Entretiens aux Filles de la Charité (page 15)
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les occasions de s’humilier. Elle ne témoignait aucun sentiment de peine lorsque les médecins lui déclaraient qu’elle ne guérirait pas.
Une autre sœur a rapporté que l’entretien que nous faisons de nos sœurs défuntes manifeste la bonté de la divine Providence, qui par sa conduite toute cachée, a des moyens si forts pour faire des choses si admirables en de si chétives créatures que nous sommes, et nous donne de la confusion en nous montrant notre négligence à prendre les moyens de nous rendre vertueuses, comme nos bonnes sœurs.
Elle a souvent pratiqué l’humilité à mon égard. Quand elle croyait que j’avais quelque mécontentement, elle se prosternait à mes pieds. Et comme je ne pouvais parler à cause de la honte et confusion que je ressentais, elle se tenait en cette posture jusqu’à ce que je lui témoigne que je n’avais plus de peine. Elle ne s’est jamais couchée avec quelque aversion sur le cœur, ou seulement avec le soupçon qu’on eût de l’amertume contre elle. Elle est venue plusieurs fois se prosterner aux pieds de notre lit pour me demander pardon avec beaucoup d’abaissement ; elle me disait ensuite qu’il ne fallait jamais se coucher si l’on avait eu quelque différend avec son prochain et que l’on pût se réconcilier.
Elle avait une très grande charité pour le prochain, mais particulièrement pour les pauvres, quelle que fût leur condition. Pour les secourir elle ne s’épargnait point en tout ce qu’elle pouvait et jugeait nécessaire, tant pour l’âme que pour le corps. Tout son soin était de s’étudier à leur donner quelque soulagement, comme à trouver quelques remèdes à leurs maux. Elle les servait avec grande douceur.
Pour les blessures et diverses plaies, elle a guéri des malades incurables miraculeusement. Et pourtant elle
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n’avait aucune expérience, car bien souvent elle ne savait par où commencer, ni ce qu’elle devait mettre, et lors elle s’adressait à Dieu, et, après, elle disait : "Ah ! que Dieu est un bon maître !"
Elle ne craignait pas les mauvaises odeurs qui venaient des malades. Il y avait à Nanteuil une pauvre fille toute mangée d’écrouelles et délaissée du monde pour la puanteur de son mal. Sa mère même ne pouvait plus gagner sa vie à cause de l’appréhension qu’on avait de son enfant. Notre sœur pourvut à leurs besoins avec grand soin. Elle allait deux fois par jour panser et nettoyer les plaies de la malade, malgré ses propres indispositions. Cette mauvaise odeur l’incommodait beaucoup et augmentait ses faiblesses. Quand on m’avertissait de cette disposition et que je la reprenais, elle me disait que c’était son peu de courage et que, puisqu’elle ne pouvait rendre de grands services à Dieu, il lui fallait au moins s’exercer aux petites occasions pour le service des pauvres honteux. Souvent, avant le jour, alors que ces pauvres personnes n’étaient pas levées, elle se trouvait à leur porte avec quelque aumône, lorsqu’elles y pensaient le moins ; et cela se faisait avec grande prudence.
Apprenait-elle la mauvaise conduite de quelqu’un, elle cherchait l’occasion de lui parler, et souvent ses recommandations étaient suivies. Si la personne avertie lui promettait de se corriger et manquait à ses promesses, c’était en se cachant, pour qu’elle ne le sût. Elle ne manquait pas tous les soirs d’aller visiter les pauvres passants qui logeaient à l’hôpital où est aussi le logement des Filles de la Charité. Elle les instruisait le ce qu’elle pouvait, particulièrement des principaux mystères de notre foi. Si elle trouvait un pauvre qui eût besoin de pain, et qu’elle ne pût lui en faire donner d’ailleurs,
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elle venait me demander de l’aider à souper, pour ne rien faire que conformément à la volonté de ses supérieurs. Et quand je lui disais : "Ma sœur, voilà du pain dur ; vous pouvez le donner" elle me répondait : "Il ne faut pas, ma sœur, je le mangerai bien ; il ne faut donner à Dieu que du bon."
Elle avait grand soin de visiter les pauvres vieilles gens, de les consoler et de les exhorter à recevoir les sacrements. Elle fit confesser et communier un jour une vieille femme qui en avait grand besoin et qui mourut le lendemain ; ce qui nous fit croire que c’était un grâce spéciale de la divine Providence sur cette pauvre âme.
Sa charité ne se bornait pas à Nanteuil ; avec la permission des supérieurs, elle s’étendait aux villages circonvoisins. Elle y allait quelquefois avec grande fatigue à cause de ses infirmités.
Un jour, une pauvre fille avait besoin d’être saignée du pied, elle lui rendit ce service ; et demi-heure après, il fallut lui donner l’extrême-onction. On crut que notre bonne sœur l’avait fait mourir, et le bruit en courut partout, tant à Nanteuil qu’autre part. Elle s’aperçut que j’en avais peine, me dit qu’il en serait ce que Dieu voudrait et m’exhorta à prier avec elle. Peu de temps après, la fille se porta fort bien et nous vint remercier de l’assistance qu’elle avait reçue. Je connus par là combien notre bonne sœur était résignée à la volonté de Dieu pour souffrir ce blâme, si cette fille était morte. Elle avait grande cordialité et patience. Lorsqu’elle me voyait de mauvaise humeur, elle me prévenait par douceur et par quelques petites inventions ou distractions, et même faisait abandon de sa volonté et de ses sentiments pour me donner de la satisfaction. Quelquefois je lui découvrais mon intérieur elle m’encourageait et me disait qu’elle était pire que moi. Quand elle me
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voyait dans des peines extraordinaires dont je lui celais le sujet, elle priait Dieu pour moi. Fort souvent j’en ai ressenti les effets, particulièrement un jour de Pentecôte. Comme je ne pouvais me résoudre à me confesser, vu les grandes appréhensions que j’en avais, j’en fus tout le jour fort triste et abattue ; le lendemain, je me sentis en un instant libre de mes peines, et me confessai avec grande facilité. A la vue de ma satisfaction, dont je ne lui pouvais dévoiler le sujet, elle me dit : "Béni soit Dieu que sa bonté ait bien voulu écouter nos prières !" En bien d’autres occasions j’ai éprouvé le pouvoir de ses prières.
Elle avait une grande liberté d’esprit pour ce qui regardait la gloire de Dieu, et parlait aussi franchement aux riches qu’aux pauvres, quand elle voyait en eux quelque mal. Un jour, sachant que des personnes riches s’étaient déchargées des tailles pour en surcharger les pauvres, elle leur dit librement que c’était contre la justice et que Dieu ferait justice de telles extorsions. Et comme je lui faisais remarquer qu’elle parlait bien hardiment, elle me répondit que, quand il y allait de la gloire de Dieu et du bien des pauvres, il ne fallait point craindre de dire la vérité.
Pour ce qui est de la longueur de sa maladie, elle ne se plaignait que dans l’extrémité et jamais ne perdait aucune pratique des exercices, tellement que j’étais quelquefois contrainte, à cause de sa grande infirmité, de lui défendre ce qu’elle voulait faire, ou de lui commander de prendre un peu de repos. Elle était fort affectionnée à l’oraison, qu’elle faisait deux fois le jour, quelques affaires qu’elle eût, sans rien ôter à ses occupations ; et elle me disait que c’était là qu’elle prenait ses forces.
Elle paraissait toujours dans un grand recueillement,
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particulièrement les jours de communion. Ces jours-là, à peine de retour à la maison, elle se retirait seule un bon quart d’heure, outre le temps qu’elle employait à l’église à son action de grâces.
Elle était de si bon exemple qu’étant en compagnie, soit à la maison ou ailleurs, elle ne sortait jamais sans avoir donné quelque édification. Elle avait un grand amour de Dieu ; elle ne soupirait qu’après Dieu et les occasions de faire du bien pour son amour. Elle avait un si grand mépris d’elle-même qu’elle désirait dévoiler ses défauts à tout le monde. Elle me suppliait, quand je venais à Paris, de les dire à nos supérieurs. Elle me priait souvent de l’avertir pour l’aider à se corriger de ses défauts et me demandait ce service comme un témoignage de mon affection.
— O mes filles, nous dit notre très honoré Père, n’êtes-vous pas bien contentes d’entendre dire les grâces que Dieu a faites à notre bonne sœur ? Il faut être bien reconnaissantes de ce que sa bonté l’a donnée à votre Compagnie. Pour moi, il faut que je vous avoue que je suis plein de douleur et de tendresse : de douleur, pour la perte que la Compagnie a faite ; et de tendresse, de voir un sujet si accompli servir d’exemple à vous toutes et à celles qui viendront après vous. O fille pleine de foi ! Voyez-vous, mes filles, la grâce qui était en cette âme se répandait jusqu’à vous par les effets de ce qu’elle opérait en elle. Je vous assure, mes sœurs, que souvent j’ai senti quelque recueillement à sa vue, non pas par ma vertu, pauvre misérable, mais Dieu permet quelquefois que les âmes prédestinées sont comme le musc, qui ne peut être en un lieu sans y répandre une bonne odeur.
A la nouvelle de la mort de notre bonne sœur, une sœur de Saint-Germain-en-Laye manda ce qui suit à
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celles de la maison : "Nous avons perdu un grand exemple. J’espère que notre bon Dieu fera paraître les vertus qu’elle a pratiquées sur terre pour sa gloire et notre encouragement."
J’ai appris de sa maîtresse qu’elle a servie il y a huit ou dix ans que, dès lors, elle était fort assidue à prier Dieu ; partout on la sur prenait en cette action aussi bien dans les écuries, ou dans la cave que dans la chambre. Elle se levait de grand matin pour aller entendre la sainte messe, crainte d’en être empêchée, ce que voyant, sa maîtresse lui permit d’y aller tous les jours. Elle jeûnait exactement les jours d’obligation et pendant tout un carême ne fit qu’un repas par jour, et encore de peu de chose. Sa collation et ce qu’elle eût pu manger de plus allait aux pauvres. Elle servait à Saint-Germain-en-Laye, où était la cour ; et quoique plusieurs personnes logeassent chez son maître, cela n’empêchait pas ses dévotions. Elle reprenait les laquais et autres valets quand elle les entendait jurer ; elle catéchisait ceux qui en avaient besoin. On a remarqué que les personnes qu’elle reprenait avaient de la confusion et se retiraient de sa présence ; ce qui n’est pas une petite marque que notre bon Dieu agréait le service qu’elle lui rendait en ce sujet.
Comme c’est presque l’ordinaire, que les personnes du mode veulent gagner sur tout, soit pour l’éprouver, ou autrement, son maître et sa maîtresse lui commandaient quelquefois d’ôter de gros bâtons des fagots qu’ils vendaient. "Si vous croyez y perdre, disait-elle, vendez-les davantage, mais, pour en ôter du bois, je ne le ferai pas." Quoiqu’en tout elle fût fort obéissante, jamais, pour obéir, elle n’aurait fait quoi que ce soit contre Dieu.
Elle était fort charitable et aimait les pauvres dès ce
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temps-là ; tout ce qu’on donnait allait à eux. Quand sa maîtresse l’en reprenait, elle disait : "Oh ! je ne le donne pas, je le mets à rente ; il m’en sera rendu cent fois autant."
M. Vincent interrogea une autre sœur.
— Monsieur, Dieu veut que nous nous entretenions ensemble des vertus de nos sœurs défuntes, puisque Notre-Seigneur a permis aux disciples de saint Jean de lui rapporter ce qu’ils avaient vu de ses œuvres, et cela pour les affermir dans la croyance des enseignements qu’ils avaient eus de lui sur le Messie.
Notre-Seigneur nous donne encore un autre motif de nous entretenir de nos sœurs défuntes, en plusieurs enseignements, en sa vie, mais particulièrement lorsqu’il défendit à ses apôtres, en sa transfiguration, de dire ce qu’ils avaient vu avant sa mort ce qui nous fait connaître qu’il le permettait après sa mort.
Une autre sœur dit qu’elle admirait avec quelle fidélité la sœur Jeanne avait correspondu au premier appel de Dieu, qui la destinait au service des pauvres, et cela longtemps avant qu’elle eût connaissance de la Compagnie des Filles de la Charité ; ce qui marque bien que Dieu la voulait en cette vocation. En ce temps-là, elle était en service à Saint-Germain. Elle sut, par rencontre, qu’il fallait une tourière aux Carmélites. Elle y vint. Les Carmélites prirent des renseignements auprès de sa maîtresse, qui la regrettait beaucoup. Ces renseignements leur firent apprécier bien davantage sœur Jeanne. Elles la reçurent ; mais ce ne fut pas pour longtemps. Peu après, elle résolut de se faire Fille de la Charité. Les instances des créatures ne la purent ébranler. Grande leçon pour nous apprendre à faire la très sainte volonté de Dieu ! Comme elle n’avait pas assez de raison pour convaincre les Carmélites, ni assez de force
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pour supporter seule toutes les difficultés, elle remit la décision au Révérend Père dom Morice, religieux barnabite. Celui-ci, après avoir interrogé et bien mûrement considéré la conduite de Dieu sur elle, lui conseilla de se donner au service des pauvres en la Compagnie des Filles de la Charité, qu’il ne connaissait que par la relation de ce qu’elle lui en disait, convaincu que c’était la volonté de Dieu.
Elle a toujours été très exacte à pratiquer les petits règlements ; et quoiqu’elle eût un grand attrait pour l’oraison, ce n’était pas au détriment des pauvres, qu’elle servait sans sortir du recueillement qui lui était presque continuel. Elle quittait volontiers la prière quand la volonté de Dieu le demandait, sachant bien qu’elle ne s’éloignait pas de lui quand elle allait vers les pauvres pour son amour.
Elle était très détachée de toutes choses, même des objets de dévotion. Elle n’avait en tout qu’un rosaire, son petit livre et un étui de chirurgie, et non de ces choses auxquelles les filles s’attachent. Et quoiqu’elle fût aimée aux lieux où elle demeurait et qu’elle eût grand sujet d’y rester, elle témoignait avoir besoin d’en sortir ; elle venait à la maison avec joie et disait : "J’apprendrai à ne plus faire ma volonté."
Un soir, pensant que la mort était proche, elle supplia sa sœur de dire ses imperfections à toutes les sœurs après son décès, pour faire connaître son ingratitude et leur apprendre, par son exemple, à ne pas faire comme elle. Puis, s’efforçant de leur parler, elle leur dit : "Mes sœurs, si j’avais quelque regret, ce serait de n’avoir pas bien servi les pauvres. Je vous prie, servez-les bien. Vous êtes bien heureuses d’être appelées de Dieu à cette vocation."
Comme elle ne pouvait parler facilement, on ne
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l’abordait presque jamais, qu’elle ne témoignât des yeux, ou de quelque mouvement du visage, que son esprit était toujours appliqué à Dieu. Et quand elle voyait des jeunes sœurs près d’elle, il semblait qu’elle eût envie de les encourager à la persévérance. Si elle ne pouvait le leur dire, elle le faisait paraître.
— Hélas ! mes filles, dit Monsieur Vincent, quand je la confessai la dernière fois (je puis vous dire cela pour votre édification et sans rompre le sceau de la confession), elle croyait se devoir accuser de la satisfaction qu’elle avait dans ses souffrances. "Dites-moi, ma sœur, lui demandai-je, en qui mettez-vous votre espérance ?" Et elle répondit : "En Dieu seul".
Je vous assure, mes sœurs, que j’ai lu bien des vies de saints ; peu de saints surpassent notre sœur en l’amour de Dieu et du prochain. Mon Dieu ! mes filles, serait-il possible que nous ayons cet exemple sous les yeux et que nous demeurions dans nos mauvaises habitudes, que nous l’ayons vue appliquée à l’observance des règles et que nous continuions d’y manquer !
O mes filles, prenez bien garde à l’avertissement de cette bonne sœur. Il faut que ceci vous serve d’encouragement. Pensez souvent que vous avez eu le bonheur d’avoir en votre Compagnie une sœur en laquelle vous ne vous souvenez pas d’avoir vu une imperfection. Les petits enfants ne sont pas sans faute, et pour l’ordinaire Dieu permet qu’il reste en la plupart des sœurs, toute leur vie, quelque passion pour exercer leur vertu. En celle-ci nous n’en avons remarqué aucune. Encore une fois, mes filles, soyons bien reconnaissants de cette grâce. Souvent on est embarrassé pour trouver quelque bien dans les paroles et les actions des défuntes, et, pour notre sœur nous sommes tous si remplis du bien qui a paru en elle, que, si nous épluchions tout ce qu’elle
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a fait en sa vie, nous aurions peine à y trouver quelque défaut. Dieu soit béni, mes sœurs !
Son détachement était grand. Comme on lui demandait un jour si elle voulait voir sa sœur, qui était en cette ville, elle dit : "Laissons les morts ensevelir les morts" (3). La même question lui fut posée au sujet du Révérend Père dom Morice, qui était son directeur avant qu’elle vînt en la Compagnie ; elle répondit qu’il le fallait demander à sa supérieure. Celui qui la confessait avant son entrée aux Carmélites a déclaré qu’elle veillait avec soin sur la pureté de son âme.
Elle avait une grande indifférence pour vivre ou pour mourir. Elle disait parfois, convaincue que cette maladie la mènerait à la mort : "Je m’en vais, oh ! je m’en vais." Je lui répondais : "Eh bien ! ma sœur, allez volontiers à votre époux, qui vous appelle." A ces mots, son visage témoignait une grande consolation. Elle se baissait souvent ` sur la croix. Après plusieurs assauts (4), dont elle n’avait cru pouvoir se relever, elle demandait à celle qu’elle regardait comme sa supérieure (5) : "Serai-Je encore longtemps ici ?" Celle-ci lui répondit qu’elle ne le pensait pas, mais qu’il fallait être jusqu’à la fin dans la soumission à la volonté de Dieu. Elle témoigna qu’elle y était disposée mais qu’elle craignait beaucoup de manquer de patience à cause de la grandeur de ses souffrances. Elle se plaignait rarement, et c’était une petite plainte fort douce.
Après sa mort, on l’ouvrit et on trouva les poumons bien au-dessus de leur place ordinaire, presque contre le gosier ; ce qui témoigne une grande violence dans les
3.saint Luc IX, 60.
4. Assaut, crise
5. Louise de Marillac Rappelons que le compte rendu de l’entretien est d’elle.
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parties intérieures. Il semble qu’elle ait plus souffert que ceux qui meurent du poumon ; c’est que Dieu voulait la conduire à une plus grande perfection.
Que Dieu soit béni, mes sœurs, d’avoir voulu que toutes les pensées, paroles et œuvres de notre sœur nous donnent sujet de le glorifier sur terre et de nous en édifier ! Il est bien étonnant que nous puissions dire n’avoir remarqué en elle aucune imperfection blâmable, quoiqu’il soit écrit du juste même qu’il tombe sept fois le jour (6). Vous pouvez dire d’elle, mes sœurs, que c’était en votre Compagnie un tableau parfait, et en cela vous avez sujet de reconnaître que c’est un grand bonheur d’être Fille de la Charité, je dis bonne et vraie Fille de la Charité, comme elle était.
La dernière fois que je la vis, alors qu’elle ne pouvait presque plus parler, je lui demandai : "Eh bien ! ma sœur, dites-moi maintenant ce que vous aimeriez mieux avoir été en votre vie : grande dame ou Fille de la Charité ?" Cette bonne sœur me répondit : "Fille de la Charité." O bonne parole, qui nous montre, mes sœurs, que la condition des Filles de la Charité est plus grande que toutes les grandeurs du monde ! Et qui en doute, puisque être Fille de la Charité, c’est être fille de Dieu ? O mes sœurs, qui n’aimera mieux cette qualité que celle de fille de roi ? Ne vous mettez donc plus en peine, mes sœurs, de rechercher à qui recourir au ciel pour être aidées à obtenir les vertus de vraie Fille de la Charité, puisque nous pouvons croire qu’elle y est. Oui, il vous est permis de le croire, puisqu’elle a vécu et est morte comme vivent et meurent les justes. Vous la pouvez invoquer chacune en votre particulier. O mes filles,
6. Proverbes XXIV, 16.
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c’est une grande perte pour votre Compagnie. Dieu veuille que mes misères n’en soient pas la cause !
Que Dieu ait mis en votre Compagnie un sujet si accompli, ô mes sœurs, grand sujet de reconnaissance ! Que Dieu en tire la gloire que sa bonté prétend que nous lui en rendions ! Il a permis que nous ayons la consolation de la voir mourir parmi nous, et le désir qu’elle en avait montre bien qu’elle était détachée de toutes choses et qu’elle n’avait d’autre désir que celui de faire sa très sainte volonté dans la condition où sa bonté l’avait appelée.
O mes filles, je vous estime bienheureuses d’avoir eu cette bonne fille en votre Compagnie. Béni soyez-vous, ô mon Dieu, pour les grâces que vous lui avez faites et pour la connaissance que vous nous donnez de ses vertus, particulièrement de sa disposition à accepter la mort si Dieu le voulait, et à souffrir le blâme qu’on lui aurait donné si la bonne fille qu’elle avait saignée était morte !
Je supplie le bon Dieu de tout mon cœur qu’il vous rende participantes de ses vertus, qu’il vous fasse la grâce d’imiter son détachement de toutes choses, d’aimer la pratique de vos règles et la condescendance aux sœurs en ce qui n’offense pas Dieu, d’estimer et aimer votre vocation, en sorte que vous y soyez fidèles. C’est la prière que je vous fais, ô mon Dieu, vous priant de bénir toutes nos sœurs au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit (7).
Elle resta très longtemps entre la vie et la mort. On
7. Tout le passage qui suit, jusqu’à la fin, se trouve, dans le manuscrit, inséré un peu plus haut, avant les mots : "O ma fille, je vous estime bienheureuse." Nous l’avons reporté ici pour ne pas interrompre la conférence, à laquelle il n’appartient pas, au moins sous cette forme.
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nous rapporta qu’elle désirait voir M. Vincent, qui ne pouvait y aller, à cause de ses grandes affaires. Comme on la disait si bas qu’il y avait peu d’espoir qu’elle échappât, notre sœur Elisabeth, une des plus anciennes de la maison, y fut envoyée. Aussitôt que la malade la vit, il sembla que Dieu lui redonnait de nouvelles forces. Elle dit : "Je m’en irai avec vous", et elle continua à se mieux porter, si bien que, le médecin assurant qu’elle pouvait faire le voyage, M. le curé de Nanteuil et les autres administrateurs, quoiqu’ils eussent bien désiré la garder toujours, consentirent à lui donner la satisfaction qu’elle désirait, aux dépens de l’Hôtel-Dieu, et se procurèrent une litière pour nous l’envoyer ; ce qui lui donna grande consolation, quoiqu’elle fût en très piteux état et incapable de faire le voyage sans danger de mort. Néanmoins Dieu permit qu’elle arrivât très heureusement, aidée de notre bonne sœur. Son arrivée donna consolation à toutes, mais à elle particulièrement, qui disait souvent : "Que je suis heureuse d’être ici ! O mon Dieu, que je meure quand il vous plaira !"
Il nous est arrivé de grands biens ensuite, car, comme nous nous étions rendues indifférentes, par soumission à la divine Providence, qu’elle vînt ou demeurât là, je crois que sa bonté a voulu nous faire expérimenter qu’il agrée cette disposition, en donnant, dès ce monde, quelques récompenses, comme il fit en ce que, sans notre choix, son corps fut ouvert après sa mort. Mais ce que j’estime le plus, c’est que, deux ou trois jours avant de mourir, sur sa demande instante, notre très honoré Père vint un soir, et sa charité, voyant que nous craignions sa mort pour la nuit suivante, fit toutes les recommandations de l’âme, avec M. Portail, en présence de toutes les sœurs qui étaient pour lors à
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la maison. Et après, la plus ancienne lui demandant sa bénédiction pour toute la Compagnie, tant présentes qu’absentes, à ce qu’il plût à Dieu que toutes eussent, à leur mort, la grâce que l’église venait de demander pour l’âme de cette chère sœur, sa charité acquiesça très volontiers, proférant de bouche, aussi bien que de cœur, les paroles de la bénédiction.
La veille de sa mort, elle nous demanda encore plusieurs fois à voir ce cher Père, et, dans ses assauts d’oppression et de faiblesse elle tournait toujours les yeux vers Saint-Lazare pour nous témoigner son désir. Notre bon Dieu lui voulut donner cette consolation. M. Vincent approchant de son lit, elle lui témoigna une grande joie. Celle qui savait l’état de son esprits (8) dit : "Mon Père, notre sœur désire avoir l’honneur de vous voir pour remettre entièrement son âme en vos mains ; elle supplie très humblement votre charité de l’offrir à Dieu en la manière qu’elle sait lui être agréable, à ce qu’à l’instant de sa séparation elle soit unie à celle de Jésus-Christ, pour, par ce moyen, obtenir miséricorde." — "Très volontiers, ma très chère sœur, je vous promets de l’offrir souvent à Dieu en la manière que vous désirez. Je supplie sa bonté qu’il vous fasse cette grâce à vous et à toutes les Filles de la Charité qui sont et seront à l’avenir."
Toutes eurent si grande satisfaction à la pensée que le pouvoir de cette prière et bénédiction leur servira à la mort, que j’ai voulu le mettre tout au long, à ce que les pauvres Filles de la Charité connaissent par là le soin de la divine Providence sur leur Compagnie et qu’elles en soient toujours bien reconnaissantes.
Je ne veux pas omettre qu’une de nos sœurs, rencontrant
8. Louise de Marillac.
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le Père dom Morice, qui était confesseur de Jeanne Dalmagne avant son entrée dans la Compagnie, lui dit la mort de cette bonne sœur et la recommanda à ses prières. Dom Morice répondit : "Je ne crois pas qu’elle ait besoin de prières, mais qu’elle priera pour nous tous (9)."