Entretiens aux Filles de la Charité (page 38)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ma résolution a été, avec l’aide de Dieu, de prendre le plus qu’il me sera passible l’esprit et les maximes de la Compagnie durant le temps que j’ai le bonheur d’être à la maison, pour m’en servir quand Dieu permettra que j’en sois éloignée.

Voilà, dit Monsieur Portail, une raison qui n’avait point encore été dite, à savoir l’uniformité. Il faut vous conformer à l’esprit de la maison, en sorte que, non seulement votre habit et votre coiffure vous fassent reconnaître, mais encore votre manière d’agir. Cela est bien nécessaire, voyez-vous, mes bonnes sœurs, prenez-y bien garde, s’il vous plaît.

C’est pourquoi vous vous y devez exercer. Les soldats

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qui vont à la guerre s’exercent avant de partir, et, encore qu’ils soient en temps de paix, ils ne laissent pas de souvent recorder les exercices de la guerre. Pourquoi cela, sinon pour être tout expérimentés quand il faudra aller au combat ? Car, s’ils n’avaient point fait d’exercice auparavant, il serait à craindre qu’ils se trouvassent sans expérience au moment de s’en aller.

Or, les Filles de la Charité font la guerre au diable par les instructions qu’elles donnent aux pauvres malades en les allant visiter et leur faisant connaître Dieu et les principaux mystères de notre religion ; ce qui fait qu’ils pensent à leur salut et évitent les péchés qui les mettaient en la possession du diable. Elles lui font encore la guerre par les instructions qu’elles donnent aux petites filles, à qui elles insinuent la crainte de Dieu et le désir de la vertu. Surtout elles lui font la guerre par le bon exemple qu’elles donnent, par leur charité à secourir le prochain, par leur modestie, leur humilité et toutes les vertus qu’elles pratiquent.

44. — CONFéRENCE DU 7 AOûT 1650

SUR L’OBéISSANCE

Mes sœurs, le sujet de cette conférence est de l’obéissance. Le premier point est des raisons que nous avons d’avoir cette obéissance ; le second, des conditions nécessaires à une vraie obéissance ; et le troisième, des moyens d’acquérir cette obéissance avec toutes ses conditions.

Voilà donc, mes sœurs, le sujet, qui est de la sainte obéissance ; grande vertu et grand sujet dont nous

Entretien 44. — Cahier écrit par la sœur Hellot. (Arch. des Filles de la Charité.)

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avons à nous entretenir ; grande, grande vertu ! Ma sœur, vous plaît-il nous dire vos pensées là-dessus ?

Après la réponse de la sœur, notre très honoré Père reprit :

De sorte, ma sœur, que vous vous résolvez d’acquérir la vertu d’obéissance ; oh ! voilà qui va bien ! Dieu soit béni et loué à jamais !

Et vous, ma sœur ?

— Sur le premier point, qui est des raisons d’avoir la vertu d’obéissance, j’ai pensé premièrement que c’était pour plaire à Dieu ; secondement, pour imiter son Fils, qui nous en a donné l’exemple tant qu’il a été sur terre. Et comme il n’a eu d’autre intention que de plaire à Dieu, nous devons faire de même en toutes nos œuvres.

Sur le second point, qui est des conditions nécessaires à une vraie obéissance, j’ai pensé que la première était d’obéir volontairement et non par contrainte, et simplement, sans s’enquérir pourquoi telle chose nous est commandée.

Sur le troisième point, qui est des moyens d’acquérir cette obéissance avec toutes ses conditions, j’ai pensé qu’il fallait obéir humblement, sans réplique, et persévéramment, sans s’enquérir. Et sur ce, j’ai pris la résolution de me soumettre à tout ce qu’il plaira à Dieu me faire ordonner par mes supérieurs.

Une autre sœur rappela l’exemple de Jésus-Christ à l’obéissance volontaire et ajouta que cette vertu devait être aveugle.

Notre digne Père, parlant à une autre, lui dit : Vous, ma fille, dites-moi, je vous prie, pour quelles raisons les Filles de la Charité doivent travailler à acquérir la vertu d’obéissance.

— Parce que, Monsieur, les religieuses ont des cloîtres, mais nous, nous n’en avons point, et si l’obéissance ne

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nous retenait, nous serions en danger de faire beaucoup de fautes.

— Mon Dieu ! c’est bien dit, ah ! que c’est bien dit ! Quoi donc, ma fille, vous estimez que l’obéissance vous doit autant retenir que les cloîtres retiennent les religieuses ?

A quoi la sœur répondit que oui, et qu’encore que nous ne fussions pas enfermées, nous n’étions pas moins obligées à garder l’obéissance que les religieuses.

— De sorte, mes filles, que l’obéissance vous sert de murailles. Voilà qui est beau. Une fille servira les malades dans une paroisse. Si elle s’appartenait, elle ne ferait point de difficulté d’aller tantôt en un lieu, tantôt en un autre, chez une dame de sa connaissance, chez sa parente, ou de s’arrêter aux lieux où ses occupations l’appellent plus que la nécessité des affaires le requiert. La sainte obéissance la retient de tout cela ; elle ne va simplement que là où le travail l’exige et ne perd point de temps en visites inutiles. N’est-ce pas, ma fille, c’est bien ce que vous pensez quand vous dites que les religieuses ont des cloîtres, mais que les Filles de la Charité n’ont que l’obéissance ? Ah ! estimez-vous qu’une Fille de la Charité qui observe bien l’obéissance, fasse aussi bien qu’une religieuse dans son cloître ?

A quoi la sœur ayant répondu que oui, Monsieur Vincent repartit :

Oui, mes filles, vous en êtes assurées. S’il y a chose belle à voir, agréable à Dieu et admirable aux anges et aux hommes, s’il y a spectacle digne d’étonnement, c’est de voir des filles vivre en leur particulier dans une chambre, comme elles veulent, en apparence et au jugement de ceux qui ne les connaissent pas, mais en effet si soumises qu’il se peut dire qu’elles ne font jamais leur volonté, parce qu’elles ne font rien que par la sainte obéissance.

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Oh ! non, assurez-vous, mes chères sœurs, que les religieuses qui sont confinées toute leur vie dans les cloîtres ne font rien de plus que vous, si vous avez l’obéissance ; et que ce que vous faites par cette vertu est si grand qu’on aurait peine à trouver chose plus grande.

A quel moyen pensez-vous, ma fille, qu’il faille recourir pour acquérir cette vertu d’obéissance ?

A quoi la sœur ayant réparti qu’il fallait obéir à ses supérieurs comme à Dieu, notre très honoré Père reprit :

Quoi donc, ma fille ! estimez-vous que, quand une sœur nous dit quelque chose, c’est Dieu qui nous le dit par elle ?

A quoi elle dit que oui.

Et si c’est la servante qui commande, qu’on ait répugnance à obéir et qu’il semble que l’on ferait mieux d’une autre sorte, ne faut-il pas laisser d’obéir ?

La sœur répondit que non.

— Mais, si la servante est plus jeune et plus nouvelle que vous, ne vaut-il pas mieux suivre la connaissance et l’expérience que vous avez, que faire comme elle vous conseille ?

A quoi la sœur répondit qu’il lui semblait de plus grand mérite d’écouter la servante.

— Ah ! vous avez bien raison, ma fille, et vous n’en devez point douter ; croyez-le, ce que Dieu vous commande par vos supérieurs pour son amour ne manquera jamais de réussir à sa plus grande gloire.

Et vous, ma sœur, estimez-vous qu’il soit nécessaire à une Fille de la Charité d’avoir l’obéissance ?

— Oui, c’est nécessaire.

— Et pour quelle raison, ma fille, vous le semble-t-il ?

— Parce que le Fils de Dieu nous en a donné l’exemple.

— Et quand, ma fille, nous l’a-t-il donné ?

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— Quand il est venu sur terre.

— Et jusques à quand a-t-il obéi ?

— Jusques à la mort.

— Vous dites bien. Ah ! oui, il a obéi jusques à la mort, et jusques à la mort de la croix, qui n’était pas une mort commune et ordinaire mais la plus ignominieuse et la plus douloureuse qu’il y eût. Pour quelle autre raison vous semble-t-il encore qu’une Fille de la Charité doit obéir ?

— Parce que Dieu l’ordonne.

— Voilà une bonne raison. Dieu ordonne que l’on obéisse, et s’il y a personnes qui doivent faire ce que Dieu ordonne, ce sont les Filles de la Charité.

Il faut, mes sœurs, pour bien comprendre l’importance d’obéir considérer qu’il y a deux mérites en l’obéissance. L’un est le mérite de l’œuvre que l’on fait, qui est bonne en elle-même, l’autre est le mérite de l’obéissance avec laquelle vous faites l’œuvre. Par exemple, vous servez les malades, ce qui est une bonne œuvre et de grand mérite en soi. Si vous n’y étiez obligées par obéissance, vous n’auriez que le seul mérite de l’œuvre si vous les servez par obéissance, vous avez les deux mérites : celui le l’œuvre et celui de l’obéissance. Nous devrions désirer, s’il se pouvait, agir toujours par obéissance. Imaginez-vous, mes sœurs, qu’il en est des œuvres faites par obéissance comme d’un tableau, qui peut valoir dix écus pour ce qu’il est en soi, mais, parce qu’il est de la main d’un excellent maître, comme de Michel-Ange, ou de quelqu’autre de pareille estime, son prix hausse de moitié, et, au lieu de dix écus qu’il vaudrait, il en vaut vingt. Elles sont aussi comme les ornements qui servent à la messe ; vous voyez de beau linge bien blanc, bien plié, de bonne odeur. C’est beau. Mais, parce que ce linge doit servir à la sainte messe, oh ! il a encore

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bien plus de valeur. Ainsi, faisons-nous une œuvre bonne en elle-même, nous méritons par la bonté de l’œuvre ; mais, si nous la faisons par obéissance, nous avons double mérite. Les actions indifférentes elles-mêmes, qui n’ont en elles aucune valeur, sont rendues méritoires par l’obéissance. Oh ! si la sœur savait ce que c’est que l’obéissance, elle ne ferait rien qu’après avoir demandé à la servante : "Ma sœur, auriez-vous agréable que je fisse telle chose ?" Je ne parle pas seulement des choses importantes, mais des autres aussi. La servante même ne ferait rien qu’après avoir pris avis de sa compagne : "Ma sœur, trouveriez-vous bon que nous fissions cela ?"

Voilà comme vous devez agir l’une avec l’autre, mes chères sœurs et, par la miséricorde de Dieu je crois qu’il en est ainsi, car, sans doute, la sœur n’entreprend rien sans la permission de la servante et la servante se donne bien garde de ne rien commander à sa sœur comme de dire : "Allez là, faites cela." O Jésus ! il ne le faut pas car ce serait parler comme les maîtresses à leurs servantes. Mais quand elle a quelque chose à demander, elle doit dire : "Ma sœur je vous prie de prendre la peine de faire ceci." Jamais de commandement absolu. Retenez cela, je vous en prie, mes sœurs, et qu’entre vous l’on ne parle qu’avec douceur et suavité.

Ma sœur, nous pouvez-vous dire pour quelles raisons les Filles de la Charité doivent pratiquer l’obéissance ?

A quoi la sœur fit réponse qu’une communauté ne pouvait pas subsister sans l’obéissance.

— O mes sœurs, voilà une bonne raison. Une communauté, dit notre sœur ne pourrait pas subsister si l’obéissance n’y était observée. Oh ! que c est véritable ! Hélas ! quelle désolation serait-ce ? Vous ne le sauriez penser. Chacune voudrait se mêler d’ordonner, et pas une ne se mettrait en peine d’obéir. Pour comprendre cela,

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représentez-vous ce que serait un corps à qui les bras et les pieds, qui sont les principaux membres pour l’action, ne voudraient point être attachés. Il n’y aurait rien de plus ridicule, ils laisseraient le corps estropié, et eux-mêmes avanceraient peut-être leur pourriture, car, détachés du corps, ils ne seraient propres qu’à être mis en terre. Ainsi en serait-il d’une communauté où l’obéissance ne serait point observée. La supérieure qui n’aurait point la vertu d’obéissance au point et en la manière qu’il faut, et les sœurs qui ne la pratiqueraient pas, se démembreraient les unes des autres. Adieu la pauvre communauté où l’obéissance n’est pas ; rien ne se peut maintenir. C’est pourquoi notre sœur a eu grande raison, ou plutôt a été bien inspirée, car c’est Dieu sans doute qui vous suggère ce que vous dites.

Pour quelle raison encore, ma fille, trouvez-vous qu’il soit bon d’obéir ?

— Pour imiter le Fils de Dieu.

— Jusques où a-t-il obéi, ma fille ?

— Jusques à la mort.

— Donc, ma fille, vous pensez que celles qui le veulent suivre doivent obéir jusques à la mort ?

— Oui, mon Père.

— Pour les jeunes, rien de mieux ; mais une ancienne ne peut-elle être dispensée de l’obéissance ? N’est-ce pas assez qu’elle ait obéi quand elle était soumise ? A présent qu’elle est sœur servante, y est-elle encore sujette ?

La sœur répondit que oui.

Et une ancienne qui se verra avec une sœur plus jeune et moins expérimentée qu’elle, ne doit-elle pas penser que c’est à elle à être la servante ?

La réponse fut négative et notre très honoré Père reprit :

Oh ! non, mes chères sœurs, pour être anciennes, ne

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vous imaginez pas qu’il vous soit loisible de jamais rien prétendre. Jamais, jamais mes sœurs ; effacez cela, je vous prie ; ne prétendez jamais rien par l’ancienneté. Quoi ! pour être anciennes et depuis longtemps en la Compagnie, pour avoir plus d’intelligence de ce qui se doit faire aux hôpitaux, aux paroisses et aux champs, vous seriez dispensées de la sainte obéissance, vous seriez dispensées d’observer les vertus plus solidement ! Oh ! non, mes sœurs, ce serait un abus. Au lieu de donner plus d’exemples de vertus aux autres, les anciennes seraient un sujet de malédification !

Dites-moi, ma sœur, estimez-vous qu’une sœur doive obéir aussi bien dans la maladie que dans la santé ? Oui, mes filles, elle le doit et il ne faut pas que vous pensiez qu’il y ait un temps où elle soit dispensée d’obéir. Et doit-elle obéir au médecin ?

La sœur répondit que oui.

— Oui, ma fille, elle doit obéir au médecin, et lui obéir en tout point, et non pas choisir parmi les remèdes qui lui sont ordonnés : prendre ceux qui lui sont plus à cœur et laisser là ceux qui lui répugnent. Mais, si la servante est malade et que sa sœur lui dise comment elle doit se soigner, doit-elle lui obéir, si elle-même juge à propos de faire d’autre sorte ? Il me souvient d’avoir vu autrefois un conseiller qui ne faisait rien sans demander conseil à son laquais. Voulait-il aller quelque part, il l’appelait : "Venez, mon frère ; à votre avis, irons-nous en tel endroit, ou ferons-nous telle chose ?" Quelquefois ce garçon ne savait que répondre et disait : "Monsieur, je n’en sais rien." — "Je veux que vous me disiez oui ou non." Alors le laquais donnait son avis et le maître le suivait. Cet homme, je n’en doute point, faisait la volonté de Dieu en faisant celle de son laquais pour l’amour de Dieu, et avait le mérite de l’obéissance à la divine

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vertu qui divinise les esprits. C’est une lumière qui répand sa clarté sur les âmes disposées à la recevoir et qui éblouit de son éclat les yeux de ceux qui la voient, qui tout aussitôt entrent en admiration de sa beauté.

Si vous vous adonnez, une fois de bonne sorte, à la pratique de cette vertu, mes filles, vous serez plus éclatantes que le soleil des soleils ; il en sera de votre Compagnie comme des tableaux des saints. N’avez-vous pas vu quelquefois des tableaux où des saints sont représentés dans une lumière brillante comme les rayons du soleil ? Cela ravit, et avant que l’on se soit arrêté à considérer ce que c’est, l’on a déjà dit que c’est un saint, parce que l’on a vu la lumière qui rejaillit de lui. Ainsi, mes sœurs, la vertu d’obéissance, paraissant en chacune de vous, fera dire aussitôt à ceux qui vous verront que vous êtes servantes de Dieu ; tant il est vrai que la vertu se manifeste où elle est. Et non seulement les chrétiens, mais même les païens l’ont trouvée si belle qu’ils en ont été tous épris et ont essayé de l’acquérir avec des efforts plus grands que nous n’en saurions faire pour acquérir les vertus chrétiennes (ce fut la seule vertu morale lors à leur connaissance). Ne soyons pas moins amoureux d’elle que l’ont été les païens. Donnons-nous donc à Dieu, mes chères sœurs, je ne dis pas demain, mais dès à présent, dès ce moment ; et je ne dis pas seulement vous, mais je me parle à moi-même comme en ayant autant et plus de besoin que vous. Donnons-nous, dis-je, et de tout notre cœur, pour travailler tout de bon à l’acquisition de cette belle et aimable vertu, bien aimée de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Vous avez dit une bonne parole, ma fille, qu’une communauté s’en irait en ruine sans l’obéissance. Il n’est rien de plus vrai, et nous l’avons déjà dit tantôt. Aussi n’y en a-t-il point de bien réglée où elle ne s’observe étroitement.

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Et cela ne se trouve pas seulement dans les communautés religieuses, mais dans l’armée aussi. Qu’un capitaine commande à un soldat de monter le premier sur la brèche, d’aller servir de sentinelle à tel passage, où il court grand hasard d’être rencontré de l’ennemi et de n’être pas le plus fort, jamais il ne refusera. A qui que ce soit de sa compagnie qu’il commande, il sera obéi sans délai. Il ne s’est point encore vu qu’un soldat ait refusé, quoique souvent le danger fût évident. Non, jamais pas un n’a refusé. C’est admirable. Je leur demande quelquefois : "Mais, quand vous voyez le péril inévitable, ne vous excusez-vous point d’aller ?" — "Oh ! non, Monsieur, me disent-ils ; c’est ce qui ne s’est jamais vu." Si la désobéissance s’introduisait dans l’armée, adieu tout l’ordre de la guerre ; il n’y en aurait plus. Il en adviendrait de même des Compagnies employées au service de Dieu, mes filles ; l’obéissance hors, adieu tout le reste de l’ordre ; il n’en faut plus parler. Dites-moi maintenant, ma fille, ce qu’est la vertu d’obéissance ?

— C’est faire ce qui nous est ordonné.

— C’est cela voirement, ma fille, mais quand on vous demande ce que c’est que la vertu d’obéissance, il faut dire que c’est une vertu par laquelle nous soumettons notre jugement et notre volonté au jugement et à la volonté de notre supérieur pour trouver bon et faire tout ce qu’il jugera à propos de nous ordonner, sans qu’il y faille rien trouver à dire.

Une fille qui est dans une paroisse, s’il survient quelque fête qu’elle n’a pas prévue, peut-elle communier, encore qu’elle ne l’ait pas demandé ?

La sœur ne sut que répondre.

— Oh ! non, ma fille, elle ne le doit pas ; il ne faut jamais communie} sans permission.

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Une fille obéit volontiers, mais c’est seulement quand elle est commandée par Mademoiselle, ou telle autre qu’elle voudra, et non par sa sœur servante ; celle-là est-elle obéissante, ma fille ? Oh ! non, sans doute, car la vraie obéissance n’excepte personne.

Et celle qui obéirait en chose qui lui tiendrait à cœur, mais non quand elle a répugnance, aurait-elle la vertu d’obéissance ? Non, elle n’obéirait pas non plus et n’aurait aucun mérite.

Mais, si une sœur, pour ne pas contredire sa supérieure, ni manquer au respect qu’elle lui doit, se montrait prête à faire ce qu’on lui demande et ne le faisait pas, désobéirait-elle ? Oui, mes chères sœurs, elle désobéirait, et d’une manière très dommageable à la Compagnie, faisant voir qu’elle préfère son jugement à celui de la supérieure.

Et si la supérieure commandait quelque chose qui fût péché, le faudrait-il faire ? Non, ma fille, il ne le faudrait pas, car nos supérieurs ne peuvent nous obliger à péché.

Si ce qu’elle commandait était contre la règle, que faudrait-il faire ?

— Je pense, Monsieur, qu’il faudrait le lui représenter et, si elle maintenait, exécuter son ordre.

— C’est fort bien pensé, ma fille, car les supérieurs peuvent parfois, pour de justes raisons, changer quelques circonstances, sans toutefois changer tout à fait la chose ; et dans ce cas il est bon, pour le zèle que chacune doit avoir à l’observance des règles, de représenter humblement et tout bonnement qu’il semble que la chose est contraire en ce point. Et lors c’est à la supérieure à voir si la chose est nécessaire. Il faut être extrêmement réservé en ce point. Il y a deux sortes d’obéissances : l’une aux règles et l’autre aux supérieurs. L’obéissance aux

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règles doit toujours tenir le premier rang ; elle doit être préférée ; si les supérieurs donnaient un ordre directement contraire aux règles, ils ne devraient pas être obéis et seraient répréhensibles. Chacun doit être exact à cette obéissance et ne pas souffrir de retardement. Si la cloche sonne pour un exercice, oh ! il faut tout quitter. De cette obéissance aux règles dépend notre avancement à la vie spirituelle. L’obéissance aux supérieurs doit être si fidèle et si entière que, si l’on savait avec certitude qu’en faisant le contraire de ce qu’ils ont dit, les choses iraient mieux et qu’eux-mêmes ne le trouveraient pas mauvais, il faudrait laisser là ces pensées, qui sont pensées diaboliques, suggérées par l’esprit d’orgueil et de présomption.

Donc, ma sœur, combien y a-t-il de sortes d’obéissances ?

— Il y en a de deux sortes : l’une aux règles et l’autre aux supérieurs.

— Or sus, ma fille, une sœur qui va à la messe après avoir demandé permission, a un double mérite : le mérite d’assister au saint sacrifice de la messe, qui est la plus excellente œuvre qu’il y ait au christianisme, et celui de l’obéissance, obéissance habituelle à la règle qui l’ordonne, et obéissance actuelle à la supérieure à qui elle a demandé permission.

Et une fille qui se met à genoux avant de sortir, à qui obéit-elle ?

— Elle obéit à la règle.

— Et si elle n’obéissait point, pécherait-elle ?

— Non, Monsieur, mais elle se priverait du mérite qu’elle a d’obéir.

— Donc, ma fille, vous estimez qu’il y a du mérite à obéir ?

— Oui, Monsieur.

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— Oh ! oui, mes filles, il y en a, et il est tel que, si vous et moi le savions bien connaître, nous ne voudrions pas, en tout le cours de notre vie, faire une action, si peu importante qu’elle parût, que par obéissance. O mes filles, vous avez ce pouvoir-là. Et à quel point de vertu pouvez-vous arriver si vous vous adonnez de bonne sorte à la pratique ? Je vous le dis, mes fi}les, si tant est que la Compagnie continue comme Dieu lui a fait la grâce de commencer, aucune religieuse sur terre ne fera mieux que vous. Telles que vous êtes, vous pouvez rendre plus de gloire à Dieu et plus de service au prochain et travailler mieux à votre propre perfection, que pas une religieuse au monde.

Ma sœur, dites-nous, je vous prie, ce que Dieu vous a fait la grâce de penser.

— La première raison que j’ai vue est que, lorsque nous entrons en la Compagnie, nous nous mettons volontairement sous la conduite d’une supérieure, et, dès lors, nous sommes obligées de vivre sous l’obéissance. Une seconde raison est qu’il est impossible de persister en la Compagnie sans cette vertu- nous viendrions petit à petit à nous relâcher de nos exercices, nous aurions à dégoût les ordres de nos supérieurs et serions à scandale à toutes nos sœurs, ce qui contraindrait les supérieurs à nous congédier, ou nous porterait nous-mêmes à nous retirer, car nous ne pourrions nous supporter dans nos propres défauts, nous imaginerions que chacun nous regarde et que nous lui sommes à charge, et mille autres pensées semblables. Et il faudrait enfin tout quitter. Une autre raison est que, n’ayant point en la Compagnie d’autre modèle que le Fils de Dieu, nous sommes obligées de travailler à l’acquisition des vertus qui ont le plus éclaté en sa vie ; et, entre toutes, l’obéissance tient

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le premier lieu, puisqu’il a commencé à obéir dès son incarnation jusques en sa mort sur la croix.

Sur le deuxième point, qui est des conditions d’une vraie obéissance, il faut, m’a-t-il semblé, qu’elle soit humble, patiente, prompte, joyeuse et persévérante, que nous ayons une même volonté et un même jugement avec ceux qui nous commandent, et que ce soit à l’égard de toute personne, sans regarder à qui nous nous soumettons reconnaissant à tout le monde le droit de nous commander.

Sur le troisième point, qui est des moyens d’acquérir cette vertu avec toutes ses conditions, le premier est de la demander souvent à Dieu ; le deuxième, de regarder toujours Dieu en la personne de ceux à qui nous nous soumettons ; le troisième, de prendre à tâche cette vertu, jusqu’à ce que Dieu nous fasse la grâce de l’acquérir de faire souvent des actes intérieurs de soumission de notre jugement et volonté, de prévoir, dès le matin, les occasions, de faire notre examen particulier là-dessus, et, quand nous sommes tombées, de nous enjoindre quelque pénitence et de renouveler nos résolutions avec confiance en Dieu. J’ai reconnu avoir grand besoin de cette vertu. C’est pourquoi je me suis résolue à me servir de ces moyens avec la grâce de Dieu ; et néanmoins j’ai été si lâche que, depuis le jour où j’ai pris cette résolution, j’ai encore manqué de soumission en une occasion qui s’est présentée ; ce dont je vous demande très humblement pardon, mon Père, ainsi qu’à Mademoiselle et à toutes nos sœurs.

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