Entretiens aux Filles de la Charité (page 32)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Une servante de Dieu apprit ainsi à faire l’oraison. En regardant une image de la Vierge, elle s’adressait aux yeux et disait : "O yeux de la sainte Vierge, que faisiez-vous ?" Et il lui était répondu intérieurement : "J’étais dans la modestie et me mortifiais des choses qui m’eussent pu apporter de la délectation."—"Que faisiez-vous encore ?" — "Je regardais Dieu dans ses créatures et passais par là à l’admiration de sa bonté." Et puis elle recommençait : "O yeux de la sainte

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Vierge, que faisiez-vous de plus ?" — "Je prenais tant de plaisir à regarder mon Fils ; et, en le regardant, j’étais élevée à l’amour de Dieu." — "Que faisiez-vous encore ?" — "Je prenais tant de plaisir à regarder le prochain et principalement les pauvres.

De là cette bonne âme tirait instruction de tout ce qu’elle devait faire, à l’imitation de la sainte Vierge ; car, quand elle avait fini avec les yeux, elle allait à la bouche,de la bouche au nez, aux oreilles au tact. Et ainsi elle apprit à si bien régler ses sens qu’elle atteignit à un haut degré d’oraison et de vertu.

Un autre moyen encore est, je m’adresse à celles qui savent lire de prendre chacune son livre. Il est bon que vous en ayez chacune un, ou que celle qui lira lise par période, s’arrête à la première période le temps nécessaire, puis passe à la seconde et s’y arrête encore, à la troisième ; ainsi de suite. Ainsi s’écoulera fort aisément le temps de votre oraison. Si vous ne trouvez de quoi vous arrêter à la première passez à la seconde, ou à une autre. La reine suit cette méthode. a Je ne saurais, dit-elle, faire d’oraison." Et elle fait lire auprès d’elle puis elle médite sur ce que l’on a lu. Plusieurs grands personnages l’imitent et y font progrès.

Un autre moyen, mes filles, qui vous sera un grand acheminement à l’oraison, c’est la mortification. Ce sont deux sœurs qui s’entretiennent si étroitement qu’elles ne vont point l’une sans l’autre. La mortification va la première, et l’oraison la suit ; de sorte, mes chères filles que, si vous voulez devenir filles d’oraison, comme il vous est nécessaire, apprenez à vous mortifier, à mortifier les sens extérieurs, les passions, le jugement, la propre volonté, et ne doutez point qu’en peu de temps, marchant par ce chemin, vous ne fassiez grand progrès en l’oraison. Dieu vous regardera ; il considérera l’humilité de ses servantes,

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car la mortification vient de l’humilité ; et ainsi il vous fera participantes des secrets qu’il a promis de découvrir aux petits et aux humbles. de le remercie de tout mon cœur de ce qu’il nous a faits pauvres et de la qualité de ceux qui, par leur bassesse, peuvent espérer atteindre à la connaissance de sa grandeur, de ce qu’il a voulu que la Compagnie des Filles de la Charité fût composée de pauvres et simples filles, mais qui peuvent espérer la participation des plus secrets mystères. Je l’en remercie et le supplie de s’en remercier lui-même, et vous, mon Sauveur Jésus-Christ, de départir abondamment à la Compagnie le don d’oraison, afin que, par votre connaissance, elle puisse acquérir votre amour. Donnez-le lui, mon Dieu, vous qui avez été, toute votre vie, homme d’oraison, qui l’avez faite dès votre bas âge, avez toujours continué et qui enfin vous êtes préparé par l’oraison à affronter la mort. Donnez-le nous ce don sacré, afin, que par lui, nous puissions nous défendre des tentations et être fidèles au service que vous attendez de nous. J’en supplie le Père par le Fils, au nom desquels, quoique misérable pécheur, je prononcerai les paroles de bénédiction.

Benedictio Dei Patris…

38 CONFéRENCE DU 28 JUILLET 1648

SUR L’ESPRIT DU MONDE

Conférence sur l’esprit du monde, commencée par Monsieur Thibault le 28e juillet 1648 et achevée le 25 août par Monsieur Vincent.

Entretien 38. — Cahier écrit par la sœur Hellot. (Arch. des Filles de la Charité.)

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Le sujet de la présente conférence, mes sœurs, est de l’esprit du monde. Elle se divise en trois points. Au premier, nous verrons les raisons que les Filles de la Charité ont de se donner à Dieu pour fuir l’esprit du monde ; au second, ce que c’est que l’esprit du monde et en quoi il consiste ; au troisième, les moyens que chacune de nous doit prendre pour fuir l’esprit du monde.

Vous plaît-il, ma sœur, nous dire ce que vous avez pensé là-dessus ?

— Une des raisons que nous avons de fuir l’esprit du monde est que Jésus-Christ n’a point prié pour le monde. Une autre raison est que saint Paul dit que, si nous aimons le monde, nous périrons avec le monde. Une troisième raison est que Dieu, de toute éternité, a eu dessein de nous sauver par des voies toutes Contraires à celles du monde, lesquelles, si nous les suivons, nous détournent de celles de Dieu.

Sur le second point, l’esprit du monde m’a paru être un esprit libertin et ambitieux, qui n’a autre visée que de se satisfaire. Un moyen bien efficace est la fréquentation des sacrements, qui nous tient à Dieu et par conséquent nous détache de l’esprit du monde.

Un autre moyen encore est de considérer notre habit, qui est pauvre et d’une manière tout éloignée de celle du monde. Et partant nous devons êtres éloignées de l’esprit du monde si nous ne voulons être hypocrites, portant un habit contraire à notre esprit. Le manger pauvre est encore un moyen pour éloigner notre esprit de l’esprit du monde. Le travail aussi, en occupant notre esprit, il le divertira aisément de celui du monde.

— Voilà ma sœur, de bonnes raisons et de fort bons moyens pour combattre l’esprit du monde, car il serait véritablement ridicule que des filles vêtues de la manière

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dont vous l’êtes, nourries pauvrement comme vous êtes, employées aux services bas et abjects dans lesquels vous êtes, conservassent parmi cela un esprit rempli des principes, des maximes et des opinions du monde.

Et vous, ma sœur, nous direz-vous bien encore quelque autre moyen pour combattre l’esprit du monde ?

— Il me semble, mon Père, que la pratique des règles est un bon moyen pour se défaire de l’esprit du monde.

— Vous avez raison, ma sœur, et, pourvu que vous y soyez fidèle, il n’y aura rien qui vous tienne plus en bride contre l’esprit du monde car elles sont, par la grâce de Dieu, dressées de telle sorte, qu’elles n’y ont nulle part. Et pour vous rendre plus exacte à les observer, il sera bon, ma sœur, que vous et toutes celles qui sont dans ce sentiment-là les lisiez ou fassiez lire de temps en temps. La lecture des règles excite l’âme à les pratiquer. Si on y a été lâche, on en a confusion et on se résout à plus de fidélité.

Avez-vous encore, ma sœur, quelque autre moyen à nous dire ?

— Il me semble, Monsieur, que le saint exercice de la présence de Dieu peut beaucoup servir à nous détacher de l’esprit du monde.

— Et vous, ma sœur, avez-vous pensé au sujet de la conférence ? Nous direz-vous pour quelle raison une Fille de la Charité doit particulièrement se donner à Dieu pour combattre l’esprit du monde ?

— Parce que l’esprit du monde déplaît à Dieu, surtout dans les communautés.

— Et un moyen, ma sœur, en savez-vous quelqu’un ?

— Il me semble, Monsieur, que le souvenir des points de la conférence nous servira à combattre l’esprit du monde.

— C’est un moyen fort bon, ma sœur, et surtout d’essayer

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de conserver les sentiments que Dieu vous a donnés en l’oraison que vous avez faite dessus. Or, pour vous faciliter le moyen de faire aisément cette oraison, je vous en dirai un mot. Je pense que, pour l’ordinaire, vos conférences sont, comme les nôtres, divisées en deux points : l’un des raisons, l’autre des moyens. Pour entrer dans le premier, il faut regarder quel bien revient à une personne de pratiquer la vertu qui est proposée et, au contraire, quel mal il y a de ne la pratiquer, comme, par exemple, sur le sujet d’aujourd’hui, regarder combien il est convenable qu’une Fille de la Charité qui s’est donnée à Dieu pour le servir dans l’emploi le plus bas qui se rencontre, soit éloignée de l’esprit du monde et remplie de l’esprit de Dieu ; au contraire, le mal que ce serait et pour elle et pour le prochain, si, s’étant donnée à Dieu en cette manière de vie, elle était encore remplie de l’esprit du monde.

Ensuite, si nous nous reconnaissons entachés de ce malheureux esprit, ayant connu le mal qu’il cause à l’âme, nous regarderons aux moyens les plus propres pour nous en dégager. Si, par la miséricorde de Dieu, nous n’y sommes point engagés, nous verrons de quelles précautions nous nous devrons servir pour nous empêcher d’y tomber ; et ainsi, mes sœurs, vous vous trouverez fournies de raisons et de moyens sur les sujets qui vous seront proposés.

Ma sœur, dites-nous, je vous prie, quelles pensées Dieu vous a données sur le présent sujet.

— Monsieur, il m’a semblé qu’un puissant motif pour nous détacher de l’esprit du monde, c’est de penser que Dieu nous a appelées à une vocation qui lui est toute contraire. Et comme moyens, il me semble que l’humble obéissance, la pratique de l’oraison et le recueillement intérieur nous éloigneront de l’esprit du monde. Mais,

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sur cette pensée, il me vient une peine qui est, Monsieur, que nous ne faisons pas toujours oraison, arrivant souvent qu’à l’heure que nous la devrions faire le matin, il faut porter les médecines ; et le soir il y a toujours quelques médicaments à porter, de sorte qu’il se passe bien des journées sans que nous la fassions.

— Ma sœur, encore que l’oraison soit extrêmement nécessaire à une Fille de la Charité, je vous dirai pourtant que, votre principale fonction étant le service du prochain, quand il s’agit de le secourir et qu’il serait à craindre qu’il ne reçût du dommage si vous différiez, vous êtes obligées de quitter l’oraison. Et bien davantage, s’il n’y avait point pour l’assister d’autre temps que celui de la messe, vous devriez la perdre, je ne dis pas seulement un jour ouvrier, mais je dis même un jour d’obligation, plutôt que de le laisser en danger, l’assistance du prochain étant établie de Dieu même, pratiquée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et l’obligation à la messe n’étant qu’une institution de l’église. J’ai été bien aise, mes sœurs, de vous dire ceci par rencontre, afin que quoique, tant que vous pourrez, vous vous rendiez ponctuelles à tous vos exercices, vous soyez néanmoins assurées que vous devez tout quitter pour le service des pauvres. Mais il faut, mes sœurs, autant qu’il se pourra, accommoder Marthe avec Marie et disposer de vos affaires en sorte que l’action et l’oraison s’y rencontrent.

Ma sœur, nous direz-vous bien encore quelque raison pour nous obliger à fuir l’esprit du monde ?

— Monsieur, il me semble que le Saint-Esprit ne se trouve point où est l’esprit du monde ; 2° qu’il n’y a point de modestie avec l’esprit du monde ; 3° que, si nous ne fuyons l’esprit du monde, nous sommes en grand danger de perdre notre vocation.

— Je ne conclurai pas cette conférence, mes sœurs, parce

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que M. Vincent, qui avait envie de vous la faire lui-même et ne l’a pu, sera bien aise de l’achever. C’est pourquoi nous n’ajouterons que peu de chose à ce que vous avez dit. Et puis ce n’est pas à moi, qui ai grand sujet de craindre d’être encore entaché de cet esprit, à traiter efficacement des moyens de le combattre ; car, pour bien parler de l’esprit du monde, il faut être rempli de l’esprit de Dieu. Au reste, je ne m’étais point préparé pour cela, n’en ayant pas été averti. Mais néanmoins je ne laisserai pas de vous dire les pensées qui me sont venues sur ce sujet pendant que vous avez parlé.

La première, extrêmement pressante et qui ne reçoit point d’objection, est que vous êtes chrétiennes, mes sœurs, et par conséquent obligées à faire la guerre au monde par les promesses que vous avez faites à Dieu en votre baptême. Quand on vous a demandé : "Renoncez-vous au diable, au monde et à ses pompes ?" vous avez dit : "J’y renonce." Et quoique vous ne l’ayez pas dit vous-mêmes, mais par la bouche de vos parrains et marraines, vous devez garder cette fidélité à Dieu et satisfaire à la promesse qu’ils ont faite pour vous. Vous ne voudriez pas renoncer au sacré caractère que vous avez reçu en ce sacrement, ni à la grâce et à la foi qui vous y ont été conférées. Il faut donc tenir les promesses que vous y avez faites ; autrement vous seriez chrétiennes à la vérité, car le caractère ne se peut pas ôter ; mais, n’en faisant pas les œuvres, vous ne le seriez que de nom. Pensez un peu à cela, mes sœurs, je vous prie. "Je suis chrétienne par une grâce toute spéciale de Dieu. Tant d’autres seront damnés pour ne l’avoir pas été, qui auraient été meilleurs que moi si Dieu leur eût fait cette miséricorde. Voudrais-je renoncer à ce que j’ai promis à Dieu ? Quel crime serait-ce et de quelle peine ne mériterais-je point d’être châtiée !" Sans doute que, si vous

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entrez fortement dans ces sentiments-là, vous conserverez l’esprit de Dieu et détruirez l’esprit du monde.

Il faut que vous sachiez, mes sœurs, que chacun a son esprit particulier. Autre est l’esprit d’un gentilhomme, autre l’esprit d’un homme de justice, autre celui d’un marchand, autre celui d’un menuisier et celui d’un laboureur. Et l’esprit d’un chacun consiste à s’appliquer à ce qu’il est nécessaire qu’il sache pour sa profession.

Dieu nous a fait la grâce de nous appeler à une vocation tout à fait contraire et opposée à l’esprit du monde ; et si, au lieu de nous appliquer à connaître et à rechercher l’esprit de Dieu, qui nous est propre, nous nous arrêtons à celui du monde, qui nous est contraire, nous serons comme un homme d’état qui n’aurait que l’esprit d’un artisan. Pour réussir dans une condition, il faut en avoir l’esprit ; autrement, on gâte tout. Mettez un homme d’armes dans l’étude d’un notaire, il n’y fera rien, parce que ce n’est pas son esprit. Mettez un boulanger à la boutique d’un tailleur, il gâtera tout, parce que autre est l’esprit d’un boulanger, et autre celui d’un tailleur.

De même, pour être bonne Fille de la Charité il faut avoir l’esprit de sa vocation. Quand une Fille de la Charité n’a pas l’esprit de sa vocation, elle ne fait rien de bien, elle ne réussit à rien, vous ne voyez point de charité, point de recueillement, point de modestie ; elle est à mauvaise édification à ceux qui la voient, et on lit sur son front : cette fille n’a pas l’esprit de sa vocation.

Quel est votre dessein, mes chères sœurs ? Je vous le demanderais volontiers et vous devriez vous le demander à vous-mêmes. Quand vous vous êtes engagées en cette manière de vie, était-ce pour vivre selon le monde ? Si vous en aviez envie, il n’en fallait point sortir. Si ç’a été pour changer de manière, il faut changer d’esprit et prendre celui qui est propre à la condition que vous avez

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embrassée ; autrement, vous ne réussirez jamais. Le monde, comme il a été dit, a des maximes toutes contraires à celles de Dieu ; et vivre selon le monde, c’est vivre comme un ennemi de Dieu. L’écriture Sainte est toute remplie des invectives que Dieu a faites par ses serviteurs contre le monde et contre l’esprit du monde ; et le Fils de Dieu sur terre nous a enseigné par son exemple à combattre l’esprit du monde. Et de quelle façon nous l’a-t-il enseigné ? Il nous l’a enseigné par la pauvreté, l’humilité, l’obéissance, la pénitence, la faim, la soif et finalement par la mort, qui lui a été procurée par le monde, et à laquelle il a été condamné par le monde et par les maximes du monde.

Ceux qui ont l’esprit de Dieu, mes sœurs, font des œuvres de Dieu. Dieu est saint, et ils font des œuvres toutes saintes. Oh bien ! ne voulez-vous pas être filles de Dieu ? Oui, sans doute vous le voulez, et je le vois sur vos visages, qui sont les témoins de vos cœurs. Vous êtes Filles de la Charité. Dieu est charité, dit saint Paul ; et par conséquent, étant Filles de la Charité, vous êtes filles de Dieu. Et pour en être vraies filles il en faut faire les œuvres. Ne le voulez-vous pas ? Oui, sans doute vous voulez, et de tout votre cœur, travailler à combattre l’esprit et les maximes du monde ; car, puisque suivant les maximes de Dieu, on est fille de Dieu, suivant les maximes du diable, on est fille du diable. Et c’est ce que vous ne voulez pas être, c’est à quoi vous voulez faire la guerre de toute votre force. Et pour la faire comme il faut, il faut savoir, mes sœurs, ce que c’est que l’esprit du monde.

L’esprit du monde, selon saint Jean, consiste en la convoitise des yeux, la concupiscence de la chair et la superbe de la vie. Ces trois choses sont les sources fatales et malheureuses d’où dérivent tous les autres canaux

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qui conduisent l’âme à son infaillible perte. Pour en mieux considérer l’énormité, mes sœurs, arrêtez-vous à regarder un peu quel a été l’esprit de Jésus-Christ. Hélas ! il n’a pas été riche, comme il paraît quand il dit à ceux qui le voulaient suivre : "Les oiseaux ont leurs nids et les renards des tanières ; mais moi je n’ai pas une pierre où reposer mon chef" (1) Nous savons que, tant qu’il demeura chez saint Joseph et la sainte Vierge, il gagna sa vie du travail de ses mains et que, du jour où il commença à prêcher, il vécut des charités que lui faisaient la Madeleine et les autres pieuses femmes qui le suivaient et prenaient soin de lui et de ses apôtres. Or, de là, mes sœurs, vous pouvez conjecturer que, si la richesse eût été un moyen nécessaire au salut, Notre-Seigneur n’eût pas été dans cette pauvreté, et conclure que l’esprit du monde, qui appète et convoite la richesse, conduit à la damnation.

Si quelqu’une d’entre vous, mes sœurs, n’avait pas d’amour pour la pauvreté, qu’elle jette les yeux sur celle du Fils de Dieu ; si quelqu’autre aimait les applaudissements, qu’elle parcoure la vie de Jésus-Christ et voie de quelle façon il les a reçus. Quand il a été loué pour sa doctrine et pour ses miracles, il en a renvoyé toute la gloire à son Père ; mais son Père et lui n’étaient qu’un ; c’est pour nous enseigner que nous ne devons rien nous attribuer.

Les chrétiens des premiers siècles de l’église imitèrent si bien l’esprit de Notre-Seigneur, que partout où ils allaient, ils étaient reconnus par leur pauvreté, leur modestie, leurs paroles et leurs œuvres.

C’est un grand moyen, mes sœurs, pour combattre l’esprit du monde, de considérer ceux qui ont vécu en

1) St. Matthieu VIII, 20.

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l’esprit de Jésus-Christ. La vie des saints en est toute remplie, et ils ne l’auraient jamais été autrement. Ne pensez pas qu’il soit nécessaire d’être séquestré du monde pour l’acquérir. Les apôtres l’ont conservé parmi les hommes et le leur ont communiqué par leur conversation, car conversation dérive de versation, qui signifie verser d’un esprit dans un autre les sentiments que l’on a, par mutuelle communication. De sorte que, mes sœurs, pour conserver l’esprit de Jésus-Christ, il faut fuir les personnes du monde qui, par leurs artifices, essayent de le dissiper et entre vous autres ne parlez jamais que de ce qui vous peut porter à l’amour de tout ce que Notre-Seigneur a recommandé.

Le dernier moyen, celui qui vous doit être le plus fréquent, est de le demander à Dieu souvent et confidemment, car il ne vous le déniera pas, mes sœurs. Il l’a promis à ceux qui le voudront suivre. Vous pouvez quelquefois lui rappeler ses promesses, si vous en sentez un grand désir. Eh quoi ! mon Dieu, je suis toute remplie de l’esprit du monde, et vous avez promis une singulière assistance à ceux qui vous voudraient suivre me la dénierez-vous pour me faire quitte d’un ennemi qui combat si audacieusement votre gloire et qui se sert de tant d’artifices pour empêcher mon salut ? Oh ! j’espère, mon Dieu, que vous me donnerez l’assistance nécessaire pour le terrasser. Je la désire et vous la demande de tout mon cœur que je vous prie vouloir remplir des saintes maximes que vous avez enseignées à vos apôtres et à ceux qui, remplis de votre vrai esprit ont heureusement dompté celui du monde. C’est ce qu’avec vous mes sœurs, je demande instamment à Notre-Seigneur et pour vous et pour moi, qui en ai grand besoin. Et dans l’espérance de l’obtenir, je prononcerai la bénédiction. Benedictio Dei Patris…

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39. — CONFéRENCE DU 25 AOûT 1648

SUR L’ESPRIT DU MONDE

Cette conférence a déjà été traitée, mes sœurs. C’est pourquoi, n’ayant que peu de temps, je ne m’arrêterai guère sur chaque point. Le premier est des raisons qu’ont les Filles de la Charité de se donner à Dieu pour fuir l’esprit du monde. Dites-moi, s’il vous plaît, ma fille, quelles sont les raisons qui peuvent porter une Fille de la Charité à se faire quitte de l’esprit du monde ?

— Parce que l’on ne peut servir deux maîtres.

— La pensée est fort bonne, voyez-vous, mes sœurs ; car notre sœur veut dire que, tant qu’une Fille de la Charité aura l’esprit rempli des vanités du monde, elle se trouvera encline à le suivre ; et c’est une maxime infaillible de Jésus-Christ, que l’on ne peut servir deux maîtres, tellement que quiconque est rempli de l’esprit du monde est très assuré qu’il ne peut pas avoir celui de Dieu.

Et vous, ma sœur, dites-nous une raison, une seulement, pour laquelle les Filles de la Charité doivent travailler à se défaire de l’esprit du monde ?

— Parce que l’esprit du monde empêche de vaquer à Dieu.

— Et vous, ma fille, pour quelle raison devez-vous vous faire quitte de l’esprit du monde ?

— Parce qu’il est tout à fait contraire à l’esprit de Jésus-Christ, qui a dit lui-même qu’il n’était point du monde.

— Et vous, ma sœur ?

— Parce que ceux qui sont du monde sont délaissés

Entretien 39. — Cahier écrit par la sœur Hellot. (Arch. des Filles de la Charité.)

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de Jésus-Christ, qui a dit qu’il ne priait point pour le monde.

— Et vous, ma fille ?

— Parce que l’on n’a point vu que ceux qui sont parvenus à Dieu dans la perfection chrétienne aient eu part à l’esprit du monde.

— Et vous, ma sœur ?

— Parce que Notre-Seigneur, en la personne de ses apôtres, a enseigné à tous ceux qui le suivraient qu’ils n’en doivent pas être leur disant : "Vous n’êtes pas du monde ; si vous étiez du monde le monde vous aimerait ; mais vous n’êtes pas du monde, c’est pourquoi le monde vous hait" (1)

— Et vous, ma sœur ?

— Parce qu’il faut que le monde soit bien nuisible au salut de l’homme, puisque Jésus-Christ, qui est amateur de la paix, a commandé à ses serviteurs de faire divorce avec le monde.

— Mademoiselle, vous plaît-il nous dire vos pensées là-dessus ?

— Mon Père, le sujet de la conférence est de la fuite du monde. La première raison que nous avons de fuir l’esprit du monde est parce qu’il est tout à fait contraire à l’esprit de Jésus-Christ la deuxième, que l’esprit du monde est tout rempli de ténèbres et de confusion, qui empêche la connaissance du bien et de soi-même la troisième est que l’esprit du monde n’est que vanité et menterie qui tend continuellement à détruire l’esprit de Jésus-Christ.

— Voilà des raisons, par la grâce de Dieu, suffisantes pour porter nos esprits à se faire quittes de l’esprit du monde. C’est pourquoi d’autant que cette matière a déjà été traitée, je ne m’arrêterai pas beaucoup.

1) Saint Jean XV, 19.

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Voyons maintenant en quoi consiste l’esprit du monde. En quoi vous semble-t-il, ma fille, que consiste l’esprit du monde ?

— Il me semble, mon Père, que cet esprit est un abîme de toutes sortes de méchancetés, puisque le monde n’est qu’une congrégation des méchants, et partant que l’on peut bien être de l’esprit du monde, quoique l’on en soit éloigné de corps, si l’on occupe son esprit dans la pensée de ce qui se passe dans le monde et dans le désir d’y être.

— Et vous, ma fille, nous direz-vous en quoi consiste l’esprit du monde ?

— Il me semble, mon Père, que, pour se figurer en quoi consiste l’esprit du monde, il se faut proposer l’esprit de Jésus-Christ et toutes ses maximes, et s’imaginer le contraire de tout ce qu’il enseigne comme, par exemple, Notre-Seigneur incite à vendre ce que l’on a à se charger d’une croix et à le suivre, et le monde tient cela pour folie. Notre-Seigneur nous invite à embrasser le mépris, les humiliations et les souffrances ; et le monde rejette tout cela pour chercher l’honneur et le plaisir.

— Et vous, Mademoiselle ?

— Il me semble que l’esprit du monde est de contrarier tous ceux qui font du bien, d’aimer les richesses et l’honneur, de fuir tout ce qui est désagréable à la nature, de lui donner tout ce qu’elle désire par un acquiescement continuel à tout ce que les sens se proposent d’avoir, et de fuir toute sorte d’assujettissement, de telle sorte qu’il semble porter jusque-là ceux qui le suivent, que de se former un Dieu selon leur idée terrestre et sensuelle, oubliant l’honneur et l’obéissance qu’ils doivent au vrai Dieu. Je dois dire cette vérité avec grande confusion, l’ayant apprise par mes lâchetés et la

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