Entretiens aux Filles de la Charité (page 36)
De même, mes chères filles, si vous en voyez, comme
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je vous viens de dire, quelqu’une qui ait fait faux bond à sa vocation, animez davantage votre cœur à la fidélité ; dites : "Non, mon Dieu, quand toutes manqueraient, aidée de votre grâce, je tiendrais bon."
En voilà assez pour le présent ; l’heure me presse et je ne m’arrêterai pas plus longtemps à vous expliquer les autres moyens, dans l’espoir que la bonté de Dieu, qui vous les a suggérés, vous donnera la grâce de vous en servir toutes fois et quantes qu’il en sera besoin. Cependant je le supplie de tout mon cœur de vous animer toutes de son saint et véritable amour, de nous en donner les infaillible marques et de nous faire la grâce d’y croître toujours de plus en plus, afin que aidés de cette grâce, nous puissions commencer en ce monde ce que nous ferons éternellement en l’autre, où nous conduisent le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
42. — CONFéRENCE DU 28 NOVEMBRE 1649
SUR L’AMOUR DU TRAVAIL
Mes filles, le sujet de cette conférence est de l’importance qu’il y a que les Filles de la Charité travaillent aux heures où elles ont quelque relâche entre le service des pauvres, ou le soin des écolières, dans les lieux où elles ne sont pas trop occupées. Le premier point est des raisons qu’elles ont de travailler pour gagner une partie de leur vie ; le second, du genre de travail auquel elles se doivent employer ; le troisième, de ce qu’elles doivent faire pour que Dieu ait aussi agréable leur travail que l’assistance rendue aux malades et leurs autres fonctions.
Voilà, mes sœurs, les trois points sur lesquels nous
Entretien 42. — Ms. SV 9, p. 191 et suiv.
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avons à nous entretenir. Voyons pour quelles raisons les Filles de la Charité doivent s’occuper aux lieux où elles le peuvent, sans préjudicier au service des pauvres malades, ou à l’instruction des écolières, comme aux villages, ou en quelques petites paroisses de Paris.
Ma sœur dites-nous pour quelles raisons une Fille de la Charité doit travailler pour gagner une partie de sa vie.
— Mon Père, sur le premier point il m’a semblé que nous devions nous occuper, parce que Notre-Seigneur nous a recommandé le bon emploi du temps secondement, parce que nous sommes pauvres ; et en troisième lieu, parce que l’oisiveté provoque de mauvaises pensées, cause de mauvais entretiens et souvent détruit en nous ce que la grâce y a établi et que nous aurions conservé si nous avions été occupées. Sur le second point, il m’a semblé que l’ouvrage auquel nous pouvions nous occuper était coudre et filer, et autres ouvrages communs, dont nous ne manquions pas. Sur le troisième, il m’a semblé qu’un bon moyen est de s’y affectionner.
Une autre sœur dit :
Mon Père, il me semble que nous devons travailler, à l’exemple de Notre-Seigneur, qui a travaillé tant qu’il a été sur terre. Sur le second point, il m’a semblé que le travail de coudre, ou filer, comme a dit ma sœur, nous est le plus propre. Et pour moyens, je crois que le soin et la diligence nous en seront de bons, nous imaginant avoir toujours à travailler, et travailler toujours comme si nous avions bien hâte, parce que, quand on va lentement, l’on n’avance guère, et quand on croit n’avoir que peu à faire, on ne se soucie point de se hâter.
Une autre sœur dit :
Mon Père, il me semble qu’une raison pour nous exciter à ne point perdre le temps est l’exemple de la sainte
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Vierge, qui n’a point été oiseuse. Pour les ouvrages je n’en vois point d’autres que ceux signalés par nos sœurs si ce n’est pour celles qui sont dans la maison et qui ont des emplois et offices particuliers. Pour faire que Dieu ait notre petit travail agréable, un bon moyen, c’est de s’occuper l’esprit à quelque chose de bon en travaillant et de ne point souffrir de pensées inutiles.
— Dieu vous bénisse, ma fille ! dit notre très honoré Père.
Et vous, ma sœur ?
— Une raison pour laquelle nous devons travailler à gagner une partie de notre vie, c’est que notre vocation a l’honneur d’imiter la vie laborieuse du Fils de Dieu ; et partant, puisqu’il a travaillé avec saint Joseph et sa sainte Mère pour gagner sa vie, nous le devons faire. Une seconde raison, c’est que nous n’apportons point de biens à la maison pour vivre, et par suite nous devons gagner notre vie par notre travail. Une troisième, c’est que la plupart d’entre nous serions obligées de gagner notre vie, si nous étions dans le monde. Une quatrième, c’est que c’est un moyen pour bien fonder notre Compagnie en la vertu, particulièrement en l’humilité, que Notre-Seigneur a tant recommandée à ceux qui le veulent suivre, et tant estimée qu’il l’a pratiquée lui-même toute sa vie.
Une autre sœur dit :
Mon Père, il m’a semblé qu’une raison de nous occuper à gagner une partie de notre vie, c’est pour imiter Notre-Seigneur, sa sainte Mère et saint Joseph, lesquels ont travaillé durant toute leur vie. De plus, notre Compagnie fait profession de pauvreté. Une troisième raison c’est que, s’il s’introduisait dans la Compagnie la croyance que nous n’avons que faire pour gagner notre
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vie, nous tomberions bientôt dans la fainéantise et notre Compagnie irait en ruine. Enfin rien n’est plus préjudiciable aux bonnes mœurs que l’oisiveté.
Sur le second point, à savoir sur les travaux auxquels nous nous devons occuper au temps où le soin des malades et le soin des écolières ou les observances de nos règles, nous donnent quelque relâche, ii m’a semblé que chacune pouvait, selon sa portée, si occuper aux ouvrages nécessaires, comme filer, coudre. et autres qui sont pour l’utilité de la maison ou des pauvres, et non en choses qui occupent beaucoup l’esprit et nous passionneraient trop. Examinant comme nous nous devons comporter pour que notre travail soit agréable à Dieu et à l’assistance des pauvres il m’a semblé qu’en le commençant je devais avoir intention de plaire à Dieu, en honorant le travail que Notre-Seigneur Jésus-Christ a fait sur la terre, secondement n’entreprendre rien sans permission, et être dans la disposition de quitter le travail quand on nous le commandera, ou que le service des pauvres nous y obligera.
Après que notre très digne Père, avec sa charité et sa patience ordinaires, eut entendu ce que chacune de celles qu’il interrogeait avait à dire sur ce sujet, il commença son discours en ces termes.
Je rends grâces à Dieu, mes sœurs, des pensées que sa bonté vous a données sur le présent sujet, qui sont toutes bonnes, toutes considérables, toutes utiles, toutes de pratique, et sur lesquelles, parce que nous n’avons que peu de temps, je ne m’arrêterai point.
J’ajouterai seulement, mes sœurs, deux choses qui me sont venues en l’esprit, dont l’une est le commandement exprès que Dieu a fait à l’homme de gagner sa vie à la sueur de son visage. In sudore vultus tui vesceris pane, lui
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dit-il (1), tu gagneras ta vie à la sueur de ton visage, c’est-à-dire, mes sœurs, par un travail qui soit pénible et laborieux ; commandement si exprès qu’il n’y a point d’homme qui s’en puisse exempter, et travail tel que, par la grâce de Dieu, il nous sert à faire pénitence par la peine qu’il cause au corps. Dieu n’a pas dit seulement : "Tu travailleras de l’industrie de ton esprit pour gagner ta vie", mais : "Tu travailleras à la sueur de ton visage", tu travailleras non seulement de ton industrie, mais de tes mains, de tes bras et de tout ton corps, et tu travailleras avec telle activité que la sueur t’en tombe du front. Voilà, mes chères sœurs, comme se doit entendre ce commandement de Dieu, auquel tout homme est obligé d’obéir.
Le laboureur que nous voyons aller à la charrue pour cultiver la terre et y faire venir le grain pour la nourriture des hommes satisfait à ce commandement, car son corps en souffre et y peine, en sorte que la sueur lui tombe souvent du visage.
La sœur de la Charité qui va le matin et le soir, chargée de ce pot par le chaud et par le froid, et cela non point pour elle, mais pour le porter à ce pauvre qui ne le peut aller quérir et qui languirait de besoin, si elle ne lui portait, oh ! celle-là, mes chères sœurs, satisfait à ce commandement.
La seconde raison, mes sœurs, c’est que Dieu, parlant au juste dit qu’il vivra du travail de ses mains, comme s’il avait voulu nous donner à entendre que la plus grande obligation de l’homme, après le service qu’il doit rendre à Dieu est de travailler pour gagner sa vie, et qu’il bénira de telle sorte la peine qu’il prendra, qu’on ne le verra point en nécessité, qu’il ne sera à charge à personne,
1) Genèse III, 19)
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et que de ce qu’il fera il vivra et soutiendra sa famille, et tout lui succédera. Dieu même promet de travailler avec lui, et, en travaillant, il bénira Dieu.
Le juste vit comme cela, mes chères sœurs, il vit, selon le commandement de Dieu, du travail de ses mains et n’est point à charge à personne. Mais l’injuste ne le fera pas, faute de prendre la peine de travailler, il sera à charge à autrui, il demandera sa vie, ou la dérobera. Oh ! voyez la différence : l’un est en bonne odeur à Dieu et au monde, vit dans la pratique des commandements de Dieu et a en suffisance les choses nécessaires à la vie, l’autre est odieux à Dieu, insupportable aux gens de bien et à peine à soi-même pour la disette où le réduit sa fainéantise.
Ce n’est pas, mes chères sœurs, que je veuille dire que tous ceux qui sont à leur aise soient justes, ni que tous ceux qui souffrent nécessité soient injustes, car nous voyons souvent que, par la permission de Dieu, les méchants prospèrent et les bons ne succèdent pas ; mais je vous dirai que jamais il ne s’est vu homme à qui Dieu n’ait donné plus que suffisamment les moyens de vivre, quand il en a voulu prendre la peine.
Contre les bénédictions que Dieu a données aux justes, il y a les malédictions qu’il fulmine contre les fainéants dans la Sainte écriture. Il renvoie les paresseux aux fourmis : "Va, paresseux, dit-il, apprends de la fourmi ce qu’il faut que tu fasses" (2)
La fourmi, mes chères sœurs, c’est un petit animal à qui Dieu a donné une telle prévoyance que tout ce qu’elle peut amasser pour l’hiver durant l’été et le temps de la moisson, elle le porte à la communauté. Voyez-vous, mes chères sœurs, elle ne se l’approprie point pour son usage
2) Proverbes VI, 6.
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particulier, mais le porte pour les autres dans le petit magasin de la communauté. Les mouches à miel font de même durant l’été. Elles font leur provision du miel qu’elles recueillent sur les fleurs, pour vivre durant l’hiver, et le portent, comme les fourmis à la communauté. Ce ne sont que de petits animaux, des plus petits qui soient sur terre, et Dieu leur a imprimé cet instinct de travailler de sorte qu’il nous renvoie à elles pour apprendre de leur exemple à travailler par prévoyance.
La troisième raison que nous avons, on l’a dite, mon Dieu ! on l’a dite, et on a ajouté de si belles choses là-dessus ! C’est que Dieu lui-même travaille incessamment, incessamment a travaillé et travaillera. Il travaille de toute éternité au dedans de lui-même par la génération éternelle de son Fils, qu’il ne cessera jamais d’engendrer. Le Père et le Fils n’ont jamais cessé de s’entretenir, et cet amour mutuel a éternellement produit le Saint-Esprit, par lequel toutes les grâces ont été, sont et seront distribuées aux hommes.
Dieu travaille encore hors de lui-même à la production et conservation de ce grand univers, aux mouvements des cieux, aux influences des astres, aux productions de la terre et de la mer, au tempérament de l’air, aux règlements des saisons et à tout ce bel ordre que nous voyons dans la nature, qui serait détruit et retournerait au néant si Dieu n’y tenait la main sans cesse.
Outre ce travail général, il travaille avec chaque particulier, il travaille avec l’artisan en sa boutique, avec la femme dans son ménage avec la fourmi, avec l’abeille, pour faire leurs cueillettes et cela incessamment et sans discontinuation. Et pourquoi travaille-t-il ? Pour l’homme, mes chères sœurs, pour l’homme tout seul pour lui conserver la vie et pour lui procurer toutes ses nécessités. Eh quoi ! si un Dieu, empereur de tout le
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monde, n’a jamais été un moment sans agir au dedans et au dehors depuis que le monde est monde, et jusqu’aux plus basses productions de la terre, avec lesquelles il concourt, combien est-il plus raisonnable que nous, qui sommes ses créatures, travaillions, comme il a dit, à la sueur de nos visages ! Un Dieu travaille incessamment, et une Fille de la Charité se tiendrait oisive ! Elle se persuaderait qu’elle n’est que pour servir les malades ! Et quand elle n’en a que peu ou point, elle se tiendrait inutile ! O mes chères sœurs, gardons-nous bien de cela, fuyons l’oisiveté comme la mort, que dis-je ? fuyons-la comme l’enfer.
Mais, Monsieur, nous sommes occupées depuis le matin jusqu’au soir, à peine avons-nous le temps de prendre nos repas, et bien souvent ce n’est pas aux heures. — A la bonne heure, mes chères sœurs ; j’en loue Dieu de tout mon cœur. Je souhaiterais qu’il plût à sa bonté que vous le fussiez toutes de la sorte. Je sais que dans Paris il y a bien du travail, que trois bien souvent ne seraient pas trop pour faire ce que deux ont à faire, et que, si les journées avaient quarante-huit heures, vous trouveriez de quoi les employer ; mais je sais bien aussi qu’aux champs on n’est pas toujours employé de même, que l’on n’a pas partout assez de malades pour occuper le temps, et que dans Paris même il y a des paroisses où les affaires ne sont pas si grandes ; il n’y en a pas beaucoup à la vérité, mais il y en a toujours quelqu’une, et c’est de ces lieux, mes chères sœurs, que j’entends principalement parler, encore qu’en pas un l’on ne doive jamais perdre le temps.
Si vous saviez bien, mes chères sœurs, le malheur qu’entraîne après soi l’oisiveté, vous la fuiriez comme l’enfer. On a dit, et il est vrai, qu’elle cause les mauvaises pensées et les mauvais entretiens. Hélas ! il n’est que trop vrai, mes chères sœurs ; elle en est la mère nourrice.
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Que feront ensemble deux personnes qui n’auront rien à faire, sinon s’entretenir premièrement de choses inutiles et dangereuses ? Elles iront ensuite jusqu’à en dire de pernicieuses et damnables, à faire des médisances, former des mensonges, murmurer contre les supérieurs, critiquer les règles, en parler avec mépris ! bâtir des châteaux en Espagne. Sais-je, moi, les extravagances qui peuvent passer par un esprit oisif ? Elles auront mille mauvaises pensées, mille sales imaginations au sujet de celui-ci, de celle-là, de ce garçon qu’elles auront rencontré, encore que, par la miséricorde de Dieu, je n’en sache point parmi vous, mes chères sœurs, et que sa bonté vous préserve de ces désordres d’une manière toute particulière. Oui, nous le pouvons dire pour la gloire de Dieu, il a un soin tout particulier de conserver votre pureté ; mais il n’en faut pas abuser.
L’oisiveté cause encore les petites rancunes, les ennuis, les jalousies. Souvent c’est une simple imagination sans fondement. Une personne oisive fera mille réflexions contre le respect qu’elle doit à Dieu ; elle détruira la paix qu’elle doit faire régner en son âme et portera des jugements contre la charité qu’elle doit à son prochain.
Mes chères sœurs, qu’a fait Notre-Seigneur pendant qu’il a vécu sur la terre ? On l’a dit. Je n’ai que peu et presque rien à ajouter. Je dirai seulement qu’il a mené deux vies sur terre. L’une depuis sa naissance jusqu’à trente ans, pendant laquelle il travailla à la sueur de son divin visage pour gagner sa vie. Le métier de charpentier fut le sien, il porta la hotte et servit de manœuvre et d’aide-maçon. Du matin au soir il fut dans le travail dès sa jeunesse, et il continua jusqu’à la mort. Le ciel et la terre rougissent de honte à la vue d’un tel spectacle.
Voilà, mes chères sœurs, la conduite de Dieu, souverain de tout le monde, à qui toutes les créatures doivent
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un honneur infini. Nous le voyons vivre du labeur de ses mains et dans le plus bas et pénible emploi du monde ; et nous, chétifs et misérables, nous serions inutiles ! Et une Fille de la Charité se voudrait épargner !
L’autre état de la vie de Jésus-Christ sur terre est depuis l’âge de trente ans jusqu’à sa mort. Pendant ces trois ans que n’a-t-il point fait de jour et de nuit, allant prêcher tantôt au temple, tantôt dans une bourgade, sans discontinuation, pour convertir le monde et gagner les âmes à Dieu son Père ? Pendant ce temps-là, de quoi pensez-vous qu’il vécût, mes chères sœurs ? Il ne possédait rien sur terre, non pas même une pierre pour reposer son chef tout divin, où habitait la sagesse éternelle. Il vivait pour lors des aumônes que lui faisaient la Madeleine et les autres pieuses dames qui le suivaient pour écouter ses sermons. Il allait chez ceux qui l’en conviaient et ne cessait de travailler jour et nuit et à toute heure, en allant tantôt où il savait qu’il y avait quelques âmes à gagner, tantôt chez un malade, pour lui donner la guérison du corps, et puis celle de l’âme. En quoi il a voulu montrer deux temps aux Filles de la Charité qui servent les malades : l’un pendant lequel elles leur administrent leurs besoins temporels ; l’autre, en les servant ou après les avoir servis, pendant lequel elles leurs disent quelque bonne parole pour les porter à faire une bonne confession, les disposer à bien mourir, ou à prendre de bonnes résolutions de mieux vivre, en cas que Dieu leur redonne la santé. Agir ainsi, mes chères sœurs, c’est imiter la conduite de Notre-Seigneur sur terre ; et gagner sa vie de cette sorte, sans perdre de temps, c’est la gagner comme Notre-Seigneur la gagnait.
Saint Paul, ce grand apôtre, cet homme tout divin, ce vaisseau d’élection, gagna sa vie du travail de ses mains ; au milieu de ses grands travaux, de ses grandes charges,
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de ses prédications continuelles, il prenait du temps, ou de jour ou de nuit, pour se suffire et ne demander rien à personne. Il dit dans un de ses discours : "Vous savez que Je n’ai rien exigé de vous et que le pain que je mange pour soutenir mon corps, ces mains l’ont gagné. (3). Qui ne rougira de confusion d’un tel exemple ? Ce n’était pas une fille qui parlait, ce n’était pas un homme du commun ; c’était un homme de bonne condition par sa naissance, sa science et sa vertu ; et cet homme avait tellement en recommandation la sainte pauvreté enseignée par Jésus-Christ qu’il eût fait scrupule de manger un morceau de pain, qu’il ne l’eût gagné. Si ses grands emplois ne lui permettaient pas de travailler le jour, il prenait du temps sur le repos de la nuit.
C’était pour lors une sainte coutume en l’église que chacun travaillât. Les religieux, au commencement, gagnaient leur vie. Après avoir assisté à l’office divin, ils s’occupaient à faire des nattes, des paniers de jonc, qu’ils vendaient. Et cela se pratiquait, encore du temps de saint Bernard ; ses religieux et lui-même travaillaient il y a quatre cents ans. Et comme tout se relâche avec le temps, cette sainte coutume s’est abolie. Ce n’a pas été sans de graves conséquences ; car la discipline domestique a pour lors cessé d’être dans l’austérité où elle se trouvait alors que les religieux étaient assujettis au travail.
Or, voyez-vous, mes chères sœurs, la bonté de votre œuvre, vous qui n’êtes point à charge aux lieux où vous êtes appelées ? Ce qui est un grand point, car, cela étant, vous pourrez rendre toujours service à Dieu, et avec applaudissement, encore que ce ne soit ce que vous devez chercher. Vous ne serez point obligées de demander plus
3) Deuxième épître aux Thessaloniciens, III, 8.
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que ce qu’on vous pourra donner. Et si vous venez à avoir plus qu’il ne vous faut, vous savez que le surplus est employé à élever d’autres filles, qui rendront un jour service à Dieu comme vous, qui serviront le prochain et par lesquelles Dieu sera glorifié. Les religieux rendent service à Dieu et sont le soutien de l’église ; mais la plupart, au moins ceux qui sont dans la mendicité, sont à charge. Il est vrai qu’ils ne font point de mal, parce que c’est leur règle. Voilà, par exemple, les religieux de saint François, qui pratiquent une si étroite pauvreté ; oh ! cela est grand devant Dieu, mais ils sont à charge et sans posséder de biens, dans le dénuement et la pauvreté, n’étant point fondés.
Mais vous, vous pouvez gagner suffisamment votre vie en servant le prochain, vous n’êtes à charge à personne ; vous vous suffisez à vous-mêmes. Plaise à Dieu que je le puisse faire aussi, moi, indigne du pain que je mange, et que, gagnant licitement ma vie, je puisse servir mon prochain sans rien posséder et sans charger personne ! Plût à Dieu que nos messieurs le pussent faire et que nous fussions obligés de quitter ce que nous avons ! Dieu sait combien ce serait de bon cœur. Mais nous ne le pouvons, et il nous en faut humilier.
S’il plaît à Dieu, mes chères sœurs, vous faire cette grâce, que vous puissiez un jour gagner vos vies et parvenir à servir les villages qui n’ont pas le moyen de vous avoir, je ne vois rien de plus beau. Quoi ! des filles, en travaillant pour autrui, seront en un lieu où elles serviront les pauvres et instruiront les filles sans que personne y contribue, et cela grâce au travail des sœurs qui seront aux autres endroits, grâce aussi au travail qu’elles auront fait elles-mêmes dans leurs moments de relâche ! Quel bien, mes sœurs, et quelle bénédiction de Dieu, que vous qui déjà êtes au village, ou dans les paroisses,
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qui servez les pauvres et montrez aux écolières, vous contribuiez de votre travail à faire que d’autres opèrent le même bien, apportant à la communauté ce qui vous reste ! Si les abeilles le font, comme déjà nous avons dit, cueillant le miel sur les fleurs et le portant à la ruche pour la nourriture des autres, pourquoi vous, qui devez être comme des abeilles toutes célestes, ne le feriez-vous pas ? O mes sœurs, s’il plaît à Dieu donner cette grâce à votre Compagnie, que, par votre moyen, les pauvres soient servis, la jeunesse instruite, cette maison mise en état de subsister, comme il a été jusqu’à présent, de recevoir et d’instruire les filles qui se présenteront dans le dessein de servir Dieu, lesquelles, dans leur temps, lui rendront le service que vous lui rendez, ne sera-ce pas un grand bonheur pour vous ? Mes chères sœurs, vous y êtes obligées autant que vous le pouvez ; au moins ne devez-vous rien omettre pour cela. Dites-vous en vous-mêmes : "C’est la maison où j’ai été élevée ; on m’a fait la charité de m’y recevoir et accueillir ; il est bien raisonnable que je contribue aux dépenses pour que l’on puisse continuer cette même charité à celles qui viendront après nous, et que la Compagnie ne cesse point, ni ne discontinue le bien qu’elle a commencé."
Ce bien est grand, mes sœurs, et plus grand que vous sauriez penser et que je vous puis dire. Voilà, par exemple, deux filles qui sont dans une paroisse ; que ne font-elles pas ? Que n’entendons-nous dire de leur manière de vie ? C’est une vie toute divine, une vie telle que Jésus-Christ l’a menée sur la terre ; Dieu travaille continuellement avec elles, et il le faut bien, mes chères sœurs, car elles ne pourraient pas faire ce qu’elles font. J’ai présent en l’esprit deux de nos sœurs qui sont en lieu où elles n’ont pas beaucoup à faire et ont suffisamment ce qu’il leur faut ; j’en suis en soin et crains que ce ne leur
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soit une occasion de déchoir et de tomber dans la paresse. J’aimerais mieux que la fondation n’eût point été faite, car, mes chères sœurs, la ruine de votre Compagnie n’arrivera que par là. Lorsque l’on verra nos sœurs bien fondées et n’avoir pas assez de quoi s’occuper, elles négligeront de travailler et ne se soucieront point d’aller voir les pauvres. Ah ! dès lors il faudra dire adieu à la Charité ; il n’est plus de Charité ; elle est tout ensevelie ; il faudra alors faire les obsèques de la Charité. Si Dieu n’y met la main, il en sera ainsi. Je ne le verrai pas, moi, car je ne suis plus désormais rien sur la terre ; mais vous à qui Dieu donnera des jours, vous le verrez.