Entretiens aux Filles de la Charité (page 10)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il faut faire le même à l’égard de Messieurs les médecins. O mes filles, il ne faut pas trouver à redire à leurs ordonnances, ni faire vos médecines d’autre composition ; mettre ponctuellement ce qu’ils vous disent, tant pour la dose que pour les drogues. Quelquefois il y va de la vie des personnes. Portez donc respect aux médecins, non seulement parce qu’ils sont plus que vous, et qu’ils sont savants, mais parce que Dieu vous le commande, et cela en la Sainte écriture, où il y a un passage exprès qui dit : "Honorez les médecins pour la nécessité" (1). Les rois mêmes les honorent, et tous

1. Ecclésiastique XXXVIII, 1.

- 119 -

les plus grands du monde. Aussi pourquoi vous autres, sous ombre qu’ils vous sont familiers, qu’ils vous parlent librement, ne leur porteriez-vous pas l’honneur et le respect que vous devez ? O mes filles, prenez-y garde, je vous supplie. Et quoiqu’il vous semble que quelquefois un ne fera pas Si bien qu’un autre, gardez-vous bien de les mésestimer, car c’est l’ignorance qui vous empêche de connaître pourquoi les médecins observent diverses méthodes pour traiter les malades, qui néanmoins ont de pareils effets. C’est pourquoi, mes filles, vous devez toujours leur porter un grand respect.

Vous devez souvent penser que votre principale affaire et ce que Dieu vous demande particulièrement est d’avoir un grand soin de servir les pauvres, qui sont nos seigneurs. Oh ! oui, mes sœurs, ce sont nos maîtres. C’est pourquoi vous les devez traiter avec douceur et cordialité, pensant que c’est pour cela que Dieu vous a mises et associées ensemble, c’est pour cela que Dieu a fait votre Compagnie. Vous devez avoir soin que rien ne leur manque en ce que vous pourrez, tant pour la santé de leur corps, que pour le salut de leur âme. Que vous êtes heureuses, mes filles, que Dieu vous ait destinées à cela pour toute votre vie !

Les plus grands du monde tiennent à bonheur d’y employer une petite partie de leur temps, et cela avec tant de ferveur et charité ! Vous voyez, nos sœurs de Saint-Sulpice, ces bonnes princesses et grandes dames, quand vous les y accompagnez. O mes filles, que vous devez estimer votre condition, puisque vous êtes dans les occasions de pratiquer tous les jours, à toutes les heures, les œuvres de charité, et que c’est là le moyen dont Dieu s’est servi pour sanctifier plusieurs âmes ! Oui, mes filles, un saint Louis n’a-t-il pas servi des pauvres dans l’Hôtel-Dieu de Paris avec une si grande

- 120 -

humilité, que cela a servi à sa sanctification ? Tous les saints, ou la plupart, ont tenu à bonheur d’être agréables à Dieu par ce moyen. Humiliez-vous bien fort et pensez que ce vous est une grâce de Dieu bien au-dessus de vos mérites.

Quoi ! le monde vous chérit et vous honore pour ce sujet et admire ce que Dieu veut faire par vous. Je viens de chez la reine. Elle m’a parlé de vous. O mes filles, vous avez grand sujet de craindre de vous rendre infidèles à Dieu et méconnaissantes de ses grâces, si vous ne prenez la peine de mettre en pratique les règles qu’il vous fait donner.

Il faut que vous vous gardiez de trop parler. O mes filles c’est un grand défaut de trop parler et une chose malséante, et particulièrement aux Filles de la Charité, qui doivent avoir beaucoup plus de retenue que les autres. Vous devez encore garder le silence aux heures du lever et du coucher, c’est-à-dire depuis la lecture du soir jusques au lendemain après l’oraison. O mes sœurs, le bon exercice que c’est de garder le silence ! C’est dans le silence que l’on peut entendre Dieu parler à nos cœurs. Ayez-y grande dévotion. Si la nécessité requiert que vous parliez, que ce soit bas et en peu de paroles. Cette observance-là vous donnera de la dévotion.

Le sixième article vous demande d’être bien modestes en tous temps. O mes filles, cette vertu vous doit être en très singulière recommandation ; car, si l’on voyait une Fille de la Charité immodeste dans les rues, regardant de çà et de là, ô mes filles, l’on dirait bientôt : "Cette fille quittera." Si cela était en plusieurs, on aurait sujet de croire que bientôt la communauté manquerait. O mes filles, c’est une chose de très grande importance. Mais aussi nous avons sujet de louer Dieu, et je vous puis dire que je suis édifié de votre modestie quand je rencontre

- 121 -

quelqu’une de vous autres par les rues. Oh ! Dieu en soit béni ! Il m’est toujours demeuré en l’esprit la modestie et retenue d’une sœur, qui venait de quelque lieu, comme je lui demandais avec quelle personne elle avait parlé, elle me dit : "Eh ! Monsieur, je n’y ai pas pris garde." C’est ainsi, mes filles, qu’il faut se comporter.

Vous ne devez faire ni recevoir aucune visite, ni tenir personne dans votre chambre, quand c’est un empêchement à vos exercices. Ce vous serait une faute notable si vous preniez cette habitude petit à petit cela consommerait tout votre temps et vous porterait à servir vos malades avec empressement ; et, qui pis est, il serait à craindre qu’avec le temps vous les négligeassiez de telle sorte que la pensée des personnes que vous irez voir et celles qui viendraient en vos chambres occuperaient la principale partie de votre temps et de votre esprit. O mes filles, que ce point est de grande importance et dangereux ! Prenez-y bien garde et ne craignez point de dire : "Excusez-nous, je vous prie ; voici l’heure de notre repas, de nos prières ; nous ne pouvons remettre en d’autre temps." Voyez-vous, mes filles, quand bien, à l’heure que vous leur parlez, il vous semblerait qu’elles le trouveront mauvais, n’hésitez pas. Réflexion faite, elles vous en donneront plutôt des louanges que des blâmes, et vous aurez la consolation d’avoir répondu, en cette occasion, comme Dieu voulait. Quel bonheur, mes filles, d’avoir assurance, en pratiquant vos règles, que vous faites ce que Dieu veut ! C’est pourquoi, quand l’on vous dit : "Vous ne me venez point voir", répondez résolument : "Madame, excusez-moi, je vous prie ; nous ne devons faire aucune visite."

Vous devez vivre ensemble en une très grande union et ne vous plaindre jamais l’une de l’autre. Pour ce faire, mes filles, il se faut beaucoup supporter,

- 122 -

car personne n’est sans défaut. Si nous ne supportons notre sœur, pourquoi penserions-nous qu’elle nous dût supporter ! Ce n’est pas, mes filles, que quelquefois il n’arrive quelque petite contradiction : l’une pourra vouloir une chose, et sa sœur une autre ; et ce qu’elles veulent n’est pas mal ; néanmoins, s’il n’y a de la condescendance et que l’une ne cède à l’autre, il s’ensuit de la désunion. C’est pourquoi, mes filles, au nom de Dieu, prévenez-vous l’une l’autre et dites : "Eh bien ! ma sœur, puisque vous désirez cela, je le veux aussi." O ma sœur, voilà le vrai moyen d’être toujours en union. N’est-il pas nécessaire que nous en usions ainsi avec nous-mêmes, qui ne sommes pas longtemps en une même volonté car aujourd’hui nous voulons une chose, et demain une autre. Et si nous ne nous supportons dans ces changements, nous n’aurons jamais de paix et tranquillité en nous. Gardez-vous bien de vous plaindre l’une de l’autre, soit aux dames, soit à vos confesseurs, soit à quelqu’une de vos sœurs, ou de vous arrêter volontairement aux pensées d’aversion qui quelquefois peuvent venir.

Voici encore, mes filles, un grand moyen pour vous maintenir en union et cordialité : si vous vous apercevez que vous vous êtes contristées l’une ou l’autre, demandez-vous pardon aussitôt, si vous le pouvez, ou du moins le soir, car si vous vous couchez avec votre courroux, ô mes filles, c’est une très grande lâcheté. Non seulement c’est le devoir des Filles de la Charité, mais celui de tout bon chrétien, puisque Dieu a dit. "Que le soleil ne se couche sur votre courroux (2). Il se trouve des personnes du monde qui font ainsi.

Encore, mes sœurs, que vous soyez toutes égales et

2. Saint Paul aux Ephésiens IV, 26)

- 123 -

en toutes choses semblables, la règle veut néanmoins que, de deux ou trois qui sont ensemble, une soit nommée sœur servante ; à celle-là il se faut soumettre humblement et de bon cœur, la regardant en Dieu, et regardant Dieu en elle. Il vous sera bien aise de vous soumettre si vous considérez qu’elle vous représente la présence de Dieu, et si vous la regardez en Dieu, car c’est par la conduite de la divine Providence que vous êtes ensemble, et par suite vous la devez honorer. De son côté, la sœur servante se doit garder d’agir avec sa sœur avec autorité et empire, mais avec douceur et cordialité, pensant que la charité est douce, bénigne, patiente et souffre tout. Or, ce ne serait pas être une vraie Fille de la Charité si elle n’imitait pas sa mère.

Il faut, mes filles, que vous vous portiez un grand respect les unes aux autres, dans la pensée que vous êtes également au service d’un même Maître ; de quoi vous vous devez plus tenir honorées que si vous étiez au service des plus grands seigneurs du monde. C’est encore un conseil que Notre-Seigneur nous donne : "Prévenez-vous l’un l’autre d’honneur et de bienveillance" (3). O mes filles, si cela est ainsi, que votre Compagnie sera à grande bénédiction et édification ! Ne contestez jamais l’une contre l’autre mais quittez plutôt votre volonté pour faire celle de votre sœur, j’entends ès choses qui ne sont point péché et qui ne contreviennent point à votre manière de vie. Mais il arrive quelquefois des sujets de néant qui donnent occasion de se contrarier de telle sorte que pour un rien l’on fait de grandes fautes. Le diable, notre ennemi et père de discorde, ne demande pas mieux que, par ce moyen, nous nous désunissions. O mes filles, c’est de quoi il se faut bien garder, et mieux

3. épître de saint Paul aux Romains XII, 10.

- 124 -

aimer contenter Dieu que satisfaire notre propre passion.

Voici un autre article, qui vous ordonne de ne rien donner ni rien recevoir sans permission de la sœur servante qui a la charge de la maison. O mes filles, ce point est de plus grande importance que vous ne pensez. Sitôt que vous vous êtes mises en une Compagnie où il ne doit y avoir rien de propre, tout ce que vous avez n’est plus à vous, mais à vos sœurs comme à vous. C’est pourquoi vous n’avez pas le pouvoir de le donner sans permission. Si c’est chose tant soit peu d’importance, il faut que la sœur servante en demande permission au supérieur. Si la chose est petite, elle peut permettre de donner et de recevoir. Si vous êtes pressées et n’avez pas le temps de demander permission, votre intention doit être d’en parler ensuite à votre sœur servante avec esprit de soumission, prêtes à rendre l’objet, ou à le garder, selon qu’elle le vous ordonnera. Cela n’est-il pas bien ainsi, mes filles ? Oh ! que de forts moyens pour vous rendre vertueuses ! Dieu soit béni !

Voici encore un article bien nécessaire : vous aurez soin de venir tous les mois au moins à la maison, et cela à l’heure la plus commode. Et pourquoi, mes filles ? Pour parler un peu de votre état à la sœur servante, et cela tout cordialement, comme un enfant qui viendrait chercher auprès de sa mère quelque soulagement, pour lui dire vos peines, petites et grandes, lui demander des avis selon vos besoins, lui rendre compte de la pratique de vos règles, de votre conduite, de vos petits différends, s’il en était arrivé, et cela tout sincèrement et cordialement et sans aucune feinte. O mes filles, les petites peines de la vie ne sont plus peines avec ces soulagements ; ou, s’il vous en reste, Dieu vous fera la grâce de les aimer pour l’amour de lui. Il ne faut pas vous contenter

- 125 -

de découvrir vos défauts et vos peines, il est bon de dire aussi tout simplement les grâces que Dieu vous aura faites. Il y a cinq ou six articles dont vous devez parler. Vous en serez averties.

En voici un, mes filles, qui vous aidera fortement à bien pratiquer vos règles et vos exercices : ne pas manquer de vous trouver aux assemblées quand vous en serez averties, quelque prétexte que vous puissiez avoir. Si une dame voulait vous prendre ce temps-là, il faudrait lui dire : "Madame, je vous supplie très humblement de nous permettre de nous trouver à l’assemblée qui se fait au logis. Nous y sommes obligées ; et nous avons pris nos précautions pour que, pendant notre absence, nos malades ne manquent de rien." Si vous leur parlez de la sorte, elles se garderont bien de vous en empêcher. Autrement, vous perdriez beaucoup, car, mes filles, Dieu, qui sait vos besoins, permet quelquefois que vous entendiez en ces assemblées un mot utile, que vous n’entendriez pas ailleurs. Et puis, mes sœurs il y a toujours grande bénédiction à se trouver aux assemblées puisque Notre-Seigneur nous a dit que, quand nous serons assemblés en son nom il sera au milieu de nous. Mes filles, dites-moi, n’est-il pas véritable Notre-Seigneur ? Et puisqu’il ne se peut qu’il ne le soit pourquoi ne le croyons-nous pas ? O mes sœurs, je le crois aussi fermement que si je le voyais ici au milieu de nous, quoique très indigne oui, mes filles, je le crois plus que je ne crois que je vous y vois toutes C’est pourquoi je vous prie de ne pas manquer à vous y trouver.

Il faut encore, mes filles, n’avoir aucune attache, ni aux lieux, ni aux personnes, ni aux emplois, et être toujours prêtes à tout quitter quand l’obéissance vous retire de quelque lieu, convaincues que Dieu le veut ainsi. C’est là chose plus importante que je ne le vous saurais dire.

- 126 -

Sans ce détachement général il est impossible que votre Compagnie subsiste. Et, mes filles, vous ne voudriez pas que, pour votre satisfaction, l’on vous laissât en un lieu d’où il est nécessaire de vous tirer pour vous mettre ailleurs, ou pour venir à la maison. Une autre sœur ferait comme vous, puis encore une autre, et ainsi, ce désordre se multipliant, ce serait la ruine totale de la Compagnie et la cessation de tant de bien qui se fait et qui se pourra faire par vous autres, si vous êtes fidèles à Dieu. O quel malheur, mes filles, à la sœur qui aurait la première causé ce désordre ! A Dieu ne plaise que cela arrive jamais ! Mes filles, prenez bien garde qu’insensiblement il ne se glisse parmi vous des attaches qui vous empêchent d’être souples en la main de Dieu ; car il en pourrait résulter que vous n’iriez pas en lieu où sa bonté vous voudrait faire la grâce de vous employer.

Bien que je vous recommande la pratique exacte de vos règles et de votre manière de vie, et que vous aimiez vous conformer à tout ce qui se fait en cette maison, où est le corps de la Compagnie, néanmoins, comme votre obligation principale est le service des pauvres malades, vous ne devez point craindre de laisser quelques règles dans les besoins pressants des malades pourvu que ce soit par vraie nécessité et non par un sentiment de la nature, ou par paresse.

Voici, mes sœurs, le dernier article de votre manière de vie. Le mémoire vous est donné à ce que vous en fassiez lecture au moins une fois tous les mois. Il est nécessaire que cela soit. Par cette lecture vous connaîtrez la volonté de Dieu et vous vous exciterez à la mettre en pratique.

O mes filles, Dieu vous en fasse la grâce ! Ce vous sera un moye pour vous rendre vraies Filles de la Charité, filles agréables à Dieu je vous le dis, et c’est

- 127 -

vrai, celles qui garderont et pratiqueront bien exactement leurs règles parviendront bientôt à une très grande perfection de sainteté. O mes filles, qu’est-ce qui vous en pourrait empêcher ? Elles sont si faciles ! Vous savez qu’elles vous rendent agréables à Dieu et qu’en les suivant vous faites sa très sainte volonté. O mes filles, si vous êtes bien fidèles en la pratique de cette manière de vie vous serez toutes de bonnes chrétiennes. Je ne dirais pas autant si je vous disais que vous seriez de bonnes religieuses. Pourquoi a-t-on fait des religieux et des religieuses, sinon pour faire de bons chrétiens et de bonnes chrétiennes ? Oui, mes filles, faites grand état de vous rendre bonnes chrétiennes par la pratique fidèle de vos règles. Dieu en sera glorifié, et votre Compagnie à édification à toute l’église. N’estimez pas peu la grâce que Dieu vous a faite et vous fera, si vous vous en rendez dignes. Pensez qu’en ces derniers temps Dieu veut mettre en son église une Compagnie de pauvres filles des champs, comme vous êtes la plupart, pour continuer la vie que son Fils a exercée sur terre. O mes filles, ne vous rendez pas indignes de votre grâce. Je prie Dieu, mes sœurs, de vous donner pour cela une parfaite union.

O mon Dieu, nous nous donnons à vous pour l’accomplissement du dessein que vous avez sur nous ; nous nous reconnaissons indignes de cette grâce ; mais nous vous la demandons par l’amour de votre Fils ; nous vous la demandons par la sainte Vierge ; nous vous la demandons encore par nos sœurs, que, dans votre bonté, vous avez bien voulu mettre déjà en votre saint paradis. Donnez-nous-la, mon Dieu, pour votre gloire, et bénissez-nous. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

- 128 -

16. — CONFéRENCE DU 7 DéCEMBRE 1643

SUR L’ŒUVRE DES ENFANTS TROUVES

Une sœur a pensé qu’un motif de servir les petits enfants avec grand soin et affection était que leur âme est faite à l’image de Dieu. Elle a rappelé aussi que Notre-Seigneur a toujours aimé les pauvres petits enfants, car il a dit à ses apôtres de les laisser approcher de lui, et nous a enseigné que, pour entrer dans le ciel, il faut leur ressembler.

Pour les bien servir il est bon de se rappeler toutes ces vérités et d’espérer que leurs petits exemples nous seront utiles pour acquérir les vertus par lesquelles nous seront réputés de Dieu petits enfants.

— Dieu soit béni, ma sœur ! Je suis bien consolé de voir les pensées que Dieu vous donne à toutes. Oh ! n’en doutez pas, il y a lieu d’espérer beaucoup de grâces en servant ces pauvres petites créatures, abandonnées de tous, excepté de la divine Providence, qui vous a choisies pour les servir.

Une autre sœur dit :

Mon Père, nous devons nous estimer bien heureuses que Dieu nous ait donné le soin de ces petits enfants, parmi lesquels plusieurs peut-être rendront beaucoup de gloire à Dieu par eux-mêmes, ou par l’instruction qu’ils pourront donner à autrui.

Une autre raison, c’est la créance en laquelle nous devons être que c’est la volonté de Dieu que nous ayons cet emploi, puisqu’il l’a lui-même inspiré à nos supérieurs, et la crainte que, si nous ne nous en acquittons bien, Dieu ne commette cet œuvre à d’autres, qui feront leur devoir.

Entretien 16. — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.

- 129 -

J’ai encore pensé que c’est pour nous un moyen de faire notre salut, que de nous bien acquitter de cet emploi.

Réflexions d’une autre sœur :

Mon Père, ces enfants, qui sont, selon toute probabilité, doublement conçus dans le péché, nous représentent une plante très épineuse, que Dieu ne veut pas jeter au feu, mais sur laquelle il veut cueillir des roses ; et ces roses sont leurs âmes raisonnables, qu’il a créées et rachetées du sang et de la mort de son Fils. Cette pensée m’a donné grand désir de les servir.

Réflexion d’une autre sœur :

Mon Père, cinq raisons principales nous doivent donner grand désir de servir ces petites créatures, abandonnées de tout le monde. La première est l’obligation de procurer la gloire de Dieu en tout ce que nous pourrons, comme nous faisons en servant ces petits corps pour l’amour de Dieu, instruisant leurs âmes et leur donnant bon exemple, à ce qu’ils glorifient Dieu un jour en l’éternité.

Second motif. — Comme ces petits corps sont doublement conçus dans le péché, il y a sujet de croire que le diable aura plus de force pour les induire au mal, et fera tous ses efforts pour en avoir le plus grand nombre dans les enfers ; ce que nous devons empêcher, puisqu’il y a obligation, sous peine de péché, d’arracher le prochain à la mort, quand nous le pouvons, et que la mort de l’âme est beaucoup plus importante que celle du corps.

Troisième raison. — L’exemple que Dieu même nous a donné d’un enfant de cette condition, abandonné par sa mère Agar. Agar reçut la visite d’un ange, qui lui commanda, de la part de Dieu, d’avoir soin de son enfant. Elle le reprit, s’humilia et par ses larmes toucha

- 130 -

le cœur de la vraie femme d’Abraham, qui la reçut chez elle (1)

Quatrième motif. — Nous devons faire grand cas du dessein que Dieu a eu en nous choisissant pour cet œuvre, que nous devons estimer au-dessus de ce que nous pouvons imaginer.

Cinquième motif. — Le service rendu à ces petits enfants est un des plus puissants moyens que nous ayons pour nous perfectionner ; nous y apprenons à nous surmonter en beaucoup de nos passions et à fuir l’oisiveté.

Un premier moyen de bien servir ces petits enfants est de penser que nous n’en sommes pas capables, de représenter souvent à Dieu notre insuffisance, et de lui demander la grâce de nous apprendre à les servir bien utilement pour sa gloire et leur salut.

En second lieu, respecter ces petits enfants comme les enfants de Dieu, et nous souvenir que Notre-Seigneur nous a recommandé de leur donner bon exemple, pour ce motif que leurs anges voient continuellement la face de Dieu.

En troisième lieu, avoir un grand soin de ce qui leur est nécessaire, veiller à ce que rien ne leur manque.

Quatrièmement, ne pas témoigner plus d’affection aux uns qu’aux autres, car les préférences causent la jalousie et envie, en laquelle ces petits enfants se pourraient habituer.

Cinquièmement, veiller à la pratique des règles, d’abord pour être fidèles à Dieu, puis pour le bien des enfants, qui, servis aux heures, se porteront beaucoup mieux.

1. Il y a confusion dans l’esprit de la sœur qui parle, c’est dans une autre circonstance qu’Abraham et Sara, sa femme, consentirent à recevoir Agar.

- 131 -

Dieu soit béni, mes chères filles, des pensées qu’il vous a données à toutes ! J’en suis tout consolé et ne saurais vous exprimer la joie que mon cœur en ressent, particulièrement de ce que vous avez presque toutes pris la résolution, quand la sainte obéissance vous enverra au secours de ces petits, d’aller les servir avec charité, douceur et affection. C’est Dieu, mes filles, qui vous donne cette bonne volonté. Conservez-la bien.

Considérant la conduite de la divine Providence à votre sujet, j’ai été extrêmement étonné, mes filles, du choix qu’elle a fait de toute éternité de vous autres, pauvres filles de village, sans expérience, sans science, à l’exclusion de beaucoup, pour lui rendre ce service, le plus important que je sache, avec celui que lui rendent les religieuses de l’Hôtel-Dieu. Mes filles, que vous devez être reconnaissantes de cette grâce ! Quoi ! de toute éternité Dieu pensait à vous pour une affaire de telle importance ! Non seulement il pensait à faire l’établissement d’une Compagnie pour ce sujet, mais il songeait même à vous choisir chacune en particulier pour en faire partie. Mes filles, si vous comprenez bien le dessein de Dieu sur vous, vous vous tiendrez heureuses de cette miséricorde. Que Notre-Seigneur vous accorde cette grâce !

Une seconde remarque, mes chères sœurs, c’est que ces petits enfants appartiennent à Dieu d’une manière toute particulière, puisqu’ils sont abandonnés de père et de mère, et néanmoins ont des âmes raisonnables, créées de la toute-puissance de Dieu. Ils n’appartiennent qu’à Dieu, qui leur sert de père et de mère et pourvoit à leurs besoins.

Voyez, mes filles, ce que Dieu fait pour eux et pour vous. De toute éternité, il a fixé ce temps-ci pour inspirer à quantité de dames le désir de prendre le soin et la

- 132 -

conduite de ces petits enfants, qu’il répute siens ; de toute éternité, il vous a choisies, mes filles, pour leur service. Quel honneur pour vous ! Si les personnes du monde se tiennent bien honorées de servir les enfants des grands, combien plus vous d’être appelées à servir les enfants de Dieu !

J’étais dernièrement en un lieu où le roi se promenait. "Sire, lui dit Madame sa gouvernante, à la vue de M. le chancelier, qui entrait, sire, baillez votre main à M. le chancelier." — " O mon Dieu ! s’écria M. le chancelier, faisant une grande révérence, je n’ai garde de toucher la main du roi ; je ne suis pas Dieu." Voyez, mes filles, parce qu’il est fils de roi, il est roi ; et si M. le chancelier, qui est un des premiers officiers de sa couronne, n’ose, par respect, lui toucher la main, quels sentiments devez-vous avoir en servant ces petits enfants, qui sont enfants de Dieu ! Mes filles, donnez-vous à Dieu pour les servir avec grande charité et douceur, et prenez l’habitude de voir Dieu en eux et de les servir en Dieu et pour son amour. Que ce motif est puissant, mes filles ! Vous devez en conclure que Dieu prend un grand plaisir à voir le service que vous leur rendez.

Tous les livres