Entretiens aux Filles de la Charité (page 21)
Il me semble qu’il a encore été dit qu’il était bon de condescendre toujours au jugement de sa sœur. Mon Dieu ! mes chères sœurs, qu’elle a bien eu raison celle qui l’a dit ! car il n’y a rien de plus doux et de plus facile, et un grand docteur conseille, en tout ce qui n’est point péché, de condescendre, s’il est possible, à ce que notre prochain désire de nous. Une sœur dira : "Allons en telle part" ; il est si aisé de dire : "Allons, ma sœur, je le veux bien". "Ma sœur faisons cela de cette façon."
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— "Ma sœur, faisons ceci, j’en suis contente." Et encore que quelquefois il vous pourrait sembler que la chose serait mieux d’une autre sorte, condescendez pourtant, pourvu qu’il n’y ait point d’offense, et croyez-moi, mes chères filles, votre cœur aura plus de douceur et de consolation en condescendant qu’en suivant votre sentiment. Oh ! que vous en serez bien plus en repos !
Faites grand cas, mes chères filles, du jugement les unes des autres et rendez-vous-y autant que faire se pourra ; car c’est un grand témoignage de respect et une pratique d’humilité de croire autant que possible que sa sœur juge plus sainement des choses que soi. Oh ! que cela plaît à Dieu, et qu’il saura bien les faire réussir en la manière qu’elles doivent être pour sa plus grande gloire !
Je serais encore d’avis, mes chères filles, que ce respect passât jusques à l’extérieur par quelque action qui en rendît témoignage comme serait de s’entre-saluer, de se faire la révérence l’une à l’autre. Dans des religions des mieux réglées qui soient en l’église de Dieu les religieuses ont pour règle, quand elles se rencontrent dans les cloîtres de se faire un enclin l’une à l’autre ; et, si elles y manquent, quand on fait la visite, elles s’en accusent et en demandent pénitence.
Eh ! pourquoi, mes filles, ne le feriez-vous pas, puisque Dieu a voulu que vous eussiez l’honneur de faire un corps dans son Eglise ? Ne faut-il pas respecter celles qui le composent ? C’est l’épouse de Jésus-Christ que vous rencontrez ; n’est-ce pas le moins que vous puissiez faire que de la saluer ? Cela se doit faire spécialement, mes filles, quand c’est par les rues, et, en beaucoup de rencontres aussi dans la maison. Pour ce qui est de cette chambre, je ne pense pas qu’il soit nécessaire ; mais en entrant, cela est fort bien. Pourtant si une sœur va le
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long de cette chambre et que l’on vienne à sa rencontre, je ne trouve point de difficulté qu’elles se saluent. Mais, si l’on ne bouge d’une place, ou que l’on se contente de se lever pour aller quérir ou porter quelque chose, et cela fort souvent, il n’en est pas besoin.
Les sœurs des paroisses qui vont et viennent ensemble dans leur chambre n’ont pas à faire la révérence à toute rencontre. Mais, si une sœur vient du dehors et trouve sa sœur en la chambre, eh ! qui empêchera qu’elle ne la fasse à Dieu, qui est dans le cœur de sa sœur et que la sœur ne la lui rende. Oh ! je pense, mes chères filles, qu’il
l est bien à propos que cela se fasse ainsi ; c’est une marque d’estime, de respect et d’amour.
Quand une sœur de dehors vient à la maison, la saluer humblement gaiement et suavement, lui témoigner que l’on est joyeuse et consolée de la voir et lui faire un accueil qui la puisse contenter.
Il faut veiller aussi à ne point parler trop haut, mais modestement et avec grande suavité. Mon Dieu ! il y en a qui ont tant de grâce pour cela, qui parlent si doucement et si cordialement, que ce qu’ils disent fait une forte impression. Je sais bien qu’il y en a qui, pour avoir les organes mal disposés, ont naturellement le ton haut et rude et ne le peuvent pas adoucir, parce qu’elles n’en ont pas la disposition mais du moins qu’elles fassent toujours en sorte qu’il paraisse que ce qu’elles disent part de l’affection de leur cœur.
On pratique encore le respect, quand, se trouvant ensemble à une porte pour passer, on dit à sa sœur : "Ma sœur, vous plaît-il passer la première ?" Si elle s’y refuse, ne laissez pas de passer. Mais cela se doit-il faire partout où on se rencontre ? Car il y a beaucoup de portes dans la maison, et on s’y rencontrera peut-être dix fois par jour. Je vous répondrai, mes filles, qu’en
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tous ces rencontres ce n’est pas nécessaire ; mais je pense que ce sera bien en] a plupart. On se rencontre à une porte pour sortir de la maison, pour entrer à l’église, etc. ; en tout cela suivez cette pratique.
Mais, ce faisant, mes filles, il se faut bien garder de tomber dans une autre faute, de devenir cérémonieuses ; ce qui irait contre la simplicité ; oh ! il s’en faut bien garder. Si vous présentez la porte à une sœur et qu’elle vous die : "Ma sœur, passez", vous le devez faire sans contredit et en cela vous pratiquerez deux vertus, l’obéissance et la simplicité, vous satisferez au respect et à votre devoir en lui présentant la porte, et vous ferez un acte d’obéissance et de simplicité en passant quand elle vous le dira. Et surtout, mes chères filles ne vous rencontrez jamais par la rue sans vous faire la révérence je vous l’ai déjà dit, et je vous le répète encore.
Dans une conférence que nous fîmes il y a quelque temps sur ce même sujet, je vous ai donné une autre pratique de respect et de douceur, de laquelle, par la miséricorde de Dieu, on a vu un notable fruit ; et pour cela on a pensé qu’il serait bon d’en faire encore une pour se renouveler dans la pratique des instructions qui y furent données et prendre de nouvelles résolutions. C’est, mes chères filles, de se demander pardon l’une à l’autre quand il s’est passé quelque chose qui a tant soit peu contrevenu au respect, ou altéré la douceur. Quand votre cœur aura murmuré, que vous aurez dit quelque parole aigre ou piquante, oh ! demandez pardon, car il le faut, mes filles, il faut apaiser le cœur de votre sœur et le vôtre aussi, qui sans doute aura peine de cette faute, Et ce que je vous conseille, je vous assure, mes chères filles, que je l’ai encore fait aujourd’hui, moi pauvre misérable. Il m’arriva hier de parler à un prêtre de notre Compagnie sèchement, aigrement, rudement. Ce que je
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lui dis, je le lui devais dire avec plus de douceur. Je m’en aperçus après, et, comme je savais qu’il devait sortir ce matin, j’ai fait dire à la porte que je le priais de ne point aller en ville que je ne lui eusse parlé. Il est venu et je lui ai demandé bien humblement pardon ; de sorte, mes filles, que, ce que je vous conseille, je tâche de le pratiquer.
Sur quoi une sœur s’informa de la conduite à tenir vis-à-vis d’une compagne qui a refusé de lui pardonner, lui reprochant de tomber souvent dans les mêmes fautes, et même s’est moquée d’elle. Elle ajouta que sa promptitude la faisait fréquemment faillir, mais que, depuis le jour où elle s’est vue rebutée, elle n’a osé redemander pardon.
Sur quoi, notre très honoré Père, reprenant la parole :
Ma fille, je suis bien aise que vous m’ayez fait cette objection, et je m’en vas vous y répondre. Mais avant il faut que je vous die que celle qui a fait cela a très mal fait, mon Dieu ! qu’elle a fait une grande faute ! S’être moquée de sa sœur qui était à ses pieds pour lui demander pardon et dire : "Je me moque de ce pardon", oh ! c’est une très grande faute ! Qu’elle s’en accuse et qu’elle s’en confesse hardiment !
Je vous dirai donc, ma fille (mais je ne vous parle point à vous, je parle en général), qu’il y a des personnes qui s’accusent toute leur vie et qui ne s’amendent jamais ; jamais on ne les voit avancer d’un pas, jamais se corriger de rien, toujours promptes, toujours fâcheuses, toujours brouillonnes ; et cela est un peu dur à celles avec qui elles sont. C’est pourtant fort mal de les rebuter. Quand une sœur se met à genoux, il s’y faut mettre aussi et dire : "Hélas ! ma sœur, c’est moi qui suis cause, par ma mauvaise humeur, que vous vous êtes fâchée", ou : "C’est mon orgueil", ou quelque autre chose
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comme cela, selon le sujet, et ne jamais blâmer sa sœur. O mon Dieu ! quelle grande faute ! Il faut toujours nous donner le tort et croire que c’est à cause de nous que notre prochain est fâché, ou a fait quelque autre faute. Et pour le regard de celles qui, par malheur, ne s’amenderaient point (je ne le dis pas de vous, ma fille, et je ne parle à personne en particulier), il ne faut pas qu’elles cessent de continuer. Assurez-vous, mes chères filles, que, si vous le faites avec un vrai déplaisir de votre faute, vous vous en corrigerez, par la grâce de Dieu ; et si vous voyiez que vous ne vous amendiez point, je vous conseillerais alors d’avoir recours à la pénitence, c’est-à-dire de vous imposer à vous-mêmes quelque peine un peu dure ; car, malgré la répugnance, on s’accoutume à demander pardon, et cela devient quelquefois fort facile ; mais, quand on le fait en esprit d’humilité et que l’on y joint la pénitence, oh ! infailliblement on en profite.
Un homme avait une très mauvaise et dangereuse habitude de jurer à tout rencontre. Dieu lui inspira, un jour de fête de la Vierge, d’aller à confesse à une église de Notre-Dame, et il fut si touché qu’il prit la résolution de ne jamais plus jurer. On lui donna pour pénitence de donner un sou aux pauvres chaque fois qu’il jurerait. Revenu chez lui, il recommence à jurer. Il tire tout aussitôt un sou de sa pochette et le donne à un pauvre. Nouveau jurement, il tire encore un sou ; comme il n’y avait point de pauvre, il le met dans l’autre pochette pour le donner à la première occasion. Et cela continua A la fin, voyant que son argent s’en allait, comme il n’en avait peut-être pas trop, il se corrigea, et, par la miséricorde de Dieu, il devint si homme de bien qu’il fuyait comme l’enfer ceux qui juraient, et ne les pouvait souffrir.
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De même, mes chères filles, quand vous aurez contristé votre sœur, ou l’aurez malédifiée par quelque faute habituelle, oh ! imposez-vous pénitence, par exemple, privez-vous de la moitié de votre dîner, vous qui le pouvez sans en être trop affaiblie, ou bien prenez la discipline ou la ceinture, baisez la terre, privez-vous de parler un certain temps, à moins d’être interrogée ; vous verrez alors, mes chères filles, qu’en peu de temps vous deviendrez humbles respectueuses douces traitables et toutes suaves. Je sais bien que ce sera un peu difficile à quelques-unes et qu’il y en a peut-être qui sont d’humeur un peu fâcheuse à supporter ; mais je sais bien aussi, mes chères filles, que ce n’est pas le plus grand nombre, par la miséricorde de Dieu, et que parmi celles qui ont ces imperfections à combattre, une bonne partie se sont amendées depuis la conférence que l’on fit sur ce sujet. Si, ce que Dieu ne veuille ! quelqu’une était dans le malheureux dessein de ne se pas corriger, elle serait beaucoup mieux hors de la Compagnie. Si elle y demeurait davantage, ce serait au grand déshonneur de Dieu, qu’elle avait protesté de servir, et au scandale du prochain, qu’elle doit édifier. Si vous vous aperceviez de cela, mes chères filles, il faudrait pleurer sur cette pauvre fille, gémir, faire pénitence, demander pardon à Dieu pour elle et pour celles à qui ce désastre est arrivé. Et dès à présent, mes filles, je vous prie de le faire, et pour cela suivez-moi et dites de tout votre cœur : "Mon Dieu, nous vous demandons très humblement pardon pour nos sœurs et pour nous, qui avons été si misérables que de nous courroucer les unes contre les autres et nous départir du respect que vous nous avez si amoureusement recommandé, et de la douceur qui convient au nom de Filles de la Charité, que, par votre volonté, nous avons l’honneur de porter. Nous vous supplions, par
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l’extrême douceur de votre très cher Fils, de vouloir effacer ces fautes et de nous faire la grâce que dorénavant nous ne soyons toutes qu’un cœur et qu’une âme pour votre amour et en votre amour."
Voilà, mes chères filles, ce que j’avais à vous dire sur le sujet de la présente conférence, réduite en quatre principales pratiques, dont la première est de demander bien à Dieu ce respect et cette douceur, de vous donner à lui pour cela et de prendre une inviolable résolution ; en second lieu, de les faire paraître au dehors, en vous faisant la révérence ; en troisième lieu, de vous demander pardon ; et en quatrième lieu, de vous imposer pénitence.
Plaise à la bonté de Dieu, mes très chères filles, vous départir abondamment son esprit, qui n’est qu’amour, douceur, suavité et charité, à ce que, par la pratique de ces vertus, vous puissiez faire toutes choses en la manière qu’il désire de vous, pour sa gloire, votre salut et l’édification du prochain ! Et moi, quoique de tous les hommes le plus rude et le moins doux, je ne laisserai pas, me confiant en la miséricorde de Dieu, de prononcer les paroles de bénédiction sur vous, et je le supplie de tout mon cœur qu’à mesure que je les proférerai, il veuille remplir les vôtres de ses saintes grâces.
Benedictio Dei Patris…
28. - — CONFéRENCE DU 22 OCTOBRE 1646
CACHER ET EXCUSER LES FAUTES DES SŒURS
Conférence du 22e octobre 1646 sur les obligations que les Filles de la Charité ont de ne point mettre les
Entretien 28. — Cahier écrit par la sœur Hellot. (Arch. des Filles de la Charité)
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fautes qui se glissent dans leurs exercices sur les sœurs avec qui elles sont.
Le premier point a été des raisons que nous avons de cacher les fautes de nos sœurs à ceux qui ne les doivent pas connaître.
Sur quoi il a été dit que :
Premièrement, nous ne pouvons faire connaître les imperfections de qui que ce soit sans offenser Dieu.
2° C’est contre la charité, et partant nous ne devons plus être appelées de ce nom si nous faisons des actions contraires à cette vertu.
3° C’est de mauvaise édification ; nous sommes cause que l’on mésestime la sœur de qui nous avons mal parlé, et celles qui auraient désir de s’unir à notre Compagnie, à la vue du peu de support et de charité qui est entre nous, s’en détournent.
4° Le mépris que nous faisons de nos sœurs retombe sur nous-mêmes, comme si nous jetions une pierre vers le ciel, qui nous vînt choir sur la tête.
Notre très honoré Père dit là-dessus :
O mes filles, que cela est vrai et que notre sœur a bien dit ! Car quelle estime peut-on avoir pour la Fille de la Charité qui méprise sa sœur et qui la déchire ? Hélas ! on n’en a aucune ; et bien que pour lors on semble s’accorder à ce qu’elle dit, et que même on soit bien aise de l’entendre, quand on y pense ensuite et que le sentiment qui nous a porté à l’écouter est passé, on dit : "Il faut que cette fille ait bien peu de vertu, puisqu’au lieu d’excuser sa sœur et de la supporter, elle la blâme et en médit." Et ainsi on accuse sa sœur et on la condamne ; de même que, si quelqu’un était si mal avisé que de cracher contre le ciel, le crachat lui reviendrait sur la face, ainsi le blâme qu’elle aura voulu procurer à sa sœur retombera sur elle-même. O mes filles, remarquez bien ce
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qui se dira sur ce sujet ; c’est un des plus importants que nous avons à traiter car c’est par là que le diable vous veut détruire. Mais j’espère que le Saint-Esprit, qui a inspiré de le prendre, donnera les lumières et les affections à vos cœurs pour en connaître l’importance et en embrasser les pratiques. Oh ! bien ! in nomine Domini, in nomine Domini, in nomine Domini ! Continuons, s’il vous plaît.
5° Comme Notre-Seigneur dit à ses disciples, "si vous vous aimez les uns les autres, on vous reconnaîtra pour mes disciples" (1), ainsi, si nous nous aimons l’une l’autre, nous supporterons charitablement les défauts de nos sœurs, et à cela on connaîtra que nous serons vraies Filles de la Charité.
6° Si nous excusons ces fautes de nos sœurs, nous attirerons leur confiance et les pourrons corriger avec plus de fruit que si nous les disions tout haut, ou que nous les reprissions aigrement.
7° L’habitude de s’excuser soi-même fait que l’on commet souvent des fautes, que l’on n’aperçoit pas de suite, mais seulement après quand on vient à s’examiner ; ce qui trouble quelquefois le repos de nos consciences et nous empêche de faire fruit de nos oraisons et autres exercices.
8° Notre-Seigneur nous a chargés de porter le faix les uns des autres, et même nous l’a enseigné durant sa vie, et cette pratique apportera l’union entre nous.
9° Rien n’altère tant la charité et l’union que le défaut de support, et cela offense toute la Compagnie, que l’on pense n’être point dans la pratique de cette vertu, quand on nous en voit dépourvues.
10° C’est faute d’humilité et de connaissance de notre faiblesse que nous accusons nos sœurs, et c’est le trop
1. saint Jean XIII, 35.
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grand amour de nous-mêmes et notre propre estime qui fait que nous nous déchargeons sur elles des fautes dont nous sommes coupables.
11° C’est une instruction que le Père éternel nous a donnée par son Fils, qui l’a pratiquée toute sa vie et jusques à sa mort, où il excusa l’ignorance de ceux qui le crucifiaient.
12° En pratique de cette vertu nous accomplissons la loi de Jésus-Christ ; ce qui n’est donné qu’à ceux qui portent les défauts de leurs frères.
13° Notre règlement nous ordonne la pratique de cette vertu, ce qui semble être de grande obligation pour ne pas vivre en désordre, contrairement à nos règles.
Le deuxième point fut de la manière de cacher et d’excuser les fautes de nos sœurs. Sur quoi il fut dit que :
1° Quand nous voyons tomber nos sœurs en quelque faute, nous devons penser que c’est par inadvertance et qu’elles ne croyaient pas mal faire, et que nous, nous tombons bien plus souvent et par pure malice.
2° Si elles sont nouvelles en la Compagnie, nous pouvons dire que c’est qu’elles ne sont pas encore accoutumées à la communauté que ce sont encore les maximes du monde, et croire que cela leur fait beaucoup de peine.
3° Si elles sont anciennes, songeons qu’il y a à travailler toute notre vie et que, par la permission de Dieu, les saints eux-mêmes sont quelquefois tombés, afin que chacun connaisse qu’il ne peut rien de lui-même, sinon pécher.
4° Il sera bon, quand quelqu’une s’adressera à nous pour se plaindre de sa compagne, de ne la pas écouter, ou de changer de discours.
Sur ce point, notre très honoré Père parla ainsi à toute l’assemblée :
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Voilà un bon expédient, mes filles, pour couper la racine de ce maudit péché, car, comme l’on dit que, s’il n’y avait point de receleur, il n’y aurait point de larron, de même, s’il n’y avait point d’écouteurs, il n’y aurait point de médisants. Oh ! mes sœurs, ne prêtez point l’oreille, n’écoutez jamais. Votre sœur vous viendra porter ses plaintes ; la pauvre fille sera peut-être en mauvaise humeur ; et cela passe. Elle voudrait bien ne vous avoir pas dit cela. Cependant ses paroles auront fait impression dans votre esprit et vous aurez conçu mauvaise opinion de l’autre, qui peut-être est innocente. Eh ! il y a bien à regarder, mes filles, car celle qui se plaint a souvent le tort, et celle qui est accusée ne pensait pas mal faire comme il a été fort bien remarqué. La première n’était pas en disposition d’entendre ou de voir ce qu’elle a vu ou entendu ; voilà pourquoi, au lieu de renseigner charitablement sa sœur, elle est bien aise, vous rencontrant, de se décharger à vous. Oh ! qu’il faut bien empêcher cela, mes filles ! car, quoique, par la miséricorde de Dieu, je ne sache point qu’il s’y soit fait de grandes fautes, il peut pourtant en arriver. Le diable, qui est subtil, commence par de petites altérations, de petits murmures, de petites plaintes, pour en venir aux divorces notables et aux détractions manifestes. Car, voyez-vous, mes filles, le prince des démons, ennemi capital des œuvres de Dieu, qui redoute le bien que fera cette Compagnie, a pris à tâche de la renverser et a commis un démon tout exprès pour vous tenter. Ce démon n’a que cela à faire ; il vous observe de toutes parts pour voir l’endroit par où vous pourrez être prises. Comme Dieu vous a donné un ange exprès pour vous garder, ce démon est exprès pour vous détruire ; et il ne vous prendra que par le manquement de support, les plaintes qui en découlent, bientôt suivies de détractions, puis de
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grands divorces. Qu’est-ce qui soutient ce bâtiment ? La pierre de dessous en soutient une autre, celle-ci une autre, et ainsi chaque pierre se soutient l’une l’autre, et c’est ce qui maintient l’édifice. Oh ! Dieu, par son infinie bonté, nous veuille bien garder de ce malheur ! Mais pour l’empêcher absolument, n’écoutez jamais les plaintes. C’est le moyen que notre sœur vient de dire, et il est infaillible.
Mais, Monsieur, me dira quelqu’une, comment ferai-je taire ma sœur ? Lui dirai-je qu’elle ne parle pas bien ? Elle le trouvera mauvais. — O mes filles, que je vous die un moyen qui me vient en pensée et qui me pourrait peut-être échapper si j’attendais à tantôt. C’est de ne rien répondre du tout, de vous mettre à genoux et de prier Dieu qu’il envoie à votre sœur quelque pensée contraire à ce qu’elle vous dit. Et quand elle vous verra comme cela, elle rentrera en elle même bien plus tôt que si vous lui aviez parlé.
Je pensais dernièrement en moi-même : qu’est-ce qui pourra empêcher cette Compagnie de subsister ? Il ne me vint en l’esprit que ce malheureux vice, car, pour ce qui s’appelle le grand mal, par la grâce de Dieu, je ne le vois pas. Ce ne sera pas non plus faute de sujets très bons qui affectionnent leur vocation ; ni de la part du peuple car il vous aimera et vous recevra toujours volontiers, il a trop d’intérêt à ce que les pauvres soient servis ; mais ce sera par vous-mêmes, si vous n’y mettez de bonne heure la main et n’y travaillez à bon escient. C’est pourquoi, mes filles, il faut que vous preniez résolution dès maintenant de lui faire courageusement la guerre ; faut que toutes tant que vous êtes, vous ayez cet ennemi en horreur. Et s’il y en avait quelqu’une qui ne se sentît pas en disposition de lui résister, je lui conseillerais de se retirer de la Compagnie plutôt que d’y être à
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scandale ; et si la moitié d’entre vous était entachée de ce mal, qui est très grand, mes filles, car ce n’est pas toujours une simple imperfection, mais c’est quelquefois péché, et même péché mortel, comme, quand vous révélez le péché mortel d’une sœur, vous commettez vous-même un péché mortel, je dis donc, mes filles que, si la moitié d’entre vous était dans cette habitude de ne pouvoir supporter les défauts des autres et d’en détracter, et n’avait aucune volonté de s’en faire quitte, je serais d’avis que cette moitié se retirât pour ne point porter de préjudice au reste de la Compagnie, car, mes filles, vous serez comptables devant Dieu, non seulement du mal que vous aurez fait, mais aussi de celui que vous aurez causé, ou de la diminution du bien, qui eût été plus grand sans votre mauvais exemple. Oh ! prenez-y bien garde, mes filles, car peut-être que quelqu’une d’entre vous se perdra pour abus des grâces que Dieu lui fait céans, ou pour donner occasion aux autres d’offenser Dieu, ou pour empêcher une plus grande perfection. Et peut-être celle-là se serait-elle sauvée chez elle, où Dieu ne lui aurait pas tant demandé. Oh ! prenez-y bien garde, mes chères filles, au nom de Dieu, et retenez bien le moyen qui vient d’être donné par notre sœur. Continuons nos moyens.
5° Il est bon de regarder si nous ne sommes pas nous-mêmes cause des fautes que commettent nos sœurs.
6° De ne point charger nos sœurs auprès de nos confesseurs, à qui nous parlons quelquefois de nos différends.
Sur quoi, notre vénérable Père, s’arrêtant derechef, dit :
Oh ! jamais, mes sœurs, jamais aux confesseurs ! Bon Dieu ! ce serait un sacrilège ! Et si c’est hors la confession, c’est détraction. Aller noircir sa sœur auprès d’un
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confesseur, cela est odieux. En confession parlez de vous et ne parlez jamais de personne. Des docteurs tiennent que, si l’on ne peut se confesser d’un péché sans faire connaître la personne avec qui on l’a commis, il vaut mieux ne s’en pas confesser. La charité, mes sœurs, est la reine des vertus y a-t-il rien qui la blesse tant, que de noircir le prochain ? La confession est nécessaire, mais elle est subalterne. La charité va la première, et si la charité y peut être offensée, laissez-là la confession car la confession n’est que la servante de la charité, et elle ne se doit point faire à son préjudice. La charité tient le dessus. Si vous avez quelque chose contre votre sœur, dites-le à ceux qui le doivent savoir et qui peuvent y porter remède, dites-le à votre supérieur, à votre supérieure, mais jamais à vos confesseurs, qui ne sont que pour vous reprendre des fautes que vous confessez et pour vous donner l’absolution, mais non pour connaître ce qui se passe entre vous. Oh ! je vous le dis encore après les docteurs qui l’ont avancé les premiers, il vaudrait mieux ne se pas confesser que faire connaître la faute de quelqu’un en confession ; au lieu de recevoir le mérite du sacrement, vous ajouteriez un sacrilège à vos péchés.
Si c’est hors la confession, hélas ! mes filles, vous parlez à un homme sujet aux mêmes faiblesses que vous, qui n’est point obligé de vous garder le secret. et, après vous avoir quittées, aura pouvoir et liberté de répéter ce que vous lui aurez dit. Et qu’arrive-t-il quelquefois de cela ? Hélas ! mes filles, nous en avons vu qui, pour avoir attache ainsi à leur confesseur, se sont perdues, non que, par la miséricorde de Dieu, il soit rien arrivé de mal, mais le confesseur en prenait une plus en affection que l’autre, mettait toujours le droit du côté de celle-ci ; si elle lui disait quelque différend, il donnait tort à l’autre,
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et jamais ne leur procurait la paix. Que voilà une utile remarque faite par notre sœur ! O mes filles, prenez bien garde à cela n’abusez jamais de la confession, regardez toujours à quoi la charité vous oblige, et hors la confession ne dites jamais rien. Les confesseurs à qui vous découvrez les fautes de vos sœurs savent fort bien que vous ne les devez pas dire. Se trouvent-ils en lieu où on parle de vous, hélas ! ils diront librement : "Ces filles s’entre-mangent ; vous pensez peut-être qu’elles valent quelque chose ; si vous les connaissiez vous verriez ce que c’est ; elles ont toujours maille à partir ensemble ; et au premier qu’elles voient elles disent leurs différends sans charité, ni support. J’en ai la tête rompue." Voilà, mes filles, comme vos confesseurs vous accommodent, si vous n’avez la discrétion nécessaire pour traiter avec eux ; vous vous perdez de réputation, vous vous scandalisez vous-mêmes et faites tort à toute la Compagnie.