et ramasser tous les pauvres en des lieux propres pour les entretenir, instruire et occuper. C’est un grand dessein et fort difficile, mais qui est bien avancé, grâces à Dieu, et approuvé de tout le monde. Beaucoup de personnes lui donnent abondamment, et d’autres s’y emploient volontiers. On a déjà dix mille chemises et du reste à proportion. Le roi et le parlement l’ont puissamment appuyé et, sans m’en faire parler, ont destiné les prêtres de notre congrégation et les Filles de la Charité pour le service des pauvres, sous le bon plaisir de M. l’archevêque de Paris. Nous ne sommes pourtant pas encore résolus de nous engager à ces emplois, pour ne pas assez connaître si le bon Dieu le veut ; mais, si nous les entreprenons, ce ne sera d’abord que pour essayer

Lettre 2222 — Abelly, op. cit.,1 I, chap. XLV, p. 217.

- 246 -

2223. — A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, ce 9 mars 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Je loue Dieu de l’espérance que vous avez de toucher l’argent de M. Bègue sans procès et sans condition.

Il est à souhaiter que votre différend avec M. de Sainte-Colombe se termine aussi sans plaider. S’il ne tenait qu’à lui payer l’appuyage de votre cellier sur sa muraille, quoiqu’il ne soit pas dû, je serais de cet avis ; mais l’importance est qu’il ôte le privé qui est contre votre allée, ou du moins qu’il en éloigne le pourceau qu’il nourrit auprès et qui vous incommode par son infection ; car c’est ce qu’il ne faut pas souffrir, si votre conseil trouve que vous ayez droit pour l’empêcher. Dieu soit loué de œ que vous avez employé des amis communs, gens de probité, pour vous accommoder ! Vous avez choisi la voie la plus convenable, dont je suis fort consolé.

Les difficultés qui se trouvent en votre conduite ne sont pas des marques qu’elle ne soit bonne ; au contraire, N.-S. veut faire voir qu’elle l’est, puisqu’il la met à l’épreuve. Ce n’est pas merveille qu’un bon vaisseau se conserve dans le calme, puisqu’un mauvais n’y saurait périr ; mais on juge de sa bonté lorsqu’il s’expose aux orages et qu’il résiste à la tempête. Vous seriez bien heureux s’il n’y avait rien à souffrir en votre supériorité, mais vous le serez encore davantage si vous demeurez ferme au milieu des agitations, pour l’amour de N.-S., qui vous y a engagé ; et si votre humilité vous

Lettre 2223. — L. s. — Dossier de la sœur Hains, original.

- 247 -

fait estimer qu’un autre s’en défendrait mieux que vous, votre charité vous doit persuader que c’est à vous d’en souffrir la peine plutôt que de la rejeter sur autrui. Je vous ai prié d’avoir patience, et je vous en prie encore.

Je rends grâces à Dieu de ce que votre séminaire se multiplie en grâce et en nombre. Je prie sa divine bonté qu’elle le fasse croître de plus en plus en l’un et en l’autre. Le séminaire de céans ne fut jamais si peuplé qu’il est. Le père de M. Alméras l’a voulu honorer de sa présence, ayant eu la dévotion de prendre l’habit et la qualité de séminariste pour assister aux exercices, comme il fait depuis peu de jours, autant que son âge de 82 ans le peut permettre (1) C’est une grande humiliation pour un maître des comptes, chef d’une très honorable famille, et pour un vénérable vieillard ; mais aussi a-t-il trouvé le secret pour être grand en l’autre vie, après l’avoir été en celle-ci, qui est de se faire petit comme un enfant, pour l’amour de N.-S., en qui je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Messieurs les administrateurs feront bien de voir M. Foulé intendant, pour le prier de mettre sur l’état, pour la présente année et la suivante, l’aumône de l’hôpital et les gages des aumôniers, selon le billet que lui en a écrit M. le procureur général (2).

Suscription : A Monsieur Monsieur Get.

1) Collet assure (op. cit, t. II, p. 29) que saint Vincent avait déjà annoncé la même nouvelle, les 3 et 7 mars, dans des lettres que nous n’avons plus.

2) Nicolas Fouquet.

- 248 -

2224. — A CHARLES OZENNE

De Paris, ce 9e de mars 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J’ai reçu sept ou huit de vos lettres en moins de quinze jours. La seule suscription me remplit de joie, et le dedans m’en comble. Je la verse sur la compagnie, en lui faisant part de votre santé et des bonnes choses que vous me mandez, particulièrement de la fermeté que Dieu vous donne en l’attente de ses desseins, qu’on ne peut encore connaître. Je vous prie, Monsieur, de vous tenir fort joyeux, en sorte que vous le soyez abondamment pour vous, et à suffisance pour les Mères de Sainte-Marie, à qui je suis très humble serviteur, et pour les Filles de La Charité, que je salue ; et je prie Notre-Seigneur qu’il soit lui-même la paix et la force des unes et des autres pour faire un saint usage de l’état où elles sont, jusqu’à ce que sa providence y apporte quelque favorable changement. Nous prions souvent sa divine bonté que ce soit bientôt. Recommandez-moi bien à elles et à leurs prières.

Il est vrai, Monsieur, que les nouvelles que vous nous écrivez sont, pour la plupart, différentes de celles qui se débitent de deçà ; mais ne laissez pas de continuer. Je suis consolé de votre exactitude à me donner de vos lettres à toute main, et je vous en remercie.

Je vous ai mandé que j’avais eu peine à lire et bien entendre ce que vous m’avez écrit par deux diverses lettres de votre intérieur ; et vous ayant prié de me faire entendre en termes moins couverts ce qui se

Lettre 2224 — L. s — Dossier de Cracovie, original.

- 249 -

passe en vous et qui demeurera en moi seul, j’attends cette consolation pour vous en dire mes pensées.

Nous avons payé à Mademoiselle écossaise les cent écus que vous avez touchés de delà, et en avons retiré acquit, avant d’avoir reçu le paquet que vous m’avez adressé pour M. le nonce, qui est encore entre nos mains, à cause qu’il était déjà parti pour lors pour s’en retourner en Italie (1) Je vous le renverrai, si vous le voulez.

Pour nouvelles, je vous dirai que nous n’avons personne de bien malade, grâces à Dieu ; mais oui bien quantité qui sont incommodés d’un mauvais rhume qui court en ces quartiers et dont la plupart du monde est atteint.

Nous avons près de quarante séminaristes céans, et le père de M. Alméras est du nombre, ayant eu la dévotion depuis quelques jours d’en prendre l’habit pour assister aux exercices, autant que son âge de 82 ans le peut permettre. C’est un grand abaissement pour un maître des comptes, chef d’une famille fort honorable, et pour un vénérable vieillard ; mais aussi a-t-il trouvé le secret pour être grand en l’autre vie, après l’avoir été en celle-ci, qui est de se faire petit comme un enfant, pour l’amour de Notre-Seigneur, en qui je suis tout vôtre, Monsieur.

Votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i.p.d.l.M.

Je mande à M. Desdames la bonne réputation où il a plu à Dieu de les mettre et l’affection que quelques-uns de Nosseigneurs les prélats ont de les employer en

1) Nicolas Bagni ne revint plus en France ; il fut remplacé à la nonciature de Paris par Cœlio Piccolomini, archevêque titulaire de Césarée.

- 250 -

leurs diocèses ; qu'il faut bien remercier Dieu de cette grâce, et ces bons seigneurs de l'honneur qu'ils leur font ; mais qu'il faut aussi s'excuser de ces emplois, tant sur leur petit nombre, qui ne leur permet de se séparer, ni de s'éloigner, que sur leur incapacité à l'égard des affaires qu'on voudrait leur commettre.

Votre dernière lettre est du 15 janvier.

Suscription : A Monsieur Monsieur Ozenne, supérieur des prêtres de la Mission de Pologne, à Glogau.

2225.— A LOUIS RIVET, SUPéRIEUR, A SAINTES

Du 11 mars 1657.

Si, après ce que vous avez dit à Messieurs du chapitre, ils désirent que vous preniez leur mandement pour les missions des paroisses qui dépendent d'eux, vous devez continuer à leur représenter que vous ne pouvez aller que là où Monseigneur l'évêque vous envole, comme dépendent absolument de sa juridiction ; que vous êtes néanmoins prêt de faire ce qu'ils désirent, s'ils ont agréable d'en convenir avec ce bon prélat et de députer quelqu'un pour obtenir son consentement.

2226 —A LA DUCHESSE D'AIGUILLON (1)

[Mars 1657 (2)]

Madame

Je me donnai l'honneur de vous dire, la dernière fois

Lettre 2225. — Reg. 2, p. 77.

Lettre 2226. — Reg. 1, f° 72, copie prise sur l'original, qui était de la main du saint.

1) Le nom du destinntaire n'est pas indiqué ; il se devine.

2) Cette lettre est du temps où saint Vincent se résolut à ne pas accepter la direction de l'hôpital général, elle est donc postérieure à la lettre 2222 et doit être placée non loin de la lettre 2231.

- 251 -

que j'eus celui de vous voir, la difficulté que fait notre petite compagnie d'entreprendre le soin spirituel des pauvres du grand hôpital, à cause du peu d'ouvriers que nous avons pour une si grande entreprise, et le nombre qu'on nous demande pour Madagascar et en quelques autres endroits ; et maintenant je vous dirai, Madame, qu'elle est toujours dans la même difficulté. Et c'est ce qui fait, Madame, que je vous supplie très humblement d'excuser notre impuissance et de nous faire la charité de faire agréer nos excuses à Messieurs les administrateurs et de les assurer que cela n'empêchera pas que nous n'allions visiter et servir les pauvres, sous leur bon plaisir, quand nous le pourrons. C'est, Madame, la très humble prière que je vous fais par la présente, n'ayant pas la force de la vous aller faire moi-même, de peur de vous faire plus de peine, et pour le respect que je vous porte. Je me donnerai cependant l'honneur de voir quelques-uns de ces Messieurs.

2227.—A LA SŒUR HARAN, SUPéRIEURE, A NANTES

De Paris, ce 14e de mars 1657.

Ma Sœur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite, et l'ai lue avec consolation, voyant que tout va bien, dont je rends grâces à Dieu, particulièrement du mouvement que vous avez d'aller servir Dieu à Madagascar. Je ne sais pas s'il vous prendra au mot, mais je sais bien que ce zèle ne lui est pas désagréable et que vous ferez bien de continuer à vous offrir à lui pour aller et pour demeurer, et généralement pour faire ce qu'il ordonnera, puisque vous

Lettre 2227. —L. s. — Dossier des Filles de la Charité, original.

- 252 -

voulez tout ce qu'il veut et rien hors de sa volonté, à laquelle je vous offre souvent avec toutes vos sœurs, afin que vous lui soyez bien soumises partout et toujours, comme filles que Notre-Seigneur a choisies et appelées à son service pour être à bon exemple et à consolation au public. Je remercie sa divine bonté de ce que, en effet, vous tâchez de satisfaire à vos petits devoirs et surtout de vous maintenir en paix et dedans et dehors. Comme vous contribuez beaucoup à l'union des sœurs, vous serez cause aussi de beaucoup de grâces que Dieu leur fera, tandis qu'elles seront bien unies avec vous et entre elles-mêmes, et qu'elles seront bien fidèles à leurs exercices. Je vous salue toutes dans ce souhait, et je prie Notre-Seigneur qu'il vous fortifie en vos grands travaux.

Vous m'avez mandé que la rouille mange la ferraille sauvée du naufrage. Je vous remercie du soin que vous en avez. Je ne doute pas que vous n'ayez mis à l'air les autres choses qui en ont eu besoin. Et pour ces ferrailles, je vous prie de les faire nettoyer, et je vous enverrai l'argent qu'il faudra pour la peine de l'ouvrier. On dit qu'il faudrait mettre les pièces délicates tremper dans l'huile et les plus grossières dans du tripoli.

Je vous prie aussi de vous informer de M. de Lamotte-Couplier, ou de quelqu'un de chez Monsieur le maréchal de la Meilleraye, s'il fera partir quelque vaisseau à ce printemps pour Madagascar, ou s'il attendra à l'automne, comme on m'a dit qu'il voulait faire.

Voici une lettre que je vous envoie pour Monseigneur l'évêque de Cork (1), dans laquelle il y a une lettre de change de cent écus, dont quelques personnes de piété lui font présent pour l'aider à subsister. Je vous prie de

1) Robert Barry, alors exilé en France.

- 253 -

lui mettre vous-même entre les mains, et, quand vous me ferez réponse sur le reste, de m'en faire sur cela.

Ces trois affaires dont je viens de vous parler semblent être disproportionnées à votre condition ; mais j'espère que Dieu vous donnera la grâce qu'il faut pour les négocier, sans vous détourner beaucoup de vos occupations ordinaires ; je l'en prie de tout mon cœur.

Mademoiselle Le Gras est un peu indisposée, mais ce n'est que d'un rhume dont la plupart du monde est atteint. Dieu multiplie votre petite compagnie en nombre et en bénédiction.

Je suis, en l'amour de N.-S., ma Sœur, votre très affectionné serviteur.

VINCE NT DEPAUL,

indigne prêtre de la Mission.

Au bas de la première page : Ma sœur Haran.

2228. —A CHARLES OZENNE

De Paris, ce 15 mars 1657.

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

C'est avec toutes les tendresses de mon cœur que je vous salue et vous renouvelle la donation que je vous ai faite de mon même cœur. Vous voilà toujours attaché à la croix de Notre-Seigneur ; sa divine bonté vous en détachera quand il l'agréera, et je m'assure que vous ne le désirez pas avant cela. Je dis le même de nos chères sœurs de Sainte-Marie, que je salue avec toute l'affection et l'humilité qui me sont possibles. Je fais le même

Lettre 2228. —L. a. —Dossier de Cracovie, original

- 254 -

à l'égard de nos chères sœurs de la Charité, auxquelles j'écris.

Nous sommes toujours en l'attente des bonnes nouvelles de la paix de Pologne.

Je pense que j'ai fait réponse à Messieurs Desdames et Duperroy, ou pour le moins au premier.

La compagnie marche son petit train partout. L'on se dispose pour envoyer des prêtres à Madagascar. Je viens d'envoyer de l'argent à ceux des Hébrides, qui travaillent avec bénédiction en quelque façon miraculeuse. M. Alméras et Admirault sont dans l'infirmité. Votre cher neveu Ozenne (1) continue toujours à marcher son petit train et a peine à répéter son oraison. J'espère qu'il la surmontera, qui suis votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL.

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Ozenne, supérieur des prêtres de la Mission de Pologne, à Glogau.

2229. — A FIRMIN GET

De Paris, ce 16 de mars 1657.

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Monsieur,

J'ai vu, par votre chère lettre du 6, que vos amis ont détourné M. de Sainte-Colombe du dessein qu'il avait de vous plaider, dont je suis fort consolé, et j'en rends grâces à Dieu, comme aussi de la mission que vous allez

1) Laurent Ozenne, né à Nibas (Somme) le 6 décembre 1637, entré dans la congrégation de la Mission le 26 septembre 1656, reçu aux voeux le 3 décembre 1658.

Lettre 2229. — L. s. — Dossier de la sœur Hains, original.

- 255 -

faire à Nans (1), où M. Mugnier vous doit aller joindre et où je prie N.-S. qu'il bénisse l'œuvre et les ouvriers.

Je remercie Dieu pareillement de ce que vous avez reçu et envoyé à Tunis les 1.200 livres destinées au rachat de Dominique de Lajus, de Bayonne, et de ce que vous avez touché de plus les 375 piastres dues par M. Bègue au consul d'Alger. J'approuve que vous les ayez reçues sous la condition de les remettre en cas d'antériorité d'hypothèque, puisque votre conseil a été de cet avis. Si vous n'avez pas déjà envoyé cet argent au frère Barreau, je vous prie de le lui faire tenir au plus tôt, afin qu'il se dégage d'autant des sommes qu'il doit.

Voici une lettre de change de Messieurs Simonnet sur Messieurs Napollon, de 1.400 livres, payable à trois jours de vue. Je vous prie de la présenter et d'en retirer le payement. Cela fait, vous en enverrez, s'il vous plaît, sept cents livres à M. Le Vacher de Tunis et les autres sept cents à celui d'Alger, pour être par eux employées au rachat de quelques esclaves qui seront trouvés en plus grand danger de se pervertir. Je n'ai pas le temps de leur en écrire aujourd'hui ; je le ferai une autre fois, et vous leur en donnerez avis cependant, si vous en avez l'occasion.

Je vous prie d'envoyer à M. Huguier 3 livres pour un forçat nommé Frangé, qui est sur la galère de Ternes.

Je suis, en N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Je recommande à vos prières et à celles de votre communauté M. Admirault et notre frère Jourdain. Le premier

1) Localité de l'arrondissement de Brignoles (Var).

- 256 -

est pulmonique et l'autre caduc ; et ainsi ils ne peuvent pas la faire longue.

Messieurs les aumôniers m'ont écrit, et je diffère à leur faire réponse jusqu'à ce que je reçoive la vôtre, sur les questions que je vous ai faites, pour savoir ce qu'il faudrait pour les contenter : depuis quel temps ils servent, pour combien d'années ils demandent leurs gages et quels ils sont et combien vous leur avez donné sur cela.

Suscription : A Monsieur Monsieur Get

2230. —A MONSIEUR DE MAUROY (1)

23e mars 1657

J'ai communiqué l'affaire du grand hôpital à notre petite compagnie pour la dernière fois. Or tous d'une commune voix ont jugé qu'elle ne pouvait du tout l'entreprendre, et m'ont fait grande instance à ce que je vous supplie, Monsieur, et par vous Messieurs les administrateurs, comme je fais très humblement, de l'excuser de ce qu'elle ne peut vous rendre cet acte d'obéissance, comme elle désirerait faire en toute autre chose, à cause des grandes obligations qu'elle vous a et à ces Messieurs, à qui nous sommes, comme à vous, Monsieur, très humbles...

2231. —A LA DUCEIESSE D'AIGUILLON

23 mars 1657.

Madame la duchesse d'Aiguillon sait les grandes difficultés,

Lettre 2230 — Reg 2, p 66

1) Intendant des finances

Lettre 2231 — Reg 2, p 67

- 257 -

que je lui ai dites, que notre compagnie a toujours faites à l'emploi du grand hôpital. Je l'assemblai hier à ce sujet, et je la trouvai autant que jamais éloignée de ce soin, et elle me fit grande instance que je prie Messieurs les administrateurs de l'excuser de ce qu'elle ne pouvait l'entreprendre ; ce que j'ai fait ce matin, et ai écrit à M. de Mauroy pour le prier de nous faire la grâce de nous excuser de ce que nous ne pouvons du tout entendre à cela. Je m'adresse à M. de Mauroy, pource qu'il m'a pressé le dernier de lui faire réponse précise, et je le prie aussi de faire nos excuses à ces Messieurs les administrateurs. Je fais la même prière à madite dame la duchesse, avec le renouvellement des offres de mon obéissance perpétuelle.

2232. —A FIRMIN GET, SUPéRIEUR, A MARSEILLE

De Paris, ce 23 de mars 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Il y a huit jours que je vous ai adressé une lettre de change de 1.400 livres, pour en envoyer la moitié à Tunis et l'autre moitié en Alger. Voici les lettres que j'écris à Messieurs Le Vacher pour l'application, qui doit être tenue secrète, pour les inconvénients qui arriveraient si les esclaves avaient connaissance que cet argent est pour racheter ceux qui seront en plus grand danger de se pervertir.

Je n'ai point reçu de vos lettres par le dernier ordinaire ; j'en attribue la cause à votre mission, sur laquelle je prie Dieu qu'il verse ses bénédictions.

Je vous prie de rendre à M. Huguier un écu que nous

Lettre 2232. —L. s. — Dossier de la sœur Hains, original.

- 258 -

avons reçu ici aujourd'hui pour Jacques Frangé, forçat sur la galère de Ternes, je dis aujourd'hui, parce que la semaine passée nous en reçûmes un autre, dont je vous fis mention en ma lettre, ce me semble.

Nous sommes dans les exercices de l'ordination et en bonne disposition, grâces à Dieu, à la réserve de quelques-uns, qui sont encore infirmes, mais qui se portent mieux.

Je suis en N.-S., Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Depuis la présente écrite, j'ai reçu un louis d'or pour Antoine Marbais sur la Mazarine. J'écris à M. .Huguier de le lui donner, et je vous prie de lui en tenir compte.

Suscription : A Monsieur Monsieur Get.

2233.—A DONAT CRUOLY, SUPéRIEUR, AU MANS

De Paris, ce 24e mars 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Depuis avoir reçu votre lettre du 15, j'en ai reçu une de notre frère Turpin au sujet des affaires de Mademoiselle sa mère. Je ne l'ai pas encore assez considérée pour lui résoudre la difficulté de son voyage ; ce que je ferai au plus tôt, et lui en écrirai par le prochain ordinaire, ou le suivant. Je loue Dieu cependant de son indifférence.

Lettre 2233 — L s — Dossier de Turin, original

- 259 -

Vous nous demandez quelqu'un pour le chant à la place de M. Olivier. Je voudrais bien vous le pouvoir envoyer, et nous tâcherons de le faire ; mais il nous sera difficile de vous donner un bon chantre, sinon avec le temps ; aussi m'a-t-on dit que vous en avez deux ou trois, outre le frère Turpin, et qu'ainsi vous n'en êtes pas pressé.

Le jubilé a été autrefois au Mans, mais pour cela nos prêtres n'ont pas confessé en votre église. Je vous prie, Monsieur, de n'introduire pas cet usage et de ne rien innover dans nos pratiques, si je ne vous le mande, à cause des inconvénients qui arriveraient de faire autrement.

Je loue Dieu de ce que le frère Bienvenu se porte mieux et des soins que vous en avez eus.

On nous a refusé la permission de faire couper le bois de la Guerche et de le vendre par devant M. votre bailli ; on veut que cela se fasse devant M. le lieutenant général du Maine et le maître des eaux et forêts. Nous sommes après pour faire dresser d'autres lettres, afin de prendre une autre voie.

Nous avons céans les ordinands, et en mission deux petites troupes d'ouvriers. Je recommande leurs exercices à vos prières.

Notre séminaire ne fut jamais si peuplé qu'il est, grâces à Dieu. Le père de M. Alméras l'honore de sa présence depuis un mois, qu'il a eu la dévotion de prendre l'habit et le nom de séminariste, dont il fait les exercices autant que son âge de 82 ans le lui permet. C'est une grande humiliation pour un maître des comptes, chef d'une très honorable famille, et pour un vénérable vieillard. Mais aussi a-t-il trouvé le secret pour être grand en l'autre vie, après l'avoir été en celle-ci, qui est de se faire petit comme un enfant, pour l'amour

- 260 -

de N.-S., en qui je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

indigne prêtre de la Mission.

J’ai envoyé cent écus à Monseigneur l’évêque de Cork, à Nantes, depuis douze ou quinze jours.

Au bas de la première page : M. Cruoly.

2234. — A FIRMIN GET

De Paris, ce 29 mars 1657.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

Nous avons reçu deux écus pour Marc * Mansart, forçat sur la Capitaine, j’écris à M. Huguier qu’il les y donne, et je vous prie de les y rendre.

J’adresse, par la voie du messager, à M. Garbuzat, à Lyon, un paquet de lettres pour de pauvres esclaves, afin qu’il vous le fasse tenir par quelque commodité.

Il y a un esclave à Napoli de Romanie (1), qui m’a été recommandé par Messieurs les abbés de Chandenier, à qui nous avons de très particulières obligations, nommé Vital Bernusset, qui est chirurgien et frère d’un bon prêtre qui appartient à mesdits sieurs les abbés. Ils voudraient savoir si cet esclave est rachetable, ce qu’il faudrait pour le racheter, s’il y va souvent des barques de Marseille et s’il y aurait sûreté d’envoyer l’argent au consul, qui se nomme M. Bellefont, à Ce que mande le captif. Informez-vous, s’il vous plaît, s’il est de Marseille ;

Lettre 2234. — L. s. — Dossier de la sœur Hains, original

1) Nauplie, en Grèce méridionale.

- 261 -

et en ce cas, faites-lui écrire par quelque parent pour savoir par son moyen des nouvelles de l’esclave et pour combien on le pourra délivrer. Si vous découvrez quelque autre voie plus sûre ou plus aisée que celle dudit consul pour vous informer de ces choses, vous vous en servirez ; et toutes les fois que vous m’en écrirez, faites-moi ressouvenir que vous me parlez de l’esclave recommandé par ces Messieurs les abbés.

Je viens de recevoir votre lettre du 20, où je vois que vous avez été obligé de quitter la mission pour revenir à Marseille ; mais vous ne m’en dites pas le sujet, sinon en termes couverts, disant que le frère Parisy vous a écrit un mot qui vous a fait craindre qu’il arrivât quelque dérèglement en la maison. Je vous prie de me dire une autre fois les choses en détail et comme elles sont, surtout en pareille matière.

Je suis bien aise que le différend avec M. de Sainte-Colombe ne soit pas allé plus avant. Faites assurer Messieurs les aumôniers que Madame la duchesse travaille de deçà pour leur faire toucher les gages de cette année ; qu’elle a parole de M. Ie surintendant pour cela et qu’elle fera en sorte vers M. Foulé qu’il les mettra sur l’état, en cas qu’il soit à Paris, comme vous me le mandez. Ils m’ont écrit, et à Madame aussi, laquelle ne juge pas à propos que nous leur fassions d’autre réponse.

J’écrirai une autre fois à nos gens de Barbarie. Je vous prie d’envoyer à ceux d’Alger tout l’argent que vous avez reçu pour eux, si déjà vous ne l’avez fait. Je ne parle pas du dernier que je vous ai envoyé, destiné pour en racheter des esclaves les plus proches du danger de renier. J’avais partagé les 1.400 livres entre Tunis et Alger par moitiés ; mais, pour quelque raison particulière, je vous prie de n’en rien envoyer en Alger, mais d’envoyer le tout à Tunis, et pour cela de retenir la

- 262 -

lettre que j’ai écrite à M. Philippe Le Vacher, si toutefois vous ne l’avez déjà envoyée.

Je reviens à Messieurs les aumôniers sur ce que vous me mandez que 100 livres à chacun les contenteraient. Je pense que vous n’entendez pas pour le passé. Voyez, Monsieur, par vous-même, ou par un tiers, si en leur donnant 50 livres à chacun, en attendant qu’on touche les gages que nous sollicitons, ils s‘en contenteront (2), Nous tâcherons de faire un effort pour vous envoyer les 650 livres qu’il faudrait ; et quant à ce qu’ils peuvent prétendre pour le passé, faites pressentir pour combien ils voudraient quitter le roi : si pour cent livres, ou cinquante écus, ou deux cents livres, à l’égard de ceux qui sont les premiers en service, et pour les autres à proportion. Mais il faut que cette proposition soit sagement conduite ; je la laisse à votre prudence ordinaire. Il est absolument nécessaire qu’ils ne sachent pas cette dernière proposition (3).

Votre très humble serviteur.

VINCENT DEPAUL,

i. p. d. l. M.

Suscription : A Monsieur Monsieur Get, supérieur des prêtres de la Mission de Marseille, à Marseille.

2235. — LOUISE DE MARILLAC A SAINT VINCENT

Ce jeudi au soir [29 mars 1657] (1)

Je vous demande, pour l’amour de Notre-Seigneur, mon très

2) Première rédaction : ils s’apaiseront. Le saint a fait la correction de sa main.

3) Cette dernière phrase est de la main du saint

Lettre 2235. — L. a. — Dossier des Filles de la Charité, original.

1) Le frère Ducournau a ajouté au dos de l’original "Mars 1657" Le contenu permet, de préciser le jour.

- 263 -

honoré Père, permission d’achever de manger maigre ces deux derniers jours du Carême que j’ai si mal passé, et pour ce même amour votre bénédiction, et aussi de penser devant Dieu à la réponse que nous devons faire à Mademoiselle (1), qui demande deux de nos Sœurs pour son hôpital de Saint-Fargeau (2). Il y a longtemps qu’elle en a demandé la première fois et l’on dit que ce quartier-là a grand besoin de secours spirituel et corporel, et la disposition de la personne n’est pas moins considérable pour la gloire de Dieu. Madame de Brienne (3) attend la réponse. Je pensais lui pouvoir envoyer à Saint-Denis, d’où elle doit revenir dimanche, mais je crois qu’il suffira de lui donner l’une de ces fêtes. Permettez-moi, Mon Très Honoré Père, de supplier votre charité de s’employer auprès de Notre-Seigneur pour tous nos besoins, et ceux de votre très humble fille et obéissante servante.

Tous les livres