Entretiens aux Filles de la Charité (page 39)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Levez-vous, ma sœur, levez-vous. Dieu soit béni et des pensées qu’il vous donne et des résolutions qu’il vous fait prendre ! Vous avez fort bien dit, ma fille, qu’il serait impossible de persister en la Compagnie sans

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l’obéissance. Cela a déjà été dit plusieurs fois, mais il me semble que nous ne le saurions trop peser.

Et vous, ma fille, dites-moi, je vous prie, quelle a été la plus éclatante vertu du Fils de Dieu ?

— Mon Père, l’obéissance, ce me semble.

— Oui, ma fille, la sainte obéissance. Il a eu toutes les vertus en un degré souverain, mais il a surtout aimé l’obéissance.

A qui devons-nous obéir, ma fille ? A qui les Filles de la Charité doivent-elles obéir ?

— Il me semble, Monsieur, qu’elles doivent obéir premièrement à Dieu, à leurs règles, à leurs supérieurs et aux dames officières des paroisses où elles sont.

— C’est bien dit. Voyez-vous, mes sœurs, il faut obéir aux dames en tout ce qui concerne le service des malades, pourvu qu’elles ne vous ordonnent rien contre vos règles. Vous leur devez cela avec toute sorte de respect et de soumission. Ce sont elles qui vous emploient et vous donnent le moyen de rendre le service que vous rendez à Dieu. Si elles demandent de vous ce que votre règle défend, alors il faut vous en excuser ouvertement et en sorte qu’elles ne s’en puissent fâcher ; et elles ne s’en fâcheront pas, j’en suis sûr, si vous leur parlez avec humilité et douceur.

Et quand une sœur de paroisse a dévotion de communier et n’a point permission, que doit-elle faire, ma fille ?

— Je crois, mon Père, qu’elle s’en doit abstenir, comme il a été dit

— Oui, ma fille, il ne faut jamais faire la communion sans permission. Sans doute, quand on est éloigné, on ne peut venir chaque fois la demander, mais il faut prendre ordre d’avance pour tout le temps que l’on sera loin. Survient-il quelque fête de dévotion particulière,

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où vous savez que la communauté ne communie point, il ne faut pas communier non plus. Si, entre nous, un prêtre récitait un autre office que l’office commandé par l’église, ce serait mal. Qu’on ait dévotion de faire l’office de tel saint, de la Vierge, de la Croix, etc., peu importe, il faut s’assujettir à ce que l’église ordonne et ne le changer en façon quelconque. Il n’est pas non plus permis d’ajouter quelque chose à l’office. Je vous dis cela, mes filles, pour vous faire comprendre l’importance de se conformer toujours au train de la communauté.

Il n’y aurait rien de plus beau au monde, ma fille, que la Compagnie des Filles de la Charité, si elle était dans une telle uniformité que, partout où elle est établie, rien ne se fît qui ne fût conforme à ce qui se pratique dans cette maison, si partout l’obéissance était en vigueur, la servante la première à obéir, à demander avis et à se soumettre. Non, je vous le puis dire, mes sœurs, je ne crois pas qu’il y ait chose au monde plus belle et à plus grande édification.

Et vous, ma sœur, nous direz-vous quelque chose de vos pensées ?

— Mon Père, sur le premier point j’ai pensé que la première raison d’avoir la vertu d’obéissance est que le premier homme a perdu tous les autres par le péché de désobéissance, et que tous les chrétiens sont obligés de pratiquer cette vertu pour faire leur salut ; ce qui paraît en ce que Dieu nous a donné des commandements, auxquels il faut obéir si nous ne voulons nous damner. La deuxième raison est que Notre-Seigneur nous en a donné l’exemple, qu’il est venu sur terre a accompli notre rédemption et apaisé l’ire de Dieu en obéissant. La troisième est qu’outre l’obéissance que Dieu veut de tous les chrétiens il en demande une plus expresse et particulière de ceux qu’il a appelés à son service, sans laquelle nous

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ne saurions nous sauver. Une quatrième est que, dans la condition où nous sommes, nous ne saurions avoir la paix intérieure sans l’obéissance.

— Voilà deux raisons bien pressantes que notre sœur a dites, voyez-vous, mes filles, et je vous les répète afin qu’elles vous demeurent en l’esprit. L’une est que le Fils de Dieu a apaisé l’ire de Dieu son Père par le moyen de l’obéissance et a accompli l’œuvre de notre salut par ce moyen. Cela est beau, mon Dieu, et qui pourra refuser d’obéir si l’on pense à ces vérités ? L’autre raison touchante, outre les autres que notre sœur a dites, est que celle qui n’aurait point l’obéissance n’aurait pas la paix intérieure. Non, mes filles, elle ne l’aurait jamais il n’y a jamais de paix où il n’y a point d’obéissance ; il n’y en faut point attendre, c’est une continuelle inquiétude, qui rend les personnes soucieuses et insupportables à elles-mêmes.

Continuez, ma sœur, s’il vous plaît.

— Sur le deuxième point, la principale condition nécessaire à une vraie obéissance est la soumission du jugement et de la volonté, la deuxième, la persévérance, à l’imitation du Fils de Dieu, qui a obéi jusques à la mort de la croix.

Le premier moyen pour acquérir cette vertu est de la demander instamment à Jésus-Christ, telle que lui-même l’a eue, tant à l’égard de Dieu son Père, en tout ce qui concernait notre salut, qu’à l’égard de sa sainte Mère et de saint Joseph, en ce qui regardait la conduite de sa vie, pendant qu’il leur a été soumis.

Le deuxième moyen est de la pratiquer en toutes les occasions qui s’en présentent, car rien ne la rend plus facile, que d’en faire souvent des actes.

— Voilà, mes sœurs, l’unique moyen : demander cette vertu à Jésus-Christ. C’est la source. Jamais, jamais,

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mes sœurs, vous n’obtiendrez l’obéissance que par là.

Mais qu’appelez-vous des actes, ma fille ? On a dit tantôt qu’il fallait faire des actes intérieurs. Est-ce ce que vous voulez dire, ou bien voulez-vous parler des œuvres mêmes ?

A quoi la sœur répondit que les actes intérieurs étaient le désir d’exécuter la vertu quand nous en avons l’occasion et, que, par actes elle entendait obéir dans les occasions qui se présenteraient, sans en laisser passer aucune.

Notre très honoré Père interrogea encore une sœur, qui répéta ce que d’autres avaient dit, puis il interrogea Mademoiselle, qui répondit :

Une première raison qui m’est venue en l’esprit est que Dieu, en la création du monde, a soumis toutes les créatures à l’obéissance de telle sorte qu’il semble qu’il n’y a eu que la créature raisonnable qui y ait contrevenu ; ce qui nous oblige beaucoup à aimer et pratiquer l’obéissance.

Une autre raison est que la désobéissance a toujours été si désagréable à Dieu qu’ayant commencé par l’homme, pour réparer sa faute il a été nécessaire qu’une des trois personnes de la Sainte Trinité se soit faite homme, non seulement pour nous faire voir, par ses actes d’obéissance, combien il est raisonnable que nous obéissions, mais afin que nos obéissances imparfaites aient le mérite de celles du Fils de Dieu, y étant unies ; ce qui est une forte raison pour acquérir et pratiquer la vertu d’obéissance.

Une troisième raison, c’est que, sans l’obéissance, ce serait un désordre continuel en toutes les familles, particulièrement dans les communautés, et plus grand parmi les Filles de la Charité qu’en toute autre, tant à cause de la liberté que leur exercice leur donne d’aller en divers

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lieux, que pour le dérèglement intérieur et extérieur que la désobéissance leur causerait.

Un des moyens que j’ai pensé me pouvoir aider à avoir la vertu d’obéissance, telle que Dieu la demande, est, ce me semble, de la beaucoup estimer, nous représentant souvent celle du Fils de Dieu en chose tant pénible et difficile pour nous ; penser que ce qu’il a voulu, qu’elle fût observée de lui jusques à la mort, a été pour nous servir d’exemple et d’encouragement.

Un autre moyen, dont j’espère me pouvoir servir, est de rechercher les occasions de pratiquer l’obéissance. Si je ne suis pas assez heureuse d’en avoir souvent pour mes actions journalières, j’ai pensé d’avoir en vue que, lorsque j’ordonnerai ou conseillerai les personnes auxquelles je suis obligée par charge, c’est parce qu’il m’est ainsi commandé de la volonté de Dieu par mes supérieurs.

Et pour les petites choses indifférentes j’essayerai, moyennant la grâce de Dieu, de déférer et acquiescer plus humblement aux personnes qui requièrent quelque chose de moi, pourvu que ce soit sans offenser Dieu.

Et parce que l’obéissance peut être diversement observée, il m’a semblé que, pour être telle que Dieu nous la demande, il fallait obéir avec grande simplicité et humilité.

Secondement, nous devons obéir aux personnes qui ont droit de nous commander, sans aucune différence, comme si c’était Dieu qui nous commandait, puisque c’est pour son amour que nous devons obéir et pour faire sa sainte volonté.

Une troisième condition de la vraie obéissance est de ne point faire incliner nos supérieurs à nous ordonner ce que nous désirons, mais essayer que l’on nous ordonne ce que l’on sait que Dieu demande de nous.

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En quatrième lieu, il me semble que l’obéissance doit être prompte et sans aucun discernement, mais avec démission de son propre jugement et fidélité à la pratique de ce qui nous aura été ordonné. Ce qui nous aidera beaucoup, à mon avis, c’est de s’accoutumer à n’être pas entière en ses opinions, à déférer à toutes sortes de personnes, même en de petites choses.

J’ai eu grande confusion, ayant reconnu que souvent j’ai manqué à toutes ces pratiques par ma superbe et obstination, dont je me repens et demande pardon à toutes nos sœurs qui l’ont pu remarquer.

— Oh bien ! mes chères sœurs, il me semble que vous êtes toutes pleines de l’estime de cette vertu ; vous êtes persuadées que votre Compagnie, qui est si agréable à Dieu pour son sujet et l’exercice auquel elle s’applique, recevra encore un surcroît de mérite qui ne se peut concevoir, ni dire, si elle le fait en vertu et pour l’amour de la sainte obéissance. C’est pourquoi je crois que toutes vous êtes remplies du désir de vous y appliquer et de vous donner maintenant à Dieu pour ne jamais rien faire qui y contrevienne. Je loue et remercie de tout mon cœur sa divine bonté de tout ce qu’il vous a inspiré : les raisons pour lesquelles il est juste et nécessaire d’obéir, les conditions qui doivent accompagner la vraie obéissance, les moyens et résolutions qui conviennent pour la pratiquer. Je supplie Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui toutes grâces nous sont données, de nous obtenir du Père éternel l’obéissance, telle que lui-même l’a eue, de suppléer, par les mérites infinis de la sienne, aux manquements qui se trouvent aux nôtres, d’avoir agréable que vous toutes qui êtes ici présentes soyez fidèles et exactes à la pratique des inspirations que lui-même vous adressera par son Saint-Esprit, de rendre fructueuse la grâce qu’il vous a faite, de la communiquer par vous à nos

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sœurs éloignées, et, par vous et par elles, à celles qui viendront après, de sorte que, entendant parler de l’obéissance qui a été en la Compagnie, elles se sentent obligées à la continuer. J’en supplie mon Seigneur Jésus-Christ, j’en supplie la très Sainte Trinité, au nom de laquelle je ne laisserai pas, quoique misérable pécheur, appuyé sur son infinie miséricorde, de prononcer les paroles de bénédiction.

Benedictio Dei Patris…

45. — ENTRETIEN DU 22 OCTOBRE 1650

A DES SŒURS ENVOYéES EN PROVINCE

Mes chères Sœurs, une des principales vertus que vous devez posséder, c’est l’humilité ; oui, mes sœurs, tenez-vous dans une grande humilité. Estimez-vous les dernières de tout le monde ; souvenez-vous que vous êtes servantes des pauvres ; tenez-les comme vos maîtres et servez-les avec grande douceur et humilité.

La seconde chose que vous devez avoir, mes sœurs, c’est la charité ; grande charité avec tous.

La troisième chose, mes chères sœurs, je vous la recommande surtout, c’est le support l’une de l’autre ; mes sœurs, oui, grand support. Ne vous mécontentez jamais l’une l’autre, mes sœurs, jamais ; et pour cela cédez l’une à l’autre, prenez avis l’une de l’autre. La sœur servante doit prendre avis de sa sœur : "Ma sœur, irons-nous là ?

Entretien 45. — Cahier écrit de la main de sœur Julienne Loret. (Arch. des Filles de la Charité). Sœur Julienne Loret ajoute en note : "Ces instructions ont été données à nos sœurs Anne Hardemont et Geneviève Doinel, allant à l’établissement de Hennebont ; et à mes sœurs Jeanne-Baptiste et Nicole Haran allant à l’établissement de Montmirail ; et à nos sœurs Marthe (Dauteuil) et Françoise Ménage et Louise Michel, allant trouver nos sœurs de Nantes."

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Ferons-nous cela ?" Et si la sœur répond : "Ma sœur, il me semble qu’il serait bien comme cela", faites-le.

Mais, me direz-vous, la sœur servante, doit-elle prendre avis et céder à sa sœur ? Oui-da, elle le doit ; oui-da, il faut qu’elle le fasse ; elle doit céder en tout et être la plus humble ; mais elle doit tenir bon, si la sœur voulait quelque chose contre Dieu et les règles ; elle doit tenir ferme. La sœur doit aussi ne rien faire qu’elle ne le dise à sa sœur, et la respecter beaucoup.

Supportez-vous donc, mes chères sœurs, quand il arrivera quelque petite chose parmi vous ; car cela arrivera. Donnez-vous dès à présent à Dieu pour cela, car il n’y a personne qui ne fasse quelque faute. Ce qui nous semblera faute chez notre sœur ne le sera pas toujours. Parfois c’est nous qui ne sommes pas en humeur d’agréer ce que notre sœur fait ; la chose n’est pas comme nous prétendions, cela nous fâche. Mes sœurs, ne nous étonnons pas d’avoir peine à supporter les autres, puisque nous ne saurions nous supporter nous-mêmes. Ce qui nous plaît aujourd’hui nous déplaît demain ; nous ne sommes jamais en même état ; nous voulons et puis nous ne voulons plus. Nous sommes déplaisants à nous-mêmes. Ah ! mes sœurs s’il vous arrive un sujet de peine, excusez-vous l’une l’autre et pensez : "C’est que je ne suis pas en bonne humeur. Ce n’est pas que ma sœur ait mal fait ; c’est moi qui ne suis pas humble et qui ne puis me supporter moi-même." Enfin, mes sœurs, si vous vous êtes donné quelque mécontentement, demandez-vous-en pardon au plus tôt et toutes deux, à genoux, dites : "Mon Dieu ! ma sœur, je vous ai donné quelque sujet de mécontentement ; je vous en demande pardon." La sœur doit répondre : "Ah ! ma sœur, c’est moi qui vous le demande." Et ainsi faisant, vous conserverez l’union entre vous. N’y manquez pas, mes filles, je vous prie.

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Ayez donc, mes filles, grand soin de l’instruction de ces pauvres gens ; apprenez-leur à bien mourir. Quelle consolation d’aider ces bonnes gens à aller au ciel ! Oui-da, vous les conduirez au ciel. Et pour les écolières, vous les instruirez à bien servir Dieu. Ah ! mes sœurs, vous ferez de grandes choses, si vous êtes fidèles à Dieu. Et à propos de ceci, il faut que je vous die que la bonne Madame de Goussault, qui était une grande servante de Dieu (c’est une sainte, mes sœurs ; elle aimait beaucoup votre Compagnie), me dit, la nuit qui précéda celle de sa mort : "Ah ! Monsieur, j’ai été cette nuit beaucoup occupée de Dieu, et j’ai vu devant Dieu une Fille de la Charité. Ah ! Monsieur, qu’elles feront de grandes choses !" Ah ! mes sœurs, que vous serez heureuses, si Dieu est glorifié de vos actions ! Oui-da, il en sera glorifié, si vous travaillez pour l’amour de lui.

Ne vous amusez point à vouloir plaire aux personnes de condition par des compliments et à faire les filles de cour. O mon Dieu ! nenni, mes sœurs, ne cherchez point cela tout serait perdu, mes filles. O mon Dieu ! fuyez bien cela.

Vous irez donc, mes chères sœurs, trouver telles et telles personnes et, si l’on vous mène voir Monsieur l’évêque de ce pays, vous lui ! demanderez sa bénédiction ; vous lui témoignerez que vous voulez vivre entièrement sous son obéissance et que vous vous donnez tout à lui pour le service des pauvres, que vous êtes envoyées pour cela.

S’il vous demande qui vous êtes, si vous êtes religieuses, vous lui direz que non, par la grâce de Dieu, que ce n’est pas que vous n’estimiez beaucoup les religieuses, mais que, si vous l’étiez, il faudrait que vous fussiez enfermées et que, par conséquent, il faudrait dire : "Adieu le service des pauvres." Dites-lui que vous êtes

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de pauvres Filles de la Charité, qui vous êtes données à Dieu pour le service des pauvres, et qu’il vous est permis de vous retirer et aussi que l’on vous peut renvoyer.

S’il vous demande : "Faites-vous vœu de religion ?" dites-lui : "Oh ! non, Monsieur, nous nous donnons à Dieu pour vivre en pauvreté, chasteté et obéissance, les unes pour toujours, les autres pour un an."

Enfin, mes chères sœurs, donnez-vous bien à Dieu pour bien faire ce que vous allez faire. Demandez-lui l’esprit de son Fils, afin que vous puissiez faire vos actions ainsi qu’il a fait les siennes ; car, mes sœurs, vous avez le bonheur d’imiter la vie que le Fils de Dieu a menée sur la terre avec ses apôtres. Je lui demande, mes filles, qu’il lui plaise vous remplir de son esprit, vous donnant les vertus qui vous sont nécessaires pour être vraies Filles de la Charité. C’est de quoi je le supplie de tout mon cœur, et, de sa part, je prononcerai les paroles de bénédiction.

Benedictio Dei Patris…

Une sœur servante demanda après :

Mon Père, je vous supplie de commander à ma sœur de m’avertir de mes défauts quand je manquerai.

— Oui, ma fille, volontiers, mais il ne faut pas avertir à toute heure ; car ce que nous croyons faute ne l’est peut-être pas ; il faut auparavant faire l’oraison là-dessus et penser : "Ce que ma sœur a fait, est-ce faute de conséquence ?" Et si nous voyons que non il ne faut rien dire. Cela n’est pas grand’chose ; cela ne malédifié personne ; il faut passer par-dessus.

Mais, si Dieu nous montre dans l’oraison que la faute est de conséquence, oh ! il faut avertir ; mais savez-vous comment il le faut faire ? Il faut se mettre à genoux et dire : "Ma sœur, je crois que vous voulez bien que je vous avertisse de cette faute, afin que vous y preniez

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garde." Vous agirez donc ainsi, mes chères sœurs.

Je me recommande à vos prières.

46. — CONFéRENCE DU 9 DéCEMBRE (1)

VERTUS DES SŒURS ANNE DE GENNES, MARIE LULLEN

MARGUERITE BOSSU ET CéCILE DELAITRE

La première de nos sœurs dont il fut parlé dans cette conférence fut ma sœur Anne de Gennes, qui, étant de noble extraction, quitta tout pour se donner à Dieu dans la Compagnie des pauvres Filles de la Charité, où elle eut le bonheur de persévérer jusqu’à la mort.

Une de nos sœurs qui avait demeuré avec elle, dit que ma sœur de Gennes témoignait de la peine quand on lui parlait de sa noblesse, que cela la mortifiait, qu’elle ne le pouvait souffrir.

— Ah ! mes sœurs, dit M. Vincent, quelle vertu de ne pas rechercher l’estime et de ne pas vouloir qu’on parle de sa famille ! Cette bonne fille cachait ce que les autres manifestent, et s’humiliait de ce qui aurait donné à d’autres sujets de s’élever. Y en a-t-il quelqu’une qui ait demeuré avec ma sœur Anne ?

Une sœur répondit :

Mon Père, j’ai été un peu de temps avec elle.

— Eh bien ! ma fille, quelles vertus avez-vous remarquées ?

— Mon Père, elle était fort patiente dans ses souffrances, ne se plaignant point, ne se lassant point de souffrir. Cependant quelquefois elle craignait d’être à

Entretien 46. — Conférences spirituelles tenues pour les Filles de la Charité par plusieurs supérieurs et directeurs de la Compagnie, éd. de 1826, t. III, p. 15 et suiv.

1) L’année est incertaine. Marie Lullen vivait encore le 23 juillet 1649. La conférence est donc au plus tôt du 9 décembre 1649.

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charge et avait de la peine de ne pouvoir travailler comme les autres. J’ai aussi remarqué que ma sœur était fort humble : elle croyait toujours que ce qu’elle faisait ne valait rien et que ce que faisaient les autres était beaucoup mieux.

M. Vincent dit à cela :

C’est très bien d’être peiné de ne pouvoir travailler, mais c’est une tentation mes sœurs, de penser être à charge aux autres et de se troubler a cette occasion. Il faut se résigner à la volonté de Dieu à l’égard des maladies qu’il vous envoie, et avoir de vos sœurs la bonne opinion qu’elles sont contentes d’exercer la charité dans les services qu’elles vous rendent.

Une autre sœur dit :

Mon Père, j’ai remarqué que ma sœur Anne s’entretenait souvent avec ses sœurs des pensées que Dieu lui avait données en l’oraison. Elle avait grand soin que les malades qu’elle servait reçussent de bonne heure les sacrements. Elle ne sortait jamais de la chambre d’un malade qu’elle ne lui eût dit quelque parole d’édification. Elle servait les pauvres comme elle aurait servi Notre-Seigneur, et disait qu’elle ressentait plus de contentement quand elle avait été voir ses pauvres que si elle avait reçu une visite de ses parents.

— Ah ! mes sœurs, dit M. Vincent, quelle vertu ! Ah ! la bonne fille, aimer mieux voir les pauvres que voir ses parents et regarder toujours en leur personne celle de Jésus-Christ ! Dieu en soit béni à jamais, mes sœurs ! Cela doit exciter en nous le désir de nous donner tout de bon à Notre-Seigneur pour imiter les vertus qu’on a remarquées en cette bonne fille, qui, comme nous venons de l’entendre, a été humble, patiente, charitable. Surtout imitons son humilité, désirant être inconnues et comptées pour rien ; et pensons que, si nous manifestions le

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