Entretiens aux Filles de la Charité (page 20)
Cette visite se doit faire comme en passant. "Ma sœur, je viens voir comme vous vous portez." Et ne dites jamais aux unes et aux autres : "Je m’en vais là", et ne parlez jamais des défauts que vous aurez remarqués. Surtout gardez-vous bien de penser qu’il faut que vous soyez quelque chose, étant destinée à visiter les autres. O mon Dieu ! ce serait une pensée d’enfer. "Quoi ! parmi un si grand nombre de filles j’ai été choisie pour faire la visite ! Il faut donc que l’on ait bonne opinion de moi !" Oh ! donnez-vous garde d’admettre ces pernicieuses pensées ; mais jetez les yeux sur vos propres défauts et considérez que, si on les savait, on serait bien éloigné d’avoir quelque bonne opinion de vous. "Quoi ! misérable que je suis ! faut-il que mon hypocrisie trompe le monde !" Car, mes filles, quand vous vous regarderez devant Dieu, vous trouverez qu’il n’y en a point de pire que vous. Je dois penser de même de moi, et ainsi chacun de soi. Si vous reconnaissez que cette sœur ne fait point l’oraison, retournez sur vous et dites : "Hélas ! comment suis-je !" Cette sœur est de mauvaise humeur. "Eh ! mon Dieu ! telle que je suis, je suis insupportable à moi-même." Et ainsi du reste. Regardez-vous toujours comme la plus imparfaite.
Or, il me semble que Mademoiselle Le Gras en nomme beaucoup pour visiter (2). Mais, parce que toutes n’en
2. Tout porte à croire que saint Vincent a ici en vue les désignations faites par Louise de Marillac avant son voyage à Nantes, le 26 juillet 1646. (Cf. lettres de Louise de Marillac, lettre 144, page 231.)
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seraient peut-être pas capables, je pense qu’il est bon d’essayer d’abord de deux ou trois, pour voir comme cela nous réussira. Vous, ma sœur Anne, vous irez, en passant, à Saint-Jacques et à Saint-Gervais, et vous, ma sœur, à Saint-Leu et aux Galériens, et vous me direz ce que vous y aurez remarqué. Et surtout portez des yeux et des oreilles, mais ne portez point de langue.
27. — CONFéRENCE DU 19 AOûT 1646
SUR LA PRATIQUE DU RESPECT MUTUEL ET DE LA DOUCEUR
Le premier point a été des raisons pour lesquelles les Filles de la Charité doivent travailler à acquérir ces vertus de respect et de douceur.
Sur quoi il a été dit que :
1° Cela plaît à Dieu et au prochain.
2° C’est imiter Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a été tout plein de douceur.
3° Nous ne saurions être vraies Filles de la Charité si nous n’avions ces deux vertus, parce que sans respect on n’a point de douceur, et sans douceur on n’a point de charité.
4° Il ne suffit pas d’avoir de la charité pour les étrangers, mais nous en devons principalement avoir pour nos sœurs, si nous leur manquons de respect et de douceur, c’est signe que nous n’avons point d’amour pour elles, et partant nous ne sommes Filles de la Charité qu’en apparence et sommes indignes d’en porter le nom et l’habit.
Entretien 27. — Cahier écrit par sœur Hellot. (Arch. des Filles de la charité.)
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5° Si nous n’avions ni respect ni douceur, cela serait de très mauvais exemple à nos sœurs nouvelles et pourrait détourner toutes les filles qui auraient dessein d’être de notre Compagnie.
6° Rien ne peut davantage changer les cœurs les plus envenimés que la douceur ; si nous voulons gagner quelque chose sur quelqu’un, nous le demandons avec respect et douceur, et de cette fa, con nous sommes presque toujours assurées de l’obtenir.
7° Si nous avons de la douceur pour nos sœurs, elles en auront pour nous, pour toute la Compagnie et pour les pauvres, envers lesquels nous sommes particulièrement obligées d’en avoir.
8° En considération de la grâce que Dieu nous a faite de nous mettre toutes ensemble dans un état qui semble le plus conforme à la vie laborieuse de Jésus-Christ et aux exercices d’icelle, nous devons travailler à acquérir ces vertus, puisque de toute éternité il a eu dessein que nous servions ses pauvres avec douceur et cordialité ; ce dont il nous a donné de notables exemples en plusieurs circonstances de sa vie, tant envers les malades qui lui furent présentés pour avoir leur guérison, qu’à l’égard des pécheurs et de ceux qui le persécutaient, comme de Judas, qui le trahit, et du valet du pontife, qui lui donna un soufflet.
9° Le respect et la douceur nous ont été recommandés par Notre-Seigneur entre toutes les autres vertus, quand il a dit : "Apprenez de moi que je suis doux et humble (1)"
10° Il donna cette leçon à ses disciples avant de s’en séparer : "A ceci, leur dit-il, on connaîtra que vous
1. saint Matthieu, XI, 29).
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serez mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres." (2)
11° De même, à cela on connaîtra que nous serons vraies Filles de la Charité si l’on voit entre nous un mutuel respect et une mutuelle douceur, puisque ces vertus ne peuvent être produites que par la charité.
12° Le respect et la douceur nourrissent la paix ; où est la paix, Dieu habite ; les œuvres faites en esprit de douceur et de paix lui sont bien plus agréables, et, par le bon exemple que le prochain en reçoit, il peut être glorifié.
Au deuxième point, il fallait dire en quoi consistent ce respect et cette douceur et quelles sont les fautes qui se commettent à l’encontre. Sur quoi il a été remarqué : Premièrement, le respect et la douceur consistent à déférer en toutes choses à toutes nos sœurs et à leur montrer, en les abordant, une grande soumission avec un visage content et joyeux, qui témoigne l’amour que nous avons pour elles.
2° Le respect consiste à faire volontiers ce que nos sœurs nous commandent, sans aucun contredit, d’autant que nous ne saurions davantage honorer une personne qu’en faisant ce qu’elle désire de nous, non par contrainte, mais de bon cœur, avec amour et cordialité. La douceur consiste à faire à nos sœurs ce que nous voudrions qu’elles nous fissent et à supporter d’elles ce que nous voudrions qu’elles supportassent de nous.
3° Ces vertus consistent encore à se rendre humbles, serviables et officieuses les unes envers les autres.
4° A se bien aimer l’une l’autre et à se tenir toujours au-dessous, estimant devoir bien plus de respect à la sœur avec laquelle on est, qu’elle ne nous en doit.
5° A ne nous jamais laisser aller à aucune action
2. Saint Jean, XIII, 35).
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contraire à l’honneur que nous nous devons rendre l’une à l’autre, nous considérant toutes comme filles d’un même Père, qui nous aime toutes tendrement et nous a toutes choisies pour le servir ès personnes de ses pauvres, emploi qui demande toutes sortes de douceurs, comme lui-même nous en donne l’exemple, dans l’évangile qui nous est proposé aujourd’hui pour méditation, par la guérison si charitable des dix lépreux qui lui furent présentés.
6° A regarder nos sœurs comme servantes et épouses de Jésus-Christ ; si nous avons du respect et de la douceur pour l’époux, nous en aurons aussi pour les épouses.
7° A être fort franches, aidant et secourant nos sœurs en ce que nous pensons les pouvoir soulager, les saluant et respectant avec un visage gai qui ne soit ni chagrin ni refrogné, et leur témoignant notre contentement des avertissements qu’elles nous donnent. Et si nous en avons à leur donner, que ce ne soit jamais publiquement, mais en particulier.
8° A n’user jamais de paroles piquantes, ni de mépris, mais, au contraire, à être fort sincères, respectueuses, à ne s’entre-reprendre jamais avec aigreur, mais en esprit de charité, et à avoir une grande condescendance à tout ce que la sœur avec qui nous sommes désire de nous.
Des fautes qui se commettent à l’encontre du respect et de la douceur, deux ont été remarquées. C’est :
1° Un grand mépris des unes et des autres ; ce qui fait que l’on se conteste et picote sans cesse, que l’on ne se veut jamais céder l’une à l’autre et qu’on se parle avec rudesse, sans respect ni douceur.
2° Voir ses sœurs dans un rude travail et ne les point aider, sous ombre que c’est leur charge, et se contenter de travailler lentement, sans se hâter de les aller secourir.
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3° Trouver à redire à tout ce que font nos sœurs, et, si elles pensent nous demander conseil en quelque chose, les rebuter rudement.
4° Se parler les unes aux autres dans la conversation ordinaire avec une trop grande liberté et sans respect.
5° S’il arrive que l’on ait quelque petit déplaisir ensemble, ne pas s’excuser assez l’une l’autre ; ce qui peut faire naître les ombrages et les murmures et altérer la charité.
Le troisième point a été des moyens de remédier à ces fautes, qui furent trouvées au nombre de huit :
1° Regarder toujours Dieu en la personne de nos sœurs, en avoir une grande estime et se croire indigne d’être en leur compagnie.
2° Prendre une ferme résolution de travailler à l’acquisition de ces deux vertus.
3° Mortifier sa passion et faire paraître de la douceur, encore que notre cœur sente le contraire.
4° Dans les vies des saints, on remarque qu’ils ont principalement excellé en ces deux vertus et les ont exercées même envers ceux qui les persécutaient, et que, quand ils remarquaient quelque faute en quelqu’un, ils ne les avertissaient qu’avec grande modestie et cordialité, et si leurs avertissements n’étaient pas bien reçus, ils demeuraient dans cet esprit de douceur et s’humiliaient devant Dieu, dans la pensée qu’ils étaient peut-être cause que l’on ne profitait pas de leur instruction.
5° Avoir en grande estime le jugement des autres et mortifier le nôtre, nous soumettant toujours à celui d’autrui ; et reprendre les autres avec grande douceur, nous souvenant de celle que Notre-Seigneur Jésus-Christ avait à l’égard des pécheurs.
6° Prévoir, avant d’aborder nos sœurs, la façon dont nous nous y devons comporter, si nous avons quelque
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peine en l’esprit, ne la point faire paraître, et si elles en ont, les supporter avec douceur et leur compatir, sans faire plainte aux autres de ce qui se passe.
7° Concevoir une grande estime de nos sœurs, dans la vue que ce sont personnes sur lesquelles Dieu n’a pas dédaigné de jeter les yeux pour les attirer à son saint service ; l’estime engendre le respect, et le respect fait naître la douceur.
8° Apporter un soin continuel à l’acquisition de ces vertus, afin de détruire l’habitude contraire.
9° Prévoir les occasions où nous pourrons rendre à nos sœurs quelque sorte de respect, ou faire paraître quelque acte de douceur, et n’en négliger aucune.
10° Surtout faire effort pour acquérir la douceur en notre cœur, car il paraîtra toujours au dehors tel qu’il est au dedans ; et, pour cela, ne conserver jamais aucun ressentiment de ce qui arrive entre nous ; mais, aussitôt que l’on s’en aperçoit, aller donner satisfaction ; et par ainsi nous apaiserons le cœur de notre sœur et le nôtre.
Tout ce que dessus fut dit par plusieurs de nos sœurs, que notre très honoré Père se donna la peine d’interroger sur le sujet de la conférence. Ensuite il commença à peu près en ces termes :
Je rends grâces à Dieu, mes chères filles, des lumières et des connaissances que sa bonté vous a données sur le sujet de la présente conférence, plus claires et plus amples, par sa miséricorde, que sur les autres sujets traités depuis longtemps.
Je lui en rends grâces de tout mon cœur et le supplie, lui qui est la douceur, l’amour et la charité, qu’il veuille, par sa divine miséricorde, insinuer dans vos cœurs les vérités qu’il a montrées à vos esprits. Plaise à sa bonté infinie y verser cet esprit de respect et de douceur que, par sa miséricorde, il vous a fait connaître si nécessaire !
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Oh ! je pense, mes chères sœurs, que vous avez bien envie de vous y appliquer. Il paraît bien que cela vous tient au cœur ; oui, sans doute, il vous tient au cœur ; vous n’en pouviez pas parler avec plus de connaissance.
Mais il tient bien davantage au cœur de Dieu, qui le demande de vous et qui ne vous les a départies qu’afin que vous en fassiez bon usage, Les théologiens, mes chères filles, ne sauraient mieux parler que vous de la douceur et du respect, par la miséricorde de Dieu ; si vous n’en avez pas parlé avec tant de suffisance, ç’a été avec autant d’affection et en telle sorte qu’il paraît bien que cela vient de Dieu.
On a dit premièrement que cela plaît grandement à Dieu. N’est-il pas vrai, mes chères filles ? Et y a-t-il rien qui lui soit plus agréable que le respect et la douceur, qui sont les vertus du Fils de Dieu ? Comme vous avez fort bien dit, c’est une instruction qu’il nous a laissée. "Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de cœur (3) c’est-à-dire, mes filles, apprenez de moi que je suis respectueux et doux, car par l’humilité il entend le respect, puisque le respect procède de l’humilité. Y a-t-il jamais eu homme plus doux et plus respectueux que Jésus-Christ ? Oh ! non, il était doux et humble envers tous.
Il n’a pas dit : "Apprenez de moi à faire des mondes, ni des anges", car nous n’y pourrions arriver, et cela ne convient qu’à la toute-puissance de Dieu, mais : "Apprenez de moi que je suis doux et humble", et en nous disant que nous l’apprissions de lui, mes chères filles, il a entendu que nous apprissions à l’être. C’est le coin dont sont marqués ceux qui lui appartiennent, et vous en venez d’apporter la preuve. "Si vous êtes en divorce,
3. saint Matthieu, XI, 29.
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leur dit-il (4), on ne vous connaîtra point pour être à moi, mais à cela on connaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres. Oh ! soyez donc bien assurées, mes chères filles, que cela plaît à Dieu et grandement, et en cela on connaîtra que vous êtes vraiment Filles de la Charité, car qu’est-ce que la charité sinon l’amour et la douceur ? Et si vous n’avez point cet amour et cette douceur, vous ne pouvez être Filles de la Charité, et, comme il a été dit, vous n’en avez que le nom et l’habit ; ce qui serait un grand malheur. Oh ! Dieu le veuille par son infinie miséricorde, détourner de dessus votre Compagnie ! Oui, mes filles, il faut que vous sachiez qu’une Fille de la Charité qui est mal avec sa sœur, qui la contriste, qui la fâche et qui en demeure là, sans essayer de se bien remettre par la pratique de ces deux vertus de respect et de douceur, oh ! dès là elle n’est plus Fille de la Charité ; non, elle ne l’est plus ; il n’en faut point parler, c’en est fait elle n’en a que l’habit. Oh ! tenez-vous-en donc là, mes filles. Cela plaît à Dieu, et cela lui plaît de telle sorte que c’est une des choses du monde qui lui est la plus agréable.
On a dit en second lieu que cela plaît au prochain, oui, au prochain et y a-t-il rien qui lui puisse plaire davantage ? On voit deux sœurs qui vivent ensemble comme dans un paradis, en concorde, en douceur en respect. Ce que l’une veut, l’autre le veut aussi, ce que l’une trouve bon, l’autre s’y accorde. Eh ! y a-t-il rien de plus charmant ? N’est-ce pas commencer le paradis dès ici-bas ? Et le prochain peut-il voir chose qui lui plaise davantage ?
Au contraire, y a-t-il rien de plus vilain, de plus brutal, je dirai même de plus diabolique, que de ne se pas
4. saint Jean XIII, 35.
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accorder ? Car c’est ce que font les diables dans l’enfer. Ils se déchirent continuellement de haine et de rage qu’ils ont les uns contre les autres, et c’est un des plus grands tourments qu’aient les âmes damnées que de se vouloir toujours du mal les unes aux autres, d’être dans une haine irréconciliable en perpétuelle discorde et de n’avoir jamais un seul moment de bonne intelligence.
Or, mes chères filles, soyez assurées que, tant que vous pratiquerez le respect et la douceur les unes envers les autres, votre maison sera un paradis ; mais elle cessera de l’être et deviendra un enfer dès que vous ne vous pourrez accorder et que vous n’aurez ni respect ni douceur, et vous serez semblables aux démons et aux âmes damnées.
De quoi le prochain peut-il se scandaliser davantage, que de voir deux Filles de la Charité vivre ensemble dans les querelles et dans la division ? Vous vous devez tenir assurées que cela passe aussitôt à la connaissance des voisins. Ils en entendent parler et s’étonnent avec raison que des filles qui se sont données à Dieu et ont renoncé à tout puissent avoir de l’aigreur l’une contre l’autre. Ah ! il n’y a rien de plus odieux. Je sais une ville où ce malheur est arrivé ; il y a été à tel scandale que, s’il avait dépendu d’elle de renvoyer les Filles de la Charité, elle n’en aurait jamais voulu voir depuis ; et cela. parce dit-on, qu’elles se disent Filles de la Charité et ne le sont pas puisqu’elles ne se sauraient supporter, ni vivre en paix l’une avec l’autre. C’est diminuer la gloire de Dieu, mes chères filles, que de ne pas correspondre par les mœurs au nom que l’on a et à l’habit que l’on porte. Oh ! que c’est faire une grande injure à Dieu ! Vous voyez donc, mes chères filles, l’obligation que vous avez de travailler, toute votre vie à l’acquisition et à la pratique de ces deux vertus pour être vraies Filles de la
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Charité, pour plaire à Dieu et pour édifier votre prochain.
Un moyen pour cela est de vous bien donner à Dieu pour la pratique du respect et de la douceur les unes envers les autres, de commencer dès à présent par une ferme résolution de les aimer et de vous y exercer toute votre vie. Il le faut bien demander à Dieu ; et pour cela, mes chères filles, prions-le tous ensemble et dites avec moi : "Mon Dieu, c’est de tout mon cœur que, pour vous plaire, je désire être respectueuse et douce envers mes sœurs ; et je me donne à vous tout de nouveau pour y travailler et m’y exercer d’une tout autre manière que je n’ai jamais fait. Mais, comme je suis faible et ne puis rien effectuer de ce que je me propose, sans votre spéciale assistance, je vous supplie, mon Dieu, par votre cher Fils Jésus, qui n’est que douceur et amour, de me les vouloir accorder, avec la grâce de ne jamais rien faire qui y contrevienne."
Voilà, mes chères filles, pour le premier moyen. Un second, c’est qu’il faut tirer de notre cœur le respect et l’estime que nous devons faire de nos sœurs, car c’en est la source, puisque la source du respect, c’est l’estime, et l’estime se forme dans le cœur, et du respect naît la douceur, comme vous avez fort bien remarqué ; et celle qui l’a dit, Dieu la bénisse ! O mes chères sœurs, pourquoi n’aurions-nous pas une grande estime de nos sœurs, puisque ce sont les épouses de Jésus-Christ, que lui-même a recherchées d’amour !
Mais c’est une pauvre fille ! — Oh ! oh ! c’est une âme qui a été honorée de la recherche d’un Dieu ; elle y a consenti et il l’a prise pour son épouse. Quelle plus haute dignité pourrait-elle avoir ? C’est une fille, si elle est demoiselle, qui a quitté sa coiffure pour prendre cet habit de mépris et se donner à Dieu dans un état de bassesses,
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d’humiliations et de peines, parce que Dieu a demandé cela d’elle. Rien n’est plus digne d’une haute estime. Une fille viendra de cent ou de six-vingts lieues, de Flandre, de Hollande, pour se consacrer à Dieu dans le service des plus abandonnées personnes de la terre n’est-ce pas aller au martyre ? Oui sans doute. Un saint Père dit que quiconque se donne à Dieu pour rendre service au prochain, et souffre volontiers tout ce qui s’y rencontre de difficile est martyr. Les martyrs ont-ils plus souffert qu’elles ? Nenni sans doute, car avoir la tête tranchée, c’est un mal qui passe vite. S’ils ont enduré de plus grands tourments, encore n’étaient-ils pas de longue durée, ils étaient incontinent terminés par la mort. Mais ces filles-là qui se donnent à Dieu dans votre Compagnie, c’est pour être tantôt parmi des malades remplis d’infection et de plaies et souvent d’humeurs fâcheuses tantôt avec de pauvres enfants à qui il faut tout faire parmi de pauvres forçats chargés de chaînes et de déplaisirs, et elles viennent sous la conduite de personnes qu’elles ne connaissent point, pour être, dans toutes ces manières d’emplois, sous leur obéissance. Et vous n’estimeriez pas ces filles dignes de respect ! Ah ! elles le sont au delà de tout ce que je vous saurais dire, et je ne vois rien de semblable. Si nous voyions sur terre la place par où un martyr est passé nous n’en approcherions qu’avec respect et nous la baiserions avec grande révérence ; et nous pourrions mépriser nos sœurs, qui sont des personnes que Dieu conserve et fait subsister dans le martyre ! O mes chères filles, ayons-les en haute estime, gardons-leur cette estime, quoi qu’il puisse arriver, et regardons-les comme martyres de Jesus-Christ, puisqu’elles servent le prochain pour son amour.
Mais c’est une fille qui est si prompte et de si fâcheuse humeur ! — Eh ! mes filles, qui n’a point de défaut ?
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Aucun homme au monde non, aucun. Saint Paul, qui était un si grand saint, n’était-il pas des plus prompts et des plus colères qui se puissent rencontrer ? Il n’était que feu. Y eut-il homme plus attaché que saint Pierre ? Regardez-les tous, et vous n’en verrez point qui n’ait sa tare. Mais regardez-vous auprès, et vous verrez bien d’autres fautes ; car sachez mes filles, que quand nous nous comparerons à notre prochain, nous verrons bien nos fautes autrement que les siennes, et nous trouverons que tout le tort est de notre côté.
Oh ! mais cette sœur est si triste ! — Eh ! saint Pierre pleurait continuellement. Si vous voyez votre sœur triste, édifiez-vous en pensant qu’elle demande miséricorde à Dieu, et confondez-vous de n’avoir point de douleur de vos péchés et d’être insensible aux offenses qui se commettent contre Dieu.
Mais elle est de si mauvaise humeur que l’on n’a jamais de joie ni de consolation avec elle ! — Eh ! sainte Catherine prit auprès d’elle une femme qui ne lui en donna jamais, et elle la servait chèrement, pensant que son salut y était attaché.
Oh ! non, mes filles, rien ne doit diminuer quelque chose de l’estime que nous avons de nos sœurs. Il faut toujours tout interpréter en la meilleure part. Comme dit Monsieur de Genève, si une affaire avait cent faces, il la faudrait toujours regarder par la plus belle. Aussi mes chères filles, s’il se présente quelque chose à vous au désavantage de vos sœurs, refusez d’y croire, Il est des actes dont il faut avertir les supérieurs ; mais que cela ne change rien à l’estime que vous devez avoir de vos sœurs ; car ce n’est pas une petite faute de juger mal de quelqu’un ; c’est contre la charité de juger de votre sœur ; ô mes chères filles, c’est un grand mal, et quelquefois même ce pourrait être péché mortel, si la chose était
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d’importance. Par exemple, je soupçonne une personne d’une chose qui est péché mortel, et je le dis à quelqu’un ; je fais un péché mortel. O mes chères filles, ne tombez pas dans ce défaut, car il ruine l’estime sur laquelle vous devez établir le respect et la douceur que vous devez avoir les unes envers les autres.
Celle-là a fort bien dit qui s’est proposée de mortifier sa passion et de faire paraître de la douceur, encore que son cœur sente le contraire. Mais, dites-moi, ma fille, ne croyez-vous point que ce soit hypocrisie ? Car c’est faire paraître autre chose que ce que l’on a dans le cœur.
A quoi la sœur répondit que non. Et notre très honoré Père reprit :
Oh ! non, ma fille, ce n’est point hypocrisie, point du tout ; au contra*e, c’est vertu et prudence de ne pas faire voir à sa sœur la blessure que notre cœur ressent de ce qu’elle nous a dit ou fait, mais de lui montrer un visage gai et de faire toutes sortes d’actes de douceur !
Mais mon cœur gronde ! — O ma fille, il n’importe ; cela fait bien voir que vous n’y adhérez pas. Oh ! ne laissez pas, encore que votre pauvre cœur soit triste et tout rempli d’amertume pour le déplaisir de ce que vous aura dit ou fait votre sœur, ne laissez pas, dis-je, d’être respectueuse, cordiale, humble et douce envers elle, et ce cœur en recevra de la consolation.