Entretiens aux Filles de la Charité (page 26)
— Voilà, mes chères filles, des moyens suffisants pour vous disposer à bien communier et à profiter de vos communions. Et quand vous communierez de cette sorte et avec les dispositions que vous-mêmes avez dites, car c’est à vous que la bonté de Dieu a communiqué toutes ces vérités, et je n’ai fait que les repasser, quand, dis-je, vous communierez en cette manière, vous pouvez vous assurer d’avoir bien communié. Vous avez dit qu’il fallait en demander la grâce à Dieu. Rien de plus facile que de la demander, et on l’obtient si on la demande comme il faut, c’est-à-dire de bon cœur, dans le désir d’en faire usage.
Les moyens ne manquent pas : mortifier ses passions, mortifier ses sens, parler peu, ne point faire de visite inutile, se disposer d’une communion à l’autre, et dans ce temps, mes filles, avancer toujours de quelque degré en vertu et en l’amour de Dieu, et tous autres moyens efficaces dont vous avez parlé, sur lesquels je n’ai pas eu loisir de faire des remarques. Il en est un, mes filles, dont vous n’avez rien dit qui est de se confesser ; oh !
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oui, mes filles, il se faut confesser. C’est la préparation prochaine et celle qui répare les défauts qui pourraient être dans toutes les autres. Elle supplée à leur imperfection et confère la grâce qui rend nos âmes si agréables à Dieu. Il y faut donc aller tant qu’il se pourra ; car nous ne saurions être trop purs pour approcher de Dieu ; mais surtout il y faut aller avec résolution de travailler à notre amendement
Un autre moyen encore pour obtenir le pardon de toutes les fautes que nous pouvons avoir commises dans nos communions, vous, mes filles, et moi, misérable pécheur, c’est de demander miséricorde à Dieu pour le passé, et grâce pour l’avenir. Faites cette demande de tout votre cœur, chacune en particulier ; et moi, comme le plus coupable, je la ferai à haute voix et pour vous et pour moi, le cœur plein de confiance que Dieu ne regardera pas mes péchés, mais votre désir.
Mon Dieu, de tout mon cœur je vous demande miséricorde. Miséricorde, mon Dieu, miséricorde pour tous les abus que nous avons faits de vos grâces ! Pour la négligence que nous avons eue à nous amender des fautes qui vous déplurent en nous, miséricorde, mon Dieu ! Pour toutes les fois que nous avons traité indignement vos sacrés mystères miséricorde, mon Dieu ! Ne vous souvenez point de nos péchés. Que ces jours malheureux soient rayés et que votre miséricorde les oublie pour jamais ! Je vous le demande, mon Seigneur, et pour toute cette Compagnie et pour moi, et en même temps je vous supplie, mon Dieu, de nous donner grâce à ce que jamais plus nous n’approchions de vos saints autels qu’avec la préparation que vous désirez, à ce que nous puissions pratiquer les moyens que vous nous avez fait connaître nécessaires pour cela, et à ce que nous puissions être fidèles et à vos grâces et à votre saint amour.
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Ne considérez pas, mon Dieu, la voix du pécheur qui vous parle, mais daignez regarder les cœurs de ceux qui vous demandent et cette miséricorde et cette grâce ; et moi, quoique le plus indigne qui soit, je ne laisserai pas, me confiant en vos promesses ! mon Dieu, de proférer les paroles de bénédiction qui confèrent votre esprit et votre grâce. Plaise à votre bonté, à mesure que je les prononcerai, en remplir les esprits de ceux qui les reçoivent de votre part !
Benedictio Dei Patris…
32. — CONFéRENCE DU 22 SEPTEMBRE 1647
SUR LA PERSéVéRANCE DANS SA VOCATION
Le sujet de la présente conférence, mes chères filles est de la persévérance en votre vocation. Le premier point est des raisons que chacune de nous a de persévérer en sa vocation jusques à la mort, moyennant la grâce de Dieu ; et le second, de ce que l’on doit faire quand on se sent ébranlé.
Ma fille, vous plaît-il nous dire vos pensées là-dessus ? La sœur lui bailla en main le billet qu’elle avait fait écrire, et sa charité prit la peine de le lire.
Sur le sujet de la conférence, qui est des raisons que nous avons de persévérer en notre vocation, j’ai pensé qu’il nous fallait regarder l’instituteur d’icelle, qui n’est autre que Dieu. Secondement, j’ai pensé que ce jeune homme de l’évangile qui s’était retiré tout triste, entendant Notre-Seigneur lui dire qu’il vendit tout ce qu’il avait, pour le suivre, était tombé dans l’oubli des hommes. De même, il est à craindre qu’une Fille de la Charité,
Entretien 32. — Cahier écrit par la sœur Hellot. (Arch. des Filles de la Charité.)
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infidèle à sa vocation, ne soit oubliée de Dieu et des hommes.
Le deuxième point est de ce que nous devons faire quand nous nous sentons ébranlées. J’ai pensé qu’il fallait repasser quelquefois en notre esprit les motifs qui nous avaient menées à nous donner à Dieu en cette vocation, et nous rappeler la ferveur avec laquelle nous pratiquions ce qui nous y était prescrit quand nous avons commencé.
Un autre moyen est de regarder souvent Notre-Seigneur en ses souffrances, qui ont été grandes et ont duré toute sa vie jusques à la mort.
— Voilà donc deux raisons que notre sœur dit sur ce premier point. La première, regarder qui est l’instituteur du genre de vie que nous avons embrassé, lequel n’est autre que Dieu. Il est vrai, mes filles, la raison est très bonne. Car, quand la Fille de la Charité qui sera tentée de quitter sa vocation viendra à considérer que c’est Dieu qui en est auteur, ne verra-t-elle pas que c’est le diable qui, par son artifice, l’en veut tirer ?
La seconde raison qu’elle propose pour se tenir ferme, c’est la crainte qu’il ne nous en arrive autant qu’à ce jeune homme qui fut trouver Notre-Seigneur pour lui demander ce qu’il fallait faire pour gagner le royaume des cieux ; et Notre-Seigneur lui ayant répondu qu’il vendît ce qu’il avait et le suivît, l’évangile dit qu’il se retira tout triste, et depuis n’est fait aucune mention de lui et on ne parle point du tout de ce qu’il advint. Or, ma sœur veut dire qu’il en est de même de la personne qui quitte sa vocation ; retirée du lieu où Dieu l’avait placée, elle tombe dans l’oubli et de Dieu et des hommes. Cette fille qui pouvait faire tant de bien, qui avait talent pour servir les pauvres avec tant de profit, qui pouvait rendre de la gloire à Dieu par tant de bons emplois
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qui auraient fait son bonheur si elle s’était laissé conduire, cette fille s’est-elle retirée, l’on n’en parle plus, l’on ne s’informe point de ce qu’elle fait ou ne fait pas, mais on la laisse là pour telle qu’elle est.
Sur le second point, notre sœur fait encore deux remarques, dont la première est de repasser par notre esprit les motifs qui nous ont porté à faire choix de notre vocation. Oh ! que c’est un grand moyen, mes filles, pour se renouveler ! Car ordinairement, quand on est tenté, on oublie tout, et il ne nous paraît de raisonnable que ce qui nous porte encore à la tentation.
Oh ! mais je ne sais pas si c’est Dieu qui m’a appelée en cette manière de vie. — Eh ! qu’est-ce qui vous a pu faire quitter ce que vous étiez, si ce n’est Dieu ? Est-ce le sang ? Est-ce la chair ? Hélas ! par la miséricorde de Dieu, ils n’ont pas si fort leur satisfaction dans la Compagnie.
Oh ! mais, dira quelqu’une, peut-on être tentée de quitter sa vocation quand elle vient de Dieu ? — Je réponds : Oui, mes filles, on le peut. Mais, si la tentation durait un jour, ou huit jours, ou un mois si elle durait six mois, si elle durait des années, mes filles ce ne serait pas un argument pour faire croire que votre vocation ne serait pas de Dieu.
Mais les saints ont-ils été tentés ? — Oh ! je vous réponds que oui, mes filles, et de tentations très fortes.
Eh quoi ! aussi longtemps que moi ? — Quelques-uns, toute leur vie. Et Dieu l’a ainsi permis pour manifester sa gloire et sa puissance, en montrant que, quoique le diable fasse ses efforts pour détourner ses serviteurs, ils ne manquent pourtant point à la fidélité qu’ils lui doivent.
Or, les tentations viennent en ces deux manières. Quelquefois de la part de Dieu, qui propose ses serviteurs au
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diable pour lui faire honte, ainsi qu’il fit de Job. "Vois-tu, dit-il, mon serviteur Job, combien c’est un homme fidèle à ma loi." Et aussitôt le diable lui demande permission de le tenter, et Dieu la lui accorde pour faire voir que son serviteur serait aussi ferme dans l’épreuve qu’il l’avait été dans la tranquillité, et même pour lui donner l’occasion de mériter la couronne en gagnant la victoire.
Le diable tente encore les serviteurs de Dieu par envie du bien qu’ils font et à eux-mêmes et au prochain ; il veut leur chute pour les empêcher de le continuer. Voilà, par exemple, une Fille de la Charité qui va porter un pot à un malade. Ce n’est pas grand’chose ce n’est qu’un peu de bouillon. Mais, en le portant, elle dira au malade quelque bon mot, et Dieu lui touchera le cœur. Oh ! c’est ce qui fait crever le diable de dépit. Elle lui ôte cette âme qu’il croyait sienne ; par vengeance, il fera son possible pour la perdre elle-même et commencera petit à petit : premièrement, en lui donnant de la peine dans ses exercices, puis en lui procurant de petits chagrins qui la rendent de mauvaise humeur ensuite en la portant à né plus aller que lâchement et par manière d’acquit. Elle vient après à se relâcher des pratiques de sa règle, puis à les avoir à dégoût et enfin à tout quitter. Et d’où vient qu’elle en est venue là ? Oh ! c’est qu’elle n’est pas demeurée ferme à croire que l’Institut vient de Dieu et qu’il l’y a appelée pour faire son salut. Et pour n’avoir pas eu une assez haute estime de ce qu’elle était, elle est misérablement déchue. Oh ! bien ! n’entrons point en jugement ; il n’y a que Dieu qui le sache.
Mais qu’arrivera-t-il ensuite, mes filles ? Il arrivera que cette pauvre fille, pour s’être rendue indigne du choix de Dieu, sera dépouillée de la grâce qu’il lui avait donnée, grâce suffisante pour se sanctifier. Nous autres prêtres,
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quand nous sommes si misérables que de commettre quelque crime qui mérite la mort, nous sommes condamnés par les juges et renvoyés à l’évêque pour être dégradés. Quand le criminel est arrivé devant l’évêque, on le revêt des habits sacerdotaux, puis l’évêque fait une imprécation en latin, disant que, pour avoir malheureusement abusé de sa vocation, il s’est rendu indigne de la chasuble ; et ainsi on lui ôte premièrement la chasuble. Puis l’évêque recommence et dit que, pour avoir abusé de sa vocation, il s’est rendu indigne de l’étole sainte ; et on lui ôte l’étole. Puis c’est le manipule, la ceinture, l’aube et tous les autres habits ecclésiastiques.
Or, mes filles, il en est de même, à l’égard de Dieu, d’une Fille de la Charité qui perd sa vocation. Dieu l’a miséricordieusement appelée ; il lui a montré le bien qu’elle embrassait ; il lui a donné grâce pour s’acquitter de ce qu’elle y devait faire. Et cette fille négligera ses règles, ne tiendra aucun compte de l’obéissance, aimera sa propre volonté, méprisera les avertissements qui lui sont donnés par ses supérieurs. Dieu la souffre quelque temps, lui manifeste son état, permet que ses fautes soient connues et qu’elle soit avertie de s’en corriger. Et comme elle méprise tout, Dieu dit : "Je t’avais appelée d’un tel lieu pour jouir des récompenses que j’ai promises à ceux qui me servent, et tu t’en es rendue indigne ; et pour cela je donnerai à une autre la couronne que je t’avais préparée" ; et il appellera une fille de Touraine, de Saintonge, de Bretagne pour venir ici recevoir la couronne qu’il avait destinée à Marie, Françoise, Jeanne, que sais-je moi ? lesquelles il avait miséricordieusement appelées et qui s’en sont rendues indignes. Voilà, mes chères filles, ce que Dieu fait quand, par nos lâchetés, nous avons donné lieu à son juste courrouxde se décharger sur nous.
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Ma sœur, vous plaît-il nous dire vos pensées ?
— J’ai pensé qu’une des raisons de tenir ferme en notre vocation, c’est que Dieu y est glorifié par les exercices de piété que nous pratiquons tous les jours, en servant les pauvres. La seconde raison est que ce n’est pas tout de bien commencer, si nous ne persévérons pour augmenter la gloire de Dieu…
— Voilà donc deux raisons que ma sœur remarque sur le premier point : que Dieu, dit-elle, est glorifié en nous par l’exercice des vertus que nous pratiquons, et que ce n’est pas assez de bien commencer, si nous ne persévérons pour augmenter la gloire de Dieu. Qu’il est bon, mes filles, de vouloir tirer sa gloire des actions d’une pauvre fille des champs ! Jeanne, Marie, Françoise souffriront volontiers ce qu’on leur dira en passant, quand elles vont servir les malades. Voilà une pratique de patience. Ce malade ne se contentera pas, et elles ne laisseront pas d’essayer de le tirer de chagrin de lui parler de Dieu, de lui apprendre à former un acte de foi et voilà une pratique de charité. Si le malade leur dit qu’il est mai servi, elles s’excuseront ; et voilà une pratique d’humilité. Ainsi elles trouveront occasion de pratiquer mille vertus, par lesquelles Dieu sera glorifié. Les filles qui ne regardent point leur intérêt, ni leur commodité, vont également en tout temps ; eh ! n’est-il pas manifeste qu’il y a un Dieu pour qui elles travaillent ? Mais, quand on les verra augmenter en vertu et travailler jusques à la mort oh ! elles montreront que véritablement elles l’aiment et que rien ne les peut séparer de lui.
Eh ! que doit faire, ma fille, une fille qui se sent ébranlée, tentée, poussée de tout quitter ?
— Je pense qu’il se faut découvrir à nos supérieurs comme à personnes que Dieu nous a données pour conduite dans notre vocation.
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— Pensez-vous, ma fille, que cela soit un moyen pour abattre la tentation ?
Oh ! oui, certainement c’en est un, et très infaillible, pourvu que ce soit ingénument et dans le dessein de suivre les avis qui nous seront donnés ; car rien ne rompt les coups du diable comme de les dire ; dès qu’il se voit découvert, il quitte la partie. C’est pourquoi il est bon, mes filles, que celles qui se sentiront tentées s’adressent au supérieur et lui disent franchement et vraiment les choses comme elles sont : "Monsieur, je me sens tentée pour tel et tel sujet ; cela me donne telles pensées, et je vous prie de me dire ce qu’il faut que je fasse." Et croyez, mes filles, ce que le supérieur vous dira ; car ce n’est pas tout de demander conseil, si l’on ne le suit. Quand un malade mande le médecin pour savoir quel régime suivre, si, au lieu de l’écouter, il fait tout au contraire, le mal empirera. Il en est de même des peines de l’esprit, si vous ne vous conformez pas aux conseils que Dieu vous fait donner par vos supérieurs, si, au lieu de les suivre, vous faites des retours : "Oh ! mais il m’a dit cela ; mais il ne sait pas comme cela va", vous êtes bien assurées que votre mal, au lieu de s’amender, empirera.
Est-ce bien, ma fille, à une personne qui se trouve en cet état de l’aller dire à une autre ?
— Monsieur, je pense que non, parce que celle à qui je le dirais pourrait tomber en pareille tentation.
— Non, ma fille, vous avez raison, il ne le faut dire qu’à ceux à qui Dieu a donné grâce pour vous y assister. Une pauvre sœur travaille en paix sans penser à autre chose qu’à ce qui est de son emploi, si vous allez lui dire votre peine, au lieu de vous y aider, elle se trouvera elle-même embarrassée, et vous vous perdrez toutes deux. Et puis cela est de mauvais exemple ; c’est se scandaliser soi-même. Cette sœur vous croyait des plus affectionnées
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à votre vocation, elle s’effrayera de vous voir tentée, ne sachant pas que cela se fait par la conduite de Dieu ; et, au lieu de vous aider, elle vous nuira et se perdra peut-être avec vous.
Un autre moyen, ma fille ? N’en savez-vous point ?
A quoi la sœur répondit qu’il fallait résister aux tentations sitôt qu’elles nous viennent, et ne leur point donner entrée en notre cœur.
— C’est le grand et le souverain remède, car, si nous fermons notre cœur et nos oreilles à la tentation, oh ! difficilement le diable viendra-t-il à bout de ses desseins. Pour nous y aider, il est bon de recourir à Dieu, dès que nous la sentons, et de dire : "Mon Dieu, vous voyez de quel côté mon ennemi m’attaque, et vous savez combien je suis faible ; aidez-moi, s’il vous plaît, et soutenez-moi, de peur que je ne tombe." Et il serait bon que celles à qui Dieu a fait la grâce de se donner plus parfaitement à lui, et qui lui ont promis de le servir en la Compagnie, renouvelassent leurs vœux ; oh ! oui, il serait bon. Cela donne de nouvelles forces et attire de nouvelles grâces. Celles qui le peuvent et sont en cet état, qu’elles prennent ce moyen avec humilité, et avec confiance que Dieu les assistera ; celles qui ne sont pas encore liées par les vœux, qu’elles renouvellent leur résolution, aussitôt qu’elles se sentiront ébranlées : "Hélas ! mon Dieu, je suis toute prête à succomber, si vous ne me tenez ; prenez pitié de ma faiblesse et ne me laissez pas aller." Et qu’elles découvrent leur tentation.
Une autre sœur dit, sur le premier point, que la récompense était une forte raison pour persévérer. Une autre, c’est la crainte que Dieu ne nous abandonne dans un état non conforme à sa volonté.
— Que devient, ma fille, une Fille de la Charité qui aura fait banqueroute à sa vocation ?
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— Je pense, qu’elle court grand hasard de se perdre.
— O mon Dieu, dit Monsieur Vincent, joignant les mains, et les yeux levés au ciel, ô mon Dieu, ô mon Dieu, il ne faut pas entrer en jugement ! Cela est réservé à Dieu. Il faut prier pour elle et nous humilier cependant, sans rien dire ni penser de celles qui sont sorties. Il y a sujet de croire que celles qui sont mortes dans la Compagnie sont maintenant en lieu de repos, par la miséricorde de Dieu. Oh bien ! in nomine Domini !
Ma sœur, vous plaît-il nous dire vos pensées ?
— Outre une raison particulière qui m’oblige à rester dans ma vocation, j’ai encore vu que la première vocation vient ordinairement de Dieu, et que les suivantes sont plutôt tentation que vocation. Une autre raison est que la fin de toutes nos bonnes actions couronne l’œuvre ; et partant, si nous voulons être couronnées, il faut persévérer jusques à la mort, à l’exemple de Notre-Seigneur, qui ne s’est pas contenté de se faire homme, mais a persévéré en l’œuvre de notre rédemption jusques à la mort.
Sur le second point, il m’a semblé que, quand on se sent ébranlé, il faut essayer de ne point donner entrée à ces dégoûts, fuir, comme le poison de notre âme, tout ce qui nous les peut causer, avoir recours à Dieu, dire ce que disait Pilate du titre de la croix : "Ce qui est fait est fait", et mépriser toute pensée contraire à notre résolution première. Nous pouvons encore prier nos supérieurs de nous aider à résister à la tentation.
— Mes filles, avant de passer plus avant et pour apprendre à celles qui ne le sauraient pas de quoi nous traitons, il faut que je vous die ce que c’est que la vocation. La vocation est un appel de Dieu pour faire une chose. La vocation des apôtres était un appel de Dieu pour planter la foi par toute la terre ; la vocation du
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religieux est un appel de Dieu dans la pratique des règles de la religion ; la vocation des mariés est un appel de Dieu pour le servir dans la conduite d’une famille et l’éducation des enfants ; et la vocation d’une Fille de la Charité est l’appel de Dieu, le choix que sa bonté a fait d’elle, plutôt que de tant d’autres qui se sont présentées à lui, pour le servir dans tous les emplois qui sont propres à ce genre de vie, auxquels il permettra qu’elles soient appliquées. Tellement, mes filles, que vous qui êtes aux enfants, vous qui êtes aux forçats, à la maison, aux hôpitaux, aux villages, aux paroisses, Dieu vous regarde entre mille millions et a dit, en vous choisissant l’une d’une part et l’autre d’une autre : "Je veux que cette âme se sanctifie en me servant dans tel emploi."
Voilà, mes filles, votre vocation. Le choix de Dieu fait, il vous appelle souvent par des moyens qui vous sont inconnus, le plus souvent pourtant par le désir qu’il vous en donne et par la persévérance avec laquelle vous cherchez à être reçues. Après cela, mes filles, il ne faut pas se demander : "Mais est-ce Dieu qui l’a voulu ?" Car, quand vous raisonnez ainsi, c’est bien souvent parce que votre esprit trouve de la difficulté dans la pratique de l’humilité, de la soumission et de l’obéissance, qui vous sont nécessaires et que le diable essaye de vous rendre impossibles. Dieu est arrêté en ses jugements, mes filles. Le salut des âmes lui est si cher qu’il prend tout le soin nécessaire de les mettre en la voie la plus facile pour arriver au chemin du ciel. Mais il faut essayer de n’en pas sortir ; car, dès qu’un homme qui entreprend un grand voyage quitte le grand chemin, ou se détourne, il est en danger de ne trouver que des sentiers qui l’éloignent du lieu où il allait.
Celui qui transplanterait des arbres peu avant la saison des fruits puis les lèverait encore pour les porter ailleurs,
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ne recueillerait jamais aucun fruit ; les arbres, ainsi changés de place et de terroir, seraient même en danger de mourir.
Judas, que Dieu avait appelé à l’apostolat et auquel il avait donné tant de grâces, crut mieux faire d’une autre sorte. Vous en savez l’histoire et comme il se perdit. Mais, par la miséricorde de Dieu, sa place ne demeura pas vide, et Dieu appela saint Paul de la gentilité où il était plongé, pour le faire un digne vaisseau d’élection.
Continuons, in nomine Domini. Ma sœur, vous plaît-il nous dire vos pensées ?
— La raison que nous avons de persévérer jusques à la fin, c’est que la persévérance mérite la couronne, et qu’au contraire, faute de persévérer, nous pourrions perdre le mérite de tout ce que nous avons fait, et tomber dans un déplorable abandon, en punition de la perte de notre vocation ce que j’appréhende si fort que tous les jours je demande à Dieu de mourir plutôt.
Sur le second point, j’ai pensé qu’il est bon de s’attacher fortement à Dieu, qui est inébranlable ; de s’exciter à l’observance des pratiques propres à notre vocation par la considération de la gloire que nous lui pouvons rendre et par l’espérance des récompenses promises à ceux qui feront ce que nous devons faire ; surtout de croire fermement que nous avons été appelées de Dieu, et que toute pensée contraire vient du diable ; de veiller à ne pas se ranger du côté de la tentation, mais de la représenter amoureusement à Dieu, de lui demander son assistance et de se recommander à l’ange gardien de la Compagnie.
— Et vous, ma sœur, dites-moi, je vous prie, pour quelle raison sommes-nous obligés de persévérer en notre vocation ?
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— Parce que Dieu nous y a mises.
— Y aurait-il danger, ma fille, à sortir de la place où vous savez que Dieu vous a voulu mettre ?
— Je pense que ce serait irriter Dieu contre nous et l’obliger à nous laisser là. — O mon Dieu, que voilà une grande parole qu’elle vient de dire ! Mes filles, remarquez-la bien, je vous prie. "Parce que, dit-elle, Dieu nous y a mises." Avez-vous jamais ouï dire qu’un soldat placé en quelque lieu par son capitaine en soit jamais sorti ? Un soldat posté en sentinelle par son capitaine y demeure, qu’il vienne de la pluie, du vent, de la grêle, qu’il gèle de froid, que les canons déchargent sur lui ; il ne lui est pas permis de s’en retirer, en dût-il mourir. Et s’il est si lâche que de se retirer, il n’y a point de miséricorde pour lui ; il est passé par les armes, parce qu’il n’est pas demeuré en la place où son capitaine l’avait posté.
— Quelle autre raison, ma fille, avez-vous encore ?
— Il me semble, Monsieur, qu’il vaudrait mieux n’y être jamais venu qu’en sortir, parce que l’on a l’âme bourrelée, et je crois que l’on ne peut être en repos.
— Oh ! je vous en réponds, ma fille, l’on n’y saurait être. Hélas ! j’en sais qui sont tous les jours après moi pour me faire prier de les reprendre par toutes sortes de personnes. L’on vint encore hier pour une, et l’autre jour pour une autre, et l’on me dit : "Monsieur cette pauvre fille n’aura jamais de repos ; elle sèche." Or, mes filles toutes n’en sont pas là, car il y en a qui sont dans l’insensibilité. Mais la plupart sont si inquiétées qu’elles ne savent de quel côté tourner ; et il est bien vrai qu’il vaudrait mieux qu’elles n’y fussent jamais venues. Hélas ! elles ne seraient pas comptables des grâces qu’elles ont recélées. Le Maître des Sentences estime la persévérance d’une fille et d’une femme si importante qu’il dit
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que la femme qui sait résister aux tentations précipite le démon dans les enfers. Le diable est condamné à être éternellement dans les enfers ; et encore qu’il sorte du lieu pour tenter, il ne laisse pas de porter son enfer avec lui. Et la femme qui a la force de lui résister le rend confus de sorte qu’elle le précipite dans le fond des enfers pour n’en sortir jamais. C’est le Maître des Sentences qui dit ceci, mes filles, le premier auteur de la théologie. Or, comme cela plonge le démon dans une profonde tristesse, cela donne aussi de la joie à Dieu, oui, de la joie à Dieu. Qu’une femme, qu’une pauvre fille, puisse causer de la joie à Dieu ! Oh ! oui, elle le peut. Dieu regarde et prend plaisir à voir notre fidélité parmi les tentations. Et c’est sa joie quand malgré tous les combats de la chair et du sang, malgré toutes les astuces du malin esprit, nous persévérons en ce que nous avons entrepris pour son amour.
Et vous, ma fille, que doit-on faire quand on se sent tenté ? Quel moyen croyez-vous qui nous puisse servir pour résister ?
La sœur répondit qu’il serait bon de relire les résolutions prises durant les retraites.
— O mes filles, que c’est un bon moyen ! Car ce sont pensées qui nous sont venues de Dieu au temps où nous avons traité le plus familièrement avec lui ; ce sont des provisions qu’il nous a données pour la nécessité. C’est pourquoi il est très bon de les recueillir pour s’en servir dans le besoin. Que celles qui ne savent point lire les fassent lire et que chacune pense : "N’est-ce pas Dieu qui m’a donné cette pensée ? N’est-ce pas poussée par quelque motif de bien, que j’ai pris cette résolution ?" Oh ! que vous trouverez là, mes filles un excellent moyen pour vous remettre à suivre ce que vous avez commencé !
Quelqu’une dira : "Mais n’y a-t-il personne qui ne
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soit point tenté ? Car c’est un joug assez difficile. Le moyen de connaître toujours si ce sont tentations ?" A cela, mes filles, je vous réponds que oui : il y a des personnes qui ne sont point tentées, et ces personnes sont de deux sortes. Les premières sont celles qui font tout ce qui leur vient en pensée. Dès qu’elles ont une envie, elles la contentent. Elles ne sentent point la tentation, parce qu’elles y adhèrent aussitôt. Et comme elles ne résistent pas, elles disent qu’elles ne sont point tentées. Les autres sont personnes spirituelles, à qui les choses de Dieu sont si douces et si suaves que jamais elles ne sentent de dégoût. Mais je vous réponds que, généralement parlant, tous les serviteurs de Dieu sont tentés. C’est saint Paul qui l’a dit. Je n’ai connu que deux serviteurs de Dieu qui ne fussent point tentés. L’un s’était converti de la religion et s’était fait prêtre. Depuis sa conversion il n’eut jamais aucune peine, jamais aucun dégoût, pas la moindre pensée du monde contraire à la perfection, si content en son état qu’il ne se pouvait rien de plus. L’autre était une femme, qui s’était mise dans les bonnes œuvres et dans la dévotion, où elle faisait de grands progrès. Elle ne sentit jamais aucune tentation contraire au bien qu’elle faisait. Or, qu’arriva-t-il de ces deux personnes ? Elles furent tentées de n’être point tentées. Elles disaient : "Je sais bien que tous les serviteurs de Dieu sont éprouvés et sujets aux tentations et que le diable ne laisse en repos que ceux qui lui appartiennent. D’où vient-il donc que je ne suis point tenté, que je ne sens rien de contraire ? Sans doute Dieu ne se soucie pas de moi." N’être point tenté était pour eux une tentation plus forte que s’ils l’eussent été, ce leur était la croix la plus pénible qu’ils pussent porter.
Ma sœur, dites-nous, s’il vous plaît, quelle pensée avez-vous eue sut le sujet de la conférence ?
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La sœur répondit que, tant que nous aimerions nos règles, Dieu ne permettrait point que nous perdions notre vocation.
— Oh ! Dieu soit béni, mes filles ! Voilà quantité de motifs et de moyens d’être fidèles à votre vocation et de résister aux tentations qui vous viendront au contraire. Le temps me presse et je ne m’arrêterai pas à les récapituler ; mais je vous dirai sur le dernier : il est vrai, mes filles que, tant que vous aimerez vos règles, Dieu ne permettra point que vous perdiez votre vocation. Parmi celles que vous avez vu sortir, y en avait-il une qui fût exacte en ses règles ? Vous ne le trouverez pas. L’une manquait à un article, l’autre à un autre ; aucune n’avait affection à tout. Vous voyiez en leurs déportements une certaine négligence à faire les choses par manière d’acquit, et jamais cet esprit de ferveur et de recueillement que l’on doit avoir quand on se propose de plaire à Dieu. Aimez donc vos règles, mes chères filles, et tenez-les comme la voie par laquelle Dieu vous veut conduire à lui, et assurez-vous que, tant que vous les suivrez, Dieu, qui vous les a prescrites, qui vous les a données et qui vous a mises dans le chemin de les pratiquer, assurez-vous, dis-je, qu’il ne permettra pas que vous vous égariez.