Entretiens aux Filles de la Charité (page 24)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

O mes filles, qu’elles contiennent de perfection et que vous devez être assurées que c’est la main de Dieu qui vous les a données, puisqu’elles sont remplies des pratiques les plus saintes que Jésus-Christ a enseignées à ceux qui le voudront suivre, et que les apôtres et les saints ont tenues !

L’une d’entre vous a dit, et il est très vrai, qu’il est bien difficile de persévérer en sa vocation dans la négligence de ses règles. Hélas ! mes filles, c’est Dieu qui vous a fait parler comme cela car non seulement il est difficile, mais je dis plus, il est impossible ; car comment une personne se rendra-t-elle digne des grâces de la persévérance si elle méprise ses règles ? Et c’est bien les mépriser que ne les garder pas. Vous avez dit encore que, si vous les gardez, elles vous garderont ? De quoi, mes filles, pensez-vous qu’elles vous garderont ? Oh ! elles vous garderont d’être infidèles à Dieu car il ne s’est point encore vu qu’une personne attachée à la pratique de ses règles soit tombée dans la perte de sa vocation.

- 316 -

Si elle commet d’autres fautes, Dieu lui donne grâce pour s’en relever.

Voilà un puissant motif, mes filles et une forte raison pour vous animer à l’exactitude et au soin de la pratique de vos règles. C’est vous-mêmes qui l’avez dit, ce n’est pas moi. Mais j’y reviens pour vous en marquer l’importance, qui est telle, à la bien prendre, qu’il y va du salut éternel ; car, bien que vous ne soyez pas obligées à vos règles sous peine de péché, il est pourtant vrai que, puisque vous êtes dans la Compagnie, vous êtes obligées de les observer. C’est un chemin que Dieu a marqué, ce sont les sentiers par où il vous veut conduire ; et si on s’en détourne, croyez, mes chères filles, que l’on est bien en danger de s’égarer.

En cinquième lieu, la pratique des règles est méritoire et satisfactoire aux personnes qui les ont embrassées. Tout péché mérite peine, ou en ce monde, ou en l’autre. Or, si une personne vraiment et de bon cœur se donne à Dieu dans un genre de vie qui tend à sa gloire, pour y réparer le temps qu’elle a perdu, toutes ses observances lui sont satisfactoires pour les peines dues aux péchés qu’elle a commis, de sorte qu’elle peut appliquer tout ce que ses règles lui ordonnent pour quittance de ses péchés passés. Eh ! mes filles qui d’entre vous négligera un tel avantage ? Qui n’a point été entachée de vanité ? Combien de mensonges, de médisances, de mauvaises pensées entretenues, et combien d’autres fautes que vous ne connaissez pas, pour lesquelles vos règles nous sont de douces pénitences ?

Elles sont méritoires encore par elles-mêmes, car en satisfaisant aux péchés passés, elles acquièrent nouveau mérite, et tel mérite, qu’il ne faut que cela pour rendre une personne sainte, si elle y a été fidèle. J’ai vu un saint Pape, qui était Clément VIII, un fort saint

- 317 -

homme, tellement saint que les hérétiques mêmes disaient : Le Pape Clément est un saint". Il était tellement touché de Dieu et avait le don des larmes en telle abondance que, quand il montait un chemin que l’on appelle l’échelle sainte (2), il baignait tout en larmes. Or, ce saint personnage disait : "Que l’on m’amène une personne religieuse, soit une fille, ou femme, qui ait persévéré dans l’obéissance à ses règles, que l’on m’en donne suffisant témoignage, je ne veux point d’autre marque de sa sainteté et je la canoniserai. Je ne veux point de résurrection de mort ; je ne veux point de guérison de malade, ni d’autres miracles, mais seulement qu’elle ait gardé ses règles ; je la ferai inscrire au calendrier et ferai faire fête."

Ce saint personnage, qui a été pape de notre temps, avait en estime la pratique des règles. Vous voyez par là, mes chères filles, de quel mérite elles sont devant Dieu et à quelle perfection de vie elles mènent les âmes qui s’y rendent exactes, puisque ce saint homme ne demandait pas d’autre témoignage de sainteté que la fidélité aux règles pour canoniser une âme. N’y a-t-il pas là de quoi vous animer à les aimer, à en faire estime et à n’y manquer jamais ?

Et ne suffit-il pas de penser que l’on fait la volonté de Dieu pour en éprouver de la satisfaction ? Y a-t-il rien de plus puissant ? Une âme désireuse de plaire à Dieu peut-elle désirer autre chose que faire sa volonté ? Et faisant ce qui vous est prescrit par vos règles, mes filles, vous êtes tellement assurées de faire la volonté de Dieu que, quand il vous le dirait de sa bouche même, vous ne le sauriez être davantage. Puisque vos règles viennent de lui, votre Compagnie vient de lui, et il vous

2. La Scala Sancta près de Saint-Jean-de-Latran.

- 318 -

y a appelées pour y faire ce qu’il a ordonné à toutes les autres. Oh ! béni soit Dieu, mes filles, et donnons-nous a lui pour à jamais faire cette très sainte volonté !

Voilà donc des motifs, mes chères filles, pour vous exciter à l’amour, à l’estime et à la fidélité que vous devez à vos règles. Le premier est que votre œuvre est l’ouvrage de Dieu ; le second, que vos règles contiennent les moyens de vous acheminer à la perfection chrétienne ; le troisième, qu’elles sont conformes à l’évangile et composées de ce qu’il y a de plus clair dedans pour acheminer l’âme à la vertu ; qu’il est difficile de persévérer en sa vocation dans la négligence de ses règles ; qu’elles sont méritoires et satisfactoires ; et que, quand il n’y aurait d’autre motif que de penser que l’on fait la volonté de Dieu ce motif serait assez puissant pour nous obliger à ne nous en départir jamais.

Reste maintenant à donner des moyens pour cela ; in nomine Domini. Entre tous ceux, mes filles, que Dieu vous a inspirés, j’en trouve principalement un d’une merveilleuse efficace, qui est d’en demander la grâce à Dieu, mais la lui demander d’une bonne manière, je veux dire dans le dessein d’y correspondre de tout notre pouvoir, dans le dessein d’être fidèles jusques aux plus petites circonstances, parce que, comme vous avez remarqué, qui est fidèle en peu et dans les petites occasions le sera en choses grandes. Or, mes filles, il ne faut point penser qu’il y ait des choses de peu d’importance dans les règles ; car tout ce qui regarde Dieu et sa gloire est sacré et auguste, et nous ne devons laisser chose aucune qui soit en notre pouvoir. Il le faut demander à Dieu tous les matins, il le faut demander le long du jour, il le faut demander les soirs et ne se lasser jamais de le demander.

Oh ! mais, Monsieur, objectera quelqu’une, c’est bien aisé à dire, mais il est bien difficile de pouvoir faire

- 319 -

toutes choses comme elles nous sont dites. Mille occasions surviennent qui nous empêchent de faire aux heures fixées ce que l’on fait à la maison. — O mes filles, pour la consolation de celles qui sont dans des emplois difficiles, je vous dirai qu’il ne faut pas de retardement en ce qui est du service des pauvres. Si, à l’heure de votre oraison, le matin vous devez aller porter une médecine, oh ! allez-y en repos ; après un acte de résignation a la sainte volonté de Dieu, offrez-lui votre action, unissez votre intention à l’oraison qui se fait à la maison ou ailleurs, et allez-vous-en sans inquiétude.

Si, quand vous serez de retour, votre commodité vous permet de faire quelque peu d’oraison ou de lecture spirituelle, à la bonne heure ! Mais il ne vous faut point inquiéter, ni croire avoir manqué, quand vous la perdrez ; car on ne la perd pas quand on la quitte pour un sujet légitime. Et s’il y a un sujet légitime, mes chères filles c’est le service du prochain. Ce n’est point quitter Dieu que quitter Dieu pour Dieu, c’est-à-dire une œuvre de Dieu pour en faire une autre, ou de plus grande obligation, ou de plus grand mérite. Vous quittez l’oraison ou la lecture, ou vous perdez le silence pour assister un pauvre, oh ! sachez, mes filles, que faire tout cela, c’est le servir. Quelle consolation a une bonne Fille de la Charité de penser : "Je vais assister mes pauvres malades, mais Dieu agréera cela au lieu de l’oraison que je devrais faire à présent", et de s’en aller gaiement où Dieu l’appelle !

Quand Moïse fit lecture au peuple d’Israël de la loi que Dieu lui avait donnée sur les pierres, il lui demanda : "Ferez-vous bien cela ?" Et il s’éleva une voix, qui dit : "Nous ne le saurions de nous-mêmes, mais nous le demanderons à Dieu." Ainsi en est-il de vos règles, mes filles. De vous-mêmes, vous ne vous y pouvez rendre exactes ;

- 320 -

mais il le faut demander à Dieu. Ah ! mon Seigneur Jésus-Christ, il est vrai que, de nous-mêmes, nous sommes de pauvres sujets capables seulement d’offenser votre divine Majesté et de déshonorer par nos lâchetés le choix que votre bonté a fait de nous pour vous servir, en la manière de vie où vous nous avez appelées. Mais, nous confiant en cette même bonté et miséricorde divine nous vous demandons de tout notre cœur la grâce pour toutes tant que nous sommes et serons en notre Compagnie, d’accomplir les règles que vous avez voulu nous donner, en la manière dont vous avez accompli en ce monde la très sainte volonté de votre Père éternel, de mourir plutôt que de commettre jamais une seule infidélité avec connaissance, et, si nous sommes si fragiles que de nous laisser tomber, de nous prêter votre main secourable dans votre immense charité, pour nous relever de nos chutes. C’est ce que nous vous demandons toutes unanimement, mon Dieu, et nous protestons vouloir mourir plutôt que de manquer à un seul point de ce que vous voulez de nous. Plaise à votre bonté nous donner suffisamment la grâce de l’accomplir avec la perfection que vous voulez ! C’est, mes chères filles, la prière que j’adresse de tout mon cœur à Dieu pour vous ; je le supplie de vouloir répondre au désir que vous en avez. Si vous lui demandez souvent la grâce d’accomplir vos règles et vous donnez à lui pour les pratiquer, il ne permettra pas que vous tombiez en infidélité.

Un autre moyen, et bien efficace, mes filles, c’est de vouloir bien être averties des fautes que vous commettez contre vos règles d’accepter que l’on en avertisse les supérieurs et que l’on vous en reprenne, de le souffrir en esprit de douceur, d’être bien aises que l’on vous fasse cette charité, de prier la sœur avec qui vous êtes d’en prévenir Mademoiselle et de me le dire à moi, mais cela

- 321 -

tout bonnement et tout sincèrement : "Mon Dieu ! ma sœur, je vous prie, pour l’amour de Dieu, d’avertir Monsieur Vincent et Mademoiselle des fautes que vous me voyez faire."

Vous ne sauriez croire, mes filles, combien cela sert ; car, hélas ! nous ne voyons que la moindre partie de nos fautes, nous perdons même de vue des fautes de damnation, comme il arriva à David après qu’il eut fait mourir Urie. Il n’y pensait pas et Dieu lui envoya un prophète pour l’avertir de sa faute, et aussitôt il se reconnut "Quoi ! dit-il, hélas ! J’ai fait ce péché-là !" Et le sentiment lui en demeura si fort imprimé que, depuis, il disait tous les jours : "Seigneur, pardonnez-moi mes péchés." Et saint Pierre, quand il renia Notre-Seigneur, ne pensait point mal faire. Et du jour où il fut averti, il ne cessa de pleurer, tant il connut que c’était une faute énorme.

Mais croyez-vous, mes filles, qu’il y en ait dans votre Compagnie et parmi vous qui soient dans cette disposition-là de vouloir bien être averties de leurs fautes et qui veuillent bien que l’on en avertisse les supérieurs ? Oh ! par la miséricorde de Dieu, il y en a, oui, il y en a, je le sais bien, qui voudraient que toutes leurs fautes fussent connues, et j’en sais qui sont très aises qu’on les avertisse et qu’on le die aux supérieurs. Je passe bien plus avant, mes filles, car je veux croire que vous êtes toutes dans la disposition non seulement d’être averties en particulier, mais encore en public.

Voyez, mes filles, les miséricordes de Dieu sur une âme de votre Compagnie (je ne la nommerai pas, au moins pour le présent). Des champs, où elle est restée, elle écrit une lettre à sa sœur venue à Paris ; en voici la teneur : "Ma très chère sœur, je vous salue au pied de la croix de notre cher Sauveur souffrant pour nous. Je vous fais

- 322 -

ce petit mot pour vous prier de me tant obliger que de dire toutes mes fautes à Mademoiselle, sans lui en rien celer du tout ; et ce sera le plus grand témoignage d’amour que vous me puissiez jamais montrer ; car, si vous m’aimez, vous aimerez aussi ma perfection, et, ce faisant, vous ne me refuserez pas ce qui y peut beaucoup contribuer. Et pour vous obliger davantage à faire ce dont je vous prie, voilà une petite Vierge que je vous envoie, laquelle vous convie, par les mérites de son Fils Jésus-Christ, de ne me pas refuser une chose si juste comme est celle-là ; car vous savez, ma chère sœur, le bien que l’on vous a fait lorsque l’on vous en a fait autant ; et croyez donc, s’il vous plaît, qu’avec l’aide de Dieu, cela me sera profitable. Espérant cela de votre charité, je demeure à jamais, en l’amour de notre cher Sauveur, votre très humble servante. Sœur…"

Voilà, mes filles, quels sont les sentiments d’une d’entre vous. Mais je ne la nommerai pas, au moins pour le présent. Que dites-vous de cela, mes sœurs ? Peut-elle, pour demander quelque chose qui lui serait bien avantageuse, mettre plus d’instance qu’elle ne fait pour supplier que l’on die ses fautes ? "Et pour vous obliger, dit-elle, voilà une Vierge que je vous envoie, qui vous y conviera par les mérites de son Fils." Remarquez cela : donner pour obliger une personne à dire ses fautes, et donner une Vierge, image qui lui était peut-être bien chère, afin que, si sa sœur oubliait, elle s’en ressouvînt à cette vue. Oh ! que Dieu la bénisse ! Croyez, mes filles, que, quand nous sommes fidèles à la grâce, elle fait d’admirables effets dans nos âmes. J’ai vu des personnes en venir à ce point de vouloir que tout le monde eût connaissance de leurs fautes. Je confessais aux champs une pauvre femme qui parlait tout haut, de sorte que chacun pouvait entendre ce qu’elle disait, et j’avais beau lui

- 323 -

dire : "Ma fille, parlez bas, on vous entend." — "N’importe, Monsieur, me répondit-elle, je veux bien que tout le monde sache que j’ai été si misérable que de faire tout ce mal." C’est à une pauvre fille de village que Dieu avait donné ces sentiments-là. J’ai vu encore un pauvre homme qui, après s’être confessé, me dit : "Monsieur, si vous me vouliez permettre, j’irais par toute la terre publier mes péchés, afin que chacun me connût pour tel que je suis."

Voilà, mes filles, des effets de la grâce sur les âmes qui n’y résistent point. Oh ! croyez-moi, il en faut venir là. Qui veut avancer à la vertu doit vouloir que ses fautes soient connues ; il doit les découvrir lui-même, et être heureux que d’autres les découvrent. Venez-vous au logis, ne manquez jamais de dire en quoi vous avez failli contre vos règles. Si votre sœur y vient avant vous, priez-la de dire à Mademoiselle en quoi elle vous a vu faillir. Si vous ne pouvez voir Mademoiselle, dites-le à ma sœur Jeanne, dites-le à ma sœur Anne, dites-le à ma sœur telle ; dites-le, je vous prie, et n’y manquez pas.

Voilà, mes filles, des moyens que nous vous avons donnés ; voilà des motifs pour vous porter à l’observance de vos règles. Mais en voici encore un autre, mes filles, que Dieu vous envoie. Jusques à présent vous avez travaillé par vous-mêmes et sans autre obligation, de la part de Dieu, que de satisfaire à l’ordre qui vous était prescrit et à la manière de vie qui vous était donnée ; jusques à présent vous n’avez point été un corps séparé du corps des dames de la confrérie de la Charité ; et maintenant mes filles, Dieu veut que vous soyez un corps particulier, qui, sans être séparé pourtant de celui des dames, ne laisse pas d’avoir ses exercices et fonctions particulières. Jusques ici vous avez travaillé sans autre obligation ; et maintenant Dieu vous veut lier plus

- 324 -

étroitement par l’approbation qu’il a permis être faite de votre manière de vie et de vos règles par Monseigneur l’Illustrissime et Révérendissime archevêque de Paris.

Voici la requête qui lui a été présentée, et voilà les règles, puis voici l’approbation. Je vous en vais faire lecture de l’une après l’autre.

Ce que sa charité se donna la peine de faire, quoiqu’il y eût beaucoup d’écritures.

Le premier article de la règle porte que la Compagnie sera composée de veuves et de filles, qui en éliront une d’entr’elles, à la pluralité des voix, pour être supérieure pendant trois ans, et le pourrait être continuée trois autres, et non plus. Monsieur Vincent dit que cela s’entendait après que Dieu aurait disposé de Mademoiselle laquelle se mit à genoux et le supplia de commencer dès à présent. Il répondit :

Vos sœurs et moi, Mademoiselle, avons à prier Dieu qu’il vous laisse encore longues années. C’est l’ordinaire de Dieu de conserver par des moyens extraordinaires ceux qui sont nécessaires à l’accomplissement de ses œuvres ; et si vous y prenez garde, Mademoiselle, il y a plus de dix ans que vous ne vivez plus, au moins de la manière ordinaire.

Puis il continua la lecture jusques à l’article qui dit : "Ce sera une confrérie, qui portera le nom de Confrérie des Sœurs de la Charité servantes des pauvres malades." Sur quoi il s’écria doucement :

Ah ! le beau titre, mes filles ! Mon Dieu ! le beau titre et la belle qualité ! Qu’avez-vous fait à Dieu pour mériter cela ? Servantes des pauvres, c’est comme si l’on disait Servantes de Jésus-Christ, puisqu’il répute fait à lui-même ce qui leur est fait, et que ce sont ses membres. Et qu’a-t-il fait en ce monde, sinon servir les pauvres ? Ah ! mes chères filles, conservez bien cette qualité, car elle est

- 325 -

la plus belle et la plus avantageuse que vous puissiez avoir. Savez-vous (je ne sais si je ne vous l’ai point déjà dit), savez-vous quelle qualité prend le Pape ? Son titre le plus beau et le plus vénérable, celui dont il se sert dans l’expédition des plus importantes affaires, c’est Serviteur des serviteurs de Dieu. On met : un tel Clément, Urbain, Innocent, à cette heure Serviteur des serviteurs de Dieu. Et vous, mes filles, vous pourriez mettre Servante des pauvres, qui sont les bien-aimés de Jésus-Christ ! Saint François, quand il donna sa règle, prit le titre de mineur qui veut dire petit. Si ce grand patriarche s’est dit petit, ne devez-vous pas tenir à grand honneur de le suivre et de vous dire Servantes des pauvres ?

Notre très honoré Père continua la lecture jusques à l’article qui porte que les sœurs entretenues à la maison y seront nourries du peu de revenu de ladite maison et du travail et de l’épargne des sœurs, puis il dit :

Mes filles, voilà qui est beau : de vos épargnes, c’est-à-dire de ce que vous mettez en réserve par votre frugalité de vie et de votre travail manuel, voyez-vous, travail manuel, cela s’entend de ce que vous faites hors les heures où vous êtes employées pour les malades. Dans les temps que vous avez de reste, vous gagnez de quoi contribuer à en instruire d’autres, qui feront après, le même bien que vous. Oh ! que Dieu vous bénisse, mes filles, et vous donne abondance de grâces !

Monsieur Vincent poursuivit la lecture de la règle, et il s’arrêta sur l’article qui porte qu’elles se garderont d’offenser Dieu mortellement, surtout en ce qui concerne la chasteté, apportant toutes sortes de précautions pour la conserver, ne laissant point entrer d’hommes dans leur chambre et ne s’arrêtant point à parler dans les rues

- 326 -

avec personnes de sexe différent ; que si elles y sont obligées, elles couperont court.

Mes filles, dit-il, cela s’entend des hommes, avec lesquels vous ne vous arrêterez jamais dans la rue que par un extrême besoin. Il vous faut couper court. Dites ce que vous avez à dire, le plus succinctement qu’il se pourra, et puis congédiez-les.

Là-dessus, M. Vincent lut la suite du règlement ; arrivé à l’article du silence, il ajouta :

C’est à quoi je vous exhorte, mes filles. Honorez en ce temps la vie cachée du Fils de Dieu. — Oh ! mais, Monsieur, dira quelqu’une, cela est bien difficile, nous avons affaire à cette heure-là. — Oh ! en ce cas, mes sœurs, souvenez-vous de ce que je vous disais tantôt touchant l’oraison, que servir un malade, c’est faire oraison. Il en est de même du silence mais au moins le faut-il garder exactement depuis la lecture du soir et depuis le lever du matin jusques à la fin des prières. Et si vous y prenez bien garde, rien ne vous en peut empêcher. Il ne faut qu’un peu de soin et de réflexion, mais surtout de désir de satisfaire à la règle.

Après avoir achevé la lecture du règlement, notre très honoré Père ajouta :

Nous avons voulu, mes filles, qu’il fût dit de vous ce qui a été dit de Notre-Seigneur, qu’il commença à faire, puis à dire. Ce que vous venez d’entendre, mes filles, n’est-ce pas ce que vous faites ? Y a-t-il quelque chose que vous n’ayez pas fait ? Non, par la miséricorde de Dieu, ce qui vous est commandé aujourd’hui, vous le faisiez avant. Il est vrai j’en avais déjà reçu ordre du feu Pape ; mais vous n’en aviez point encore eu commandement exprès. Des milliers d’années avant que Notre-Seigneur vînt au monde, Dieu avait envoyé Moïse, à qui il avait donné une loi, figure de celle que Notre-Seigneur

- 327 -

devait apporter. Le peuple l’observa toujours. Mais, quand Notre-Seigneur eut donné la sienne, chacun s’y rangea. Ce n’est pas que Notre-Seigneur ait détruit la première, car les commandements contenus en elle sont en la nouvelle, mais il l’a perfectionnée.

Or, mes filles, voici des règles, approuvées, par la miséricorde de Dieu qui vous font une confrérie de la Charité, séparée de la Confrérie des Dames de la Charité, avec lesquelles vous avez été liées jusques à présent. Elles ne vous dégagent pas de celle des dames, auxquelles vous êtes toujours sujettes en tout ce qui concerne le service des malades, mais elles vous rendent différentes en votre manière de vie, de sorte que la confrérie que vous aviez avec les dames n’est plus à votre égard que comme la loi de Moïse l’est à l’égard de celle de Jésus-Christ. Vous devez considérer ces règles comme vous étant données de la main de Dieu même, puisque c’est par l’ordre de Monseigneur l’archevêque, de qui vous dépendez. Quelle consolation, mes filles, ne devez-vous point avoir de voir un tel effet de la conduite et de l’esprit de Dieu sur vous ! Rendez-lui grâces de ce que vous les avez déjà gardées, rendez-lui grâces de ce que maintenant vous êtes encore plus obligées à les observer et de ce qu’il a plu à sa divine bonté vous en faire donner ordre, et, par cela même, témoignage et assurance qu’il l’agrée. Que votre prochaine communion, mes chères filles, soit pour l’en remercier. Remerciez-le toutes dans la sainte communion de dimanche, et je le voudrais aussi, dans celles du jour de la Pentecôte et de la Trinité ; qu’elles soient toutes trois à cette intention, et aussi pour remercier Dieu de votre vocation et lui demander nouvelles grâces pour sa gloire et l’accomplissement de son œuvre.

Quand Moïse donna la loi de Dieu au peuple d’Israël,

- 328 -

il lui dit, après avoir vu les désirs qu’il en avait : "Peuple, cette loi vous est donnée de la part de Dieu. Si vous l’observez, je vous promets, de sa même part, mille bénédictions en toutes vos œuvres quand vous serez dans vos maisons bénédiction quand vous en sortirez, bénédiction en votre travail bénédiction en votre repos, bénédiction en ce que vous ferez, bénédiction en ce que vous ne ferez pas ; bref toutes bénédictions abonderont en vous et sur vous. Si, au lieu de la garder, vous la méprisez, je vous promets tout le contraire de ce que je vous viens de dire, car vous aurez malédiction dans vos maisons, malédiction hors de vos maisons malédiction quand vous entrerez, malédiction quand vous en sortirez, malédiction en ce que vous ferez et malédiction en ce que vous ne ferez pas ; bref toutes malédictions viendront en vous et sur vous" (2).

Ce que Moïse dit au peuple de Dieu, je vous le dis mes filles. Voilà des règles qui vous sont envoyées de la part de Dieu. Si vous êtes fidèles à les observer, toutes les bénédictions du ciel se répandront sur vous : vous aurez bénédiction dans le travail, bénédiction dans le repos, bénédiction en entrant, bénédiction en sortant, bénédiction en ce que vous ferez, bénédiction en ce que vous ne ferez pas, et tout sera rempli de bénédiction par vous.

Si, ce qu’à Dieu ne plaise ! quelqu’une n’était pas dans ce dessein, je lui dis ce que Moïse disait à ceux qui n’accompliraient pas la loi qu’il leur enseignait de la part de Dieu : "Vous aurez malédiction dans la maison, malédiction dehors, malédiction en ce que vous ferez et malédiction en ce que vous ne ferez pas, etc."

Je vous ai déjà dit d’autres fois, mes filles, que celui

2. Deutéronome XXVII.

- 329 -

qui se met dans un navire pour faire un long voyage, doit s’assujettir à tout ce qui se fait dans le navire, s’il ne s’assujettissait à toutes les lois qui s’y gardent, il serait en danger de périr. De même, celles qui sont appelées de Dieu pour vivre en une sainte communauté doivent en observer toutes les règles.

Je crois que par la miséricorde de Dieu, mes filles, chacune de vous est dans le dessein de les mettre en pratique. N’êtes-vous pas toutes dans ce sentiment-là ?

Toutes d’une voix répondirent que oui.

Et notre très honoré Père reprit :

Quand Moïse donna la loi au peuple de Dieu, tous étaient à genoux, comme je vous vois maintenant, et j’espère que sa miséricorde secondera vos désirs en vous faisant accomplir ce qu’il demande de vous. Ne vous donnez-vous pas de bon cœur à lui, mes filles, pour vivre dans l’observance de vos saintes règles ?

Toutes répondirent : oui.

Et il reprit :

Ne voulez-vous pas de tout votre cœur y vivre et y mourir ?

Toutes répondirent : oui.

Oh ! je prie, dit-il, la souveraine bonté de Dieu qu’il lui plaise, par son infinie miséricorde, verser abondamment toutes sortes de grâces et de bénédictions sur vous, à ce que vous puissiez accomplir, parfaitement et en tout, le bon plaisir de sa très sainte volonté dans la pratique de vos règles.

Sur quoi, une sœur ou plusieurs demandèrent pardon des fautes qu’elles avaient commises.

Je prie Dieu de tout mon cœur, mes filles, qu’il vous pardonne vos manquements. Et moi, misérable, qui ne garde pas mes règles ! Je vous en demande pardon. Je suis bien coupable envers vous en ce qui concerne votre

Tous les livres