Entretiens aux Filles de la Charité (page 19)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quand elle sut quelque chose elle enseigna à ses compagnes. Nous allâmes faire la mission en ce lieu, et Dieu montra bientôt que cela ne lui désagréait pas. Cette bonne fille, entendant dire que l’on assistait les malades à Paris, désira les servir. Nous la fîmes venir et elle fut mise sous la direction de Mlle Le Gras et au service des pauvres malades de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Après quelque temps, elle fut prise de la peste et mourut à Saint-Louis. A sa place fut mise celle qui servait les malades de Saint-Sauveur.

Et voilà, mes filles, quel a été le commencement de votre Compagnie ; comme elle n’était pas à cette heure-là ce qu’elle est à présent il est à croire qu’elle n’est pas encore ce qu’elle sera, quand Dieu l’aura mise au point où il la veut ; car, mes filles, il ne faut pas que vous pensiez que les communautés se font tout d’un coup. Saint Benoît, saint Augustin, saint Dominique et tous ces grands serviteurs de Dieu dont les Ordres sont si florissants, ne pensaient à rien moins qu’à faire ce qu’ils ont fait. Mais Dieu a agi par eux.

Les œuvres dont on ne peut trouver les ouvriers, sortent, dit-on de la main de Dieu. Votre institution

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n’étant point ouvrage des hommes, vous pouvez donc dire hardiment, mes filles, qu’elle est de Dieu et certainement une Compagnie ordonnée pour un emploi si agréable à Dieu, si excellent en soi et si utile au prochain, ne peut avoir d’autre auteur que Dieu même. Qui a jamais ouï parler d’un tel œuvre avant ce jour ? Il s’était bien vu des Ordres religieux ; il s’était bien fondé des hôpitaux pour l’assistance des malades, il s’était bien dévoué des religieux pour les servir ; mais jusqu’à maintenant il ne s’était point vu que l’on eût soin des malades dans leurs chambres. Si dans une pauvre famille quelqu’un tombait malade, il fallait séparer le mari de sa femme, la femme de ses enfants, le père de sa famille. Jusqu’à présent, mon Dieu, vous n’aviez point mis ordre à les secourir ; et il semblait que votre Providence adorable, qui ne manque à personne, n’eût point de regard pour elles.

Et pourquoi pensez-vous, mes filles, que Dieu ait attendu si longtemps pour leur susciter du secours ? Oh ! c’est que cela vous était réservé. Oui, vous étiez destinées de Dieu de toute éternité, comme ma sœur a fort bien remarqué, pour être des premières. Quel avantage mes filles ! Car celles qui viennent dans un Ordre dans les soixante et cent premières années, c’est-à-dire dans le premier siècle qui est le siècle d’or, celles-là sont dites les premières, si bien que vous êtes des premières. Je vous prie, mes filles, de bien regarder à quoi cela vous oblige.

Si ce n’était Dieu, mes filles, qui opérât ce qui se voit en votre vocation, se pourrait-il faire qu’une fille quittât son pays, ses parents les plaisirs d’un mariage, s’il se peut dire qu’il y en ait, ses petites commodités, le divertissement qui se trouve dans les compagnies pour venir en un lieu qu’elle n’aura jamais vu, avec des filles de

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pays éloignés du sien, pour se donner, dans une pauvreté volontaire, au service des forçats, des pauvres enfants abandonnés de leurs proches, des pauvres malades qui pourrissent dans l’ordure et de ceux qui sont jusque dans les cachots ! Oh ! non, mes filles, Dieu seul peut faire cela. Il a voulu que l’une fût de Lorraine, l’autre de Sedan, une autre d’Angers et les autres d’ailleurs ; et c’est ici le lieu dont il a dit : "Je vous appellerai de toutes les nations de la terre." C’est donc lui qui a voulu cette Compagnie de filles de différents pays et qu’elles ne fussent toutes qu’un cœur ! Son saint et adorable nom en soit à jamais béni !

Une autre raison, c’est la protection toute particulière que Dieu a pour vous. N’est-elle pas admirable, mes filles ? Vous en avez un exemple de fraîche mémoire en la personne de votre bonne sœur. Cela ne nous fait-il pas voir que Dieu agrée très spécialement le service que vous lui rendez en la personne des pauvres ? Y a-t-il rien de si évident ? Une maison toute neuve tombe ; quarante personnes se trouvent écrasées sous ses ruines ; cette pauvre fille qui tient sa marmite est sur un coin de degré que la Providence conserve exprès pour la soutenir, et elle sort de ce danger saine et sauve. Les anges l’enlèvent de là ; il le faut croire, mes filles, car quelle apparence que ce soient les hommes ? Ils y prêtèrent bien la main, mais les anges la soutenaient. Pensez-vous, mes filles, que Dieu ait permis sans dessein que cette maison neuve soit tombée ? Pensez-vous que ce soit par hasard qu’elle soit tombée à l’heure que notre sœur était là, et pensez-vous encore que ce soit par fortune qu’elle en soit sortie sans mal ? Oh ! que nenni, mes filles ; tout cela est miraculeux. Dieu avait ordonné tout cela pour faire connaître à votre Compagnie le soin qu’il prend d’elle.

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Ce n’est point à notre sœur toute seule que s’adresse une grâce si signalée, c’est à vous toutes, c’est pour vous confirmer dans la créance que vous devez avoir, qu’il a vos services agréables ; c’est pour vous faire voir que vous lui êtes chères comme la prunelle de ses yeux ; c’est pour vous obliger à avoir une confiance assurée en sa Providence, qui ne vous abandonnera point du tout ; oh ! non, mes filles, soyez-en assurées, cet exemple en est une marque indubitable. Vous serez conservées en quelque part que vous alliez, Vous verrez souvent la colère de Dieu punir de mort soudaine et violente une multitude de pécheurs, sans avoir loisir de se convertir à lui ; vous verrez même beaucoup d’innocents périr ; et vous serez conservées. Oh ! oui, Dieu prend soin de vous et s’intéresse à votre conservation.

Pensez-vous que ce plancher qui tomba il y a environ un an (2), en soit encore une faible preuve ? C’en est une tout assurée. Qu’une poutre se soit rompue dans un lieu comme celui-ci, et qu’il ne se soit trouvé personne dessous, ni dessus, cela est merveilleux. Mlle Le Gras était là ; une sœur entend craquer et lui dit qu’on n’y est pas en sûreté. Elle n’en fait point de cas. Une plus ancienne le lui répète. Elle déféra à son âge et se retira. Elle n’était pas à la chambre voisine (voyez, mes sœurs, il n’y a pas trois pas), que la poutre rompt et le plancher tombe.

Voyez si cela s’est fait sans vue spéciale de Dieu. Cette même après-dînée, je devais me trouver ici ; nous devions faire assemblée pour quelques affaires importantes. Dans le bruit qui se fait en une assemblée, on ne se serait point aperçu du craquement de cette poutre.

2. D’autres documents (voir t. II Correspondance, saint Vincent p. 258, note 1) porteraient plutôt à placer l’accident en 1642. Il se peut que le copiste ait ici mal rendu l’original.

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Cette sœur n’y eût point été, car les sœurs ne sont point à ces assemblées, et nous eussions été tous écrasés là-dessous ; et Dieu fit naître une affaire qui me détourna et qui empêcha toutes les dames de s’y trouver.

Cela ne se fait pas fortuitement, mes filles ; il se faut bien garder de le croire. Un homme, pour fuir la prédiction qu’on lui avait faite, qu’une maison lui tomberait sur la tête, s’en va dans les champs. Une tortue, qu’un aigle emportait, lui tombe sur la tête et le tue. Voyez, mes filles, où on peut être en sûreté ! Et dans des maisons qui tombent vous êtes conservées ! Vous devez toutes ensemble rendre grâces à Dieu de cette particulière preuve de sa Providence qu’il vous a donnée encore tout de nouveau en la personne de votre sœur. Oui, mes filles, vous le devez, et je vous prie d’avoir soin de le faire. Que votre première communion soit donc à cette intention. J’ai dit la messe, quand je l’appris, pour en remercier Dieu ; et, à présent que je le sais plus particulièrement, je la dirai encore, s’il plaît à Dieu. Oh ! son saint nom soit béni à jamais !

Voilà donc, mes chères filles, de fortes raisons pour vous inciter à faire estime de votre vocation et à vous en acquitter avec plaisir, puisque cela plaît à Dieu et que le prochain en est secouru, et sans crainte, puisque Dieu même vous préserve.

Un moyen de le faire comme Dieu veut, c’est de le faire en charité, en charité, mes filles. Oh ! que cela rendra votre service excellent ! Mais savez-vous ce que c’est que le faire en charité ? C’est le faire en Dieu, car Dieu est charité, c’est le faire pour Dieu tout purement ; c’est le faire en la grâce de Dieu, car le péché nous sépare de la charité de Dieu. Je vous ai déjà dit d’autres fois que vous ne serez point vraies Filles de la Charité que vous n’ayez épuré tous vos motifs, que vous n’ayez déraciné

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toutes vos habitudes vicieuses, que vous ne vous soyez dégagées de vos attaches particulières. Je vous le dis encore, mes filles, et cela est si nécessaire que, si vous ne le faites, vous n’êtes pas en état de communier ; non-da, mes filles, vous ne l’êtes pas, car il n’est pas permis de s’approcher de la sainte communion avec affection au péché, serait-il simplement véniel. Oh ! que serait-ce donc, mes filles, à une Fille de la Charité de s’en approcher, je ne dis pas avec affection au péché mortel (oh ! Dieu nous en veuille garder ! Vrai Dieu ! ce serait un sacrilège !) mais avec affection au péché véniel ? C’est ne s’en vouloir pas corriger. Une sœur, par exemple, a une attache à une autre sœur ; elle recherche sa compagnie, lui chuchote à l’oreille, lui dit ses mécontentements, lui raconte les mortifications qu’on lui a faites. Cette attache est vicieuse et péché véniel au moins. Une fille qui se sentira prise et qui communie sans avoir dessein de s’en défaire, communie avec affection au péché et en bonne conscience elle ne le doit pas jusqu’à ce qu’elle s’en veuille faire quitte. Je vous ai déjà dit que, sitôt que vous vous sentez attachée à quelqu’un, vous devez en donner avis à votre supérieur ou à votre directeur.

Une autre sœur servira les malades d’une paroisse ; elle aura attache à une dame, à une officière, à un confesseur ; oh ! elle doit promptement en donner avis et écraser la tête de ce serpent, tandis qu’il est encore naissant ; car, si elle ne le fait, ce sera la paroisse qu’elle servira, et non pas les pauvres ; elle le fera pour la satisfaction qu’elle y aura, et non pour le motif par lequel elle le doit faire. Oh ! gardons-nous bien de ces infidélités-là, mes filles, au nom de Dieu. Cela nous éloigne des autels. Dès qu’une sœur verra qu’elle a attache ou à un lieu ou à une dame ou à un confesseur, oh ! qu’elle le dise au plus tôt. Mon Dieu ! cela est si aisé ! Si elle

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a envie de s’avancer, elle le fera. Faites-le donc, mes filles, quand cela vous arrivera, afin que l’on voie à vous mettre ailleurs, où vous serviez Dieu pour lui-même sans engagement ni attrait pour personne.

Une autre sœur pourra avoir de l’aversion contre sa compagne. Tout ce que celle-ci fera lui déplaira ; si on lui en parle, elle essayera de ravaler l’estime que l’on en fait ; si cette sœur lui dit quelque chose, elle ne le prendra pas de bonne part ; et, ne s’en corrigeant point, elle communie encore avec affection au péché et ne le doit pas faire. Il est si facile d’y remédier ! J’ai de l’aversion pour une sœur mais je ne veux pas nourrir cela ; je lui parlerai avec douceur si elle me dit quelque chose, je l’écouterai avec docilité ; quand on me parlera d’elle, je m’observerai pour ne rien dire qui abaisse ou diminue l’estime que l’on en fait.

Comme cela, vous avancerez, mes filles, car vous profiterez de vos communions et de vos conférences. Mon Dieu ! que je souhaite que vous compreniez bien l’esprit de Dieu dans les conférences qu’on vous fait, et que vous vous accoutumiez à dire vos sentiments, comme vous venez de faire. Je suis ravi de voir cette disposition en vous car vous voyez ce que vos pensées me fournissent de matière. Je ne dis rien du mien ; je ne dis que ce que vous-mêmes m’avez dit. Oh ! Dieu soit béni ! Je désire cela si fortement que je puis dire véritablement que je ne crois pas désirer quoi que ce soit davantage. Car voyez-vous, mes filles, toutes les attaches, les aversions et ces obstacles qui empêchent le fruit des communions et des instructions, c’est là œuvre du diable, qui crève de voir ce que vous faites et qui fait ce qu’il peut pour vous empêcher d’en profiter. Il suggérera aux sœurs qui sont céans : "Oh ! que fais-je ici ? Je suis venue pour servir les malades, et l’on ne m’y envoie point." A une

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qui sera en paroisse : "Si j’étais aux Enfants, je ferais bien mieux." Et tout cela, afin que, communiant ou dans ces attaches, ou dans ces aversions, elle n’en profite point. O mes filles, quand vous sentirez cela en vous, dites-le au plus tôt.

Un autre motif, une sœur l’a encore dit (voyez, mes sœurs, je ne parle que par vous), c’est que, servant les pauvres, on sert Jésus-Christ. O mes filles, que cela est vrai ! Vous servez Jésus-Christ en la personne des pauvres. Et cela est aussi vrai que nous sommes ici. Une sœur ira dix fois le jour voir les malades, et dix fois par jour elle y trouvera Dieu. Comme dit saint Augustin, ce que nous voyons n’est pas si assuré, parce que nos sens nous peuvent tromper ; mais les vérités de Dieu ne trompent jamais. Allez voir de pauvres forçats à la chaîne, vous y trouverez Dieu ; servez ces petits enfants, vous y trouverez Dieu. O mes filles, que cela est obligeant ! Vous allez en de pauvres maisons, mais vous y trouvez Dieu. O mes filles, que cela est obligeant encore une fois ! Il agrée le service que vous rendez à ces malades et le tient fait à lui-même, comme vous avez dit.

Un autre motif donné aussi par une sœur, c’est que Dieu a promis des récompenses éternelles à ceux qui donneraient un verre d’eau à un pauvre ; rien de plus vrai, nous n’en saurions douter ; et ce vous est, mes filles, un grand sujet de confiance, car, si Dieu donne une éternité bienheureuse à ceux qui ne leur ont donné qu’un verre d’eau, que donnera-t-il à la Fille de la Charité qui quitte tout et se donne elle-même pour les servir tout le temps de sa vie ? Que lui donnera-t-il ? Oh ! cela n’est pas imaginable. Elle a sujet d’espérer d’être de celles à qui il dira : "Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé" (3).

3. saint Matthieu XXV, 34.

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Un autre motif encore, c’est que les pauvres assistés par elle seront ses intercesseurs auprès de Dieu ; ils viendront en foule au devant d’elle ils diront au bon Dieu : "Mon Dieu, voici celle qui nous a assistés pour votre amour ; mon Dieu, voici celle qui nous a appris à vous connaître." Car, voyez-vous, mes filles, vous avez dit le plus important quand vous avez dit qu’il les fallait assister spirituellement. Ils diront : "Mon Dieu, voilà celle qui m’a appris à espérer qu’il y avait un Dieu en trois personnes, je ne le savais pas. Mon Dieu, voilà celle qui m’a appris à espérer en vous ; voilà celle qui m’a appris vos bontés par les siennes." Enfin, mes filles, voilà ce que vous vaudra le service des pauvres.

Affectionnez-vous donc bien aux pauvres, je vous en supplie, et ayez bien soin de leur apprendre les vérités nécessaires à salut, vous avez remarqué combien cela importait ; et c’est bien vrai, et j’ai bien envie de rechercher quelque expédient à cet effet nous vous en aviserons, Dieu aidant. Cependant faites tout ce qui est en votre pouvoir.

Une sœur a fait une remarque bien juste : "Il faut, a-t-elle dit faire donner les sacrements aux malades avant toutes choses." Oh ! qu’il est expédient, mes filles, en leur portant leurs nécessités de savoir tout doucement avec affabilité, cordialité et compassion s’ils ont été confessés, et, s’ils ne l’ont pas été, de les y bien disposer !

Une sœur a objecté là-dessus que bien souvent les prêtres n’en tenaient aucun compte

O ma fille, répondit M. Vincent, donnez-vous bien de garde de jamais croire qu’ils négligent ce devoir ; mais, quand vous les aurez avertis, votre conscience est dégagée devant Dieu. Une d’entre vous a fort bien remarqué qu’il était bon de leur apprendre à faire un acte

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de contrition et de former en eux le désir et la proposition de se confesser Vous le ferez donc, ma fille ; et si leur état empirait, vous pourriez pour la seconde fois avertir M. le curé ; surtout que ce ne soit jamais par plainte, mais doucement. Vous lui pourrez dire : "Monsieur, ce pauvre malade empire ; je crains qu’il n’en arrive faute. J’ai cru être obligée de vous en avertir." Et cela doucement.

Or sus, il se fait tard ; il est temps de finir. En terminant, je prie Dieu qu’il vous donne son esprit, la perfection de votre vocation et qu’il répande sur toute la Compagnie ses bénédictions pour lui faire accomplir sa sainte volonté en ce monde avec telle fidélité qu’elle puisse mériter un jour de jouir de sa gloire en l’autre.

Benedictio Dei Patris….

25. — CONFéRENCE DU 1er MAI 1646

SUR L’INDIFFéRENCE

Je ne m’attendais point, mes sœurs, qu’il dût y avoir assemblée aujourd’hui ; mon dessein était de la remettre à un autre jour, et je pensais l’avoir fait entendre par un mot de réponse, mais il faut qu’elle n’ait pas été rendue. Je m’étais seulement préparé pour parler à trois ou quatre de nos sœurs qui, par l’ordre de la Providence, doivent partir demain pour aller à une fondation au Mans ; mais, puisque la même Providence vous a fait rencontrer toutes, disons quelque chose, in nomine Domini.

Notre petite conférence sera donc de l’indifférence que les Filles de la Charité doivent avoir dans leurs

Entretien 25. — Cahier écrit par la Sœur Hellot. Arch. des Filles de la Charité.)

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demeures et dans leurs emplois, des qualités que doivent avoir les filles qui sont envoyées, et des moyens de s’en bien acquitter.

Nous commencerons par le premier point, qui est de l’indifférence, si nécessaire dans votre Compagnie, que, quand elle cessera de s’y trouver, ce sera une marque assurée de sa ruine. C’est pourquoi il faut que celles qui veulent être vraies Filles de la Charité soient totalement indifférentes à tout ce que Dieu voudra ordonner d’elles : à être envoyées dans ce pays ou dans cet autre employées dans cet office ou dans cet autre, commandées par celle-là ou par cette autre, enfin indifférentes à tout.

Ne voyez-vous pas, mes chères filles, que, tous les dimanches, le peuple fait une protestation publique de l’obéissance qu’il veut rendre à son pasteur, en le suivant à la procession ? En voyez-vous un seul qui rebrousse chemin de ceux qui ont commencé à le suivre ? Quand ils partent de l’église, ils ne savent où ils vont, ni par quel chemin il plaît à leur curé les mener ; ils vont le plus souvent sans savoir ; et cela se pratique ainsi pour faire voir leur disposition à aller partout où il les voudra mener, soit au bannissement, soit à la mort même ; et c’est pour cela que les processions des dimanches ont été érigées.

Bien davantage, il ne s’est jamais vu qu’un soldat, du jour où il est enrôlé sous un capitaine, lui ait désobéi ; oui, jamais un soldat n’a hésité quand un capitaine lui a dit : "Donnez ici, passez là, avancez, reculez, demeurez." Bien plus, je parlais dernièrement à un gentilhomme, qui a l’honneur de conduire un régiment, et je lui demandais : "Mais, Monsieur, êtes-vous toujours bien obéi ?" — "Ah ! Monsieur, dit-il, cela ne manque jamais ; c’est une chose inouïe qu’un soldat n’ait pas avancé, reculé, passé, donné, quand son capitaine le lui

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a dit. Très souvent nous voyons un danger manifeste, il faut périr, les ennemis sont en embuscade au lieu même où on nous envoie, il faut monter sur la brèche, où nous serons tirés tout à l’instant, et on marche quand même, dès que le capitaine parle, quoique l’on soit presque assuré de mourir."

O mes filles, se trouverait-il plus d’obéissance en ces gens-là pour aller chercher la mort, qu’en vous pour aller chercher la gloire de Dieu ? Oh ! non, mes chères filles, je n’ai garde de le croire. Et si Dieu voulait punir la Compagnie en permettant que quelqu’une aimât mieux un emploi qu’un autre, une paroisse qu’une autre la compagnie d’une sœur à celle d’une autre et refusât d’aller où on la voudrait envoyer, oh ! qu’à cette heure-là vous devriez élever vos mains et vos cœurs vers le ciel et dire entre vous : "Qu’avons-nous fait à Dieu, qui nous punit si rigoureusement qu’entre nous il se trouve des rebelles à ses volontés !" A cette heure-là, vous devriez vous mettre en prière faire pénitence pour expier ce crime que l’une d’entre vous aurait commis ; à cette heure-là, vous devriez gémir, demander miséricorde, prendre la discipline, vos cilices et vos ceintures, si vous en aviez permission, et ne rien omettre de tout ce qui pourrait apaiser l’ire de Dieu, dont le courroux paraîtrait par un tel abandonnement. Celles qui sont vraiment affectionnées à leur vocation et qui ne demandent que l’accomplissement de la volonté de Dieu sur la Compagnie se trouveront dans ces sentiments-là, quand elles verront arriver de ces désordres qui ruinent toute la perfection.

Ne serait-ce pas pitoyable de voir, entre les Filles de la Charité des affections ou aversions particulières : aimer à être avec une sœur et non pas avec une autre, se plaire à conférer avec une personne et non point avec

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sa supérieure, faire ce que l’on doit en cet endroit parce que l’on s’y plaît, mais ne le pas faire en cet autre, parce que l’on ne s’y plaît pas ! O mes chères filles, que ce serait un déplorable état ! Mais j’espère de la bonté de Dieu qu’aucune d’entre vous n’y tombera et qu’il n’y en a pas une qui ne soit prête à tout ce que Dieu voudra faire d’elle. Passons donc à la seconde partie, et disons quelles doivent être les filles qui sont envoyées en fondation.

Quand Salomon édifia le temple qu’il destinait au service de Dieu il fit jeter dans les fondements force pierres précieuses, des diamants des rubis, des topazes, des hyacinthes, des émeraudes, des opales et au dehors ce n’était que de la pierre commune, dont mille ne valaient pas une de celles qui étaient dans les fondements. Que pensez-vous mes chères filles, que Dieu voulût vous signifier par là ? Oh ! cela voulait dire que les Filles de la Charité qui seront choisies à présent et à l’avenir pour aller en fondation doivent être des pierres précieuses des diamants en fermeté dans leur vocation et dans les pratiques de leurs règles, des rubis en l’amour de Dieu et en la charité vers le prochain, des émeraudes, des escarboucles, des topazes, des opales ornées de belles vertus, qui paraissent comme de belles couleurs, de quelque côté qu’on les tourne et qu’on les regarde ; enfin elles doivent être telles que l’on puisse dire d’elles comme de ces pierres fondamentales du temple de Salomon : "Une en vaut mille."

Et savez-vous, mes filles, pour quelle raison celles qui vont en fondation (car ce qui s’érige et où l’on n’a point encore été s’appelle fondation ; vous allez servir des malades dans un hôpital, en lieu où il n’y en a point encore eu de votre Compagnie ; cela s’appelle aller en fondation), savez-vous, dis-je, encore une raison bien pressante ?

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C’est que celles qui vont en fondation sont les modèles de toutes celles qui les suivront. C’est pourquoi elles doivent avoir en elles toutes les vertus qui seront à tout jamais dans toutes les autres ensemble. Toutes les bonnes œuvres qui doivent à jamais être faites dans le lieu où elles vont s’établir doivent premièrement être pratiquées par elles. Je voudrais que vous eussiez vu ce que dit sainte Thérèse… (1).

26. — ENTRETIEN DE JUILLET (1646) (1)

AVIS POUR LA VISITE DES éTABLISSEMENTS DE PARIS

Mes filles, ce n’est pas une petite affaire que de faire la visite, et il se trouve fort peu d’esprits qui soient capables d’y procéder de manière à la rendre utile. C’est une affaire des plus difficiles à bien faire. Entre cent personnes il ne s’en trouvera pas quelquefois une douzaine qui en soient capables. Il faut être si prudente, si accorte, si douce, si secrète, ah ! secrète comme à la confession !

Disons seulement deux mots. Premièrement, mes sœurs, il la faut faire en la vue de Dieu seul et comme la sainte Vierge la fit en allant visiter sainte Elisabeth, c’est-à-dire en toute douceur, en amour, en charité. Elle ne reprit personne, mais, par son exemple, instruisit sainte Elisabeth et toute sa famille de leurs devoirs. Ne reprenez jamais. Notre-Seigneur a été trente ans sur terre avant que de reprendre les hommes, et il était venu exprès pour les visiter. Il ne reprit jamais un prêtre, un

1, La suite ne nous a pas été conservée.

Entretien 26. — Recueil des procès-verbaux des Conseils tenus par saint Vincent et Mlle Le Gras, p. 309 et suiv.

1. Voir note 2.

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pharisien, un samaritain, un juif durant tout ce temps-là, et il les voyait bien mal agir. Oh ! non, ne reprenez jamais, jamais. Si une sœur vous dit ses manquements, écoutez-la et encouragez-la doucement : "Oh bien : ma sœur, cela n’est rien. Notre-Seigneur vous accordera la grâce de vous rendre plus exacte. Hélas ! je tombe dans bien d’autres manquements." Et si elle se plaint de sa sœur, ne montrez jamais qu’elle vous en a parlé.

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