Entretiens aux Filles de la Charité (page 4)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Oh ! Dieu vous bénisse, ma fille ! C’est ainsi qu’il faut faire. Pensez-vous, mes chères sœurs, que cette bonne sœur n’ait rien fait, ou pas grand’chose, en cette action. Oh ! que si, elle a fait grand’chose ! Et qu’a-t-elle fait ? Elle a pénétré les cieux et envoyé un trait d’amour dans le cœur de Dieu. C’est Dieu qui le dit lui-même (2) : "La prière courte et fervente pénètre les

1b. < M. Vincent avait parlé de cette dame également 15 jours avant, le 2 août, supra p. 31. - B. K. >

2. Ecclésiastique XXXIV, 21.

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cieux." Ce sont des traits d’amour très agréables à notre bon Dieu, et pour cela tant recommandés par les saints Pères, qui en savaient l’importance. C’est pourquoi, mes filles, je vous exhorte à vous y accoutumer et à penser souvent à l’obligation que vous avez de vous rendre parfaites, dans la condition où vous êtes. Vous n’en connaissez pas la grandeur. Je ne me puis lasser de vous dire, mes filles, que c’est une des plus grandes qui soit en l’église, après celle des religieuses de l’Hôtel-Dieu, dont je vous parlerai un jour. Cela ne vous touche-t-il point le cœur de penser : "Quoi ! Dieu m’a choisie, moi, pauvre fille des champs, pour une œuvre si sainte ! Il a laissé passer ma mère, tous mes parents, tant d’autres de mon village, et il a jeté les yeux sur Geneviève, Jeanne, Marie, etc…, pour être les premières ! Oh ! grande grâce de Dieu ! Oh ! conduite de la divine Providence ! vous serez bénie à jamais !" Cette considération, mes chères sœurs, vous donnera assurément le désir d’une grande perfection.

Nous avons parlé, je crois, à la dernière assemblée de la cordialité que vous devez avoir les unes pour les autres. Je vous ai recommandé de ne rien souffrir dans vos cœurs qui déplaise à vos compagnes, de ne vous jamais malédifier les unes et les autres. Mes chères sœurs, souvenez-vous que c’est là le ciment de votre union, qui vous est si nécessaire. Soyez fidèles à cette pratique, et vous verrez qu’il en résultera un grand bien. Elle préviendra particulièrement quantité de murmures qui arrivent souvent, si l’on n’y prend bien garde. Personne ne déplaît plus à Dieu qu’un murmurateur. Que fait un meurtrier ? Il tue le corps d’une personne dont peut-être l’âme est bienheureuse au ciel. Mais, je vous le demande, que fait le

? Oh ! bien pis. Il ne tue pas le corps, mais d’une seule parole il tue peut-être quantité d’âmes. Oui mes sœurs, une sœur qui

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dirait à une autre le mécontentement qu’elle a reçu peut-être du supérieur ou de sa supérieure, qui se plaindrait d’être tenue en un lieu où elle n’a pas de satisfaction, qui aurait tentation de se retirer et le dirait, avec plaintes contre ceux qui seraient cause de son découragement, oui mes filles, je vous dis que cette personne-là serait pire qu’un meurtrier. Les pauvres sœurs qui l’écoutent se malédifieront de tous ces murmures, se mettront elles-mêmes à murmurer davantage, se dégoûteront de leur condition et enfin quitteront leur vocation, par laquelle Dieu les voulait sauver et sanctifier. Cette pauvre sœur qui a murmuré la première n’est-elle pas cause de la perte de toutes les autres ? Et que pourra-t-elle faire pour rendre à ces pauvres âmes la vie qu’elle leur a ôtée ? Ne voyez-vous pas que cette sœur, s’il y en avait. - ce qu’à Dieu ne plaise ! - serait pire qu’un meurtrier puisque la vie du corps n’est rien comparée à celle des âmes.

Mais, me direz-vous, que fera cette pauvre sœur dans son mécontentement ? O mes filles, savez-vous ce qu’elle doit faire ? Elle doit venir me trouver, moi ou votre supérieure, nous dire à l’un ou à l’autre ses peines ; et sa compagne devrait lui dire, au lieu de l’écouter : Ma sœur, au nom de Dieu, souvenons-nous que nous sommes Filles de la Charité et que, comme telles, nous devons ne nous plaindre de rien et aimer cordialement nos sœurs."

Or sus, mes filles, plaise à Jésus crucifié, puisque vous avez été choisies pour imiter sa sainte vie sur terre, vous obtenir de Dieu son Père les grâces dont vous avez besoin pour être vraies Filles de la Charité ! Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

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6. — CONFéRENCE DU 16 AOûT 1641

EXPLICATION DU RèGLEMENT

Nous voici assemblés, par la grâce de Dieu, mes chères sœurs. Il y a longtemps que j’aurais dû vous réunir, mais j’en ai été empêché principalement par ma misère et mes affaires. Et puis, mes filles, j’espère que la bonté de Dieu aura par elle-même suppléé à ce que je vous dois. Cette même bonté permet cette assemblée en ce jour de saint Roch, qui est un des saints auxquels vous devez avoir grande affection, puisqu’il a passé sa vie dans l’emploi de la charité, jusqu’à gagner la contagion parmi les pestiférés qu’il servait pour l’amour de Dieu. Que vous êtes heureuses, mes bonnes sœurs, que Dieu vous ait appelées à un si saint emploi ! Il y en a parmi vous qui assistent les pauvres malades avec tant de ferveur qu’elles sont heureuses de s’exposer au même danger que notre bon saint Roch. Nos bonnes sœurs d’Angers entrèrent à l’hôpital dans un air contagieux, et même ont assisté des malades de peste avec autant de facilité que d’autres malades. Il semblait que ce mal s’apprivoisât avec elles ; car elles les soignaient tous sans exception.

Oh ! béni soit Dieu, béni soit Dieu, béni soit Dieu, mes chères sœurs ! C’est bien la charité que le Saint-Esprit nous enseigne, quand il dit qu’il n’y a plus grande charité que de perdre son âme, c’est-à-dire sa vie, pour l’amour du prochain. Que notre condition est sainte, mes chères sœurs ! Car n’est-il pas vrai que le plus grand bonheur que nous puissions avoir, c’est d’être aimés de Dieu. Rien ne nous en assure tant, que l’exercice que notre condition requiert et que vous pratiquez, mes

Entretien 6. — Ms. SV 4, p. 14 et suiv.

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bonnes sœurs, puisqu’il n’y peut avoir plus grande charité que d’exposer sa vie pour le prochain. N’est-ce pas ce que vous faites tous les jours par votre travail ? Oh ! que vous êtes heureuses !

Soyez bien reconnaissantes de cette grâce et ayez grand soin de la conserver ; et pour cela soyez fidèles en l’observance exacte de votre petit règlement, que vous soyez hors la maison ou dedans. Oh ! qu’il est dangereux, mes filles, de se mettre au hasard de la perdre ! Fuyez-en bien toutes les occasions, pour éviter les malheurs dans lesquels tombent les âmes qui méprisent leur vocation et abandonnent le service de Dieu. Savez-vous ce qui leur arrive ? Abandonnées de Dieu elles commettent de plus grandes fautes et sont à la merci de leurs sens. Je ne puis mieux représenter cet état que par le malheureux prêtre qui, pour s’être rendu indigne de son caractère par des fautes signalées, a mérité d’être dégradé. Voyez ce que l’évêque fait : il lui arrache des mains le calice, avec des paroles d’exécration, puis l’étole, lui reprochant son indignité, et après, le manipule et les autres habits sacerdotaux, continuant toujours les mêmes malédictions et enfin le livre au bras séculier. Il en est ainsi, mes filles, des personnes qui, par leur inconstance, perdent leur vocation, Dieu leur retire petit à petit ses grâces et finit par les abandonner entièrement. Craignons cette juste punition et faisons notre possible pour conserver ce précieux trésor.

Un des moyens de conserver notre vocation, c’est d’en faire grande estime, et de penser souvent à la grâce que Dieu vous a faite en vous retirant de vos pays, de vos maisons, de vos connaissances, pour vous mettre en un état de vie si saint.

Je m’étais proposé de faire lecture de votre règlement et des saintes pratiques de la maison ; mais l’heure me presse ; néanmoins je ne le laisserai pas.

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Dites-moi, je vous prie, les Filles de la Charité se doivent-elles lever à cinq heures et faire l’oraison après ?

Les réponses des sœurs montrèrent qu’aucune n’y manquait, si ce n’est, pour l’oraison, celles qui ne savaient pas lire, et celles qui, à cause de la grande quantité de malades, ne pouvant faire l’oraison a la maison, prenaient pour cela le temps de la sainte messe.

Une des sœurs demanda s’il valait mieux faire l’oraison ou entendre la sainte messe ?

La question est bonne, mes filles, dit M. Vincent, il faut, autant que vous pourrez, entendre la messe tous les jours ; mais, si le service de la maison le demandait, ou celui des pauvres, vous ne devriez faire aucune difficulté de l’omettre. Je vous dirai ce qu’un abbé de l’Ordre de saint Bernard m’a dit là-dessus. De son temps, il n’y avait dans la maison que trois ou quatre prêtres et quantité d’autres religieux, qui, aussitôt après leur prière faite, s’en allaient à leur travail. Un seigneur, témoin de cela, lui dit un jour :

Mon Père, d’où vient que vos religieux n’entendent pas la messe tous les jours ?

— Monsieur, c’est que cela nous préjudicierait beaucoup pour la nécessité du ménage.

— Dites-moi, je vous supplie, combien perdriez-vous chaque année ?

Ils comptèrent le gain qu’ils faisaient, au prorata du temps que chacun emploierait à entendre la messe, et il se trouva qu’ils perdraient quarante écus ; ce qui était beaucoup en ce temps. Ce seigneur leur donna cette somme et, par suite, la commodité d’entendre la messe.

Vous voyez, mes sœurs, par cet exemple, que vous ne devez point faire de difficulté, dans les besoins que je vous ai marqués, de ne pas y assister tous les jours.

Quant à savoir ce que vous devez préférer, de l’oraison ou de la messe, quand vous avez une demi-heure de

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temps, je vous dirai que vous pourrez n’omettre ni l’une ni l’autre. Rendez-vous à l’église, et après la préparation, faite en union avec le prêtre, dites le Confiteor pour que, vos péchés étant pardonnés, vos prières soient plus agréables à Dieu. Entrez ensuite dans le sujet de votre oraison, que vous lirez dans le livre, comme vous l’avez lu la veille au soir.

Mais, mes filles, accoutumez-vous, autant que vous pourrez, à faire l’oraison au logis, comme votre règlement et la coutume de la maison le requièrent.

Après la messe, vous devez vous exercer à la lecture, pour vous rendre capables d’enseigner les petites filles. Il : faut, mes chères sœurs vous y appliquer sérieusement, puisque c’est un des deux desseins pour lesquels vous vous donnez à Dieu : le service des pauvres malades et l’instruction de la jeunesse, et cela principalement aux champs. La ville est presque toute fournie de sœurs ; il est donc juste que vous alliez travailler aux champs. N’êtes-vous pas toutes dans cette disposition, mes bonnes sœurs sans avoir égard au pays, aux connaissances, ni aux lieux éloignés ou proches ?

Toutes les sœurs, d’un visage gai, ont répondu que leur intention était d’aller partout où l’obéissance les enverra.

— Et pour votre examen avant le dîner, soyez-y fidèles, mes filles. Vous savez qu’il faut le faire sur la résolution prise en l’oraison du matin et remercier Dieu si, par sa grâce, vous l’avez mise en pratique, ou lui demander pardon si, par négligence, vous y avez manqué.

La plupart des sœurs promirent de ne point manquer cet examen.

— Et le souvenir de Dieu, mes chères sœurs, l’avez-vous souvent ?

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Quelques sœurs répondirent qu’elles élevaient leur cœur à Dieu plusieurs fois par heure ; d’autres, dans les occasions des petits mécontentements ; la plupart, toutes les heures ; un petit nombre, presque point.

— Mes filles, la pratique de lire un chapitre de l’Introduction de notre bienheureux Père vous a été bien profitable. Ne négligez pas ce moyen.

Pour la réconciliation, quand il arrive entre vous quelque petit mécontentement, vous mettez-vous à genoux l’une devant l’autre pour vous demander pardon ?

Cette pratique est bien nécessaire, comme aussi celle de vous avertir charitablement, quand vous voyez votre sœur tomber en quelque faute. Mais savez-vous comme il en faut user ? Si une sœur s’aperçoit qu’une de ses compagnes est tombée dans une faute cachée, elle la doit avertir une ou deux fois pour pratiquer la correction fraternelle. Si l’avertissement reste sans effet, elle doit me prévenir, moi ou la directrice, selon sa plus grande commodité. Voyez-vous, mes filles, cela est d’ordre divin, puisque Dieu a dit lui-même qu’il nous demandera compte à chacun de l’âme de notre frère. Nous sommes chargés l’un de l’autre ; et, quant à moi, c’est M. Dehorgny qui doit m’avertir des fautes que je ferai. Qu’il en soit de même de vous autres. Je vous recommande cette pratique ; elle est de grande bénédiction aux personnes qui s’y conforment.

En interrogeant, M. Vincent vit que cet exercice n’était en usage que parmi quelques sœurs, et très rarement chez d’autres.

— O mes filles, soyons fidèles à Dieu et appréhendons ses jugements, particulièrement lorsqu’il lui faudra rendre compte de l’exercice de notre vocation. J’ai grand sujet de les craindre.

L’heure me presse ; il nous en faut demeurer là et remettre

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la suite à quinze jours d’ici. Je vous prie de venir sans autre avertissement. Plaise à Dieu, mes filles, tirer sa gloire de ce que nous avons dit, et nous faire la grâce d’imiter la charité de ce grand saint Roch, à ce que, sans rien craindre, nous exercions la charité purement pour l’amour de Dieu ! Je le supplie de tout mon cœur de vous bénir.

Au nom du Père, etc…

7. — CONFéRENCE DU 15 OCTOBRE 1641

SUR LE JUBILE

Mes chères sœurs, cette assemblée n’est à autre fin que pour vous instruire du jubilé, afin que, quand vous saurez ce que c’est, vous ayez plus de désir de le gagner. Je vous dirai ce qu’est le jubilé, pourquoi nous l’avons et les moyens de le gagner.

Le mot de jubilé vient de l’ancienne loi. L’année jubilaire ne venait que de cent en cent ans et apportait de grands privilèges à ceux qui étaient alors sur terre ; mais ce n’était que pour des biens temporels ; ceux dont on avait vendu les biens pouvaient les recouvrer, et ceux qui avaient des dettes en étaient libérés. L’année s’appelait année de joie ou de jubilation ; de là est venu le mot de jubilé.

Or, mes chères sœurs, en la loi de grâce, pour les chrétiens, la joie du jubilé est tout autre. La sainte église ! conduite par le Saint-Esprit, accorde régulièrement le jubilé de vingt-cinq à vingt-cinq ans, et c’est pourquoi nous l’aurons dans neuf ans. Le Saint-Père, en vertu du pouvoir donné par Jésus-Christ à saint

Entretien 7. — Arch. des Filles de la Charité l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.

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Pierre, l’accorde même exceptionnellement, en raison de grands besoins, comme nous voyons cette année, non pas de la même manière qu’en l’ancienne loi, mais en nous donnant des moyens de rentrer en la grâce de Dieu, que nous avons perdue par le péché, pour réparer nos forces et compenser le bien que nous aurions dû faire et n’avons pas fait. La raison pour laquelle le jubilé a été établi, mes chères sœurs, c’est le besoin universel qui paraît en toute la chrétienté ; aussi le Saint-Père l’a-t-il étendu non seulement à la France, à l’Italie, à l’Espagne, aux Indes, mais aussi aux antipodes, et cela, afin d’impétrer de Dieu le pardon de nos péchés.

Et savez-vous ce que c’est que la grâce du jubilé ? Le Saint-Père, qui a la clef des trésors de l’église et le pouvoir de les dispenser aux fidèles, les épanche libéralement. Et savez-vous de quoi ils sont composés ces trésors ? Premièrement, des mérites de la vie, mort et passion de Jésus-Christ, de ceux de la sainte Vierge, des saints martyrs et de tous les saints, qui tirent leur valeur des mérites du Fils de Dieu.

Savez-vous, mes chères sœurs, l’avantage que nos âmes tirent du jubilé, si elles le gagnent bien ? Quand elles offensent Dieu, il y a aversion de Dieu et conversion vers la créature, c’est-à-dire elles tournent le dos à Dieu et le visage vers la créature. Agir ainsi, n’est-ce pas, mes chères sœurs, lui faire une grande injure, à lui si bon et si digne d’être aimé ! Or, mes filles, sachez que, par cette aversion du pécheur à l’égard de Dieu, il mérite l’enfer, et que, par sa conversion vers la créature, il mérite les peines, maladies et afflictions, comme vous voyez souvent arriver aux créatures sur terre, ou comme il arrive dans le purgatoire, quand elles n’ont pas satisfait en cette vie. Il ne faudrait pourtant pas

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juger ; mes chères sœurs, que tous ceux qui sont affligés le sont pour la peine due à leurs péchés. Dieu en use quelquefois pour d’autres motifs, par exemple, pour éprouver leur amour et leur fidélité, comme il fit pour Job et Tobie, qui tous deux étaient ses amis. Mais, en ces afflictions générales de tous les peuples, il y a sujet de croire que Dieu veut nous punir de nos péchés. C’est pour cela, mes chères sœurs, qu’il faut tous nous efforcer de gagner ce jubilé.

Je vous ai dit que le péché a deux effets : l’aversion de Dieu et le retour vers la créature. Par nos confessions ordinaires nous effaçons le premier, qui nous fait mériter l’enfer. Par les peines, maladies et afflictions est réparée la conversion vers la créature ; et en gagnant le jubilé, ces peines que nous devions souffrir pour le péché nous sont entièrement remises. Voyez, mes filles, quel profit pour nous de gagner ce saint jubilé !

Songeons bien à ce que nous avons fait quand nous avons offensé Dieu. Quoi ! mes filles, si un courtisan, en la chambre de son prince, lui tournait le dos, ne ferait-il pas grand déshonneur ? Et combien plus si c’était pour se tourner vers une autre créature ! Au lieu de contenter Dieu, prendre plaisir à l’offenser, à chercher nos satisfactions ! O mes filles, que nous sommes misérables quand nous en usons de la sorte ! Efforçons-nous, en ce saint temps, de satisfaire à la justice de Dieu. Peut-être sera-ce le dernier jubilé que nous verrons en notre vie. Ne perdons pas l’occasion de participer à cette année de joie, joie, non de rentrer dans nos biens temporels, mais d’éviter les peines qu’infailliblement il faudrait souffrir, si nous n’y avions satisfait ; c’est l’ordre que Dieu nous a donné quand, dès le commencement du monde, pardonnant à Adam, il lui imposa la peine due à son péché, et quand il dit à David que le fils de

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la mère qui partageait sa faute mourrait pour satisfaire à la peine due à sa sensualité.

Voyons maintenant, mes chères sœurs, les moyens de gagner le jubilé. Ce sont ceux que la bulle du Saint-Père ordonne. Premièrement, se convertir à Dieu de tout son cœur par une bonne et entière confession. Oui, mes filles, cette pénitence a si grand pouvoir que Dieu a dit : "Si j’ai dit au pécheur qu’il serait damné, et qu’il fasse pénitence, je ne le damnerai pas" (1).

Disposez-vous donc, mes filles, à faire une bonne confession ; et si toutes n’avaient pas fait une confession générale, qu’elles y pensent. Quel bien ce vous sera, mes filles, car non seulement vos péchés seront pardonnés, mais vos négligences réparées ! Examinez-vous bien, particulièrement sur les commandements de Dieu et sur la pratique de votre règlement, qui n’est pas peu de chose, puisque votre vocation est des plus grandes et des plus saintes qui soient en l’église. Oh ! qu’il est nécessaire que vous ayez une grande vertu pour persévérer ! car vous n’êtes pas seulement pour servir les corps des pauvres malades, mais encore pour leur donner instruction en ce que vous pourrez. C’est pourquoi il est bon que vous ne perdiez aucune occasion de vous bien instruire vous-mêmes. Et comme une des principales parties de la pénitence est la résolution de nous corriger, il se faut aussi fortement appliquer à cela avant de faire votre confession.

Une autre condition de la bulle pour gagner le jubilé, c’est de jeûner une ou trois fois pendant la semaine choisie pour le gagner. Ceux qui n’ont jamais fait de confession générale et auraient de grands péchés, même des cas réservés, doivent jeûner le mercredi,

1. Ezéchiel XXXIII, 14

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le vendredi et le samedi, et les autres le vendredi seulement. Tous les confesseurs approuvés de Monseigneur de Paris, mes filles, ont le même pouvoir d’absoudre que les Papes ; ce qui n’est pas en un autre temps que celui du jubilé.

Une autre condition est de visiter les églises. Il y en a quantité de nommées, mais il suffit d’en visiter une ou plusieurs, Il y faut prier aux intentions de l’église, qui sont celles pour lesquelles le Saint-Père nous a élargi ses trésors, à savoir pour la sanctification et l’exaltation de la sainte église, la paix entre les princes chrétiens et généralement pour la conversion des pécheurs.

Ayez aussi, mes filles, l’intention de devenir vraiment bonnes Filles de la Charité, car ce n’est pas assez d’être Filles de la Charité de nom ; il faut l’être vraiment. Il ne servit guère à cinq desdites vierges de l’évangile d’être vierges et appelées aux noces de l’époux, puisqu’elles n’y entrèrent pas. L’huile manquait à leur lampe, c’est-à-dire qu’elles n’avaient pas la charité et n’étaient pas exactes à l’observance de leurs règles. Ce n’est donc pas, mes chères sœurs, notre condition, ce ne sont pas nos qualités qui nous rendent agréables à Dieu et qui nous sauvent, mais la façon dont nous nous acquittons des qualités que nous avons. Notre-Seigneur l’a dit lui-même : "A tous ceux qui diront : Seigneur, n’avons-nous pas chassé les diables en votre nom et fait beaucoup d’autres œuvres ? il sera répondu : je ne vous connais point" (2) Et pourquoi cela ? C’est qu’ils n’ont pas fait ces actions en charité. C’est pourquoi, mes sœurs, il faut que vous vous rendiez bien exactes à l’observance de vos règles. Par là vous vous perfectionnerez

2. Saint Matthieu VII, 22-23).

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et vous rendrez agréables à votre époux, qui recevra les services que vous lui rendez en la personne de ses pauvres malades. Voyez-vous, mes filles, examinez-vous, vous trouvez-vous meilleures que vous n’étiez quand vous êtes venues à la Charité ? Un grand saint a dit que qui n’avance en la vie spirituelle recule. N’avez-vous pas beaucoup perdu si depuis 4, 7 ou 8 ans vous n’avez pas avancé en la vie spirituelle, en la correction de vos défauts et en la mortification de vos sens ?

Une des sœurs objecta qu’elle avait grande difficulté à faire oraison et n’y prenait aucun goût.

— O ma fille, je suis bien aise que vous me fassiez cette objection. Il est vrai, celles qui peuvent s’appliquer aux méthodes que l’on donne pour faire l’oraison, et particulièrement à celle qui est dans l’Introduction à la vie dévote, font fort bien. Mais tous ne peuvent pas. Chacun peut se tenir au pied de la croix, en présence de Dieu et si elle n’a rien à lui dire elle attendra qu’il lui parle, et s’il la laisse là, elle s’y tiendra volontiers, attendant de sa bonté la grâce de l’entendre, ou de lui parler. Sainte Thérèse a attendu persévéramment pendant vingt ans que Dieu lui donnât le don d’oraison et elle l’a reçu si amplement que ses écrits sont admirés des plus grands docteurs. Ne vous découragez donc pas, mes chères sœurs, si vous pensez perdre votre temps à l’oraison, c’est assez que vous y fassiez la volonté de Dieu en obéissant à votre règlement. N’êtes-vous pas toutes, mes chères sœurs, dans cette volonté ?

Les sœurs témoignèrent que c’était leur dessein. Et parce que le service des malades empêche souvent les sœurs des paroisses de faire oraison, M. Vincent, avec sa charité ordinaire, proposa de changer l’heure du coucher et du lever ; ce que toutes les sœurs acceptèrent volontiers, non sans avoir représenté quelque difficulté.

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Puis Monsieur Vincent nous encouragea encore à ne rien omettre pour gagner le jubilé :

Voyez-vous, mes filles, pensez à vous préparer pour ce saint temps. Si vous le voulez, je vous y servirai ; oui, mes sœurs, je vous donnerai un jour ou deux la semaine pour vous entendre de confession.

Sa charité a paru à sa grandeur ordinaire. Il ne reprit pas les manquements des sœurs, mais les encouragea seulement à mieux faire et écouta avec grande patience beaucoup de propositions qui paraissaient inutiles. Certaines sœurs s’excusèrent de ne pouvoir observer le règlement : les unes, sur ce qu’elles avaient l’habitude de visiter les dames, en vue d’obtenir des aumônes pour des pauvres nécessiteux, et qu’elles devaient, en retour, pour leur être agréables, leur rendre de petits services ; les autres, sur ce qu’elles veillaient quelquefois fort tard pour filer, afin d’avoir de quoi vivre et s’entretenir.

Monsieur Vincent répondit :

Je suis bien aise, mes filles, que vous m’ayez posé ces objections. Voyez-vous, il se faut dégager de ces visites qui vous empêchent de pratiquer votre règlement. La première fois que les dames vous enverront quérir, allez-y, au nom de Dieu, et dites-leur : "Madame, pour vous venir trouver, j’ai manqué mon oraison ou tel autre exercice ; je vous supplie très humblement ne pas trouver mauvais si une autre fois je ne viens pas" Sachez, mes filles, que les dames ne vous en sauront point mauvais gré, mais, au contraire, vous aimeront davantage.

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