Entretiens aux Filles de la Charité (page 13)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Et vous, ma sœur, qu’avez-vous pensé ?

— Mon Père, j’ai pensé qu’il est très dangereux de nous laisser aller aux tendresses auxquelles nous porte la nature. Nous devons nous en défaire, parce que ce nous est un très grand empêchement à acquérir un parfait amour de Dieu, qui seul nous peut contenter. Il y a sujet de craindre qu’il ne nous arrive comme au figuier, qui n’avait point de fruit en la saison, et, pour cela, fut maudit par Notre-Seigneur. Nous tomberions dans ce malheur si Dieu nous chassait de sa présence pour n’avoir pas son saint amour.

Le second point de notre oraison est des péchés que ces trop grandes tendresses nous font commettre. Elles nous portent à mépriser les conseils de nos supérieurs, sous prétexte que nous ne sommes pas obligées à suivre tant de règles. Nous excusons notre paresse par la pensée que nous avons trop de peine. La paresse nous met dans l’esprit que nous ne devons pas nous lever si matin. Nous péchons encore quand, à cause de cette tendresse, nous désirons sans grande nécessité plus que nos sœurs n’ont, ou autre chose que ce qu’elles ont, ce qui peut dériver de la jalousie.

J’ai pensé mon Père, qu’il faut avec courage passer par dessus toute difficulté et dire en moi-même :

"Pourquoi suis-je en ce lieu, Ce n’est pas pour donner plaisir ou repos à mon corps", et si j’étais si lâche que de me sentir attachée à quelques-unes de ces tendresses et satisfactions, je devrais le dire à mes supérieurs, afin que, s’ils le jugent à propos, ils m’en éloignent.

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— Oh ! c’est bien dit, ma fille ! Voyez-vous, mes sœurs, il n’y a point de meilleur remède. Si vous en usez de la sorte, vous serez bientôt quittes de ces petites et fâcheuses tendresses, qui peuvent tant nuire à votre perfection. Dieu soit béni mes chères sœurs !

Et vous, ma sœur, quelle pensée Dieu vous a-t-il donnée ?

— Mon Père, sur le premier point j’ai pensé que les tendresses, tant spirituelles que corporelles, nous empêchent d’en avoir pour Dieu, qui en a tant pour nous, que c’est de quitter le ciel pour la terre, et aussi que ce soin trop grand de nous-mêmes nous empêche de travailler à notre perfection.

Je me suis demandé ensuite en combien de façons cette habitude nous peut faire offenser Dieu, et j’ai vu que nous péchons contre le premier commandement de Dieu, de l’aimer sur toute chose, car la recherche de ces satisfactions ne vient que de notre amour-propre nous péchons encore contre le Saint-Esprit, qui, par sa bonté, nous donne tant d’inspirations. Cette habitude empêche le soigneux et vigilant soin que nous devons avoir de nos pauvres malades, si, par cette tendresse, nous ne les secourons pas quand il le faut remettant à plus tard, elle porte un grand empêchement à la pratique de nos règles, elle nous peut donner quelque dédain de notre vocation et empêcher d’avoir de la cordialité et douceur pour nos sœurs, quand nous désirons ce qu’il leur est défendu de nous donner. Un moyen de me défaire de ces trop grandes tendresses, c’est de penser souvent combien le Fils de Dieu a été rigoureux, et que tous les saints ont voulu l’imiter.

J’ai pris pour résolution de quitter toutes les tendresses auxquelles jusques à maintenant j’ai eu trop d’attaches et de n’en avoir plus que pour Dieu, qui

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en a tant pour moi ; et les tendresses que je veux avoir pour lui, je les lui offrirai en la personne des pauvres, que je servirai pour son amour. Je supplie sa bonté de m’en faire la grâce.

— O mes filles, Dieu soit béni ! C’est ainsi qu’il faut que les Filles de la Charité fassent.

Dites, ma sœur qui suivez.

— Mon Père, ma première raison a été que, travailler à me faire quitte des tendresses que j’ai sur moi-même, c’est m’éloigner de moi-même, et que plus j’en serai éloignée, plus j’aurai de tendresse pour Dieu, qui est mon souverain bien.

Une autre raison c’est que ces tendresses me peuvent porter à avoir quelque chose de particulier, ce qui est contre ma règle, et ainsi j’irais contre la volonté de Dieu.

Sur le second point, j’ai vu que ces tendresses sont cause de beaucoup de péchés, car elles nous excitent toujours à désirer quelque chose de particulier ; ce qui donne de l’envie aux autres, nous tient sans cesse occupées de nous-mêmes et nous empêche de penser à Dieu. De plus, les satisfactions que nous recherchons nous attachent trop aux créatures.

J’ai pris la résolution de ne plus m’arrêter à ces tendresses spirituelles et corporelles sans regarder auparavant si elles ne sont point contre la volonté de Dieu, de ne témoigner point d’amitié particulière à aucune de mes sœurs, de n’avoir aucune préférence pour le vêtement ou la nourriture, de ne rechercher aucun délice, car c’est tout à fait contraire aux Filles de la Charité, et de me défaire de toute tendresse autre que l’amour de Dieu ; ce que j’espère de sa sainte grâce.

— Dites, ma sœur.

— Mon Père, une raison de nous défaire des

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tendresses trop grandes que nous avons sur nous-mêmes, c’est que l’union avec Dieu est empêchée. quand on nous dit : "On fait quelque chose contre vous" nous en sommes tellement troublées que nous nous mettons en mauvaise humeur et nous rendons insupportables à nos sœurs et même à nous-mêmes.

Une autre raison, c’est que Dieu m’a fait la grâce de m’appeler à la Compagnie, que je dois estimer plus que tous les contentements du monde ; or, si j’ai trop de tendresse sur moi-même, l’observance de mes règles et des enseignements ne peut qu’en souffrir.

Les tendresses spirituelles sont cause que nous murmurons quelquefois contre nos supérieurs, particulièrement quand, à la confession, nous ne sommes satisfaites ni de ce que nous avons dit, ni de ce que nous aurions désiré que l’on nous dît. De ces tendresses naissent souvent de petites envies et jalousies contre celles de nos sœurs que nous pensons nous être préférées, et nous manifestons ces sentiments. De même, pour les choses corporelles, nous regardons si les autres sont mieux soignées que nous, et, si cela nous semble, nous murmurons les unes contre les autres. Ces tendresses sont un obstacle au support. Elles font, par exemple, qu’une sœur plus civilisée que les autres, à la vue de quelque grossièreté, s’en moquera.

Ma résolution a été, moyennant la grâce de Dieu, de travailler à me défaire de ces tendresses, pour éviter toutes ces imperfections et ces péchés.

Une autre sœur dit :

Mon Père, une raison de me défaire des trop grandes tendresses que j’ai sur moi-même, ce sont les fautes que j’ai commises, car par elles j’ai été empêchée de pratiquer les vertus et particulièrement ce que nos règles nous recommandent.

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Sur le second point, j’ai pensé que cette trop grande tendresse nous porte à rechercher toujours nos satisfactions, à ne rien vouloir souffrir et à nous attacher aux créatures ; ce qui fait que, quand nous voulons prier Dieu, notre esprit pense à autre chose. J’ai pris la résolution de demander souvent à Dieu, par l’intercession de la sainte Vierge, la grâce de me détacher des créatures pour m’attacher plus fortement à lui.

— Et vous, ma sœur, dites-nous vos pensées.

— Mon Père, une raison de me détacher de mes tendresses, c’est que, me semble-t-il, je serais plus agréable à Dieu. C’est peut-être pour ce sujet qu’il m’a appelée en la Compagnie des Filles de la Charité et m’a procuré le bonheur de pouvoir imiter la vie de Jésus-Christ et celle de la sainte Vierge, qui en toutes façons pouvaient avoir toutes leurs commodités, et néanmoins ont souffert beaucoup d’incommodités tout le temps qu’ils ont été sur terre, à commencer au jour de leur naissance. J’ai pensé aussi qu’il n’y avait pas de voie plus assurée pour aller au ciel, puisque les apôtres et tous les saints sont passés par là, et que, pour purifier son âme, il faut mater son corps. J’ai eu grande confusion de me voir si peu portée à la pratique de cette vertu.

Nous pouvons pécher sur ce sujet par sensualité en notre manger et dormir, par vanité en notre habit, tout pauvre qu’il paraît, et par murmure contre les sœurs qui ont charge dans la maison.

Le mal qui découle des tendresses spirituelles est grand. Elles nous inclinent vers des entretiens particuliers et autres semblables satisfactions qui ne servent point à perfectionner notre âme, mais seulement à entretenir notre amour-propre.

J’ai résolu, moyennant la grâce de Dieu, de travailler à me défaire de ce grand défaut de ne regarder que

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Dieu seul en tout et de m’attacher fortement à lui, à la pensée des souffrances de Notre-Seigneur en sa vie et sur la croix, et en la vue de la sainte Vierge.

— Et vous, ma sœur ?

— Mon Père, j’ai considéré que, le jour où il a quitté le sein de son l’ère, le Fils de Dieu a aussi quitté tous ses délices pour se rendre sujet aux peines et souffrances. Il est donc bien raisonnable que, choisie de toute éternité pour lui rendre, en la Compagnie des Filles de la Charité, des services inconnus aux hommes, et travailler à ma perfection, je m’efforce de surmonter ces tendresses, qui me sont à si grand empêchement.

Sur le second point, j’ai pensé que j’offenserais Dieu si je désirais, en mon vêtir et ma chaussure, quelque chose de particulier ; mes sœurs en murmureraient. J’irais aussi contre nos règles et contre l’obéissance, si je désirais une meilleure nourriture que la communauté ou si je murmurais d’être traitée autrement que je désirerais.

Pour ce qui est des satisfactions de l’esprit, j’ai pensé que nous pouvons offenser Dieu par de petites envies, par exemple, si nous estimions que nos supérieurs eussent plus de soin des autres que de nous, si j’avais attache â mon confesseur, ou que je fisse quelque dévotion particulière, contre la volonté de Dieu.

J’ai pris la résolution de veiller soigneusement sur moi-même de ne point entretenir ces pensées et désirs en mon cœur et de m’abandonner entièrement à la divine Providence.

— Et vous, ma sœur ?

— J’ai pensé, Monsieur, que je ne puis avoir un plus fort moyen pour me défaire des trop grandes tendresses que j’ai sur moi-même que de me détacher de tout et d’aimer la confusion qui me revient de mes défauts. Au second point, j’ai pensé que nous offensons Dieu quand

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nous avons soin des choses temporelles et quand nous avons répugnance d’obéir aux ordres qui sont contre notre sentiment. J’ai pris la résolution de quitter toutes les tendresses qui me peuvent empêcher d’être vraie Fille de la Charité.

Une autre sœur dit :

— Mon Père, une raison de me défaire des tendresses sur moi-même c’est qu’elles m’attachent toujours plus fort à ma propre volonté et m’empêchent de faire celle de Dieu. Ces attaches nous empêchent souvent de suivre nos règles et de comprendre le bonheur que nous avons d’être appelées de Dieu pour cette manière de vie. J’ai pris la résolution, quand j’aurai envie de me délicater, de m’encourager, par l’amour de Dieu à n’en rien faire.

— Dieu soit béni, mes sœurs ! Voilà de bonnes pensées. Dites-nous les vôtres, ma sœur.

— J’ai pensé, mon Père, qu’il était raisonnable que je me corrige de ces tendresses, car elles ne procèdent que de mon amour-propre et empêchent l’amour que je devrais avoir pour mon Dieu. Elles nous jettent dans l’impatience contre nos sœurs, et provoquent des dépits et aversions contre celles qui nous refusent ce que nous désirons Four nous satisfaire. Pour m’en défaire, j’ai pensé, Monsieur, qu’il me fallait être indifférente à tout, n’aimer que la volonté de Dieu et me contenter de tout ce que l’on me donnera, pour le vivre, le vêtir et pour tout le reste. Dieu me fasse la grâce d’accomplir parfaitement les résolutions que sa bonté m’a données !

Une autre sœur dit :

Une raison de nous faire quittes de nos tendresses, c’est que l’amour-propre, en tenant notre esprit trop occupé aux choses que nous désirons, le détourne de la pensée de Dieu, notre créateur et notre bienfaiteur, et empêche en nous la demeure du Saint-Esprit, qui est un

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Dieu de paix et n’aime pas l’inquiétude dans nos esprits. De plus, ces tendresses déplaisent à Dieu, nous rendent faibles et sont la source de beaucoup de péchés. Elles nous détournent de la pratique des règles et nous portent à murmurer contre nos supérieurs, quand notre esprit n’en est pas satisfait. Je me suis résolue à demander souvent cette grâce à Dieu, avec grand désir de ma perfection, et à travailler à me mortifier.

— Et vous, ma sœur ?

— Monsieur, la plus grande raison de me défaire de mes tendresses qui me portent souvent à rechercher mes satisfactions, c’est que Notre-Seigneur, qui avait un corps tendre et délicat, ne s’est point épargné. Cet exemple m’enseigne à ne me point épargner, moi, pauvre et chétive créature, qui ne suis rien que vice et imperfection, si je veux avoir part à son saint amour et aux mérites de ses souffrances, pour jouir un jour de sa gloire.

Sur le second point, j’ai pensé que nos tendresses spirituelles nous font offenser Dieu. Les sécheresses et les aridités nous découragent et nous font négliger ou omettre nos exercices ; quand nos supérieurs nous avertissent charitablement de nos défauts, nous murmurons en nous-mêmes, ou témoignons notre mécontentement ; ce qui est un grand mal.

Un moyen pour me défaire de ces tendresses, c’est, quand je douterai si ce que je désire est nécessaire à ma perfection, de le proposer à mes supérieurs et de me soumettre à ce qu’ils m’en diront. Notre trop grand amour-propre nous fait tomber dans deux sortes de tendresses préjudiciables à notre perfection, l’une spirituelle et l’autre corporelle. De ces deux tendresses nous avons grand intérêt à nous faire quittes : elles nous empêchent d’agir pour la gloire de Dieu et son amour, et

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de profiter des conseils des personnes qui nous peuvent aider à notre avancement, quand elles ne sont pas de notre goût. De plus, il est à craindre que nous ne trouvions dans ces sensibilités la récompense du bien que nous aurons fait, au lieu de la recevoir de Dieu par la libéralité de son amour.

Les fautes que commettent ceux qui se laissent aller à ces tendresses sont en grand nombre : ils méprisent les personnes qui ne leur agréent pas et murmurent contre elles ; ils sont attachés à ceux qui leur agréent ; ils ne se soumettent pas à la conduite de la divine Providence et ne reçoivent pas ce qui leur arrive par l’ordre de la volonté de Dieu. Les sensibilités corporelles nous rabaissent à l’égal des bêtes en quelque manière, nous portent à critiquer tout ce que l’on fait contre notre sentiment, et par là portent obstacle à l’union cordiale. Pour mon particulier, par l’habitude invétérée que j’ai dans ces tendresses pour mon corps, je commets beaucoup de fautes, malédifie mes compagnes et donne mauvais exemple à toute la Compagnie.

Pour me défaire de ces tendresses, moyennant la grâce de Dieu, j’aurai grand désir d’honorer la manière de vie du Fils de Dieu, qui, pour faire la volonté de Dieu son Père, n’avait aucune attache aux créatures, ni affection aux nécessités corporelles, et ne recherchait en tout que l’accomplissement de cette sainte volonté, qui était la nourriture et la loi de toutes ses actions. Je me servirai aussi de l’exemple des saints et prendrai tout de bon à tâche la mortification de mes sens et passions ; et, comme je ne puis, à cause de mes infirmités, vivre comme nos sœurs, je m’humilierai de mes besoins et offrirai à Dieu toutes les peines qui m’arriveront par sa permission, lesquelles j’accepterai comme des exercices de sa justice sur moi.

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— O mes filles, je vous puis dire qu’entre tous les sujets que nous pouvions choisir, il n’y en avait point qui fût de plus grande importance que celui-ci. Dieu soit béni d’avoir ainsi ordonné que nous nous en soyons entretenus ! Notre bienheureux père Monseigneur de Genève avait cet entretien en très grande recommandation ; il disait que ces tendresses et satisfactions ne sont autre chose que notre amour-propre. Or est-il que cet amour de nous-même produit ces désirs de tendresse sur nous en deux façons : l’une corporelle et l’autre spirituelle. La première, comme dit la méditation, regarde les habits, la nourriture et les emplois ; la seconde consiste à aimer ses pensées, ses sentiments. Or, mes sœurs, ce sujet intéresse particulièrement les Filles de la Charité, dont la vie doit être un entier renoncement à soi-même. Vous êtes par nécessité dans la pratique de ce renoncement ; n’êtes-vous pas, plus que tout autre, obligées de l’affectionner ? O mes filles, c’est volontairement, pour l’amour de Dieu, qu’il faut l’accepter.

La première raison est qu’il n’y a rien de plus recommandé dans les écritures. écoutez Notre-Seigneur : "Quiconque veut venir, après moi et me veut suivre, qu’il renonce à soi-même et porte sa croix !" (1) Voyez-vous, mes filles, renoncer à soi-même, c’est se défaire de ces tendresses qui ne sont en nous que par l’amour déréglé de nous-mêmes. En un autre passage, Notre-Seigneur dit : "Quiconque ne se hait soi-même ne peut être mon disciple" (2) Et encore : "Qui ne hait son père et sa mère, ses frères et sœurs, n’est pas digne d’être enfant de Dieu," (3) ; c’est-à-dire, mes filles, qu’il les faut haïr quand ils nous empêchent de tout quitter pour le suivre.

1. Saint Matthieu XVI, 24.

2. Saint Luc XIV, 26.

3. Saint Matthieu X, 37.

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Et c’est saint Paul qui le dit. O mes filles, il faut donc mourir à ses sentiments mourir à ses désirs d’être avec une telle ou telle. Voyez-vous, mes filles, nous sommes contentes d’être bien avec Dieu, et néanmoins nous voudrions avoir tout à gogo, être aimées et estimées, particulièrement des officières des paroisses où nous servons les pauvres être appelées ès assemblées et y dire nos avis ; ce qui nous porte à murmurer de ce qui s’y passe contre notre sentiment, parce que nous n’en sommes pas satisfaites ; et puis on s’échappe à dire : "Mais pourquoi cette supérieure-là ? Celle-là serait bien plus propre." Et ainsi du reste de la conduite des Charités. O mes filles, quel malheur si cela prenait racine en votre Compagnie ! Oh ! gardez-vous-en bien et Dieu ne le veuille pas permettre !

Voilà pour le premier point, qui est de vous défaire des attaches aux vaines satisfactions que l’on peut prendre en ses habits et du plaisir que la chair et le sang voudraient avoir en son manger et c’est Notre-Seigneur qui demande cela de vous, en vous disant que, si vous le voulez suivre, il faut renoncer à vous-mêmes. Voudriez-vous le refuser ? Oh ! nenni, je m’assure mes filles. Une autre raison, c’est que, comme ses premières, vous avez été triées presque toutes d’une basse extraction et que, par conséquent ces vaines satisfactions ne vous sont pas naturelles, ni dans l’habitude de votre jeunesse. Que bienheureuses êtes-vous, et moi avec vous de ce que Dieu nous a fait la grâce de nous choisir de la lie du monde pour se servir de nous ! Cela étant ainsi, est-ce à nous à faire les entendus ? Est-ce à nous à nous élever au-dessus de ce que nous sommes ? Si le monde se méprend en faisant plus de cas de nous que nous ne méritons, est-ce à nous d’en abuser, mes filles ? Je dis plus quand vous seriez d’extraction noble, comme il y

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en a quelques-unes parmi vous, vous ne devriez pas vous en prévaloir et seriez aussi obligées de vous défaire de toutes les tendresses et vaines satisfactions que la nature et l’habitude vous auraient acquises. Le Fils de Dieu n’était-il pas plus que vous, non seulement comme Fils de Dieu, mais encore comme homme ? N’était-il pas d’extraction royale ? Et néanmoins vous voyez son abaissement, son travail et sa mortification continuelle dans une si grande pauvreté, qu’il devait gagner sa vie avec saint Joseph. Non, mes filles, il ne serait pas raisonnable que vous vous élevassiez par-dessus ce que vous êtes. Il ferait beau voir qu’une fille accoutumée à vivre grossièrement, qui n’a jamais connu les bons morceaux, ni les vanités, vînt à Paris sous apparent désir de servir Dieu et d’y faire continuellement sa sainte volonté, et, aussitôt arrivée, oubliât qu’elle est issue de parents de basse condition, chez lesquels elle était toujours nourrie d’un peu de potage, de laitage, rarement de viande, et se voulût élever par-dessus ce qu’elle doit. O mes filles, qu’une telle conduite serait déplorable ! Gardons-nous bien de nous laisser décevoir par nos tendresses, qui infailliblement nous causeraient cette misère, si nous les voulions écouter. O mes filles, prenons bien garde ! Si aujourd’hui nous avons fait don à Dieu de tout ce que nous sommes par la grâce de notre vocation, n’y a-t-il pas lieu d’en être bien reconnaissantes ? Vous croyez-vous seules appelées à une continuelle mortification ? Combien de personnes de condition, par le même motif de l’exemple de Notre-Seigneur, quittent tout, et parents et biens et toute propre satisfaction ! Oh ! si vous saviez quel avantage il y a d’être ainsi à Dieu, vous mépriseriez d’une tout autre sorte les vaines satisfactions du monde !

Et pourquoi pensez-vous qu’en ces derniers siècles il

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s’élève en l’église une Compagnie qui lui rend des services plus importants qu’aucune que je sache, et dont Dieu seul connaît l’utilité ! Quoi mes filles ! Quitter tout, sans espérance de rien posséder, sans savoir ce qu’on deviendra, n’avoir d’autre assurance que la confiance en Dieu, n’est-ce pas la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ ? Y a-t-il rien de plus grand, rien de plus haut ? Je vous assure, mes sœurs, que j’y pense souvent, et je vous puis dire que je ne vois rien de semblable. Et néanmoins, comme cela est grand, Notre-Seigneur a choisi les moyens les plus bas pour que son œuvre fût plus facilement reconnue et pour que son Père en fût plus honoré. De sorte que, mes filles, vous vous devez estimer bien heureuses d’avoir été choisies, vous en beaucoup humilier et vous rendre fidèles ; car, quoique vous vous estimiez des sujets faibles et que peut-être vous ne connaissiez pas la grandeur de votre vocation, Dieu la sait pour vous. N’a-t-il pas voulu que son Fils parût d’une extraction si basse que, lorsqu’on lui voyait faire des œuvres au-dessus de ce qu’il paraissait, le peuple se demandait : "Ce Jésus n’est-il pas fils de Joseph le charpentier ?" (4). Oh ! voyez, mes filles, comme les desseins de Dieu sont cachés ! C’est pour cela que celles d’entre vous qui sont d’extraction plus relevée se doivent ajuster à votre manière de vie et au vêtir, et en tout se faire comme paysannes pour suivre le dessein de Dieu en votre établissement et pour le faire subsister, car, sans le fondement de cette bassesse, oh ! tout s’en irait en ruine.

Voyez ces deux extrémités au Fils de Dieu. Y a-t-il rien de plus grand que le Fils unique d’un Dieu, y a-t-il rien de plus grand, en tant qu’homme, qu’être issu de

4. Saint Matthieu XIII, 55.

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sang royal, et y a-t-il rien de plus bas et ravalé que sa nécessité et sa manière de vie ? O mes filles, humiliez-vous tant que vous pourrez. Il vous invite à le suivre et à l’imiter ; et quoique vous l’imitiez de bien loin, sa bonté et son amour sont si grands qu’il s’en veut tenir honoré. Cela est admirable. Croyez aussi, mes sœurs, que, tant que vous serez basses, vous serez en assurance.

Puisque la manière de vie des Filles de la Charité est d’imiter celle du Fils de Dieu elles ne doivent avoir d’autre pratique que la pénitence et la mortification. Pour cela il faut refuser au corps et à l’esprit ses sensibilités et vaines satisfactions. L’esprit vous demandera d’être en telle paroisse, ou avec telle sœur, d’aller à cette église pour y faire telle dévotion particulière. O mes filles, tromperies de l’esprit malin, quoiqu’il vous suggère de beaux prétextes, même dans le choix que vous voudriez faire d’un confesseur ! Le corps demandera de petits soulagements, de se dispenser de la pratique des règles, sinon en tout, mais en quelque partie ; il voudra être bien et curieusement vêtu, quoiqu’en une fa, con grossière, et représentera que, pour la conservation de ses forces, il a besoin d’une nourriture plus abondante ou meilleure O mes filles ! gardez-vous bien de tout cela, pour ne pas être du nombre de ceux dont saint Paul dit qu’ils font un Dieu de leur ventre. Ce ne serait pas bien entendre le dessein qu’a eu Dieu en vous appelant en la Compagnie des Filles de la Charité, ni témoigner que vous voulez honorer sa sainte vie sur terre. Et pourquoi pensez-vous qu’il ait presque manqué de tout ici-bas, si ce n’est pour vous apprendre à pratiquer la pauvreté ? Que serait-il dit, mes sœurs, si vous aimiez à faire bonne chère ? Si vous la faisions, si nous aimions la vanité (sachez que, dans notre grossièreté, nous pouvons avoir ces défauts), nous serions à blâmer

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