Entretiens aux Filles de la Charité (page 11)
Un autre motif, mes filles, c’est le grand plaisir que Dieu prend au service que vous rendez à ces petits enfants, comme il en prend à leurs petits gazouillements, voire même à leurs petits cris et à leurs plaintes. Chacun de ces cris touche le cœur de Dieu de confusion. Et vous, mes chères sœurs, quand, à leur cri, vous les soulagez, leur rendant les services dont ils ont besoin, pour l’amour de Dieu et pour honorer l’enfance de Notre-Seigneur, ne faites-vous pas plaisir à Dieu ? Et Dieu n’est-il pas honoré du cri et des plaintes de ces petits enfants ? Courage donc, mes filles ! Aimez bien le service de ces petits enfants par la bouche desquels Dieu reçoit
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une louange parfaite. Ce n’est pas moi qui le dis, mes sœurs, c’est le prophète : Ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem tuam (2). Mais je le dis en latin. Cela signifie, mes filles : "En la bouche des petits enfants suçant le lait votre louange est parfaite." O mes filles, cela est donc vrai, puisque la Sainte écriture l’affirme.
Voyez combien vous êtes heureuses de rendre service à ces petites créatures, qui donnent à Dieu une louange parfaite et dans lesquelles la bonté de Dieu prend si grand plaisir, plaisir en quelque sorte pareil à celui des mères, qui n’ont point plus grande consolation que de voir les petites actions de leurs petits enfants. Elles admirent tout et aiment tout. Ainsi Dieu, qui est leur père, prend de grands plaisirs à toutes leurs petites actions. Faites de même, mes chères sœurs. Estimez-vous leurs mères. Quel honneur de s’estimer mères d’enfants dont Dieu est le père ! Et comme telles, prenez plaisir à les servir, à faire tout ce que vous pourrez pour leur conservation. En cela mes filles, vous ressemblerez en quelque façon à la sainte Vierge, car vous serez mères et vierges ensemble. Habituez-vous à regarder ces petits enfants de cette sorte et cela facilitera la peine qu’il y a auprès d’eux, car je sais bien qu’il y en a.
Pensez encore à l’affection que les bonnes mères ont pour leurs enfants. O mes filles, elles s’exposeront à toutes sortes de maux pour les sauver d’une légère peine. Et ce que je dis est vrai même des mères des animaux, comme les mères cailles, qui se laissent prendre par les chasseurs tout exprès pour sauver leurs petits. Quand vous aurez un grand soin de ces pauvres petits enfants et que vous leur donnerez tout ce dont ils ont besoin, c’est alors que vous leur tiendrez lieu de vraies mères.
2. Psaume VIII, * 3. (Math. 21/16)
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O mes filles, que notre bon Dieu sera content de vous puisque vous ferez en cela sa très sainte volonté et que, servant ces petits enfants, vous contribuez à lui donner la louange la plus parfaite, laquelle ne lui est pas rendue par les docteurs, mais par la voix et les actions de ces petites créatures !
Un quatrième motif est que toutes les nations adoreront Dieu, parce que ces petits enfants ont donné louange à Jésus-Christ…
Ne devez-vous pas vous estimer bien heureuses, mes chères filles, d’honorer Jésus-Christ en la personne de ces petits enfants et de leur apprendre à donner gloire et adoration à Dieu ?
Mais on me pourrait dire : "Comment servir ces petits enfants si criards, si sales et enfants de méchantes mères qui les ont mis au monde en offensant Dieu, puis les ont abandonnés !" O mes filles, vous aurez grande récompense pour tous ces sujets. Vous réparez en quelque façon l’offense que ces mauvaises mères ont faite en abandonnant ainsi leurs enfants, quand vous prenez soin de les servir pour l’amour de Dieu et parce qu’ils lui appartiennent. Voyez-vous, mes filles, si Dieu ne vous avait appelées à son service, s’il vous avait laissées dans les embarras du monde, vous auriez été mères, et vos enfants vous auraient donné beaucoup plus de peines et de tourments que ceux-ci. Et pour quel profit ? Comme la plupart des autres mères, vous les auriez aimés d’un amour naturel, comme les animaux aiment leurs petits. Quelle récompense en auriez-vous ? Tout simplement la récompense de la nature : votre propre satisfaction. O mes filles, il n’en sera pas de même du service que vous rendez à ces petits enfants pour l’amour de Dieu, car rien n’y induit que cela ; ils sont sales ; puis la pensée de leur mère peut donner un peu de répugnance.
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Il y a grande peine, il est vrai, mes filles, mais où n’y a-t-il pas de peine ? Il y en a partout. Quand vous étiez dans le monde, n’y en aviez-vous point ? Si vous y étiez encore, n’y en auriez-vous pas ? Oh ! il y en a en toutes conditions. Mais en la condition de celles qui servent les petits enfants, comme en tout autre exercice de charité la peine est suivie d’une si grande récompense, que ce doit être une peine bien aimée. Vous auriez été mères dans le monde, mais non pas comme vous l’êtes, car ces petits enfants appartiennent si parfaitement à Dieu que nous les pouvons dire ses enfants, puisque personne autre ne leur rend le devoir de père. O mes chères sœurs, concevez bien cette vérité.
Je m’assure que vous aurez grande consolation à les servir, considérant que la parfaite louange qui est rendue à Dieu sort de leur bouche. Les prophètes disent que Dieu est glorifié par les petits enfants. Pourquoi ? C’est qu’ils sont reconnaissants du soin particulier qu’il prend de leur conduite. Mes sœurs, puisque Notre-Seigneur a pensé à vous de toute l’éternité pour le service de ces petits enfants, qui le glorifient, ce vous est un grand honneur, et il faut vous en estimer bien heureuses. Oh ! oui, certainement, mes filles, vous devez faire grand cas du dessein de Dieu sur vous. Il vous a choisies, vous qui ne pensiez pas à lui. Il a laissé passer un grand nombre d’années, pendant lesquelles beaucoup d’enfants sont morts, et, au lieu de s’adresser à tant de personnes que sa bonté eût pu choisir pour ce saint œuvre, il a attendu que vous fussiez en état de vous y employer. O mes filles, que vous devez être reconnaissantes de cette grâce !
Quoi encore ? Au temps où il vous a choisies, il y avait tant de personnes sur terre, et il vous a prises, vous, Anne, Marie, Marguerite et toutes les autres, pour
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laisser quantité de filles dans vos villes et vos familles ! Que vous êtes obligées à Dieu et que vous seriez ingrates si vous n’étiez bien reconnaissantes de ces grâces et ne vous acquittiez de ce que Dieu demande de vous vers ces petits ! J’espère, mes filles, que vous n’en serez point reprises ; je l’en supplie de tout mon cœur.
Ne me dites pas : "Mais, Monsieur, faut-il avoir un si grand soin de ces petits enfants, nés de si mauvaises mères et qui nous font tant de peine ?" Oui, mes filles, je vous l’ai déjà dit, il est vrai qu’il y a grande peine, mais cette peine est le sujet du bon plaisir de Dieu. Il l’agrée de telle sorte que certainement il la fait voir à ses saints, et que ses saints l’en glorifient. O mes filles, si c’étaient des enfants du monde, je dis, de familles honorables, vous auriez beaucoup de peine, peut-être plus que ne vous en donnent ceux-ci ; et quelle récompense ? Des salaires bien petits et vous seriez tenues comme servantes. Mais pour avoir servi ces petits enfants abandonnés du monde, que recevrez-vous ? Dieu dans l’éternité. O mes filles, y a-t-il comparaison ?
Et quelle place tenez-vous près de ces petits enfants ? Vous êtes en quelque façon leurs bons anges. Eh quoi ! mes filles, dédaigneriez-vous de vous trouver auprès de ces pauvres petits enfants, alors que leurs bons anges s’estiment heureux d’y être continuellement ! S’ils voient Dieu, c’est de ce lieu-là ; s’ils le glorifient, c’est d’auprès de ces petits enfants ; s’ils reçoivent ses commandements, c’est là encore. Ce sont eux qui élèvent vers Dieu la gloire que lui rendent ces petits êtres par leurs petits cris et leurs gazouillements. Et ils s’estiment très honorés de leur rendre ces services. O mes filles, usez-en de la sorte, puisque vous êtes, avec ces glorieux esprits, commises au soin de ces enfants ; si vous le faites avec le même zèle, regardant Dieu en eux, vous verrez que la
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peine que vous aurez vous sera bien douce et facile à supporter.
Un moyen, de bien servir ces petits enfants, mes filles, c’est l’indifférence, qui consiste dans la disposition d’être appliquées à cet office, et en général celle d’aller partout où l’obéissance vous enverra. Sans cela vous ne seriez pas vraies Filles de la Charité. Les animaux obéissent aux hommes ; serait-il possible qu’une Fille de la Charité refusât d’obéir à Dieu ! Oui, mes filles, les chevaux mêmes, quand ils sont destinés à la selle, ne refusent point d’y servir ; ceux qui sont mis aux carrosses ne refusent jamais de conduire. Je n’ai jamais vu de chevaux, sinon une fois, refuser d’aller comme on les voulait mener, à droite, à gauche, en avant, en arrière. Ils obéissent à ceux qui les conduisent, Et vous, mes filles, voudriez-vous qu’il vous fût reproché que les animaux l’emportent sur vous en soumission et indifférence ! O mes filles, c’est de quoi il vous faut bien garder ; et pour cela souvenez-vous souvent de vos bonnes résolutions, pensant que le seul moyen de vous surmonter vous-mêmes dans les difficultés est de regarder Dieu en ces petits et de penser qu’il vous dit : "Mes filles, la peine que vous prenez pour ces petites créatures m’est si agréable que je la ressens, et le service que vous leur rendez, comme fait à moi-même."
Un autre moyen, mes filles, c’est d’observer exactement les coutumes pratiquées dans la maison. Nous n’en avons pas le règlement. S’il s’y trouvait quelque chose à corriger, on le ferait. Mais jusques à ce qu’on ait mis les règles au net, soyez affectionnées à celles qui s’y observent, et tout ira mieux.
"Je le ferais bien, me diront quelques-unes, mais être avec celle-ci ou celle-là m’est trop pénible." O mes filles, ce n’est pas la pratique de vos mères, ni un bon exemple
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laissé à celles qui viendront après vous. Anciennement les enfants portaient un tel respect à leurs pères qu’ils les voulaient imiter au péril de leur vie. Ce qu’ils ont fait pour des choses passagères et transitoires, pourquoi ne le ferions-nous pour les éternelles ? Les Saintes écritures racontent que les enfants de Réchab disaient que jamais leurs pères n’avaient bu du vin, ni logé dans des châteaux ou des maisons ; et pour cela ils n’en voulurent jamais boire, ni loger en autre lieu que sous des tentes. Et encore que cela ne fût plus en usage et qu’on leur voulût persuader de faire comme les autres, jamais ils ne le voulurent, tant ils portaient de respect à l’exemple et coutume de leurs pères ; et ils disaient : "Quoi ! nos pères ont été trois cents ans sans boire du vin, ni loger en des maisons ; à Dieu ne plaise que jamais nous fassions contre leur coutume !" Si bien qu’ils aimèrent mieux mourir que ne pas agir comme leurs pères ; ce qui remplit Dieu de plaisir. C’est ainsi, mes filles, qu’il se faut habituer aux coutumes usitées en la maison, pour imiter les premières sœurs de la Charité, afin que celles qui viendront après vous vous imitent comme leurs mères.
Un autre moyen, mes chères filles, c’est de vous représenter souvent la grâce que Dieu vous a faite en vous appelant à lui rendre service en la personne de ces petits enfants. Depuis que vous les assistez, leur nombre a été de plus de douze cents ou environ ; ils ont tous eu le saint baptême, et peut-être, si vous n’en aviez pris le soin, seraient-ils tous morts sans baptême, et partant privés de la vue de Dieu pour une éternité, qui est la plus grande peine des damnés. O mes filles, quel bonheur pour vous de pouvoir contribuer à un si grand bien, et comme vous vous devez tenir honorées d’avoir eu cette grâce, et cette autre encore que, par votre soin, nombre
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de ces petits enfants vivent ! Si cela continue, avant dix ans il y en aura bien au moins sept ou huit cents ; et ceux qui mourront baptisés iront glorifier Dieu pendant toute l’éternité. O mes filles, quel bonheur ! Vous avez part aux louanges qu’ils donnent à Dieu ; ils représentent à Dieu la charité que vous avez eue pour eux et toutes les peines qu’ils vous ont données. Ce vous est un aide bien grand pour faire votre salut, que la charité exercée à l’endroit de ces pauvres petites créatures, auxquelles vous donnez la vie, ou plutôt conservez celle que Dieu leur a donnée, par le soin que vous en avez. O mes filles, quel bonheur ! Reconnaissez-vous bien indignes de cette grâce et essayez de vous en rendre dignes, de peur que Dieu ne vous l’ôte pour la donner à d’autres, qui en feraient meilleur usage et en seraient plus reconnaissants vers sa bonté.
Outre le mérite et la récompense que Dieu donne en servant ces petits enfants, motif assez puissant pour les servir avec soin et diligence, il y a quelquefois le plaisir, et je suis persuadé que vous vous sentez souvent de l’affection pour eux. O mes filles, vous n’en sauriez trop avoir. Vous êtes assurées de ne point offenser Dieu en les aimant trop, puisque ce sont ses enfants et que le motif qui vous fait donner à leur service est son amour. Il n’en serait pas de même si vous eussiez été mères dans le monde, car souvent l’amour naturel des mères pour leurs enfants est l’occasion de péchés ; et puis elles ont de grands regrets et souffrent beaucoup en ce sujet. Mais vous, mes filles, vous serez des mères raisonnables, si vous veillez aux besoins de ces petites créatures, les instruisez de la connaissance de Dieu et les corrigez avec justice accompagnée de douceur. Ainsi vous serez de véritables bonnes mères. Et qu’est-ce qu’il en arrivera, mes filles ? Ces petits enfants s’habitueront de telle
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sorte à la vertu, qu’ils seront facilement portés au bien, et feront connaître la puissance de Dieu, en tirant de bons fruits d’arbres viciés.
Souffrez donc avec courage, mes chères sœurs, les petites peines qu’il y a en cet exercice, car je sais qu’il y en a ; mais surtout ayez soin que, dès qu’ils commencent à balbutier, ils prononcent le nom de Dieu ; apprenez-leur à dire : "O mon Dieu !" Faites-les souvent parler du bon Dieu ensemble ; dites-en de petits mots vous-mêmes, selon leur capacité ; quand vous leur portez quelque chose qu’ils trouvent bon ou beau, qu’ils sachent et qu’ils avouent que c’est le bon Dieu qui le leur a donné.
Enfin, mes filles, comme ce n’est que l’amour de Dieu qui vous a fait prendre tant de peine pour eux, essayez d’imprimer fortement en leur esprit la connaissance des obligations qu’ils ont à Dieu et un grand désir de se sauver.
Le bien que vous leur faites ne se terminera pas avec eux, car, s’ils vivent, ils auront de l’emploi dans le monde ; s’ils se marient, ils donneront bon exemple à leur famille et à leurs voisins ; s’ils se retirent du monde, comment, avec les bonnes habitudes prises dès leur enfance, ne seraient-ils pas bien vertueux et n’édifieraient-ils pas les autres ! Vous honorerez bien Dieu en vous acquittant de votre devoir ; mais vous êtes assurées que Dieu vous honorera beaucoup plus en agréant les services que vous lui rendez en ces petits enfants et vous en donnant grande récompense dans le ciel.
Prenez donc un soin particulier à les habituer à parler de Dieu. J’ai vu une mère me dire, après avoir perdu un enfant qu’elle aimait chèrement et qui avait fait bon usage des instructions qu’elle lui avait données : "Hélas ! Monsieur, j’ai été des heures auprès de son lit en
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sa jeunesse, attendant qu’il s’éveillât, pour faire que sa première parole fût : mon Dieu !" Et savez-vous pourquoi, mes filles ? C’est que le diable essaie, quand nous nous éveillons, de nous mettre quelque sotte pensée première en l’esprit, pour que le reste de la journée soit de même.
Mes chères filles, le dernier moyen qui me vient en l’esprit maintenant est de vous appliquer à considérer la grandeur de votre vocation. Elle est estimée très grande de tous ceux qui la connaissent ; appréciez-la vous-mêmes à sa valeur. Votre vocation, avec celle des religieuses de l’Hôtel-Dieu, est des plus grandes que je sache en l’église. Et Dieu vous a choisies, vous pauvres filles ignorantes, pour un si grand œuvre. Ne vous en étonnez pas au point d’en avoir de l’orgueil, car c’est l’ordinaire que Dieu choisit les sujets les plus grossiers et les plus incapables pour faire de grandes choses. En servant ces petits enfants, en servant les pauvres malades, en les allant chercher, vous rendez à Dieu le plus grand service que l’on puisse lui rendre, vous contribuez de tout votre pouvoir à ce que la mort du Fils de Dieu ne leur soit pas inutile, vous honorez la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui souvent a fait ce même exercice, et, en servant les forçats, vous honorez les souffrances et les calomnies que le Fils de Dieu a souffertes sur la croix. O mes filles, vous seriez les plus ingrates de la terre si vous méconnaissiez la grâce que Dieu vous a faite par une si sainte vocation. Mais prenez garde, prenez garde, vous dis-je, de ne pas y être fidèles ! O quel malheur ! Aussi grand sera le bonheur de celles qui seront fidèles, aussi grand le malheur de celles qui ne le seront pas, car il n’est pas raisonnable qu’on reçoive le prix du travail qu’on n’a pas fait. L’exemple de Judas et de quantité d’autres nous doit être un
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puissant motif pour nous exciter à la persévérance. Remerciez Dieu, mes filles, d’avoir été choisies pour une si parfaite vocation ; priez-le qu’il vous donne toutes les grâces nécessaires pour lui être fidèles. Je l’en supplie de tout mon cœur, et je lui demande pour vous celle d’imiter la sainte Vierge dans le soin, la vigilance et l’amour qu’elle avait pour son Fils, afin que, comme elle, vraies mères et vierges tout ensemble, vous éleviez ces pauvres petits enfants dans la crainte et l’amour de Dieu, et qu’ils puissent avec vous le glorifier éternellement. C’est le souhait que je fais de tout mon cœur mes filles, priant Dieu de vous bénir. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
17. — CONFéRENCE DU 1er JANVIER 1644.
SUR LE RESPECT CORDIAL
Le premier jour de l’année 1644, Monsieur notre très honoré Père nous fit la charité de nous faire une conférence sur le respect cordial que les sœurs de la Charité se doivent les unes aux autres. Après avoir fait la lecture du sujet d’oraison sur ce point, il nous dit :
Mes filles, il faut que vous sachiez qu’on se peut porter les uns aux autres deux sortes de respects. L’un est grave et sérieux ; l’autre est cordial et doux. Le respect sérieux est souvent forcé ; c’est celui des inférieurs vers les supérieurs ; il se rend quelquefois plus par crainte que par bonne volonté, et ainsi il n’est ni cordial, ni véritable. Mes filles, le respect que vous vous devez les unes aux autres doit toujours être accompagné d’une solide cordialité, c’est-à-dire d’un honneur véritable, en
Entretien 17. — Arch des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.
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la manière que les anges se respectent les uns les autres. Quand vous vous rencontrez, vous pouvez vous représenter la présence de vos anges gardiens, qui, par le respect qu’ils portent à Dieu, vous honorent de leur soin très affectionné. Mais, mes filles, de même que le respect sans la cordialité n’est pas un véritable respect la cordialité sans le respect ne serait pas solide, mais engendrerait quelquefois des familiarités peu séantes et rendrait cette cordialité mince et sujette au changement ; ce qui n’arrivera pas si la cordialité est jointe au respect, et le respect à la cordialité. Dieu, par sa grâce, a mis en plusieurs de vous ces deux vertus, qui sont les marques des vraies Filles de la Charité, c’est-à-dire filles de Dieu. Je l’en remercie. S’il en était qui n’honorent pas ces vertus, il serait à craindre qu’elles devinssent, au contraire, filles du diable. Craignez donc mes filles d’être dépourvues de ces deux vertus ; craignez que le défaut de ces vertus ne fasse dire de vous que vous avez l’habit des Filles de la Charité, mais que vous ne l’êtes pas. Ce n’est pas, mes filles, que je vous accuse de manquer toutes en cela ; je sais qu’en plusieurs, parmi vous il y a cordialité et respect ; mais ce n’est pas en toutes. Craignez donc je vous prie, et travaillez à vous rendre familières ces belles vertus.
La conférence d’aujourd’hui a pour premier point les raisons de vous témoigner l’une à l’autre un cordial respect. Voyons, mes sœurs les pensées que Dieu vous a données sur ce sujet ; je m’assure qu’elles vous seront bien chères, vous revenant en l’esprit de cette sorte.
Dites donc, ma sœur.
— J’ai pensé que nous devons nous respecter cordialement toutes pour l’amour de Dieu, et que les supérieurs surtout ont droit à notre respect ; il faut les regarder comme Dieu sur terre et leur obéir indifféremment.
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— Et vous, ma sœur ?
— La première raison est que notre bon Dieu nous a tant aimés, et d’un amour si cordial, qu’il s’est voulu livrer lui-même, et s’est abaissé jusqu’à se faire comme pécheur. Pour moi, pauvre et chétive pécheresse, comment n’aimerais-je point mes sœurs et ne leur porterais-je point honneur, puisqu’elles sont les temples du Saint-Esprit et beaucoup plus avancées que moi en l’amour de mon Dieu !
— Dieu soit béni, ma sœur ! Oh ! oui, ce vous est une forte raison d’avoir ensemble ce cordial respect, que de penser à l’amour de Dieu pour nos sœurs et pour nous-mêmes.
Dites, vous, ma sœur.
— J’ai pensé, au premier point, que je dois, pour être agréable à Dieu, respecter cordialement mes sœurs et les regarder comme servantes de Dieu et des pauvres. J’ai résolu, aidée de sa grâce, de leur témoigner grande cordialité par le service que je leur pourrai rendre. J’ai pensé aussi que, si je me maintiens dans ce respect cordial, ce sera un grand bien pour la communauté, que cela nous édifiera les unes les autres et nous affermira en notre vocation
— Vous avez raison, ma sœur, d’avoir eu cette pensée. Oh ! qu’il fait beau voir plusieurs personnes en une grande union ! Oui, mes filles, véritablement vous serez à grande édification à tout le monde.
Et vous, ma sœur ?
— Au premier point, considérant l’importance de ce cordial respect, j’ai vu que c’était le principal moyen de maintenir une communauté en bon ordre, que les premiers chrétiens pratiquaient exactement cette vertu, ce qui les maintenait dans un état de grande perfection et de contentement, et que, quand cette vertu s’est refroidie,
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le désordre est venu parmi eux. Il en arriverait de même parmi nous si nous manquions à ce cordial respect ; tandis que, au contraire, si nous le rendons réciproquement, comme le Fils de Dieu l’a recommandé à ses apôtres, leur enseignant de s’aimer comme le Père éternel les a aimés, ce serait l’ordre et l’union.
— Voyez, mes filles, comme Dieu vous ordonne de vous aimer puisque l’amour qu’il nous a porté lui a fait donner son Fils. O mes filles, béni soit Dieu qui nous apprend par lui-même la manière de vous rendre ce cordial respect, à savoir par un amour fort et courageux et non par des témoignages faibles et minces ! Continuons. Ma sœur qui suivez, dites votre pensée sur le sujet d’oraison.
— J’ai pensé que, pour porter à mes sœurs le respect cordial que je leur dois, je regarderai Dieu en elles, je m’estimerai la moindre de toutes, leur parlerai avec grande douceur et me jugerai bien heureuse d’être la servante des servantes de Dieu.
— Et moi, Monsieur, dit une autre sœur, j’ai pensé qu’une raison de nous porter les unes aux autres ce cordial respect est de penser souvent que, si nous y manquons, il en pourra arriver beaucoup de mal, tant en général à toute la communauté, qu’à chacune en particulier. Une autre raison, c’est de me représenter que leurs bons anges sont toujours présents. Sur le second point, j’ai vu que ce cordial respect consiste en pensées, paroles et œuvres ; il se manifeste quelquefois par signes et façons de faire du visage ; sur quoi nous devons souvent veiller et en cela je supplie toutes nos sœurs d’être assez charitables pour m’avertir des manquements qu’elles ont remarqués en moi. Je suis résolue, moyennant la grâce de Dieu, de m’en corriger.
— Et vous, ma sœur qui suivez, j’espère que Dieu
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bénira vos pensées, celles de toutes et les rendra utiles.
— Une raison toute particulière de nous respecter cordialement les unes les autres, c’est que toutes mes sœurs sont les épouses de Jésus-Christ, et je dois me regarder toujours comme la plus petite de toutes et indigne de leur compagnie.
Un moyen de pratiquer ce cordial respect, c’est de me représenter souvent les trois personnes de la très Sainte Trinité, qui forment une seule unité. Elles se portent continuellement entr’elles ce respect amoureux comme aussi tous les saints, quoiqu’ils soient allés au ciel par diverses voies, ne cessent de glorifier Dieu unanimement. J’ai pensé que, puisque nous sommes unies toutes ensemble pour une même fin il y faut parvenir par ce moyen du cordial respect. Quand j’aurai l’occasion d’avertir nos sœurs de quelque faute, ce sera avec charité ; ou, si je crains qu’elles ne le trouvent pas bon de moi, j’en avertirai nos supérieurs.
Au troisième point, j’ai pensé que ce cordial respect, uni à une grande douceur, est le meilleur moyen d’éviter les contestations, de conserver l’amour mutuel et de donner le bon exemple au prochain. Je me suis proposée d’honorer mes compagnes et mes supérieurs, regardant Dieu en eux.
— Et vous, ma sœur ?
— J’ai pensé que, étant deux ensemble, il faut nous supporter l’une l’autre, chasser les soupçons et nous souvenir souvent du commandement que Jésus-Christ nous a donné de nous aimer mutuellement. Si nous y apportons grande charité, il en arrivera un grand bien à toute la Compagnie. Pour moi, je n’ai rien fait de ce que je dis, et j’ai pris la résolution, moyennant la grâce de Dieu, de pratiquer cette cordialité envers mes sœurs mieux que je n’ai fait par le passé.