Entretiens aux Filles de la Charité (page 27)
Quand Notre-Seigneur eut dit à ses apôtres tout ce qu’ils avaient à faire, il ne leur promit point de bien en ce monde ; il ne leur dit point : "Vous serez en repos, vous serez en paix, vous n’aurez qu’à me servir, rien ne vous empêchera" ; mais bien : "Vous aurez à répondre devant les rois, etc." Il leur promit les croix, les peines et les souffrances et, en eux, à tous ceux qui le voudraient suivre. Saint Paul n’a pas été exempt de tentations. Il les a souffertes très pénibles et très violentes. Ne nous étonnons donc pas, mes filles si parfois nous sommes exercés ; mais servons-nous des moyens que Dieu nous donne
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pour y résister, et surtout demandons-lui la grâce pour nous et pour toutes nos sœurs de mourir mille fois, s’il se pouvait, plutôt que d’adhérer jamais aux tentations que notre ennemi nous pourrait livrer contre notre vocation.
C’est ce que je vous demande, mon Dieu, pour moi, pour toutes nos sœurs qui sont ici présentes et pour celles qui n’y sont pas. Nous sommes faibles, mon Dieu, et capables de succomber dès le premier assaut. Vous nous avez appelés par une pure miséricorde ; que votre infinie bonté nous conserve, s’il lui plaît ; et de notre part, moyennant votre sainte grâce, nous contribuerons de tout notre pouvoir à vous rendre tous les services et toute la fidélité que vous attendez de nous. Donnez-nous donc, mon Dieu, donnez-nous la grâce de persévérer jusques à la mort. C’est ce que je vous demande, par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en la confiance que vous me l’accorderez. Je prononcerai les paroles de bénédiction, avec lesquelles je vous supplie de donner à toute la Compagnie l’esprit que, de toute éternité, vous avez voulu qu’elle eût.
Benedictio Dei Patris…
33. — CONFéRENCE DU 11 JUILLET (1) (1646-1649)
SUR LA PURETé D’INTENTION
Le premier point de cette conférence est des raisons qu’ont les Filles de la Charité de faire toutes leurs actions
Entretien 33. — Cahier écrit par la sœur Hellot. (Arch. des Filles de la Charité.)
1. L’année de cette conférence n’est pas marquée sur le manuscrit. Comme c’est sœur Hellot qui l’a écrite, il faut la placer entre 1646 et * 1649. nous pouvons même dire entre 1646 et 1649, car la conférence 48 se donna le 14 juillet 1650.
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avec esprit de charité et vue de Dieu, c’est-à-dire, mes filles, avec intention de plaire à Dieu le deuxième, des moyens à prendre pour faire ainsi toutes ses actions ; et le troisième, des maux qui peuvent arriver, ou du dommage qu’il y a à ne pas faire ses actions avec cette intention.
Voilà, mes sœurs, le sujet du présent entretien. Il y a longtemps que nous n’en avons eu de plus grande importance, car c’est l’intention qui donne le poids à toutes nos œuvres pour les rendre méritoires devant Dieu.
Ma sœur, vous plaît-il nous dire les raisons que vous avez pensées sur ce sujet ?
La sœur répondit que, si nous faisons toutes nos actions dans le dessein de plaire à Dieu, il sera lui-même notre récompense. Avoir le dessein de plaire à Dieu, cela veut dire qu’il ne faut pas rechercher la récompense, mais agir purement pour son amour. Faute de cette intention il nous serait impossible de persévérer en notre vocation.
— Voilà qui est beau, mes filles, je ne puis le laisser passer sans le vous faire remarquer. Si les Filles de la Charité en étaient à ce point, qu’elles rendraient de gloire et de service à Dieu et comme Dieu même prendrait de plaisir et de complaisance en elles !
Et vous, ma sœur, pourquoi est-il bon que les Filles de la Charité fassent leurs actions en esprit de charité ?
— Parce que, Monsieur, cela plaît davantage à Dieu.
— Et comment faut-il faire, ma fille, pour avoir cette vue de plaire davantage à Dieu ?
— Il faut, dès le matin, demander à Dieu la grâce de ne rien faire que pour son amour tout le long de la journée.
— Et, au défaut de cela, qu’arrive-t-il à la personne qui se tient en besogne dès le matin, sans songer à autre
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chose qu’à avancer son ouvrage, sans aucune vue de Dieu ?
La sœur répondit qu’au défaut de cette vue, nous travaillons en vain, et ce que nous faisons ne nous est en rien compté.
Une autre sœur dit que, pour nous obliger à bien faire toutes nos actions, il était bon de se représenter la grandeur de Dieu ; une autre, qu’il les fallait faire avec une modérée promptitude et sans empressement, d’autant que c’est ce qui nous empêche quelquefois d’élever notre esprit à Dieu.
Une autre sœur dit qu’une raison de faire toutes nos actions en esprit de charité, c’est que nous sommes bien éloignées de cette vertu, qui est si nécessaire, et sans laquelle nous portons indignement le nom de Filles de la Charité, puisqu’il est à craindre que nous ne le soyons qu’en apparence et non pas d’effet.
Une autre raison est que si nous n’agissons en vue de Dieu, nous agissons pour plaire aux créatures, et par conséquent nous recevons notre récompense dès ce monde et ne recevrons point celle de notre Père qui est ès cieux, puisque nous ne travaillons pas pour lui.
Une troisième raison est l’avertissement que nous donne saint Paul, que, quand nous ferions toutes sortes de bonnes œuvres, si nous n’avions la charité, qui veut dire le pur amour de Dieu, tout cela ne nous servirait de rien.
Un bon moyen, c’est de se tenir dans une grande présence de Dieu, afin de nous exciter par là à plaire à celui qui nous voit continuellement, de faire plus souvent des revues sur nous pour voir si nos intentions ne sont point mêlées de fins autres que l’amour de Dieu, et de nous étudier a les arracher, si nous en remarquons d’impures.
Un autre moyen est de nous persuader fortement que
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les pauvres sont les membres du Fils de Dieu et qu’en eux nous servons la personne de Jésus-Christ.
Sur le troisième point, j’ai pensé que, faute de cet esprit, il peut arriver une grande désunion dans la communauté, d’autant que où manque la charité manque l’union, et par conséquent il n’y a point de communauté, puisque ce qui la maintient c’est la liaison des cœurs ; il en résulte même que plusieurs perdent leur vocation, parce que, si les actions que l’on y fait sont basses et ravalées et que l’on ne les relève de l’esprit de charité et de la vue de Dieu avec laquelle on les doit faire, l’on se laisse aisément persuader et décourager par l’esprit du monde, qui n’est qu’un esprit de superbe et d’ambition et qui ne peut goûter les bassesses de Jésus-Christ.
Ma résolution a été de n’envisager que Dieu en toutes mes actions, afin de les faire pour son amour, moyennant sa sainte grâce.
Une autre sœur dit, sur le premier point, qu’il est juste de regarder la souveraine majesté de Dieu, que la fin principale de nos actions est de lui plaire, et qu’elles ne lui sauraient être agréables, si elles étaient dépourvues de l’esprit de charité.
La seconde raison est que, si nous ne faisons nos actions en cet esprit et dans cette vue, elles sont perdues pour nous et ne nous sauraient être méritoires devant Dieu.
La troisième raison est que nous sommes appelées Filles de la Charité ; nous contreviendrions à ce que signifie ce nom, si nous avions d’autres motifs en nos actions que celui de plaire à Dieu et de les faire en esprit de charité.
Pour que nos actions soient animées de cet esprit, il est bon de les unir aux actions semblables de Jésus-Christ et d’avoir recours à la continuelle vue qu’il a eue
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de plaire à son Père éternel, pour suppléer à celle qui nous manque, et à l’esprit de charité dont toutes ses actions étaient animées, pour échauffer la tiédeur des nôtres.
Un autre moyen est d’élever notre esprit à Dieu chaque jour, et, s’il se peut, à chaque action principale, pour lui demander la grâce de la faire en esprit de charité et en vue de ne plaire qu’à lui.
Sur le troisième point, j’ai remarqué trois principales fautes contre cette sainte pratique, dont la première est que, si nous n’avons point la vue de plaire à Dieu, ni l’esprit de charité, nous ne faisons nos actions qu’avec indifférence, où il n’y a aucun mérite.
L’autre faute serait de les faire pour notre seule satisfaction, sans autre vue que notre propre contentement. La troisième et la pire de toutes serait de les faire pour plaire à autrui et nous acquérir de l’estime.
— Oh bien ! mes chères sœurs, voilà qui va bien, par la miséricorde de Dieu. Vous avez apporté de très bonnes raisons, et de l’air que vous les avez dites, il paraît que vos cœurs en sont touchés et que vous êtes toutes résolues d’entrer dans la pratique de ne rien faire dorénavant qu’avec vue et intention de plaire à Dieu. C’est ce que saint Paul a entendu dire par les mots : "Soit que vous buviez soit que vous mangiez, faites-le pour l’amour de Dieu" (2). Si, mes sœurs, les actions de cette nature sont rendues méritoires et agréables à Dieu, en tout faites pour son amour, que seront les actions excellentes en elles-mêmes, comme l’oraison, la pratique des règles, l’assistance des pauvres, etc ! Et cependant nous les faisons bien souvent et sans intention et sans attention. O mon Dieu ! mes chères sœurs, combien perdrons
2) Première épître aux Corinthiens X, 31,
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nous faute de nous appliquer à ce que nous faisons, et combien en ôtons-nous à Notre-Seigneur faute de les lui donner !
Pensez-vous, mes sœurs, le plaisir que Dieu prend à considérer une âme attentive à lui plaire, soigneuse de lui offrir ce qu’elle entreprend de faire ? Ah ! cela n’est pas imaginable, mes sœurs, et l’on a eu grande raison de dire que cela donnait de la joie à Dieu. Ah ! oui, c’est sa joie, c’est son bon plaisir, ce sont ses délices. Il en est comme d’un enfant qui a soin d’apporter à son père tout ce qu’on lui donne si quelqu’un lui donne quelque chose, il n’a point de repos qu’il n’ait trouvé son père : "Tenez, mon papa ; voila ce que j’ai ; l’on m’a donné ceci ; j’ai fait cela." Et ce père prend un plaisir indicible à voir la docilité de cet enfant et ces petites marques de son amour et de sa dépendance. De même, mes chères filles, en est-il de Dieu, et à un degré bien autre. Quand une âme, dès le matin, lui dit : "Mon Dieu, je vous offre tout ce qui m’arrivera en ce jour", et que, de plus, aux principales occasions qui se présentent de faire ou de pâtir elle jette une œillade intérieure vers sa divine Majesté pour lui dire d’un langage muet : "Voilà, mon Dieu, ce que je m’en vais faire pour votre amour ; ce rencontre m’est fâcheux et dur à supporter ; mais pour votre amour rien ne m’est impossible" ; alors, mes filles, Dieu augmente la grâce à mesure que sa bonté voit l’usage que l’âme en fait, et, si elle a eu aujourd’hui de la force pour surmonter une difficulté, elle en aura demain pour passer par-dessus une autre ou plusieurs, beaucoup plus grandes et fâcheuses.
L’on a dit beaucoup d’autres choses, qui vous ont pu faire comprendre l’importance de cette pratique, la gloire qui en revient à Dieu, le bien qui en revient aux âmes qui s’y adonnent, et je serais trop long à vous les
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répéter. Que faut-il donc faire ? C’est tout de le voir. L’on a dit premièrement qu’il fallait s’adresser aux bons anges et il est vrai… (3)
34. — CONFéRENCE DU 22 JANVIER 1648
SUR LE BON USAGE DES AVERTISSEMENTS
Premier point : les raisons que nous avons d’agréer que nos fautes soient connues et que nous en soyons avertis.
Deuxième point : les moyens de profiter des avertissements qui nous sont donnés.
Il y a longtemps, mes filles, que nous n’avons traité un sujet d’aussi grande importance. Il s’agit de montrer les raisons pour lesquelles il est expédient et même nécessaire que nos fautes soient connues et que nos supérieurs ou autres nous fassent la charité de nous en avertir. C’est une pratique à laquelle la nature répugne ; mais la grâce nous la rendra facile, si nous sommes dans la vraie disposition que Dieu demande de nous, en la manière de vie qu’il a plu à sa bonté choisir pour nous.
Ma fille, est-il bon que nos supérieurs soient avertis de nos fautes ?
— Oui, mon Père.
— Pour quelle raison est-il nécessaire qu’ils les sachent ?
— Parce que cela nous donne plus de soin de veiller sur nous.
— Et vous, ma fille, trouvez-vous bon que, quand nous avons failli, nos supérieurs le sachent ?
— Oui, Monsieur, car quelquefois nous faisons des
3) Le reste de la conférence s’est égaré.
Entretien 34. — Ms. SV I p. 1 et suiv.
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fautes sans les connaître ; et quand nos supérieurs nous font la charité de nous en avertir, nous les connaissons et nous donnons de garde de les éviter.
— Mais, ma fille, si c’est une faute dont on se reconnaît coupable qu’on veut peut-être continuer ? Je ne pense pas qu’il y en ait dans la Compagnie, et Dieu nous en veuille bien garder ! mais cela peut arriver quelquefois. Une sœur aura quelques petites indispositions, en lesquelles elle verra un empêchement à se lever le matin, et, de peur d’en être incommodée, elle restera au lit. Elle sait que c’est contre sa règle ; mais, parce qu’elle voit quelque raison de s’exempter, elle se croit exempte ; est-il bon que la supérieure en soit avertie ?
— Oui, mon Père, parce que l’avertissement de la supérieure combattra la lâcheté qui nous empêche de faire ce que nous devons.
— Et les sœurs qui ne sont pas au logis, ma fille, comme celles qui sont dans les paroisses ou à la campagne ou aux hôpitaux, est-il aussi bon, si elles font quelques fautes, qu’on les sache, soit Mademoiselle, si c’est en lieu où cela se puisse, soit la sœur servante des lieux où elles sont ?
— Monsieur, je pense que partout où nous sommes, si nous faisons quelques fautes, il est nécessaire qu’elles soient connues de nos supérieurs et des autres aussi, parce que la confusion qui s’ensuit nous porte à ne plus recommencer.
— Eh quoi ! ma fille, si quelquefois on vous en imputait à tort, que faudrait-il faire ? Ne serait-il pas mieux de montrer qu’on s’est trompé ?
— Je pense, Monsieur, qu’il serait plus agréable à Dieu de ne rien dire et de souffrir cette calomnie avec humilité, parce que nous faisons bien d’autres fautes que l’on ne sait pas.
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— A ce que je vois, ma fille vous estimez que, si on nous reprenait injustement de quelque faute il serait plus à propos de souffrir la correction sans rien dire, que de nous justifier. Oh ! certainement, je suis bien de votre sentiment, et je tiens que, à moins que le silence ne soit péché, ou blesse les intérêts du prochain, il est bien plus à propos d’en user ainsi. C’est imiter Notre-Seigneur. Combien de personnes l’accusaient, blâmaient sa vie, reprenaient sa doctrine vomissaient des blasphèmes exécrables contre sa personne ! Jamais pourtant on ne le vit s’excuser. Il a été mené à Pilate et à Hérode et pourtant il n’a rien dit pour se décharger et s’est enfin laissé crucifier. Il n’est rien de mieux que de suivre l’exemple qu’il nous a donné. Mes chères sœurs je vous dirai, à ce propos, que je n’ai jamais les connaître ; et quand nos supérieurs nous font la charité de nous vu arriver inconvénient à personne pour ne s’être pas excusé ; en avertir, nous les connaissons et nous donnons de garde de les jamais. Ce n’est pas à nous à donner des éclaircissements ; si l’on nous impute ce que nous n’avons pas fait, ce n’est pas à nous à discernement des choses. Il saura bien, en temps opportun, en faire connaître la vérité. Si vous saviez comme il fait bon lui abandonner tous ces soins, ah ! mes filles, jamais vous n’en prendriez pour vous justifier. Dieu voit ce que l’on nous impose, et le permet sans doute pour éprouver notre fidélité. Il connaît la façon dont vous le prenez, le fruit que vous en tirez, ou le mauvais usage que vous en faites ; et si pour lors il permet que vous demeuriez chargées, oh ! qu’il saura bien dans la suite manifester la vérité ! C’est une maxime vraie et infaillible, mes filles, que Dieu justifie toujours ceux qui ne se veulent pas justifier.
Dites-moi un peu, ma fille, fait-on bien de ne rien dire quand on nous avertit de quelque faute que nous n’avons
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pas faite ? Avons-nous exemple de cela ? Notre-Seigneur nous en a-t-il donné quel qu’un ?
— Oui mon Père.
— Oui mes filles, nous en avons l’exemple en lui, non pas en une seule action, mais en tout le cours de sa vie. Est-ce une bonne pratique, ma Fille, dans ces rencontres-là, de regarder Notre-Seigneur devant Pilate, où la populace l’accuse à tort sans qu’il se défende ?
La sœur lui répondit que cette pratique lui semblait bonne et utile, parce qu’ordinairement nos sentiments s’élèvent, et la nature nous domine aussitôt, si nous n’y prenons garde.
— Et en ce cas, ma fille, ne serait-il pas bon d’aller trouver une de ses sœurs, la plus intime, et de lui dire son déplaisir : "Je viens de parler à la supérieure, qui m’a dit que j’avais fait telle faute. Et cependant ce n’est pas vrai. J’ai bien dit ceci, mais non dans le sens qu’elle entend. Ne m’est-il pas permis de me justifier ? O bon Dieu ! sera-ce toute ma vie comme cela !" Que vous semble, ma fille ? Pourrait-il y avoir inconvénient à se décharger en cette sorte ?
— Oui, Monsieur, répondit la sœur, car je pourrais attirer cette sœur de mon côté, et, au lieu de m’en bien trouver, je ferais du mal en murmurant et donnerais sujet à ma sœur de murmurer une autre fois quand quelque chose la mécontenterait.
— Vous estimez donc, ma fille, que ce serait un mal de murmurer ?
— Oui, Monsieur.
— Oh ! vous avez raison, et c’en est un si grand qu’en la sainte écriture il est fait mention de sept péchés que Dieu a en horreur, et de ces sept péchés il est dit que le murmure est abominable devant Dieu. Oui, mes filles, entre ces sept péchés il n’y en a point dont il paraisse
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que Dieu ait plus d’horreur que du murmure ; et si, entre ces sept, le meurtre et le larcin sont spécifiés, cependant le murmure est plus abominable. Toutes vous avez horreur d’entendre seulement nommer le meurtre ; et cependant, si nous ne tenons la bride serrée à nos malheureuses inclinations, nous nous laisserons souvent aller au murmure. Oh ! prenez-y bien garde, mes filles. Que pensez-vous que soit le murmure dans votre communauté ? C’est une peste qui gâte tout. Il suffit d’une qui murmure et d’une qui l’écoute, pour tout perdre. C’est la mère de la division.
Dites-moi, ma fille, d’où vient-il que l’on s’excuse ordinairement des fautes que l’on nous accuse d’avoir faites ?
— Je crois, Monsieur, que c’est l’orgueil qui fait cela ; et je le dis parce que je l’ai bien des fois senti en moi-même et me suis laissée emporter quelquefois à des murmures contre mes supérieures et supérieurs, dont je demande pardon à Dieu et à vous, mon Père, et à toutes mes sœurs.
— Dieu soit béni, ma fille, de la connaissance que sa bonté vous a donnée de l’origine de ce mal ! Il est très vrai qu’il vient de l’orgueil, qui ne peut souffrir que l’on pense de nous autre chose que du bien. C’est pourquoi, mes filles, il faut s’efforcer d’arracher ce malheureux et détestable vice de la Compagnie ; et pour y arriver plus facilement, nous avons convenu avec Mademoiselle qu’il sera bon, dans les conférences ordinaires des vendredis, où vous faites vos accusations, si quelqu’une ne s’accuse pas d’une faute, qu’une des sœurs qui aura été témoin de cette faute se mette à genoux et dise : "Ma sœur, en esprit de charité je vous avertis que vous fîtes dernièrement telle faute. Je suis si misérable que j’en fais bien d’autres, que je ne connais pas ; mais, parce que la règle
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l’ordonne, je vous avertis de celle-ci ; et si quelqu’une a remarqué les miennes je lui demande très humblement la charité de m’en avertir." Et elle baisera la terre. Voilà comme nous avons jugé expédient que l’on avertît des fautes, en ces termes, ou autres à peu près semblables, mais toujours fort humbles et charitables. Jugez-vous, ma fille, que cela servira ?
M. Vincent eut la charité d’interroger l’une après l’autre plusieurs sœurs, même des plus anciennes, puis toutes en général ; et elles acquiescèrent toutes.
Mademoiselle répondit qu’elle jugeait cette pratique très nécessaire, pourvu que la Compagnie non seulement la trouvât bonne, mais, entrant dans le sentiment du bien qui lui en reviendrait, la désirât.
Sur quoi notre très honoré Père dit :
Vous avez vu, mes filles, le grand aveuglement qui nous ferme les yeux à nos propres défauts ; vous avez vu l’avancement que nous pouvons faire, si nous sommes avertis en la manière qu’il faut ; vous avez déjà approuvé le moyen que je vous ai proposé ; le désirez-vous, mes filles ? Toutes témoignèrent qu’elles le désiraient.
Mademoiselle le supplia de permettre que quelqu’une de nos sœurs lui fit aussi la charité de l’avertir. A quoi il repartit :
Il ne serait pas juste, Mademoiselle, que, toutes nos sœurs ayant ce bonheur d’être averties de leurs fautes, vous et moi fussions seuls privés de ce bien et assez malheureux pour ne recevoir cette charité de personne. Dans certaines communautés, une personne est particulièrement chargée d’avertir la supérieure. Il faudra donc qu’une sœur, qui sera comme votre coadjutrice et tiendra votre place en votre absence, reçoive les plaintes que l’on aura à faire, puis, après les avoir écoutées, fasse son oraison là-dessus et vous le dise. Mais j’ai à me plaindre de
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celui qui a charge de m’avertir, parce qu’il n’a pas assez de charité et m’en laisse souvent passer de bien considérables.
Voilà donc, mes filles, les moyens dont Dieu veut que la Compagnie se serve pour travailler à son avancement et à la destruction de l’orgueil. S’il s’en trouve qui ne puissent souffrir les avertissements oh ! c’est un très mauvais signe, c’est une marque qu’elles veulent donner un grand empire à l’orgueil ; et il est bien à craindre que sans une grâce toute spéciale, elles ne fassent pas de progrès. Elles se rendront indignes d’en profiter si elles ne prennent la peine, de bonne heure, d’en faire usage. Si la sœur qui n’est pas en cette disposition est jeune, et qu’après avoir été avertie, elle ne change point je pense que la Compagnie ne la doit pas garder ; si c’est une ancienne oh ! il faut, à quelque prix que ce soit, qu’elle se corrige, car elle doit l’exemple. Sachez, mes filles, qu’il ne faut point que les unes soient d’un sentiment, et les autres d’un autre ; il faut que tout soit uniforme et que toutes, avec l’aide de Dieu, demeuriez dans le désir que vous venez de manifester.
Un empereur avait plusieurs fils, dix ou douze, je ne sais. Avant de mourir, il voulut leur montrer combien l’union importe à la paix d’un état et au bonheur de tous. Il se fit apporter à son lit un grand faisceau de flèches et dit au plus petit : "Viens, mon fils, prends ce faisceau de flèches et romps-le en deux." — "Mon père, dit celui-ci, je ne saurais." Il s’adressa à un autre, qui répondit de même, puis au troisième, au quatrième, au cinquième, au sixième et à tous les autres, qui reconnurent tous leur impuissance. Alors le père dit à l’aîné : "Prends-en une part et vois si tu la rompras." Ce que l’aîné fit fort aisément. Le père ajouta : "Mes enfants, ceci vous enseigne que, tant que vous serez unis et étroitement