Entretiens aux Filles de la Charité (page 14)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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et à mépriser. Quoi ! nous sortirions de la simplicité de notre vie villageoise ! Et vous qui êtes d’extraction plus relevée vous vous seriez données à Dieu pour la pratique de cette manière de vie, et vous vous oublieriez ! O mes filles, gardons-nous bien d’irriter Dieu !

Le moyen de ne pas tomber en cet inconvénient, c’est de renoncer continuellement à nos désirs, qui nous portent a vouloir ceci ou cela Du jour où vous changerez votre manière de vie grossière et simple, votre vêtir pauvre et abject, votre coiffure et toutes les pratiques qui vous portent à l’humiliation, vous commencerez à déchoir premièrement de la grâce de Dieu, puis de l’estime que l’on fait de vous. Vous êtes maintenant en l’honneur, à cause que vous paraissez humbles et vertueuses en votre façon de vie ; les dames vous estiment et vous aiment ; vous êtes demandées de plusieurs. Mais, mes filles si la vertu n’est solide en vous et que vous en déchoyiez, craignez Je sais que plusieurs d’entre vous aimeraient mieux mourir que manquer de fidélité à leur vocation, mais non pas toutes Je vous prie par les entrailles de Jésus-Christ, de prendre de nouvelles résolutions de persévérer en votre manière de vivre et en votre vêtir. Ces dames qui vous honorent tant, qui vous aiment et qui ont tant de soin de vous, ces Messieurs les curés, qui en disent tant de bien, que penseraient-ils si vous veniez à changer, s’ils vous voyaient des affecteries si votre intérêt et vanité leur paraissaient ? Aussitôt ils changeraient car toute l’estime qu’ils font de vous, et l’affection qu’ils vous témoignent, n’est qu’à cause du bien qu’ils croient en vous ; et s’ils s’apercevaient du contraire, ô mes filles, vous verriez bien que l’affection et l’estime qu’ils vous portent ne sont pas attachées à vos personnes. Vous leur seriez à mépris ; ils vous laisseraient là et en prendraient d’autres ; ils se soucieraient

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bien de vous ! Il vous arriverait ce qui arriva à celui des Apôtres dont il fut dit : "Il lui faut ôter son évêché et le bailler à un autre" (4)

Or sus, mes sœurs, que faut-il donc faire pour ne nous pas causer si grand malheur ? Il faut nous donner entièrement à Dieu et lui demander la grâce de nous connaître nous-mêmes. Car, quand nous nous voulons trop élever, que nous cherchons nos propres satisfactions c’est l’aveuglement de notre amour-propre qui nous cache cette connaissance, qui nous empêche de voir que ce qui paraît de bien en nous n’est pas de nous. A qui vous demanderait : "Comment êtes-vous entrée en la Compagnie ? Qui vous en a donné les premières pensées ?" vous ne le sauriez bonnement dire. C’est la grâce qui a fait cet effet en vous, et non la nature, qui n’y consent que le plus tard qu’elle peut. Non, mes filles, la nature ne nous porte point à quitter tout, à laisser parents, biens et amis pour venir en un lieu éloigné, parmi des personnes dont nous ne connaissons ni la vie, ni les humeurs, pour passer notre vie parmi elles. Il n’appartient qu’à Dieu de nous faire quitter tout, nous créatures chétives et objet de sa justice, pour nous rendre objet de son amour. Heureux échange ! Quitter un amour terrestre pour le céleste, éternel et tout divin ! Portons là toutes nos affections et quittons toutes nos satisfactions particulières. Il se faut résoudre à cela.

Quelque sœur me pourra dire : "Mais, Monsieur, il y a bien de la peine. Quoi ! faudra-t-il, si je suis avec une sœur de mauvaise humeur que je la supporte ! Une autre sera mal mortifiée et ne pourra rien souffrir ; suis-je obligée de la souffrir ?" Oui, mes sœurs, car, si vous ne supportez cette sœur, si vous ne souffrez de celle-là,

5. Actes des apôtres I, 20..

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c’est vous qui êtes la mal mortifiée. Mes sœurs, vous aurez peine pour un peu de temps ; mais ce qui vous semble pénible en un temps vous sera facile en un autre. Oui, mes filles, sachez qu’il viendra un temps que ce que vous trouvez malaisé vous sera à plaisir, et il y en a en la Compagnie qui pourraient bien vous assurer qu’elles mettent leurs délices dans les difficultés qu’elles rencontrent pour le vivre ou le vêtir pauvrement. Il en sera ainsi de vous. Il ne faut qu’un peu de courage, et la chose le mérite bien. Vous le savez, mes filles, vous qui y avez déjà travaillé. Souvenez-vous bien que pour y parvenir il vous faut avoir la haine de vous-mêmes ; le Fils de Dieu vous la demande pour aller à sa suite.

Le troisième moyen, c’est de bien prier. Si nous ne pouvons avoir une bonne pensée sans la grâce de Dieu, à plus forte raison devons-nous croire que nous ne saurions avoir cette vertu, si nécessaire à notre perfection, sans cette même grâce. Le Fils de Dieu nous en donne exemple, lui qui a recours à la prière dans les nécessités de sa vie humaine. Lorsque vous avez en aversion l’humeur d’une sœur qui vous est donnée pour compagne, élevez votre esprit à Dieu pour lui demander le support dont vous avez besoin. Si, par amour de vous-mêmes, vous avez répugnance à cette façon de vie, de vêtir, souvenez-vous aussitôt que c’est la volonté de Dieu, puisque vous êtes appelées en la Compagnie, et donnez-vous de nouveau à lui pour mortifier cet amour-propre et sortir de vous-mêmes, afin que ce soit lui qui vive en vous.

Le quatrième moyen est de s’entretenir ensemble du bonheur des âmes qui ont cette vertu. Dites-vous : "Ne vous souvient-il pas que telles et telles de nos sœurs défuntes travaillaient à se mortifier ? Qu’elles sont heureuses maintenant ! Qu’elles jouissent de la récompense

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de leurs peines !"Voilà, mes chères sœurs, les principaux moyens pour nous aider à nous faire quittes de notre mauvais amour-propre, d’où découlent toutes ces tendresses qui nous font tant de peine.

O mes filles, que nous serons heureuses si, par ces moyens, nous pouvons parvenir à cette haine de nous-mêmes, si nécessaire à notre perfection ! Oui, mes filles, je vous l’ai fait voir par les avertissements que Notre-Seigneur nous a donnés sur terre. Ce mauvais amour nous fait manquer à Dieu et à notre prochain, nous met en danger de ne le pouvoir jamais aimer. Si, au contraire, vous vous haïssez vous-mêmes, pour un amour mauvais que vous perdez, vous acquerrez un amour surnaturel, qui est le seul vrai amour. O mes filles, je sais que par la grâce de Dieu, il y en a parmi vous qui ont fait progrès en ce céleste amour et que vous y travaillez presque toutes. Consolez-vous si vous n’avancez pas si promptement que vous voudriez. Et vous, mes sœurs, qui êtes toutes nouvelles dans la pratique de cette science, ayez courage, ne craignez point, Notre-Seigneur vous aidera.

Une sœur dit alors sa coulpe de ce que ses tendresses l’avaient fait tomber dans beaucoup de fautes, notamment contre la pratique des règles. Et notre très honoré Père dit :

Dieu soit béni, ma sœur ! Que sa bonté vous fasse la grâce d’accepter cet acte de pénitence pour satisfaire aux fautes que vous reconnaissez en vous. Oui, mes sœurs, c’est un acte de pénitence que de dire ses fautes en public, et cela peut être bien agréable à Dieu. Il faut que je vous dise, mes sœurs, ce que j’ai appris depuis peu d’un grand prélat de notre temps, c’est de Monseigneur le cardinal de La Rochefoucauld, âgé de 80 ans. Il est si exact à sa coutume de vivre qu’il n’y voudrait point

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manquer, quoique son âge et plusieurs autres raisons l’en pourraient bien dispenser. Ainsi, mes filles, quand Dieu vous a appelées à une manière de vie, n’y manquez point.

Or sus, mes filles, je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est venu sur terre pour nous enseigner ce détachement de notre amour-propre et pour nous aider de son exemple, lui qui n’avait pas une pierre pour mettre sous sa tête et dont toutes les actions n’étaient que mortification continuelle, je le prie qu’il nous obtienne, par ses mérites, le dépouillement de toute sensibilité contraire à sa sainte volonté et, en cette espérance, je prononce la bénédiction, au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit.

19. — CONFéRENCE DU (15 JANVIER 1645)

SUR LES VERTUS DE LA SŒUR JEANNE DALMAGNE

Mes chères sœurs, nous voici assemblés pour nous entretenir, suivant la sainte coutume de cette Compagnie,

Entretien 19. — Déf. 2, 2e partie, p. 1 et suiv. Au début de la conférence le copiste écrit : "En 1639, ma sœur Jeanne Dalmagne est venue à la maison pour le service des pauvres malades, âgée d’environ trente ans. Cette bonne sœur était native de la paroisse d’Herblay, proche Paris. Elle sortait du grand couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle était tourière, pour venir au service des pauvres, comme il se peut voir par la conférence écrite après sa mort de la propre main de notre très honorée Mère Mademoiselle Le Gras laquelle conférence est ici jointe, avec le témoignage de Monsieur le curé de Nanteuil. Il paraît par le même écrit qu’elle fit les vœux le 25e de mars mil six sent quarante-trois et qu’elle mourut le même jour, un an après, ayant désiré revenir de Nanteuil, où elle était malade sans espérance de guérir, pour mourir. la maison ; ce qui lui fut accordé."

Il est impossible d’accepter, pour cette conférence, les dates proposées par le ms. Déf.2 "dimanche, 14 janvier 1644" et par les précédents éditeurs des conférences de saint Vincent "dimanche, 14 janvier 1645" : la première, parce que Jeanne Dalmagne vivait encore le 14 janvier 1644 ; toutes les deux, parce que ni en 1644, ni en 1645, le 14 janvier ne tombait un dimanche. La date que nous adoptons ne soulève aucune de ces difficultés, mais elle est simplement probable.

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des vertus de nos sœurs défuntes. O mes filles, qu’il fait bon s’entretenir des bonnes actions des morts ! C’est ce que désire le Saint-Esprit. C’est pourquoi, mes chères sœurs, ce sera à consolation de rapporter ce que vous aurez remarqué de cette bonne sœur, comme déjà vous avez fait des autres. Or sus, mes chères sœurs, commençons. Vous avez fait toutes l’oraison, comme d’ordinaire, sur les trois points proposés. Dites vous, ma sœur, qu’avez-vous remarqué en notre bonne sœur ?

— Monsieur, elle avait en son cœur une grande charité, qui la rendait fort assidue à visiter les pauvres. Elle les visitait l’après-dînée, quand elle n’avait rien à faire, apportait un soin particulier à les instruire et leur parlait toujours avec grande douceur.

— Voilà, mes filles, le devoir d’une vraie Fille de la Charité : donner tous ses soins aux pauvres, à ce que non seulement leurs corps reçoivent le secours que vous leur devez, mais que leurs âmes aient aussi le bien que, avec la permission de Dieu, elles reçoivent par votre moyen.

Et vous, ma sœur ?

— J’ai retenu de notre bonne sœur qu’elle avait une grande modestie et qu’elle marchait toujours en la présence de Dieu. Elle consolait volontiers les sœurs qu’elle voyait contristées ; elle les encourageait avec une si grande douceur que leur peine était soulagée. Elle prenait aussi un très grand plaisir à parler de Dieu, particulièrement avec les pauvres.

— Oh ! la belle remarque, mes sœurs : elle marchait toujours en la présence de Dieu ! Quelle vertu, mes filles ! Marcher toujours en la présence de Dieu, oh ! que c’est un fort bon moyen de se perfectionner ! que c’est un aide puissant pour bien servir les pauvres !

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Dites, ma sœur, dites-nous les pensées que Dieu vous a données.

— Monsieur, nous devons nous entretenir des vertus de nos sœurs défuntes pour plaire à Dieu, qui nous a promis d’être au milieu de nous, si nous sommes assemblées en son nom. Nous le devons encore, parce que ce qu’on dit est un encouragement à devenir meilleures et à persévérer dans sa vocation.

Parmi les vertus qu’elle pratiquait, la première qui m’est venue en l’esprit, c’est la présence de Dieu. Lorsqu’elle me rencontrait chargée, venant de la ville, elle me disait : "Courage, ma sœur ! travaillons pour Dieu." Et quand je me relâchais : "O ma chère sœur, que Dieu est bon !" Avait-elle quelques sentiments de joie, je la voyais aussitôt entrer en elle-même, et ces mots s’échappaient de son cœur : "O ma chère sœur, demandez à Dieu pour moi la haine de moi-même."

J’ai encore remarqué qu’elle parlait peu, qu’elle avait une grande modestie et une grande douceur.

J’ai pris la résolution de m’habituer à la pratique de la présence de Dieu et de régler mes passions pour anéantir les premiers mouvements de mes impatiences.

— Dieu soit béni, mes sœurs, des grâces qu’il a faites à cette bonne sœur ! Continuez

Et vous, ma sœur, qu’avez-vous pensé ?

— Mon Père, nous nous entretenons des vertus de nos sœurs défuntes pour glorifier Dieu des grâces que sa bonté leur a faites et pour nous encourager à persévérer dans notre vocation.

Les vertus principales que j’ai remarquées en elle, pendant le peu de temps que j’ai eu le bien de la voir, c’est une grande modestie et retenue et une grande exactitude au règlement de la maison. Elle aimait l’obéissance, paraissait avoir l’esprit attaché à Dieu, n’aspirait

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qu’à faire sa très sainte volonté et servait les pauvres avec grande affection, douceur et charité. Elle était dans une très grande indifférence de tout ce qui lui pouvait arriver. Je crois qu’elle aimait beaucoup la pauvreté, d’autant qu’elle n’avait rien à elle.

Un jour, elle me raconta comment elle était entrée en la Compagnie. Ce fut à la suite d’une forte inspiration et pour répondre à l’attrait qu’elle sentait en ses oraisons. Elle vint se présenter, l’esprit plein de soumission à Dieu. "Que je sois reçue ou refusée, se disait-elle, je croirai que c’est la volonté de Dieu, et je serai contente de l’un comme de l’autre." Et nonobstant que les bonnes religieuses avec qui elle était s’opposassent à ses projets, elle ne désista point et persévéra en sa demande.

— Oh ! que de vertus, mes sœurs ! Vraiment nous avions un grand trésor en cette fille. Que de grâces ! O mes filles, véritablement vous avez bien perdu en cette fille ; et Dieu veuille que ce ne soient point les péchés de ce misérable qui aient causé sa mort ! Voyez-vous, mes filles, il la faut considérer dans le ciel comme un tableau que vous devez imiter. Ayez-lui dévotion. Elle voit vos larmes ; oui, mes filles, elle voit les tendresses de vos cœurs et a charité pour vous, beaucoup plus qu’elle n’en a témoigné pendant qu’elle était parmi vous.

Dites, vous, ma sœur.

— Sur le premier point, j’ai pensé qu’il était raisonnable de nous entretenir des vertus de nos sœurs pour en rendre gloire à Dieu et pour voir les défauts qui m’empêchent d’acquérir les vertus qu’elles ont pratiquées.

Lorsqu’elle était aux Carmélites, elle ne pouvait souffrir qu’on dît le bien qu’elle faisait ; si on en parlait, elle pleurait. Au moins, je l’ai vue une fois pleurer, et je

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crois que c’était par sa grande humilité, qui ne pouvait souffrir les louanges.

Une autre sœur :

Il m’a semblé, mon Père, que nous devons nous entretenir de nos sœurs défuntes parce que la connaissance de leurs vertus et du zèle de leur perfection encourage toute la Compagnie à faire de même. J’ai remarqué en la défunte une grande humilité. Elle désirait que la supérieure fût avertie de ses défauts. Lorsque nous étions ensemble à Saint-Nicolas, elle avait un grand amour de Dieu, un grand désir de sa perfection et un grand soin du salut des âmes des pauvres, qu’elle assistait et servait avec beaucoup d’affection. Elle était indifférente à tout et soumise au changement des lieux, adorant en tout la conduite de la divine Providence. Elle avait une grande douceur dans sa conversation, une grande sobriété au manger et aucune attache aux biens de la terre.

— Voyez-vous, mes filles, voilà la marque d’une solide perfection être exact à l’obéissance, que les supérieurs soient absents ou présents Oh ! la belle vertu que celle-là et le grand détachement des lieux ! Il faut être ainsi pour être vraie Fille de la Charité ; autrement, on manquerait souvent.

Et vous, ma sœur, qu’avez-vous pensé ?

— Monsieur, nous nous devons entretenir des vertus de nos sœurs défuntes pour nous servir de leurs exemples en les imitant. J’ai remarqué en notre sœur Jeanne une grande douceur et humilité. Elle prenait grand soin d’encourager les sœurs qui s’adressaient à elle. J’ai eu grand désir d’imiter son zèle pour le service des pauvres et de faire tout ce qu’on me commanderait.

— Dieu soit béni, ma sœur, et vous fasse cette grâce !

La plupart des sœurs ont répété ces deux raisons,

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à savoir qu’il est bon de s’entretenir des vertus des sœurs défuntes pour glorifier Dieu des grâces qu’il leur a faites, et pour s’encourager à les imiter. C’est pourquoi je ne les répéterai plus.

— Et vous, ma sœur ?

— La vertu principale que j’ai remarquée en elle, c’est une vraie humilité. Elle me dit une fois : "Je ne sais comme on se veut servir de moi ; je ne puis rien faire de bien ; j’ai été comme cela toute ma vie." En sa maladie, je lui demandai un mot d’édification, elle me répondit : "A qui vous adressez-vous ?" C’était deux jours avant sa mort. Ma résolution a été, Dieu aidant, d’imiter son humilité, comme la vertu dont j’ai le plus de besoin.

— Oh ! mes chères sœurs, quelles paroles : "Je ne sais rien faire de bien !" Nous avions en cette sœur un grand tableau de vertus. Soyons-en bien reconnaissants vers Dieu et prions-le de nous donner les vertus que nous lui avons vu pratiquer.

Et vous, dites-nous vos pensées, ma sœur.

— Monsieur, j’ai remarqué en la maladie de notre bonne sœur qu’elle avait une grande patience et résignation à la volonté de Dieu. Elle disait n’avoir d’autre regret en mourant que de n’avoir pas bien servi les pauvres, et que, si Dieu lui rendait la vie et la santé, elle les servirait mieux que jamais. Ma résolution a été de pratiquer ce qu’elle nous a recommandé la veille de sa mort. Après une faiblesse elle fit effort pour parler, et, nous regardant toutes, elle nous dit que nous étions bien heureuses d’être appelées au service des pauvres et qu’il fallait les servir mieux qu’elle n’avait fait.

— O mes filles, cette bonne sœur savait bien estimer comme il faut sa vocation. J’ai le cœur tout plein de consolation d’entendre ses vertus.

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Continuez, ma sœur qui suivez.

— J’ai remarqué en notre sœur défunte que son entretien était toujours bon et le plus souvent de la vie des saints, et aussi que, quand elle voyait de nos sœurs en quelque peine d’esprit, elle était fort soigneuse de les consoler ; et, quand on la remerciait, elle disait que cela ne venait pas d’elle, mais de Dieu. Elle me disait fort souvent qu’il importait beaucoup de donner bon exemple aux autres. Elle avait un grand mépris d’elle-même et élevait souvent son esprit à Dieu. J’ai pris la résolution de l’imiter en cette vertu de la pratique de la présence de Dieu.

— Et vous, ma sœur ?

— Je ne sais rien de la vie de notre sœur, n’ayant eu le bonheur que de la voir en sa maladie. Ce que j’ai remarqué en ce peu de temps me donne sujet de croire qu’elle a été vertueuse toute sa vie, car elle était fort résignée à la volonté de Dieu dans les souffrances et ne cessait de faire des actes d’amour de Dieu intérieurement. Elle témoignait souvent n’aspirer qu’à son cher époux. Je désire m’habituer à en faire des actes souvent pour parvenir où je crois qu’elle est arrivée.

Elle eut une grande maladie à Nanteuil un an avant sa mort. Elle disait à la sœur qui lui avait été envoyée de Paris (1) son grand déplaisir de n’avoir pas servi les pauvres avec l’affection et le détachement nécessaires à une Fille de la Charité, et sa peine de n’avoir pas d’humilité. Elle nous faisait souvent paraître que son esprit était en présence de Dieu.

Elle me dit un jour avec grande affection : "Ma chère sœur, aimez-vous bien votre vocation, servez les pauvres avec grande humilité." Ma résolution a été de

1. Sœur Elisabeth Martin.

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travailler à acquérir ses vertus, et particulièrement la fidélité aux saintes inspirations qu’il plaira à Dieu de me donner, son détachement et son indifférence.

Une autre sœur dit :

Monsieur, j’ai remarqué sa constance à vouloir se faire Fille de la Charité. Bien que plusieurs personnes de grande vertu fussent opposées à son dessein, elle disait toujours qu’elle voulait mourir au service des pauvres. Elle résista courageusement à tous ceux qui lui promettaient de l’assurer avec grand avantage pour sa vie, aux religieuses chez lesquelles elle était tourière, qui lui proposèrent de la recevoir dans leur monastère, à Madame la princesse (2) qui lui offrit de choisir elle-même le couvent et l’Ordre qu’elle voudrait. Nous tenons ce fait d’une des tourières du même couvent. Elle fut si pressée qu’elle céda pendant quelque temps. Mais la tristesse l’envahit, la prière lui devint difficile, ses infirmités s’aggravèrent. Elle vit par là que Dieu la voulait au service des pauvres et continua ses démarches. Bien que le diable se soit servi des opérations du monde pour contrarier ses plans, elle fut reçue au nombre des Filles de la Charité. Elle a vécu parmi nous, comme on l’a vu, dans la pratique de ses règles.

— O mes filles que de grâces et de force en une pauvre et simple fille ! Je suis plein de considération pour tant de vertus.

Continuez, ma sœur.

— Un jour, comme je l’accompagnais en ville, elle me dit : "Ma sœur, tâchez de bien retenir les bons exemples et enseignements qu’on nous donne à la maison. Cela nous doit beaucoup servir quand nous en serons éloignées." J’ai pensé ensuite qu’elle ne voulait

2. La princesse de Condé.

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pas m’enseigner seulement à les retenir, mais aussi à les mettre en pratique.

Une autre sœur dit :

Monsieur, j’ai remarqué qu’elle avait une si grande crainte de la présomption que plusieurs fois en sa maladie, lorsqu’on voulait la consoler en lui disant que ses souffrances lui serviraient de purgatoire, elle témoignait ne le pas agréer. Elle avait une grande union avec toutes les sœurs et désirait voir cette union en toutes. Un jour, comme il paraissait en quelqu’une un peu d’indifférence, elle nous dit : "O mes sœurs, il se faut bien aimer, et toujours vous serez d’accord ensemble. Elle avait une grande affection à l’obéissance ; et pour la mieux pratiquer, elle eût désiré être toujours à la maison. Lors de son dernier voyage à Nanteuil, elle nous dit : "Hélas ! mes sœurs, je crains bien de m’en retourner encore pour faire ma propre volonté. Priez pour que cela ne soit pas, je vous en supplie." Elle respectait beaucoup les pauvres ; ce qui nous faisait voir qu’elle regardait Dieu en eux.

Une autre sœur dit :

Mon Père, pendant les dix-huit mois que je suis demeurée avec elle, je n’ai remarqué aucune imperfection.

O mes sœurs voilà qui est bien admirable ! Dieu soit béni En dix-huit mois, qu’on n’ait pu remarquer une imperfection en une fille, c’est ce que je n’ai encore entendu dire de personne. Véritablement, mes filles, nous avons grand sujet de remercier Dieu, qui nous a donné cet exemple de vertu. Prenez garde, mes filles, dite moi, je vous prie, dites toutes ingénument, quels défauts avez-vous remarqués en elle ?

Et M. Vincent attendit, laissant à toutes le temps de réfléchir. Une sœur prit enfin la parole :

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Ce qui pourrait être vertu dans une autre, dit-elle, est la seule chose dont on la pourrait blâmer ; c’est l’excès du désir qu’elle avait de servir Dieu et de s’occuper à la prière.

— Oh ! cela n’est-il pas beau, mes filles ? Qui a jamais entendu dire pareille chose d’une âme sainte ? Nous parlions, il y a quelque temps, d’une sœur qui était fort estimée et qui avait eu de très grandes perfections ; mais on remarqua que Dieu l’avait exercée par quelques petites chutes et par quelques passions non encore mortifiées. Mais de notre bonne sœur on n’en remarque aucune. Or sus ô Dieu ! quel bien ! Nous avons grand sujet de remercier Dieu, qui a donné à la Compagnie ce trésor. Je vous dirai, mes sœurs, que je ne me souviens point de l’avoir jamais abordée sans m’en être senti édifié.

Une autre sœur :

Mon Père, elle compatissait fort aux pauvres. Quand elle ne les pouvait assister corporellement, elle les consolait, pleurait avec eu les encourageait à souffrir leur pauvreté et maladies et leur enseigna à en faire bon usage. Même dans sa maladie, elle leur parlait avec tant de ferveur qu’il ne semblait pas qu’elle eût elle-même du mal Il nous paraissait que tout ce qu’elle faisait et disait était toujours en Dieu et pour Dieu. Ce qui m’a fait penser que, pour être vraies Filles de la Charité, il nous faut être toutes détachées du monde pour être plus unies à Dieu. Elle avait une grande prudence en son parler, une grande soumission et condescendance au prochain. Quoique la chose lui fût fâcheuse, elle cédait avec grande douceur, quand elle le pouvait sans offenser Dieu. Lorsque quelqu’un lui faisait quelque rapport à son désavantage, elle ne s’en fâchait point, mais lui montrait bon visage, interprétait tout en bien et cherchait toutes

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