Entretiens aux Filles de la Charité (page 34)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sur le troisième point, des moyens qui nous peuvent aider à augmenter en nous l’amour de notre vocation, a été dit ce qui s’ensuit.

Le premier moyen est de le demander tous les jours à

- 454 -

Dieu et de protester souvent que nous ne voulons point consentir aux tentations, de quelque part qu’elles viennent.

Un autre moyen est de penser à ce que dit Notre-Seigneur, qui tient fait à lui-même ce que nous faisons au moindre des siens, et de se souvenir qu’au jour du jugement Dieu ne récompensera ou condamnera les hommes que des œuvres de miséricorde qu’ils auront faites ou omises. Cela suffira pour nous affectionner à notre vocation.

Un autre moyen est d’aimer les pauvres comme membres de Jésus-Christ, ainsi qu’il nous recommande.

Un autre est de nous jeter aux pieds d’un crucifix, quand nous commençons à sentir quelque tentation contraire à notre vocation, et de demander ardemment à Dieu la sainte persévérance, par les mérites de son Fils.

Un autre moyen est de se défier de soi-même ; ce qui nous fera souvent recourir à Dieu et lui demander la sainte persévérance.

Un autre, de nous servir des raisons énumérées plus haut qui nous portent à l’amour de notre vocation, et de fuir ce que Dieu nous a fait voir de contraire ou nuisible à cet amour.

Un autre moyen, donné par Mademoiselle, est de le demander instamment à Dieu.

Un autre, prier notre bon ange de nous l’obtenir et de nous aider de ses sages conseils et de sa sainte conduite, faire ou ne pas faire ce qui est contenu ci-dessus, se surmonter soi-même pour vaincre ses passions et mortifier ses sens.

Notre très honoré Père, après avoir écouté nos sœurs avec très grande charité et patience, commença son discours comme il s’ensuit :

Mes sœurs, je rends grâce a Dieu de tout ce que je

- 455 -

viens d’entendre et des motifs qui vous portent à aimer de plus en plus votre sainte vocation, et des empêchements qui surviennent et attiédissent cet amour, et des moyens qui nous peuvent aider à l’accroître de plus en plus.

A toutes ces raisons, qui sont très suffisantes, j’en ajouterai une qui est, mes filles, la sainteté de votre vocation ; car elle n’est pas instituée par les hommes, mais elle est d’institution divine. Saint Augustin nous donne une marque pour connaître si une bonne œuvre vient de Dieu. Les bonnes œuvres dont on ne peut trouver l’auteur, dit ce grand docteur, viennent de Dieu très assurément. Or, que cette œuvre ne soit bonne, personne n’en est en doute, car elle est telle, que je ne vois rien de plus grand en toute l’église de Dieu ; je ne vois rien de plus relevé pour des filles. être employé continuellement au service du prochain, ô Dieu, qu’est-ce que cela ! Et concourir avec Dieu au salut des âmes, que vous essayez de procurer en leur administrant les remèdes, y a-t-il rien de plus haut !

Et que ce soit Dieu qui vous ait établies, il n’en faut point douter, Ce n’est pas Mademoiselle Le Gras ; elle n’y avait point pensé. Pour moi, hélas ! je n’y songeais point. La première qui a fait fonction est une bonne fille des champs. Elle gardait les vaches et avait appris à lire d’elle-même en les gardant, interrogeant les passants qui avaient l’air de savoir lire. Ce que ceux-ci lui montraient, elle l’étudiait ensuite toute seule, si bien qu’avec l’aide de Dieu, elle s’apprit.

Quand elle sut, elle eut dévotion, de montrer aux autres et me vint trouver à… (l), où j’étais lors en mission. "Monsieur, me dit-elle je me suis apprise à lire de telle

1. Le nom de la localité n’est pas indiqué

- 456 -

façon. J’avais grand désir de l’apprendre à d’autres filles des champs qui ne le savent pas. Serait-ce bien ?"

—" Oui-da, ma fille, lui dis-je, je le vous conseille." Elle s’en alla demeurer à Villepreux, où elle montra quelque temps.

Les dames de Saint-Sauveur eurent la confrérie de la Charité en leur paroisse, elles servaient les pauvres elles-mêmes, portaient la marmite, les remèdes et tout le reste ; et comme la plupart étaient de condition et avaient mari et famille, elles étaient souvent incommodées de ce pot, de sorte que cela les rebutait, et elles parlèrent de trouver quelques servantes qui fissent cela pour elles. Cette bonne fille, entendant parler de ce projet, désira être en cet emploi et y fut reçue par les dames. Celles des autres paroisses en désirèrent autant et me demandèrent d’en avoir, s’il y avait moyen. Mademoiselle Le Gras, à qui Dieu avait donné le zèle qu’elle a eu toute sa vie pour sa gloire, fut priée de les prendre sous sa conduite pour les dresser à la dévotion et à la manière de servir les pauvres. On leur prit une maison.

Voilà comme cela s’est fait, sans que personne en eût dessein car la bonne fille qui l’a commencé n’y pensait nullement ; de sorte mes filles, que Dieu vous a assemblées lui-même d’une manière toute pleine de mystères et si excellente que personne du monde n’y a jamais rien trouvé à redire. Je cherche encore un homme qui dise : "Cela n’est pas bien." Qui doutera donc que Dieu ne soit l’auteur de votre Compagnie ? Saint Paul dit que tout bien vient de Dieu ; et saint Augustin, que toute bonne œuvre qui n’a point d’auteur, c’est-à-dire telle qu’on ne peut trouver qui l’a projetée, ni qui l’a le premier mise en usage, vient de Dieu infailliblement. Qui m’assurera que la vôtre n’a point d’autre auteur que lui-même ? Ce n’est pas par saint François, mes filles, ce n’est pas par

- 457 -

saint Dominique, ce n’est pas par saint Benoît, ce n’est pas par saint Bernard, ni par un de tous les autres grands patriarches, que vous avez été instituées ; c’est par Dieu lui-même.

Je me trouve dans une Compagnie que Dieu a instituée lui-même et je ne l’aimerais pas ! Quel motif me faut-il donc avoir pour attirer mes affections, si celui-là n’est assez puissant ! Oh ! il le sera sans doute mes filles si vous le pesez bien. Quand nous nous trouvons dans les dégoûts, les refroidissements et les autres fâcheux rencontres dont Dieu éprouve la fidélité de ses serviteurs et servantes, nous pouvons penser : "Quoi ! je me refroidis, et je sais que je suis dans une vocation que Dieu même a établie ! De quoi puis-je douter !"

Il y en a parmi vous, mes chères sœurs, je le sais bien. qui, par la grâce de Dieu, aiment tant leur vocation qu’elles se feraient crucifier, déchirer et couper en mille morceaux plutôt que de souffrir quelque chose de contraire ; et il y en a en bon nombre, par la miséricorde de Dieu. Mais cela n’est pas donné à toutes ; et il y en peut avoir d’autres à qui la vocation n’est pas si suave, qui ont plus de peine des pratiques, qui ne sont pas si soumises et à qui l’obéissance semble un joug fâcheux et difficile à supporter. Et celles-là sont sujettes à être souvent ébranlées et à en ébranler d’autres. Ce n’est pas que, par la grâce de Dieu, j’en sache de telles ; mais il y en peut avoir ; et, quand cela arrivera, mes chères sœurs, songez un peu en vous-mêmes : "De quoi me plaindre ? Ne suis-je pas dans une Compagnie que Dieu a composée lui-même et faite de sa main toute-puissante ? Et je serais si infidèle que de ne la pas aimer !"

Et que pourrez-vous aimer, mes filles, si vous n’aimez votre vocation en cette considération ! Allez un peu aimer vos parents, de qui Dieu vous a tirées pour vous

- 458 -

mettre à son saint service ! Allez aimer vos amis, vos attaches, vos propres satisfactions et vous-mêmes ! Oh ! non, mes filles, il n’y a rien pour vous de si aimable que votre vocation, pour la raison que je vous viens de dire, savoir que c’est Dieu même qui en est l’auteur.

La deuxième raison, on l’a dite, c’est que Dieu vous a tirées, par une grâce très particulière, des lieux où vous étiez, pour vous appeler en celui-ci, grâce si grande et si signalée que nous ne saurions jamais assez la reconnaître. David, plein de ressentiment et de reconnaissance, disait : "Dieu m’a tiré de la maison de mon père pour m’appeler à lui" (2) Il faut bien, mes filles, que ce soit la bonté de Dieu qui vous ait attirées ; car, dites-moi, je vous prie, ces filles vous ont-elles été quérir ? Peut-être bien que vous les avez vues ; mais vous ont-elles pressées de venir avec elles ? Nenni. Les hommes vous en ont-ils fait instance ? Aussi peu. Peut-être bien vous ont-ils dit que cela était ; mais il a fallu que Dieu vous touchât le cœur et vous donnât le désir et le courage d’y venir. Qu’est-ce qui aurait pu vous faire quitter vos pays, vos pères et vos mères, vos biens à quelques-unes et les prétentions aux joies et aux plaisirs du monde ? Il faut, mes filles, qu’une puissance divine ait fait cela. Les hommes ne le pouvaient, la nature y répugne et tout s’y oppose. Il faut donc que ce soit Dieu. De sorte, mes sœurs, que c’est là un motif très pressant et dont le souvenir peut et doit renverser tous les obstacles qui se voudraient opposer à l’amour de votre vocation.

Quoi, je me refroidis, je ne sens plus ma première ferveur et je me laisse abattre ! Je ne songe plus que c’est Dieu qui m’a tirée, que j’en avais pour lors tant de joie

2) Psaume LXXVII, 70.

- 459 -

et de consolation ! O mes chères filles prenez bien garde à cela, et, si vous sentez vos premières ferveurs ralenties, essayez de vous ranimer par la considération de ces raisons.

Voilà maintenant la troisième raison ou le troisième motif qui nous porte à nous avancer en l’amour de notre vocation, qui est son excellence et sa grandeur, car elle est telle, mes chères sœurs, que je n’en sache point de plus grande en toute l’église. On fait profession de donner sa vie pour le service du prochain, pour l’amour de Dieu. Y a-t-il quelqu’acte d’amour qui surpasse celui-là ? Non, car il est constant que le plus grand témoignage d’amour est de donner sa vie pour ce que l’on aime ; et vous donnez toute votre vie pour l’exercice de la charité ; donc vous la donnez pour Dieu. De là il s’ensuit qu’il n’y a point d’emploi au monde, concernant le service de Dieu, qui soit plus grand que le vôtre. J’excepte les religieuses de l’Hôtel-Dieu, qui ont la même profession et qui travaillent jour et nuit pour le service de Dieu en la personne des pauvres. De sorte, mes filles, que je n’en vois point qui vous égalent, sinon celles qui font ce que vous faites. Et puis allez aimer autre chose que votre vocation, qui en ternisse la beauté ! Oh ! bien loin de cela, j’espère, mes filles, que vous irez croissant en cet amour, vous qui l’avez déjà ; et, pour celles qui ne le sentiraient pas, elles s’efforceront de l’acquérir ; car, croyez-moi, mes filles, de là dépend toute notre perfection. Si un religieux ou une religieuse, si un Chartreux, un Capucin ou un Missionnaire n’a l’esprit et l’amour de sa vocation, tout ce qu’il peut faire n’est rien, et il gâte tout ; car autre est l’esprit d’un Capucin, autre celui d’un Chartreux et autre celui d’un Missionnaire, autre celui d’une religieuse et autre celui d’une Fille de la Charité. Il faut, pour bien faire. que chacun s’applique tellement à l’acquisition du sien qu’il ne soit

- 460 -

pas capable d’en mêler un autre, qui, quoique bon et saint en soi en ceux qui le professent, serait nuisible et contraire à celui ou à celle qui en doit avoir un autre.

Je sais qu’il y en a bon nombre parmi vous qui ont cet esprit si formé en elles que rien au monde ne leur en ferait effacer la moindre circonstance, et que cette grâce a été si grande en la plupart de nos sœurs trépassées que, si elles avaient vécu du temps de saint Jérôme il aurait écrit leur vie si avantageusement qu’elles nous auraient été en admiration. Qui a fait tout cela en elles ? Oh ! c’est l’amour de leur vocation, dont elles ont si fort pris l’esprit qu’elles se sont rendues fidèles jusques aux moindres pratiques.

Voilà, mes filles, les trois motifs qui, avec ceux que vous avez dits, peuvent vous exciter à l’amour de votre vocation : Dieu est votre instituteur, il vous a lui-même appelées ; votre vocation est la plus grande qui soit en l’église de Dieu ; car vous êtes martyres ; quiconque donne sa vie pour Dieu est réputé martyr ; et il est certain que vos vies sont abrégées par le travail que vous avez ; et partant vous êtes martyres.

Voyons maintenant ce qui nous peut tirer de là. On a dit de belles choses là-dessus. J’ajoute qu’il faut premièrement poser que tout péché mortel nous sépare de Dieu et, à mesure, nous ôte l’amour de notre vocation. Vous avez d’abord l’orgueil qui vous porte à vouloir avoir un rang suréminent, à être dans l’estime, à empêcher qu’on croie que nous sommes peu. Dites-moi, je vous prie, comment pourrait-elle demeurer parmi les pauvres Filles de la Charité une fille bouffie de présomption ? Elle se verra dans le mépris, dans le rebut, sans prétention d’honneur, ni espérance d’en jamais avoir parmi le monde ; et il n’y a point de dignité dans la maison. "Que celui d’entre vous, dit Notre-Seigneur à ses disciples

- 461 -

qui voudra être le plus grand, soit le plus petit" (3). De sorte que ce maudit péché, qui a fait trébucher les anges du ciel, empêchera celles qui sont portées d’ambition de demeurer longtemps dans la Compagnie de la Charité.

Vous avez encore l’avarice, qui est opposée à la sainte pauvreté. Si une Fille de la Charité en était entachée, adieu la vocation ; il n’en faut plus parler ; c’en est fait. Le désir d’avoir quelque chose en son particulier pour le besoin, d’avoir je ne sais quoi de réserve, est, mes filles, une défiance du soin et de la providence de Dieu. Dès que l’avarice s’est emparée d’une âme, adieu toute vertu ! Judas, qui avait eu la grâce d’être appelé à l’apostolat, le don de faire des miracles et était destiné, comme les autres, à une grande sainteté, devint un démon par l’avarice. Voyez ce que c’est que ce maudit péché, qui a eu le pouvoir de changer un apôtre en diable ! De sorte que vous pouvez penser ce que ce sera si, une fois, il entre au cœur d’une fille.

Le troisième moyen qui nous fait déchoir de l’amour de notre vocation, c’est, je ne dis pas l’impureté, oh ! non, jamais, par la grâce de Dieu, on n’en a ouï parler, mais seulement une certaine liberté qui n’est pas dans la grande retenue. On est bien aise d’être rencontrée par des hommes, on n’est pas marrie qu’ils disent quelque mot, on y répond et on tient propos avec eux, même avec des confesseurs hors la confession, on passe du temps à parler de choses qui ne sont pas pressantes ni nécessaires, mais par manière d’entretien. Oh ! donnez-vous-en de garde, mes sœurs. Je dis, même aux confesseurs. voyez-vous. Ce n’est pas que, par la miséricorde de Dieu, j’en connaisse une qui le fasse, oh ! non ; mais,

- 462 -

comme ce sont des choses qui peuvent arriver et qui seraient très préjudiciables, il est bon d’y prendre garde.

Avoir de mauvaises pensées et ne s’en découvrir ni à son confesseur ni à sa supérieure est encore très nuisible, et si vous n’y prenez garde, vous qui en pourriez avoir, vous seriez en grand danger de perdre votre vocation.

Ce qui nuit encore, mes chères sœurs, à l’amour de la vocation, c’est la sensualité au boire et au manger : vouloir manger de bons morceaux, être bien aises d’avoir autre chose que ce que la communauté a. Ce péché en attire je ne sais combien d’autres. Ce n’est pas qu’il ne vous faille nourrir mes filles, oh ! oui, il faut subsister, et pour cela, il faut que l’ordinaire soit honnête ; mais il faut qu’il n’y ait rien de superflu et n’y pas rechercher de sensualité.

L’envie aussi nous retire de notre vocation. Ce péché est une peste très dangereuse. Envier, c’est avoir déplaisir de ce qu’une sœur fait mieux que nous, de ce que les dames en font cas, que les pauvres s’en contentent, même de ce qu’elle est fidèle à sa règle et que, par son exemple, elle nous fait tomber en confusion, si nous n’y sommes exactes. Parce que nous n’y sommes pas si affectionnées, nous lui portons envie de son assiduité, qui condamne notre négligence.

Notre persévérance, mes chères sœurs, est encore combattue par un autre péché, que je ne dis pas mortel, sinon en certain cas, mais qui provient du mortel et dégénère en véniel ; c’est la colère. Une sœur pourra être de si mauvaise humeur que tout la choquera. Si elle est prévenue, elle se disputera ; si on ne lui répond assez tôt, peut-être faute de l’entendre, elle s’en fâchera ; si on l’éclaircit de son doute, cela ne lui plaira pas ; si on le lui laisse, elle y trouvera sujet de mécontentement. Ce vice est très dangereux, mes sœurs, et je vous prie d’y

- 463 -

prendre garde, et d’autant plus que quelquefois cela passe en habitude, très mauvaise à toute personne, mais surtout à une servante de Dieu et à une Fille de la Charité, qui doit être toute suave et toute douce. Il est très assuré que celle qui y demeurera sujette ne demeurera jamais dans la Compagnie, car elle trouvera toujours sujet de se dépiter, et ce dépit viendra à ce point quelque jour, qu’elle quittera tout.

Un autre grand empêchement, c’est la paresse, l’amour de son corps, qui fait tant de mal. La paresse cause parfois des mésintelligences entre les sœurs, parce que celle qui en sera entachée s’épargnera tant qu’il lui sera possible, ne mettra point la main au fort ouvrage, sera bien aise de ne sortir qu’en beau temps, laissera souvent tout à faire et hâtera sa compagne en telle sorte qu’elle n’en pourra plus et sera contrainte de le dire ; sur quoi elle entrera en mauvaise humeur. Elle ne se pourra lever de matin, principalement durant le froid. Entend-on l’horloge sonner, on se resserre pour un quart d’heure, puis pour une demie, et enfin, on coule quelquefois jusques à six heures. On sera bien aise de ne bouger d’auprès du feu, au moins de ne s’en guère éloigner. O mon Dieu, mes filles, que de maux dérivent de cette source ! Croyez pour assuré que celle qui en sera entachée n’aura garde d’aimer sa vocation.

Voilà donc, mes sœurs, toutes sortes de péchés qui contribuent à diminuer et détruire en nous l’amour de notre vocation.

Il y a encore les mauvais discours d’une compagne mal contente ou peu affectionnée à sa vocation. A quoi il vous faut bien prendre garde, mes filles ; car c’est un des plus grands empêchements à l’amour de votre vocation ; c’est une des plus dangereuses pestes qui puisse infecter les communautés, et d’autant plus à craindre qu’on s’en donne moins de garde.

- 464 -

Une sœur mécontente en sa vocation se pique aisément du moindre fâcheux rencontre. Si sa supérieure ou sa sœur servante l’avertissent en charité de quelque faute qu’elle a faite, tout est perdu ; la voilà aux champs. Que ne dit-elle point ? Or, une pauvre sœur, ou nouvelle, ou peut-être plus ancienne, mais un peu de facile créance et aisée à prendre des impressions, qui prêtera l’oreille à tout ce que celle-ci, dans sa mauvaise humeur, lui voudra rapporter, ne sera-t-elle pas en grand danger, si elle n’est assistée d’une spéciale grâce ?

Or sus, mes chères sœurs, en voilà assez pour aujourd’hui. J’ai peine de vous avoir tenues si longtemps, pauvres filles qui avez eu tant de peine à venir, qui en aurez tant à vous en retourner. O mon Dieu, combien d’anges sont maintenant occupés à compter les pas que vous ferez. Ceux que vous avez faits en venant sont déjà marqués, et ceux que vous ferez le seront encore, car, dit un saint : "Tous les pas que les serviteurs de Jésus-Christ font pour son amour sont comptés".

Je finis en deux mots. Nous traiterons de ce sujet une autre fois, s’il plaît à Dieu, avec plus de loisir, et je pense qu’il sera utile que ce soit plus souvent que nous n’avons encore fait. C’est pourquoi je ne vous donnerai que deux ou trois moyens pour aujourd’hui et succinctement.

Le premier sera la sainte humilité, vertu opposée à l’orgueil, qui concourt, nous l’avons remarqué, à la perte de la vocation de la plupart des filles… (4).

4) La suite manque

- 465 -

41. — CONFéRENCE DU 19 SEPTEMBRE 1649

SUR L’AMOUR DE DIEU

Mes sœurs, le sujet de la présente conférence sera de l’amour de Dieu, qui se rencontre dans l’évangile d’aujourd’hui, où Notre-Seigneur, interrogé par un docteur de la loi quel était le plus grand de tous les commandements, répondit : "Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, etc." (1) Ce que Notre-Seigneur a permis lui être demandé, pour avoir lieu de nous en donner l’instruction portée dans l’évangile d’aujourd’hui, conformément à laquelle Mademoiselle Le Gras a jugé à propos que nous prissions ce sujet, qui se divise en trois points. Au premier point, on verra les raisons pour lesquelles les Filles de la Charité, comme tous les chrétiens, mais plus particulièrement, sont obligées d’aimer Dieu de tout leur cœur, de tout leur entendement, de toute leur pensée, etc. Au second point, on verra les marques par lesquelles l’on pourra connaître si l’on aime Dieu. Le troisième point sera des moyens d’acquérir cet amour et de l’augmenter en nous ; car il ne suffit pas de l’avoir, mais il faut qu’il aille toujours croissant. Or sus, béni soit Dieu ! béni soit Dieu éternellement !

Dites-moi, ma sœur, les raisons pour lesquelles une Fille de la Charité est obligée d’aimer Dieu de tout son cœur.

— Parce qu’il est infiniment bon.

— Bien, ma fille, voilà qui va bien. Voyez-vous, mes sœurs, notre sœur dit que l’on doit aimer Dieu parce

Entretien 41. — Cahier écrit par la sœur Hellot (Arch. des Filles de la Charité.)

1) saint Matthieu XXII, 37)

- 466 -

qu’il est infiniment bon ; et c’est un motif très pressant, car, puisqu’il est infiniment bon, ii doit être infiniment aimé.

Mais pourquoi une Fille de la Charité doit-elle aimer plus que le reste du monde ?

— Pour moi, Monsieur, c’est en cette qualité que je me suis sentie infiniment obligée de l’aimer, considérant que sa bonté m’a tirée de la masse corrompue du monde pour me mettre en un lieu si saint où toutes les œuvres que l’on fait sont saintes. Je me suis trouvée confuse d’en avoir jusques à présent si mal profité. J’ai demandé à Notre-Seigneur la grâce d’y être plus attentive et ai pris la résolution de m’y appliquer davantage.

— Oh ! voyez-vous, mes sœurs, le second motif d’aimer Dieu que donne notre sœur ? Le premier est que Dieu est infiniment bon ce motif-là est général et commun à tous les hommes, qui ressentent chacun en particulier, les effets de sa bonté. Mais une des marques qu’elle en a vue en elle, c’est que Dieu l’a tirée de la masse corrompue du siècle et l’a choisie entre tant d’autres qu’il y a laissés, pour l’amener dans un lieu si saint. De sorte que le motif de son amour, comme Fille de la Charité, est la considération de l’obligation qu’elle a à Dieu pour le bien qu’il lui a fait de l’avoir appelée en la Compagnie, c’est-à-dire pour sa vocation.

Et à quoi, ma fille, une Fille de la Charité pourra-t-elle connaître si elle aime bien Dieu ?

— Il me semble, mon Père, qu’elle le pourra reconnaître si elle se sent un grand désir de lui plaire.

— Ah ! c’est véritablement une grande marque, ma fille ; car, si elle a un grand désir de lui plaire, elle n’aura garde de l’offenser ; et bien loin de cela, elle sera attentive à faire tout ce qu’elle sait conforme à sa volonté ou à ses désirs. Une personne qui désire plaire à

- 467 -

une autre essaye d’en connaître les sentiments, de s’y conformer, de les prévenir, et ne laisse passer aucune occasion de lui témoigner sa soumission et sa condescendance avec joie et suavité. En cela elle sent et connaît qu’elle aime. De même, l’âme qui sent en elle cette intention de plaire à Dieu et voit cette fidélité à ne rien négliger de ce qui peut lui donner de la gloire, peut probablement croire qu’elle aime Dieu. Mais les autres, à quoi le pourront-ils voir ? Car souvent cette intention intérieure de plaire à Dieu n’est connue que de l’âme qui la sent, et se fait entre Dieu et elle.

A quoi peut-on reconnaître, ma fille, qu’une Fille de la Charité aime bien Dieu ?

— Il me semble, mon Père, que c’est si elle garde ses commandements.

— Ah ! vous avez raison ma fille, c’est la marque même que Notre-Seigneur a donnée quand il a dit : "Si quelqu’un m’aime, il gardera mes commandements." (2). Un des signes les plus véritables qu’on aime une personne, c’est la soumission à ses commandements. Si vous voyez une personne exacte et soigneuse à ne rien omettre des commandements de Dieu, vous pouvez dire : "Voilà une sœur qui aime bien Dieu."

Et vous, ma sœur, pour quelle raison vous semble-t-il qu’une sœur de la Charité soit obligée d’aimer Dieu ?

Après avoir écouté patiemment toutes les raisons que la sœur lui déduisit, Monsieur Vincent les répéta en cette sorte :

Notre sœur dit qu’elle a vu beaucoup de raisons, mais que les bienfaits de Dieu sur elle en sa vocation l’ont particulièrement touchée, considérant que, dans ce genre de vie, non seulement on garde les commandements de

2) saint Jean XIV, 15.

- 468 -

Dieu, mais même on observe les conseils, que c’est une vocation où l’on a fait profession d’aimer Dieu et le prochain. C’est bien touchant, mes chères filles, et notre sœur a eu raison de voir là un puissant motif pour la porter à aimer Dieu.

Et à quoi peut-on reconnaître, ma fille, si une Fille de la Charité aime Dieu ?

Quand la sœur eut fini, Monsieur Vincent ajouta :

— Notre sœur nous vient de donner une grande marque pour connaître si une sœur aime Dieu : si, dit-elle, elle a soin de garder ses règles. Oh ! grande marque, à la vérité ! C’est ce qui a fait dire à un Pape, et je l’ai vu moi ce Pape-là, c’était Clément huitième : "Que l’on m’amène un religieux qui a gardé sa règle, je ne veux point de miracles pour le canoniser ; si l’on me témoigne qu’il l’a gardée, cela suffit, je le mettrai au catalogue des saints." Tant ce saint pape estimait une chose haute et excellente de garder sa règle ! De sorte, mes filles, que notre sœur a grande raison de dire de celle que l’on verra soigneuse à garder sa règle, non seulement les règles de la maison mais encore celles du dehors, c’est-à-dire le soin des malades, qu’en cela on connaîtra qu’elle aime Dieu. Et qui pourra douter que cette sœur aime Dieu, si on la voit fidèle à se lever du matin, à bien faire son oraison, attentive à ce que ce malade ait son remède, que le pot soit prêt, que tout s’en ensuive, si, après avoir violé sa règle en quelque point par fragilité, ou peut-être par quelque apparence de nécessité, elle s’en accuse aussitôt et en demande pénitence ? O mes sœurs soyez assurées que celle qui fait de cette sorte aime Dieu.

Dites-moi, ma fille, celle qui a déjà l’amour de Dieu, quel moyen a-t-elle de se perfectionner et d’avancer en cet amour ?

Après que la sœur eut répondu, Monsieur Vincent ajouta :

- 469 -

Notre sœur veut dire que le moyen de croître et de se perfectionner en l’amour de Dieu est d’être soumise à Dieu et à ses supérieurs ; et elle dit vrai. Soumise à Dieu, ah ! excellent moyen de croître en son amour ! Que l’on me change, que l’on me tourne, c’est Dieu qui permet cela. Je le prends de sa main et le veux ainsi pour son amour. Que le supérieur fasse de moi tout ce qu’il voudra, je sais que c’est l’esprit de Dieu qui le conduit ; et parce que j’aime Dieu, je me soumets à tout ce qu’il ordonne de moi. Ah ! mes filles, la belle et l’excellente pratique de l’amour de Dieu ! Notre sœur a bien dit : c’est le moyen de s’y perfectionner et de l’accroître. L’âme qui est en cet état fait continuellement des actes d’amour, et elle fait ce qui est d’elle. C’est le propre de notre cœur d’aimer quelque chose. Il faut qu’il aime nécessairement Dieu, s’il n’aime point le monde ; car il ne saurait être sans aimer. Aimer le monde, ah ! mon Dieu, quel malheur ! Nous y avons renoncé, par la grâce de Dieu, dès le baptême, et depuis, quand Dieu, par son infinie miséricorde, nous a appelés à son service, de sorte que notre propre est d’aimer Dieu. Et pour l’aimer nous n’avons qu’à faire ce que notre sœur vient de dire. Sur quoi j’ajouterai, mes sœurs, qu’il n’y a point au monde de lieu où l’on puisse arriver à faire son salut comme en votre Compagnie ; non il n’y en a point, pourvu que vous fassiez ce qui est de vous et en la manière que Dieu le demande de vous. Dites-moi, je vous prie, si l’on peut atteindre à un plus haut degré de vertu qu’ont fait nos sœurs qui sont allées à Dieu, qui nous ont tant édifiés, qui nous ont laissé une si bonne odeur et un si grand exemple de leur sainte vie ? Ah ! non, je ne sache point lieu où l’on puisse donner davantage à Dieu, où l’on puisse plus se dépenser pour son amour, avoir plus de

- 470 -

moyen d’y croître et de s’y perfectionner, que parmi vous, pourvu que l’on fasse ce que l’on doit.

La sœur qui parla ensuite donna quatre raisons, dont plusieurs avaient été déjà entendues.

— Quand vous répéterez ce que d’autres auront remarqué avant vous observa M. Vincent, il vous suffira de dire : "J’ai eu la même pensée que ma sœur telle." Vous dites donc, ma sœur, que vous êtes obligée d’aimer Dieu, parce qu’il est infiniment bon, et de cela nous avons parlé ; parce qu’il est aimable ; or, bon et aimable, ma fille, se mettent l’un avec l’autre et ne font qu’une même chose, de sorte que qui dit bon dit aimable, et qui dit que Dieu est aimable présuppose qu’il est bon. Vous ajoutez : "Parce qu’il vous a exaucée et vous a rachetée." Ce sont deux pressants motifs que nous réduirons en un, à savoir qu’il vous a créée, que sa bonté infinie vous a tirée du néant pour vous rendre une créature raisonnable, capable de le connaître, de l’aimer et de posséder éternellement sa gloire. Oh ! voilà un puissant motif ! J’aimerai Dieu, oui, je l’aimerai et j’y suis obligée de droit, puisque je suis sa créature et qu’il est mon créateur et mon rédempteur.

Tous les livres