Entretiens aux Filles de la Charité (page 35)
M. Vincent interrogea la sœur sur les marques ; et, quand elle eut parlé, il dit :
Notre sœur dit que l’on pourra reconnaître qu’une fille aime Dieu, si elle fait toutes ses actions pour lui plaire, c’est-à-dire si elle ne se soucie point de ce que dira le monde ; car il y en aura toujours, mes filles, qui improuveront ce que font les serviteurs de Dieu. Mais peu importent les dires du monde aux âmes saintes, pourvu que leurs actions soient agréables à sa divine Majesté. Que pensez-vous, mes filles, que vous fassiez quand vous portez l’ordinaire par les rues ? Oh ! vous réjouissez bien du monde avec ce pot ; vous réjouissez les gens de bien, qui
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voient que vous allez travailler pour Dieu ; vous réjouissez les pauvres, qui en attendent leur aliment ; mais vous réjouissez Dieu, qui vous voit et qui connaît le désir que vous avez de lui plaire en faisant son œuvre. Un père qui a un fils déjà homme fait et de bonne façon, se plaît à regarder la belle démarche de son fils de la fenêtre qui donne sur la rue, et il en éprouve une joie qui n’est pas imaginable. De même, Dieu, mes filles, vous voit non par une fenêtre, mais partout, quelque part que vous soyez, et considère de quelle manière vous allez rendre service à ses pauvres membres, et en a une joie indicible, s’il voit que vous y allez de bonne sorte et pour le seul désir de lui rendre service. Ah ! c’est son grand plaisir, c’est sa joie, ce sont ses délices. Quel bonheur, mes chères filles, de pouvoir donner de la joie à notre créateur !
Après avoir interrogé sur le moyen d’aimer bien Dieu, Monsieur Vincent reprit la parole :
Notre sœur nous donne un moyen d’aimer Dieu, qui est presque infaillible ; c’est, dit-elle, de marcher toujours en sa présence ; et cela est bien vrai ; plus l’on voit quelqu’un de bien parfait et plus on l’aime. Or, si nous nous imaginons souvent avoir sous les yeux Dieu, qui est la beauté et la perfection même, sans aucun doute plus nous le regarderons, plus nous l’aimerons.
Une autre sœur, interrogée sur les raisons d’aimer Dieu, répondit qu’elle avait pensé à plusieurs raisons déjà dites, mais que particulièrement elle se sentait obligée à Dieu de ce qu’il l’avait appelée si jeune. Ce que notre très honoré Père remarqua et répéta plusieurs fois.
Elle ajouta qu’en cela on reconnaissait qu’une âme avait l’amour de Dieu quand elle observait ses commandements, et qu’un moyen pour acquérir cet amour était de se garder de l’offenser.
Une autre sœur dit sur le premier point :
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La première raison qui nous oblige tout particulièrement à aimer Dieu, c’est que cet amour est la plus excellente de toutes les vertus celle qui donne le poids et la valeur à toutes les autres, et que la bonté de Dieu a fait choix de nous pour l’aimer, en nous appelant à être Filles de la Charité.
La deuxième raison est que, si nous ne nous appliquons à ce saint amour, nous passerons inutilement notre vie, et nos œuvres ne seront comptées pour rien.
La troisième est que très difficilement nous pourrons, si nous n’avons l’amour de Dieu, persévérer en notre vocation et nous acquitter de l’obligation de nos règles et du service des malades comme nous le devons. Sur le second point, il m’a semblé que nous reconnaîtrons que nous aimons Dieu si, pour son amour, nous surmontons les difficultés qui se rencontrent et toutes choses contraires à nos sens, à notre raison et à notre volonté, et si nous avons un grand soin de plaire à Dieu et une grande crainte de l’offenser.
Sur le troisième point, j’ai vu qu’un moyen d’acquérir l’amour de Dieu était de le désirer de tout notre cœur et de le demander instamment et avec persévérance ; et un moyen de l’augmenter était d’en faire souvent des actes, parce que l’on fait avec plus de perfection les choses où l’on s’exerce davantage.
Après avoir dit plusieurs raisons déjà signalées par d’autres, une autre sœur ajouta qu’en cela on voit que nous aimons Dieu si nous avons peine de l’offenser, si nous nous plaisons à parler de lui et enfin si nous n’avons en toutes nos actions autre intention que de lui plaire principalement en ce qui regarde le service que nous devons rendre au prochain, qui est son image.
Sur le troisième point, elle nota qu’un moyen d’acquérir et même d’accroître l’amour de Dieu est la réception
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des saints sacrements, principalement de la sainte Eucharistie. Il est impossible que nous approchions du feu sans brûler, pourvu que ce soit avec les dispositions requises, c’est-à-dire avec le désir de nous donner entièrement à Dieu et de lui demander ardemment son amour.
— Mes chères sœurs, je rends grâces à Dieu de tout mon cœur des lumières qu’il vous a données sur le présent sujet. Elles sont telles qu’à peine des docteurs en diraient davantage. Ils diraient peut-être de plus belles choses, mais non de meilleures.
Entre les raisons que vous avez énumérées, qui sont toutes de poids toutes grandes, toutes puissantes, toutes pressantes, je m’arrêterai seulement à une, qui me paraît la plus touchante : c’est que Dieu nous l’a commandé. Ne serait-ce pas bien assez qu’il l’eût permis ? Non, ce n’était pas assez pour son amour de le nous permettre ; il fallait qu’il nous obligeât par un commandement absolu, qui porte la peine du péché mortel à ceux qui le transgressent.
Si un paysan était appelé par un roi pour être son favori et que le roi lui commandât de l’aimer, combien se sentirait-il obligé ! Il dirait sans doute : "Hélas ! sire, je ne suis pas digne d’être regardé de vous. Je ne suis qu’un pauvre manouvrier."—"N’importe, je veux que vous m’aimiez." Combien, mes filles, la bonté de ce roi obligerait-elle ce pauvre homme à l’aimer, et à l’aimer de tout son cœur ! Il n’aurait autre chose présente à l’esprit que la grâce que le roi lui aurait faite.
Or, Dieu, qui est infiniment plus grand que tous les rois de la terre et à l’égard duquel nous sommes moins que les atomes, fait néanmoins tel cas de notre amour qu’il le veut avoir tout seul et tout entier. "Tu aimeras, dit-il, le Seigneur ton Dieu de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton entendement, de toute ta
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volonté." Voyez-vous, mes filles, il ne réserve rien. Il est à remarquer que ce commandement n’est point une gêne ni une contrainte, mais de douceur et d’amour. Vous comprendrez ceci par cette considération. Si la reine envoyait quérir quelqu’une d’entre vous et qu’elle lui dit : "Venez, ma sœur telle. J’ai ouï parler de vous. On m’a dit que vous êtes une bonne fille, et pour cela je vous ai envoyé quérir pour vous dire que je veux que vous m’aimiez, mais que vous m’aimiez très bien. Et n’y manquez pas." Dites-moi, mes filles, que ne feriez-vous point pour témoigner à la reine le ressentiment que vous auriez de cette faveur ?
Or, vous êtes assurées que Dieu veut que vous l’aimiez : il l’a montré par son commandement exprès, et aussi, comme on a dit, par le choix qu’il a fait de vous pour être Filles de la Charité, qui veut dire filles de l’amour de Dieu, ou filles appelées et choisies pour aimer Dieu.
Un autre motif est ce que vous avez dit, que Dieu fulmine malédiction contre ceux qui ne l’aiment pas. "Que ceux-là soient anathématisés, dit saint Paul, qui n’aiment pas Dieu !" (3) Malédiction sur celui qui n’aime pas Dieu ! Oui, mes filles, Dieu a fait tel cas et telle estime de l’amour des hommes, qu’il a voulu absolument qu’ils l’aimassent et que, faute de cela, ils fussent maudits. Voyez quelles menaces !
Voilà donc, mes chères sœurs, deux motifs que je mets en avant, pour ne pas répéter tous ceux que vous avez dits : l’un, du commandement que Dieu nous fait de l’aimer ; l’autre, de la malédiction dont il menace ceux qui ne le feront pas.
Mais, me dira quelqu’une, voilà qui va bien ; nous sommes assez persuadées qu’il faut aimer Dieu ; mais
3) 1re épître aux Corinthiens XVI, 22).
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qu’est-ce qu’aimer ? Comment cela se peut-il ? — A cela, mes chères filles, je réponds qu’aimer c’est vouloir du bien à quelqu’un, désirer que chacun connaisse ses mérites, les ait en estime, lui procurer tout l’honneur et le contentement qui dépend de nous, souhaiter que chacun en fasse autant et que la personne que nous aimons ne soit traversée d’aucune disgrâce. Plus l’amour est parfait, plus le bien qu’on veut à la personne aimée est sublime et relevé. Or, de ce qu’il n’y a rien de plus parfait que Dieu, il s’ensuit que l’amour qu’on lui porte est un amour saint et qui tend à vouloir sa plus grande gloire et tout ce qui peut aller à son honneur.
Pour bien entendre ceci, mes sœurs il faut savoir qu’il y a deux sortes d’amours : l’un s’appelle affectif, l’autre s’appelle effectif. #
L’amour affectif procède du cœur. La personne qui aime est pleine de goût et de tendresse, voit continuellement Dieu présent, trouve sa satisfaction à penser à lui et passe insensiblement sa vie en cette contemplation. Grâce à ce même amour, elle accomplit sans peine, et même avec plaisir, les choses les plus difficiles et se rend soigneuse et vigilante à tout ce qui la peut rendre agréable à Dieu ; enfin elle se baigne en ce divin amour et n’a point de douceur en d’autres pensées.
Il y a amour effectif quand on agit pour Dieu sans sentir ses douceurs. Cet amour n’est point perceptible à l’âme, elle ne le sent pas ; mais il ne laisse pas de produire son effet et d’accomplir son acte. Cette différence se connaît, dit le bienheureux évêque de Genève, par un père qui a deux enfants. L’un est encore petit. Le père le caresse, s’amuse à le faire jouer, se plaît à l’entendre bégayer, pense à lui quand il ne le voit pas, ressent sensiblement ses petites douleurs. Va-t-il dehors, cet enfant lui reste en la pensée ; revient-il, il le va tout premièrement
Cf. Saint Augustin : PL. 38, coll. 1354.
Pascimus vos, pascimur vobiscum.
Det nobis Deus vires sic amandi vos, ut possimus etiam mori pro vobis,
aut effectu, aut affectu.
"Nous sommes vos pasteurs ; avec vous nous sommes nourris.
Que le Seigneur nous donne la force de vous aimer d’un amour tantôt effectif, tantôt affectif, au point de pouvoir mourir pour vous." ou
Que le Seigneur nous donne la force de vous aimer tantôt avec efficacité, tantôt avec affection, au point de pouvoir mourir pour vous."
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voir et l’aime comme Jacob faisait son petit Benjamin. L’autre fils est un homme de vingt-cinq ou trente ans, déjà maître de ses volontés, qui va où il lui plaît revient quand il veut, fait néanmoins les affaires de la maison ; et ii semble que son père n’a aucune tendresse pour lui et n’en est point aimé. S’il y a quelque peine, c’est ce fils qui la porte ; si le père est laboureur, le fils aura soin de ce qui dépend du tracas des champs et mettra la main à l’ouvrage ; si le père est marchand, ce fils sera employé dans le négoce ; si le père est homme de justice, ce fils mènera la pratique. Et cependant il ne semble pas que son père l’aime.
Mais s’agit-il de le pourvoir, oh ! le père montre bien qu’il l’aime plus que son petit, qu’il caresse si fort, car il l’avantage de la meilleure partie de son bien, lui fait de grandes avances. Et il se voit, selon les coutumes de certains pays, que les aînés emportent la meilleure partie des biens de la maison, et les puînés n’ont qu’une petite légitime. Et ainsi paraît-il que, quoique ce père ait un amour plus sensible et plus tendre pour ce petit, il en a un plus effectif pour cet aîné.
Or, voyez-vous, mes chères sœurs, voilà comme le bienheureux évêque de Genève explique ces deux amours. Il y en a parmi vous qui aiment bien Dieu, sentent grande douceur en l’oraison, grande suavité à tous les exercices, grande consolation à fréquenter les sacrements, n’ont point de contradiction en elles-mêmes, à cause de l’amour qu’elles portent à Dieu, qui leur fait prendre avec joie et soumission tout ce qui vient de sa main.
Il y en a d’autres parmi vous qui ne sentent point Dieu. Elles ne l’ont jamais senti, ne savent ce que c’est d’avoir goût en l’oraison, n’ont point de dévotion, ce leur semble ; mais elles ne laissent pas de faire l’oraison,
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de pratiquer les règles et les vertus, de travailler beaucoup, quoiqu’avec répugnance. Laissent-elles d’aimer Dieu ? Non sans doute, car elles font tout ce que font les autres, et avec un amour d’autant plus fort qu’elles le sentent moins. C’est l’amour effectif, qui ne laisse pas d’opérer, encore qu’il ne se fasse pas voir.
Il y a de pauvres filles qui se découragent. Elles entendent dire que telle a tant de tendresse, qu’elle fait si bien son oraison, qu’elle a tant d’amour de Dieu. Elles ne sentent rien de cela, elles pensent que tout est perdu, qu’elles n’ont que faire en la Compagnie, puisqu’elles n’y font pas comme les autres, et qu’il vaut mieux pour elles qu’elles en sortent, puisqu’elles y sont sans amour de Dieu.
Or, mes chères sœurs, c’est une erreur. Si vous faites les choses de votre vocation, assurez-vous que vous aimez Dieu, et que vous l’aimez avec plus de perfection sans comparaison que ne font celles qui le sentent beaucoup et qui ne font pas ce que vous faites. Remarquez, mes sœurs, que je vous dis : si vous faites les choses de votre vocation.
J’en vois qui me disent : "Pour moi, Monsieur, je ne fais rien, je ne vois pas que j’avance ; rien de ce que l’on fait ou l’on dit ne me touche. Je vois mes sœurs si récolligées à l’oraison, et moi j’y suis toujours distraite ; si l’on fait une lecture, elles y prennent tant de plaisir, et moi je m’ennuie. Il me semble que c’est une marque que Dieu ne me veut pas ici, puisqu’il ne m’en donne pas l’esprit, comme il fait aux autres. Je n’y sers que de mauvais exemple." Mes chères sœurs, c’est une séduction du malin esprit, qui s’efforce de vous cacher le bien que vous faites, en faisant ce qui est de vous, quoique vous n’en sentiez pas la consolation.
Il en est qui ont peine d’en voir d’autres quitter leur
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vocation. "Celle-là est sortie ; qu’ai-je à faire de demeurer davantage ? Aussi bien je n’y fais rien. Si elle fait bien son salut ailleurs, aussi ferais-je bien." Et cependant, quoiqu’elles soient agitées de ces peines, elles ne laissent pas de faire tout ce qui dépend d’elles. O mes sœurs, ne soyez point inquiètes. Dieu vous veut ainsi. Vous n’êtes pas sans son amour, puisque vous agissez de la sorte ; et c’est une des plus grandes marques que vous lui puissiez donner.
Le commandement que Dieu fait de l’aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée, etc., n’est pas qu’il veuille que le cœur et l’âme sentent toujours cet amour. C’est une grâce que sa bonté départ à qui bon lui semble. Mais il entend que par un acte de la volonté, toutes nos actions soient faites pour son amour. En entrant dans la Compagnie, vous avez vu quelles étaient ces obligations ; vous vous êtes données à Dieu pour les remplir toutes en son amour, et tous les jours vous en avez fait un acte. Assurez-vous, mes sœurs que, quoique vous ne jouissiez pas de la consolation de sentir la douceur de cet amour, vous ne laissez pas de l’avoir, faisant ce que vous faites pour cet amour.
Mais, Monsieur, le moyen d’être en un perpétuel acte d’amour ? — Il faut que vous sachiez, mes sœurs, que vous le ferez fort aisément par quatre moyens, que je vous vas dire.
Le premier moyen d’être dans un acte continuel d’amour de Dieu est de ne point souffrir de mauvaises pensées, d’en avoir l’esprit net car cela déplaît grandement à Dieu, qui est tout pur et saint. s’il vous en survient quelqu’une, la chasser soudain que vous vous en apercevez, songeant que votre cœur est à Dieu, qui ne veut rien de sale, ni de contaminé. Vous avez un moyen aisé pour cela. Quand l’horloge sonne, remettez-vous en
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l’esprit que Dieu vous appelle et vous dit : "Ma fille, aime-moi ; ma fille, le temps se passe et l’éternité approche ; donne-moi ton cœur." Cela, mes sœurs, par une vue intérieure et simple, vous remettra en la présence de Dieu, épurera votre cœur et vous fera produire un acte d’amour.
Le second acte, car il s’agit d’établir que les Filles de la Charité aiment toutes Dieu et toujours Dieu, le second moyen, dis-je, est de ne jamais dire rien qui soit mal, de ne jamais se plaindre, de ne jamais murmurer, de ne se point entretenir aux dépens d’autrui, ni de ceux du dehors, ni de ceux du logis, de parler bien de Dieu et du prochain, et ainsi notre cœur s’entretiendra en l’amour de Dieu.
Mais, Monsieur, faut-il que je parle toujours de Dieu ? — Nenni. Mais quand vous en parlez, que ce soit avec respect et dévotion. Quand vous êtes ensemble en lieu où vous vous pouvez entretenir, parlez du bien que vous avez vu aux uns et aux autres, dites combien Dieu est bon, qu’il fait bon l’aimer, ou bien comment le servir, pour l’édification de ceux qui vous écoutent et même pour la vôtre ; s’ils vous entendent parler, ils ne se permettront pas de parler mal à propos.
L’autre moyen d’aimer Dieu est de suivre fidèlement ses règles qui sont des actes continuels de l’amour de Dieu : dès que l’on se lève donner son cœur à Dieu pour exécuter sa règle et sa très sainte volonté en icelle ; s’habiller en cette pensée ; s’en aller à l’oraison avec ce désir et ce sentiment ; en est-on hors, servir les pauvres en la manière que la règle nous l’ordonne. Assurez-vous, mes filles, que, si vous n’y manquez point, vous aimez Dieu et vous êtes dans un continuel acte d’amour.
Le dernier moyen d’aimer Dieu continuellement et à jamais est de souffrir : souffrir les maladies, si Dieu nous
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en envoie ; souffrir la calomnie, si nous en sommes attaqués, souffrir en nous-mêmes les peines qu’il nous envoie pour éprouver notre fidélité. Le bon frère Antoine (4), un saint homme, un grand serviteur de Dieu, que nous avons vu ici, avait cette pratique. Quand il devenait malade, il disait incontinent. "Ma sœur la maladie soyez la bienvenue, puisque vous venez de la part de Dieu." Si on lui disait : "Frère Antoine, on dit que vous êtes un hypocrite, que vous vous en faites bien accroire qu’il s’en faut bien que vous fassiez tout ce que vous dites." — "Ma sœur la détraction, soyez la bienvenue." On lui venait dire : "Frère Antoine, il y en a de bien mécontents de vous ; on dit que vous êtes un enjôleur, que vous pipez le monde, etc." — "Ma sœur la détraction, soyez la bienvenue." C’est le plus saint homme que nous ayons vu de notre temps. Tous les sujets d’affliction qui lui arrivaient, il les regardait comme envoyés de Dieu. De même, mes filles, quand on vous rapporte que quelqu’un est malcontent de vous, que l’on vous attribue faussement une parole ou une action, dites : "Soyez la bienvenue de la part de mon Dieu." Si vous êtes malades, et pour cela empêchées de faire vos exercices comme vous le désireriez, oh ! louez Dieu, qui le permet ainsi. Qu’il en soit de même de tout ce qui vous arrivera
4) Antoine Flandin-Maillet, né à Saint-Geoire (Isère) en 1590, mort en odeur de sainteté à Montluel (Ain) le 16 février 1629. "Les conversions dues aux prières du frère Antoine, les guérisons obtenues par l’imposition de ses mains ses combats avec les démons, ses rapports avec les anges, ses conseils éclairés de lumières surnaturelles avaient formé autour de lui comme une auréole dont le prestige ne s’imposait pas seulement aux petits et aux pauvres, mais aux princes et aux puissants." (Frère Antoine par A. M. de Franclieu, Grenoble, 1864, in-12.) La reine avait fait venir à Paris en 1628, pour s’entretenir avec lui cet ignorant qui ne savait ni lire, ni écrire, et dont tout Ie monde disait la sainteté. Ce fut alors que saint Vincent, Louise de Marillac et M. Portail eurent le bonheur de l’approcher Le portrait du frère Antoine ornait une des salles de Saint-Lazare.
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de contraire ou de difficile, vous souvenant, mes sœurs, que vous ne sauriez faire un plus agréable sacrifice de vous-mêmes à Dieu qu’en vous donnant à lui pour souffrir ce qu’il lui plaira vous envoyer.
Voilà donc quatre moyens par lesquels les Filles de la Charité seront, si elles les pratiquent, dans un acte continuel de l’amour de Dieu.
Le premier est, nous l’avons déjà dit, et je le répète encore, d’habituer notre cœur à former de bonnes pensées, de ne point souffrir qu’il en soit diverti par mille fantaisies vaines et inutiles, ou par des pensées sales. Par la grâce de Dieu, je ne vois pas que vous en soyez attaquées, mais bien de pensées d’envie, de murmures, de secrets mécontentements. Oh ! que cela vous éloignerait de l’amour de Dieu et vous donnerait des pensées de quitter la vocation, de faire banqueroute à Dieu ! Ah ! mes chères filles, prenez-y garde, car voilà qui est dangereux. Si vous les sentez, essayez de les rejeter et gardez-vous bien d’y consentir.
Une autre manière de témoigner à Dieu que nous l’aimons est de souffrir les injures, les calomnies, les peines, quelquefois assez fâcheuses, qui se rencontrent en notre vocation, et que le saint amour de Dieu adoucira. A propos de cela, mes filles, quand vous entendrez dire (à ces mots, M. Vincent changea de ton de voix et les larmes lui vinrent aux yeux), quand vous entendrez dire qu’une sœur est sortie, méconnaissante des grâces que Dieu lui a faites, ne vous en étonnez pas, pleurez sa perte, plaignez le déplorable état où elle sera plongée et affermissez-vous par cet exemple.
Oh ! mais, mon Dieu ! c’était une fille qui faisait si bien ! On se promettait tant d’elle ! Il faut bien qu’il y ait de la faute de la compagne et des supérieurs ! — Ah ! gardez-vous bien d’en venir là, mes sœurs.
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Mais je passe encore plus loin, car je songe que je pourrais peut-être sortir aussi bien qu’elle ; je ne suis pas meilleure, je suis même plus imparfaite ; je n’y saurais durer. — Gardez-vous bien, mes filles, quoi qu’il arrive, de tenir ce langage. C’est marchander avec Dieu, c’est marchander avec vous-mêmes. Si tout cela arrivait, et encore pis, il ne faudrait pas s’en mettre en peine, ni en parler ensemble, ni entrer en considération des raisons qu’ont celles qui sortent, car jamais elles n’en manqueront, mais faire un renouvellement d’amour de Dieu et dire en son cœur "Mon Dieu, il est donc vrai que cette sœur, que vous aviez si miséricordieusement appelée, a quitté votre service. Hélas ! que devenons-nous quand vous nous délaissez ! Si vous ne me teniez, mon Dieu, j’en aurais déjà fait autant ; mais j’espère que vous ne m’abandonnerez pas ; et, de ma part, j’apporterai toute sorte de soin pour vous être fidèle. Je fuirai désormais ces fréquentations et intelligences particulières qui m’ont tant causé de dommage, et je m’accosterai de celles que vous avez rendues les plus fermes, afin que leurs bons exemples et leurs instructions me profitent." C’est ainsi, mes filles, qu’il en faut user.
Savez-vous ce que l’on fait quand un prince s’est révolté contre un roi, qu’il a fait parti, s’est soulevé et a pris les armes ? Dès lors que cela se fait, tous les autres princes qui ne sont point du parti vont trouver le roi et lui disent : "Sire, nous avons appris qu’un tel a fait banqueroute à la fidélité qu’il devait à Votre Majesté ; nous sommes venus pour vous déclarer que nous n’y avons point de part et qu’au contraire nous sommes prêts à exposer nos vies pour votre service." Et ainsi chacun renouvelle les protestations de sa fidélité. Ceux qui sont loin et ne peuvent venir envoient quelqu’un.