Entretiens aux Filles de la Charité (page 31)
Le deuxième point est des pensées que Dieu nous a données en notre oraison d’aujourd’hui. Mon esprit s’est occupé de la promesse que le Fils de Dieu a faite à ceux qui l’aiment et gardent ses commandements ; j’ai vu combien l’un et l’autre sont justes, et Dieu a produit en moi des actes de le vouloir et m’a donné grand ressentiment d’être honorée de cette liberté, vu mon indignité en toutes manières. J’ai considéré que l’effet de cette promesse nous était arrivé pleinement aujourd’hui que le Saint-Esprit a été envoyé à l’église par le Père et le Fils, cela nous marquant assurément que la Sainte Trinité demeure en nous et que c’est en ce jour que les enfants de l’église étaient faits enfants adoptifs de Dieu.
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Cette venue et habitation de Dieu en nous est marquée de plénitude de grâces et de dons. A quoi j’ai désiré donner consentement, prenant la résolution de travailler plus que jamais à ôter les empêchements que mes sens et passions peuvent y occuper, afin de participer à cette plénitude qui paraît être dans les apôtres, leur entendement étant éclairé et rempli des sciences nécessaires à leur vocation, leur mémoire toute rafraîchie des paroles et actions du Fils de Dieu, et leur volonté tout ardente de son amour et de celui du prochain, pour lequel le Saint-Esprit, agissant puissamment par cette plénitude en eux, leur fait dire et enseigner efficacement la grandeur et l’amour de Dieu. J’ai beaucoup désiré glorifier Dieu en ses merveilles, me donner à lui pour qu’il fît en moi et par moi sa très sainte volonté, quoique la vérité me fasse voir mes impuissances et infidélités, qui me font tant l’offenser et contrarier ses desseins. Et ce que je crains beaucoup est que tout cela soit empêchement aux grâces que la bonté de Dieu verserait sur la Compagnie si j’étais autre, dont je lui demande très humblement pardon, et de ce que tout fraîchement j’ai été si hardie (elle était à genoux) d’avoir fait choix du sujet de la conférence sans en avoir un entier aveu de vous, mon très honoré Père.
Notre très honoré Père la fit lever et commença ainsi :
La première ou une des raisons que l’on a dites sur l’importance et le grand bien qu’il y a de faire tous les jours l’oraison, c’est que Notre-Seigneur l’a fort souvent recommandée a ses apôtres et à ses disciples, dans les instructions qu’il leur donnait sur ce qu’ils auraient à faire après sa mort. a Adressez-vous à mon Père, leur dit-il (2) demandez à mon Père, ce que vous demanderez
2) saint Jean XIV, 13)
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en mon nom vous sera octroyé." Et ce qu’il a dit à ses disciples, mes filles il nous le dit à nous. Et sur cette recommandation du Fils de Dieu, si avantageuse pour nous, puisqu’elle nous donne la liberté de nous adresser à Dieu par l’oraison, n’en devons-nous pas concevoir une haute estime et nous donner à lui pour n’y jamais manquer ? Et vous devez avoir grand soin, mes filles, de fuir tous les empêchements qui pourraient naître sur l’heure, dont quelquefois la nature est bien aise. Mais, quand cela arrive et que vous vous en apercevez, oh ! animez-vous par la recommandation que Jésus-Christ en a faite. Vous avez, mon Dieu, recommandé que je prie, et je serais assez lâche pour m’en exempter ! Oh ! j’y vais. Vous éprouverez bien toutes, mes filles, combien ce motif sera puissant, et les biens qui vous en reviendront.
A celui-là j’en ajoute un autre : on a jugé bon que vous la fissiez tous les jours, et vos règles le portent. Je dirai bien davantage, mes filles, faites-la, si vous pouvez, à toute heure, ou même n’en sortez point du tout, car l’oraison est si excellente que l’on ne la peut trop faire ; et plus on la fait, plus on la veut faire, quand on y cherche Dieu. Donc, mes filles, parce qu’il est dit dans vos règles que vous la devez faire, il faut, tant qu’il se peut, essayer de n’y manquer jamais. Et si cette médecine qu’il vous faut porter le matin, à l’heure de l’oraison, vous empêche, il faut recouvrer un autre temps et faire en sorte de se présenter à Dieu pour cela.
On a donné comme second motif la confiance qui doit nous animer quand nous faisons oraison, fondée sur les promesses du Fils de Dieu qu’elle sera récompensée de son effet. a Demandez, dit-il, et vous serez exaucés." Il est certains naturels timides et craintifs qui n’osent rien proposer de peur d’être rebutés, ni rien demander de crainte d’être refusés.
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Jésus-Christ a voulu donner toute assurance que l’on sera le bienvenu auprès de son Père en le priant. Il ne s’est pas contenté d’en faire une simple promesse, quoiqu’elle fût plus que suffisante, mais il a dit : "Je vous dis en vérité que tout ce que vous demanderez en mon nom vous sera accordé." En cette confiance donc, mes chères filles, ne devons-nous pas apporter toutes sortes de soins pour ne pas perdre les grâces que la bonté de Dieu a dessein de nous départir en l’oraison, si nous la faisons en la manière qu’il faut ?
Une des raisons que l’on a encore alléguées, c’est que Notre-Seigneur était homme de grandissime oraison, et, comme l’on a remarqué, dès son bas âge il se dérobait de la sainte Vierge et de saint Joseph pour faire oraison à Dieu son Père. Et dans tout le cours de sa vie laborieuse il était très exact et ponctuel à la faire. On le voyait aller exprès en Jérusalem, il s’isolait d’avec ses disciples pour prier, et ne se retira pas au désert pour autre chose. O mon Dieu ! Combien de fois s’y prosterna-t-il la face contre terre ! Avec combien d’humilité se présentait-il à Dieu son Père, chargé des péchés des hommes ! Enfin il fit oraison jusques à en être tout exténué avec le jeûne auquel il s’assujettissait. Mais son principal et continuel exercice était l’oraison.
La nuit de sa passion, il se sépara encore d’entre ses disciples pour prier, et il est dit qu’il se retira au jardin, où il allait souvent faire l’oraison. Et là il la fit avec telle ferveur, avec telle dévotion, que son corps, des efforts qu’il fit, vous le savez, sua le sang et l’eau.
Donc, mes filles, je repasse encore ce que je viens de dire ; je ne fais que rebattre, parce que je suis pressé. Par la première raison, nous voyons que Jésus-Christ nous a recommandé de faire l’oraison ; par la deuxième nous voyons qu’il nous donne confiance et nous y exhorte
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amoureusement, et par la troisième, nous avons l’exemple qu’il nous en a donné, car il ne s’est jamais contenté de dire, mais il a fait ; et il a fait ce qu’il a voulu que nous fissions, et n’a jamais rien voulu qui n’ait été pour notre plus grand bien.
Par tout ce que je viens de dire, mes chères sœurs, vous pouvez voir de quelle importance il faut que soit l’oraison pour avoir été recommandée, enseignée, et pratiquée du Fils de Dieu, et combien elle est utile à l’âme.
L’on a dit de plus, et avec sujet, que ce que la nourriture est au corps, l’oraison l’est à l’âme, et que, de même qu’une personne qui se contenterait de ne prendre ses repas que de trois ou quatre jours l’un défaillirait incontinent et serait en grand danger de mourir, ou, si elle vivait, serait en langueur, incapable d’une fonction utile et deviendrait enfin une carcasse sans force ni vigueur ; ainsi, a-t-on dit, l’âme qui ne se nourrit point de l’oraison, ou qui ne la fait que rarement, deviendra tiède, languissante, sans force, courage, ni vertu, ennuyeuse aux autres et insupportable à elle-même.
Et l’on a bien remarqué que c’est par où se conserve la vocation, car il est vrai, mes filles, qu’une Fille de la Charité ne peut subsister si elle ne fait oraison. Il est impossible qu’elle persévère. Elle durera bien quelque peu de temps, mais le monde l’emportera. Elle trouvera son emploi trop rude, parce qu’elle ne prendra pas ce saint rafraîchissement. Elle deviendra languissante, ennuyeuse et enfin quittera. Et d’où pensez-vous, mes filles, que tant aient perdu leur vocation ? Oh ! c’est parce qu’elles négligeaient l’oraison.
L’on a dit de plus que l’oraison est l’âme de nos âmes, c’est-à-dire que ce que l’âme est au corps, l’oraison l’est à l’âme. Or, l’âme donne la vie au corps, le fait mouvoir, aller, parler et agir en tout ce qui est nécessaire.
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Si le corps n’avait point d’âme, ce serait une chair infecte qui ne demanderait que la terre. Or, mes filles, l’âme sans l’oraison est presque semblable à ce corps sans âme en ce qui concerne le service de Dieu ; elle est sans sentiment, ni mouvement, et n’a que des désirs bas et rampants des choses de la terre.
J’ajoute à cela, mes chères filles, que l’oraison est comme un miroir dans lequel l’âme voit toutes les taches et toutes les laideurs ; elle remarque ce qui la rend désagréable à Dieu ; elle se voit dans lui, elle s’ajuste pour en tout se rendre conforme à lui. Les personnes du monde ne sortiront point de leur maison qu’elles ne se soient auparavant ajustées devant leur miroir pour voir s’il n’y a rien de défectueux en elles, s’il n’y a rien qui choque la bienséance. Et il y en a même qui sont si vaines que d’en porter à leurs ceintures, pour de temps en temps regarder s’il ne leur est rien survenu qu’il faille raccommoder.
Or, mes filles, ce que font les gens du monde pour plaire au monde, n’est-il pas raisonnable que ceux qui servent Dieu le fassent pour plaire à Dieu ? Ils ne sortiront point sans s’être regardés dans leur miroir. Dieu veut que ceux qui le servent se mirent, mais que ce soit en la sainte oraison et que là, tous les jours et souventes fois par jour, par des revues intérieures et aspirations, ils voient ce qui en eux peut déplaire à Dieu, lui en demandent pardon et grâce pour s’en retirer.
L’on a dit que c’est à l’oraison que Dieu nous fait connaître ce qu’il veut que nous fassions et ce qu’il veut que nous évitions ; et il est vrai, mes chères filles ; car il n’y a action en la vie qui nous fasse mieux connaître à nous-mêmes, ni qui nous démontre plus évidemment les volontés de Dieu, que l’oraison. Les saints Pères triomphent quand ils parlent de l’oraison ; ils disent que c’est
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une fontaine de jouvence où l’âme rajeunit. Les philosophes disent qu’entre les secrets de la nature il y a une fontaine qu’ils appellent de jouvence, où les vieillards qui boivent de l’eau rajeunissent. Quoi qu’il en soit de celle-là, nous savons qu’il y en a d’autres dont les eaux sont fort souveraines pour la santé. Mais l’oraison rajeunit l’âme bien plus véritablement que la fontaine de jouvence, au dire des philosophes, ne rajeunissait les corps. C’est là que votre âme, alentie par les mauvaises habitudes, devient toute vigoureuse, c’est là qu’elle recouvre la vue quand auparavant elle était tombée dans l’aveuglement ; ses oreilles, auparavant étoupées à la voix de Dieu, sont ouvertes aux bonnes inspirations, et son cœur reçoit une nouvelle force et se sent animé d’un courage qu’il n’avait point encore senti. D’où vient qu’une pauvre fille des champs qui vient chez vous grossière, dans l’ignorance des lettres, et des mystères, est toute changée en peu de temps et devient modeste, récolligée, pleine d’amour de Dieu. Et qu’est-ce qui fait cela sinon l’oraison ? C’est une fontaine de jouvence où elle a rajeuni ; c’est là qu’elle a puisé les grâces qui paraissent en elle et qui la font ce que vous la voyez.
Il y a deux sortes d’oraisons : la mentale et la vocale. La vocale est celle qui se fait de paroles ; la mentale, celle qui se fait sans paroles, mais du cœur et de l’esprit.
Quand Moise conduisait le peuple d’Israël en une bataille, tandis que le peuple combattait, il se tenait devant Dieu, les mains élevées au ciel ; et le peuple, durant ce temps, défaisait ses ennemis ; et dès que Moise cessait d’avoir les mains levées, le peuple avait du pire. Grande force de l’oraison mentale, mes filles, car c’était l’exercice de Moïse, quand il avait les mains ainsi élevées au ciel sans dire mot ; et elle avait assez d’efficace pour faire gagner la bataille à ceux en faveur de qui il priait.
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Les écritures Saintes nous rapportent encore que Moïse était un jour devant Dieu et ne disait mot. Et il entendit la voix de Dieu : "Moïse, tu me romps la tête ; tu me forces à faire ce que je ne voudrais pas. Ce peuple est ingrat et rebelle à ma loi. Je le veux perdre, et tu veux que je le sauve ! Pourquoi me forces-tu ? retire-toi et laisse moi faire ma volonté" (3) Voyez, je vous prie, mes filles, comme Dieu se sent lié par la prière, et par la prière mentale, car Moïse ne disait mot, et néanmoins son oraison était si bien entendue que Dieu lui disait : "Tu me romps la tête ; tu veux que je fasse ce que je ne voudrais pas faire."
L’oraison, mes filles, est une élévation d’esprit à Dieu, par laquelle l’âme se détache comme d’elle-même pour aller chercher Dieu en lui. C’est un pourparler de l’âme avec Dieu, une mutuelle communication, où Dieu dit intérieurement à l’âme ce qu’il veut qu’elle sache et qu’elle fasse, et où l’âme dit à son Dieu ce que lui-même lui fait connaître qu’elle doit demander. Grande excellence et qui nous la doit faire estimer et préférer à toute autre chose !
L’oraison est mentale ou vocale. L’oraison vocale, qui se fait de parole, se divise en trois sortes : l’oraison d’obligation, l’oraison de dévotion et l’oraison de sacrement. L’oraison vocale d’obligation est l’office que les prêtres ont à dire. L’oraison vocale de dévotion est celle qu’un chacun fait selon le mouvement que Dieu lui donne : les Heures de la Vierge, de la Croix, les litanies, les vêpres, etc., qui se font sans obligation, mais par pure dévotion. L’oraison vocale de sacrement est celle que les prêtres font à la sainte messe, que les saints canons ont ordonnée.
3) Exode XXXII, 9-10.
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Voilà, mes filles, ce qui concerne l’oraison vocale. Encore qu’elle se fasse de parole, elle ne doit jamais se faire qu’avec élévation d’esprit à Dieu, grande attention à ce que l’on dit. Il est naturel de prier, nous le voyons chez les enfants, et leurs petites prières sont si agréables à Dieu que des docteurs ont dit qu’il y prend son grand plaisir. Et un grand personnage, feu Monsieur de Genève, les avait en telle bénédiction que, quand il les voyait, il leur conduisait la main et se faisait donner la bénédiction par eux. Je ne vous dis ceci qu’en passant, parce que l’heure nous presse et que ce n’est pas de cette sorte d’oraison que nous avons à traiter.
L’oraison mentale se fait en deux façons : l’une d’entendement et l’autre de volonté. Celle d’entendement, quand, après la lecture ouïe, l’esprit se réveille en la présence de Dieu et là s’occupe à rechercher l’intelligence du mystère qui lui est proposé, à voir l’instruction qui lui est propre et à produire des affections d’embrasser le bien ou de fuir le mal. Et quoique la volonté produise ces actes, cette oraison néanmoins s’appelle d’entendement, parce que la principale fonction d’icelle, qui est la recherche, se fait par l’entendement qui est le premier à s’occuper du sujet présenté. C’est ce que l’on appelle ordinairement méditation. Tout le monde le peut faire, chacun selon sa portée et les lumières que Dieu lui départ.
L’autre sorte d’oraison s’appelle contemplation. C’est celle où l’âme, présente à Dieu, ne fait autre chose que recevoir ce qu’il lui donne. Elle est sans action, et Dieu lui inspire lui-même, sans qu’elle ait aucune peine, tout ce qu’elle pourrait rechercher, et bien plus. N’avez-vous jamais, mes chères filles, expérimenté cette sorte d’oraison ? Je m’assure que oui bien souvent dans vos retraites, où vous êtes étonnées que, sans avoir contribué du vôtre,
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Dieu par lui-même remplit votre esprit et y imprime des connaissances que vous n’aviez jamais eues.
Or, c’est et en l’une et en l’autre de ces deux manières que Dieu communique tant et de si excellentes lumières à ses serviteurs. C’est là qu’il éclaire leur entendement de tant de vérités incompréhensibles à tous autres qu’à ceux qui s’appliquent à l’oraison, c’est là qu’il enflamme les volontés ; c’est enfin là qu’il prend une entière possession des cœurs et des âmes.
Or, il faut que vous sachiez, mes chères sœurs, qu’encore que les personnes savantes aient plus de disposition à faire l’oraison, et que beaucoup y réussissent et qu’elles aient d’elles-mêmes l’esprit ouvert à beaucoup de lumières, les entretiens de Dieu avec les gens simples sont tout autres. Confiteor tibi, Pater, etc., disait Notre-Seigneur (4). Je vous remercie, mon Père, de ce que vous avez caché ces choses aux savants du siècle et les avez réservées aux petits et aux humbles.
C’est, mes filles, dans les cœurs qui n’ont point la science du monde et qui recherchent Dieu en lui-même, qu’il se plaît à répandre de plus excellentes lumières et de plus grandes grâces. Il découvre à ces cœurs ce que toutes les écoles n’ont point trouvé, et leur développe des mystères où les plus savants ne voient goutte. Et croiriez-vous, mes chères sœurs, que nous en voyons l’expérience parmi nous ? Je pense vous l’avoir déjà dit deux fois, et je le répéterai encore : nous faisons la répétition de l’oraison chez nous, non pas tous les jours, mais tantôt de deux jours l’un, tantôt de trois, comme la Providence le permet. Or, par la grâce de Dieu, les prêtres y font bien, les clercs font bien aussi, qui plus, qui moins, selon ce que Dieu leur départ ; mais, pour nos pauvres
4) saint Luc X, 21,
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frères, oh ! en eux se vérifie la promesse que Dieu a faite de se découvrir aux petits et aux humbles, car nous sommes étonnés des lumières que Dieu leur donne ; et il paraît bien que c’est lui tout seul, car ils n’ont aucune science. Ce sera un pauvre cordonnier, ce sera un boulanger, un charretier, et cependant ils nous remplissent d’étonnement. Nous en parlons quelquefois entre nous, avec confusion de n’être pas tels que nous les voyons. Nous nous disons les uns aux autres : "Voyez ce pauvre frère ; n’avez-vous point remarqué les belles et bonnes pensées que Dieu lui a données ? Cela n’est-il pas admirable ? Car ce qu’il dit, il ne le dit pas pour l’avoir appris auparavant ; c’est depuis qu’il fait oraison qu’il le sait." Grande et incompréhensible bonté de Dieu de prendre ses délices à se communiquer aux simples et aux ignorants, pour nous faire connaître que toute la science du monde n’est qu’ignorance auprès de celle qu’il départ à ceux qui s’appliquent à le rechercher par la voie de la sainte oraison !
Cela posé, mes chères sœurs, il faut que vous et moi prenions résolution de ne jamais manquer à faire tous les jours l’oraison. Je dis tous les jours, mes filles ; mais, s’il se pouvait, je dirais : ne la quittons jamais et ne passons point de temps sans être en oraison, c’est-à-dire sans avoir notre esprit élevé à Dieu ; car, à proprement parler, l’oraison, c’est, comme nous avons dit, une élévation d’esprit à Dieu. — Mais l’oraison m’empêche de faire ce médicament, de le porter, de voir ce malade, cette dame. — Oh ! n’importe, mes filles. Votre âme ne laissera pas d’être toujours en la présence de Dieu, et elle lui lancera toujours quelque soupir.
Si vous saviez, mes filles, le plaisir que Dieu prend à voir qu’une pauvre fille de village, une pauvre Fille de la Charité s’adresse amoureusement à lui, oh ! vous iriez
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avec plus de confiance que je ne vous puis conseiller. Si vous saviez les trésors et les grâces que Dieu a destiné de vous départir ! Si vous saviez combien de science vous y puiserez, combien d’amour et de douceur vous y trouverez ! Vous y trouverez tout, mes chères filles, car c’est la fontaine et la source de toutes les sciences. D’où vient que vous voyez des gens sans lettres parler si bien de Dieu, développer les mystères avec plus d’intelligence que ne ferait un docteur ? Un docteur qui n’a que sa doctrine parle de Dieu voirement en la manière que sa science lui a apprise mais une personne d’oraison en parle d’une tout autre manière. Et la différence des deux, mes filles, vient de ce que l’un en parle par simple science acquise, et l’autre par une science infuse toute pleine d’amour, de sorte que le docteur, en ce rencontre, n’est point le plus savant. Et il faut qu’il se taise là où il y a une personne d’oraison, car elle parle de Dieu tout autrement qu’il ne peut pas faire.
Nous avons vu frère Antoine, le pauvre frère Antoine. Vous l’avez connu, Mademoiselle. Avez-vous jamais vu une personne parler de Dieu comme faisait cet homme ? Pour moi je n’ai jamais rien vu d’approchant, car dix paroles de sa bouche faisaient plus d’impression sur les cœurs que je ne vous saurais dire quel nombre de prédications. C’était rempli d’une onction qui se communiquait si doucement aux cœurs que l’on était dans l’acquiescement. Et où avait-il appris cela ? Il l’avait appris de quelques prédications qu’il avait entendues puis après méditées ; et Dieu s’était si abondamment communiqué à lui que jamais il n’en fut mieux parlé ; et cela par l’oraison.
Vous me direz : "Monsieur, nous voyons bien cela, mais apprenez-nous. Nous voyons bien que c’est une très excellente chose que l’oraison, que c’est ce qui nous unit
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à Dieu, ce qui nous affermit dans notre vocation et nous avance en la vertu, ce qui nous détache de nous-mêmes et nous fait aimer Dieu et le prochain, mais nous ne savons pas la faire. Nous sommes de pauvres filles qui à peine savons lire au moins quelques-unes. Nous sommes bien à l’oraison, mais nous n’y comprenons rien, et nous pensons qu’il vaudrait mieux que nous n’y fussions pas. Apprenez-nous"
Les disciples, mes filles, disaient à Notre-Seigneur : "Apprenez-nous, enseignez-nous comme il faut prier." (5). Et Notre-Seigneur leur dit : "Dites : Pater noster, qui es in cælis" (6) Et vous, mes chères filles, vous me demandez comme il faut faire, parce qu’il vous semble que vous n’y faites rien. Avant toutes choses, j’ai à vous dire, mes sœurs, de ne la quitter jamais pour ce qu’il vous semble que vous y êtes inutiles. Ne vous étonnez pas celles qui êtes nouvelles, de vous voir un mois, deux mois, trois mois six mois sans rien faire ; oh ! non, non, pas même pour une année, ni deux, ni trois. Mais ne laissez pas de vous y rendre comme si vous y faisiez beaucoup. Sainte Thérèse fut vingt ans sans pouvoir faire oraison. Elle n’y comprenait rien. Allait-elle au chœur, elle disait : "Mon Dieu, je m’en vas, parce que la règle l’ordonne, car je n’y ferai rien ; mais, puisque vous le voulez, je m’y rendrai." Et en tous ces vingt ans, quoiqu’elle n’y eût que du dégoût, elle n’y manqua pas une fois. Et au bout de vingt ans, Dieu, récompensant sa persévérance, lui départit un si éminent don d’oraison que, depuis les apôtres, jamais personne n’a atteint sainte Thérèse. Savez-vous,
5) saint Luc XI, 1,
6) saint Matthieu VI, 9).
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mes filles, si Dieu ne vous veut point faire des saintes Thérèse ? Savez-vous quelle récompense il veut donner à votre persévérance ? Vous pensez qu’allant à l’oraison, vous n’y ferez rien, pource que vous n’y avez pas de goût ; et il faut que vous sachiez, mes filles, que toutes les vertus se trouvent là dedans : premièrement, l’obéissance, dont vous faites un acte à l’heure que la règle l’a ordonné ; l’humilité, car, pensant que vous n’y ferez rien, vous concevrez un bas sentiment de vous-mêmes ; la foi, l’espérance, la charité. Enfin, mes filles, dans cette action sont encloses la plupart des vertus qui vous sont nécessaires. Et vous faites toujours assez, pourvu que vous y alliez en esprit d’obéissance et d’humilité.
Pour toutes ces raisons, qui nous montrent la bénédiction que Dieu donne à ceux qui pratiquent l’exercice de la sainte oraison, qu’ils y aient du goût, ou y soient en aridité, nous devons maintenant, vous et moi, nous donner à Dieu pour n’y jamais manquer, quoi qu’il arrive. Si, à l’heure de la communauté, quelques affaires vous surviennent, il faut en prendre une autre, et, de quelque façon que ce soit, recouvrer ce temps-là. Si vous saviez, mes filles, combien est aisée à discerner une personne qui fait oraison d’avec une qui ne la fait pas ! Oh ! cela est tout visible. Vous verrez cette sœur modeste en ses paroles et en ses actions, prudente, recueillie, affable, gaie, mais saintement - oh ! vous pouvez dire : "Voilà une fille d’oraison." Au contraire, celle qui n’ira que point ou peu, et sera bien aise que l’occasion se présente de n’y point aller, sera de mauvais exemple, sans affabilité, ni à ses sœurs, ni aux malades, incorrigible en ses habitudes. Oh ! il est aisé de voir qu’elle ne fait pas l’oraison. C’est pourquoi, mes sœurs, il faut extrêmement prendre garde de se relâcher, car, si aujourd’hui vous trouvez une excuse pour n’y pas aller, demain vous en trouverez une autre ; et ainsi après, et vous viendrez
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à vous en retirer tout à fait. Et puis il y aura bien à craindre que vous ne perdiez tout, car vos emplois sont pénibles. Si Dieu ne vous donne souvent force et grâce, il est impossible d’y résister. La chair et le sang n’y ont point de délices, et c’est en l’oraison principalement que Dieu vous donne des forces.
Voilà donc, mes filles, un premier moyen, qui est de n’y jamais manquer. Un second, c’est de demander à Dieu la grâce de pouvoir faire l’oraison, et la lui demander incessamment. C’est une aumône que vous lui demandez. Il n’est pas possible que, si vous persévérez, il vous refuse. Invoquez la sainte Vierge, votre patron, votre bon ange. Imaginez-vous que toute la cour céleste est présente, et que, si Dieu vous refuse, il ne leur refusera pas. Tantôt la sainte Vierge fera votre oraison, tantôt votre bon ange, tantôt votre patron, et ainsi elle ne demeurera jamais sans être faite, ni vous sans fruit. Il sera bon encore, pour vous donner plus de facilité, de lire votre point dès le soir et de le relire encore le lendemain matin, même jusqu’à deux fois. Nous faisons ainsi chez nous. Il serait encore ~ propos que vous eussiez à la main des portraits des mystères sur lesquels vous méditez. En les regardant, vous pensez : "Que fait cela ? que veut dire cela ?" Et ainsi vous avez l’esprit ouvert.