Entretiens aux Filles de la Charité (page 23)
Oui-da, ma fille, bien volontiers et pour vous et pour toutes nos sœurs qui sont ici présentes et pour celles qui n’y sont pas, à qui elles le diront, parce que ceci peut arriver à toutes ; et je commencerai où je devrais finir, qui est comme les sœurs doivent vivre l’une envers l’autre.
Donc, mes filles, quand il arrivera entre vous de ces sentiments contraires, c’est à la sœur associée à céder à la sœur servante, à moins d’en donner avis à Mademoiselle ou au supérieur. Dans les communautés bien réglées cela se pratique de la sorte.
Les supérieurs ou supérieures ont leurs conseillers, à qui ils proposent les affaires. Quand ils en ont recueilli les avis, ils les suivent, si bon leur semble, car un supérieur et une supérieure ont pouvoir quelquefois de ne point suivre l’avis de leurs conseillers. S’ils trouvent qu’il soit plus à propos d’agir d’une autre façon, ils peuvent dire : "Nous penserons encore à cela", et, s’ils le jugent nécessaire, faire le contraire de ce qui leur a été conseillé. Au temps de la visite, les officières pourront dire au visiteur que, tel jour, la supérieure leur demanda
- 302 -
conseil sur telle affaire, qu’elles furent d’avis, pour telles raisons, que la chose se fît, et que la chose ne se fit pas ; et le visiteur s’informera et ordonnera ce qu’il jugera à propos. C’est ce qui peut vous arriver, mes filles, quand vous êtes ensemble. Si une sœur associée ne trouve pas bon ce que sa sœur servante lui propose, il lui est permis de dire ses raisons une fois ou deux mais, si la servante ne s’y rend pas, elle n’a qu’à se soumettre. Si c’est en lieu commode et que l’affaire ne presse pas, je suis bien d’avis que la sœur servante ne passe pas outre sans auparavant l’avoir communiquée à Mlle Le Gras, ou, en sa place, à la servante de céans. Si c’est en lieu éloigné, il sera bon, que, le plus tôt qu’elle pourra, elle mande à Mademoiselle : "Il nous est arrivé telle affaire ; ma sœur était de tel avis, et moi de celui-là. J’ai fait selon mon sens ; je vous prie de me mander si j’ai bien fait."
Voilà, ce me semble, mes filles, comme il se faut comporter. Reste maintenant sur ce sujet à vous dire comment l’associée et la servante doivent vivre l’une avec l’autre.
Je pense premièrement que, pour bien faire, elles doivent vivre de telle sorte que l’on ne connaisse jamais qui est l’associée, ou qui est la servante. La servante ne doit point affecter de paraître la première, d’être mieux habillée, de marcher au haut bout. Qu’elles aillent toujours comme elles se trouveront, et comme cela, ce sera tantôt l’une, tantôt l’autre, et jamais ceux de dehors ne s’apercevront qui sera la première.
Il faut aussi qu’elles aient un grand respect l’une pour l’autre. Pour cela, que la sœur servante se persuade que sa sœur vaut beaucoup mieux qu’elle, et est bien plus capable d’occuper la place qu’elle tient. C’est, mes
- 303 -
filles, où il en faut venir : estimer toujours qu’un autre vaut beaucoup mieux que nous. Et il n’y a point homme de bien qui ne le pense ; non, il n’est pas homme de bien qui ne pense qu’il est le plus méchant homme du monde et que tout autre vaut mieux que lui. Croyez-moi, mes filles, si nous ne pensons cela de nous nous sommes bien en danger ; je vous le dis, mes filles, dès lors qu’une sœur s’imagine qu’elle est plus considérable que sa sœur, elle n’est plus rien devant Dieu, et sa sœur, tout imparfaite qu’elle est, vaut mieux qu’elle. Si quelqu’une croit avoir un autre port, une autre mine, un autre esprit, c’est l’esprit d’orgueil qui se glisse en elle l’esprit de démon, l’esprit d’enfer, car c’est l’orgueil qui est cause de l’enfer.
Ne dites jamais : "Cette sœur est fâcheuse, de mauvaise humeur n’a point de vertu." O mes filles, quand cela vous viendra en pensée jetez les yeux sur vous ; vous direz bientôt : "Mon Dieu, elle vaut bien mieux que moi, qui ne fais rien qui vaille ; je ne fais que tout gâter ; je ne sais comment l’on me peut souffrir." Voilà, mes filles où il en faut venir : il ne suffit pas de le dire, il faut en avoir le vrai sentiment ; car, je vous le répète, il est impossible à un homme de bien de se regarder devant Dieu, qu’il ne se trouve le plus méchant homme du monde. Ainsi, mes filles, la sœur servante doit toujours penser que sa sœur associée vaut mieux qu’elle, est beaucoup plus capable d’occuper sa place qu’elle. Et pour bien faire, il n’y en a point qui ne doive demander d’être déchargée, et cela tout au moins tous les six mois. Hélas ! je sais, peut-être ne devrais-je pas vous le dire, je sais, dis-je, le supérieur d’une pauvre petite Compagnie la moindre et la plus inutile qui soit dans l’église, qui ne manque point tous les ans au moins, d’écrire pour supplier qu’on le décharge. "Mon
- 304 -
Père, dit-il, au nom de Dieu, je vous prie de me décharger. Que pensez-vous faire de moi où je suis ? Je gâte tout et ne fais rien."
Or, mes filles, celles qui sont dans Paris peuvent demander leur décharge elles-mêmes à la servante de céans, Mlle Le Gras, ou au supérieur ; et celles qui sont éloignées le doivent écrire, mais de bonne sorte et sans feinte, et reconnaître vraiment qu’elles gâtent tout.
Ce qu’elles ont encore à faire, c’est de ne jamais commander à leurs sœurs associées, mais de toujours leur parler avec grande douceur, en sorte que cela ne sente point la personne qui veut trancher par elle-même, comme qui dirait : "Faites cela, allez-là, venez ici." O mes filles, ce sont paroles de démon ; c’est ce que les démons font. Gardez-vous-en bien. Que jamais il ne se trouve qu’une Fille de la Charité parle de cette sorte ! Oh ! Dieu nous en préserve ! Quand vous désirerez quelque chose d’une sœur, dites-lui : "Ma sœur, auriez-vous agréable de faire cela ?" Et ajoutez : "Pour l’amour de Notre-Seigneur." Ainsi elle aura le mérite de l’obéissance, et de l’obéissance pour l’amour de Notre-Seigneur. Je vous supplie donc, mes filles, dites, quand vous voulez quelque chose : "Ma sœur, je vous en prie, pour l’amour de Notre-Seigneur." Et que personne ne puisse juger par votre manière d’agir qui est sœur servante ou sœur associée.
Quand il faut parler, c’est à la sœur servante à parler. Ce n’est pas que l’autre ne puisse parler aussi ; mais, de même que quand on se promène avec une personne de condition, on doit rester d’un pas en arrière, ainsi la sœur associée, quand elle est avec sa sœur Servante, peut bien parler quelquefois ; mais a-t-elle dit quelque chose, elle doit laisser le discours à sa sœur. Et
- 305 -
cela se doit faire imperceptiblement, sans que l’on s’en aperçoive.
Voilà donc, mes filles, comment vous devez vous conduire l’une à l’égard de l’autre. Disons maintenant un mot de Messieurs les ecclésiastiques. O mes filles, comme elles ont bien dit celles qui ont remarqué qu’il les fallait traiter avec un grand respect ! Ah ! respect tel qu’il n’est personne au monde à qui on le doive si grand !
Pour vous le persuader, mettez-vous devant les yeux que ce sont personnes qui ont le pouvoir de faire que du pain devienne le corps du Fils de Dieu que, par leur ministère, vous rentrez en la grâce de Dieu, que d’un ennemi de Dieu elles font un ami de Dieu, que Dieu autorise leurs procédures a l’égard des pécheurs et qu’elles ont le pouvoir d’arracher une âme d’entre les mains du diable pour la rendre à Dieu. O mes filles, vous ne sauriez trop les honorer. C’est pourquoi ne leur parlez jamais qu’avec une singulière modestie, telle que vous n’osiez presque pas lever la vue en leur présence. Respectez leur sainteté, s’ils en ont ; et s’ils n’en ont pas qui vous soit connue, respectez la sainteté de leur ministère et le rang qu’ils tiennent dans l’église de Dieu.
Quand vous leur parlerez pour les nécessités de quelque malade, que ce soit brièvement et succinctement et jamais en leur logis, oh ! non, mes filles, jamais ; il vaut mieux les attendre à l’église. S’il y a quelque nécessité pressante, je dis bien pressante, et que vous ne puissiez pas remettre, alors vous y pourriez aller, mais jamais seule. Hélas ! et qu’irait faire une fille toute seule chez un prêtre ? Que dirait-on ? Oh ! non, il ne le faut pas absolument. Vous pourrez, quand le cas pressera, prendre une sœur avec vous, lui dire l’affaire qui vous mène et eu partir aussitôt. Si le prêtre vous voulait
- 306 -
arrêter pour parler d’autre chose, il ne le faudrait pas. Toutefois, pour une fois ou deux, on pourrait répondre ; mais, après cela, s’il vous voulait tenir plus longtemps, dites : "Monsieur, excusez-moi, s’il vous plaît ; j’ai à faire ; je suis un peu pressée." Car, voyez-vous, mes filles, quoique ce soient des hommes que la sainteté de leur ministère et le sacré caractère qu’ils portent élèvent beaucoup au-dessus du reste du monde, il se pourrait pourtant de quelques-uns que, si vous leur parliez longtemps et de chose non nécessaire, ils ne laisseraient pas de l’écouter ; et les uns et les autres vous perdriez votre temps. C’est pourquoi il faut toujours traiter avec eux fort sérieusement et courtement.
Au regard des dames, vous devez leur obéir en tout ce qu’elles vous ordonneront, leur donner grande connaissance des malades, prendre leurs ordres en tout et les suivre très exactement, ne jamais rien changer de ce qu’elles vous diront et reconnaître que c’est à elles d’ordonner et à vous d’obéir. Mais j’ai un avis bien important à vous donner : c’est de ne vous point faire pair et compagnon avec elles, ni d’empiéter sur leur autorité en ordonnant les choses par vous-mêmes car vous gâteriez tout, mes filles, vous ruineriez la Charité, elles ne voudraient plus de vous et laisseraient tout là. Elles fournissent de leur bien pour l’entretien de la Charité ; vous n’y donnez que votre temps, qui ne servirait de rien sans leur bien ; elles sont comme le chef d’un corps, et vous n’en êtes que les pieds. Oh ! que serait-ce si les pieds voulaient ordonner et faire passer la tête par où bon leur semblerait ! Ce serait une chose bien ridicule, car c’est le propre du chef de commander et c’est le rôle des pieds de se porter où la tête leur ordonne. Or, mes filles, si vous voulez voir la Charité subsister et les pauvres continuer d’être assistés, il vous faut agir ainsi à
- 307 -
l’égard des dames ; sinon, elles s’en lasseraient. Tâchez donc, mes filles, de travailler de toutes vos forces à la pratique des trois points que nous avons remarqués, qui sont un grand amour, une grande cordialité et une grande estime l’une de l’autre, un grand respect et une parfaite retenue envers les ecclésiastiques, une grande dépendance, soumission et obéissance aux dames, une parfaite charité envers vos pauvres et une entière soumission à tous pour l’amour de Dieu.
Je prie de tout mon cœur Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a voulu venir en terre pour être soumis, non seulement à ses parents, mais aux plus méchants de tous les hommes et à ses ennemis ; qui n’est pas venu en terre pour faire sa volonté, mais celle de son Père ; qui n’est pas venu pour commander, mais pour obéir ; je le prie, dis-je, qu’il mette dans vos cœurs le vrai désir de la parfaite obéissance, le vrai esprit d’obéissance que lui-même a eu, et vous donne son vrai esprit pour agir avec tous en toute matière selon sa sainte et divine volonté. Je prie le Père éternel par le Fils, le Fils par sa sainte Mère, et toute la Trinité par nos pauvres sœurs qui sont maintenant dans le ciel.
Benedictio Dei Patris…
30. — CONFéRENCE DU 30 MAI 1647
SUR LES RèGLES
Mes filles, le sujet de la présente conférence est de l’importance qu’il y a de bien garder ses règles, du bien et de l’utilité qui reviennent de leur observance et du mal qui arrive de s’en relâcher. Ce discours se divise en
Entretien 30. — Cahier écrit par la sœur Hellot. (Arch. des Filles de la Charité.)
- 308 -
trois points. Je viens de vous dire le premier ; le second est des fautes qui se commettent le plus ordinairement et dans lesquelles on se laisse le plus facilement aller ; le troisième, des moyens de remédier aux défauts que l’on aura remarqués. Plaise à la divine bonté nous faire la grâce de tirer, tous tant que nous sommes, fruit et utilité de ce discours !
Ma sœur vous plaît-il nous dire vos pensées ?
Sur quoi la sœur répondit qu’il était bien nécessaire de garder jusqu’à la plus petite de ses règles, parce que, si la nature commence à se relâcher, elle demandera bientôt davantage. Si on néglige une chose aujourd’hui, demain on en négligera une autre.
Sur quoi, notre très honoré Père reprit :
Ce que ma sœur veut dire est bien remarquable, voyez-vous, mes filles ; car c’est une subtilité de la nature, qui cherche ses aises. Si aujourd’hui, par exemple, on s’est levé tard, demain le corps se trouvera pesant, parce qu’il n’aura pas eu tant de repos ; si aujourd’hui on s’en est donné à cœur joie de s’aller promener, de faire des visites, demain l’esprit et le corps ne voudront s’assujettir à être contenus dans les bornes de la règle. C’est pourquoi, mes sœurs, il n’est rien comme s’accoutumer à faire tout ce qu’il faut, pour ne trouver rien de difficile. Quand le corps est une fois accoutumé, il n’a plus de peine et se porte fort bien. Voilà, par exemple, un pauvre soldat qui aura été longtemps à l’armée, mal nourri, couché sur la paille ; et encore bien heureux s’il y en a ! De retour à sa maison, dès qu’il a un peu plus de repos, qu’il est mieux couché, il devient malade. C’est pourquoi, mes filles, ma sœur a bien raison de dire que si l’on fait aujourd’hui peu, demain l’on voudra faire moins. Continuez, ma sœur.
La sœur ajouta que, pour entrer dans la pratique des
- 309 -
règles, il lui semblait bon de se proposer tous les jours d’y être fidèle, et le soir de faire son examen dessus pour voir en quoi on aurait manqué.
— C’est, ma fille, que chaque jour le matin, vous vous diriez : "Je veux garder ma règle aujourd’hui (ne point parler de demain) ; Dieu aidant, je n’y manquerai en rien." Et le soir, même le long du jour quelquefois, aux examens généraux ou aux particuliers, vous verriez en quoi vous auriez contrevenu ; et cela, c’est, je pense, ce que vous avez voulu dire, ma sœur, pour en faire pénitence ; car c’est nécessaire ; il se faut punir, si l’on a manqué, soit dire une dizaine de son chapelet, soit baiser la terre ou même prendre la discipline. Si vous suivez ce conseil, vous remarquerez bientôt du progrès dans l’observance de vos règles. Quand le corps se voit ainsi traité, il s’assujettit bientôt. Oh ! Dieu vous bénisse, ma sœur !
— Et vous, ma sœur, vous plaît-il nous dire ce que vous avez pensé ?
— J’ai pensé que, dès notre entrée à la maison, nous sommes obligées de pratiquer les règles, puisque nous avons promis à Dieu de vivre conformément à icelles et à l’esprit de la Communauté ; et y manquer, ce serait être infidèle à Dieu.
— Ah ! il est vrai, ce serait être infidèle à Dieu ; vous dites vrai, ma fille, ce serait être infidèle à Dieu ! Continuez, s’il vous plaît.
La sœur ajouta que, pour être vraie Fille de la Charité, il ne suffit pas d’en porter le nom et l’habit, qu’il faut en faire les œuvres sinon, on donnerait mauvais exemple à toute la Compagnie ; ce qui lui serait à grand préjudice. Sur le second point, elle dit que les défauts les plus ordinaires sont : la négligence et le peu d’amour avec lequel chacun s’acquitte de sa charge ; l’absence de
- 310 -
cordialité, de support et de déférence au jugement de nos sœurs, d’où vient habituellement le peu de charité qui est entre nous ; enfin les manquements au silence aux heures ordonnées. Sur le troisième point, elle a remarqué qu’un bon moyen était d’avoir pour les règles une grande estime et un grand amour, car elles sont la voie par laquelle nous arriverons au ciel ; et de prendre soin de ne rien faire qui puisse malédifier nos sœurs.
Une autre sœur observa qu’il n’était pas de meilleur moyen que la pratique des règles pour plaire à Dieu et avancer dans la vertu qu’on y manquait souvent en parlant des défauts des autres et que ce défaut se corrigerait en s’exerçant à la présence de Dieu.
Une autre sœur donna pour raisons de l’observance de nos règles qu’il n’y a rien en icelles qui ne tende à la gloire de Dieu, que Notre-Seigneur a voulu accomplir fidèlement sur terre tout ce que les prophètes avaient dit de lui, sans en laisser une circonstance, et que les règles prescrites dans les communautés sont des lumières que Dieu a données aux supérieurs pour les annoncer à ceux et celles qui les veulent embrasser et y être fidèles. Su} le second point une des principales fautes est que nous ne réfléchissons pas assez sur l’excellence de nos règles ; d’où vient que nous n’en concevons pas la valeur, et que peu à peu nous nous laissons aller à la négligence. Le remède est de s’animer par les deux raisons du premier point, qui sont que nous rendrons gloire à Dieu et lui donnerons du contentement.
Une autre sœur dit qu’une raison, c’est que, appelées où nous sommes par la volonté de Dieu, nous devons croire que c’est un chemin sûr pour arriver à la perfection où il nous veut. La faute la plus générale, source de beaucoup de fautes particulières, c’est de ne pas
- 311 -
estimer assez nos règles, de nous persuader que nous pouvons en être facilement dispensées sur le moindre empêchement qui arrive. Le remède à cela, c’est d’en concevoir une haute estime et de nous donner à Dieu tout de nouveau pour entrer dans une plus fidèle pratique.
Une autre sœur dit que, si nous gardons nos règles, nos règles nous garderont aussi ; qu’une faute assez fréquente est de manquer de douceur et de compassion envers les malades qu’un bon remède est de nous exciter, au commencement de nos actions, à les faire pour l’amour de Dieu.
Plusieurs autres sœurs parlèrent ; mais, comme la plupart n’avaient point écrit, on n’a pas pu tout retenir. Mademoiselle, requise par notre très honoré Père de dire ce qu’elle avait pensé, bailla son billet, qui portait ce qui s’ensuit.
Une raison est la reconnaissance des obligations que nous avons à Dieu, qui sait que nous avons besoin des règles pour notre salut, et nous a donné ce moyen pour y coopérer avec sa grâce. Une autre raison est que, si, dans les Compagnies, les règles ne sont observées, aussi bien en ce qu’elles conseillent, qu’en ce qu’elles défendent, le désordre et la désunion y seront continuels, et Dieu y sera plus déshonoré que glorifié.
Les fautes les plus ordinaires sont d’apporter peu de soin à s’appliquer à l’oraison, de ne pas assez estimer nos règles, de nous persuader qu’elles ne nous obligent pas, de trouver mauvais que nos supérieurs soient avertis de nos fautes et de prendre la liberté de dire les fautes d’autrui aux unes et aux autres, avec toutes nos peines et petits mécontentements, avec murmure souvent contre les supérieurs.
Comme moyens, faire tout le contraire, s’informer souvent de ce qui est de nos règles, déclarer à nos supérieurs,
- 312 -
le plus tôt que nous pouvons, les fautes que nous avons faites contre, se donner tous les jours à Dieu pour les pratiquer, lui en demander la grâce et prier pour cela la sainte Vierge et notre bon ange.
Notre très honoré Père, après avoir approuvé tout ce qui s’était dit, tant des raisons que des remarques et des moyens, commença son discours à peu près en ces termes.
Je rends grâces à Dieu, mes chères filles, des lumières qu’il a données à vos esprits sur le présent sujet, qui sont telles, par sa miséricorde, qu’il paraît sur vos visages que vos cœurs en sont touchés. Il me semble que j’y lis le désir d’entrer tout de bon dans la fidèle pratique de vos règles. Je vois en vos façons tout autre chose qu’à l’ordinaire. Oh ! je lui en rends grâces de tout mon cœur et supplie sa bonté de nous faire entrer dans la vraie connaissance de la gloire qui lui en reviendra.
Savez-vous, mes filles, un puissant motif d’embrasser vos règles, ah ! vous-mêmes l’avez dit, c’est que Dieu les a inspirées aux supérieurs pour vous les donner. Vous avez dit que c’était Dieu qui les avait faites. Ce n’est pas vous qui avez dit cela ; c’est saint Paul, mes filles. "Tout bien, dit ce grand saint (1), vient de Dieu" ; rien ne se fait pour Dieu que ce ne soit lui qui le fasse. Or, mes filles, quelle œuvre Dieu a-t-il plus faite que la vôtre ? Qui aurait su la faire comme il l’a faite ? Comment Dieu même eût-il pu faire pour la mieux faire ?
Premièrement, il a pris de pauvres filles. S’il en eût pris de riches, eussent-elles fait ce que faisaient celles-ci ? Eussent-elles servi les malades dans les plus bas et pénibles services ? Eussent-elles été porter une marmite,
1. Seconde épître aux Corinthiens V, 18.
- 313 -
une hotte au marché, acheter les provisions ? Et quoique, par la grâce de Dieu, il y en ait parmi vous à présent d’assez bonne condition, il est bien croyable que, dans le commencement, elles ne s’y fussent pas mises.
Après cela, Dieu pouvait-il mieux faire que de mettre parmi vous la frugalité qui s’y observe ? Et n’est-ce pas une marque que c’est Dieu ? Si vous aviez été bien nourries, si vous aviez eu des viandes délicates, hélas ! mes filles, la nature, qui recherche les aises, ne se serait guère souciée d’aller secourir les autres ; vous vous seriez mises à fainéanter dans la bonne nourriture ; et puis on ne vous aurait pas voulues ; car, comme vous deviez dépenser peu, pour n’être point à charge aux lieux qui vous demandaient, il fallait nécessairement être dans cette frugalité de vie, qui vous est une marque tout assurée que votre œuvre est l’ouvrage de Dieu.
Et ne voit-on pas encore cela tout clairement dans son commencement et dans son progrès ? Une marque pour reconnaître les œuvres de Dieu, c’est, dit saint Augustin, quand elles se font par elles-mêmes. Cela va d’une certaine manière que l’on ne peut remarquer ; et enfin cela se fait, sans que l’on puisse dire comment. Il en est ainsi de votre établissement, mes chères filles, car l’on ne peut dire comme il s’est fait, ni qui l’a fait, si ce n’est Dieu. Demandez à Mademoiselle Le Gras si elle y pensait. Hélas ! à rien moins. De moi je vous puis dire devant Dieu que je n’y pensais point du tout. Et qui y pensait donc, Monsieur ? Oh ! c’était Dieu, mes filles qui savait bien ce qu’il voulait faire. Et partant, aimez sa conduite sur votre Compagnie et tenez-vous attachées à l’esprit qu’il y a mis et à la pratique des règles qu’il y a introduites, lesquelles contiennent en soi les moyens les plus assurés pour vivre en vraies
- 314 -
chrétiennes. Et non seulement cela, mais, observées dans l’esprit de Dieu, elles vous feront atteindre à la plus haute piété religieuse et à la plus solide vertu qui se puisse pratiquer dans le christianisme.
Premièrement, elles sont conformes à l’évangile. Elles contiennent tout ce que Notre-Seigneur nous a enseigné de plus parfait, tout le chemin qu’il a montré pour arriver au royaume des cieux. Elles vous le marquent ; je vous le ferais voir en tout, si je n’étais point pressé d’ailleurs ; mais je vous en remarquerai seulement deux ou trois articles.
Le premier conseil évangélique enseigne la pauvreté, et c’est par où Notre-Seigneur commence quand il enseigne le chemin de la perfection à celui qui le veut suivre ; et, par la miséricorde de Dieu, mes filles, c’est par où vous commencez. Car, à votre entrée ici, vous ne possédez rien ; si vous avez quelque chose, vous y renoncez, selon le précepte évangélique. A la maison, vous avez pauvreté en tout. vous êtes vêtues de la moindre étoffe, aucune coiffure n’est plus simple que la vôtre, dans votre vivre se remarque la frugalité que je vous disais tantôt être une marque de la conduite de Dieu sur votre œuvre ; et tout le reste, par sa grâce, est dans une très grande pauvreté.
O mes filles, pour votre consolation, je vous dirai que rien n’est plus saint, ni plus parfait, dans les conseils évangéliques, que cela même qui vous est prescrit par les règles que Dieu vous a données ; et c’est, par sa grâce, ce que vous faites toutes.
En suite de la pauvreté, Notre-Seigneur ordonne de se quitter soi-même ; n’est-ce pas, mes chères filles, ce que vous faites en venant dans la Compagnie des Filles de la Charité ? Car, dans tous les Ordres qui sont en l’église de Dieu, qui doit renoncer autant et plus
- 315 -
continuellement à soi-même que vous ? Pour moi, je n’en sais point. Quitter sa volonté, dès que l’on vient, n’avoir jamais pensée de se pouvoir satisfaire en rien, être dans une entière et continuelle dépendance de la volonté des supérieurs pour aller, demeurer, avoir cet office, ou cet autre, c’est tout à fait renoncer à soi-même.
En troisième lieu, Notre-Seigneur conseille le mépris de soi-même ; et, par son infinie miséricorde, c’est ce que vous cherchez. Y a-t-il rien de plus méprisable aux yeux du monde qu’une pauvre Fille de la Charité ? Les saintes règles qu’il a plu à la bonté de Dieu vous donner ne vous enseignent-elles pas le mépris, quand elles vous ordonnent de soumettre votre jugement, d’avoir toujours une haute opinion de votre sœur et de croire que ce qui est mal fait vient de vous ?