Entretiens aux Filles de la Charité (page 29)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

IX. - 25

- 386 -

qu’il n’y en a point de plus véritables témoignages que ceux-là.

— Mais, mon Père, dit une sœur, si une sœur priait quelqu’autre de lui dire ses fautes et que celle-ci s’excusât sur ce qu’elle est trop jeune, serait-ce bien ?

— O ma fille, celle qui s’excuserait serait entre deux vertus : entre l’humilité, qui lui suggérerait qu’elle est trop jeune, et entre la charité, qui l’obligerait à avertir sa sœur. Or, comme l’humilité en ce point ne regarde qu’elle, la charité, qui regarde le prochain, est plus parfaite et elle en doit, en ce cas, préférer l’acte à celui de l’humilité. Bien mieux, elle fait et l’un et l’autre : elle s’humilie, par la pensée que ce n’est pas à elle, la plus jeune, à avertir sa sœur ; elle pratique la charité en acceptant, parce que cette vertu le requiert et que la règle l’ordonne.

Voyez-vous, mes filles, ce que vous voulez faire maintenant est ce que l’église a fait dans la ferveur des premiers chrétiens. Quatre cents ans durant elle a été dans cette pratique, et non seulement à l’égard du simple peuple, mais encore à l’égard des princes, des rois et des empereurs. Le diacre, sur le rôle qu’il avait, avait soin d’écrire les fautes dont il était averti, et cela se faisait suivant la parole de Notre-Seigneur, qui avait dit que, si le prochain ne se corrigeait pour être repris en particulier premièrement, puis en présence de deux ou trois personnes l’on eût recours à l’église.

L’évêque le disait bien aussi lui-même, quand le cas le requérait, comme saint Ambroise à l’empereur Théodose. "Vous avez, lui dit-il, fait mourir tant de monde, et pour cela vous êtes souillé de sang innocent. Je ne vous ouvrirai point la porte de l’église que vous ne vous soyez lavé par une due pénitence, et je vous défends d’y entrer." — "Eh ! Père, lui dit l’empereur, j’ai péché, je le

- 387 -

confesse. Vous êtes mon Nathan, vous m’avertissez de ma faute et je la reconnais. Aidez-moi à en obtenir pardon de Dieu je ferai tout ce que vous m’enjoindrez." — "Vous avez, lui dit le saint, suivi David pécheur, suivez-le pénitent, et je vous ouvrirai l’église." Et il le renvoya comme cela jusques à ce qu’il eût fait pénitence.

Un roi de France et empereur subit la discipline en public pour une faute dont il était coupable ; et Henri premier, roi d’Angleterre qui fit mourir saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, fut condamné par le Pape à la discipline en public pour satisfaire à son offense. Et il la supporta humblement, tant il est vrai qu’il faut que les rois reconnaissent qu’ils dépendent de Dieu, qui est plus grand qu’eux. Dieu nous fasse la grâce à tous, tant que nous sommes, de connaître de quelle importance est cette pratique et combien elle peut contribuer à l’avancement particulier de chacun de nous et à l’avancement général de toute la Compagnie ! Plaise à sa bonté bénir la résolution que nous avons prise encore de nouveau, d’agréer et de désirer que toutes nos fautes soient connues de nos supérieurs et, avec sa bénédiction nous donner son vrai esprit pour en faire usage !

Benedictio Dei Patris…

36. — CONFéRENCE DU 1er MAI 1648

SUR LE BON USAGE DES INSTRUCTIONS

Mes chères sœurs, le sujet de cette conférence se réduit a deux points : le premier est des raisons que nous avons de tirer profit des instructions qui nous sont données dans les conférences et ailleurs par nos supérieurs ;

Entretien 36. — Ms. SV 9, p. 139 et suiv.

- 387 -

le second est des moyens dont nous nous servirons pour mettre en pratique lesdites instructions.

Ma sœur qui êtes là-bas, vous plaît-il nous dire vos pensées ?

— Monsieur, je crois qu’une raison pour tirer profit des instructions qui nous sont données dans les conférences est de considérer que vous nous tenez la place de Dieu, et partant que nous devons vous écouter et profiter de tout ce que vous nous dites, comme venant de sa part.

— Hélas ! ma fille, je suis un misérable pécheur et non autre chose.

Et vous, ma sœur, avez-vous fait l’oraison sur le présent sujet ? Vous plaît-il nous dire ce que vous avez pense ?

— J’ai pensé, mon Père, que, quand nous nous sommes oubliées de notre devoir, Dieu permet que nous en soyons averties dans les conférences ; et cet avertissement venant de Dieu, ce nous est une raison pour en profiter. Et sur le second point, qui est des moyens, j’ai pensé que, écouter ces instructions avec humilité, c’était un bon moyen d’en profiter ; et ç’a été ma résolution.

Les deux sœurs qui furent interrogées ensuite répétèrent en substance ce qu’avait dit la première. Une autre dit que c’était un moyen de nous avancer en la vertu ; une autre, que c’était la voix de Dieu qui nous instruisait dans les conférences par la bouche de nos supérieurs, et qu’un moyen d’en profiter, c’était de se persuader que les avertissement qu’ils nous y donnent sont justes.

Sur quoi notre très honoré Père dit :

Non seulement les avertissements, ma fille, mais tout ce qui se dit, et non seulement ce que le supérieur dit,

- 389 -

car hélas ! je ne suis qu’un pauvre misérable pécheur, mais tout ce que les sœurs disent car, voyez-vous, mes filles, c’est Dieu qui vous parle et vous instruit par vous-mêmes de ce qu’il veut que vous fassiez. Avant d’avoir su le sujet dont nous parlerions, vous n’y aviez pas pensé, vous vous êtes mises en la présence de Dieu, il a dit à votre cœur et vous a fait comprendre pour quelle raison vous deviez profiter de ce qui se dit dans les conférences ; ou, si c’est un autre sujet de conférence, il vous instruit des raisons que vous avez de pratiquer la vertu dont on traite et de quel moyen dorénavant vous vous servirez pour cela. Interrogées là-dessus, vous nous rapportez les pensées que vous avez eues, et partant il nous faut les écouter comme une inspiration que Dieu vous a donnée et pour vous et pour nous.

Ma sœur, pourquoi vous semble-t-il qu’une Fille de la Charité doive tirer profit de ce qui se dit dans les conférences ?

— Parce que, Monsieur, Dieu en est glorifié.

— Vous voulez dire, ma sœur, que Dieu, par sa bonté, voulant donner à la Compagnie les vertus dont elle a besoin, permet qu’elle en reçoive les instructions, et qu’il est glorifié quand nous sommes fidèles à la pratique de ce qu’il ordonne et qui nous a été enseigné.

Et pourquoi encore ?

— C’est pour notre avancement.

— De sorte, ma fille, que vous croyez que le dessein de Dieu, quand il vous a fait donner quelques instructions, c’est de vous aider à avancer en la perfection de votre état ; et vous avez bien raison.

Et que doit faire une Fille de la Charité a qui Dieu a donné, en l’oraison qu’elle a faite sur le sujet d’une conférence, quelque lumière pour la conduire dans la pratique de quelque vertu, ou pour se retirer de quelque

- 390 -

imperfection ? Ne faut-il point qu’elle la manifeste ? Faut-il qu’elle la tienne cachée pour elle toute seule ? Oh ! non, il faut qu’elle la dise ingénument et humblement, dans la connaissance et le sentiment qu’elle ne vient pas d’elle, mais que Dieu, qui la lui a donnée, veut qu’elle en fasse part aux autres, comme toutes lui font part de ce qu’elles ont eu.

Ma fille, dites-moi un moyen pour profiter des instructions données dans les conférences ?

A quoi la sœur répondit qu’elle croyait qu’il était expédient pour cela d’en conserver la mémoire.

— Pensez-vous, ma fille, qu’une Fille de la Charité qui a la mémoire de ce qui a été dit dans une conférence ait quelques avantages ?

— Oui, mon Père, parce que cela lui servira dans les occasions et que le prochain en sera édifié.

— Vous pensez donc, ma sœur, qu’une bonne Fille de la Charité qui vient à la conférence, bien disposée et dans le dessein de faire bon usage des instructions qui s’y donnent tant par la supérieure que par le supérieur et les sœurs, qui l’écoute avec grande attention et intention de plaire à Dieu, et qui s’en retourne l’esprit et le cœur remplis des choses dont Dieu l’a touchée, vous pensez, dis-je, ma sœur, que cette fille peut servir à son prochain. Et comment lui peut-elle servir ? Oh ! elle lui servira par sa modestie, par son exemple, par ses paroles, remplies de l’esprit de Dieu, qu’elle aura conservé ; elle le servira encore en se rendant plus ponctuelle à lui donner en temps propre ce qui lui est nécessaire, touchée qu’elle sera du désir de plaire à Dieu et de le servir en ses membres, qui sont les pauvres. Et pensez-vous, ma fille que Dieu ne se communique pas à une pauvre Fille de la Charité, qui, avant d’y être, n’avait que fort peu d’instruction et ne savait quasi ce que c’était que

- 392 -

Dieu ; pauvre fille, qui n’avait peut-être bougé du travail des champs ? Oh ! sachez, mes filles, que c’est à ces âmes que Dieu se communique plus intimement et plus efficacement. Du jour où elles se sont une fois abandonnées à Dieu et consacrées à le servir, à l’aimer et le connaître, ah ! ces âmes sont élevées, et sa bonté leur communique une plus grande connaissance.

Mais, Monsieur, qu’apprennent-elles et quelles instructions ont-elles en la Compagnie ? Sachez, mes filles, que, quand vous n’en auriez point d’autres que les conférences de temps en temps et que vous en fissiez bon usage, cela suffirait pour vous faire atteindre à un haut degré de vertu et de connaissance de Dieu ; oui, cela suffirait. Il est des âmes, mais des âmes saintes et bonnes, à qui il ne faut qu’une parole pour leur donner de profondes connaissances de Dieu. Nous avons l’image de cela chez nous : je parle d’un pauvre laboureur de ces montagnes d’Auvergne, qui, toute sa vie, avait travaillé à la charrue et à garder les chèvres, et, dans Cet exercice, s’était appliqué à Dieu de telle sorte et en parlait si dignement qu’il n’y a prélat, théologien, ni qui que ce soit, qui en pût parler de la sorte ; et je n’espère pas en entendre jamais si bien parler. Et où s’est-il instruit ? Oh ! il s’est instruit en quelque sermon, auquel il avait prêté toute son attention, et qu’il avait ensuite médité ; et Dieu, qui se plaît avec les âmes simples et humbles, s’était abondamment communiqué à lui.

Si Dieu a fait cette grâce à un pauvre paysan qui labourait à la charrue et gardait les chèvres de son père, pensez-vous qu’il la dénie à une Fille de la Charité qui se donne et consacre pour le service de ses membres et qui, dans son travail, recueille, comme une abeille, le miel des sacrées paroles qu’elle aura ouïes en une conférence, en un sermon, ou dans une instruction, ou un avertissement

- 392 -

qu’elle aura reçu de sa supérieure ou de quelque officière. Oh ! il ne faut point douter, mes filles, que celles qui seront dans ce chemin n’avancent beaucoup en peu de temps ; si elles s’en écartent, elles reviendront et vous les verrez croître en vertu, comme l’aube du jour, qui n’est qu’un point à son lever et qui croît toujours jusqu’à son midi.

Croyez-moi, mes filles, la bassesse n’éloigne pas le Fils de Dieu de nous ; il n’a point à faire de la grandeur, il est la grandeur même, mais il veut des cœurs simples et humbles ; et quand il les a trouvés, oh ! qu’il le fait beau voir y faire sa résidence ! Il se vante dans les Saintes écritures que ses délices sont de converser avec les petits. Oui, mes sœurs, le plaisir de Dieu, la joie de Dieu, le contentement de Dieu, s’il faut ainsi dire, c’est d’être avec les humbles et simples qui demeurent dans la connaissance de leur bassesse. Grand sujet de consolation et d’espérance pour nous, et grand motif de nous humilier !

Et vous, ma sœur, pour quelle raison pensez-vous être obligée aux instructions que l’on donne dans les conférences ?

— Parce que Dieu, qui nous les fait donner, nous en demandera compte, si nous n’en tirons fruit.

— Ah ! ma fille, vous avez bien raison de craindre que Dieu ne vous en demande compte, parce que c’est sa parole. Avec quelle attention n’écouterions-nous pas un messager qui nous viendrait de la part du roi ou de quelque grand seigneur ! Ah ! cette pensée et cette parole que nous dit cette sœur, c’est la parole de Dieu, c’est la pensée de Dieu. Oh ! combien avec juste raison devons-nous craindre, si nous n’en faisons le cas et l’estime qu’elle mérite !

Ma sœur, vous plaît-il nous dire encore quelque chose là-dessus ?

- 393 -

Cette sœur lut son billet, qui contenait ce qui suit :

La première raison que je trouve pour tirer profit des instructions qui nous sont données dans les conférences est que Dieu en sera glorifié et nous instruit pour accomplir les actes de notre vocation avec plus de vertu et de perfection. Une autre raison est pour nous avancer dans la vertu, et pour notre instruction et celle du prochain. Une autre pensée m’est venue : c’est que les conférences sont l’école de Jésus-Christ, à laquelle il nous appelle quand nos supérieurs nous ordonnent d’y venir. C’est pour cela que nous devons nous y rendre, avec grand désir d’en profiter ; car, sans ce désir, nous ne profiterons jamais. Un autre moyen, c’est de les écouter avec grande attention. Un autre, c’est d’y penser souvent et de s’en entretenir l’une avec l’autre.

Une autre sœur fut interrogée et dit qu’une raison pour nous obliger à tirer profit des conférences, c’était que dans icelles nous étions instruites de ce qui concernait nos règles. Un autre motif, c’est que si nous n’en faisions fruit, il serait à craindre que Notre-Seigneur ne nous abandonnât à nous-mêmes et nous laissât sans instruction comme il commanda aux apôtres de faire dans les villes où ils ne seraient pas écoutés. Un moyen d’en profiter, c’est de mettre soudain en pratique ce que nous y avons entendu.

Une autre sœur dit que, les conférences étant suggérées par le Saint-Esprit, il était à croire qu’il ne se traitait rien qu’il ne fût nécessaire de savoir et de pratiquer. Une autre raison est que, si nous les négligeons, Dieu nous en demandera un compte très exact, comme des moyens qu’il nous aura donnés pour aller à lui et dont nous ne nous serions pas servis.

Moyens pour cela : faire une haute estime des entretiens ; demander l’assistance du Saint-Esprit avant et

- 394 -

après les avoir ouïs, afin qu’il lui plaise imprimer dans nos cœurs ce que nous avons entendu ; dans les occasions qui se présentent de pratiquer la vertu ou de fuir le vice dont on a traité, nous souvenir de ce qui a été dit, pour en être fortifiées.

Mademoiselle, priée de faire connaître ce que Dieu lui avait inspiré sur le sujet, dit qu’une raison de profiter des instructions données dans les conférences était que Dieu, voyant que nous ne tenions pas compte des instructions qu’il nous donne par lui-même, par les bons mouvements et saintes inspirations, ou par le moyen de nos bons anges, avait permis que nos supérieurs nous avertissent des fautes où nous pourrions tomber ou du chemin qu’il nous faut suivre pour arriver à la perfection de notre état. Si nous négligeons cette grâce, il serait à craindre que sa bonté ne la retirât de nous, et que nous ne demeurassions sans lumière, ce qui serait pour nous un grand malheur : pour chacune en particulier, vu le danger de perdre sa vocation, pour toute la Compagnie en général, qui serait près de sa ruine. Et nous frustrerions notre prochain de l’assistance qu’il doit attendre de nous ce qui nous ferait tomber dans l’infidélité aux grâces de Dieu.

Pour s’en bien pénétrer, il nous faut penser que, cette parole venant de Dieu, nous la devons estimer comme lui-même et n’en pas laisser passer une sans en tirer profit.

Un autre moyen est de venir avec grand désir de devenir meilleure ; et pour cela demander ardemment cette grâce au Saint-Esprit avant l’entretien, pour qu’avec son assistance, nous l’écoutions avec dévotion et attention et nous en entretenions ensemble après l’avoir entendu, et y pensions souvent.

Plusieurs autres sœurs furent interrogées, qui toutes,

- 395 -

en termes différents, dirent à peu près les choses ci-dessus ; c’est pourquoi nous ne mettons pas ici ce qu’elles ont dit, mais seulement ce qu’a dit notre très honoré Père.

Mes sœurs, je rends grâce à Dieu des lumières qu’il vous a données sur le présent sujet ; mais, avant de revenir sur les pensées que vous avez eues, il est à propos que vous sachiez d’où sont venues les conférences et depuis quel temps elles sont en usage.

Vous savez, mes sœurs que les conférences ont servi à Notre Seigneur pour l’établissement de son église. Dès le jour où il assembla ses apôtres, il leur en fit ; puis, quand sa Compagnie fut plus grande et eut apôtres et disciples, il tint parfois avec eux des assemblées ; et ce fut dans une conférence comme cela que saint Philippe, dont nous faisons aujourd’hui la fête, dit à Notre-Seigneur : "Seigneur, vous nous parlez de votre Père, mais faites-nous voir votre Père" ; et Notre-Seigneur lui répondit : "Qui me voit voit mon Père ; mon Père et moi ne sommes qu’un." (1).

Les apôtres proposaient leurs difficultés dans ces conférences, et Notre-Seigneur leur répondait. Il traitait de l’avancement de l’église et des moyens dont Dieu se servirait pour la faire fleurir.

De sorte, mes chères sœurs, que l’on peut dire, et c’est certain, que Jésus-Christ même a institué les conférences et s’en est servi pour le commencement, le progrès et la perfection de son église ; et après sa mort et son ascension glorieuse il ne se faisait d’autres instructions entre les fidèles par les apôtres et par les prêtres que sous forme de conférence. Il n’y avait point de sermon ; quand les chrétiens étaient assemblés, on commençait la conférence.

1) saint Jean XIV, 8-9.

- 396 -

Depuis les apôtres et bien longtemps dans la primitive église, l’usage des conférences a continué de se pratiquer ; mais, le nombre des chrétiens devenant si grand qu’il eût été difficile de contribuer à les instruire en cette sorte, on commença à prêcher en public ; les conférences ne laissèrent pas de demeurer entre les chefs de l’église : les prêtres, les diacres et ceux qui étaient employés à son établissement.

De là nous conclurons combien grande et très grande doit être l’estime qu’il nous faut faire des conférences, puisqu’elles sont instituées de Jésus-Christ même, lequel s’en est servi avec ses apôtres pour l’établissement de cette grande monarchie de l’église, qui est venue au point que nous la voyons. Il a permis qu’après un long usage la coutume en fût quelque temps délaissée, et de nos jours il permet qu’elle se renouvelle, et il nous donne ce moyen-là pour notre avancement, comme celui dont il s’est servi, pour l’avancement de son église. Grande grâce, grande miséricorde de Dieu, mes sœurs que dans la Compagnie des Filles de la Charité il y ait cette bénédiction qu’elles puissent faire entre elles ce que Notre-Seigneur a fait avec ses apôtres !

La seconde chose à remarquer, c’est que Notre-Seigneur est au milieu de nous quand nous sommes assemblés pour sa gloire ; et nous n’en pouvons douter, car il le dit lui-même : "Quand vous serez deux assemblés en mon nom, je serai au milieu de vous" (2) Or, mes chères sœurs, si Dieu promet sa présence à deux, à plus forte raison la donnera-t-il à toute la Compagnie, composée d’un grand nombre, qui s’assemble en son nom et pour son amour et pour essayer de travailler à sa gloire. Cela posé, il faut conclure que cette action est de très grande

2) saint Matthieu XVIII, 20.

- 397 -

importance à la gloire de Dieu et à notre avancement, et qu’il la faut faire avec intention de plaire à Dieu et de recevoir l’instruction qu’il nous y fait donner pour la mettre en pratique, afin de lui être agréable.

Avec intention, puisque c’est sa parole. Il dit, parlant aux supérieurs : "Qui vous écoute m’écoute" (3). Car ce n’est pas la parole de votre supérieur, hélas ! pauvre misérable ! oh ! non c’est celle de Dieu, qui daigne, par lui, ou par celle qui parle (car vous pouvez recevoir instruction d’une sœur, oui, d’une sœur), qui daigne, dis-je par ce moyen vous faire entendre ce que vous devez faire.

Avec respect, puisqu’il est présent, qu’il vous y regarde et vous y écoute et remarque de quelle sorte nous prenons ce qu’il nous fait dire. Cela posé, mes chères sœurs premièrement que les conférences sont du temps de Jésus-Christ ; secondement, que, quand nous sommes assemblés pour les faire, il est au milieu de nous, il faut savoir que Notre-Seigneur, pour nous donner à connaître et nous faire entendre l’estime que nous devons faire de la sainte parole, à une bonne femme qui lui disait : "Bienheureux le ventre qui t’a porté et les mamelles qui t’ont allaité", répondit : "Plus heureux ceux qui écoutent ma parole et qui la gardent (4)

Voyez, mes sœurs, l’état que Notre-Seigneur fait de sa parole : il avoue sa mère bien heureuse de l’avoir porté, une mère choisie de Dieu de toute éternité pour être la mère de son Fils, une Mère bénie entre toutes les femmes qui confesse que Dieu a fait en elle de grandes choses et que toutes lés générations la tiendront bienheureuse ; et N.-S. met au-dessus d’une telle mère "celui qui entendra sa parole et la gardera".

De sorte que, mes filles, nous devons avoir grande joie

3) saint Luc X, 16,

4) saint Luc XI, 27-28,

- 398 -

quand nous apprenons qu’il se présente une occasion d’entendre cette parole sacrée, parole de vie et de vie éternelle. Quand le billet vous est porté, que vos supérieurs vous donnent avis que tel jour se fera la conférence, oh ! grande réjouissance entre vous, mes sœurs ! Celle qui a oui ou reçu la première le billet, doit dire à l’autre, quand elle la verra : "Ah ! ma sœur la bonne nouvelle que j’ai à vous donner ! Nous aurons la conférence demain ; nous entendrons de la bouche de nos supérieurs ou de nos sœurs votre sainte parole, mon Dieu. Ce sera votre parole, mon Dieu car c’est vous qui la leur inspirerez."

Notre-Seigneur, pour exprimer la différence qu’il y a entre les personnes qui écoutent sa parole déclare dans l’évangile que la parole de Dieu est semblable à la semence que le laboureur jette dans son champ. Une part dit-il, tombe sur le chemin, et les oiseaux viennent qui la mangent, et elle est foulée aux pieds des passants, et par ainsi ne fait aucun fruit. Une autre partie tombe entre les pierres ; elle germe quelque petits brins d’herbes, meurt avant de produire aucun fruit et est perdue pour le maître, comme la première. Une troisième partie tombe dans les épines, et, au lieu de prendre racine, est incontinent suffoquée et demeure là aussi infructueuse que les autres. La quatrième partie tombe dans une terre bien labourée, trouve un bon fonds ; oh ! elle germera et prendra racine, croîtra et fructifiera, en sorte qu’un grain en rapportera cent, ou tout au moins soixante (5).

Notre-Seigneur nous a voulu montrer par là la différence des personnes qui assistent aux conférences. Toutes s’y rendent à la vérité, mais il est à craindre qu’il en soit comme de la semence du laboureur. Cette belle

5) Saint Matthieu XIII, 1-9,

- 399 -

semence de la parole de Dieu est jetée dans tous les cœurs qui l’écoutent ; cette belle parole, cette sainte et vivifiante parole est pour servir de nourriture à toutes les âmes.

Il en est comme du grain que le semeur porte, lequel deviendrait un bon aliment s’il trouvait partout une terre fertile où il pût fructifier

Tous les livres