Entretiens aux Filles de la Charité (page 37)
Donnez-vous donc à Dieu, mes chères sœurs, pour travailler tout de bon, à l’imitation de sa divine Majesté, qui travaille incessamment quoiqu’elle n’ait besoin de rien, pour apporter à la communauté comme les abeilles, ce qui vous restera, afin qu’on puisse élever d’autres filles, après toutefois avoir fait la provision pour vos besoins.
Mais en quels ouvrages pouvons-nous nous occuper ? Il ne nous faut pas un travail de longue haleine ; et puis nous ne savons pas faire tout ce que l’on nous pourrait donner. — A cela, mes filles, je réponds que coudre et filer sont les plus convenables ouvrages que vous puissiez faire. Tout le monde a besoin de linge, et vous êtes assurées que, si vous y travaillez, vous en aurez toujours, soit pour votre usage, soit pour les pauvres ou enfants, soit pour autrui ; vous n’en manquerez point.
Mais comment faire pour que ce travail plaise à Notre-Seigneur ? On l’a dit, mes chères sœurs ; et on a ajouté de si belles choses là-dessus !
Il faut travailler premièrement pour faire plaisir à Dieu, qui prend sa joie et ses délices à nous voir occupés pour une bonne fin. Or, vous êtes assurées que la vôtre
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lui plaît. Aussi ne doutez pas que vous ne fassiez chose qui lui soit agréable.
Secondement, votre travail doit avoir pour but d’honorer le travail pénible et laborieux de Notre-Seigneur sur terre, lequel a fait servir son divin corps aux plus forts ouvrages, sans s’épargner.
En troisième lieu, il le faut faire en pensant que vous travaillez pour le service du prochain, qui est si cher à Dieu qu’il estime fait à lui-même ce que l’on fait pour le soulagement d’autrui.
En quatrième lieu, il faut bannir de nous l’esprit d’avarice. On a dit ce bon mot, qu’il ne fallait pas avoir en vue du gain. O mon Dieu ! non, cela gâterait tout. Si une Fille de la Charité se proposait, en travaillant, d’accumuler écus sur écus pour avoir de l’argent devant elle, ou pour se mieux nourrir, ce serait déplaisant à Dieu et à malédification aux gens de bien.
Un homme du monde me disait hier : "Monsieur, il y a huit ans que je me suis donné à Dieu pour ne point profiter de mon bien. Moi nourri et vêtu, je donne le surplus aux pauvres. Je sais bien que je ne pourrai pas avoir un office pour mon fils ; mais je ne saurais agir autrement." C’est, mes chères filles, un homme du monde, qui ne se tient pas à rien faire et qui ~ des enfants ; et tout ce qu’il fait, après s’être simplement pourvu du nécessaire, c’est pour les pauvres ; il va même jusqu’à vendre et engager son fonds. Ah ! il nous faudrait vendre nous-mêmes pour tirer nos frères de la misère ; et une Fille de la Charité serait si malheureuse que de faire quelque réserve et de se dire : "Sais-je ce qui peut arriver ? Je ne serai peut-être pas toujours dans la Compagnie ; si je venais à sortir, j’aurais toujours cela. Ah ! maudit que sais-je, pensées damnables, pensées suggérées par le démon pour être une occasion de ruine à celles qui les écouteraient !
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Ce n’est pas que j’en sache entre vous qui soient dans cette disposition ; je sais que toutes vous êtes bien affectionnées et intentionnées pour la maison.
Je prie Dieu, qui a, de toute éternité, travaillé au dedans de lui-même, je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a travaillé ici-bas en terre, jusqu’à faire l’exercice de manœuvre, je prie le Saint-Esprit, pour qu’il nous anime au travail ; je prie saint Paul, qui a gagné du travail de ses mains, le pain dont il se sustentait ; je prie tous les anciens religieux, qui ont été dans l’exercice manuel et qui sont parvenus à la sainteté, qu’il plaise à la bonté de Dieu nous pardonner le temps que nous avons tant de fois perdu, et particulièrement moi, qui suis le plus indigne du pain que je mange et que Dieu me donne ; je prie, dis-je, Notre-Seigneur Jésus-Christ de nous donner la grâce de travailler, à son imitation ; je prie la sainte Vierge et tous les saints de nous obtenir de la très Sainte Trinité cette grâce, au nom de laquelle, et me confiant en son infinie bonté, je proférerai les paroles de bénédiction.
Benedictio Dei Patris…
43. — CONFéRENCE DU 19 AVRIL 1650
SUR LA CONDUITE A TENIR DANS LES DIFFICULTéS
LOIN DE LA MAISON-MèRE
Le sujet de la présente conférence, mes chères sœurs, est de ce que les Filles de la Charité doivent faire quand elles sont hors de la maison particulièrement à la campagne et aux lieux fort éloignés, quand elles ont quelque difficulté, tant spirituelle que temporelle, par exemple
Entretien 43. — Ms SV 9, p. 200 et suiv.
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quand elles sont en doute et en quelque peine intérieure au sujet de leurs règles ; car il y en a parfois qui se contredisent sur leurs emplois imperfections, incommodités ou pratiques de dévotion, et principalement la confession et communion, les mortifications corporelles les communications intérieures.
Le sujet, mes filles, se divise en trois points : le premier est des raisons que nous avons de bien savoir comment nous comporter quand surviennent de semblables difficultés hors la maison ; le deuxième de ce qu’il faudrait faire en telles occurrences ; le troisième, de ce que chacune a fait quand elle s’est trouvée en semblables peines et des résolutions à prendre pour l’avenir sur ce sujet.
Cet entretien, mes sœurs, regarde, non point les filles de céans ni celles qui sont à Paris, car et les unes et les autres sont à la source des remèdes, mais seulement celles qui sont à la campagne et spécialement aux lieux fort éloignés, où elles sont peut-être destituées de toute consolation et ne peuvent avoir de résolution de leurs supérieurs, pource que la chose est trop pressée et le chemin trop long. Mais pource que toutes, tant que vous êtes, seriez prêtes à partir présentement pour aller en quelque part que vous soyez envoyées, il est bon que chacune sache ce qu’elle aurait à faire, si elle se trouvait en lieu où elle aurait semblable besoin.
S’adressant à une sœur, Monsieur Vincent lui dit :
N’importe-t-il pas, ma fille, que nous sachions comme nous devons nous conduire quand nous sommes loin de la maison et qu’il nous survient quelque peine pour laquelle nous aurions besoin de conseil ?
— Monsieur, il me semble qu’une raison de désirer être instruite de ce que nous avons à faire en ces besoins est que, l’étant, cela nous met l’esprit en grand repos.
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— Et que feriez-vous, ma fille, si vous étiez éloignée et qu’il vous arrivât quelque peine ou tentation, et que vous ne sussiez de qui prendre conseil ?
— Monsieur, je crois qu’il serait à propos, comme nous n’allons pas seules, d’en parler à la sœur avec qui je serais.
— Oui, ma fille, vous avez raison, mais il faudrait le faire avec discrétion et selon la nature de la chose. Si c’est, par exemple, l’exercice des malades, ou l’instruction des écolières, on le peut dire, et même on le doit. "Mon Dieu ! ma sœur, j’ai peine de ce qu’il semble que le service des malades ne va pas comme je l’ai vu ailleurs il y a tel abus. Que vous en semble ? N’y peut-on pas remédier ? ; De même touchant l’école. Mais si la peine était de telle nature que votre sœur ne pût y apporter aucun soulagement, ou même qu’il fût prudent de la lui cacher, on lui pourrait dire : "Ma sœur je vous prie de ne vous point inquiéter si vous me voyez un peu triste, j’ai quelque peine en l’esprit. Priez Dieu pour moi. J’espère de sa bonté que cela passera, mais je suis si faible que je ne peux m’empêcher de la faire paraître."
Ma sœur, vous avez dit encore qu’il faut avoir confiance en la personne qui vous est donnée pour la conduite de votre conscience ; c’est en effet, un grand moyen pour mettre l’esprit en repos. Vous souvient-il de quelque peine pour laquelle vous pensiez avoir besoin d’avis, adressez-vous à lui avec confiance. Dieu ne permettra pas qu’il ne dise rien qui ne soit pour votre bien. Une autre sœur dit qu’il était bon de se mettre en repos et d’essayer d’avoir patience.
Sur quoi, Monsieur Vincent ajouta :
Ma sœur dit, et avec raison, que, quand on a cru faire ce qu’on devait en ce point, si on a dit sa peine à sa sœur et qu’on n’y trouve point de remède, ou, au cas où
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ce serait chose que nous ne pouvons lui communiquer sans l’inquiéter, si on l’a dite au confesseur qui nous est donné de la part des supérieurs, et que nous ne soyons pas en repos, il faut croire que Dieu le permet ainsi, adorer sa conduite, pratiquer la patience et travailler à garder la tranquillité d’esprit parmi l’inquiétude ou la tentation.
Une autre sœur dit qu’elle n’avait point éprouvé de meilleur moyen que de se mettre aux pieds du crucifix et de représenter sa peine à Notre-Seigneur, avec confiance et soumission, se résignant à sa sainte volonté.
— Vous avez grande raison, ma fille, et c’est bien un des meilleurs moyens que l’on puisse trouver pour faire la volonté de Dieu et trouver son repos. ç’a été la pratique de presque tous les saints. Il me souvient que feu Madame la générale (1) en usait ainsi. Son confesseur (2) s’en allant une fois en voyage à cinquante lieues d’où elle était : "Eh ! Monsieur, lui dit-elle, vous vous en allez, à qui aurai-je recours en mes peines ?" Il lui répondit : "Madame, Dieu y pourvoira. Vous vous pourrez adresser à Monsieur tel et à un tel, celui-ci pour vos confessions ordinaires, et celui-là pour votre conseil, si l’autre ne vous suffit ; et si l’un et l’autre ne mettent pas votre esprit en repos, je vous conseille, Madame, de le chercher au pied de la croix. Là vous découvrirez amoureusement vos peines au Fils de Dieu, vous ferez des actes de confiance et de résignation à son bon plaisir, honorant le délaissement où lui-même s’est trouvé en cet état, étant abandonné de ceux qui lui avaient le plus d’obligation, et privé de toute consolation sensible jusqu’à se croire abandonné de son Père éternel. Vous y étudierez,
1) Madame de Gondi.
2) Saint Vincent de Paul.
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Madame, l’usage qu’il a fait de ses souffrances et vous y aurez, avec l’aide de sa grâce, un plus heureux succès que je ne vous puis dire."
Cette bonne dame, mes filles, le pratiqua de la sorte ; et, quelques jours après, elle écrivait à son confesseur : "Monsieur, j’ai expérimenté les moyens que vous m’avez donnés pour apaiser mon esprit dans ses peines, mais je n’en ai point trouvé de tels que celui de me jeter au pied d’un crucifix. Ce que les hommes m’ont dit n’était point ce que je cherchais ; je l’ai trouvé là avec toute la consolation que les créatures ne me pouvaient donner." O mes filles, c’est là l’unique remède, et, si vous vous en êtes quelquefois servi, je m’assure que vous ne trouverez point en avoir expérimenté de plus efficace. Vous avez été bien inspirée, ma sœur, et je prie Dieu qu’il vous bénisse.
Ma sœur qui êtes auprès, dites-nous, je vous prie, ce que doit faire une fille qui, se trouvant en pays éloigné, a des peines en l’esprit et ne sait à qui s’adresser pour prendre conseil.
— Monsieur, je crois que le plus court est de se mettre entre les mains de Dieu et d’avoir confiance en sa bonté. De plus, il me semble que, si on est avec une sœur en qui on ait confiance, on lui peut demander permission d’écrire aux supérieurs.
— Dieu soit béni ! Ma sœur confirme ce que ma sœur vient de dire touchant le repos qu’il y a de s’abandonner à Dieu, et dit, de plus, qu’il est bon d’en écrire. Or, il faut que vous sachiez, mes sœurs que, quand on veut écrire à un parent, à un ami ou à quelqu’autre on doit demander permission à la sœur servante, et, quand la lettre est écrite, la lui remettre entre les mains pour qu’elle l’envoie, si elle le juge à propos, ou la retienne, si elle le trouve mieux Cela se fait dans toutes les
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communautés bien réglées, et on le pratique aussi chez nous. Pas un de nos messieurs et de nos frères n’écrirait à qui que ce soit, qu’il ne vienne premièrement demander permission d’écrire, puis m’apporter sa lettre, que je vois ; et, selon ce que c’est, je l’envoie ou la retiens. Si je n’y suis pas, on s’adresse aux supérieurs, qui font la même chose.
Mais, Monsieur, cela est bien dur. Quoi ! j’écris (cela ne m’arrive pas souvent), et il faut que mes lettres soient vues et qu’elles soient au hasard de n’être pas envoyées, si on ne les trouve pas bien ! — Oui, mes sœurs, il faut que cela soit ; autrement, tout l’ordre serait renversé : l’une écrirait à sa mode ; ainsi ferait l’autre. C’est la pratique de toutes les maisons bien réglées.
Mais, quand il est question d’écrire aux supérieurs, ou à la directrice, oh ! alors, mes sœurs, il ne faut point demander permission, ni montrer vos lettres. Vous êtes absolument libres de leur écrire, vous le devez même toutes les fois que vous en avez besoin, sans qu’il soit nécessaire d’en demander congé à la sœur servante, et elle n’y doit point trouver à redire, parce que c’est l’ordre que l’on doit tenir.
Il en est de même pour les lettres qui viennent : quand on les reçoit, on ne les doit point voir, que la sœur servante ne les ait vues auparavant, et ne les donne ou envoie à la sœur à qui elles s’adressent. Cela se fait partout. Pensez-vous que chez nous on délivre une lettre à qui que ce soit qu’à moi ? On m’apporte toutes celles que l’on apporte pour les particuliers ; et quand je les ai lues, je les baille, ou les retiens, comme je le juge à propos.
Mais quand on reçoit une lettre des supérieurs, ou de la supérieure, oh ! la sœur servante n’a point droit de la voir ; il faut qu’elle la donne incontinent qu’elle l’a reçue, toute fermée ; et si la sœur lui disait : "Ma sœur, vous
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plaît-il la voir ?" elle ne le doit pas faire, mais lui dire : "Oh ! ma sœur, je n’ai garde ; cela vous appartient ; je n’y dois point toucher."
M. Vincent fut alors appelé pour quelque affaire urgente ; et il laissa M. Portail, qui prit la parole à sa place.
Vous allez être bien mortifiées, mes sœurs, de ce que M. Vincent vous a laissées en si beau chemin. Vous aviez commencé à savourer la douceur de son langage, et tout à coup vous en voilà sevrées. Il ne vous demeure que moi, qui suis tout contraire à lui. Mais l’obéissance le veut ainsi. Peut-être qu’il pourra revenir pour conclure. Si cela est, vous en serez bien heureuses. En attendant, puisqu’il l’a commandé, nous ne laisserons pas de dire quelque chose de ce que Dieu nous inspirera sur le sujet qui est commencé.
Ma sœur, vous plaît-il nous dire vos pensées ?
— Monsieur, la première raison que j’ai eue de savoir comment nous nous devons comporter dans les difficultés qui nous arrivent, étant éloignées, c’est que, ne le sachant pas, nous serions en danger de déplaire à Dieu en faisant des actions contraires à celles que nous devrions faire, faute d’être dûment informées, et cela nous causerait de grands troubles intérieurs et nous ôterait la paix avec Dieu, avec le prochain et avec nous-mêmes, et par conséquent nous éloignerait de Dieu, qui n’habite que dans un lieu de paix.
Secondement, nous nous mettons en danger de perdre notre vocation, parce que, au milieu de grandes difficultés, ne sachant pas comment nous comporter, nous nous laisserons aisément aller à interroger des personnes qui, n’ayant pas l’esprit de la maison, nous conseilleraient le contraire de ce que nous avons à faire, et cela causerait notre perte totale. Quand, au contraire, nous
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sommes bien instruites de la conduite à tenir dans les rencontres, cela nous conserve quelque part que nous soyons, dans l’esprit de la Compagnie.
Sur le second point, j’ai pensé que, pour les choses corporelles, si nous sommes proches de la maison, il est bon de venir dire nos pensées à nos supérieurs, avec désir de suivre leurs conseils ; et si nous sommes si éloignées que nous ne puissions venir, il faut nous mettre devant Dieu, et, après avoir demandé son assistance, faire ce que sa bonté nous inspirera et ce que nous croirions nous être permis par nos supérieurs. Mais, pour les choses spirituelles et peines intérieures, je crois qu’il faut tout à fait chercher sa consolation en Dieu, les agréer de bon cœur pour son amour, sans nous en inquiéter, et les souffrir tant qu’il lui plaira, sans rien faire paraître à nos sœurs, ni aucune mauvaise humeur. Et pour être dans cet état, je crois qu’il le faut demander instamment à Dieu, et ç’a été ma résolution, aidée de sa sainte grâce.
— Notre sœur a dit un motif bien pressant et bien remarquable, et il nous faut un peu examiner cela. Faute de savoir ce que nous avons à faire, dit-elle, nous nous mettrions en danger de perdre notre vocation. Oh ! cela est peut-être de plus grande conséquence, que vous ne pensez, mes sœurs, car ne vous dites pas : "Si je ne suis dans ce lieu-là, je serai en un autre où je pourrai faire aussi bien mon salut, on se sauve partout." Il faut que vous sachiez, mes sœurs que la fille qui quitte sa vocation est comme le poisson hors de l’eau Hors de l’eau, le poisson ne peut vivre longtemps, il meurt incontinent. Pourquoi ? Parce que l’eau est son élément ; et il en est dehors. De même, la communauté est l’élément des Filles de la Charité qui y sont appelées. Tant qu’elles y sont, elles vivent, elles ont grâce pour faire leur salut ; mais en sont-elles dehors, elles ne savent plus que devenir, et
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la plupart de celles qui quittent leur vocation se damnent, si Dieu ne les en retire par une miséricorde tout extraordinaire ; je ne dis pas seulement celles qui sortent de céans, mais en général tous ceux et celles qui quittent leur vocation, quelque part qu’ils aient été appelés ; car tous sont infidèles à Dieu et lui font injure en méprisant les grâces qu’il leur a faites et n’en faisant pas l’usage qu’ils devaient.
A propos de cela, il faut que je vous rapporte un fait, quoiqu’avec douleur, parce qu’il s’agit de quelqu’un qui a été des nôtres ; mais n’importe, cela vous fera voir combien il est dangereux de perdre sa vocation. Un jeune homme de bonne maison, qui s’était adonné à la débauche et aux vanités du monde, fut mis chez nous par son père, qui craignait ses mauvais déportements. Il fut enfermé près d’un an dans une chambre, où personne ne le voyait, que quelqu’un de la maison, pour lui représenter son devoir. Il était là comme un prisonnier. Sur la fin de son année, il fut touché de Dieu et se sentit dans un grand désir, non seulement de ne plus retourner à ses débauches, mais d’en faire pénitence, de se retirer tout à fait du monde et de servir Dieu dans la Mission. Après quelque temps de persévérance en ce désir, on le reçut. Il fit fort bien, et tout le monde en était édifié. On le voyait toujours faire des humiliations, rechercher les choses basses et ravalées. Quand il répétait son oraison, nous pensions entendre parler un ange. C’était une ferveur et une dévotion sans pareille.
Cela dura environ deux ans. Après quoi, il commença à se relâcher, puis à faire tout avec négligence et à trébucher. La fréquentation de quelques mauvais esprits qui n’étaient pas trop affectionnés à la maison le perdit. Il sortit sous prétexte de faire mieux ailleurs. Il garda la soutane et paraissait dans la volonté de se faire d’église,
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mais il reprit aussitôt le grand air du monde. Il allait à cheval et se comportait d’une tout autre manière qu’un ecclésiastique devait faire. C’était un ecclésiastique courtisan. Il trébucha de nouveau, car hier je le vis sans l’habit d’ecclésiastique ; il était en cavalier et allait partir pour l’armée.
Or, dites-moi, s’il vous plaît, n’est-il pas vrai que son salut est bien en danger ? Il sera peut-être tué, et Dieu sait en quel état, car il n’est plus dans les sentiments de piété qu’il faisait paraître autrefois. Il parle maintenant en libertin et en athée ; il se forme des doutes ; il ne croit pas à grand’chose, dit-il. Voilà l’état d’un homme qui a perdu sa vocation et qui paraissait un ange.
Ainsi, ma bonne sœur, vous avez eu raison de dire que, faute de savoir ce que l’on doit faire, l’on se met en danger de perdre sa vocation, et de remarquer que c’est là un grand malheur ; car c’est sans doute le plus grand qui puisse arriver à une âme qui a été appelée de Dieu pour le servir en un genre de vie, que d’en sortir ; et on ne tombe guère en cet état quand on demeure dans les bonnes pratiques que les règles et les supérieurs nous enseignent. J’ai remarqué que, depuis dix ou douze ans que j’ai l’honneur de servir la Compagnie, la plupart des sœurs qui sont sorties l’ont fait pour ne s’être point communiquées dans leurs peines. Les unes désiraient un autre emploi les autres une autre compagne. On conçoit des aversions et on ne les dit pas. Cela couve dans le cœur. On a de la peine d’une règle, qu’on ne sait comment concilier avec une autre ; car il y a quelquefois des règles qui se contredisent, et, faute de s’en éclaircir, on tombe dans l’abus et dans le dégoût. On se confesse et l’on ne dit mot de cela. Cependant l’esprit en demeure blessé. Survienne alors quelque occasion imprévue, on laisse tomber les armes. Je me suis un peu étendu
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sur ce point, parce qu’il est d’une grande importance.
Une autre sœur dit qu’il lui semblait qu’un bon moyen, quand on est destitué de secours, c’est d’offrir une communion à Dieu, pour qu’il lui plût regarder notre peine ou inquiétude.
Monsieur Portail interrogea une autre sœur, qui posa deux questions. La première, s’il ne serait pas à propos avant toute autre chose, quand nous sentons de la peine, de commencer par la sainte communion, avant de chercher remède ailleurs.
Monsieur Portail répondit :
Vous avez raison, ma bonne sœur ; il est bon de commencer par là. La prière est très bonne ; il est bon de se mettre à genoux devant un crucifix, mais il vaut encore mieux s’unir à Dieu par la sainte communion. Les autres moyens ne sont que l’accessoire ; celui-ci est le principal. Après quoi, si la peine continue, on aura plus de force pour la supporter, et l’oraison que l’on fera aura plus d’efficace. Si nous avons de la peine à dire ce qui nous en fait, cela nous la facilitera ; si nous sommes en lieu où nous n’avons personne, Dieu nous inspirera, mais, tant que vous serez à la maison, confiez-vous, mes sœurs, à votre supérieure ou à votre directrice ; elles ont l’esprit de Dieu pour vous conduire et l’obtiendront pour celles qu’elles vous donneront, en quelque part que vous alliez, et vous devez tenir pour certain que vous ne serez jamais trompées, en suivant leurs avis. Nous devons avoir plus de confiance aux supérieurs que Dieu nous a donnés, qu’à un ange du ciel, parce que c’est par eux que Dieu nous fait dire ce qu’il veut de nous. Il a dit lui-même : "Qui vous écoute m’écoute" (3). Si vous voyiez
3) saint Luc X, 16)
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d’un côté un ange qui vous commandât quelque chose et que Notre-Seigneur vous en dit une autre, vous seriez obligées de laisser ce que l’ange pourrait vous dire pour faire ce que Notre-Seigneur vous dirait.
Mais, mes bonnes sœurs, pour profiter de ce que disent vos supérieurs, il faut aller à eux avec une droite intention, pour s’amender non par dépit ou vengeance, ni pour se décharger et témoigner ses ressentiments, ses aversions, ni par quelque sorte de bravade. Celles qui iraient aux supérieurs sans bonne intention, bien loin d’y laisser leurs inquiétudes, en rapporteraient encore davantage. Il faut les aller trouver avec cette droiture, dans le dessein de suivre ponctuellement tout ce qui vous sera ordonné regardant votre supérieur comme Dieu l’écoutant comme Dieu, et lui obéissant comme à Dieu. En cette manière, vous êtes bien assurées que Dieu bénira votre soumission et vous donnera le repos et la paix que vous cherchez.
L’autre question fut de savoir si, quand on est dans les lieux éloignés et que ceux qui ont fait l’établissement, ou y ont contribué ont besoin de notre assistance, on la leur doit rendre, au préjudice du service des pauvres. Ce qui fut diversement agité. Mademoiselle allégua l’article de la règle par lequel il est défendu de rendre service aux personnes riches qui ont moyen de se faire servir par d’autres.
Sur quoi M. Portail donna conseil de s’en excuser honnêtement alléguant le danger où pourraient tomber les pauvres, faute d’avoir la nourriture ou les remèdes à l’heure convenable. Il ajouta que, si le service demandé se rencontrait hors lé temps de celui que l’on rend aux pauvres, et était purement de l’assistance des malades comme de faire quelques bouillons, ou médicaments, nous le pourrions rendre, pourvu que cela se fît rarement,
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fût de peu de durée et ne portât préjudice aux chirurgiens du lieu.
Une sœur fut alors interrogée, qui répondit :
La première raison d’être instruites de la manière de nous conduire dans les difficultés qui nous arrivent aux lieux éloignés est pour ne rien faire de mal à propos et de nuisible à la Compagnie, au prochain et à nous-mêmes.
Une autre raison est que cela nous rend conformes à l’esprit et à la manière d’agir de la Compagnie, car, s’il arrivait quelque difficulté, je penserais devant Dieu ce qui serait pour sa plus grande gloire, et chercherais à me rappeler ce que j’ai oui dire à mes supérieurs en de semblables sujets, pour de là juger ce que je pourrais faire conformément à leurs intentions. Si la chose était de telle nature que je pusse la dire à la sœur avec qui je serais, j’en conférerais avec elle, dans l’espoir que Dieu y donnerait son esprit, si elle regardait ma conscience, je me confesserais du péché que j’y reconnaîtrais, avec résolution de le quitter, et j’essayerais de me mettre en repos.