Entretiens aux Filles de la Charité (page 18)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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ayant témoigné qu’il avait un grand désir de se donner à nous en ce très saint Sacrement.

— Dieu soit béni, mes sœurs, des pensées qu’il vous a données ! Notre sœur a dit que, quand nous sentons paix et satisfaction en notre conscience, ce nous est une marque d’avoir fait une bonne communion. Je vous dirai, mes filles, qu’il est vrai, mais que ce n’en est pas la seule marque et qu’il y en a d’autres. Je vous dirai aussi que cette marque n’est pas toujours infaillible, car il y a des âmes si endurcies au péché que rien ne les touche, et d’autres si stupides qu’elles n’ont point de sentiment de crainte ni d’amour. Pour comprendre cette vérité, pensez à sainte Catherine, qui avait tant d’amour de Dieu et travaillait si fortement à sa perfection. En ce temps de la sainte communion, elle était torturée de si énormes pensées qu’elle craignait d’être abandonnée de Dieu. Dans les moments où Notre-Seigneur se communiquait à elle tendrement, elle lui parlait très cordialement. Un jour, comme elle se plaignait à lui de ces horribles représentations, il l’assura que, lors de ses plus fortes peines, il était au milieu de son cœur. Il en est ainsi, mes chères sœurs, de certaines âmes que Dieu se plaît à exercer de la sorte. J’ai connu une personne de grande vertu si fort travaillée de ces peines fâcheuses, au temps de la sainte communion, qu’elle me faisait pitié. Jamais, hors de là, elle n’avait aucune pensée de ce genre ; c’étaient des pensées si horribles que je n’oserais vous les dire.

O mes filles, puisqu’il plaît à Dieu exercer les siens, ne pensez pas, toutes les fois que vous vous sentirez ainsi peinées, que votre communion n’a pas été bien faite. Il faut pourtant prendre tous les moyens de vous tenir paisibles et d’avoir l’esprit tranquille au temps de la sainte communion.

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Notre sœur a ajouté justement que communier sans une due préparation, c’est se mettre en danger de faire un sacrilège, que communier ainsi, c’est communier à sa condamnation. Une autre a dit : "Si je m’en approche indignement, c’est un grand péché" ; et une troisième, que c’est mettre de la boue avec des pierres précieuses. Tout cela est vrai, mes filles. Oh ! quelle injure on fait à Jésus-Christ ! Quel malheur a une personne qui communie indignement ! Eh ! mes filles, mes chères filles, Dieu vous en veuille bien garder ! Oh ! Dieu nous en garde ! Oh ! quel péché, mes filles !

Il est vrai, mes chères sœurs, que communier sans s’y bien préparer nous met en danger de faire un sacrilège ; mais savez-vous ce que c’est que faire un sacrilège ? C’est vouloir unir une chose profane à une sacrée. O mes très chères sœurs, quel mal ! Oh ! Dieu nous en veuille garder ! C’est ôter Dieu de notre cœur pour le donner à la créature ; c’est comme si vous vouliez mettre un précieux trésor dans la boue. O mes filles, prenons bien garde à ce que nous allons faire quand nous voulons communier car un sacrilège, c’est un péché mortel.

Et que pensez-vous qu’a dit celle de nos sœurs qui nous vient de déclarer que, communiant sans y être bien préparés, nous communions à notre condamnation. Ce n’est pas elle, mes filles, qui le dit, c’est saint Paul qui nous le commande, nous disant de nous éprouver nous-mêmes quand nous voulons manger ce pain. Et que pensez-vous que ce soit que cette épreuve, sinon une due préparation ? Autrement, saint Paul le dit tout net, nous le recevons à notre condamnation. O mes filles, quel malheur ! Voyez ce qui est arrivé à Judas. Il communia sans cette préparation parce qu’il avait la volonté de trahir Notre-Seigneur. Et que lui arriva-t-il ? Cela est effroyable, mes filles. Le diable lui entra au corps. Je

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vous dis ceci afin que vous appreniez à profiter de la sainte communion. Prenons donc bien garde, mes chères filles, et vous et moi, misérable que je suis, que ce malheur de communier indignement ne nous arrive.

Oh ! Dieu soit béni, mes sœurs ! Voyez-vous, il est bien nécessaire que vous vous appliquiez à penser bien attentivement au sujet que l’on vous donne pour les conférences, afin de les faire utilement. La dernière où j’ai assisté m’a donné une grande consolation. Chacune rapportait ingénument ses pensées, et il me semblait que c’étaient des étincelles qui allumaient un grand feu ; c’était une chandelle qui allumait les autres. O mes filles, que cela vous serait utile, si vous en usiez ainsi !

Pour faciliter et soulager vos mémoires, dorénavant il ne faudra faire que deux points : l’un, des motifs et raisons que nous avons de faire ou de ne pas faire une chose, c’est-à-dire pourquoi faire une chose, ou ne la pas faire, comme on nous la propose ; et l’autre, des moyens de bien faire ce qui nous est proposé. Il faudra, mes filles, quand vous saurez quels sont les points, que devant Dieu vous vous disiez à vous-mêmes : "Voilà que l’on me propose de faire cela. Si je le fais, quel bien m’en arrivera-t-il ? Si je ne le fais pas, quel mal m’en arrivera-t-il ?" Et ainsi, mes sœurs, vous trouverez facilement des raisons, et après les avoir bien considérées en vous-mêmes, par la grâce de Dieu, vous sentirez plus de désir et d’affection d’accomplir la chose proposée. Je vous supplie, mes sœurs, au nom de Notre-Seigneur, de bien faire attention à cela. Béni soit Dieu, mes filles !

Il m’est venu plusieurs raisons sur le sujet, et je me suis arrêté plus particulièrement à deux. L’une est ce que vous avez déjà dit, que, si nous communions mal, nous recevons notre condamnation. Eh ! mes filles, que nous devons craindre ce danger ! En passant par la cour de

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Saint-Lazare pour venir ici, j’ai appris que la justice était assemblée pour la condamnation d’un homme. Cela m’a sensiblement touché, et pourtant qu’est-ce que la condamnation temporelle comparée à la spirituelle ? L’état de ce pauvre patient me semblait déplorable, parce qu’il attendait ce jugement de condamnation. De même, c’est une condamnation qui s’exécute devant Dieu pour une communion indigne.

Que pensez-vous que soit, mes filles, à l’approche de la sainte communion, l’état d’une âme qui n’est pas bien préparée ? Si elle pouvait le sentir, oh ! quel serait son effroi ! Et néanmoins, rien de plus véritable, c’est un jugement de condamnation, ou plutôt c’est la condamnation même qui s’exécute, car, au lieu d’être unie à l’auteur de la vie par la manducation de ce divin pain, elle s’en éloigne parles mauvaises dispositions qu’elle apporte pour le recevoir.

La seconde raison, mes filles, c’est que non seulement c’est une condamnation, mais c’est une vraie mort pour l’âme, d’une âme qui ne reçoit pas dignement Notre-Seigneur, nous pouvons dire : "Cette âme est morte", puisqu’elle n’a pas la vie de la grâce, et elle demeure morte tant qu’elle est en cet état. Au contraire, l’âme qui communie avec une due préparation reçoit en même temps cette vie de grâce et la source de toute grâce.

Non seulement, mes filles, la mort entre dans l’âme de ceux qui communient mal, mais quelquefois la mort corporelle s’ensuit. Combien pensez-vous qu’il y ait de personnes dont les jours sont abrégés sur terre peut-être en punition de ce grand mal, et peut-être aussi pour les empêcher de continuer à déshonorer Dieu par le mauvais usage qu’elles font de la sainte communion ! O mes filles Dieu est juste. Et combien d’afflictions, combien de maladies ! Qui sait si ce n’est point en punition

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de tels crimes ? Quoiqu’il n’en faille point juger, cela peut arriver.

Un des biens qui nous arrivent en suite d’une communion bien faite, c’est, mes filles, de devenir une même chose avec Dieu. Quoi ! une pauvre Fille de la Charité, qui avant sa communion était ce qu’elle est, c’est-à-dire très peu de chose d’elle-même, devient une même chose avec Dieu ! Ah ! mes filles, qui voudrait négliger ce bien ! Oh ! quelle grâce ! Que pensez-vous que ce soit, mes filles, sinon les arrhes d’une éternité bienheureuse ! Pourrions-nous comprendre, mes chères sœurs, quelque chose de plus grand ! Oh ! non, cela ne se peut qu’une pauvre chétive créature soit unie à un Dieu ; oh ! qu’il soit béni à jamais !

Je passe de ce point, auquel je ne m’arrête pas davantage, pour vous dire, mes filles, qu’une des marques d’une communion bien faite est la paix et tranquillité du cœur. Dans la personne qui a ainsi bien communié, cette paix procède de la confiance qu’elle a fait ce qu’elle a pu, sans que sa conscience lui fasse aucun reproche. O mes filles, il est vrai que c’en est une marque presque toujours infaillible et assurée. Et comment, mes filles, l’âme en grâce, unie à Dieu en ce Saint Sacrement, ne posséderait-elle pas une véritable paix, puisque c’était souvent une des premières grâces que Notre-Seigneur donnait, alors qu’il était sur terre !

Peut-être que quelques-unes d’entre vous diront : "Mais, Monsieur, toutes celles qui communient bien rapportent toujours cette paix." Oh ! nenni, mes filles. Je vous ai déjà dit que quelquefois, au lieu de cette paix, l’âme demeure abattue et sans aucun sentiment. Et il en arrive ainsi quand il plaît à Dieu exercer quelques âmes, parmi celles qui lui sont très chères, comme je vous ai déjà fait voir en sainte Catherine et en cette

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autre qui n’était jamais assaillie de mauvaises pensées que dans le temps de la sainte communion.

Une marque presque infaillible, mes filles d’une mauvaise communion, c’est quand on ne voit aucun amendement, quand la personne qui a communié demeure toujours dans l’attache à ses mauvaises habitudes, se laisse emporter à ses petites menteries, à ses désobéissances et obstinations, à ses paresses, dispute toujours avec son chevet si elle le doit quitter pour venir à l’oraison, et tant d’autres petites faiblesses, qui infailliblement dénotent que nos préparations pour la sainte communion ne sont pas telles que saint Paul les désire et qu’il déclare nécessaires pour communier à notre salut. Prenez-y garde, mes sœurs, car la divine Providence vous fait donner ces avertissements afin qu’ils vous servent, et à moi aussi, pour l’avenir. Moi, misérable que je suis, oh ! que j’ai grand sujet de craindre !

Une autre marque infaillible d’une communion bien faite, c’est, mes filles, lorsque nous voyons le contraire de ce que je vous viens de dire et que nous travaillons fortement à nous rendre semblables à Jésus-Christ en notre conversation et en nos mœurs, quand nous nous portons facilement à l’obéissance quand nous nous défaisons de nos attaches particulières, que tous ; es lieux où l’obéissance nous appelle nous sont indifférents, que nous ne regardons que l’accomplissement de la volonté de Dieu en tout ce qu’il lui plaît que l’on fasse de nous soit que l’on nous envoie aux champs, ou que l’on nous mette en une paroisse, ou que l’on nous tienne à la maison. Alors, mes chères filles nous pouvons dire que véritablement une âme a fait son possible pour se disposer à la réception du très saint Sacrement. Au nom de Dieu, mes filles, pensez-y sérieusement et croyez que c’est la

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chose la plus importante que vous ayez à faire en toute votre vie que de vous bien préparer à la sainte communion. C’est de là que dépend votre perfection et votre salut.

Or sus, mes chères sœurs, il se fait tard. Nous conclurons de tout ce que nous venons de dire que bienheureuses sont les âmes qui font tout leur possible pour se tenir en état de pouvoir toujours faire de bonnes communions. Ces âmes sont toujours aussi tendrement regardées de Dieu ; jamais, jamais elles ne sont éloignées de sa sainte présence.

Mais, mes filles, une des raisons qui me vient en esprit et que je trouve des plus importantes pour ce qui regarde votre vocation, c’est que vous êtes destinées de Dieu pour disposer les âmes à bien mourir. Pensez-vous, mes filles, que Dieu attende de vous seulement que vous portiez à ses pauvres un morceau de pain un peu de viande et de potage et des remèdes ? Oh ! nenni, mes filles, ce n’a pas été là son dessein en vous choisissant pour lui rendre le service que vous lui rendez en la personne des pauvres, il attend de vous que vous pourvoyiez à leurs besoins spirituels, aussi bien qu’aux corporels. Il leur faut la manne spirituelle, il leur faut l’esprit de Dieu ; et où le prendrez-vous pour le leur communiquer ? C’est, mes filles, en la sainte communion. Les grands et les petits, mes filles, en ont besoin. C’est pourquoi il faut que vous ayez un soin particulier de vous préparer à recevoir ce divin esprit abondamment.

O mes filles, je vous ai parlé plusieurs fois, mais jamais de choses plus importantes. Prenez garde, je vous prie, et considérez la grandeur du dessein de Dieu sur vous : qu’il veuille que vous, pauvres filles, sans capacité, ni étude, vous ayez à coopérer avec lui pour communiquer son esprit ! O mes filles, ne négligez pas cette

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grâce, je vous en prie. Mais approchons-nous de ce feu pour en être d’abord embrasés et puis, par notre charité et bon exemple, y attirer les autres. Sachez, mes filles, que la capitale vertu des Filles de la Charité est de bien communier ; et souvenez-vous que la principale préparation est de vous confesser et de vous détacher des mauvaises habitudes et de toutes attaches, comme de parents, d’amis et lieux où votre inclination vous pourrait porter.

Plaise à Dieu, si jusqu’à présent nous avons été dans ces défauts, plaise, dis-je, à la divine miséricorde et à la bonté divine nous faire cette grâce, et à vous et à moi, mes chères sœurs, nous y bien préparer à l’avenir ! C’est ce que je vous recommande ; et comme nous ne sommes pas dignes d’obtenir cette grâce, je supplie la très sainte Vierge, par l’amour qu’elle a pour son Fils, de nous l’obtenir, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Benedictio Dei Patris…

24. — CONFéRENCE DIT 13 FéVRIER 1646

AMOUR DE LA VOCATION ET ASSISTANCE DES PAUVRES

M. Vincent, s’étant donné la peine de venir pour faire la conférence, demanda quel en était le sujet, et, l’ayant appris, interrogea une sœur là-dessus Après quoi, il voulut être informé tout au long du danger auquel une de nos sœurs avait échappé il y avait trois ou quatre jours, par une grande grâce de Dieu.

Ma fille, lui dit-il, qu’est-ce qui est arrivé 7 J’ai ouï parler d’une maison tombée. En quel quartier était-ce ? étiez-vous dedans ou auprès ? Quel jour était-ce ?

Entretien 24. — Ms. SV 9, f° 81 v° et suiv.

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La sœur répondit que, le dernier samedi de carnage (l), allant porter la marmite à un de ses pauvres comme elle montait, un pauvre porteur d’eau qui la devançait, s’écria : "Nous sommes perdus." Elle était entre le premier et le second étage ; et aussitôt que le pauvre homme eut dit ces paroles, la maison commença de tomber ; et notre pauvre sœur, tout effrayée, se rangea dans le coin d’un degré. Les voisins, pris de peur coururent à l’heure même au saint Sacrement et à l’extrême-onction pour l’administrer à ceux qui en seraient capables. Mais plus de trente-cinq ou quarante personnes furent piteusement écrasées sous les ruines de la maison, et il n’y eut qu’un petit enfant de dix à onze ans qui put être sauvé.

Les spectateurs, voyant notre pauvre sœur dans un péril qui paraissait inévitable, lui crièrent de se jeter entre leurs bras. Ils se mirent dix ou douze en devoir de la secourir. Elle leur tendit sa marmite, qu’ils tirèrent avec un crochet au bout d’une moyenne perche ; puis se jeta, à la merci de la Providence de Dieu, sur des manteaux qu’on lui tendait. Sans savoir dire de quelle façon elle avait été transportée, elle se trouva, par une spéciale providence de Dieu, hors de péril, et, toute tremblante, s’en alla servir ce qui lui restait de malades.

M. Vincent, après avoir attentivement écouté tout le narré, déploré l’état de ceux qui avaient péri sous le débris de la maison, et noté que la peur de notre sœur était bien légitime, se voyant menacée de si près, s’écria, les mains levées au ciel :

O Dieu ! si la chute d’une maison est si effroyable, que sera-ce, mes filles, au jour du jugement, où nous verrons

1. 10 février, dernier samedi du temps pendant lequel les lois ecclésiastiques permettaient l’usage de la viande.

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un nombre innombrable d’âmes misérablement précipitées dans les enfers pour l’éternité. O Dieu ! que sera-ce ! Ah ! Dieu soit béni, mes filles !

Ensuite il demanda les sentiments de plusieurs sœurs sur le sujet de la conférence, et, les ayant toutes écoutées avec une patience admirable, il reprit son discours à peu près en ces termes :

Je rends grâces à Dieu, mes filles, des pensées qu’il vous a données. Celles que j’ai eues ont déjà été dites, et je suis infiniment consolé d’entendre ce que Notre-Seigneur vous a inspiré, car que me reste-t-il à vous dire sinon ce que vous avez déjà dit ? Oui, mes filles, vous m’avez dit vous-mêmes tout ce que je pouvais vous dire. Oh ! Dieu soit beni !

Mais ce qui me touche sensiblement et ce qui vous doit puissamment émouvoir à aimer le service des pauvres, c’est ce que l’une d’entre vous a dit : que Dieu de toute éternité vous avait choisies et élues pour cela. O Dieu ! que cela est pressant ! Oui, il est vrai mes filles, Dieu de toute éternité avait ses pensées et desseins sur vous et pour vous, et de toute éternité vous étiez dans l’idée de Dieu pour l’état où vous êtes à présent ; car, mes filles, non seulement tout ce qui a été et se passe maintenant, mais aussi tout ce qui sera à l’avenir est présent à Dieu, et des millions d’années sont moins qu’un jour devant lui. Oh ! qu’il est donc vrai que de toute éternité il avait dessein de vous employer au service des pauvres ! Quel bonheur, mes filles, et que la considération de cette vue éternelle de Dieu sur vous doit vous obliger à lui être reconnaissantes du choix qu’il en a fait ! Oh ! pensez-y bien mes filles.

Je vous ai dit bien des fois, mes filles, que vous devez être très assurées que c’est Dieu qui est votre instituteur, car je vous puis dire devant lui que de ma vie je n’y

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avais pensé, et je crois que Mlle Le Gras non plus. Je vous ai déjà dit comme cela arriva. Mais, parce que beaucoup de celles qui sont ici présentes n’y étaient pas alors, je vous le redirai encore pour vous faire remarquer la conduite de Dieu sur votre établissement.

Vous saurez donc qu’étant auprès de Lyon en une petite ville où la Providence m’avait appelé pour être curé, un dimanche, comme je m’habillais pour dire la sainte messe, on me vint dire qu’en une maison écartée des autres, à un quart de lieue de là, tout le monde était malade, sans qu’il restât une seule personne pour assister les autres, et toutes dans une nécessité qui ne se pouvait dire. Cela me toucha sensiblement le cœur. Je ne manquai pas de les recommander au prône avec affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux qui m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus de compassion pour ces pauvres affligés.

L’après-dînée il se fit assemblée chez une bonne demoiselle de la ville pour voir quel secours on leur pourrait donner, et chacun se trouva disposé à les aller voir et consoler de ses paroles et aider de son pouvoir. Après les vêpres, je pris un honnête homme, bourgeois de la ville, et nous mîmes de compagnie en chemin d’y aller. Nous rencontrâmes sur le chemin des femmes qui nous devançaient, et, un peu plus avant, d’autres qui revenaient. Et comme c’était en été et durant les grandes chaleurs, ces bonnes dames s’asseyaient le long des chemins pour se reposer et rafraîchir. Enfin, mes filles, il y en avait tant, que vous eussiez dit des processions.

Comme je fus arrivé, je visitai les malades et allai quérir le saint Sacrement pour ceux qui étaient les plus pressés, non pas à la paroisse du lieu, car ce n’était pas une paroisse, mais cela dépendait d’un chapitre dont j’étais le prieur. Après donc les avoir confessés et communiés,

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il fut question de voir comme on pourrait secourir leur nécessité. Je proposai à toutes ces bonnes personnes que la charité avait animées à se transporter là, de se cotiser, chacune une journée, pour faire le pot, non seulement pour ceux-là, mais pour ceux qui viendraient après, et c’est le premier lieu où la Charité a été établie.

Or, voyez, mes filles, si c’est œuvre des hommes et s’il n’est pas tout visible que c’est œuvre de Dieu ; car étaient-ce les hommes qui avaient rendu ces gens-là malades ? étaient-ce les hommes qui avaient mis le feu au cœur de tant de personnes qui se portèrent en foule pour les aller secourir ? étaient-ce les hommes qui avaient mis dans les cœurs le désir de leur rendre une continuelle assistance, non seulement à eux, mais aussi à ceux qui viendraient après ? Oh ! non mes filles, ce n’est point œuvre des hommes ; il est clair que Dieu y opérait puissamment, car les hommes ne le pouvaient nullement oh ! non, mes filles, ils ne le pouvaient pas du tout.

Je fus appelé pour venir ici ; et après quelque temps, allant en mission à Villepreux, qui est un village à cinq ou six lieues de Paris nous eûmes l’occasion d’y établir la Charité, c’était la seconde. Ensuite nous eûmes pouvoir de l’établir dans Paris, et Saint-Sauveur fut le premier lieu qui la prit, et toutes les autres principales paroisses suivirent. Mais, comme il y a grand nombre de malades dans Paris, ils étaient mal servis, car les dames ne pouvaient s’y assujettir : l’épouse à cause de son mari et de son ménage, la fille à cause de son père et de sa mère. Enfin cela n’allait pas bien, parce que Dieu voulait qu’il y eût une Compagnie de filles qui fût tout exprès pour servir les malades sous ces dames.

La première de ces filles fut une pauvre fille de village ; il faut que je vous le dise, mes filles, pour vous montrer la Providence de Dieu, qui a voulu que votre

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Compagnie fût composée de filles pauvres ou par la naissance, ou par le choix qu’elles feraient de la pauvreté oui, mes filles, je dis de filles pauvres, car il faut que vous le soyez en effet.

Cette pauvre fille s’était donnée à Dieu pour instruire à sa connaissance les petits enfants de son village, et, tout en gardant les vaches, elle avait appris à lire presque toute seule, car personne ne lui avait montré. Elle arrêtait ceux qui passaient auprès d’elle et leur demandait : "Monsieur, montrez-moi, s’il vous plaît, ce que sont ces lettres ce que veut dire ce mot" ; et ainsi elle s’apprenait pour montrer aux autres.

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