Correspondance (page 63)
1. Radegonde Lenfantin. Elle mourut fille de la Charité.
Lettre 3289. - Lettre signalée par Nicolas Sevin lui-même dans une lettre, du 10 octobre 1660, dont la copie se trouve aux archives de l'évêché de Cahors.
Lettre 3290. - L. a. - Dossier de Turin, original.
1. Les lettres qui forment le dossier auquel appartient celle-ci sont presque toutes de 1660. Ajoutons qu'en 1660, le 22 septembre tombait un mercredi.
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colas-du-Chardonneret (2) pour en communiquer avec vous et voir ensemble ce que je dois faire. Pour cela il se doit trouver demain, à deux heures après midi ,chez vous où il vous plaira donner audience, la chose ne se pouvant remettre, parce qu'il est besoin d'une prompte résolution sur ce sujet, selon qu’il vous fera entendre. Me remettant donc à lui de tout, il ne me reste qu'à vous demander instamment entre ci et ce temps vos saintes prières sur ce sujet et de toute votre bonne compagnie, en particulier demain au saint sacrifice de toutes les messes.
C'est votre très humble servante.
FIESQUE
Suscription : Pour Monsieur Vincent, à Saint-Lazare
3291. - M. BARBIER A SAINT VINCENT
Monsieur,
Je vous dirai que cette pauvre femme, sœur de M. Senant est la plus affligée qui soit sur la terre, la mauvaise humeur et traitement de son mari la mettant au désespoir, sans vouloir entendre parler de réconciliation Je ai présenté même votre lettre, à laquelle j'ai joint toutes les remontrances à moi possibles, sans pouvoir rien gagner sur son esprit. Je veux qu'il y ait quelque légèreté en cette pauvre femme ; mais son mari est plus malicieux qu'un démon..
J’avais déjà écrit à M Senant qu’il était nécessaire qu’il fit un voyage à Maule pour apporter la paix à cette division, ou de les séparer tout à fait Je m’étonne que vous ajoutiez foi aux lettres de cet imposteur sans preuves et être informé de ceux qui vous peuvent rendre témoignage de la vérité
Attendant le bonheur de vous voir, je demeure, Monsieur, votre très humble serviteur
C. BARBIER curé de Maule
Suscription : A Monsieur Monsieur Vincent, supérieur de la Mission de Saint-Lazare, à Paris.
2. Hippolyte Féret.
Lettre 3291. - L. a. - Dossier de Turin, original.
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3292. - A EDME JOLLY, SUPéRIEUR, A ROME
Du 24 septembre 1660.
Vous m'avez mis en admiration de la bonté non pareille de Mgr le cardinal Durazzo quand vous m’avez dit qu'il a fait une assemblée pour concerter la réponse à faire à Gênes touchant la proposition de Corse, et que, l'ayant trouvée désavantageuse à la compagnie, en la manière qu'on l’a conçue, Son Eminence a mandé que la chose n'était pas faisable de cette sorte, mais bien en faisant un établissement fixe de missionnaires dans l'un des évêchés de ce royaume-là, sans obligation de parcourir les autres diocèses, et en leur assignant un autre fonds pour leur subsistance, qui ne les rende pas odieux aux évêques, comme ferait celui qu'on propose de prendre sur eux. O Dieu ! quelle charité en ce saint cardinal ! Oh ! quelle obligation nous lui avons de nous avoir tirés de cette affaire si doucement et si adroitement ! Car j’espère qu'on ne pensera plus à nous, au moins pour nous y engager en la première façon ; et que, si on nous en parle, ce sera pour suivre le sentiment de Son Eminence, qui est si convenable à ce que nous pouvons et devons désirer.
J'écrit à M. Simon, en l’absence de Monsieur Pesnelle, qu'il s'en faut tenir à cela ; et je prie l'infinie bonté de Dieu qu'elle nous assiste pour concevoir une reconnaissance proportionnée aux obligations infinies que nous avons à mondit seigneur.
Lettre 3292. - Reg. 2, p. 254.
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3293. - NICOLAS CABART A SAINT VINCENT
De Paris, ce 24 septembre 1660.
Monsieur
Je ne vous écris ce billet que pour vous supplier très humblement d'avoir agréables les offres que vous fera le porteur de la présente qui est mon neveu, de son très humble service et de lui faire la grâce qu'il puisse faire chez vous une retraite de huit ou dix jours. Monsieur de Saint-Aignan lui a donné ce bon conseil de faire cette retraite devant que de commencer ses études de droit qu'il est venu faire à Paris. Il a écrit à Monsieur d'Alméras pour favoriser ce dessein.
Je joindrai cette obligation que je vous aurai, Monsieur, à tant d’autres que je vous ai et prierai Dieu qu'il la reconnaisse mieux que je ne puis pas faire.
Je ne peux assez vous protester que je suis et serai toute ma vie .Monsieur votre très humble et très obligé et très obéissant serviteur
NICOLAS CABART,
indigne docteur.
Suscription : A Monsieur Monsieur Vincent, supérieur général de la Mission à Saint-Lazare.
3294. - A JEAN DE MAUPEOU,
éVêQUE DE CHALON-SUR-SAONE, A PARIS
Du 25 septembre 1660.
La simplicité de laquelle Monseigneur de Chalon veut que ses serviteurs fassent profession me fait avouer à Sa Grandeur qu'ayant concerté sa proposition et pris l'avis de nos anciens, nous avons conclu de nous tenir à la résolution déjà prise de ne recevoir personne en notre compagnie qui nous sera présenté par ses parents ou ses amis, à cause de l'expérience que nous avons qu'il y en a peu qui réussissent de ceux qui ne postulent pas eux-
Lettre 3293. - L. a. - Dossier de Turin, original.
Lettre 3294. - Reg. 2, p. 39.
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mêmes et qui ne viennent pas par dévotion, ni par désir de se donner à Dieu ; ce qui est encore observé par les autres communautés bien réglées. Je me fais violence en disant ceci à mon bon seigneur, ayant une affection très sincère de lui obéir ; mais il a trop de bonté pour désirer que nous passions par-dessus l'ordre.
3295. - ANNE-MARGUERITE GUéRIN A SAINT VINCENT
Vive Jésus !
De notre troisième monastère ce 25 septembre [1660] (1)
Mon très uniquement honoré Père,
Madame Fouquet nous a fait savoir que vous avez eu la bonté de lui permettre d'entrer céans, pourvu que nous vous en écrivissions. Je le fais de tout mon cœur et l’eussions déjà fait si nous eussions su que votre bonté l'eût eu pour agréable. vous suppliant très humblement nous marquer vos intentions si c'est pour toujours, c'est-à-dire quand il lui plaira, croyant bien qu'elle n'en abusera pas
Pour Madame l'abbesse Dupart, sa fille, nous avons cru que sa permission est tant qu'elle sera en cette ville.
Nous serons bien consolées de voir ma très honorée soeur la déposée de la ville (2), au retour de son voyage de Melun que Madame Fouquet nous la doit amener.
Nous prions Dieu pour votre santé qu'il plaise à sa bonté divine vous la renvoyer entière et parfaite ainsi que le souhaite celle qui est dans tout le respect et soumission possibles, après nous être prosternée en esprit pour recevoir votre sainte bénédiction en qualité mon très uniquement honoré Père, de votre très humble, très obéissante fille et servante en N.-S.
Dieu soit béni !
SOEUR ANNE-MARGUERITE GUéRIN,
de la Visitation Sainte-Marie.
Suscription : A Monsieur Monsieur Vincent, supérieur général des prêtres de la Mission de Saint-Lazare.
Lettre 3295. - L. a. - Dossier de Turin, original.
2. Elisabeth de Maupeou.
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3296. - NICOLAS éTIENNE A SAINT VINCENT
Du cap de Bonne-Espérance ce 1er mars 1661 (1)
Monsieur mon très cher et honoré Père,
Je ne puis que je ne m'écrie ici avec le grand Apôtre des gentils : "O profondes richesses de la sapience et connaissance de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impossibles à trouver !" (2) puisque depuis plusieurs années nous nous efforçons de nous rendre à l’île Saint-Laurent appelée autrement Madagascar, pour travailler à la vigne du Seigneur y ayant pour ce apporté tous les soins et précautions imaginables, sans, pour cela, y avoir pu faire encore rien de solide et d'assuré pour entretenir les nouveaux convertis et ôter le reste des habitants de la tyrannie et esclavage de Satan. Car que peut-on souhaiter de votre charité ô Monsieur pour cette terre, que vous n'ayez fait ! Votre Compagnie est petite et néanmoins il ne s'est présenté aucune occasion pour y aller, que vous n'ayez fourni un assez bon nombre d'ouvriers pour y cultiver cette vigne, ainsi qu’il parait par la mort glorieuse de vos chers enfants Messieurs Nacquart et Gondrée, les premiers qui ont défriché cette terre, dont le dernier n’y dura que trois mois ; et l'autre, deux années après avoir visité plusieurs villages et appelé à la connaissance de la vraie foi un assez bon nombre, décéda en odeur de sainteté ainsi qu'il paraît dans ce qu'en ont écrit ses successeurs et l'estime qu'en ont eue tant les Français que les habitants originaires et qu'ils en ont encore à présent.
M Mousnier, poussé du zèle d'aller le premier annoncer l’Evangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ en des lieux où son sacré nom était inconnu, s'en va aussitôt qu'il est arrivé, à vingt-cinq journées de son habitation méprisant la faim et la soif étant des deux ou trois jours sans trouver d'eau, et la fatigue du chemin à cause des grandes chaleurs qui se rencontrent en ce pays se faisant à soi-même ce tacite reproche que, si tant de jeunes gens y allaient avec tant de courage excités peut-être du seul motif de gain ou d'honneur, lui, a plus forte raison y devait aller puisqu'il y allait de
Lettre 3296. - Arch. de la Mission, dossier de Madagascar, copie. - Nicolas Etienne apprit en Hollande, dans les premiers jours de juillet de l'année 1661 la mort de saint Vincent, survenue le 27 septembre 1660.
2. Epître de saint Paul aux Romains XI, 33.
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la gloire de Dieu et du salut des âmes. Voyage où il perdit la vie. Mais pourquoi dis-je qu'il la perdit puisque, au dire du fils de Dieu, il la trouva, non faible, infirme et sujette aux accidents d'ici-bas en terre, mais immortelle glorieuse et affranchie de toutes misères !
Que dire de Messieurs Dufour Prévost et Belleville? Le premier a toujours paru dans notre compagnie comme un astre éclairant, non pas seulement par ses exhortations, prédications ferventes et fréquentes mais beaucoup plus par la pratique de toutes les vertus qu'il a fait paraître, et surtout du zèle des âmes, dont il a été si fort épris que les tempêtes, les orages, les écueils, les naufrages, en un mot toutes les incommodités attachées à quelques planches de bois vermoulu, flottant sur une mer orageuse et toute boursouflée, et celles qui se rencontrent dans les pays étrangers, ne l'ont pu empêcher, l'espace de dix ou douze ans d'importuner les supérieurs de lui accorder cette grâce de mourir au delà des mers parmi les infidèles. Ce qu'enfin il obtint en l'an 1655 avec un grand contentement de son cœur et désir extrême de procurer, autant qu'il pourrait, la gloire de Dieu et la conversion des âmes. Ce qui parut assez dans les vaisseaux, où il fut prêchant, catéchisant, instruisant les ignorants, reprenant les délinquants, soit grands, soit petits, sans avoir égard au respect humain, en sorte que, ce vaisseau étant sur le point de se perdre pour ne point voir la terre, et faisant beaucoup d'eau, il fit assembler tout le monde et s'adressant aux officiers, qui désespéraient de leur voyage, leur dit qu’ils eussent à lever la main et promettre à Dieu de faire ce qu'il leur proposerait, les assurant, de la part de Dieu, que, le faisant, ils verraient terre dans la quinzaine. Ce qu'ils firent, et promirent tous, savoir de faire une bonne confession générale et communion, hors deux qui moururent sans sacrements.
Mais enfin le jour arrivé, et ne la voyant pas ils s'en allèrent trouver ce saint homme apostolique lui disant qu'ils voyaient bien que c'était fait de leur vie. Lui sans s'étonner mais mettant sa confiance en Dieu, leur dit que le soleil n'était pas encore couché et qu'ils eussent à venir à vêpres, qu'il allait chanter. Ce qu'ils firent. Et voici, ô merveille de Dieu qui n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui ! qu'au milieu d'icelle un matelot s'écrie : terre ! terre ! Ce qui réjouit et consola tout le monde ; d'autant que c'était la terre tant désirée de Madagascar. Ce qui fit que ceux qui l'avaient le plus haï et persécuté changèrent bien de sentiment, l'estimant puis après pour un saint, ainsi même que je l'ai appris d'eux.
Enfin arrivé à cette île tant souhaitée, il n'y pût demeurer que huit jours non pas pour s'y rafraîchir et reposer, puis-
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qu’en ce peu de temps il y fit beaucoup, soit par les entretiens qu'il fit aux Français et actes de charité qu'il pratiqua envers les malades, que par plusieurs conférences qu'il tint avec M Bourdaise des moyens d'avancer les affaires de Jésus-Christ en cette terre et de détruire celles de Satan. Il monta donc derechef en mer et s'en alla à Sainte-Marie île éloignée de deux cents lieues du fort, où, dès qu'il fut arrivé, et après avoir embrassé son cher compagnon M. Prévost, il visita les malades, qui étaient en grande quantité, prit avec lui un jeune nègre pour lui servir de truchement et porter douze croix qu'il avait fait faire pour planter sur les douze montagnes de cette terre ; mais n'en ayant pu planter que onze, il planta la douzième dans son cœur ; car il fut atteint de la maladie dont il mourut, après avoir souffert des fatigues intolérables.
Aussi était-ce un des hommes les plus mortifiés que nous autres quatre prêtres ayons jamais connu, pour avoir eu tout l’honneur d'être sous sa conduite en même temps au séminaire. Et Dieu veuille que, comme nous avons été ses enfants, ses successeurs en ses voyages, nous soyons aussi pareillement ses imitateurs en ses vertus !
M. Prévost, après avoir mené une vie conforme à celle de son compagnon M. Dufour, décéda aussi en cette île de Sainte-Marie, exerçant la charité vers bien deux cents malades, qui y finirent presque aussitôt leurs jours.
Pour M de Belleville, il décéda dans le voyage.
La perte de tant de grands et braves ouvriers, ne vous empêche pas, Monsieur, d’en fournir d’autres à cette terre, qui semble n’être qu'un cimetière pour vos chers enfants. De sorte qu'on peut dire d’elle ce que les Israélites disaient de la terre de promission : Illa terra devorat habitatores suos (3).
Vous en fournîtes encore d'autres en l'an 1658 Messieurs Boussordec et Herbron ; mais le vaisseau, ayant échoué sur un banc de sable, les empêcha de secourir M. Bourdaise. Enfin vous y envoyez en l’an 1659 quatre autres prêtres, qui en sont encore pareillement empêchés, pour être pris par des Espagnols.
Mais quoi ! tout cela n‘est point bastant (4) pour vous faire quitter prise, ni abandonner votre cher fils, demeuré seul depuis 7 ou 8 ans. Vous y renvoyez donc encore quatre prêtres Messieurs Daveroult, de Fontaines, Feydin et moi, un clerc un frère et un domestique, pour tâcher cette fois
4. Bastant, suffisant.
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de le secourir et l'aider à porter le joug suave du fils de Dieu dans la conquête des âmes; mais Dieu, dont les jugements sont à adorer, ne l'a pas voulu encore pour cette fois, soit que ces peuples s'en soient rendus indignes, soit pour éprouver nos constances; mais plutôt je crois que ce sont mes péchés très énormes et en très grande quantité, que j'avais commis avant d'entrer en la Compagnie, et même depuis que j'y suis, comme aussi à cause des scandales et mauvais exemples que j'ai donnés, tant à ceux de notre Compagnie qu'aux externes, pendant tout notre voyage. Plaise à Dieu me pardonner le tout et me faire la grâce d'en faire pénitence le reste de mes jours.
C'est la grâce que je vous supplie de demander instamment à Dieu pour moi, afin que je ne sois plus dorénavant cause que M Bourdaise ni ces pauvres néophytes, soient privés et empêchés des secours que votre charité leur veut continuer, de faire, non plus que moi-même sois empêché de les aller secourir et servir le reste de mes jours ; car je vous confesse, mon très cher Père, ingénument que je n'ai rien tant à cœur comme de mourir pour Notre-Seigneur Jésus-Christ dans les pays étrangers. C'est ce que je lui demande très souvent tous les jours, et dont je ne cesserai de l’importuner jusques à ce qu'il me l'accorde. J’espère de votre bonté que vous lui ferez la même prière pour moi et que je ne serai pas plus tôt de retour, que vous me renverrez, non pas pour avoir soin des autres, n'y ayant personne dans la Compagnie qui en soit si indigne comme je suis, pour être jeune, ignorant, superbe et vicieux. Il faut un homme d'expérience, qui ait beaucoup d'acquis dans les sciences et dans les affaires du monde, parce qu'il ne manque point de très grandes difficultés ; mais surtout il faut un homme d'une solide vertu, non de deux jours mais de plusieurs années ; et qui ait remporté plusieurs signalées victoires sur lui-même ; car l’expérience ne fait que trop voir qu’à moins d'une vertu forte, des longtemps exercée et éprouvée l'on donne du nez en terre, au grand détriment de la religion chrétienne. Et il faut encore que celui à qui vous donnerez cette charge soit plein d'autant de force et de santé que de zèle et sainteté car les travaux des pays étrangers pour peu d'expérience que j'en aie, demandent tout cela nécessairement.
Plaise donc à notre bon Dieu vous faire cette grâce que celui que vous choisirez pour une si haute entreprise soit un autre saint François Xavier et que j'aie le bonheur d‘être sous sa conduite ! Je m’estimerai heureux et à vous très obligé.
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CHAPITRE I. - DE NOTRE DéPART DE PARIS POUR NANTES
Messieurs Daveroult, de Fontaines, Feydin, frères Patte et moi après avoir reçu quantité de bons avis de votre charité paternelle après avoir eu votre bénédiction et vous avoir embrassé comme pour la dernière fois, nous partîmes de Saint-Lazare, le quatrième novembre, pour aller trouver M le duc de la Meilleraye à Nantes, et y arrivâmes le jour qu'il nous avait prescrit dans sa lettre, savoir le 12 dudit mois. Sur les chemins, nous fîmes, selon la coutume de notre Congrégation la doctrine chrétienne devant la porte des hôtelleries, et ailleurs, quand l'occasion s'en présenta. Nous faisions même faire aux externes qui se trouvaient avec nous l'examen particulier devant le dîner et souper, comme pareillement le général, l’Itinéraire, les litanies du saint nom de Jésus pour le matin avec quelques chansons spirituelles, celles de la très sainte et immaculée Verge Marie pour l'après-dînée, avec quelque peu de lecture de la Vie de l'apôtre saint Paul par M. Godeau (5) Et nous nous étudiions particulièrement à l'observation de nos règles, sachant bien que ce sont comme les canaux par où les grâces, les faveurs, et les bénédictions célestes découlent en nos âmes. Voilà pourquoi nous tâchions d’employer la journée comme on l'emploie à peu près en nos maisons. Le vendredi même, nous faisions ce qu'on a coutume de faire le matin, et le soir la conférence ; ce que nous avons toujours observé. Mais toute la gloire en doit être attribuée à Dieu et le bien à la bonté et facilité des personnes qui composèrent notre compagnie, et tout le mal et scandale qui s’y est glissé, à moi seul qui suis la pierre d'achoppement et l'opprobre de vos enfants.
Dieu permit, chemin faisant, que, le carrosse où nous étions, courant à toute bride dans Etampes, une soupente vint à rompre, qui fit que le corps du carrosse renversa ; et la portière où j'étais étant rompue, mon pied passa au travers ; qui fut cause que la roue passa deux ou trois fois dessus. Je croyais aussi bien que tout mon pied était par pièces et par ainsi mon voyage rompu : mais Dieu voulut que je n'en eusse que la peur et qu’au bout de cinq à six jours j'en fusse entièrement guéri.
Etant donc arrivés à Nantes nous allâmes tous saluer Monseigneur le duc, qui, pour dire la vérité nous surprit
5. La vie de l'apôtre saint Paul, Paris, 1647, in-12. L'ouvrage fut réédité en 1651 et traduit en anglais en 1653.
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d’abord dans le langage qu'il nous tint ; ce qui toutefois ne nous épouvanta pas, étant tout résolus à ce qu'il plairait à Dieu permettre nous arriver. Mais cette bonté divine, qui s'était servie de vous, Monsieur, pour ôter tous les obstacles et empêchements qui s’étaient présentés à l'exécution de notre dessein, changea de face toutes choses. Ce qui fit que ce bon duc nous témoigna par après beaucoup d’affection. Il nous appelait souvent à sa table, et j'ai passé plusieurs heures avec lui seul à seul à nous entretenir des choses de piété, et particulièrement des desseins qu'il avait pour Madagascar, et d'y établir la religion catholique aussi puissamment qu'il pourrait, faisant faire pour ce plusieurs forts en la terre et y mettre des nôtres. J’espère que si Dieu prolonge sa vie, qu’il servira beaucoup à l'augmentation de la foi en ce pays et à l’avancement de notre compagnie. Il a une grande estime pour votre personne et un semblable amour pour vos enfants. Il me le témoigna assez, prenant congé de lui, et m'embrassa pleurant à chaudes larmes.
Pendant tout le temps que nous fûmes à Nantes nous observâmes exactement tout ce qu'on pratique en nos maisons jusques à la lecture de table, quoique quelquefois quelques-uns y vinssent. Nous étions presque toujours au logis, et après nous être acquittés de notre devoir, nous nous occupions à accommoder ou composer nos pièces pour la Mission que nous devions faire sur le vaisseau.
Etant sur notre départ pour La Rochelle, nous résolûmes entre nous d'y aller par mer Mais Messieurs les doyens et Beaulieu, à qui nous avons de grandes obligations, pour les civilités et marques d'amitié qu'ils nous ont rendues, faisaient leur possible pour nous en détourner, aussi bien que plusieurs autres ; néanmoins, considérant que dans la barque où était notre bagage il y avait trente-huit personnes qui devaient être nos ouailles, je ne me pus résoudre à les abandonner, aimant mieux périr avec eux que de les voir périr sans prêtre et pasteur ; car certes c'eût été un des plus grands déplaisirs qui nous pût arriver, et je ne doute point que Dieu ne m'en eût demandé compte.
Dans cette résolution donc, je priai ces messieurs d'avoir agréable d'aller par la voie du messager et de trouver bon que le frère Patte, Messieurs Boutonnet, Cordelet et moi allâmes par mer. Ils firent assez d'efforts pour m'en détourner ; mais je persistai toujours dans mon dessein, espérant que Dieu me ferait la grâce de surgir à bon port puisqu‘en cela je n’avais autre dessein que sa gloire.
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CHAPITRE II . - DE NANTES A LA ROCHELLE
Enfin, après vingt-quatre jours de séjour à Nantes, nous nous embarquâmes à la Fosse dans une barque, entre 11 heures et midi sixième du mois de décembre jour de saint Nicolas, patron des nautoniers et le mien, que je prie et priai à la sainte messe de nous servir de pilote et de conduite. Mais Dieu permit que notre bâtiment demeurât dix heures sur une grève vis-à-vis le port de la Vigne, où nous mouillâmes l'ancre, et descendîmes sur les six heures du matin, dans une chaloupe, 7 du mois jour du saint dimanche et entendîmes la messe et communiâmes, le frère Patte et moi à Saint-Pierre de Bouguer, où nous rencontrâmes un sujet de grande édification, qui était qu'après que le prêtre avait dit : Domine, non sum dignus, un autre prêtre venait amassant tous les enfants et récitant devant tout le peuple, entouré d'un grand nombre de jeunesse le Pater, l'Ave, Credo, Confiteor, le Benedicite, les grâces les commandements de Dieu, les sacrements et quelques autres prières, le tout en latin et français. Après quoi il répétait encore la substance des mystères de notre foi. Ce qui s'observe toutes les fêtes et les dimanches. O mon Dieu ! que je souhaiterais que cette sainte pratique fût observée dans toutes les églises du monde !
Le lendemain huitième jour du mois consacré à l'lmmaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie mère de Dieu nous mouillâmes l'ancre dans la rade de Paimbœuf ; et après y avoir célébré la sainte messe, nous allâmes au port de Saint-Nazaire, où nous demeurâmes cinq jours, et en partîmes le samedi 13 du mois, avec vent derrière. Ce qui nous fit espérer d'être à La Rochelle en moins de 24 heures. Mais Dieu, qui fait tout pour le mieux, en disposa autrement ; car voulant doubler les dunes de Bordeaux pource que notre maître de la barque nous avait éloignés de la route d'environ dix lieues, le seigneur des vents permit qu'il s'élevât un vent de nord-ouest qui brisa notre grand mât en deux pièces, qui tombèrent dans la mer avec la grande voile. Mais ce qui était bien plus fâcheux, c'est qu'il nous portait sur un banc de sable appelé Soulac, qui faisait que tout le monde désespérait de sa vie. J'étais pour lors assez malade du mal de mer vomissant nuit et jour sans pouvoir rien prendre, quand M. Guelton, le frère Patte, le maître de la barque et le pilote me vinrent dire, en pleurant à chaudes larmes, qu'il n'y avait plus de vie et que je me dépêchasse de donner l'absolution.
Je me fis donc lever promptement de dessus notre matelas et proférai le mieux que je pus une absolution générale ;
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après quoi je priai qu'on me portât à l'écoutille, non tant pour voir l'impétuosité de cette mer orageuse que pour tâcher de consoler un chacun, qui poussaient des cris pitoyables et lamentables ; et je ne fus pas plus tôt en ce lieu, qu'il me sembla prendre de nouvelles forces et une assurance de la vie. Ce qui me porta à les assurer qu'ils ne périraient point, mais qu'ils eussent seulement confiance en la bonté et miséricorde de Dieu.
Chose étonnante et tout ensemble admirable ! je ne les eus pas plus tôt exhortés d'espérer en Dieu qu’au même instant le vent de nord-ouest vint au nord ! Ce qui nous fit éviter le banc de Soulac qui devait être, sans une spéciale protection de Dieu, la sépulture de nous tous ; car le vent était si furieux que notre navire nommé la Maréchale, étant parti du Port-Louis le 14 décembre pour venir à La Rochelle prendre les victuailles pour faire le voyage de Madagascar, y perdit : sa chaloupe, et le grand écouet (6) rompit, à même temps que notre mât fut brisé, ainsi qu'ils nous l'ont dit, sa grande voile mise en pièce, et un matelot, qui était sur le bout de la grande vergue tomba sur le pont raide mort. Et voulant mouiller une grande ancre pour attendre et espérer le beau temps, elle ne fut pas sitôt au fond, qu'elle fut rompue.
Enfin, après avoir évité ce banc, nous fûmes portés avec notre mât de misaine et sa voile, qui ne valait rien pour les bien priser, aux côtes d'Espagne, où tout à coup par un vent contraire nous fûmes rejetés vers l’embouchure de la rivière de Bordeaux. Nous fûmes bien deux ou trois jours à la dérive et à la merci des flots, personne n'osant paraître sur le pont, les vagues y envoyant sept à huit muids d'eau, et si notre barque n'eût été très forte et bien jointe et qu'elle eût fait de l'eau, c'était fait de nous.
En ce danger et péril, je proposai à toute la compagnie, tant soldats que matelots, de faire un vœu en l'honneur de l'immaculée Vierge Marie, environ la minuit, jour consacré à cette fête de l'octave de la Conception ; ce que tous acceptèrent de bon cœur. Ce vœu fut donc de dire douze messes à son honneur, dont je me suis acquitté, par la grâce de Dieu de nous tous confesser et communier ce que nous avons aussi fait pareillement ; et enfin d'habiller douze pauvres ce que je vous ai écrit de faire faire, n'ayant point ici de pauvres qui aient besoin d'habits, pour être dans un pays chaud ; et de plus c'est que la plupart de ceux qui avaient fait le vœu s'en sont allés et sont pauvres artisans Un seul m'a donné une pistole et les autres ont promis. Mais, dans cette incertitude
6. Cordage qui va diminuant par un bout.
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des pauvres et du futur assez casuel, je vous conjure et supplie derechef que vous ayez la bonté d’ordonner que douze pauvres soient revêtus d'une robe de bure chacun seulement. Outre les prières que nous faisions soir et matin, nous récitions l'office de l’Immaculée Conception. Et nonobstant cela Dieu ne laissa pas de nous vouloir encore visiter par un autre coup de vent, qui nous porta aux mêmes côtes d'Espagne ; et faute de mâts et de voiles, nous ne pouvions aborder aucun port ; ce qui augmentait notre douleur, pour avoir trente-six personnes sans pain, sans viande et sans eau, qui criaient à la faim et à la soif. Dans cette extrémité, nous fîmes notre possible pour échouer l'espace de quatre ou cinq jours, préférant nos vies à nos hardes et marchandises ; mais il nous fut impossible de le pouvoir faire. Ce qui faisait désespérer tout le monde de sa vie. Et j'ai honte de dire qu'un si méchant homme que moi, qui suis le pire de tous les pécheurs, ayant tant commis de crimes d'abominations et de péchés en sa vie passée, qui ne méritaient pas moins le feu éternel que le temporel, et qui tous les jours offense tant encore sa divine Majesté par mes irrévérences mon peu de dévotion et mes scandales fréquents, ai reçu des consolations et des grâces en telle abondance, qu’en un péril si évident je me suis vu sans crainte, où tous les autres sanglotaient et mouraient de peur. Et quoique cette parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ : "Qui voudra sauver son âme la perdra, et qui perdra son âme pour moi la trouvera"(7) soit fort aisée à entendre quand on la considère dans la seule théorie, mais non pas quand il en faut venir à la pratique. Car, quand on se trouve à l'occasion ou il n'y a plus moyen de reculer, et qu'il faut perdre la vie pour la trouver en Dieu, quand la mort pend sur votre tête et que nous voyez clairement, que si vous obéissez à Dieu il faut mourir, alors les frayeurs se saisissent de la plus basse partie de l'âme et jettent l'esprit dans des ténèbres si noires que le précepte, qui semblait fort clair auparavant, se dérobe des yeux de la raison et s'enveloppe tout à coup d'une nuit d'obscurités incroyables, tellement que ceux-là mêmes à qui les sciences et la prudence humaine ont donné une plus claire vue d'esprit ne conçoivent point comme il faut cette vérité si excellente. Il n'y a que ceux à qui Dieu daigne, par une spéciale faveur, communiquer quelques rayons de sa divine lumière, qui puissent comprendre la force et le sens de ces paroles En quoi notre pauvre nature montre bien ses faiblesses et sa misère.
7. Evangile de saint Matthieu X, 39.
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Enfin, dans cette extrémité, il plut à Dieu nous visiter et consoler le 21 décembre, jour auquel on solennise la fête du glorieux apôtre des Indes. saint Thomas après avoir été dans les détresses et angoisses, l’espace de quinze jours sur ce vaste et terrible Océan.
Il nous envoya donc un ange vers Saint-Sébastien, qui nous retira, avec dix-huit de ses compagnons à Saint-Jean-de-Luz. Cet ange était un véritable pilote fort honnête homme, qui s'en allait dans sa chaloupe avec ses camarades à la pêche. Un de nos gens, qui faisait le quart, l'ayant aperçu, en donna avis à M. Guelton qui fit crier après eux en langue espagnole qu'ils eussent à venir à bord, que nous n'avions ni mâts ni voiles, que nous étions Français partis de Nantes pour La Rochelle, et qu'un coup de vent nous avait poussés en ce lieu, que nous leur donnerions ce qu’ils désireraient pour nous mener à Saint-Jean-de-Luz
Nous convînmes donc avec le pilote de 60 livres et quelques pots d'eau-de-vie pour ses gens. Ils attachèrent donc leur chaloupe à notre barque, et, à force de rames, ils conduisirent notre bâtiment en ce lieu, à la pointe du jour.
Etant donc arrivés, nous mîmes pied à terre ; mais, soit par la maladie, soit par le peu de nourriture que j'avais pris pendant tout ce temps, soit par le mouvement et l'agitation de la mer, je ne pouvais presque me soutenir sur mes jambes. Nous entendîmes ce jour-là la messe, après laquelle nous mîmes ordre à fournir notre bâtiment des choses qui lui étaient nécessaires comme de mâts, de voiles, de cordages et victuailles ; et le lendemain 23 dudit mois après avoir donné pour notre part treize louis d'or et avoir laissé Cordelet s'en revenir dans la barque, afin d'avoir soin du bagage,je partis dudit Saint-Jean-de-Luz en poste allant nuit et jour, M Boutonnet, le frère Patte et moi, pour plus grande diligence, et tâcher par ce moyen d’arrêter le vaisseau de la Maréchale, s'il n'était parti, y arrivant devant la barque, et la barque avant moi. Nous mîmes six jours et demi pour aller jusques à La Rochelle, ayant un temps très froid et fort fâcheux pour cours, à cause des glaces ; de manière que nous étions toujours dans la crainte de choir ; mais Dieu nous conserva, aussi bien qu'en la barque.
Enfin nous arrivâmes à La Rochelle le 29 décembre sur les 6 à 7 heures du soir, avec étonnement de la plupart de la ville, qui nous croyaient submergés dans les eaux, et principalement de nos messieurs, qui ne nous attendaient plus, devant partir le lendemain. Je vous laisse à penser qu’elle joie nous eûmes et les uns et les autres.
Le lendemain, j'allai saluer Monseigneur l'évêque, qui me
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témoigna des caresses très grandes, aussi bien que les religieux et les communautés, qui avaient déjà dit des messes de Requiem pour mon âme. Et pour moi, je vous avoue que j'étais tout surpris de la joie que tous avaient de mon arrivée, même les huguenots. Je reçus quelques visites, que je tâchai de rendre, particulièrement aux religions et Révérends Pères jésuites et de l'Oratoire. Pendant le peu de temps que nous fûmes en cette ville, M. Dehorgny, faisant pour lors sa visite à Luçon nous honora de sa présence ce qui nous consola fort.
CHAPITRE III.. - DE L’EMPLOI DE MESSIEURS DAVEROULT,
DE FONTAINES ET FEYDIN A LA ROCHELLE
Ils partirent de Nantes le 3 de décembre et se rendirent à La Rochelle le 5 où étant arrivés, ils allèrent saluer Monseigneur l'évêque, qui les reçut avec grande affection et cordialité, s'offrant à lui pour faire ce qu'il désirerait d'eux pendant tout le temps qu'ils auraient le bonheur de demeurer dans sa ville. Il les fit prier par un de ses aumôniers de vouloir rendre quelques services à une paroisse de la ville, pauvre, destituée et abandonnée de son pasteur, nommée la paroisse de Saint-Jean ; ce que par après lui-même fit. Ils obéirent donc à sa voix comme à celle de Dieu, voyant le grand besoin d'aide et d'assistance qu'avait cette Eglise ; et d'un autre coté, que Messieurs du vaisseau auxquels ils s'étaient offerts au commencement pour y aller résider, ne le jugèrent pas encore à propos. Un d'eux y disait tous les jours la messe ; et un autre, aux Hospitalières. Ils y confessèrent toutes les fêtes de Noël et pendant toute la messe de minuit. Monsieur de Fontaines, qui était arrivé en ladite ville le 18 dudit mois, y fit le catéchisme comme pareillement les uns et les autres, à la prison, afin de bien disposer toutes les personnes qui y étaient détenues à bien passer ces fêtes. Ils s'offrirent pareillement aux frères de la Charité pour les aider à servir les malades. Toutes les religions et communautés leur firent grand accueil et témoignèrent prendre part à leur douleur et affliction, dans la croyance que tout le monde avait de notre mort.
CHAPITRE IV. - DE NOTRE ARRIVéE AU VAISSEAU
Monsieur Daveroult partit de La Rochelle avec le frère Patte et tout le bagage, le dernier jour de l'an, pour se rendre au vaisseau afin de bien commencer les prémices de l'an-
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née 1660. Ce qu’il fit par quelques confessions qu’il entendit, la messe qu'il célébra, la prédication et ensuite les vêpres qu'il chanta. Nous séjournâmes encore deux ou trois jours après lui en la ville pour mettre ordre au reste de nos petites affaires ; en suite de quoi nous partîmes avec la bénédiction de Monseigneur l'évêque dont nous nous étions munis, lequel nous envoya son aumônier qui nous apporta de sa part des corporaux, des purificatoires, des pales et trois grands flacons de saintes huiles que nous acceptâmes. Il demeura trois ou quatre heures avec nous, jusques à ce que nous fussions sur l'eau disant avoir cet ordre de Monseigneur, et que, n’eût été son infirmité, il y fut venu en personne tant ce bon prélat a d'estime pour vous et pour toute votre Compagnie. Il m'a fort prié de lui écrire de Saint-Laurent.
Nous arrivâmes donc audit vaisseau de la Maréchale le 3 janvier, Messieurs de Fontaines Feydin mes compagnons et moi, avec M Boutonnet et M Cordelet. Nous y fûmes fort bien reçus des officiers. La chambre des canonniers, dite Sainte-Barbe, nous fut donnée pour notre demeure, comme la plus commode pour nous. Ils nous firent aussi offre de la dunette et grande chambre du capitaine ; mais nous les remerciâmes tant de peur de les incommoder, que nous mêmes l'eussions été. Ils nous firent donc accommoder cinq lits de planches et cordages, avec un branle (3) et pour notre domestique le seul canonnier devant coucher à notre chambre.
Nous demeurâmes quinze jours à bord avant lever l'ancre, pendant quoi nous vîmes entre nous ce que nous aurions à faire, et fîmes pour ce sujet quelques conférences.
Monsieur de Fontaines alla, le premier dimanche de l'année, à l'île d'Aix dire la messe C'est un lieu où il n'y a point de prêtres. Ce sont messieurs de l'Oratoire qui en sont seigneurs, et ils y viennent seulement aux quatre bonnes fêtes de l'année. Elle est éloignée de La Rochelle de trois ou quatre lieues. Il n'y a que huit ou dix familles, que je visitai le jour des Rois, après avoir célébré en ce lieu la sainte messe. Ils sont passablement bien instruits des mystères de notre foi. Leur église est toute démolie ; il n’y a plus qu'une petite chapelle, sous la terre.
Pendant que j'étais en cette île on m'apporta nouvelles qu'il y avait un homme mort à notre bord. Je l'envoyai quérir et cependant fis faire une fosse au bas de la mer, et donnai ordre, comme il était déjà tard et qu'on ne voyait plus clair, de me venir avertir où j'étais logé, avec M Coulon, écuyer de Mon-
8. Branle, hamac de matelot.
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seigneur le duc de la Meilleraye ; mais je fus si malheureux que les matelots l'enterrèrent eux-mêmes sans m’en avertir
Le lendemain le frère Patte me vint trouver, qui m'apporta un paquet de lettres de votre part, par où j’appris la peine et tout ensemble la résignation de votre âme au bon plaisir de Dieu touchant notre mort, qu'on vous avait mandée pareillement le décès du bon Monsieur Perraud, pour lequel nous avons tous dit trois messes, comme aussi l'ordination que Sa Sainteté avait accordée à notre maison de Rome. Ce qui nous réjouit fort espérant que Dieu se voulait servir de la petite Compagnie pour réformer le clergé d'Italie, comme elle avait fait celui de France. Il m'apprit aussi que ce mort que j'avais envoyé quérir pour enterrer était le frère Ambroise. (9) Je l'avais visité dans le vaisseau comme malade et porté à se confesser mais ne l'avais point connu pour tel, quoiqu'il en eût fort la façon. Ce qui m'étonna.
L’on pourrait ici faire une petite réflexion sur le malheur de ceux qui se séparent de la Compagnie ; car ce pauvre garçon s’étant retiré de dessous les ailes de sa bonne mère sans sa permission, Dieu permit, quoique néanmoins il mourût muni de tous ses sacrements, qu'il fût le jouet et la risée de la plupart du vaisseau, qu'il fût tout nu et sans souliers et délaissé comme un misérable dont personne ne voulait avoir soin. L'on lui trouva après sa mort une croix, un chapelet et quatre écus blancs, que le capitaine donna au frère Patte pour nous les donner. Nous ne les acceptâmes point qu'à condition qu'ils seraient employés pour acheter quelques petits rafaîchissements pour les malades. Ce fut pourquoi nous priâmes le frère Patte d'aller à La Rochelle pour cet achat et pour voir si nous n'aurions point quelques-unes de vos lettres, et avons dit pour le pauvre défunt chacun trois messes.
Pendant le temps que le vaisseau fut à la rade il en mourut quatre ou cinq plus par la rigueur du froid, que par autre incommodité ; car je ne sais si depuis longtemps il s'en est vu un plus cuisant et qui ait davantage duré.
Je fis encore une visite au château de l'île d'Oléron, et ce pour tâcher d'amener avec nous un architecte que M Véron notre capitaine, m'avait fait espérer, pourvu que j'y fisse un tour en personne. Mais ce bon homme n'osa se résoudre à un si grand voyage. C’eût été un homme qui nous eût été fort
9. Ambroise Tumy, né à Argenteuil (Seine-et-Oise), reçu dans la congrégation de la Mission, comme frère coadjuteur, le 10 août 1644, à l'âge de vingt ans, admis aux vœux au mois de décembre de l'année 1652.
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nécessaire et si vous aviez la bonté de nous en envoyer un par les premiers vaisseaux, vous feriez un signalé plaisir à notre petit établissement, comme pareillement maçons, charpentiers, menuisiers, serruriers et scieurs d'ais. Je vous écrivis, Monsieur, plusieurs lettres de Saint-Jean-de-Luz, de Bordeaux, de Saintes, de La Rochelle, du bord sans pouvoir en recevoir des vôtres qui m’apprissent que vous les aviez reçues. Ce qui me causait à n'en point mentir quelque espèce de tristesse sachant la part que vous preniez à l'accident que tous tenaient nous être arrivé et ce d'autant plus que nous tenions l'ancre et mettions à la voile et par conséquent hors d'espérance d'en recevoir plus tôt que de deux ou trois ans. Adieu donc, notre très cher et très honoré Père. Nous vous demandons mes compagnons et moi votre bénédiction, puisque nous n'avons plus d'espérance de vous revoir qu'au ciel, et pour ainsi mieux voguer sur ce vaste et terrible élément.
CHAPITRE V. - DES CHOSES PLUS REMARQUABLES
DE NOTRE NAVIGATION
Le 18 janvier de l'année 1660 jour du saint dimanche et consacré à la Chaire de saint Pierre à Rome, nous appareillâmes pour le voyage de Madagascar, après avoir célébré la très sainte messe, et Dieu nous donna un temps très favorable, qui nous mena et fit arriver heureusement aux Canaries le jeudi 5 février.
Nous mouillâmes l'ancre dans la rade de Sainte-Croix, proche l'île de Ténériffe. Nous fûmes visités de plusieurs Espagnols qui nous témoignèrent une grande joie de la paix entre les deux couronnes. Messieurs les capitaines ayant ouvert, quelques jours auparavant, l'ordre de Monseigneur le duc de La Meilleraye touchant ce qu'ils auraient à faire, tant durant leur route, qu'en Madagascar, y trouvèrent que mondit seigneur désirait qu'ils ne fissent ni entreprissent rien d'importance sans me le communiquer. Ils m'avertirent donc de sa volonté et me firent lire tout ce qui était contenu dans ledit ordre. Ce fut pourquoi ils jugèrent à propos que j'allasse saluer le gouverneur et l'assurer de la paix entre les deux rois. Il nous reçut avec beaucoup d'accueil, et pendant que j'étais avec lui, le généralissime de toutes les îles lui écrivît, par un serviteur qu'il lui avait envoyé pour l'avertir de notre arrivée, qu'il nous fit donner tout ce dont nous aurions besoin pour le vaisseau, et qu'il se rendrait dans peu au fort. Je n'en étais pas plutôt sorti qu'il y entra. Ce qui m'obligea à lui venir faire
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la révérence. Il nous reçut, M. Daveroult et moi, avec témoignage de grande cordialité C'est un seigneur et vieillard vénérable et de grande piété. Nous l'entretînmes environ une demi-heure ou trois quarts d'heure partie en langue française, partie en celle d'Espagne ; et il faisait paraître une si grande joie de l'union entre les deux monarques, qu’il commanda, à l'heure même, qu'on lui fit apprêter une chaloupe pour aller à notre bord le témoigner aux capitaines. Je le suppliai très humblement de vouloir différer au lendemain, étant âgé et incommodé comme il était, ne venant que de descendre de cheval, et la nuit s'approchant, que tout cela pourrait incommoder sa santé ; ce que tous ceux qui étaient à l'entour de lui confirmèrent. Et quoique son âge me portât à tenir ce langage, je le faisais encore plus afin que messieurs les capitaines en fussent avertis et eussent du temps pour le recevoir selon ses mérites. Il ne manqua pas le lendemain de grand matin de venir à bord ; et la première chose qu'il demanda, ce fut la messe. Il fit grand accueil aux officiers. Il ne voulut point dîner, s'excusant sur son infirmité, se contentant seulement d'une goutte d'eau-de-vie. Sa venue à notre vaisseau étonna tous les Espagnols et tous les autres vaisseaux étrangers qui étaient en la même rade, en ce qu'il n'a pas encore fait cet honneur à autre qu'au nôtre.
Je vous écrivis, Monsieur, de cette île par un marchand de Saint-Malo comme je fis aussi à Monseigneur le duc, qui m'en avait prié.
Il y a un puy (10), en ces îles, très considérable pour sa hauteur ; l'on tient que c'est une des montagnes des plus hautes du monde et qu'on voit de trente lieues par un côté Pour moi je la vis de 15 ou 16 lieues.
Le samedi, après avoir offert le très auguste sacrifice de la messe pour qu'il plût au Père éternel nous donner un temps favorable, nous levâmes l'ancre sur les 5 heures du matin, 7e février et appareillâmes de ladite rade de Sainte-Croix pour faire notre course vers les îles du Cap-Vert. Et en chemin faisant le temps étant devenu calme trois ou quatre jours, nous pêchâmes, à 58 brasses d'eau, des parques, qui est un fort bon poisson.
Le mercredi 18 février nous doublâmes le Cap-Vert, sur les 4 heures du soir, et mouillâmes l'ancre à vingt-deux brasses dans la grande baie, au dedans dudit cap, au sus d'une petite île que les Flamands habitent.
Nous vîmes le même soir quatre navires hollandais mouiller proche ladite île qui dès le lendemain sur les 9 heures du
10. Puy, montagne.
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matin, nous sont venus reconnaître (il avait deux flottes), dont l'un avait le pavillon au grand mât, qui pouvait avoir dix-huit pièces de canon ; un autre, douze ; et les deux autres, de huit à six pièces de canons, bâtis en frégate, étant proche notre bord. Ils sont arrivés sous le vent de nord et nous ont fait commandement de porter notre commission à leur bord ; ce qui leur fut refusé, et commandé de venir eux-mêmes à bord. Ce qu'ils n'ont voulu faire. Et ainsi nous nous séparâmes pour tâcher de gagner la rade de Rufisque pour faire notre eau.
Le lendemain vendredi, 20 dudit mois, notre chaloupe a été envoyée avec M. Guelton à bord à l'île où sont les Flamands, pour savoir du gouverneur la résolution des quatre vaisseaux, qui a répondu qu'il n’avait fait cela que pour se tenir en sûreté, attendu que, sous le pavillon français, M. Duyquesne les avait pillés. Ledit gouverneur fit beaucoup de civilités audit sieur Guelton. Les deux forts nous saluèrent de huit ou dix coups de canon. Les quatre vaisseaux et nous leur rendîmes. Ledit jour sur les 4 heures du soir nous mouillâmes l'ancre dans la rade de Rufisque, à huit brasses d'eau, sable au fond.
CHAPITRE VI. - DU CAP-VERT ET DE SES HABITANTS
Rufisque est une terre ferme, à deux lieues du cap. La situation du lieu est assez agréable. C'est un plat pays rempli de quantité de bois toujours verts, qui s'étendent fort loin. Il y a bien six ou sept mille personnes qui y habitent. Leurs maisons sont cases couvertes de jonc. Ils sont tout noirs et tout nus. Leur religion est conforme pour la plupart à celle de Mahomet. Leur emploi est de faire de la toile de coton, d'aller à la pêche dans de petits canaux, faits de troncs d'arbres, et de chasser avec des flèches et des dards. L'eau y est fort saumâtre et l'on n'y en trouve point de douce qu'à une ou deux lieues avant dans la terre. Les volailles, le gibier, les cabris, les vaches et les chevaux y sont en assez grande quantité. Le mil et le riz, dont ils font leur pain, n'y est pas si commun. Leur boisson est du vin de palme, lequel, étant frais, est assez agréable au goût.
Il y a un roi dans le pays, qui fait sa demeure à quelques lieues du cap, qui est fort puissant et a toujours trois ou quatre mille chevaux chez lui. Il aime fort les blancs, je veux dire les étrangers, et ne permet pas qu'on leur fasse du mal, ni aucun tort.
Les Dieppois y viennent souvent et sont leurs bons amis.
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Il y arriva même une barque pendant que nous y étions. Ce qui me donna occasion de vous écrire par leur moyen.
Les Portugais avaient grand commerce dans le pays les années passées mais maintenant les Hollandais et Flamands occupent la plupart de leurs forts. Tellement que dans Rufisque où ils étaient plusieurs, ils ne sont plus maintenant que dix ou douze et sans prêtre depuis deux ans. Ils nous firent prier de leur aller dire la sainte messe.
Le lendemain donc nous fûmes mouiller. M. Feydin et moi y allâmes pour dire la messe. La mer était grosse et porta notre chaloupe sur une roche, qui devait être le lieu de notre sépulture si Dieu, par une vague, ne nous en eût rejetés et, par ce moyen préservés. Mettant le pied à terre, je fléchis les genoux pour supplier la bonté de Dieu qu’il eût pitié de ces pauvres âmes et qu’il ne permit pas qu'elles se perdissent. Ensuite nous allâmes avec notre capitaine saluer le gouverneur du lieu. Après quoi, nous fûmes chez les portugais, où nous célébrâmes le très saint sacrifice de la messe et y fîmes un seau d'eau bénite. Ils nous exposèrent leurs misères et nous prièrent, pendant que nous serions en rade, de venir tous les jours dire la messe en leur chapelle, assez propre, mais sans ornements sacerdotaux, et de les ouïr en confession. Et y faisant quelque difficulté, ils nous apportèrent tant de raisons et en témoignèrent un si grand désir, que nous eussions cru être coupables et en devoir répondre devant Dieu, si nous n'eussions acquiescé à leur sainte demande. Nous dînâmes tous chez eux.
Après quoi, mon compagnon et moi allâmes dans les bois pour nous entretenir et dire notre office. Une troupe d'enfants nous ayant entourés, je leur montrai notre crucifix et le portrait de la très sainte et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu, qu'ils admirèrent et baisèrent tous. Je leur imprimai même avec un crayon rouge une croix sur la poitrine, et ils en témoignèrent une grande joie. Ils croient un seul Dieu, un paradis, un enfer, et font forte estime de Jésus-Christ qu'ils tiennent pour un grand prophète ; mais, pour la Vierge sa Mère, ils n'en font pas aucune mention. Ils eussent été bien contents de s'en venir avec nous, pourvu que nous eussions été en France. La plupart parlent passablement français, à cause des Dieppois, qui y viennent souvent.
Etant arrivés le soir, à notre bord, nous conférâmes entre nous ce que nous aurions à faire pendant tout le temps que nous serions en ce lieu, et il fut trouvé à propos que M. Daveroult, qui entendait le portugais, irait tous les jours, avec un de nous, pour y célébrer et y faire matin et soir quelque instruction en langue portugaise, comme pareillement y en-
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tendre les confessions qui furent pendant cinq ou six jours, qu'il y alla depuis le matin jusqu'au soir au nombre de trente-neuf ou quarante. Car, encore bien que j'aie dit qu'ils ne soient que dix ou douze dans le lieu, il ne laisse pourtant pas d'y en avoir d'habitués à quatre ou cinq lieues de là. Et puis ils ont des métairies, où ils ont des esclaves, qu'ils ont convertis à notre foi.
Le jour de saint Mathias, ledit sieur Daveroult assisté du sieur Feydin y baptisa solennellement deux enfants et le lendemain quatre autres sans cérémonies, pour n'en avoir pas été avertis, et ne devant plus retourner à terre. Ce fut certes, Monsieur et très cher Père, à vos enfants une grande joie dans un pays barbare d'engendrer des enfants à Notre-Seigneur Jésus-Christ et de réconcilier ceux qui s'en étaient séparés par le péché.
Une seule chose nous faisait peine : de les laisser sans aide et assistance. Oh ! plût à Dieu que votre charité voulût obtenir de Sa Sainteté une Mission pour ce pays ; les ouvriers auraient bien une belle moisson, tant pour la quantité des habitants qui s'y trouvent, que pour l'amour et l'affection qu'a le roi pour les Français ! Et puis ce serait un entrepôt fort agréable pour les missionnaires qui iraient en Madagascar. Ah ! je ne puis, à cette heure que je vous trace ces lignes, que je ne m'écrie aussi bien que le grand saint François Xavier, apôtre de notre siècle, contre ces docteurs qui ont plus de capacité que de charité, et de science que de conscience, de laisser perdre tous les jours, par leur pure faute, tant d'âmes, qui se sauveraient, s'ils les venaient secourir.
Le 28 de février, jour du saint dimanche, nous levâmes l'ancre, après avoir dit la messe, pour aller trouver la ligne.
Le jour de saint Joseph, un de nos matelots tomba en mer ; mais, soit par les intercessions de ce grand saint, ou pour avoir fait peu de jours auparavant ses dévotions, Dieu le sauva et préserva des ondes de cet élément.
Le 22 du mois de mars, nous passâmes la ligne équinoxiale à midi et chantâmes le Te Deum en actions de grâces. La chaleur n'y est pas si excessive que j'aurais cru et que les anciens la décrivent. Elle ne nous a point incommodés, quoiqu'en carême ; et je vous avoue que je la supporterais bien plus facilement que celle de France au mois d'août, quoique nous eussions le soleil à pic sur nos têtes.
Le 3 d'avril M Feydin un de nos chers compagnons, tomba malade d'une fièvre continue et d'un flux de ventre, qui le mirent en danger de mort. Il en fut cinq ou six semaines assez incommodé ; mais maintenant, par la grâce de Dieu, il se porte assez bien sauf quelquefois son estomac qui lui fait mal.
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Le 7e du même mois, Dieu nous fit la grâce de passer les Ouvre logues, ou ouvrez les yeux; ce sont certains dangers (11) qui s'étendent sur plus de quarante lieues en mer, en la côte du Brésil ; et quand on ne les peut doubler, on est obligé et contraint de s'en retourner en son pays, ou d'aller hiverner au Brésil. Ce qui nous obligea, en actions de grâces, de chanter encore le Te Deum.
Le vendredi 7 de mai nous rencontrâmes au point du jour, deux navires hollandais qui venaient du cap de Bonne-Espérance. Nous pouvions en être à quelques trente lieues sud-est et nord-ouest ; et vîmes le même jour sur les 7 heures du matin, terre à quelques huit ou dix lieues au nord de la baie de Saldaigne. La nuit nous ayant pris nous ne pûmes avoir connaissance de Saldaigne ; ce qui nous obligea de rebander à la mer le cap à ouest. Mais, sur les 7 ou 8 heures du soir, le vent étant venu à ouest et ouest-sud-ouest, très mauvais temps pour n'être qu'à trois ou quatre lieues de terre, nous courions risque d'aller à la côte et nous perdre. Mais Dieu nous préserva pour cette fois.
Nous fûmes occupés pendant toute cette nuit à confesser nos gens et à les encourager à espérer en la miséricorde de Dieu, dans l'attente à tout moment, de la mort, quoique je crusse pourtant que Dieu nous préserverait, ne sentant en moi-même aucune crainte, et m'estimais heureux de mourir, faisant la fonction d’un bon soldat l'épée au poing, je veux dire confessant nos ouailles. Et je n'eusse jamais cru encore une fois qu'une âme aux abois de la mort et chargée de crimes comme la mienne, eût possédé une paix et tranquillité si grande, et eût une telle confiance en Dieu. Il n'y a que ceux qui l'ont expérimenté qui le puissent croire et se le persuader. C'est pourquoi les serviteurs de Dieu ne doivent point appréhender de passer les mers pour secourir leurs frères, quelques peines et dangers qu'il y ait.
Le samedi 8 dudit mois n'étant qu'à quatre ou cinq lieues de terre et ne nous en pouvant éloigner nous fûmes contraints de donner dans la Table Bay, sur les 7 à 8 heures du soir ; ne pouvant nous exempter d'aller à la côte nous mouillâmes l’ancre à dix ou onze brasses, fort proche de terre.
Le dimanche, nous eûmes un fort mauvais temps et continuant le lundi, nous fûmes contraints, pour éviter la côte, de filer par le bout un de nos cables pour aller mouiller vers le port de Messieurs les Hollandais.
Le lundi d'après le dimanche de la Pentecôte, le gouverneur nous reçut avec magnificence en son fort.
11. Des récifs.
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Le mardi, le temps devint fort fâcheux, et pour comble de malheur, en mouillant une seconde ancre, notre cable fut coupé. On croit que ç'a été par un autre laissé en rade. Nous en remouillâmes en même temps une autre en sa place. Mais, ce vent augmentant au lieu de diminuer, notre maître ancre fut cassée et le cable de l'autre rompu. Ce qui nous porta à la côte environ les 8 heures du matin du mercredi 19 dudit mois de mai. Durant toute la nuit, nous confessâmes nos gens, qui n’attendaient que la mort. Mais le jour étant venu, nous nous vîmes avoir été préservés, par la providence de Dieu, des rochers, non guère éloignés de nous; et la mer était si grande qu'il n’y eut que quatre ou cinq personnes qui purent se sauver à la nage cette journée-là. M. le gouverneur nous ayant envoyé une chaloupe sur un chariot, car notre vaisseau avait perdu la sienne, nous ne pûmes la mettre en mer, à cause de l'impétuosité et furie de cet élément. Nous nous embarquâmes donc, M. le capitaine Véron et moi non sans danger, car notre chaloupe d'un coup de mer fut pleine d'eau. Ce qui faisait appréhender au capitaine qu'elle ne se mit en morceaux, car elle était déjà crevée. Mais Dieu nous conserva encore pour cette fois et, grâce à lui nous n'eûmes autre mal que la peur et fûmes un peu mouillés.
CHAPITRE VII. - DE NOTRE EMPLOI DANS LE VAISSEAU.
Je ne doute point, Monsieur, que vous ne souhaitiez de nous, avant de m'engager à vous déduire ce que nous avons fait en cette terre de Bonne-Espérance et comme quoi nous nous sommes comportés, quelle a été notre occupation et emploi dans le vaisseau pendant quatre mois entiers que nous y avons été. C'est pourquoi je vous le déduirai ici tout simplement.
Depuis notre embarquement jusques à notre abord au cap de Bonne-Espérance, nous avons célébré toutes les fêtes et dimanches, hors trois ou quatre fois, que le temps ne l'a pas permis, et un jour ou deux de la semaine, et ce dans la chambre du capitaine, quoique huguenot, qui n'a jamais empêché ni contredit à nos dévotions, nous laissant la chambre libre. Un seul de nous se contentait de dire la messe ; les autres y communiaient revêtus de surplis et étoles ; et ce chacun à son tour.
Tous les dimanches nous faisions l'eau bénite et prêchions à deux heures les pièces de mission ; après quoi nous disions vêpres et complies en plain-chant, comme à Richelieu, revêtus du surplis et des bonnets carrés. Ce que nous avons observé pendant toute notre navigation, comme aussi toutes les fêtes.
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Nous faisions soir et matin les prières publiques en la manière que notre congrégation observe dans nos missions.
Nous fîmes la bénédiction des cierges le jour de la Purification de le Bienheureuse Vierge Marie et donnâmes à tous les principaux officiers des cierges.
Le jour des Cendres nous fîmes le cérémonie accoutumée et en donnâmes à tous les catholiques, leur ayant fait le veille un petit discours pour se disposer à les bien recevoir et à bien passer ce saint temps de carême, que, par la grâce de Dieu, nous avons observé comme en nos maisons, nonobstant qu'on mange de la viande le dimanche, le lundi, mardi et le jeudi, à cause du chaud, des maladies et autres incommodités de la mer. Ce qui fut cause que nous leur donnâmes permission d'en manger, hors le mercredi, vendredi et samedi.
Le dimanche de Pâques fleuries nous distribuâmes des rameaux à tous ceux de notre religion, en ayant pour ce fait provision eu Cap-Vert, en le manière qu'on les donne à Saint-Lazare, et prêché l'après-dînée du jugement général, les ayant entretenus, la veille, de l'obligation qu’ils avaient tous à se confesser et communier durant cette quinzaine, et de le manière de le bien faire.
Le jeudi absolu (12), nous chantâmes une grand' messe sur la dunette, qui était bien parée pour un vaisseau, ayant fait un petit reposoir de la chambre du capitaine pour y mettre Notre-Seigneur jusques au lendemain, et nous le portâmes, après que la messe fut achevée, en la façon accoutumée. Ensuite nous fîmes la dénudation des autels, le lavement des pieds ; et l'après-dînée nous chantâmes ténèbres, où tout la plupart du monde assista. Ce que nous fîmes aussi le mercredi et vendredi, et de deux en deux heures, nous assistions devant le Saint Sacrement en surplis avec quelqu'un de nos catholiques.
Le vendredi saint, je prêchai le passion à 6 heures jusques à 7 heures et demie du matin ; après quoi nous commençâmes le service à l'ordinaire M. Feydin chantant la passion. L'adoration de le croix ayant été faite de tout le monde, nous allâmes requérir Notre-Seigneur et achevâmes le service, à cause du mauvais temps.
Le jour de Pâques nous célébrâmes tous la messe avec le plus grande solennité qu'il nous fut possible, où la plus grande partie de nos ouailles communièrent à la grand'messe, leur ayant fait, avant de leur donner Notre-Seigneur, la pièce de la communion qu'on fait en nos missions, où Dieu donna bénédiction, les yeux répondant plutôt que leurs voix aux interrogations que je leur faisais, et même les principaux et
12. Jeudi absolu, jeudi saint.
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ceux que je n’eusse pas cru. L'après-dînée je leur parlai du mystère et ensuite nous chantâmes vêpres.
M. de Fontaines et Feydin ont fait trois fois la semaine pendant le carême le catéchisme alternativement ,et tous même ont fait des exhortations l'un après l'autre.
M. de Fontaines assemblait tous les jours les jeunes gens et récitait avec eux un jour le chapelet, et l'autre suivant les sept psaumes, et le soir les entretenait souvent de ce qu'on leur avait enseigné au catéchisme, et autres instructions.
Tout notre troupeau, qui était composé d’environ cent-huit ou dix catholiques, fit son devoir à Pâques, hors trois ou quatre, le reste étant de la religion, au nombre de trente-six ou quarante, dont quelques-uns venaient au service divin et assistaient à nos petits entretiens, sans que pourtant il s'en soit converti aucun.
Notre emploi de le journée était à peu près réglé comme dans nos maisons, excepté qu'il fallait s'accommoder au temps, aux lieux et aux personnes.
Après l'oraison mentale et l'office divin, nous récitions l'Itinéraire, afin qu'il plût à Dieu nous donner heureuse navigation. Ensuite chacun faisait la lecture de son Nouveau Testament et puis vaquait à l'étude qui lui était plus nécessaire. Entre une et deux, l'après-dînée, nous lisions tous ensemble les épîtres de saint François-Xavier pour tâcher de nous mouler sur lui, l'ayant reçu de vous pour patron et modèle. Les vendredis mêmes, nous n'avons point omis ce qui se pratique dès le matin en toutes nos maisons, nous enfermant pour cet effet dans le petite chambre de M. Kerkediou, capitaine, et immédiatement après cette action, nous commencions notre conférence, qui était tantôt sur les cinq vertus qui composent l'esprit de la Mission, tantôt sur nos règles et sur nos besoins et sur ceux du vaisseau pour y remédier.
Nous avons peu fait de répétitions, le lieu ne le pouvant pas bien permettre.
Nous avons soin l'un après l'autre des malades, chacun sa semaine, qu’on visitait deux fois le jour, leur portant de l'eau bénite.
Nous fîmes des conférences extraordinaires sur les sacrements, et, en celle de la visite des malades, nous résolûmes qu'aucun de nous prêtres ne porterait plus aux malades quelque chose à manger, ni leur donnerait conseil de se faire saigner, ni manierait leur pouls, mais laisserait tout ce soin (pour suivre de point en point le manuel) au frère Patte, qui les visiterait aussi deux fois le jour et nous donnerait avis de ceux qui seraient incommodés, et avait ordre de leur dire que, s'ils désiraient avoir quelque soulagement en leur mal ils eussent à se confesser avant qu’il appliquât ses remèdes, afin
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que Dieu y donnât sa bénédiction. Ce que la plupart faisaient. Et ce bon frère s'acquittait si bien de sa charge qu'il était aimé de tous, tant des grands que des petits, des huguenots, que des catholiques ; et je ne doute point que Dieu ne l'ait envoyé dans ce vaisseau pour le bien et soulagement de tous, tant que nous étions, n'y ayant dans le bord qu'un jeune apprenti (13), et encore fut-il une bonne espace de temps (14) assez malade.
Vous pouvez donc juger de là, Monsieur, quels pouvaient être ses travaux, tant pour avoir soin de nous que pour avoir été presque toujours, durant notre navigation occupé à l'entour de vingt à vingt-cinq malades, sans qu'il en soit mort aucun. Et je crois que cette faveur, assez extraordinaire pour des voyages de longue course, lui a été accordée de Dieu pour récompense du grand soin et charité qu'il a eu vers eux, comme aussi une très bonne et parfaite santé dont il a toujours joui.
Il semblait, Monsieur, qu'après tant de grâces et de faveurs que Dieu nous avait faites durant tout le cours de notre navigation (qui peut être estimée jusques au cap de Bonne-Espérance une des plus heureuses qui ait jamais été, sauf la mort d'un seul homme, sans aucun mauvais temps, sans fâcheuse rencontre, sans division, mais avec une union assez grande et une discipline assez régulière, comme vous l'avez pu voir ci-dessus) nous devions surgir à bon port et arriver heureusement à cette île fortunée de Saint-Laurent. Mais Dieu n'a pas voulu que ce fût encore pour cette heure. Son saint nom en soit béni et glorifié à jamais !
CHAPITRE VIII. - DE NOTRE OCCUPATION PENDANT TOUT LE TEMPS QUE NOUS AVONS éTé EN LA TABLE BAY, AU CAP DE BONNE-ESPéRANCE.
Après avoir tracé en bref quels furent nos emplois dans le vaisseau de la Maréchale, j’ai cru être obligé de vous rendre aussi compte des dix ou douze mois que nous avons passés au cap de Bonne-Espérance.
Vous saurez donc, Monsieur, qu'étant arrivés, un jeudi 20 du mois de mai, à terre, M Daveroult et moi un peu mouillés, je m'en allai incontinent avec Messieurs Véron et Guelton, chez M. le gouverneur, le sieur Daveroult étant demeuré au rivage pour avoir soin de ceux qui étaient à terre et qui se sauvaient
14. Autrefois le mot espace pouvait s'employer au féminin.
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à la nage dont deux ou trois moururent, pour être pris d'eau-de-vie, afin qu'il eut agréable de nous secourir en notre malheur et nous donner conseil de ce que nous ferions Nous y dînâmes et reçûmes de lui toutes les civilités possibles. Ce qu'il a continué toujours en notre endroit, quoique de différente religion, je ne dirai pas comme d’un ami envers son ami, mais comme d'un frère envers ses frères, mais même comme d'un père envers ses enfants et surtout Madame sa femme, comme vous le pourrez connaître par la suite, qui, hors sa religion, est une des plus sages femmes que j’aie jamais vues. Aussi est-elle aimée de tout le monde. Je n'ai jamais remarqué en elle la moindre passion, quoique je l'aie souvent fréquentée. Quelque affaire, quelque occupation qu'elle eût, elle se possédait si fort qu'il semblait qu'elle n'agissait pas, voire même dans quelques disputes que j'ai eues avec elle, pour être fille du ministre de Rotterdam, et assez versée dans l'Ecriture. Elle n'est point opiniâtre ce qui est assez rare ; et je crois qu'il ne serait guère difficile de la convertir, si elle était veuve. Je suis confus lorsque j'écris ceci d'une huguenote, étant si rempli de passions, quoique prêtre et faisant la fonction d'apôtre qu'au lieu d'éclairer et servir aux autres, je leur suis une pierre d'achoppement et de scandale.
Messieurs de Fontaines et Feydin étant venus l'après-dînée, à terre, nous nous logeâmes proche du fort où nous demeurâmes quinze jours seulement, tant pour avoir affaire à une hôtesse assez difficile, que pource qu'il nous fallait trouver tous les mois deux cent vingt livres, sans d'autres petits frais imprévus, quoique mal nourris et encore plus mal logés. Jugez quelle pouvait être ma peine d'avoir sept personnes sur les bras et de n'avoir point d'argent, d'être en un bout du monde, en un lieu inconnu et parmi des païens et hérétiques. Certes elle n'eût pas été petite, si Dieu ne nous eût secourus ; aussi était-ce toute ma confiance. Joignez-y encore les occupations que j'ai eues dans le premier mois, qui étaient : 1° de satisfaire à notre petite famille où en un tel rencontre, il n'y a pas peu d'affaires ; 2° à Messieurs les capitaines et à cent quarante personnes de leur équipage, tant pour les consoler, que pour établir la paix entre eux ; car il est fort difficile en une telle occasion, qu'il n'y ait division, tant entre les officiers qu'entre le reste de l'équipage ; 3° à M. le gouverneur, où il me fallait presque tous les jours aller, ne faisant rien avec Messieurs les capitaines qu'en ma présence, ni Messieurs les capitaines ne résolvant rien sans me l'avoir communiqué, M. le duc de La Meilleraye le leur ayant commandé par écrit dans leur ordre.
Le frère Patte, que nous avions laissé dans le vaisseau pour
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avoir soin de nos hardes jusques à ce que nous lui eussions envoyé un bateau pour les amener à terre, y arriva le 24 dudit mois avec tous nos ballots. Noyant donc nos personnes et nos meubles en sûreté, je me mis en peine de chercher quelque maison, où nous puissions nous-mêmes faire notre petit ménage et vivre de la même manière que nous faisons en nos maisons. Dieu favorisa merveilleusement notre dessein, et toute la batterie de cuisine que nous avions apportée de Nantes, les petits plats, les écuelles, les chopines et les autres choses nécessaires dont nous nous étions munis pour composer notre petite communauté à Madagascar, nous y servirent beaucoup. C'est pourquoi, ayant trouvé dans une métairie habitée par des catholiques romains, éloignée du fort d'une bonne lieue, deux chambres, une cuisine et un grenier, avec notre fourniture de bois et un plat de poissons les jours qu'il pêcherait, et ce moyennant vingt livres par chacun mois, je le proposai à la compagnie, qui en fut fort contente.
Mais, comme il nous fallait une permission de M. le gouverneur, je lui en fis une très humble supplication à laquelle d'abord il sembla être contraire, tant pour être sur la défiance que nous ne puissions faire quelque complot avec tous les officiers et soldats du vaisseau, qui étaient campés à la moitié du chemin, que pour l'appréhension qu'il avait que ces soldats, qui sont presque la moitié catholiques, ne vinssent à la messe, de quoi leur Compagnie est fort jalouse, y ayant défense expresse, et ne fissent quelque révolte contre lui. Mais comme je ne cessais de le presser sur ce point lui représentant même que notre hôtesse nous avait donné notre congé et que nous serions contraints de coucher dehors, qu'au surplus nous lui donnions notre parole que nous ne ferions quoi que ce soit qui lui put porter préjudice envers la Compagnie, là-dessus il m'accorda ma demande, mais à condition que nous ferions nos prières la porte fermée sur nous, et que nous ne l'ouvririons point, ni à ses soldats ni aux nôtres et que j'eusse à lui donner ma parole. Ce que je ne voulus faire, lui disant que j'étais pasteur de tous les gens de la Maréchale, et qu'ainsi tous ceux qui viendraient seraient les bienvenus, et que j'offenserais Dieu si j'agissais autrement, et non seulement eux, mais aussi les siens, soit qu'ils y vinssent pour entendre la messe, soit pour qu'on leur administrât les sacrements.
De cette réponse il témoigna n'être pas content, de sorte que l'interprète M. Guelton me pria d'acquiescer à sa demande, qui était ce lui semblait raisonnable pour être sous une Compagnie qui avait en horreur les prêtres, et que faisant autrement, je les mettrais tous en danger d'être mal traités avec nous.."N'importe, dis-je, dites à M. le gouverneur que je ne
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saurais lui accorder ce qu'il désire en cela de moi, que j'en répondrais à Dieu, que je suis content de mourir pour le salut des âmes, que ce me sera une gloire tout à fait grande d’imiter en cela le Fils de Dieu, qui n’a point dédaigné verser jusques à la dernière goutte de son sang pour elles, et qu'aussi bien c'est la fin qui m'a fait quitter ma patrie, mes parents et le peu de bien que Dieu m'avait donné. Enfin dites-lui que, s'il n'a pas agréable que nous demeurions sur ses terres, quoique ses alliés, que nous nous en irons à la garde et conduite de Dieu." Ce que je ne lui dis pas seulement une fois, mais trois ou quatre, étant intérieurement disposé à tout ce qu'il plairait à Dieu nous arriver.
Et comme il vit ma résolution, il commençait à s'adoucir et enfin à m'accorder la maison que je lui demandais, sans exiger de moi aucune chose qui m'empêchât d'administrer les sacrements à ceux qui les souhaiteraient, et me dit seulement qu'il empêcherait que les catholiques ne nous vinssent voir Et pour cet effet tous les dimanches pendant six ou sept mois, il nous a envoyé en cette maison un garde pour empêcher les soldats catholiques d'y venir, et a fait même donner le morion (15) à deux, pour avoir entendu la messe. Ce qui toutefois n'a pas empêché que nous n’en ayons confessé et communié quelques-uns, le garde le permettant, et étant assez savant lui-même de notre religion. Voire même M le gouverneur nous fit dire plusieurs fois et lui-même aussi en présence de bien du monde, que nous eussions à nous donner sur nos gardes, que le fiscal ferait soigneusement la visite et que, s'il nous trouvait disant la messe, qu'il confisquerait tout ce que nous aurions, et que, s'il lui demandait main forte, il ne lui pourrait pas refuser. Mais nous avons appris depuis que tout cela n’était qu'une pure politique et que M. le gouverneur ne faisait cela qu'afin que ses ministres n'eussent rien à lui reprocher.
Lui-même n'en est pas disconvenu, m’ayant dit souvent que la religion devait être libre. Aussi, quand il nous faisait l'honneur de nous visiter, outre le temps propre qu'il prenait, quand nos messes étaient dites, il envoyait toujours devant savoir sil ne nous incommoderait point. Et nous le recevions dans le lieu où nous célébrions la messe, n'en ayant point de plus propre, qui était orné d’un grand crucifix de six à sept pieds que Madame la duchesse d’Aiguillon nous avait donné, lequel était trouvé de Madame la gouvernante bien dévot et bien fait. Ce qui l'obligea de dire à son mari ainsi qu'on m'a rapporté, qu'elle n'avait jamais vu de peinture plus belle et plus touchante, entre autres la Madeleine aux pieds de la croix.
15. Donner le morion, donner une correction.
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Le quatrième jour de juin, nous délogeâmes d'auprès du fort, et nous arrivâmes à notre métairie, où nous commençâmes à vivre un peu plus en repos, et en la façon que nous faisions en nos maisons de France, non pas, à la vérité, pour mon égard, car il me fallait être presque tous les jours au fort, à la tente de nos officiers, pendant presque tout le mois de juin, pour les affaires de M. le Maréchal, y ayant tous les jours des nouvelles propositions de part et d'autre par écrit, auxquelles il fallait satisfaire, touchant le vaisseau, ses agrès, ses victuailles, ses armes et cent quarante hommes campés sur le bord de la mer. Et comme nous étions occupés pour le droit de Monseigneur le Maréchal, il arriva, environ le huit juin, deux grands vaisseaux de Hollande, qui me donnèrent espérance d'être bientôt quitte d'un tel tracas et embarras.
Monsieur et Madame la gouvernante, chez lesquels j'avais mangé deux ou trois fois la semaine pendant un mois, à cause de nos affaires avec Messieurs les capitaines, me témoignèrent qu'ils nous voulaient venir voir dans notre nouvelle demeure, et sachant le désir qu'ils avaient que nous leur donnassions à manger à la française, je leur fis offre d'une petite portion ; ce qu'ils acceptèrent, et nous les reçûmes, avec toute leur suite, dans une grange et les traitâmes, à notre manière de vivre de France, de venaison et chasse du pays, dont ils furent fort contents ; et nous témoignèrent du depuis beaucoup plus d'amitié. Aussi entre les raisons qui me portèrent à cela et me firent passer par-dessus la répugnance que j'en avais, pour n'être pas la coutume de la Mission, ni celle de ceux qui professent la vie apostolique, comme nous faisons, c'en fut une ; d’autant qu'on ne leur saurait faire plus grand honneur que de leur donner à manger, et manger chez eux ; et ayant à demeurer sur leurs terres beaucoup de temps, nous avions besoin de nous concilier leur amitié, afin qu'ils ne nous empêchassent point nos exercices, qu'ils nous donnassent les choses nécessaires à la vie, en payant, qu'ils fissent ce qui se pourrait pour la perte du vaisseau de Monseigneur le duc, pour ses officiers et son équipage.
Mais la principale raison fut afin qu'il nous fit passer à Madagascar par quelque vaisseau de sa Compagnie, ou par celui qu'on lui envoyait pour s'en servir où bon lui semblerait, lui promettant de lui donner ce qu'il jugerait à propos. Et je vous avoue franchement que, hors l'offense de Dieu, il n'y avait rien que je n'eusse fait et que je ne fisse encore pour aller secourir mon très cher frère et supérieur M. Bourdaise ; joint que le grand apôtre de notre siècle, saint François Xavier, m'en a laissé un exemple, appuyé sur les paroles de saint Paul, qu'il se faisait tout à tous pour les gagner tous à Notre-
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Seigneur Jésus-Christ (16) ; car, ne pouvant avoir entrée vers un roi japonais, pour être mal vêtu et sans suite, il se revêtit des plus beaux habits du pays et se fit suivre des Portugais, et par ce moyen il parla au roi, le convertit, si je ne me trompe, et obtint de lui ce qu'il voulut.
Les capitaines des vaisseaux hollandais, qui avaient accompagné M le gouverneur, nous prièrent d’aller à leur bord, tant pour voir et signer les articles qui avaient été accordés avec les officiers de la Maréchale et M le gouverneur, que pour faire une visite dans le même vaisseau de la Maréchale, avec des charpentiers experts, pour voir, avant de donner congé à tout l'équipage, s'il n'y avait point moyen de sauver ledit vaisseau, et aussi nous témoigner tout ce qu'ils pourraient faire pour notre service.
Quant au premier chef, touchant la signature des articles, auxquels M. le gouverneur et les officiers me pressaient de signer, j'ai refusé, quelque instance qu'on me fit, et ne le voulus point faire, non qu'il y eût quelque chose contraire à M. le maréchal, mais seulement pource qu’il y avait que nous ne faisions aucune fonction de prêtre dans le pays.
Pour le deuxième chef, le vaisseau fut trouvé si endommagé qu'ils dirent qu'il était impossible de le sauver, la quille étant rompue et une partie des courbes ayant manqué; en sorte qu'il est fort penchant du côté de babord, outre qu'il est très enfoncé dans le sable.
Et au regard du troisième, ils nous reçurent avec toutes les civilités possibles, l'artillerie jouant son jeu ; car il fut tiré cent cinquante coups de canons, sans parler de plusieurs autres fanfares et instruments, dont ils nous voulurent régaler, le capitaine du vaisseau où nous étions étant catholique romain, avec beaucoup de son équipage, quoique hollandais.
Après, avoir été douze ou treize jours à la rade, ils partirent pour Batavia et emmenèrent cent vingt-cinq de nos gens. Je pris pour lors l'occasion d'écrire à M. le généralissime de cette ville de Batavia, distante du cap de Bonne-Espérance de seize cents lieues, pour le prier très humblement de nous vouloir faire donner passage pour Madagascar, s'il était possible, ou du moins pour Hollande, en payant. L'on dit que c'est un savant personnage et qu'il est prêtre et a été jésuite, quoiqu’il soit maintenant marié. Pendant tout le temps qu'ils furent au port, M. le gouverneur nous manda souvent pour l'aller visiter et manger chez eux, nous envoyant pour ce son carrosse avec des cavaliers, nous renvoyant de même, quelques prières et supplications que je pusse faire pour l'en empêcher.
16. Première épître de saint Paul aux Corinthiens IX, 22.
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Il nous venait quelquefois prendre pour nous mener promener, et quand il nous rencontrait, il nous faisait mener dans son carrosse ; et pendant tout l'hiver, quand nous l'allions visiter ou qu'il nous envoyait quérir, il nous a toujours donné des soldats pour nous accompagner.
Il donna ordre à ses jardiniers de nous fournir d’herbages et légumes. Quand il y avait quelque chose de nouveau dans ses jardins, il nous en envoyait, comme melons, artichauts, asperges, pois, fèves, même des moutons, du veau, du poisson. Tant y a que je ne puis dire autre chose, que nous avons reçu d'eux toutes les civilités et courtoisies possibles. Et quand nous aurions été leurs parents, ils n'avaient pas fait davantage.
En quoi certes, mon très cher Père, le dire de Notre-Seigneur Jésus-Christ parait bien véritable, que quiconque aura délaissé, pour l'amour de lui, maisons ou sœurs ou père ou mère ou femme ou enfants ou champ ou quelque autre bien ou héritage, en recevra cent fois autant et héritera par après la vie éternelle (17) ; par où il s'entend qu'il recevra le centuple ou cent fois autant, en cette vie, et puis après en l'autre la vie éternelle, ainsi que le même Jésus-Christ le dit en saint Marc : "Vous ne recevrez pas seulement puis après la récompense éternelle, pour vous être fait pauvre pour Jésus-Christ, mais en cette vie vous en recevrez cent pour un (18)".
Et nous le voyons, à la vérité, bien accompli à la lettre non seulement dans les royaumes et provinces où nous sommes établis, où, pour, une maison que nous avons quittée nous en trouvons plusieurs, qui sont nôtres, et que Dieu nous a données, pour une que nous avons abandonnée ; et pour père et mère que nous avons quittés, Dieu, en leur place, nous en baille tant d'autres, qui nous aiment plus que ceux que nous avons laissés et qui ont plus de soin de nous et qui veillent plus sur notre bien.
Quant aux frères et sœurs, nous en trouvons en si grand nombre, qui nous chérissent bien autrement que les charnels, parce qu'ils nous chérissent pour Dieu et en Dieu, sans y prétendre aucun intérêt, tandis que les charnels nous veulent du bien pour leur profit et intérêt, et seulement tandis qu’ils ont affaire de nous ; qui est, à proprement parler, s'aimer aux dépens d'autrui.
Or, que dirai-je du contentement dont on jouit dans une communauté érigée au service de Dieu? On en reçoit cent fois plus qu'on n'en eut reçu dans le monde, même de ceux qui
18. Evangile de saint Marc X, 30.
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sont les mieux appointés et qui sont à la cime de la roue de la fortune. On verra les hasards auxquels ils sont prêts de tomber à chaque pas, et les mécontentements qui les bourrellent à chaque moment, et les continuelles alarmes des appréhensions qui ne leur donnent ni paix ni trève.
Et s’il est question de l'honneur, n’en recevons-nous pas cent fois plus que nous n'en eussions reçu dans le monde? Car les prélats, les grands seigneurs et les princes, si nous eussions demeurés au monde, ne nous eussent pas peut-être regardés, tandis que, nous voyant à présent revêtus d'une vieille robe et d’une soutane rapetassée, ils nous font beaucoup d'honneur et nous portent un grand respect de cela nous en pouvons rendre témoignage, quoique nous soyons dans un pays inconnu, très éloigné, fort barbare et parmi des hêrétiques. Car que nous a-t-il manqué de nécessaire, ou plutôt n'avons-nous pas abondé et eu plus que nous eussions eu en nos maisons de l'Europe, ainsi qu'on le pourra connaître par la suite du présent discours? Pour ce qui concerne l'honneur, je confesse ingénument que, si j'avais été au monde, je n'en aurais point tant reçu comme j'en ai reçu des seigneurs de France et surtout de Messieurs les gouverneurs, capitaines et officiers de Hollande.
Quant à la paix intérieure de mon âme, quoique je ressente et sois environné d'un grand nombre de difficultés qui ne sont pas petites, je ne laisse pas pourtant d'en jouir d'une si grande, qu'en ma vie je n'en ai eu de pareille.
Excusez, Monsieur, votre enfant de vous écrire de la sorte ; mais l'obligation que j'ai à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à la très sainte et immaculée Vierge Marie, sa mère, et à vous, mon cher Père, de m'avoir admis dans votre Compagnie et envoyé ès pays infidèles, dont je vous remercie infiniment, vous assurant de n'oublier jamais cette si grande faveur et d'en être reconnaissant toute ma vie, m'a fait tenir ce langage. Et si c'était encore à refaire, eusse-je tout un monde, je le quitterais très volontiers pour posséder la condition dans laquelle je suis. O heureuse condition et encore plus heureuse que je ne saurais dire !
Eh ! qui serait-ce donc maintenant celui qui appréhenderait de passer les mers pour gagner des âmes à Dieu, puisque dans les tempêtes l'on n'y rencontre que des calmes et bonaces ; dans les naufrages, que des aides et secours extraordinaires. Bref. dans les grandes difficultés, et dans celles même où il semble n'y avoir point de remède. c'est pour lors où Dieu fait paraître sa providence, ainsi que nous-mêmes l'avons expérimenté, comme il se peut colliger de ce qui a été dit et de ce qui se dira par après en ce discours. C'est pour lors dis-je,
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que Dieu console une âme et la comble de telles joies et délices spirituels qu'il n'y a que ceux qui y ont passé, qui en puissent parler Tellement que la mort même, qui, selon le philosophe, est la chose la plus terrible des terribles, est douce, agréable et vue de bon œil à tous ceux qui se sont entièrement donnés à Dieu pour le servir parmi les infidèles.
Les vaisseaux donc étant partis avec tout l'équipage de Monsieur le maréchal, hors douze ou treize personnes, qui restèrent à terre avec les capitaines, je commençai à jouir du repos. Et afin de le mieux goûter et connaître ce que Dieu demandait de nous pendant tout le temps que nous aurions à demeurer en cette terre, je proposai à la Compagnie de faire les exercices spirituels ; ce qu'ils approuvèrent fort. Nous y entrâmes donc un dimanche au soir, le 19e de juin, et y fûmes huit jours entiers, avec une si grande satisfaction, que je ne crois pas en avoir jamais eu une pareille, Dieu comblant mes frères de beaucoup de grâces, en sorte qu'il paraissait être manifestement avec nous, soit par les répétitions, soit par les l’humiliations, soit par la communication qu'un chacun fit et a toujours continuée de temps en temps, soit enfin par la rénovation de la pratique des règles que l'on a tâché de garder assez exactement, par la bonté et miséricorde de Dieu. Nous nous servîmes de Philagie (l9) pour méditations et gardâmes le même ordre que nous avons coutume d'observer en nos maisons de France. Le frère Patte fit la sienne pareillement d'autant de jours.
M. Boutonnet, qui est ce jeune homme que nous amenâmes quand et nous de Paris, la fit aussi, mais avec tant de bénédiction du ciel que, le lendemain de ces exercices, 17 de juillet jour consacré à saint Alexis, il se revêtit d’une soutane en qualité de clerc. Il était si épris de l'amour de Dieu et embrasé de dévotion, qu'il était besoin, non de l'éperon, mais de bride pour le retenir ; car, si je l'eusse voulu croire, il n'y avait point assez d'instruments de pénitence ni de mortification pour lui. Cela fit que lui-même faisait en ses récréations des ceintures de fer blanc à molettes, se servant d'épingles pour la chaîne, afin d'en user, soit pour s'en ceindre les reins soit pour discipline.
Il eût bien souhaité que je l'admette dans la compagnie comme séminariste interne, et m'en pressait fort ; mais, pour en quelque façon le contenter, je lui dis qu'il serait plus à propos d'étudier en philosophie et que M. Daveroult serait son maître et que, dès que nous serions à Paris, il pourrait y être
19. Ouvrage du R. P. Paul de Barry.
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reçu et aurait plus de satisfaction et en prendrait bien mieux l’esprit. Il y acquiesça donc et me fit cette belle réponse que je souhaiterais être bien avant gravée dans mon cœur (et dans ceux des personnes de communautés et de religions) : "Eh bien ! Monsieur, je ferai tout ce qu'il vous plaira, et je me jette entièrement entre vos mains, afin que vous fassiez de moi ni plus ni moins que le potier de l’argile, et le ciergier de la cire molle, et que vous me tourniez et viriez comme bon vous semblera, vous suppliant au surplus de m'avertir de tous mes manquements et de me dire comme quoi vous voulez que je me comporte, et me donnant pour ce un règlement de votre main." Ce que je fis bien volontiers, et ne doute point que vous ne soyez persuadé de la joie dont Dieu voulut pour lors combler mon âme ; car il n'y en a point de pareille à celle qui provient de ce qu'on voit Dieu aimé et honoré sans mesure.
Son règlement était donc :
Se lever tous les jours à 4 heures, hors le vendredi, qu'il reposait jusques à l’Angelus. A 4 heures et demie, son oraison jusques à 5 heures et demie ; et à 5 et demie jusques à 6, la lecture du Nouveau Testament. A 6 heures, il venait accommoder les ornements du prêtre et étudiait ensuite jusques à 8 sa leçon de philosophie. A 8 heures, il servait la messe, il allait dire sa leçon avec son maître jusques à près de 10 heures et demie, et ensuite s'en venait mettre la nappe. Il lisait toujours à table l'Ecriture Sainte.
Il passait ses récréations bien souvent tout seul, s’occupant à quelque chose, comme de coudre et raccommoder ses hardes, etc., sinon le jour de récréation que nous prenions dans la semaine, où nous le menions avec nous, et quelques autres heures de récréation en la semaine.
Après l'obéissance, M. Feydin lui montrait le plain-chant, et ensuite il faisait une demi-heure de lecture spirituelle, puis étudiait jusques à 4 heures. A 4 heures jusques à 5, il conversait avec son maître et employait le reste du temps, jusques à ce qu'il mît la nappe, à l'étude.
Il communiait toutes les fêtes et dimanches et employait presque toute la journée à la dévotion, disant même l'office avec nous. Il faisait tous les mois un jour de retraite et sa communion. Il venait même quelquefois me demander pénitence, quand il avait fait quelque légère faute, après l'examen général .
Voilà Monsieur, quelle était la vie de ce jeune homme ; et si elle était telle à l'extérieur, jugez quelle pouvait être celle de l'intérieur. Et s'il a fait tant de progrès seul et conduit par un aveugle et parmi des barbares, quels eussent été ceux qu’il eût faits dans le séminaire de Saint-Lazare ! C'est, certes, un de
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mes étonnements comme quoi un jeune homme de 21 ans s'est pu conserver dans la piété et dans la pratique de son règlement, nonobstant tant d’occasions qui l'en pouvaient divertir.
Cordelet fit pareillement quatre jours de retraite.
Toute notre petite famille étant renouvelée et fortifiée des lumières d'en haut, nous commençâmes à mener une vie de Chartreux nous occupant à la dévotion, à la pratique de toutes nos règles et coutumes de la Compagnie. Et pour y mieux réussir, nous faisions tous les mois un jour de retraite avec la communication.
Quant à l'étude, chacun s'y adonnait selon ses besoins ; et quant à moi, j'y employais sept ou huit heures par jour, voyant le matin Bonacina, et l'après-dînée composant et apprenant des pièces de mission ; de manière que je n'avais pas le loisir de m'ennuyer, et je n'étais pas plus tôt au matin que je me trouvais au soir, tant le temps se passait vite, ce me semblait.
Il arriva encore, le 15 juillet, des vaisseaux hollandais pour Batavia ; ce qui me fit proposer à la compagnie, n'ayant plus d'espérance des navires des évêques et marchands de France, savoir s’il serait expédient d'aller à Batavia, afin d'obtenir permission de M. le général pour Madagascar, M. le gouverneur et ses officiers nous faisant espérer qu'il nous serait facile de trouver passage par les vaisseaux des gens libres, Monsieur le général le permettant ; joint que nous serions plus assurés et mieux placés pour notre retour en Hollande et que j'étais bien en peine comment vivre sans argent ; personne ne pouvant acheter nos hardes, que nous vendrions facilement à Batavia, où il y avait grand nombre de catholiques de toutes sortes de nations, auxquels nous pourrions beaucoup servir. Ayant donc proposé le pour et le contre à ces messieurs, la chose fut trouvée si importante qu'on jugea à propos de faire quelques prières extraordinaires pour la recommander à Dieu, afin qu'il nous fit connaître sa volonté, et voir cependant, avec le gouverneur et ses capitaines, leur sentiment et l'ordre qu'il fallait tenir, si tant est qu'il fallut entreprendre le voyage.
Ce fut pourquoi, le même jour que les vaisseaux arrivèrent, j'allai trouver M. le gouverneur, qui me porta beaucoup à cela et me dit que demain il irait à bord nous préparer le logement. De sorte qu'étant revenu au logis pour en avertir ces messieurs, qui y étaient tous fort portés hors un, qui néanmoins ne voulait point rester, mais nous suivre partout, je trouvai M. Daveroult au lit avec la fièvre, provenant de l'inflammation de sa loupe, qui lui faisait grand mal. Et croyant que ce ne serait rien, j'espèrais que dans quinze jours nous pourrions partir ; mais il en alla autrement ; car, son mal augmentant de jour en jour, sa loupe commença à vouloir apostu-
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mer ; ce qui fit juger au frère que son incommodité serait de longue haleine et qu’il serait obligé peut-être de lui couper ; ce qu'il fit trois semaines ou un mois après. Cela fut cause que nous changeâmes de résolution, adorant la divine Providence, que nous allâmes remercier M. le gouverneur de ses courtoisies qui nous manifesta par cet accident sa volonté. De manière et dire adieu à M Véron, Ce capitaine de la Maréchale, qui allait à Batavia, lui sixième.
Le pauvre M. Daveroult fut dix semaines au lit, où il endura de grands maux et fit paraître une admirable patience, qui édifia grandement toute la compagnie. Aussi ce bon Dieu, pour lequel il avait gagné cette loupe au mont Liban, la lui voulut ôter au cap de Bonne-Espérance, en récompense de la patience qu'elle lui avait fait pratiquer; de façon qu’il a le genouil (20) comme s’il n'en avait jamais eu.
Dans les commencements de la maladie de M Daveroult, M. de Boissy, qui avait autrefois commandé les vaisseaux de Monseigneur le duc de La Meilleraye et qui était capitaine des soldats et passagers de la Maréchale, homme fort incommodé des gouttes et qui, pendant toute la navigation, fut toujours au lit, voyant M. Véron parti pour Batavia et lui si malade que nous fûmes contraints de lui administrer les sacrements de pénitence, d'Eucharistie et d'extrême-onction, et même de veiller la nuit auprès de lui, me supplia instamment de le vouloir retirer auprès de nous. Ce que je ne pus lui refuser, tant à cause de la charité, que pour être notre bienfaiteur, nous laissant par son testament environ onze cents livres pour qu'on lui dit des messes. En quoi paraît et reluit manifestement la divine Providence à notre égard, de nous donner et fournir par cette voie de quoi nous nourrir et entretenir ; en ces terres éloignées, lorsque nous en avions très grand besoin. Qui est-ce donc qui, après cela, perdra courage et confiance, ou plutôt qui n'aura pas espérance en Dieu dans les nécessités les plus pressantes. ! Oh ! qu'il fait bon servir un tel maître, qui toujours a soin des siens et ne les délaisse jamais, quelque part qu'ils puissent être !
Nous le reçûmes donc chez nous le 26 juillet ; mais ce ne fut pas pour beaucoup de temps ; car il plût à Dieu le retirer trois jours après, le 29 du même mois, sur les 8 à 9 heures du matin, achevant la messe des agonisants. Nous l’enterrâmes la nuit, derrière la muraille de l'autel où nous célébrions après avoir fait le service sur le corps.
C'était un miroir de patience ; car, quoiqu'il fût très prompt
20. Genouil, genou.
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et qu'il eût les membres de son corps tout ulcérés (ce qui lui faisait souffrir de très grandes douleurs), l'on n’entendait sortir de sa bouche sinon ces paroles : "Mon Dieu, ayez pitié de moi, faites-moi miséricorde, pardonnez-moi mes péchés, recevez-moi en votre gloire." Dans laquelle je crois qu'il est, pour avoir souffert, durant six ou sept mois, de très grandes douleurs avec tant de constance et de patience. Aussi le bon Dieu l'en a-t-il voulu récompenser en cette vie, lui faisant cette grâce d'être muni de tous les sacrements, de mourir en la maison et entre les mains des prêtres et d’avoir pendant huit mois, tous les jours, quatre messes, grâces qui ne sont pas petites, ni accordées à toutes sortes de personnes, particulièrement si l'on considère que c'est dans une terre très éloignée, parmi des barbares et des hérétiques. Oh ! plût à Dieu mourir ainsi, si Dieu ne m'accorde pas la grâce du martyre. que je souhaite plus que le cerf, quoique poursuivi des chasseurs et talonné des chiens, ne désire la fontaine des eaux vives.
Après que M. Daveroult fut parfaitement guéri par le soin et diligence qu'y apporta le frère Patte, fort expérimenté en son métier, de façon qu'il n'y a point de grande maladie dans le pays, où les chirurgiens hollandais ne le mandent, non plus que M. et Madame la gouvernante, et se fient plus sur lui que sur les leurs, il fit leçon de philosophie deux fois le jour à M. Boutonnet.
M. de Fontaines enseignait Binsfeld à M. Karkadiou, second capitaine de la Maréchale, qui a dessein de quitter la milice du roi de la terre pour s'enrôler en celle du roi du ciel. C'est un gentilhomme dévot et qui a toujours été fort à exemple ; il fréquentait souvent les sacrements et assistait toutes les fêtes et dimanches aux vêpres et exhortations, et, quoiqu'il fût éloigné presque d'une demi-lieue, il venait tous les jours à la messe, même ès temps de pluies.
Nous prêchions tous les mois une fois ou deux à le compagnie, où tous nos Français assistaient, et quelquefois quelques Hollandais, dont quelques-uns se sont confessés. Nous célébrions tous les jours la sainte messe après l'oraison et les petites heures, et suivions de point en point l'ordre de la journée qui s'observe en nos maisons.
Ne pouvant plus avoir qu'à grand' peine et avec beaucoup d'argent un mouton par semaine pour notre nourriture, nous fûmes contraints d'envoyer deux fois la semaine à la chasse le frère Patte avec M. de la Cloche, lieutenant de la Maréchale et neveu de M Karkadiou, qui partageaient également leur gibier. Et Dieu bénit tellement leur chasse qu'ils apportaient plus que nous n'en pouvions manger, soit daims ou chevreuils, soit rhinocéros, qui sont des animaux gros comme trois bœufs,
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vaches marines, cerfs, flamants, autruches, qui sont des oiseaux grands comme des hommes, lièvres, perdrix, grues, faisans, paons, canards, oies, pluviers, goélands, pies de mer et autres sortes d'oiseaux qui ne sont point en France. De façon que nous vécûmes à très bon compte et qu'il ne nous coûtait, tant pour loyer de maison, bois et autres ustensiles de ménage, que quarante livres au plus chaque mois pour huit personnes que nous avons presque toujours été.
Ce bon frère cuisait une fois la semaine, faisait la lessive et la cuisine, hors des deux fois qu'il allait à la chasse. Et je vous avoue que, n'eût été lui, nous eussions été bien empêchés et qu’un tel frère ne se saurait payer dans les pays étrangers.
Voilà quel était son emploi, quant à l'office de Marthe, auquel il tâchait de joindre celui de Marie-Madeleine par la pratique de ses règles, d'une petite retraite d'un jour tous les mois, avec sa communication, demandant souvent d'être averti les vendredis, y faisant les humiliations et demandant pénitence de ses manquements presque à toutes les répétitions d'oraison. Enfin tout ce que je puis dire de lui, c'est un bon frère de la Mission.
M. Feydin, étant sur la fin de son séminaire me pria de lui permettre de vivre et faire les exercices que les séminaristes pratiquent. Il commença donc le jour de la Notre-Dame de septembre et continua jusques aux fêtes des saints, afin de se mieux disposer à ce grand sacrifice (21), qu'il fit entre mes mains le 4 novembre, jour consacré au grand saint Charles Borromée modèle des bons prêtres. Il faisait presque toutes les pratiques qu'on fait en nos séminaires, comme les exercices corporels, soin des lampes, des pots, laver les écuelles venir demander pénitence après l'oraison de 4 heures, voulant que je le reprisse aigrement devant les autres et que je donnasse de bonnes pénitences. Ce que je faisais pour satisfaire à son humilité. Et par ces saints exercices il édifia beaucoup la compagnie, de manière que ces Messieurs ne trouvèrent rien en lui qui pût l'empêcher d'être admis au corps de la congrégation de la Mission ; au contraire, qu'il y pourrait beaucoup faire de bien par son exemple. Il a toujours exercé l'office d'admoniteur que vous m'aviez mandé de lui donner, pareillement celui de procureur, de sacristain, de maître de chant, enseignant aussi à lire. Voilà quel était son emploi. outre ses études et exercices spirituels.
Nous célébrâmes la Nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec grande solennité, ayant pour ce préparé notre chapelle,
21. Les saints vœux.
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le mieux qu’il nous fut possible, de tableaux et fleurs, avec une crèche pleine de foin, dans laquelle il y avait un enfant Jésus de cire merveilleusement bien fait, que Madame Traversay nous avait donné.
Tous nos Français n’assistèrent pas seuls aux matines chantées en plain-chant, grandes messes, où M. Karkadiou, capitaine de la Maréchale, offrit le pain béni, laudes, messes du jour, exhortations, que nous fit M. Daveroult sur le mystère, et vêpres; mais aussi plusieurs Hollandais catholiques s'y trouvèrent, de façon que toute la chapelle était pleine. Et tant eux que nos Français reçurent presque tous leur Sauveur.
Ce même jour, 25 de décembre, arriva un petit vaisseau anglais à la rade ; ce qui m’obligea, le jour de Saint Etienne, d'aller voir M. le gouverneur pour savoir où allait ce vaisseau, et, par son moyen nous faire donner passage, soit pour Madagascar, s'il tendait aux Indes, soit pour l'Europe. Il me dit qu'il s'en allait à Livourne en Italie, et qu'il avait déjà parlé de nous passer, et que cela se pourrait ; que, quant à ce qui le concernait, il nous offrait tout ce qui nous serait nécessaire, et me pria de venir dîner chez lui le jour des Innocents, où le capitaine anglais se devait rencontrer, et qu'il me prêterait sa chaloupe pour aller en son bord voir s'il y aurait logement commode pour nous et notre bagage.
Nous allâmes donc, M. Daveroult et moi, ledit jour, au bord du petit vaisseau anglais, avec le capitaine et Marchand, et nous trouvâmes la chambre de Sainte-Barbe pour logement. Quoique bien petite pour sept personnes, et encore plus incommode pour n'y avoir point de clarté que d'une chandelle, néanmoins le désir que nous avions d'être tous ensemble, de gagner trois mois d'avance, que nous avions à attendre la flotte, et de ne mettre que deux mois, ou dix semaines au plus, en notre voyage, et, par ce moyen, travailler à secourir plus promptement le pauvre M. Bourdaise et les bons néophytes de l'île de Saint-Laurent, nous fit résoudre, après l'avoir proposé à la compagnie, tous étant d’un même avis, à cette incommodité, non seule, mais accompagnée de quelques autres, comme de courir risque d'être pris des Turcs, lorsqu'ils font la visite, de faire notre cuisine à part et nous munir de toutes choses nécessaires, jusques au bois et à l'eau, qui ne sont pas de petites incommodités, non plus que de petits frais. Nous avions pourtant passé par-dessus, et il n'était plus question que de la somme ; mais elle était si haute pour notre bourse que nous ne pûmes y acquiescer, nous demandant onze cents écus, sans nous fournir un verre d'eau ; ce qui fut trouvé, tant du gouverneur que de notre capitaine, exorbitant, qui nous sollicitèrent à attendre les vaisseaux hollandais, où nous serions beaucoup
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mieux, sans craindre les Turcs, sans avoir soin de quoi que ce soit, outre l'espérance de ne rien payer.
Cela fut cause que nous le laissâmes partir, le premier jour de l'an 1661, sans vous écrire ; dont je vous demande très humblement pardon, y ayant de ma pure faute. Je crois pourtant que Monseigneur le duc de La Meilleraye vous aura donné avis de nous, M. le gouverneur ayant amplement écrit à sa Compagnie touchant le naufrage et nos personnes, pour le faire savoir audit duc de La Meilleraye.
Le 16 janvier 1661, je baptisai du nom de Christine la petite fille d'un esclave nègre catholique, qui a été pris en guerre par les Hollandais sur les Portugais, homme craignant Dieu et bien instruit és points de notre religion. Il m’en amena encore une autre le 6 février, et elle fut nommée Marie. Voilà les deux âmes chrétiennes que nous avons pu acquérir à Notre-Seigneur en un si grand pays, et en dix mois que nous y avons demeuré, pour n’avoir eu aucune liberté, ni notion du langage du pays, non plus que de celui de Hollande
Le 30 janvier, nous entrâmes en retraite afin de nous mieux disposer à notre retour pour la France. Messieurs de Fontaines et Feydin ne purent faire que quatre ou cinq jours, pour s'être trouvés incommodés, et M Daveroult et moi achevâmes le reste. Nous nous servîmes de Busée et nous nous attachâmes aux méditations des vertus requises par saint Paul aux prêtres, qui sont des sujets grandement utiles à méditer et d'où l'on peut recueillir de grands fruits
M Boutonnet fit aussi huit jours quand et quand nous Je le visitai après avoir satisfait à la compagnie. Le frère Patte la fit de quatre jours. Pareillement Cordelet, qui a été deux mois au cap fort travaillé d'un esprit, qui tantôt lui tirait son matelas, tantôt les pieds, tantôt la tête ; ce qui l'empêchait de dormir et lui causait beaucoup de peine, faisant un grand bruit ; ce qui réveillait un chacun. Cela nous obligea, M. de Fontaines et moi, à passer une nuit revêtus de surplis et étoles pour le conjurer. Etant venu sur la minuit ou une heure, je commençai à le conjurer, de la part de Dieu, qu'il eût à nous dire qui il était, ce qu'il demandait ; et lorsque je le conjurais en un lieu, il s'en allait en un autre ; mais, le poursuivant et pressant vivement en trois ou quatre endroits pendant une demi-heure, il cessa pour l'heure, sans pourtant laisser de venir toutes les nuits dans la chambre de ces messieurs, où couchait Cordelet, durant le reste du temps que nous avons été au cap.
Le 24 de février, jour consacré au glorieux apôtre saint Mathias, arriva la flotte de Hollande. composée de sept grands vaisseaux, et nous allâmes tous en corps saluer M. l’amiral, en habit court, ainsi que le gouverneur nous l'avait prescrit et que
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le Père Martin Martinion, jésuite, avait fait, passant dans leurs vaisseaux de la Chine en Hollande, outre que les jésuites qui demeurent à Amsterdam ne sont pas vêtus autrement que d'habits noirs, avec un justaucorps, comme nous sommes.
Le 26, je le fus visiter avec M de Fontaines pour savoir l’ordre que nous aurions à tenir. Il nous reçut très civilement, nous promit qu'il ferait son possible pour nous contenter, et que, dans deux ou trois jours, après en avoir conféré avec M. le gouverneur, il nous en donnerait avis.
Le 3 mars, il m'envoya quatre billets pour quatre vaisseaux. Dans le Vice-Amiral, qui va en Zélande, où il y a un ministre, est M. Daveroult et Cordelet, dans le Naclebon est M. de Fontaines, dans le Lambrafort est M. Boutonnet ; et dans le Malague sont M. Feydin, frère Patte et moi. Nous mangeons tous à la chambre du capitaine et avons chacun notre chambre. Par où paraît manifestement le soin que Dieu a de ses serviteurs et l'obligation qu'ils ont de s'abandonner entièrement entre ses mains
Ayant reçu cet ordre comme provenant de la divine Providence, nous commençâmes à disposer nos petites affaires et à nous munir des choses nécessaires pour le voyage ; ce qui n'était pas si facile comme si nous eussions été tous ensemble, ou du moins en deux bandes ; mais Notre-Seigneur, qui nous a toujours assistés à ce voyage, ne nous manqua point à cette occasion, faisant que Monsieur et Madame la gouvernante, auxquels nous avons de très grandes obligations, nous fournirent nos petites provisions. De façon que chacun eut ce qu'il avait de besoin, comme vin, eau-de-vie, biscuit, poisson, beurre, pour plus facilement faire carême parmi des personnes qui mangent tous les jours de la chair ; qui n’est pas une incommodité pour manger à leur table.
Le 6 mars, premier dimanche de carême, tous nos Français firent leurs pâques, et non seulement eux, mais plusieurs Portugais, Espagnols, Hivernois et Hollandais, qui étaient arrivés en cette flotte, voulurent être du nombre. Je préchai l'après-dîné, de la persévérance pour prendre congé de tous, tant des nôtres que des autres, et les recommander à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à sa très sainte et immaculée Mère, afin que, par les mérites de l'un et les prières et intercession de l’autre, ils pussent se maintenir purs et nets parmi les hérétiques, ni plus ni moins que les rayons du soleil dardés sur la boue.
Le jeudi 10 dudit mois, après avoir tous dit la messe pour notre voyage et avoir pris congé les uns des autres, nous nous en allâmes à nos bords, non pas pour y faire envers le pro-
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chain les exercices que nous avons pratiqué dans la Maréchale, du moins quant à notre vaisseau, où il n'y a qu'un Français catholique sur presque deux cents hommes. Dieu l'a ainsi permis, son saint nom soit béni. ! Voilà, mon cher Père, quelles furent les occupations de vos enfants en cette terre du cap de Bonne-Espérance, qui auraient été tout autres s'ils avaient été guidés par un bon pilote, et non pas par un méchant et ignorant comme je suis.
J'oubliais à vous dire que M. Guelton, qui a été, à Batavia, fort bien reçu du généralissime, m'a dit qu'on avait parlé à des matelots qui sont revenus naguère de Madagascar, et qu’ils lui ont assuré que les Français avaient abandonné le fort et s'étaient retirés à l'îlot où était le magasin, lieu qui servait autrefois de forteresse aux Portugais, pour avoir grande guerre avec ceux du pays. Et l’on ne sait même s'il n'y a point de dissension parmi eux. L'on dit que M. de Chamargou, lieutenant et allié de Monseigneur le duc, est mort. C'était un gentilhomme très dévot, fort aimé de feu M. Dufour et qui avait de très grandes tendresses pour la Compagnie, jusque-là même qu'on disait qu'il voulait être des nôtres. Vous pouvez juger quelle perte les pauvres néophytes et M. Bourdaise, qu'on dit vivre encore, ont faite. L'on dit aussi qu'il était si fort aimé de tous les Français, qu'ils l'ont grandement regretté, et que la guerre n'est venue, si je ne me trompe, que depuis sa mort. Nous en avions bien ouï dire quelque chose en notre arrivée au cap par M. le gouverneur
Le sieur Guelton a fait en sorte qu'un marchand a frété de la Compagnie de Hollande un petit vaisseau de deux cents tonneaux, chargé de marchandises nécessaires pour le pays, et, sous main, il y a fait passer les armes et la poudre de Monseigneur le duc, et un homme, auquel il a donné de bouche des ordres pour M du Rivaux, gouverneur, comme aussi vin, farine et autres petits rafraîchissements ; et il a pareillement écrit une lettre à M. Bourdaise touchant notre naufrage Il m'a de plus dit que, si j'avais été à Batavia, j'y eusse passé, et qu'il a même été mis en délibération au conseil si le marchand nous pourrait venir chercher au cap; mais ils craignirent que le vaisseau manquant le cap, il ne fût en danger. C'est pourquoi ils n'y voulurent pas entendre, ou plutôt Dieu ne le voulut pas par cette voie, nous réservant pour une autre meilleure.
CHAPITRE IX. - DU CAP DE BONNE-ESPéRANCE
ET DE SES HABITANTS
Le cap de Bonne-Espérance est une terre où il y a beaucoup de montagnes, d'où sortent beaucoup de ruisseaux d'eau
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très claire et très bonne ; qui arrose les vallées et les plaines ; de façon que les terres sont merveilleusement bonnes et grasses. Aussi portent-elles froment, seigle, orge, avoine, vin et beaucoup de melons d'eau et de France, comme aussi toutes sortes d'herbages. Les fruits ont de la peine à y venir en maturité, à cause des grands vents, presque continuels ; car en dix mois que j'y ai été, je n'ai guère vu de jours sans vent ; ce qui fait que le pays est très sain ; aussi n'y voit-on point de malades. Et lorsque les vaisseaux hollandais arrivent, dans lesquels il ne manque point de malades, dès qu'ils ont été à terre sept ou huit jours, ils sont guéris.
Cette terre est sur le 34 degré, comme est le Portugal ; mais il s’en faut bien qu’il y fasse si chaud, à cause des vents. Messieurs les Hollandais s’y sont établis depuis environ dix ans. Ils y ont bâti un fort de quatre bastions, fossoyé tout à l'entour, et commencent à y faire venir l'eau, dans lequel il y a le logement du gouverneur, assez grand, commode et propre, l'appartement des officiers, celui des soldats et des esclaves. Il est entouré de tous côtés de montagnes, hors du côté de la rade, et encore les canons des vaisseaux le pourraient incommoder. Il y a un canal où descendent les eaux, tout proche, bien commode pour faire l'eau, de façon qu’en un jour ou deux les vaisseaux peuvent faire leur eau. Il y a, à cause du flux et reflux, un grand pont de bois, où l'on peut rouler et décharger les tonneaux dans les bateaux Ils n'ont guère moins de trois cents hommes, tant soldats qu'habitants. Il y a environ une douzaine de maisons proche le fort, les autres étant dispersées à une, deux, trois et quatre lieues.
Ils ont toutes sortes d’ouvriers, et rien ne leur manque, à cause des vaisseaux de Hollande et des Indes, qui y abordent et apportent tout ce dont ils ont besoin, jusque-là même qu’ils savent tout ce qui se passe en Europe, par le moyen des gazettes qu'on leur envoie.
Ils labourent la terre avec des bœufs, qui sont en grande quantité dans le pays, comme aussi les moutons. Pour un peu de tabac ou de cuivre, ils en trafiquent avec les nègres. Ces moutons ont une queue effroyable par la grosseur, qui n'est que graisse.
Ils ont bien trente chevaux, qu'ils ont fait venir de Batavia ; qui leur a servi beaucoup pour empêcher les nègres de faire des courses sur eux. Ils ont huit ou dix guérites à l'entour de la baie et avant dans la terre. Il y a beaucoup de bois de haute futaie à trois lieues du fort. Il y a force gibier et toutes sortes de bêtes sauvages, comme lions, éléphants, rhinocéros, licornes, buffles, tigres et chevaux très bien marquetés, desquels l'on ne peut approcher, quantité d'autruches, dont un seul œuf
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est suffisant pour nourrir huit personnes Il y a aussi quantité de poisson, mais presque tout d’une sorte. L'on y pêche aussi force raies.
Il y a peu de nègres proche le fort, peut-être une trentaine ou quarantaine, s'étant tous retirés. Ils ne font rien toute la journée que de se promener, ou jouer. Ceux qui n'ont point de bétail vivent du coquillage qu'ils trouvent sur le sable de la mer, et d'une espèce de noisette, qu'ils trouvent en la terre. Les hommes mangent ensemble, et les femmes ensemble. Ce sont bien les plus vilains nègres que jamais la terre ait portés. Ils sentent très mauvais, à cause des graisses dont ils se frottent Ils sont tout nus, hors une peau de vache, qu'ils portent sur leurs épaules ; encore, quand il fait bien chaud, ne l'ont-ils pas.
Ils ont des rois parmi eux ; et ces rois, des officiers de cantons en cantons ; la richesse desquels consiste en bétail. Ils n'ont pas meilleure mine, et ne sont autrement vêtus que leurs sujets Ils se font la guerre les uns aux autres pour leurs bestiaux. Leurs armes sont flèches, dards, demi-piques et sagaies. Ils ne manquent pas d'esprit, ainsi que M le gouverneur m'a dit et que j'ai pu moi-même remarquer.
Ils viennent jusque de quarante ou cinquante lieues au fort pour amener du bétail en traite pour du tabac, dont ils sont fort amoureux, aussi bien que les Hollandais, qui leur en ont montré l'exemple, ne sachant ce que c'était auparavant ; du cuivre, qu'ils mettent à leurs bras; et rassade rouge, qu'ils pendent à leurs oreilles.
Il vint un des plus grands rois du pays avec sa bru, montés sur des bœufs, car ce sont les chevaux et montures de ces seigneurs, avec bien cent cinquante personnes de suite avec leurs armes. Ils demeurent à une journée du fort, ne leur étant pas permis d'y venir armés. Je les fus voir chez M. le gouverneur, qui fit venir dans sa chambre ce roitelet et sa bru, deux au trois de ses favoris marchant devant et portant une belle natte, qu'ils mirent à terre, sur laquelle ils s'assirent. Je leur fis présent à chacun d'un rubis et émeraude fausse, qu'ils mirent en leurs doigts, sans me remercier, car ils ne savent ce que c'est. Je leur dis quelque chose de Dieu, mais ils ne m'entendaient pas.
Une autre fois, j'allai avec le roi de Saldaigne (dont la belle sœur est chez M. le gouverneur, qui parle le portugais et le hollandais comme sa langue et qui sert d'interprète au gouverneur ; l'on dit que ce roi a bien vingt mille hommes sous lui), j'allai, dis-je, dîner aux vaisseaux de Hollande ; mais je ne pus encore avoir avec lui aucune communication. Je me suis bien entretenu avec quelques-uns à l'écart, et ce par plusieurs fois, leur montrant un crucifix, des images, qu'ils re-
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gardaient avec étonnement ; mais, comme ils ne m'entendaient pas et que personne n'osait me servir d'interprète, je ne pouvais rien faire auprès d'eux ; et pourtant ce ne serait pas difficile, principalement si l’on avançait en la terre, où ils ne sont point infectés, ni imbus de la religion de ces messieurs ; et si je n'avais craint que vous l’eussiez trouvé mauvais, et si je n'avais eu une si grande famille sur les bras, de bon cœur je serais allé les visiter et leur annoncer l'Evangile. Si messieurs les Hollandais ne nous avaient pas voulu donner passage, c'était bien mon dessein, et de donner jusques au royaume de Monopotapa, où M. le gouverneur a envoyé une douzaine de soldats, qui s'en sont revenus sans pouvoir pousser jusque-là, pour n'avoir pas bien pris leur route.
Il a renvoyé pour une seconde fois, pendant que nous avons été au cap, à une ville nommée Vigiti Magni, distante de soixante et tant de lieues dudit cap ; mais ils n'ont pu y arriver, la saison n’étant pas propre, à cause des eaux. Et j'ai appris de ces soldats qu'ils avaient rencontré beaucoup de ces peuples, qui, en quelques cantons, sont comme des géants, et en d'autres comme des nains. Ils m'ont dit qu'ils étaient assez affables et qu'ils les avaient fort bien traités.
O mon Dieu ! faut-il que tant d'âmes périssent, faute de personnes qui les instruisent ! C'est pourquoi il serait bien à propos d'obtenir du Saint-Siège un ample pouvoir pour toutes ces terres des infidèles où l'on se pourrait trouver, n'y ayant point d'évêque ni grand vicaire de qui l'on puisse avoir mission, afin d'y travailler et faire toutes les fonctions d’un bon missionnaire ; et, de votre part, faire connaître votre volonté à celui qui aurait soin de la bande en de telles rencontres, qui pourront souvent arriver, si la Compagnie continue d’envoyer ès pays étrangers.
Ils croient un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, qu'il y a un diable, un paradis pour les bons et un enfer pour les méchants, qu'ils font consister en ce que les personnes qui y sont détenues ne font que marcher et courir çà et là sans avoir aucun repos, ni contentement. Ils n'ont aucun sacrifice parmi eux, au moins à ce que j'ai pu apprendre, sinon que, quand la lune est dans son plein, ainsi que moi-même l'ai vu, ils frappent tous des mains et ne font que crier et sauter pendant la nuit.
Ils ont quelque connaissance du premier homme, mais différente de celle de l'Ecriture. C'est ce que j'ai pu apprendre d'eux en partie et des Hollandais.
Quant à la langue, elle est particulière et assez difficile, car ils parlent du gosier. Il serait bien nécessaire que tous ceux que vous destinerez pour les Indes sussent la langue portu-
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gaise ; car elle passe partout ; et il n'y a quasi point de nègres, surtout aux Indes, qui ne la parlent. C'est ce que j'ai ouï dire de tous et remarqué moi-même ; et c'est même ce que le grand François Xavier recommande fort en ses épîtres à ceux qui le venaient secourir en la vigne du Seigneur.
CHAPITRE X
DE NOTRE DéPART DU CAP DE BONNE-ESPéRANCE.
Nous levâmes l'ancre un lundi 14 du mois de mars, de la rade de Table Bay, et arrivâmes à l'île de Sainte-Hélène le mercredi 29 du même mois, où nous trouvâmes notre amiral, que nous avions perdu dès le lendemain de notre départ du cap. Nous y séjournâmes trois jours, pendant lesquels nous visitâmes nos messieurs, M. Feydin et moi, hors M. Daveroult que nous ne pûmes voir, qui furent bien aises de prendre l'occasion pour se confesser.
Nous partîmes de cette île le premier d'avril pour la ligne, que nous avons passée le lendemain de Pâques, 18 dudit mois, à deux heures après minuit, ayant toujours eu un temps très favorable depuis le cap, et tous en bonne santé, par la grâce de Dieu.
Le 29 de mai, quatre navires nous vinrent joindre, savoir deux anglais, qui venaient des Indes, et deux hollandais, qui venaient de vers l'Amérique. Il ne demeura qu’un vaisseau anglais avec notre flotte, les trois autres continuant leur route.
Le 15 de juin, vinrent au-devant de nous sept vaisseaux de guerre d'Amsterdam avec deux petites galiotes ; et le lendemain, jour de la fête du très Saint Sacrement de l'autel, en arrivèrent encore trois ou quatre autres de Zélande, qui donnèrent quelque rafraîchissement à nos vaisseaux, de façon que nous étions dix-huit ou vingt vaisseaux de compagnie. Ils avaient quelque crainte que les Anglais n'attaquassent leur flotte. Voilà pourquoi M. Le Raistre, amiral de Hollande, avait dix grands vaisseaux de guerre vers le Flie, port où nous devons mouiller, éloigné de dix-huit lieues d'Amsterdam.
Le 23 du même mois, notre vice-amiral, dans le vaisseau duquel était M. Daveroult. se sépara de nous, avec six autres vaisseaux, afin de prendre sa route pour Zélande.
M. notre amiral, que j'avais visité à Sainte-Hélène, m'avait octroyé, quand nous serions proche de Hollande, de prendre avec nous dans notre vaisseau ledit sieur Daveroult, afin d'arriver tous ensemble ; ce que j'aurais fait si je n'avais eu différend avec notre capitaine sur le sujet d'un Espagnol, qu'on croyait devoir rendre l'âme bientôt ; ce qui nous obligea,
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M. Feydin et moi, d'y aller et de lui conférer, sans qu'on s'en aperçut, l'absolution, le malade, de sa part, témoignant beaucoup de regret et versant même beaucoup de larmes.
Le capitaine, ayant appris que nous avions visité le malade, m’envoya quérir le lendemain et me demanda tout en colère qui m'avait permis d'aller le voir. Jusques ici nous avions été très bons amis et avions reçu de lui toutes sortes de courtoisies ; mais du depuis il n'en a pas agi de même, et principalement pendant quinze jours, où il nous a fait grise mine. Ce qui nous a empêchés d'avoir avec nous M. Daveroult, lequel, à cause du calme, qui dure presque depuis quinze jours, n'a pu avancer en sa route, de façon que son vaisseau a été obligé encore de rester avec la flotte.
Le 26 de juin, M. Le Raistre, amiral de Hollande, vint, avec huit grands vaisseaux de guerre, au devant de nous, à la distance d'environ cinquante lieues d'Amsterdam. Ce qui donna l'alarme à nos vaisseaux de guerre, qui allèrent le reconnaître, craignant que ce fussent les Anglais ; comme aussi audit amiral de Hollande, pource que trente vaisseaux d'Angleterre avaient passé par le canal pour aller en Portugal. Ce qui l'obligea de nous venir joindre, craignant qu'ils ne fissent quelque entreprise sur la flotte, qui est très riche, puisqu'on tient qu'elle a la valeur de plus de... millions, soit en pierreries, soit en or, soit en argent, soit en marchandise, comme brocarts d'or, d'argent, de soie et taffetas de Chine, des toiles de coton, du jais, sucre, poivre, clous de girofle et muscades.
Ces messieurs gardent un très bel ordre entre eux ; et plût à Dieu qu'ils eussent autant soin de leur âme et de leur salut, qu'ils en ont pour acquérir et conserver les richesses et biens périssables de ce monde !
Outre les trois pilotes dont chacun de nos vaisseaux étaient munis, il nous en fut donné encore à chacun deux autres, qu'on nomme pilotes côtiers, qui savent le fond et profond de l'eau jusques à un pied, afin de ne point rendre le proverbe véritable : in portu naufragium, ainsi qu'il nous est arrivé, et à cent cinquante vaisseaux, au havre de Texel, distant de quatorze lieues d'Amsterdam, qui périrent tous d'un seul coup de vent l'hiver passé, parmi lesquels se rencontra celui des évêques pour la Chine.
Nous arrivâmes à Flie le dernier juin, où Dieu nous préserva de la mort, pour s'en être fallu que l'Amiral et notre vaisseau ne se soient touchés. Et de Flie nous prîmes une barque, qui nous amena à Amsterdam le premier juillet.
Nos occupations dans ces vaisseaux ont été à peu près comme dans nos maisons, hors que nous avons été privés d'offrir le saint sacrifice de la messe.
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CHAPITRE XI. - DE NOTRE ARRIVéE EN HOLLANDE
ET DE NOTRE DéPART POUR PARIS.
Le jour de la Visitation, nous allâmes entendre la grand' messe aux Béguines, religieuses qui sortent par la ville et ont chacune leur maison, comme les Chartreux ; leur Ordre est assez étendu en Flandre ; et nous célébrâmes pour rendre grâces à Dieu de notre navigation. Cette ville d'Amsterdam est une des belles de l’Europe ; la moitié du monde est de la religion catholique, apostolique et romaine. Aussi y a-t-il bien cent églises, et la liberté y est assez grande, hors qu'elle n'est pas publique ; voire même messieurs de la prétendue religion font mettre des sergents, les dimanches, aux portes des églises, pour empêcher que les enfants ne se moquent des catholiques. Il y a un évêque, divers religieux et plusieurs prêtres séculiers, qui ne portent point l'habit conforme à leur ordre, mais sont pour la plupart vêtus de gris. Chacun prêche les dimanches dans son église, où se rencontre bien du monde. Le même jour, nous allâmes saluer messieurs de la Compagnie des Indes, qui nous firent grande civilité, sans vouloir prendre de notre argent, ni ouvrir nos coffres et ballots, quoiqu'ils les ouvrent à tous. Ce qui étonna assez le monde (22).
Ce fut en cette ville que j'appris la mort de celui que je chérissais le plus au monde après Dieu, mon très cher et très honoré Père M. Vincent de Paul, ce qui me saisit fort le cœur, et n'eût été la conformité que nous devons toujours avoir à la volonté de Dieu, j'eusse eu crainte d'en tomber malade ; je l'appris par M. de Chameson, grand serviteur de Dieu, qui s'en va à la Chine avec Nosseigneurs les évêques. Nous avons quasi toujours été ensemble aux églises et aux visites des pauvres, pour les assister spirituellement et corporellement, avec M. de Sweerts, un des plus grands peintres du monde, s'il n'est le plus grand, non seulement pour l'excellence de sa peinture, car il ne prend pas moins de cent pistoles pour faire une tête, mais encore plus pour la sainteté de sa vie, ne mangeant point de viande, jeûnant quasi tous les jours, couchant sur la dure, distribuant son bien eux pauvres, fort adonné à l'oraison, communiant trois ou quatre fois la semaine. Il s'est rangé depuis peu sous l'obéissance de Monseigneur l'évêque d'Héliopolis (23)
22. Bien que la suite ne fasse pas partie, à proprement parler, d'une lettre à saint Vincent, comme la relation de Nicolas Etienne forme un tout, nous la donnons dans son entier.
23. François Pallu.
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pour faire de lui ce qu'il jugera à propos. Il sait sept langues et a fort voyagé. Sa conversion et sa vie est tout extraordinaire et miraculeuse. Aussi a-t-il quantité de beaux secrets, qu'il m'a dit ne lui avoir été communiqués de Dieu que par la croix, et il n'entreprend rien que par icelle.
En faisant ces visites, j'appris le grand besoin qu’avaient ces pauvres gens des matières des catéchismes. Aussi souhaiteraient-ils bien des missonnaires pour les leur faire et les entendre en confession générale ; ce qu'un très grand nombre eût fait si nous eussions eu la permission de les entendre. Il serait bon aussi qu'ils fussent secourus de quelque somme d'argent, afin d'empêcher un malheur qui arrive presque tous les jours, qui est que plusieurs de ces pauvres, poussés par la nécessité, se font huguenots, à cause que messieurs de la prétendue religion leur donnent toutes les semaines de quoi vivre et entretenir leur famille. Ces messieurs ont parmi eux des personnes qu'ils nomment diacres, qui s'en vont dans toutes les maisons de ces pauvres gens pour les persuader de changer de religion, leur assurant que rien ne leur manquera. Et par ainsi, faute d'une somme d'argent, quantité font naufrage, au grand détriment et scandale de l'Eglise. O mon Dieu, combien de personnes y a-t-il qui répondront au grand jour de vos assises de la perte de ces âmes, pour avoir des millions et des trésors enfouis et cachés dans leurs coffres ! Et cependant trente mille livres tous les ans empêcheraient ce malheur, voire même en ramèneraient dans le giron de l'Eglise plusieurs qui se sont pervertis. Quelle honte, quelle confusion pour des âmes catholiques de voir des hérétiques plus zélés et plus grands aumôniers qu'elles ne sont !
Nous partîmes d'Amsterdam le 8 de juillet et passâmes par Haarlem, qui était autrefois la demeure des évêques et du comte de Hollande, où il y a une église qu'on tient être la plus grande du pays.
De Haarlem, nous allâmes par Leyde, où il y a une grande université, et de Leyde nous arrivâmes à La Haye le même jour, qui est le séjour du prince d'Orange de Messieurs les Etats et de tous les ambassadeurs. Et quoique ce ne soit qu'un bourg, il y a toujours bien quatre cents carrosses et est estimé bien aussi beau qu'Amsterdam, soit pour les maisons, les rues, l’air et les belles issues.
Le lendemain, après avoir célébré la sainte messe chez le R. P. Bernard, carme déchaussé, nous allâmes, M de Fontaines et moi, saluer M de Thou, ambassadeur de France, qui nous reçut très bien, étant encore au lit, et nous obligea à dîner avec lui. Il eût bien voulu nous retenir deux jours, mais nous le supppliâmes de nous en dispenser ; ce qu'il eut peine à
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faire, après nous avoir donné passeport pour nos personnes et pour notre bagage, resté à Amsterdam chez M. Vignon, marchand, qui le doit faire tenir à son frère M. Le Roux, à Nantes, afin de le livrer entre les mains des sœurs de la Charité.
Ce bon ambassadeur ne savait quelle chère nous faire. Il est fort porté pour l'établissement de la foi ès pays étrangers, et ayant appris de nous le bon traitement que nous avions reçu de messieurs les Hollandais, il nous promit de les en aller remercier.
Le dimanche 10 juillet, un de nous ayant célébré et les autres communié nous nous en allâmes coucher à Rotterdam, qui est encore une grande ville, bien belle
Le lendemain, nous en partîmes, après avoir célébré chez les Béguines, qui ont une fort belle église, et y avoir entendu une grand’messe de Requiem en musique. Nous nous mîmes sur l’eau et passâmes par Dordrecht, par Tholen, et fûmes obligés à cause du calme, de descendre à Bergen, où nous prîmes deux charrettes, qui nous menèrent le 12 à Anvers, où nous quittâmes l’habit commun pour nous revêtir de soutane.
Anvers est une des belles et grandes villes de Flandre. L'église des Jésuites est fort magnifique, pour les peintures et le marbre. La place d'armes, les remparts, où sont autour des rangées d’arbres, et le havre en font le beauté.
D'Anvers nous allâmes à Malines, qu'on appelle la jolie, et de là à Bruxelles, où nous prîmes une voiture, qui nous a conduits jusques à Saint-Lazare, où, pendant tout le chemin nous avons fait tous les exercices que les Missionnaires ont coutume d'y pratiquer, savoir, outre nos règles, l'Itinéraire ou les litanies du nom de Jésus en espèce de musique ; et l’après-dînée, celle de la très sainte Vierge, le catéchisme aux enfants, aux pauvres et aux serviteurs et servantes. Et enfin nous conclûmes et finîmes les petits exercices de notre voyage par un Te Deum laudamus, près de la Villette, pour rendre grâces à Dieu de nous avoir tous ramenés sains et saufs, avec un cantique spirituel que chantait fort souvent feu M. Dufour, qui commençait par ces paroles : Unus es, Deus, super omnia.
De Bruxelles nous allâmes à Notre-Dame du Haut, qui est un lieu fort visité des pèlerins et où il se fait des miracles ; de là à Soignies, à Mons, en Hainaut, où il y a une très belle église de chanoinesses de Sainte-Vautrude, qui doivent être toutes demoiselle nobles de huit races de père et de mère. Elles chantent et font très bien l'office. Quand elles vont au chœur, elles sont vêtues toutes de blanc ; mais, quand elles sont dans leur maison, elles sont habillées comme les autres demoiselles de la ville. Elles ont toutes carrosses, et les plus grands seigneurs les choisissent pour femmes, hors les quatre premiè-
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res, qui ne peuvent pas se marier. Elles ne relèvent que du roi d'Espagne, et l'archevêque na point droit de visite chez elles.
De Mons nous allâmes à Valenciennes, de là à Cambrai, à Péronne, à Roye, à Senlis et puis enfin à Paris, où nous arrivâmes à Saint-Lazare le 20 de juillet, tous en parfaite santé, par la grâce de Dieu, et y fûmes reçus très cordialement par M. Alméras maintenant notre général et très honoré Père, et de tous ses enfants, nos très chers confrères, auxquels nous sommes très étroitement obligés après Dieu, pour nous avoir conservés par leurs prières de tant de dangers, où la mort était inévitable. C'est pourquoi, Monsieur, nous nous prosternons tous à vos pieds et de ceux de toute notre Compagnie, pour vous en remercier et vous assurer que nous n'oublierons jamais de tels bienfaits.
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A P P E N D I C E S
1. - LETTRE DU FRèRE BERTRAND DUCOURNAU
AU CHANOINE DE SAINT-MARTIN
Août 1658.
Monsieur,
J'ai reçu commandement de vous écrire de la part de Messieurs Portail, Dehorgny et Alméras, que vous connaissez, en attendant qu'ils le puissent faire eux-mêmes, pour vous remercier très humblement des lettres que vous leur avez communiquées (1) Ils ne voudraient pour rien au monde ne les avoir reçues, parce qu'elles contiennent des choses qui donneront un jour un surcroît de lustre a la sainte vie de la personne qui les a écrites. Aucun de nous n'avait jamais su certainement qu'il eût été en Barbarie et encore moins qu'il eût converti son patron. Pour moi, Monsieur, j'admire la conversion de cet apostat, l'humilité de son esclave, l'assurance qu'il sentait en son âme d'avoir la liberté, et la grâce qu'il avait de se faire aimer des Turcs, qui sont inhumains, particulièrement du médecin qui lui enseigna tant de beaux secrets ; mais je vous assure que j'admire encore plus la force qu'il a eue de ne dire jamais un seul mot de toutes ces choses à pas un de la Compagnie, quoiqu'il ait eu occasion d'en parler cent et cent fois, en parlant de l'assistance des captifs, qu'il a entreprise depuis douze ou quinze ans. Il nous a bien souvent dit qu'il était fils d'un laboureur, qu'il a gardé les pourceaux de son père, et d'autres choses humiliantes, mais il nous tut celles qui pouvaient lui tourner à
Appendice 1. - Ce document est extrait de la notice du frère Bertrand Ducournau, composée par le frère Chollier, son aide, puis son successeur, au secrétariat de saint-Lazare, et publiée dans les Notices sur les prêtres et frères défunts de la Congrégation de la Mission, première série, t. I, p. 423.
1. Les lettres 1 et 2, de la Captivité,
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honneur, comme d'avoir été esclave, pour n'avoir occasion de dire le bien qui s'en est ensuivi. Enfin, Monsieur, j'admire la sagesse de Dieu, qui, voulant se servir de ce sien serviteur pour secourir les pauvres chrétiens qui gémissent sous la cruauté des mahométans, a permis qu'il soit tombé lui-même entre les mains de ces barbares pour lui faire toucher au doigt les maux que souffrent les captifs, les dangers où ils sont de se perdre et l'obligation qu'on a de les assister.
Peut-être ne savez-vous pas, Monsieur, qu'entre les œuvres importantes que cet homme de Dieu a faites, dont le nombre et les fruits étonnent ceux qui les considèrent, il a trouvé moyen d'établir des missionnaires à Tunis et à Alger, où ils assistent spirituellement et corporellement les pauvres esclaves.
La captivité donc de cet homme charitable lui ayant acquis la connaissance de l'alchimie, il s'en est servi plus heureusement que ne font ceux qui entreprennent de changer la nature des métaux ; car il a converti le mal en bien, le pécheur en juste, l'esclavage en liberté et l'enfer en paradis, et cela par autant de manières que sa Compagnie a d'emplois et que le zèle d'un homme apostolique peut avoir d'invention. Il a trouvé la pierre philosophale ; car sa charité, enflammée d'un feu divin, convertissait tout en or pur, semblable à celui dont est faite la sainte cité décrite par saint Jean .
Monsieur, vous nous avez découvert un trésor caché, en nous envoyant ces lettres, et vous consolerez grandement ces Messieurs si vous pouvez leur en envoyer d'autres, encore qu'elles ne contiennent rien de fort remarquable. Ils voudraient bien savoir comment il se sépara du légat d'Avignon, qui le mena à Rome, ce qu'il fit en cette cour-là, où il alla en sortant d'Italie, en quel temps il vint à Paris et pourquoi, en quelle année et en quel lieu il a été fait prêtre ; et si vous savez, Monsieur, quelques particularités autres de sa jeunesse, vous nous obligerez de nous en informer. Il ne nous parle jamais de lui que pour se confondre, et jamais pour manifester les grâces que Dieu lui a faites, ni celles que Dieu a départies à d'autres par son moyen. Si ces deux lettres étaient tombées en ses mains, jamais personne ne les aurait vues ; et ces Messieurs ont jugé à propos de les retenir
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et de ne lui en pas parler ; et même, afin qu'il ne sache pas que nous les avons, ils ont supprimé la vôtre, estimant que vous ne l'aurez pas désagréable, comme ils vous en supplient très humblement. Que s'il vient à vous redemander derechef les siennes, vous pourrez alors lui écrire que vous les lui avez adressées et que vous êtes bien marri qu'il ne les ait pas reçues. Nous sommes nous-mêmes bien fâchés de le priver de la consolation qu'il aurait de lire ses anciennes histoires et de se voir jeune en sa vieillesse mais il a fallu se résoudre à cela, ou à perdre les originaux ; ce qui aurait été encore plus fâcheux.
Je rends grâces à Dieu, Monsieur, de l'occasion qu'il me donne de vous offrir mon obéissance, comme je fais, avec tout le respect que je vous dois. Je ne prendrais point cette liberté, n'ayant l'honneur d'être connu de vous, si je n'avais celui d'être de la Mission et par conséquent obligé de vous honorer et servir parfaitement, à l'exemple de notre très honoré Père, votre parfait ami. Grâces à Dieu, j'en ai la volonté tout entière ; mais, n'étant qu'un pauvre frère, inutile à tout le monde, je crains de ne pouvoir jamais vous témoigner par les effets à quel point je suis, en l'amour de Notre-Seigneur, votre...
2. - LETTRE DU CHANOINE CRUCHETTE
AU FRèRE BERTRAND DUCOURNAU.
Mon très cher Frère,
Je reçois toutes vos lettres avec grand sujet de consolation et vous remercie de l'honneur que vous me faites, et de la bonté que vous avez de satisfaire au désir que j'aurais d’apprendre l'établissement de vos Messieurs à Bétharram et d'en pouvoir promouvoir l'exécution. J'espère que nous posséderons ce bonheur bientôt et que Notre-Seigneur achèvera son ouvrage.
Monsieur Peyresse, un des principaux chapelains de Bétharram, étant en cette ville la semaine passée, me fit l'honneur de me venir voir, et me demanda si j'avais reçu des nouvelles de Paris touchant cette affaire. M'en faisant le
Appendice 2. - L. a. - Dossier de Turin, original.
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déduit, il me témoigna qu'on souffrait du silence de Monsieur Vincent, et m'assura que Monsieur de Lescar lui avait récrit. Il me fit voir aussi une lettre que Monsieur le précepteur des enfants de Monsieur le premier président de Pau, qui a fort à cœur cet établissement, lui avait écrite, par son ordre, afin qu'il contribuât à l'exécution. Dans l'entretien que nous eûmes ensemble, j'ai connu qu'il le souhaitait fort. Je ne lui fis pas voir vos lettres, à cause du secret que m'avez imposé, me contentant seulement de justifier, comme je devais, le procédé de Monsieur Vincent, et lui disant de moi-même les raisons pour rendre l'exécution du traité facile, et les avantages que Messieurs les chapelains en retireront en s'unissant avec Messieurs de la Mission, ou demeurant à Bétharram, avec une pension qu'on pourra établir pendant leur vie. Et en cas que quelqu'un d'entr'eux ne voudra pas se lier à la Mission, ou par l'union, ou par la pension, il n'y a pas prélat dans le voisinage, ni dans la suffragance d'Auch, qui ne donne à Monsieur le premier président quelque bénéfice pour récompenser les chapelains, qui est le dernier et souverain remède.
Toutes choses étant ainsi disposées, je ne puis pas m'imaginer que l'affaire ne soit bientôt terminée sans aucune difficulté. Je le souhaite de tout mon cœur pour la gloire de Notre-Seigneur, pour la sanctification de cette maison et des personnes qui abordent, pour le bien général des diocèses voisins et pour mon intérêt particulier.
Attendant d'apprendre des nouvelles du traité parfait, je vous demande, par grâce et par compassion, de m'offrir à Notre-Seigneur et de me croire en lui tout vôtre.
CRUCHETTE.
A Tarbes, le 5 août 1660.
1. - COLLèGE DES BONS-ENFANTS A PARIS (1625)
Saint Vincent de Paul (1625) ; Jean Dehorgny (1632) ; Jean Pillé (1635) ; Jean Dehorgny (1638) ; Antoine Dufour
Appendice 3. - Cette liste est la reproduction du manuscrit intitulé Catalogue des maison et des supérieurs (Arch. de la Mission), avec les
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(1643) ; Pierre du Chesne (1644) ; Gilbert Cuissot (1644) ; Lambert aux Couteaux (1646); Thomas Berthe (1650) ; François Lièbe (1650) ; Pierre du Chesne (1651) ; Guillaume Cornuel (1652) ; Jean Dehorgny (1654) : Jean Watebled ( 1659).
2. - SAINT-LAZARE (1632)
Saint Vincent de Paul (1632).
3.- TOUL (1635)
Lambert aux Couteaux (1635) ; Antoine Colée (1637) ; François du Coudrav (1638) ; Etienne Bourdet (1641) ; Jean Bécu (1642) ; Charles Aulent (1646) ; Augustin Lefebvre (1647) ; Gabriel Delespiney (1648) ; Louis Dupont (1652) ; Nicolas Demonchy (1653) ; Georges des Jardins (1657) ; Nicolas Demonchy (1657) ; Michel Caset (1659) ; Gérald Brin (1660).
4. - NOTRE-DAME-DE-LA-ROSE (1637)
Benoît Bécu (1639) ; Gilbert Cuissot (1610) ; François Soufliers (1642) ; François du Coudray (1644) ; Guillaume Delattre (1646) ; Bernard Codoing (1648) ; Emerand Bajoue (1649) ; Gérald Brin (1652) ; Claude Dufour (1654) ; Jean Chrétien (1655).
5. - RICHELIEU (1638)
Lambertaux aux Couteaux (1638) ; Denis Gautier (1642) ; Bernard Codoing (1649) ; Lambert aux Couteaux (1650) ; Jean-Baptiste le Gros (1651) ; Pierre de Beaumont (1656) ;
6.- LUCON (1638)
Gilbert Cuissot (1638) ; Jacques Chiroye (1640) ; Jacques Lucas (1650) ; Jacques Chiroye (1654).
7. - TROYES (1638)
François du Coudrav (1638) ; François Dufestel (1638) ; Jean Bourdet (1642) ; Charles Ozenne (1644) ; Nicolas Rose (1653) ; Gérald Brin (1657) ; François Dupuich (1658).
additions et corrections que réclament les lettres de saint Vincent et d'autres documents.
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9. - ROME (1639)
Louis Lebreton (1639) ; Bernard Codoing (1642) ,Jean Dehorgny (1644) ; René Alméras (1647) ; Jean Dehorgny (1651) ; Thomas Berthe (1653) ; Edme Jolly (1555).
10 - ANNECY (1640)
Bernard Codoing (640) ; François Dufestel (1642) ; Jean Guérin (1642) ; Achille Le Vazeux (1653) ; Marc Coglée (1659) ; Charles Boussordec (1660).