Entretiens aux Filles de la Charité (page 12)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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— Dieu soit béni, mes sœurs ! Cette bonne sœur a remarqué une chose de très grande importance et qui serait de grand empêchement à ce cordial respect, à savoir le soupçon que vous pourriez avoir l’une de l’autre. O mes filles, soyez bien en garde contre ce grand malheur. Dès lors que le soupçon entre en l’esprit de qui que ce soit, adieu l’estime, qui engendre le respect ! adieu l’union et la charité, d’où découle la sainte cordialité ! Dieu vous en garde !

Et vous, ma sœur, dites-nous vos pensées.

— Il m’a semblé, Monsieur, que, si nous pratiquons le respect cordial les unes vers les autres. Dieu, qui est charité, en sera heureux, et, par l’union qui sera entre nous, le prochain sera édifié. Le moyen de nous porter à ce cordial respect, quand nous sommes deux sœurs ensemble, c’est un grand support l’une pour l’autre, une telle union qu’il ne paraisse qu’une volonté et mêmes sentiments, et qu’aucune des deux n’estime avoir la supériorité. Ma résolution a été de me croire toujours la moindre de toutes mes sœurs et, comme telle, de leur porter un grand respect, plus que je n’ai fait dans le passé.

— Et vous, ma sœur ?

— Vu l’importance qu’il y a de s’aimer cordialement, j’ai pris la résolution d’avoir une grande estime de toutes mes sœurs et de les respecter le mieux qu’il me sera possible. A cet effet, j’ai pensé qu’il fallait interpréter toutes leurs actions en bien et, s’il arrivait quelque différend entre nous, le supporter avec grande charité, moyennant la grâce de Dieu.

Sur le troisième point, j’ai pensé que, si nous nous portons toutes ce cordial respect, nous serons comblées de grandes grâces, et même la sainte Vierge et les saints en loueront Dieu au ciel et s’en réjouiront.

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C’est pourquoi j’ai grande affection à observer ce cordial respect vers toutes mes sœurs. J’ai prié Dieu que ce soit pour sa gloire et le salut de mon âme.

Une autre sœur dit :

La première raison pour laquelle les sœurs de la Charité se doivent le cordial respect se tire de la déférence que les trois personnes de la Sainte Trinité ont l’une à l’autre, comme on le voit en deux actes principalement : la proposition de la création de l’homme et l’Incarnation du Verbe. Il m’a semblé, Monsieur, que ce respect cordial fera de nous un même cœur et une même volonté, quoique nous soyons plusieurs personnes, cela sans comparaison pourtant. La seconde raison est que la sainte Vierge et saint Joseph ont eu ce cordial respect envers Notre-Seigneur sur terre et dans leurs rapports mutuels.

On se rend ce respect cordial quand on vit ensemble avec grande paix et douceur, quand on supporte les petits défauts des autres, à l’exemple de Notre-Seigneur, qui supportait ceux de ses apôtres et du peuple avec lequel il conversait, et quand on cherche à s’édifier par paroles et actions.

Le bien qui découle de ce respect cordial, c’est que Dieu en sera glorifié et que l’union en sera affermie. Dieu nous fera la grâce de vivre dans cette vertu, si nous parlons peu et évitons de nous plaindre les unes des autres.

— Et vous, ma sœur ?

— J’ai pensé, sur le premier point, que Notre-Seigneur lui-même demande de nous que nous nous respections l’une l’autre cordialement. Un moyen d’avoir cette cordialité, c’est de la demander souvent à Dieu, en la manière qu’il veut que nous l’ayons. Un autre moyen, c’est de nous soumettre par acquiescement les unes aux

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autres en tout ce qui n’est pas contraire à nos devoirs. La bonté de Dieu est si grande, qu’à ce que nous aurons fait pour son amour par cette pratique, il répondra par une augmentation d’amour.

— Et vous, ma sœur ?

— J’ai pensé que la pratique de ce cordial respect nous aidera à rester en la présence de Dieu, nous tiendra en telle union ensemble que nous serons de bon exemple à notre prochain, nous empêchera de nous entretenir de discours mondains et nous rendra plus affectionnées à notre vocation. Le meilleur moyen de mettre en pratique cette cordialité respectueuse, c’est de nous montrer toujours déférentes les unes aux autres. Je me suis résolue à y être bien fidèle, dans la vue que je suis servante de Dieu et de toutes mes sœurs.

— Dieu soit béni, mes sœurs ! Voyez combien de bien vous devez attendre de la pratique de ces deux vertus. Oui, vraiment, mes sœurs, elles vous tiendront en grande union, si bien que l’on pourra dire des Filles de la Charité qu’elles sont en un petit paradis sur terre. Mais, si vous ne les aviez pas, votre Compagnie serait un petit enfer, vous ne seriez plus Filles de la Charité, c’est-à-dire filles d’union et filles de Dieu, mais filles de discorde et par conséquent filles du diable. Oh ! gardez-vous bien, mes filles, de ce malheur. Si, par malheur, mes filles, il arrivait quelque défaut contre ces belles pratiques, si, par exemple, vous disiez quelque chose d’une sœur contre ce respect, mettez-vous à genoux aussitôt et demandez-en pardon, disant : "O ma sœur, quand je vous ai dit telle chose de notre sœur, j’étais folle, n’y prenez pas garde, car c’est une bien bonne fille." Si vous faites cela, mes filles, oh ! je vous assure qu’en bien peu de temps vous vous perfectionnerez ; je parle non seulement de la sœur qui, pour

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l’amour de Dieu, fera cette humiliation, mais de toutes celles qui verront cet exemple, ou en entendront parler.

Ce cordial respect, mes sœurs, demande que, lorsque vous vous rencontrerez, vous vous saluiez. Et pourquoi vous saluer ? De pauvres filles de village ne se saluent pas. O mes chères sœurs, vous vous devez saluer les unes les autres, parce que vous êtes toutes le temple de Dieu. Si nous saluons les temples matériels, les images de pierre et autres, pourquoi ne nous saluerions-nous pas, nous qui avons plus de rapport a Dieu ? J’excepte les églises, car le Saint Sacrement y est ; Dieu lui-même y habite corporellement. En vous saluant vous saluerez aussi vos bons anges, qui adorent toujours Dieu. Il s’est trouvé des personnes si dévotes à leurs bons anges qu’elles leur faisaient toujours honneur et cérémonie, quand elles passaient par quelques portes et lieux étroits

O mes filles, saluez-vous librement. Le monde ne voit plus en vous seulement des filles de village. Ne vous demandez pas : "Que dira-t-on ?" On dira simplement que vous êtes bien apprises, et ceux qui remarqueront cette action s’en édifieront assurément. Dans Saint-Lazare c’est une habitude, même parmi les frères, de se saluer quand on se rencontre, et de tenir le chapeau à la main quand on se parle Les hommes ont la coutume du chapeau, et vous, vous devez remplacer cet acte par la révérence accoutumée. Pensez, je vous prie, mes sœurs, à cette pratique.

Une sœur demanda

— Mon Père, votre charité trouverait-elle à propos que, lorsque nous nous rencontrons et que nous avons besoin de nous parler, nous nous disions : "Ma chère sœur", pour faciliter ce cordial respect ?

— Sans doute, mes sœurs, cette pratique pourrait servir,

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et je sais qu’elle se pratique en quelques lieux, mais je désire y penser avant de vous la conseiller ; nous en reparlerons à la prochaine conférence. Je vous disais tout à l’heure, mes sœurs, que la pratique de ce cordial respect dans Saint-Lazare était d’une grande édification Je vous assure que, parmi les personnes qui viennent faire la retraite il en est qui se convertissent moins par les méditations que par l’exemple de cette cordialité ; elles disent que Dieu est assurément en cette Compagnie, puisqu’il y a une si grande union accompagnée de respect.

Dites vos pensées, vous, ma sœur.

— Monsieur, une raison de nous respecter cordialement, c’est que nous sommes toutes créées à l’image de Dieu, et que, cette cordialité engendrant une étroite union, notre bon Dieu répandra ses grâces plus abondamment sur la Compagnie, et, au contraire, si nous n’avons pas l’union, le diable la détruira. Nous pratiquerons ce cordial respect, si nous avons une grande humilité et soumission les unes vers les autres, tant intérieurement qu’extérieurement, si nous aimons les offices les plus abjects de la maison et nous estimons indignes d’être en la Compagnie.

Et vous, ma sœur, parlez, s’il vous plaît.

- Une raison de nous porter un cordial respect, c’est que Dieu nous a choisies et associées pour lui rendre un même service ; d’où il suit que nous devons nous regarder comme un corps animé d’un même esprit, ou plutôt comme membres d’un même corps. Nous nous respecterons si nous cachons les défauts des autres et portons honneur à nos sœurs.

Comme seconde raison, j’ai pensé à la Sainte Trinité, qui en l’unité de son essence nous fait paraître la distinction des trois personnes en deux circonstances :

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en la création du monde, lorsqu’elles délibérèrent de créer l’homme à son image et semblance, et en la résolution de l’incarnation du Verbe éternel. Par le respect cordial nous honorons encore les rapports de saint Joseph, de la sainte Vierge et de Jésus. Pour nous aider à pratiquer cette vertu, il faut avoir bonne opinion de nos sœurs, ne point regarder leurs petits défauts, nous souvenir que Dieu les aime d’autant plus qu’elles l’aiment davantage, sans que sa bonté ait égard aux dispositions naturelles, ni à l’imbécillité des esprits, et que leur simplicité même attire plus abondamment ses grâces.

Il est bon encore de prendre souvent la résolution de nous habituer au respect cordial, pour l’amour de Dieu, de lui en demander la grâce, de conserver en nos cœurs une basse estime de nous-mêmes de dire du bien de nos sœurs dans toutes les occasions, avec jugement pourtant, et sans qu’il paraisse que nous nous voulons faire estimer, d’excuser les défauts des autres et de n’avertir jamais que charitablement, par ce motif de respect cordial.

Il s’ensuivra plusieurs biens de cette pratique : il paraîtra une grande égalité entre les sœurs ; celles qui sont de naissance ou de condition plus relevée verront qu’elles ne sont que ce qu’elles sont devant Dieu, et que plus elles s’abaissent au-dessous des autres plus Dieu les élèvera ; les autres, édifiées par cet exemple, ne s’élèveront pas au-dessus de ce qu’elles sont et se rendront reconnaissantes des grâces que Dieu leur donne.

Cette pratique du cordial respect, en usage dès le commencement de la Compagnie, s’insinuera fortement, deviendra habituelle et durera ; ce dont Dieu tirera sa gloire.

Si elle faisait défaut, il en résulterait la désunion et

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le mauvais exemple, que les sœurs pourraient souvent donner au prochain avec scandale.

— Or sus, mes sœurs, Dieu soit béni des pensées que sa bonté vous a données à toutes sur la pratique du respect cordial, et de la résolution en laquelle vous paraissez toutes, de le vouloir pratiquer ! Saint Jean ne cessait de recommander cette vertu en toutes ses prédications et cela jusques à la fin de sa vie. Et que disait-il ce grand saint, qui avait été nourri en l’école de Jésus-Christ ? Mes filles, il disait presque toujours : "Mes enfants, aimez-vous les uns les autres." Et ceux qui l’entendaient s’étonnaient : "Mais que veut ce bonhomme ? Il semble qu’il n’ait autre chose à nous dire que : aimez-vous les uns les autres."

Mes sœurs, je vous tiens le même langage. Il vous suffit de bien apprendre cette leçon et de la mettre en pratique. Le respect cordial vous fera prendre en bonne part tout ce que les sœurs vous diront, car on ne se fâche pas de ce que dit une personne que l’on aime ; au contraire, on l’accepte volontiers, convaincu qu’elle n’a pas l’intention de nous fâcher. C’est là, mes filles, la marque des vraies Filles de la Charité, qui sont filles de Dieu. Celles qui ne suivent pas la maxime que le bon saint Jean donnait à ses auditeurs, se fâchent de tout, interprètent tout mal, n’excusent jamais rien. Oh ! mes filles, c’est la marque des filles du diable d’avoir toujours l’esprit de contradiction, de désunion, d’inimitié, de se laisser toujours guider par des maximes particulières, de n’être jamais de l’avis des autres. Oh ! gardez-vous bien de cette dangereuse pratique ! La pratique de la cordialité produit le respect, que vous vous devez porter l’une à l’autre ; non pas, mes filles, comme le monde se respecte, par mine et apparence, ce qui ne sera jamais, mais par motif de charité et en la manière que

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Saint Paul nous l’a enseigné. Savez-vous ce qu’il dit ? "Prévenez-vous l’une l’autre d’honneur (1)". O mes filles, que cet enseignement est doux ! Prévenez-vous l’une l’autre d’honneur. Il ne faut donc pas attendre que notre prochain nous salue. Saluer la première, c’est prévenir.

"Mais, me direz-vous, Monsieur, ne faut-il pas saluer celles qui sont en quelque charge, ou ont quelque perfection plus que nous ?" Je vous dirai, mes filles, que non seulement vous devez prévenir celles-là, mais également toutes les autres. Saint Paul ne fait point de distinction quand il dit : "Prévenez-vous les uns les autres." La prévention d’honneur qu’il nous recommande n’est point fondée sur les qualités ou la condition, mais sur la vraie charité. Partant, mes bonnes sœurs, c’est à vous qu’il fait cette leçon, à vous qui, par une conduite toute particulière de Dieu, portez ce beau nom de Filles de la Charité, qui veut dire filles toutes cordiales, toutes bonnes et toutes sincères. Serait-il possible que je vous visse dans la désunion, la mésintelligence, sans respect et déférence les unes aux autres ! O mes filles, appréhendez cela, appréhendez-le, vous dis-je ; c’est très dangereux.

"Mais, me direz-vous, Monsieur, celles qui savent saigner et panser les maux, qui sont bien entendues, ne faut-il pas que celles-là prétendent plus d’honneur et de déférence que les autres ?" O mes filles, tout cela n’est rien, et tout cela se peut perdre en un instant. On a vu des personnes oublier en une maladie tout ce qu’elles savaient. Si le respect qu’on leur devait, comme chrétien, avait été fondé sur ces qualités-là, adieu donc tout le respect qu’on leur portait ! Oh ! nenni, les dispositions

1. Saint Paul aux Romains XII, 10)

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naturelles ou acquises ne sont pas considérées de ce grand apôtre, mais bien la charité, qui donne la grâce. La charité est bénigne ; elle est douce ; elle est patiente ; elle souffre tout sans se plaindre. Voilà les vraies vertus que vous devez avoir, mes filles si vous voulez correspondre fidèlement à la grâce que Dieu vous a faite en vous donnant le nom de Filles de la Chanté. Si vous ne les avez, que deviendrez-vous ? Ne vous rendez donc pas indignes de ce nom. Les grands du monde qui portent le nom de leur seigneurie se gardent bien de diminuer leurs qualités.

Une seconde raison, mes filles, c’est que, par la pratique du cordial respect, votre Compagnie sera un paradis, oui, mes filles, sera un paradis. Qu’est-ce que le paradis ? C’est la demeure de Dieu. Et ou pensez-vous que sur terre soit la demeure de Dieu ? Dans les cœurs pleins de charité et dans les Compagnies où est toujours l’union. Vivez de telle sorte, mes chères sœurs, que dire sœur de la Charité soit dire paradis, car où est Dieu, là aussi est un paradis. Si dans le cœur d’une Fille de la Charité se trouve l’union et la vraie charité, on est assuré aussi que Dieu y est. O mes filles, ô mes filles, considérez bien cette vérité. Si vous avez bien ce respect cordial, vous serez de très bonnes religieuses ; vous trouverez votre cloître dans le bon exemple que les autres vous donneront. N’est-il pas vrai, mes sœurs ? Ne vous semble-t-il pas, que, si vous vivez de la sorte, si vous ne vous contrariez jamais, si vous avez un grand support les unes des autres, vous vivrez comme des anges. Je vous assure, mes sœurs, que dans les religions c’est tout ce qu’il faut pour faire de parfaites religieuses. Vivez donc ainsi, je vous prie, puisque vous y êtes obligées par tant de raisons et particulièrement par toutes vos occupations. Au dedans de la Compagnie,

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vous l’avez vu, il est nécessaire de vivre en telle union qu’il n’y paraisse que charité. Au dehors, mes filles, vos emplois ne sont-ils pas ceux des anges, tant pour le service des pauvres malades que pour celui des galériens, que vous aidez de votre mieux à connaître Dieu, à l’aimer et à le servir ? Et que pensez-vous, mes filles, que soit la compagnie des petits enfants que vous servez, quand vous y êtes toutes en union et parfaite chanté ? Un paradis. Les anges qui assistent leurs âmes en grand nombre voient toujours la face de Dieu ; vous qui assistez ces enfants en pareil office, ne devez-vous pas vous estimer aussi en paradis sur terre ? Voila pourquoi, mes sœurs, vous devez travailler à acquérir et à conserver en vous cette union et cordialité. Ne dites pas, comme les personnes du monde qui ne voudraient s’en tenir aux obligations que leur impose la rigueur de la justice de Dieu : "Offenserais-je Dieu en faisant ceci ou cela ?" O mes filles, pensez plutôt : "Si je fais la moindre chose contre les règles, contre ma cordialité respect tueuse que je dois à mes sœurs, je fâcherai Dieu." Si vous saviez ce que c’est que fâcher Dieu, vous auriez un grand soin de ne le jamais contrister ! Avoir tant reçu du bon Dieu, et le vouloir fâcher ! O mes filles, quelle pitié ! Il s’en faut bien garder.

Je vous disais tout à l’heure qu’être en votre Compagnie avec l’union et la cordialité, c’est être en un paradis ; je vous avertis aussi du contraire : être en votre Compagnie sans ces vertus, ce serait un petit enfer. O mes filles, tenez cela pour assuré, car le diable, qui est semeur de zizanie et de désunion, serait parmi vous. Il serait parmi vous Si, faute de support mutuel, vous disiez : "Cette sœur est de si mauvaise humeur !" Mes filles, aujourd’hui cette bonne sœur a quelque peine en l’esprit ou quelqu’incommodité qui la rend un peu

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moins accostable qu’à l’ordinaire, pourquoi la dire de mauvaise humeur ? Peut-être demain serez-vous en même état. Si vous n’avez point de chanté pour elle aujourd’hui, comment voulez-vous qu’elle en ait demain pour vous ? Que deux sœurs soient ensemble dans ces dispositions, dites-moi, je vous prie, n’est-ce pas un enfer ? Voyez de quelle importance est la pratique de ces deux vertus, le respect et la cordialité. Il faut les demander à Dieu souvent. Lui seul vous peut donner cette grâce, dont vous avez tant de besoin.

Pour l’obtenir, et pour la conserver quand vous l’aurez obtenue humiliez-vous beaucoup, ayez une basse estime de vous-même et désirez être estimée toujours la moindre. O mes filles, si vous faites cela, en peu de temps vous avancerez beaucoup.

Peut-être, mes sœurs, quelques-unes diront : "Mais que pensera le monde de nous, quand il verra que nous nous respectons l’une l’autre ? Nous sommes connues pour filles de village, et presque toutes en sont." O mes filles, que cela ne vous arrête pas. A qui croyez-vous que s’adressent ces mots de saint Paul : "Prévenez-vous d’honneur les uns les autres." Mes filles, à tous les chrétiens. Vous ne devez donc pas être honteuses ni marries, si l’on vous prend pour des chrétiennes. O mes filles, c’est la vertu de Jésus-Christ ; vous devez faire votre possible pour l’acquérir. D’où pensez-vous que soit venue la pratique de se saluer ? Des premiers chrétiens ; par cette marque ils se reconnaissaient. Les juifs, eux, ne se saluent pas.

Est-il expédient, en vous saluant, d’user de quelque terme de respect ? Non, mes sœurs, saluez-vous simplement l’une l’autre quand vous vous rencontrez. C’est, comme je vous ai dit, ce qui s’observe à Saint-Lazare, et on s’en trouve bien.

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Voici encore ce qui s’y fait. Quand quelqu’un des nôtres vient des champs, chacun à son tour le va accueillir d’un visage gai et lui porte avec grand soin ce dont il peut avoir besoin ; et s’il y a nécessité de lui laver les jambes pour le délasser, on le fait. Vous pouvez mes sœurs, en user de la sorte, accueillant les sœurs avec un cordial respect, sans user de termes affectés, qui souvent ne sont pas la marque assurée d’une véritable amitié. Si deux sœurs sont ensemble et que l’une soit supérieure, l’autre doit se soumettre à sa conduite en tout ce qui sera du service des pauvres et du devoir de l’observance ; car, si la supérieure, ce que Dieu ne permette ! conseillait quelque chose à sa sœur contre les règles, oh ! il ne faudrait pas lui obéir, mais avertir les supérieurs ! Si une sœur sentait en elle quelque soupçon, défiance et mésestime de sa sœur, jusqu’à l’avoir à aversion et la traiter de fâcheuse, écrasez ces pensées, mes sœurs, écrasez ces pensées. C’est le diable qui vous les met en l’esprit. O mes filles, qu’elles sont éloignées des pensées que les Filles de la Charité doivent avoir l’une de l’autre ! Soyez donc faciles à contenter et n’obligez pas la sœur ou les sœurs qui sont avec vous à se composer et à se contraindre, de crainte que vous ne preniez leurs paroles ou leurs actes en mauvaise part. C’est pour cela principalement que vous devez essayer d’avoir toujours, en vous abordant, ce cordial respect, que vous vous témoignerez par la révérence et le visage gai. "Mais comment faire, me dira-t-on, pour paraître le visage riant, quand on a le cœur bien triste ?" O mes filles, je vous le dis, que votre cœur soit dans la joie ou non, n’importe, pourvu que votre visage soit gai. Ce n’est pas dissimulation, car la charité que vous avez pour vos sœurs est dans la volonté ; si vous avez la volonté de leur agréer, cela suffit pour que votre visage

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puisse manifester la joie. Que de choses ne fait-on pas contraires aux sentiments que la répugnance de la nature produit ! C’est ainsi, mes filles, que les vertus s’acquièrent. Si chacun faisait paraître les sentiments déraisonnables qu’il a, vous en verriez de belles ! Il faut avoir plus de retenue.

Quand vous avez envie de montrer de l’impatience ou du chagrin, mon Dieu ! mes sœurs, ne le faites pas.

Notre bienheureux père M. de Genève nous a donné un grand exemple de cette vertu. Un soir, une personne de grande condition le vint voir et resta avec lui fort tard jusques à la nuit. Ses domestiques oublièrent de porter de la chandelle, comme ils auraient dû faire. Que pensez-vous qu’il leur dit ? Il ne leur reprocha pas leur faute et ne les tança pas, mais se contenta de leur dire : "Ah ! mes enfants, un bout de chandelle nous eût été bien nécessaire." Usez-en de la sorte, mes filles, et ne vous accoutumez pas à crier l’une contre l’autre. Que dis-je ? Que cela n’arrive pas ! Et ne vous dites pas de parole malséante, comme serait : "Vous êtes fâcheuse, obstinée", ou autre semblable. S’il vous arrivait de manquer en cela, mettez-vous aussitôt à genoux et demandez pardon à votre sœur sans différer. Vous le devez, mes filles ; par là vous obtiendrez beaucoup de grâces de la bonté de Dieu. Je le prie de tout mon cœur de répandre sur votre Compagnie l’esprit de cordialité et d’union, par lequel vous honorerez l’unité divine en la Trinité des personnes et le cordial respect qui a été en la famille de son Fils en sa vie humaine, vous goûterez la paix que son Fils a donnée après sa résurrection, vous aurez une grande union ensemble et vous travaillerez utilement au service de votre prochain pour votre propre perfection et particulièrement

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pour la gloire de Dieu, lequel vous bénisse au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Dieu soit béni !

18. — CONFéRENCE DU 11 DéCEMBRE 1644

SUR L’AFFECTION DéRéGLéE DE SOI-MêME

Le 11e jour de décembre 1644, toutes les sœurs de la Charité s’assemblèrent, par l’ordre de notre très honoré Père M. Vincent, pour la conférence sur le mal que nous fait la trop grande tendresse de corps et d’esprit sur nous-mêmes, quand nous nous y laissons trop emporter.

Une sœur donna pour raison que plus l’on est quitte du soin de son corps, plus facilement l’on adhère à Dieu.

— En renonçant à cette tendresse, qui nous attache à la chair et nous rend chair, nous devenons un même esprit avec Dieu, qui nous remplit de son saint amour et nous donne une sainte haine de nous-mêmes. J’ai offensé Dieu par un soin trop empressé de mon vivre et vêtir, je n’ai pas été créée pour m’occuper en chose si peu importante, et chaque fois que je m’y suis laissée emporter, il y a eu sensualité et vanité. Le plus sûr et meilleur moyen de me corriger est de m’en rapporter à mes supérieurs pour tous mes besoins et emplois, et de considérer Jésus en sa crèche, sans secours en ses besoins, et saint Jean au désert, revêtu pauvrement et nourri de même.

La sœur qui parla ensuite ne put trouver de raison ; elle dit :

Je crois offenser Dieu par trop de tendresse sur moi-même

Entretien 18. — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.

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au sujet du vivre et du vêtir. Je devrais tout attendre de mes supérieurs et ne me soucier de rien, sinon de faire la très sainte volonté de Dieu. Ce soin excessif de ce que je désire me peut porter à la gourmandise pour la nourriture, et à la vanité pour les habits.

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