Entretiens aux Filles de la Charité (page 16)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

20. — CONFéRENCE DU 22 JANVIER 1645

SUR L’OBSERVANCE DU RèGLEMENT

Le jour de saint Vincent, martyr, en l’année 1645, notre très honoré Père nous fit la charité d’une conférence sur les règles et pratiques de notre Compagnie et nous dit : Mes sœurs, vous savez le sujet de cet entretien ; je dois vous représenter ce qui se pratique en votre Compagnie depuis longtemps. Ce n’est point règles nouvelles ; ce sont seulement vos pratiques. Il se fait tard, mes filles. Je vous ai bien fait attendre. Je vous en demande pardon. Mais je vous assure que j’avais mon manteau pour venir, quand une personne de condition m’a fait retourner. Les trois points de votre oraison

9. A la suite, le copiste ajoute : "Cette bonne sœur est morte dans la 33e année de son âge, après avoir été 5 ans dans la Compagnie des Filles de la Charité le 25e de mars, jour anniversaire de celui où Dieu lui avait fait la grâce de se donner tout à lui pour le service des pauvres. Elle est la première décédée de toutes celles qui s’y sont données de la sorte. Dieu soit béni éternellement !

"Il est à remarquer que, quand Mademoiselle, qui a écrit de sa main cette conférence, parle de la sœur la plus ancienne et de celle qui savait l’état intérieur de ladite défunte, elle dit ce qu’elle même a remarqué, et par humilité ne se nomme que du nom commun de sœur. Mais il est facile de remarquer le style de son rapport d’avec les autres sœurs.

Le manuscrit reproduit, après lu conférence, la lettre qu’écrivit le curé de Nanteuil à Louise de Marillac pour faire l’éloge des vertus de sœur Jeanne.

Entretien 20. — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.

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étaient : les raisons que vous avez de pratiquer exactement les anciennes coutumes de la Compagnie ; les fautes qui se font pour l’ordinaire ou qui se peuvent faire contre les anciennes coutumes et règles de la Compagnie ; et les moyens dont vous pouvez vous servir pour garder plus exactement vos règlements à l’avenir.

Or sus, je crois qu’il ne faut pas que nous nous arrêtions beaucoup. Voyons seulement quelques-uns de vos papiers.

Vous, ma sœur, vos pensées sur ce sujet ?

— Mon Père, la première raison est que nous ne saurions être vertueuses si nous ne pratiquons nos règles ; la deuxième, que, sans cette pratique, il ne peut y avoir d’union en la Compagnie. J’ai reconnu que je faisais beaucoup de fautes contre les règles ; j’ai manqué presque en toutes, particulièrement à l’oraison. Je n’ai pas eu de bonnes et saintes pensées le long du jour ; et par mauvaise condescendance et respect humain je ne me suis pas retirée à l’heure, quoique je sentisse en moi un remords de conscience. J’ai donné en cela mauvais exemple à la sœur qui était avec moi, et aussi en plusieurs autres fautes contre les règles. J’ai pensé que, pour mieux pratiquer mes règles, je dois renoncer à moi-même, parce que ma nature répugne toujours quand il me faut surmonter en quelque chose. J’ai pris la résolution d’y travailler, moyennant la grâce de Dieu.

— Et vous, ma sœur ?

— Mon Père, j’ai pensé que, puisque Dieu m’a appelée en la Compagnie des Filles de la Charité, je dois suivre leurs règles, obéir à nos supérieurs et donner bon exemple à mes sœurs en toutes mes actions. Les fautes que j’ai remarquées en moi sont particulièrement les manquements au silence, mon parler trop rude et discours déréglé ; en quoi j’ai souvent malédifié la Compagnie,

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comme en beaucoup d’autres fautes, que nous ne voudrions pas commettre devant nos supérieurs. J’ai pris résolution, moyennant la grâce de Dieu, de mettre en pratique les règles que la divine Providence nous a données, d’obéir à mes supérieurs et à toutes nos sœurs. Dieu m’en fasse la grâce !

— Et vous, ma sœur, vos pensées ?

— Monsieur, la première raison, c’est que, puisque Dieu m’a prise à son service, il me demande une grande perfection. Une seconde c’est que Dieu est si bon qu’il mérite bien que nous nous fassions violence. De plus, il nous demandera un compte exact de toutes les grâces qu’il nous aura faites. Les fautes que je commets contre les règles sont causées par mes trop grandes tendresses sur moi-même ; mes lâchetés ont souvent été cause que j’ai servi les pauvres avec négligence. J’ai pensé, comme moyens de mieux pratiquer nos règlements, de renoncer à moi-même, de ne vouloir que la volonté de Dieu et d’obéir exactement à nos supérieurs.

— Dites, vous, ma sœur.

— Il nous faut pratiquer exactement nos règles parce que, par ce moyen, Dieu nous fera la grâce de persévérer en notre vocation Nous allons contre la fidélité que nous devons à Dieu toutes les fois que nous manquons à la pratique de nos règlements. Par là nous nous éloignons de lui ; ce qui me donne grande confusion, car j’ai presque toujours manqué à la pratique de toutes. Pour me corriger de mes défauts, il importe que je m’affectionne davantage à ma vocation, moyennant la grâce de Dieu, le secours de la sainte Vierge et de mon bon ange.

— Et vous, ma sœur ?

— Mon Père, il m’a semblé que les règles sont données aux Compagnies pour les aider à se perfectionner.

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Une seconde raison est ce que Notre-Seigneur a promis à ceux qui garderont les conseils évangéliques et à ceux qui pratiqueront les œuvres de miséricorde. Ces promesses s’adressent particulièrement à celles qui ont le bonheur d’être appelées aux Compagnies établies pour l’exercice de la charité ; à quoi tous les articles de nos règles nous portent, particulièrement à l’instruction des ignorants et à la visite des malades et prisonniers, comme sont les galériens. Une troisième raison, c’est que l’exactitude aux règles en tout, sans jamais passer les bornes de ce qui nous est ordonné nous édifie les unes les autres. Une sœur qui refuse de faire ou dire ou porter ce qui est ordonné peut entraîner les autres en ce même esprit de contradiction et de désobéissance. J’ai été si misérable que d’avoir beaucoup et souvent manqué à notre manière de vie, particulièrement à demander pardon à mes sœurs chaque fois que je leur ai donné quelque mécontentement ; en quoi j’ai malédifié toutes mes sœurs, dont je leur demande très humblement pardon de tout mon cœur.

— Dieu soit béni, mes sœurs !

— Dites, ma sœur.

— Il m’a semblé, Monsieur, que le seul moyen de nous aider à plaire à Dieu et à faire sa très sainte volonté, est l’observance de nos règles, lesquelles nous sont données par l’ordre de sa divine Providence. J’ai souvent failli a la pratique de ces règles par mes manquements au silence et à l’obéissance et par ma grande répugnance à être reprise de mes fautes. Pour les mieux pratiquer à l’avenir, j’en demanderai souvent à Dieu la grâce et je penserai aussi souvent à mes devoirs. Loué soit le saint nom de Dieu !

— Dieu soit béni, mes sœurs ! Continuez, vous, ma sœur, qui suivez.

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— Mon Père, au commencement de mon oraison, j’ai admiré les moyens dont Dieu se sert pour nous faire entendre ce qui lui est plus agréable et ce qu’il demande de nous pour l’augmentation de sa gloire en nous. Puisqu’en son principal séjour il y a des règles, très exactement observées par les neuf chœurs des anges, il faut bien qu’il y en ait sur terre dans les Compagnies où il lui plaît d’habiter, et particulièrement en celles qui aspirent à l’imitation de la vie de Jésus-Christ, comme est la Compagnie des Filles de la Charité. Il est très raisonnable qu’elles aient, chacune en particulier et toutes en général, un très grand soin de garder entièrement celles qui leur sont données, et de s’y appliquer comme à un moyen de les perfectionner.

Je reconnais avoir manqué jusques à présent et souvent à la pratique de nos dites règles, presque en tout, et particulièrement à la déférence que je dois à toutes mes sœurs. Pour mieux les mettre en pratique à l’avenir, j’ai pensé qu’il me fallait un grand détachement de moi-même, pour m’attacher fortement à la volonté de Dieu, que je trouve dans nos règles, puisqu’elles nous sont données par nos supérieurs. Ma résolution a été d’avoir plus d’affection que jamais à la pratique des règles. Dieu m’en fasse la grâce, s’il lui plaît !

Une autre sœur dit :

Je ne puis être bonne Fille de la Charité sans mettre en pratique les règles de la Compagnie, auxquelles j’ai manqué presque toujours depuis que Dieu m’a fait la grâce d’y être. Pour ne plus tomber en ces fautes, j’ai besoin de me surmonter moi-même.

— Et vous, ma sœur ?

— Mon Père, j’ai pensé que, par la pratique des règles, nous honorons la vérité et fuyons l’hypocrisie, puisque nos supérieurs, le monde et nos sœurs croient que nous

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nous sommes données à la Compagnie pour faire tout ce qui s’y fait. Une autre raison, c’est que Dieu le veut ; il nous l’a témoigné lorsqu’il nous a appelées en cette manière de vie. Il est bon de penser souvent qu’en tous nos actes c’est Dieu que nous servons, qu’il nous voit surmonter les petites difficultés que nous y avons, pour son amour, et nous en sait gré, et enfin qu’il nous donnera l’éternité bienheureuse pour récompense d’un peu de travail. Les fautes contre nos règles ralentissent petit à petit notre ferveur, nous mettent en danger de perdre notre vocation, donnent mauvais exemple à nos sœurs et, qui pis est, fâchent notre bon Dieu.

— Oh ! Dieu soit béni, mes sœurs, de l’estime que vous faites des petits règlements qui s’observent en votre Compagnie depuis longtemps ! Dieu désire qu’en toutes choses il y ait un ordre gardé ; saint Paul nous l’apprend quand il dit que ce qui est ordonné vient de Dieu.

Il se peut dire en vérité que c’est Dieu qui a fait votre Compagnie. J’y pensais encore aujourd’hui et je me disais : "Est-ce toi qui as songé à faire une Compagnie de filles ? Oh ! nenni. Est-ce Mademoiselle Le Gras ? Aussi peu." Je n’y ai jamais pensé, je peux vous le dire en vérité. Et qui donc aurait eu la pensée de former en l’église de Dieu une Compagnie de femmes et filles de la Charité en habit séculier ? Cela n’aurait pas paru possible. Oui bien, ai-je pensé à celles des paroisses. Encore vous puis-je dire que c’était Dieu, et non pas moi.

J’étais curé en une petite paroisse, quoiqu’indigne. On me vint avertir qu’il y avait un pauvre homme malade et très mal accommodé en une pauvre grange, et cela lorsque j’étais sur le point d’aller faire le prône. On me dit son mal et sa pauvreté, de telle sorte que,

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pris de grande compassion, je le recommandai fortement et avec tant de ressentiment, que toutes les dames en furent touchées. Il en sortit de la ville plus de cinquante ; et moi je fis comme les autres, le visitai et le trouvai en tel état que je jugeai à propos de le confesser ; et, comme je portais le Saint-Sacrement, je rencontrai des femmes par troupes et Dieu me donna cette pensée : "Ne pourrait-on point réunir ces bonnes dames et les exhorter à se donner à Dieu pour servir les pauvres malades ?" En suite de cela, je leur montrai que l’on pourrait secourir ces grandes nécessités avec grande facilité. Aussitôt elles s’y résolurent. Ensuite cette Charité est établie à Paris pour y faire ce que vous voyez. Et tout ce bien vient de là. Je n’y avais pas pensé davantage. C’est Dieu, mes filles, qui l’avait voulu, et saint Augustin assure que, quand les choses arrivent de la sorte, c’est Dieu qui le fait. En cette ville de Paris, quelques dames eurent ce même désir d’assister les pauvres de leur paroisse ; mais, quand on en vint à l’exécution, elles furent bien empêchées de leur rendre les services bas et pénibles. Dans les missions, je fis rencontre d’une bonne fille de village qui s’était donnée à Dieu pour enseigner les filles de côté et d’autre. Dieu lui inspira la pensée de me venir trouver. Je lui proposai le service des malades. Elle accepta aussitôt avec plaisir et je l’adressai à Saint-Sauveur, qui est la première paroisse de Paris où la Charité a été établie. Une Charité fut ensuite fondée à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, puis à Saint-Benoît, où il y eut de bonnes filles de village, auxquelles Dieu donna telle bénédiction que, dès ce temps-là, elles commencèrent à s’unir et à s’assembler presque imperceptiblement.

Vous voyez de là, mes très chères sœurs, que véritablement la raison donnée par saint Augustin pour connaître

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que les œuvres sont de Dieu est bien manifeste en votre Compagnie, de telle sorte que, si l’on nous demandait comment cela s’est fait, nous pouvons véritablement dire : "Je ne le sais pas".

Et cela étant, mes chères sœurs, que le dessein de vous assembler est de Dieu lui-même, vous devez aussi croire que c’est par la conduite de sa divine Providence que votre manière de vie s’est formée en règle avec le temps, et qu’il est nécessaire de mettre cette règle par écrit, pour conserver la mémoire de ce que Dieu demande de vous et maintenir dans la pratique celles qui viendront après vous.

La seconde raison est que, tant que vous serez liées et unies ensemble par une exacte pratique de vos règles, vous serez en la manière que Notre-Seigneur vous demande, et estimées une petite armée pour combattre les ennemis qui voudraient vous dissiper, et ainsi vous paraîtrez au ciel et en la terre filles de Dieu. O mes filles, vous avez grand sujet de vous humilier des desseins que, semble-t-il, Dieu a sur vous. Si vous saviez… Le dirai-je, mes filles ? Je suis en balance si je le vous dois dire, crainte que quelqu’une s’enorgueillisse. Je suis entre deux, car cela vous peut aussi encourager. O mes chères sœurs, Dieu soit béni ! C’est pour sa gloire. Je parlais un de ces jours à un grand serviteur de Dieu de vous autres, mes filles ; il me dit qu’il ne voyait rien de plus utile en l’église, et c’était avec grand sentiment, Savez-vous ce qui vous a acquis cette réputation dans la créance du monde ? C’est la pratique de vos règles. Et qu’est-ce qui vous y pourra maintenir ? Cette même pratique, pas autre chose. C’est pourquoi, mes sœurs, tenez-vous y ferme et ne manquez pas en un point, c’est-à-dire ne vous relâchez pas.

N’avez-vous jamais entendu parler de la conduite des

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nautoniers qui naviguent en pleine mer, à plus de 500 lieues parfois, sans voir aucune terre ? Les mariniers sont en assurance tant qu’ils suivent exactement les règles de leur conduite ; s’ils manquent de tourner en cale en plein, ainsi que le pilote en avertit ou que la voile soit à contre-temps, le navire est sûrement perdu. Ii en est de même, mes filles, des communautés et particulièrement de la vôtre. Comme un vaisseau sur une mer périlleuse, vous êtes exposées à tant de diverses rencontres ! Votre vocation est votre conduite, et vos règles sont votre assurance.

Vous êtes donc entrées dans le navire où Dieu vous a conduites par son inspiration. Il y faut un pilote qui veille tandis que vous dormez. Et qui sont ces pilotes ? Ce sont les supérieurs. Ils sont chargés de vous avertir de ce que vous avez à faire pour surgir heureusement au port. Vous atteindrez le port, si vous êtes bien exactes à l’observance de vos règles. Si quelqu’une d’entre vous s’en voulait dispenser et qu’elle demandât à sa compagne de ne pas la dénoncer ô mes filles, défiez-vous de cette sœur. Comment voulons-nous que le pilote nous conduise, s’il n’est pas averti des détours dangereux ! O mes sœurs, défiez-vous de celles qui ne voudraient pas que leurs actions ou leurs paroles fussent dites à leurs supérieurs ; défiez-vous de vous-mêmes, si vous aviez ces pensées. Et pourquoi, mes filles, craindriez-vous de découvrir vos infirmités ? Ne savez-vous pas que les supérieurs ont des cœurs de pères et qu’ils sauront bien traiter les infirmes comme infirmes et les fortes comme fortes ? Mais il ne faudrait pas que les fortes veuillent être traitées comme les faibles ; il en résulterait un grand dommage à la Compagnie. Pour éviter ce danger, mes filles je vous dirai qu’il vaut mieux

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se surmonter par un peu de courage que se laisser abattre par trop de tendresse et de lâcheté.

Voici un exemple qui peut-être vous servira : Monseigneur le cardinal de la Rochefoucault, âgé de plus de 80 ans, ne manque pas depuis longues années de se lever dès les quatre heures du matin, et je crois qu’il ne se couche pas plus tôt qu’à dix heures. M. le premier président fait de même, quoique souvent il ne se couche pas plus tôt qu’à onze heures.

O mes filles, il est de très grande importance que vous soyez fermes en la pratique de vos anciennes coutumes, si vous voulez que Dieu vous continue ses grâces, sans lesquelles vous ne ferez jamais bien Cette exactitude seule pourra obtenir de sa bonté votre persévérance et faire que vous serez à édification au monde.

La bonne Madame la présidente Goussault est morte en ce désir ; oui, mes filles, elle est morte en pensant à vous. Elle mourut un soir le matin du même jour, elle me dit : "O Monsieur, j’ai pensé toute cette nuit à nos bonnes filles. Si vous saviez en quelle estime je les ai ! Oh ! que de choses Dieu m’a fait voir à leur sujet !" Voyez-vous cette bonne dame ; Dieu lui donnait beaucoup de bonne volonté pour vous. Pour vous encourager encore par son exemple et vous affermir dans l’observance de vos règles, je vous dirai que, longtemps avant sa mort, elle s’en était prescrit quelques-unes, auxquelles elle était extrêmement exacte. Elle s’était habituée à garder le silence pendant qu’elle s’habillait, et elle n’y manquait pas. Pour n’en être pas détournée par le monde qui pouvait entrer dans sa chambre on lui lisait durant ce temps quelque chapitre de dévotion.

Voyez, mes filles, si une personne du monde se rend si exacte en chose à laquelle elle n’est nullement obligée, à plus forte raison devez-vous, mes filles, ne point manquer

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à toutes les observances de vos coutumes, vous qui en avez pris la résolution lorsque vous êtes entrées en la Compagnie. Encore que jusques à présent, vous n’ayez pas eu vos dites règles par écrit, néanmoins la coutume des premières sœurs vous y oblige, puisque vous vous êtes associées avec elles et que vous leur devez l’exemple ; cet exemple, les anciennes vous le doivent aussi très exactement. C’est pourquoi, mes filles, gênez-vous un peu et ne pensez pas que les moindres empêchements vous dispensent de vos exercices. Or sus, mes sœurs, il est temps de vous retirer. Je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vous a assemblées pour suivre l’exemple de sa sainte vie, de vous donner son esprit pour pratiquer vos règles, de vous faire la grâce de l’imiter en son humilité, sa simplicité et bonté, à ce que vous soyez à édification les unes aux autres et en bonne odeur à tous, selon le dessein de Dieu. Qu’il vous bénisse, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

Pensées de Louise de Marillac

sur le sujet de la conférence du 22 janvier 1645

Il y a longtemps que la Compagnie désire et demande que la manière de vie soit rédigée en forme de règlement, afin que, par la lecture d’icelui, nous soyons encouragées à le pratiquer. Dieu, qui nous fait aujourd’hui cette grâce, nous demande plus d’exactitude et plus de fidélité que jamais.

Par l’ordre qu’il a mis au ciel et dans la nature dans tous les temps et partout où sa miséricorde règne, Dieu nous fait entendre qu’il le veut aussi dans les Compagnies, afin d’éviter la malédiction du seul lieu où il n’y en a point, l’enfer et ses appartenances.

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Troisième raison. — Notre salut dépend peut-être bien de l’observance de ces règlements. Nous sommes en la Compagnie par la conduite de la divine Providence ; c’est par elle que les grâces de Dieu doivent passer pour venir à nous. Ceux qui étaient sur terre du temps de Notre-Seigneur se postaient aux lieux où il devait passer, et c’est là que les uns recevaient la grâce de leur vocation ; d’autres, celle de leur guérison. Ce serait donc en quelque façon mépriser les grâces de Dieu que nous éloigner de la voie en laquelle il nous a mises.

Je me reconnais coupable de toutes les fautes de la Compagnie, en ce que je manque presque à tout et n’avertis pas quand je le devrais, quelquefois par lâcheté et condescendance. Pour suivre mon inclination, j’ai trop tenu la Compagnie en récréation, d’où est venue la mauvaise habitude de perdre le temps ; ce n’est pas qu’on ne fît rien, mais le sujet des conversations n’était pas de choses relatives à l’exacte pratique de ce que Dieu demande aux Filles de la Charité comme d’apprendre à traiter et servir les pauvres malades.

Les principaux manquements au règlement sont le peu de déférence des sœurs soumises à la sœur nommée servante des pauvres et le peu de support des sœurs nommées servantes des pauvres à l’égard de leurs compagnes, qu’elles commandent avec trop d’autorité ; la mauvaise conduite de sœurs qui s’entendent pour faire ou dire quelque chose contre la règle et se promettent mutuellement de le cacher ; la lâcheté et paresse de celles qui, pour se dispenser de l’observance des règles, déclarent n’y être pas obligées.

Un moyen de mieux pratiquer nos règles, c’est de demander à Dieu grâce pour cela, et à mon père spirituel comment je puis accorder le peu d’affaires que j’ai et mes indispositions avec ces règles. Je dois encore être

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plus attentive à ce que font nos sœurs de la maison et du dehors, plus exacte à m’informer de leurs déportements et à leur donner le plus d’intelligence que je pourrai de notre manière de vie et de ce que Dieu demande de nous, lequel soit béni à jamais !

21. — CONTINUATION DE LA CONFéRENCE DU 22 JANVIER 1645 (1)

SUR LA PRATIQUE DU RèGLEMENT

Mes très chères sœurs, en la conférence dernière, vous apportâtes vos billets au sujet des entretiens à faire sur la nécessité des règles dans les Compagnies. O mes filles, il se dit de bonnes choses, qui me consolèrent beaucoup. C’est le Saint-Esprit qui vous les avait inspirées. Dieu soit béni !

Nous demeurâmes, ce me semble, sur la question de savoir s’il était expédient de quitter la règle pour le service des pauvres. Mes filles, le service des pauvres doit toujours être préféré à toute chose. Vous pouvez même laisser d’entendre la messe ès jours de fêtes, mais seulement en cas de grande nécessité, comme serait un malade en danger de mort qui aurait besoin des sacrements ou de remèdes, ou serait en notable péril sans vous. Quand vous vous exemptez de quelque exercice de vos règles, il faut que ce soit avec jugement, et non pour vous flatter. Ordonnez de telle sorte votre temps

Entretien 21. — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac

1. La conférence n’est pas datée. Comme le texte est écrit de la main de Louise de Marillac, elle est de 1646 au plus tard. Malgré certaines difficultés, le mot sur les "billets" et le format des feuilles nous portent à croire qu’elle a suivi la conférence du 22 janvier 1645.

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que vous n’en perdiez point, tant pour visiter vos malades, que pour aller prendre les ordres des dames et leur rendre les comptes nécessaires, et vous verrez, mes filles, que le plus souvent vous aurez du temps pour tout. Quand vous n’en aurez pas assez, laissez là ce qui est moins important. De la sorte, vous êtes assurées d’être fidèles à vos règles, et encore plus, puisque l’obéissance est réputée de Dieu pour sacrifice. C’est Dieu, mes filles que vous voulez servir. Pensez-vous que Dieu soit moins raisonnable que les maîtres de ce monde ? Si le maître dit à son valet : "Faites ceci", et que, avant que son ordre soit exécuté, il demande autre chose, il ne trouve point mauvais que le valet laisse ce qui a été commandé en premier lieu ; au contraire, il en est plus content. Ainsi en est-il de notre bon Dieu. Il vous a appelées en une Compagnie pour le service des pauvres ; et pour se rendre votre service agréable, il vous y a donné des règles ; alors que vous les pratiquez il vous demande ailleurs ; allez-y, à la bonne heure, mes sœurs, sans douter que ce soit la volonté de Dieu.

Une sœur dit qu’elle manquait souvent l’oraison de cinq heures et demanda si c’était là, rompre la règle.

— Ma fille, si vous la manquez pour les raisons que je vous ai dites, vous ne violez pas vos règles. Dans ce cas, essayez de vous souvenir que nos sœurs commencent leurs exercices, et offrez-les à Dieu ; vous y participerez. Offrez-lui encore ce que vous allez faire pendant ce temps, qui sera tout consacré à Dieu ; et, par ce moyen, mes filles, vous serez toutes uniformes.

Vous me direz peut-être que vous êtes si diverties, même quand vous priez Dieu, que vous ne pouvez être un quart d’heure sans distraction. Ne vous en étonnez pas. Les plus grands serviteurs de Dieu sont quelquefois en ces mêmes peines. Je parlais un de ces jours à un

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bon prêtre, converti depuis quelques années, qui emploie un grand temps à prier Dieu. Il me disait qu’il n’avait souvent ni goût ni satisfaction, hormis celle de dire : "Mon Dieu, je suis ici en votre présence pour y faire votre très sainte volonté. C’est assez que vous m’y voyiez." Faites de même.

Une sœur représenta la difficulté qui résultait de ce que ni elle ni sa compagne ne savaient lire. Monsieur Vincent répondit :

Il est vrai, ma sœur, cela est un peu pénible. Nous parlâmes une fois amplement de ce sujet et proposâmes de se servir des images de la vie de Notre-Seigneur. On s’en servit un peu de temps ; mais il y a apparence que cette pratique ne réussit pas, puisqu’elle a été abandonnée. Il est un autre moyen très facile : prenez comme sujet de vos oraisons la passion de Notre-Seigneur. Il n’en est pas une qui ne sache tout ce qui s’y est passé, soit pour l’avoir entendu prêcher soit pour avoir médité là-dessus. O mes filles, l’excellent moyen de faire oraison que la passion de Notre-Seigneur ! C’est une fontaine de jouvence où vous trouverez tous les jours quelque chose de nouveau. Saint François n’avait jamais autre sujet d’oraison que la passion de Notre-Seigneur, et il recommande à tous ses chers enfants spirituels de s’en servir continuellement. Et où pensez-vous, mes filles, que ce grand saint Bonaventure ait puisé toute sa science ? Au livre sacré de la croix. Vous ferez bien de vous y habituer. Je vous le conseille et ainsi vous ne manquerez pas à l’oraison, faute de lectrice.

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