Entretiens aux Filles de la Charité (page 101)
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n’avoir point d’attache, ou parce que sa charge est trop lourde et occupe beaucoup. Le poids du travail la fatiguera quelquefois ; elle n’aura point de satisfaction de sa sœur, c’est pourquoi elle demande d’être déchargée de l’office de sœur servante et qu’on la mette compagne.
Devenue compagne, comment agira-t-elle avec sa servante ? Elle ne voudra pas que celle-ci la prie de quoi que ce soit, mais répondra en murmurant : "Pourquoi me priez-vous ?" A l’entendre, il faudrait lui commander à la baguette. Et si la servante lui parle un peu rudement, elle s’en fâchera. La servante ne sait comment la prendre Si elle lui demande conseil, elle n’a pour toute réponse que ces mots. "Faites ce que vous voudrez, ne savez-vous pas bien ce que vous avez à faire ? Cela ne me regarde pas." Cette fille trouve à redire à tout ce que sa sœur fait. Si elle ne le montre pas au dehors du moins dans son intérieur elle voit tout renversé et dit : "Ce n’est pas mon affaire", et elle est en trouble continuel.
Eh bien ! mes sœurs, voilà l’état d’une fille qui n’est pas indifférente ; n’est-ce pas une grande misère ? N’est-ce pas vrai que c’est un enfer, ou du moins un purgatoire ?
Ainsi en est-il de la compagne qui n’est pas indifférente : elle est en une continuelle peine, elle se déplaît d’être sous la conduite d’une autre ; elle pense que, étant plus ancienne dans la Compagnie et plus capable, elle serait mieux à sa place comme servante. N’est-ce pas là commencer son enfer ?
Voici encore une autre misère : une compagne à qui la sœur servante ne revient pas. Que celle-ci parle agisse, commande, rien ne lui va. N’est-ce pas une grande misère ? Se trouve-t-elle en lieu où l’on parle de sa servante, tout lui déplaît, elle montre une humeur mélancolique. Pauvre compagne ! Elle fait pitié. Si elle vient voir les supérieurs et qu’ils lui demandent : "Eh bien ! ma sœur,
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comment vont les affaires de votre maison ?" elle répondra à demi-mot : "Si on savait tout…" ; en sorte que, si on interprète ce qu’elle veut dire, on jugera que tout est en pauvre état.
Et les servantes et les compagnes, mes sœurs, tomberont dans bien d’autres misères, que je ne dis pas. Il n’y aura point de paix en ces filles-là ; elles ne s’aiment point. La plupart des différends viennent de là. Vous voyez de là, mes sœurs, quel mal c’est de n’être pas indifférentes.
Il s’en trouve encore qui ne veulent point être sœurs servantes faute de cette indifférence ; elles sont toujours dans la crainte qu’on les y mette.
Tout cela fait voir le mal que fait le manque d’obéissance et d’indifférence. Mes chères sœurs, vous savez bien que cela est vrai.
Le moyen de sortir de cet état, c’est de penser souvent à ce que nos sœurs ont dit et à ce que je viens de dire. Quoi ! des filles qui font profession d’être à Dieu ! Ah ! mon Sauveur ! je vois le mal que c’est d’être sans cette indifférence ; ôtez-moi, mon Dieu, l’affection d’être servante ou compagne ; ôtez-moi tout cela, mais donnez-moi la grâce de ne jamais vouloir que ce que vous voulez.
L’autre moyen, c’est de se demander : "Suis-je en cet état ? Ai-je de l’aversion à ceci et à cela ? Si oui, je suis en pauvre état, je suis en l’état du démon. Oh ! je veux en sortir." A cet effet, s’exercer à la mortification intérieure, mortifier cette propre volonté, cette affection désordonnée et se dire : "J’y renonce entièrement. Sitôt que je m’apercevrai de cette attache, je le dirai à mes supérieurs et je combattrai cette passion valeureusement." Il faut aussi prier Dieu qu’il nous fasse la grâce de bien connaître le bonheur de cette vertu d’indifférence. "Mon Dieu, faites-moi connaître cet état, faites que je
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ne veuille désormais que la volonté de Dieu. O sainte Vierge, j’ai recours à vous."
Hélas ! mes sœurs, il n’y a point de religieuses qui aient plus besoin de cette indifférence que vous. Les religieuses sont enfermées, mais vous, vous avez différents emplois. Ayez recours à Notre-Seigneur qui a été si indifférent en toutes choses qu’il n’a jamais voulu faire sa volonté, mais toujours celle de son Père.
Ah ! mon Sauveur, qui voyez le mal causé en mon âme, délivrez-moi de ces affections déréglées, de ces désirs, vous qui rendez semblables aux anges les âmes qui sont indifférentes. Ne permettez pas que nos sœurs tombent en ce misérable état. Je vous le demande par les entrailles de votre miséricorde ; je vous le demande par le précieux sang que vous avez répandu pour nous, afin que nous ressemblions tous à des anges par la pratique de cette vertu. Je sais que, par votre grâce, beaucoup de sœurs sont dans cette sainte indifférence. C’est ce qui fait que cette chétive Compagnie est en si haute estime dans le monde. Je vous prie de les y conserver toutes. Je vous le demande de tout mon cœur par votre sainte indifférence, par toutes les douleurs que vous avez endurées sur terre, par les mérites de votre sainte Mère et par nos chères sœurs qui sont au ciel pour avoir pratiqué cette sainte vertu.
C’est pourquoi, mes chères sœurs, je vous prie de méditer demain sur ce sujet et d’y repenser souvent. Seigneur, je vous le demande par la bénédiction que, de votre part, je vais donner à nos sœurs de faire descendre sur elles cette sainte indifférence, pour qu’elles comprennent l’importance de cette vérité.
Benedictio Domimi Nostri…
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118. — CONFéRENCE DU 3 JUILLET 1660
SUR LES VERTUS DE LOUISE DE MARILLAC
Monsieur notre très honoré Père, étant arrivé au lieu de la conférence, après avoir invoqué l’assistance du Saint-Esprit à son ordinaire,
Mes chères sœurs, je rends grâces à Dieu de m’avoir encore conservé jusques à présent et de faire que je puis encore vous voir assemblées toutes ensemble. J’aurais bien souhaité vous réunir durant le fort de la maladie de la bonne Mademoiselle, vous le pouvez bien penser ; mais j’ai eu aussi une maladie, qui m’a beaucoup affaibli. ç’a été le bon plaisir de Dieu que tout ait été ainsi, et, à mon avis, pour la plus grande perfection de la personne de qui nous allons parler, qui est Mademoiselle Le Gras. Et le bon Monsieur Portail, qui a toujours été si zélé pour la sanctification de la Compagnie, quoique ce ne soit pas là le sujet de cet entretien, néanmoins, si quelques-unes en disent quelque chose par-ci par-là, à la bonne heure. Le sujet est de Mademoiselle Le Gras, des vertus que vous avez remarquées en elle et du choix de celles que vous désirez imiter. Mon Dieu, soyez béni à jamais !
Puis, commençant à interroger les sœurs, il dit :
Le premier point de cet entretien est des raisons que les Filles de la Charité ont de s’entretenir des vertus de leurs sœurs qui sont allées à Dieu, et particulièrement de celles de leur très chère Mère feu Mademoiselle Le Gras ; le second point, quelles sont les vertus que chacune a remarquées en elle ; le troisième point, quelles
Entretien 118. — Recueil écrit de la main de sœur Marguerite Chétif, p. 618 et suiv. (Arch. des Filles de la Charité.)
Sœur Chétif écrivait à sœur Guérin le 2 septembre 1660 : "Je crois que ma sœur Jeanne vous mande que nous avons eu le bonheur de voir notre très honoré Père et qu’il nous a fait des conférences sur le sujet de notre chère défunte, Vous pouvez penser comme toutes étaient touchées. L’on a trouvé moyen de le voir, sans qu’il descende, car il ne le peut plus." (Archives nationales L, 1054, n° 17).
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sont les vertus qui les touchent davantage et qu’elles se proposent d’imiter, moyennant l’aide de Dieu.
Or sus, ma sœur, quelles raisons avez-vous de vous entretenir de vos sœurs défuntes et particulièrement de votre chère Mère ?
— Mon Père, la première raison qu’il m’a semblé est pour en rendre grâce à Dieu ; la seconde, pour encourager à imiter ses vertus ; et si nous ne le faisons, cela nous servira de grande confusion devant Dieu, parce qu’il nous l’avait donnée pour cela.
Les vertus que j’ai remarquées en elle, c’est qu’elle avait toujours l’esprit élevé à Dieu dans les peines et maladies, et regardait toujours le bon plaisir de Dieu en cela. On ne l’a jamais entendue se plaindre de ses infirmités, au contraire, elle témoignait un esprit gai et content.
Elle avait grande affection pour les pauvres et prenait grand plaisir à les servir. Je l’ai vue recueillir des pauvres qui sortaient de prison ; elle leur lavait les pieds, les pansait et les revêtait des hardes de Monsieur son fils.
Elle avait aussi grand support pour les sœurs infirmes, les allait souvent visiter à l’infirmerie, était bien aise de leur rendre quelque petit service, était bien aise de les assister à la mort, et, si c’était la nuit, elle se relevait, à moins d’être bien mal ; et si, étant malade, elle ne le pouvait elle envoyait tous les jours la sœur assistante les voir de sa part, leur donnant le bonjour et leur mandant quelque mot de consolation. Celles qui sont mortes aux paroisses de Paris, elle tâchait aussi de les aller voir, et avait tant de tendresse qu’il fallait bien user de précaution pour l’avertir de la mort des sœurs. Tout cela la touchait jusques à répandre bien des larmes quelquefois.
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Elle avait aussi grande tendresse naturelle pour Monsieur son fils et sa famille.
Elle était la première à dire sa coulpe et demandait pardon à toutes les sœurs. Je l’ai vue se coucher en terre, voulant qu’on la foulât aux pieds. Elle lavait aussi les écuelles et eût bien voulu faire tous les bas ouvrages de la maison, si elle eût eu les forces. Elle servait quelquefois au réfectoire et parfois y a demande pardon et fait des actes de pénitence, comme de s’y tenir les bras étendus, ou couchée contre terre.
— Ah ! Sauveur ! Et vous, ma sœur, qu’avez-vous remarqué ?
— Mon Père, Mademoiselle avait une très grande prudence en toutes choses, et il semble qu’elle savait les défauts d’un chacun, car elle nous en disait avant que l’on lui en eût parlé. Mais elle usait de grande prudence dans les avertissements. Elle recommandait toujours de ne point chercher nos intérêts en nos actions. Elle avait aussi un grand intérieur.
— Mes sœurs, voilà ma sœur qui a remarqué une vertu principale, qui est la prudence. Il est vrai que je ne sache point avoir vu personne qui ait plus de prudence qu’elle. Elle l’avait en un haut point, et je souhaite de tout mon cœur que la Compagnie ait cette vertu. Elle consiste à voir les moyens, le temps, les lieux que nous devons faire les avertissements et comme quoi nous nous devons comporter en toutes choses. O Sauveur ! ce n’était pas une prudence telle quelle que la sienne ; mais elle l’avait en un haut point. Ainsi, mes sœurs, je prie Dieu de vous donner cette vertu ainsi qu’il sait que vous en avez besoin ; car, mes sœurs, vous avez à converser avec des personnes de condition, avec des pauvres. Il faut savoir se comporter en toutes les rencontres. Et qui fait cela ? C’est la prudence.
Il y a une prudence fausse, qui fait que l’on ne regarde
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point le temps ni le lieu et qui fait faire inconsidérément toutes choses. C’est pourquoi, mes sœurs, ressouvenez-vous du temps que Dieu vous a assemblées et combien il en a coûté cher à celles qui manquent de prudence. Elles se sont laissées aller à des choses qui enfin leur ont fait perdre leur vocation. Il est bien difficile de ne point tomber en cette faute. Hélas ! mon Dieu ! en toutes les religions il s’en est trouvé qui ont manqué de cette vertu.
Que ne fera donc point parmi vous, mes sœurs, l’imprudence ? Elle fera que l’on dira du bien de vous d’un côté, et, de l’autre, l’on vous blâmera. A Narbonne, l’on dit tant de bien de nos sœurs ! Ce sont des filles qui sont dans une modestie et édification admirables. Et ailleurs l’on dira : "Voilà des filles qui ne sont point prudentes et ne regardent point à ce qu’elles font.."
La prudence donc, mes chères sœurs, est une vertu qui fait que l’on tâche de faire toutes les choses en la manière qu’il le faut. La prudence, mes sœurs, la prudence partout. Et que ferons-nous mes chères sœurs ? Vous prendrez résolution de bien pratiquer cette vertu toute votre vie et de demander le secours du bon Dieu. Et qui vous aidera à cela ? C’est, mes chères sœurs, votre bonne mère qui est au ciel. Elle n’a pas moins de bonté pour vous qu’elle avait, et même sa charité est bien plus parfaite, car les élus aiment en la manière que Dieu le veut. La prudence donc, mes sœurs. Dieu vous la donnera si vous la lui demandez pour l’amour d’elle car, quoique l’on ne doive pas prier les morts qui ne sont pas canonisés, en public, on le peut en particulier. Vous pouvez donc demander à Dieu la prudence par elle.
Mettez la prudence en toutes vos actions, vous aurez la paix et tranquillité partout au contraire, sans cela désordre partout. Or sus, Dieu soit béni ! Vous connaîtrez sa valeur. Béni soit Dieu ! Oui, cette vertu était en
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Mademoiselle Le Gras en un point qu’en aucune personne que je connaisse.
Puis notre très honoré Père demanda à une autre sœur :
Et vous, ma sœur ? — Mon Père, j’ai remarqué qu’elle avait un grand soin et désirait fort que la Compagnie se conservât dans l’esprit d’humilité et de pauvreté, et disait souvent : "Nous sommes les servantes des pauvres ; partant, nous devons être plus pauvres qu’eux."
— Vous dites là, ma sœur, un mot bien véritable, ce me semble, à son égard, qu’elle aimait beaucoup la pauvreté. Vous voyez comme elle était tellement en elle qu’elle m’a demandé autrefois de vivre en pauvre. A l’égard de la Compagnie, elle a toujours recommandé qu’elle se conservât dans cet esprit, et c’est un souverain moyen de la maintenir. C’est une vertu que Notre-Seigneur a pratiquée sur la terre et qu’il a voulu que ses apôtres pratiquent. C’est pourquoi il est dit : "Malheur aux riches !" Et le contraire fait voir la beauté de cette vertu. Et puis vous êtes servantes des pauvres ; c’est la seule qualité que l’on vous donne en toutes les lettres tant du Saint-Père que du Parlement.
C’était aussi l’esprit de Notre-Seigneur, qui était pauvre partout, en ses vêtements, en son vivre, en son esprit. Et il dit lui-même, parlant de lui : "Les renards ont leurs tanières et les oiseaux du ciel leurs nids ; et le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête."
Voyez donc, mes sœurs, le Fils de Dieu a eu cet esprit et vous a donné cette qualité, que Mademoiselle Le Gras a toujours fait observer depuis vingt-cinq ans : pauvreté en vos habits, en la nourriture, en ce qu’il faut pour vous subvenir ; et elle a toujours estimé que le bonheur de votre Compagnie était la pauvreté de votre réfectoire.
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Si ce que l’on vous donne ne vous suffit pas, c’est que vous n’avez pas cet esprit. D’où vient que l’on vous demande en tant d’endroits ? C’est que l’on dit : ce sont des filles qui se contentent de cent livre s chacune pour leur nourriture et entretien. On admire cela, et on dit "Voilà des filles qui viennent de Paris et qui se contentent de pain et de fromage", ou quelque chose comme cela.
Et au contraire, si quelques-unes se relâchent de cet esprit de pauvreté, peu à peu ce que l’on vous donne ne suffit pas, comme l’on a vu en quelques-unes, qui étaient bien aises d’aller dîner chez les dames. Ah ! mes sœurs, j’ai toujours estimé que le bonheur de votre Compagnie était la frugalité. Tant que vous serez frugales, l’on vous donnera la bourse, comme l’on fait.
C’est le propre de la vertu que toutes les personnes qui se donnent à Dieu pour obéir à une autre deviennent en quelque façon maîtresses. Si c’est une servante qui obéit à son maître ou à sa maîtresse, comme à Dieu ou à la sainte Vierge, cette personne devient bientôt maîtresse parce que les maîtres, qui la voient dans cet esprit, condescendent à sa volonté, qu’ils voient très bonne, et ainsi lui obéissent. Et par ce moyen, elle devient maîtresse. Je m’assure que vous voyez cela en vos paroisses.
C’est donc cette belle vertu qui vous fera estimer parmi les personnes de condition. S’il arrivait que quelqu’une dit : "Nous ne sommes pas bien nourries ; le moyen de subsister de la sorte !" mes sœurs, s’il arrivait que cette proposition se fît, il faudrait renvoyer cet esprit comme l’esprit du démon, qu’il faut saper dès le commencement. Si cela arrivait, il faudrait tenir ferme et crier : "Au loup ! On nous veut habiller de haillons, à la bonne heure !" Conservez bien l’amour de la sainte pauvreté, il vous conservera.
Seigneur, imprimez cela dans nos cœurs, en sorte que,
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voyant une Fille de la Charité, l’on voie cet esprit de pauvreté. Béni soit Dieu qui a donné cet esprit à Mademoiselle Le Gras ! Pensez-vous comme elle y a tenu ferme. Attachons-nous, mes chères sœurs, à son exemple, à cette vertu de la pauvreté.
La sœur, recommençant à parler, dit :
Mon Père, elle témoignait autant d’affection à l’une qu’à l’autre de nos sœurs, de sorte qu’elle tâchait de satisfaire tout le monde.
— Je dirai cela, mes sœurs : cette effusion de cœur ne paraissait pas à toutes ; et néanmoins, je sais bien qu’elle avait de l’amour pour toutes.
— Mon Père, elle avait un grand soin du salut des âmes. Elle était fort intérieure, s’occupait beaucoup de Dieu.
— Ah ! ma sœur, que veut dire être intérieure et comment cela se faisait-il ? C’est qu’elle était bien élevée à Dieu, et cela venait de ce qu’elle avait fait un grand fonds à l’intérieur dès longtemps. L’intérieur donc consiste à se retirer d’affection du monde, des parents, du pays et de toutes les choses de la terre. Demandez bien cela à Dieu, mes sœurs, et dites souvent : "Ruinez en moi, Seigneur ce qui vous déplaît et faites que je ne sois plus si pleine de moi-même. Mademoiselle Le Gras avait ce don de bénir Dieu en toutes choses.
Si, par infirmité humaine, elle tombait quelquefois en quelque petite promptitude, il n’y a pas lieu de s’en étonner ; les saints remarquent qu’il n’y a personne qui n’ait ses imperfections. Nous le voyons en ce qui est arrivé à saint Paul, à saint Pierre. Dieu permet cela pour en tirer sa gloire. Souvent aussi ce qui paraît à nos yeux défaut ne l’est pas, comme nous voyons en Notre-Seigneur même. Il est dit qu’il se fâcha lorsqu’il chassa les vendeurs du temple. Au contraire d’être défaut, c’était un acte de piété et zèle de la gloire de Dieu. Ainsi
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il y a des choses qui paraissent fautes et qui sont des vertus. Ainsi il a paru quelquefois en Mademoiselle Le Gras quelques petites promptitudes. Cela n’était rien, et je suis bien empêché d’y remarquer du péché. Elle était toujours ferme. Ainsi, mes sœurs, vous vient-il quelque mouvement, il faut incontinent s’humilier, comme elle faisait. Oh ! voyez ce que c’est qu’une personne craignant Dieu ! Mes sœurs, demandez bien à Dieu qu’il vous fasse la grâce, par les prières de Mademoiselle Le Gras, de faire un bon fonds de vertu.
Je pensais tantôt devant Dieu et disais : "Seigneur, vous voulez que nous parlions de votre servante", car c’est l’ouvrage de ses mains ; et je me demandais : "Qu’as-tu vu depuis trente-huit ans que tu la connais ? Qu’as-tu vu en elle ?" Il m’est venu quelque petit moucheron d’imperfection, mais des péchés mortels, oh ! jamais ! Le moindre atome de mouvement de la chair lui était insupportable. C’était une âme pure en toute chose, pure en sa jeunesse, en son mariage, en son veuvage.
Elle s’épluchait pour dire ses péchés, avec toutes ses imaginations. Elle se confessait avec beaucoup de netteté. Jamais je n’ai vu personne s’accuser avec tant de pureté. Elle pleurait en sorte que l’on avait bien de la peine à l’apaiser.
Or sus, vous devez penser que votre mère avait un bon fonds et intérieur pour régler sa mémoire, en sorte qu’elle ne s’en servait que pour Dieu, et de sa volonté pour l’aimer.
Mes sœurs, une fille intérieure est une fille qui ne s’applique qu’à Dieu. Car que veut dire intérieure, sinon être occupée de Dieu ? Cela se remarque bien. Au contraire, repassez en votre mémoire et voyez ce que c’est qu’une fille qui n’a point d’intérieur. Vous l’avez vu en celles qui sont sorties. Hélas ! Comment étaient-elles faites ? Elles n’avaient point de paix intérieure et étaient
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à peine à tout le monde. Or sus, mes chères sœurs, tâchons de nous bien établir à être bien intérieures. Celles qui savent lire, vous lirez, pour vous y aider, un livre que l’on vous donnera, qui parle de la vie intérieure.
Et comment acquérir cela ? Si une personne de votre Compagnie était tentée de se laisser aller à ces mouvements déréglés, il faudrait qu’elle se dît en elle-même : "Quoi ! je suis Fille de la Charité et par conséquent fille de Mademoiselle Le Gras, qui était une femme si intérieure, encore que sa nature eût quelque pente contraire. Je me veux surmonter par son exemple."
Mes chères sœurs, voilà la clef de la perfection ; dire souvent : "Oh ! je ne veux plus vivre selon mes inclinations ; j’y renonce entièrement pour l’amour de Dieu."
Mes sœurs, si vous saviez le bonheur que c’est d’en user de la sorte ! Tant que vous vous étudierez à être intérieures, vous serez au chemin de la perfection.
Oh ! il y en a, par la grâce de Dieu, parmi vous qui marchent dans cette pratique de bonnes filles. Je ne les nommerai pas. Je ne vous quasi jamais quelque personne de condition qui ne me dise du bien de leurs servantes des pauvres. Il y en a plusieurs. Ne craignez pas, mes sœurs vous n’avez pas sujet d’appréhender ; Dieu ne vous manquera pas. De sorte que celles à qui Dieu a fait tant de grâce de travailler à cette vertu prennent de fortes résolutions de s’y avancer de plus en plus. Et celles qui, par malheur, se sont laissées aller à l’estime de leurs sentiments et immortifications, ces filles-là, mes sœurs… Courage ! vous avez au ciel une mère qui a beaucoup de crédit et qui obtiendra de Dieu pour vous la grâce de vous faire quittes de ces défauts. Tenez ferme ne vous relâchez point ; car, quand on a lâché pied une, deux, trois fois, tout est perdu. O Sauveur ! ah ! mes