Entretiens aux Filles de la Charité (page 42)
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ressentent point ces peines sont bien en danger d’être insensibles aux mouvements de la grâce.
Cela vous doit bien encourager, mes chères filles, à conserver les dispositions que Dieu a mises en vous, car, par la grâce de Dieu je ne sache point qu’il soit encore arrivé qu’une seule d’entre vous ait refusé d’aller où on l’a envoyée. Non, je ne le sache point. Par la miséricorde de Dieu, il n’est point venu à ma connaissance qu’une seule soit tombée dans ce refus d’obéir. Ce que nous en disons n’est que par précaution et pour vous montrer combien il est important de continuer ce que Dieu a mis entre vous dès le commencement. Et comme il a été remarqué, il serait à craindre que ce ne fût le commencement de la ruine de votre Compagnie. Et pourquoi ? O mes filles, parce qu’il a paru, dans le commencement, que Dieu voulait cela de vous, parce qu’il veut être glorifié en cela, parce que le prochain en est secouru.
Et le moyen de rendre aux pauvres le service que, par la miséricorde de Dieu, vous leur rendez, si vous ne bougiez d’un lieu ! Qui irait à ces pauvres forçats ? Qui servirait les malades de ces villages ? Qui visiterait ceux qui sont, dans ces chambres et dans ces greniers sans assistance ? La bénédiction que Dieu donne à ces emplois ne fait-elle pas voir combien il les agrée ? Qu’adviendrait-il s’il arrivait que quelqu’une refusât d’obéir ? Je ne sache point, par la grâce de Dieu, que cela soit encore arrivé. Mais rien ne peut attirer davantage l’ire de Dieu sur vous.
Si quelqu’une disait : "Oh ! mais, en quel pays irais-je ? Je ne connais personne ; je serais moquée", il en arriverait comme au prophète Jonas. "Va-t-en à Ninive, lui dit le Très-Haut, et dis au peuple qu’il fasse pénitence, ou que, dans trois jours, Ninive sera détruite." Jonas commença à penser en lui-même : "Il y a là un
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roi qui me pourra faire maltraiter je ne serai pas le bienvenu à aller là prêcher la pénitence ; je pourrais peut-être bien perdre la vie." Que fait-il ? Il s’embarque pour aller d’un autre côté. Incontinent il survient un fâcheux temps, la tempête s’élève. Les matelots se résolvent de jeter Jonas à la mer pour décharger le navire. Il se trouve là une baleine, qui l’avale et le garde trois jours, puis le rend plein de vie. Oh ! à cette heure-là, mes filles, Jonas connut bien sa désobéissance, en demanda pardon à Dieu avec grande douleur et, plein de feu et de foi, s’en alla prêcher à Ninive.
A l’exemple de ce prophète, vous pouvez juger, mes filles, combien Dieu s’irrite contre les âmes qu’il a choisies pour faire ses œuvres quand elles manquent d’obéir. Mais qui pourrait espérer la grâce qu’il fit à Jonas de se relever de sa chute ? Hélas ! mes filles, il ne la faut pas attendre, car il est bien à craindre que celles à qui ce malheur arriverait ne tombassent comme lui au fond de la mer, au milieu du ventre d’une baleine, je veux dire dans le mal et dans l’impuissance de ne s’en relever que par un miracle signalé. Et c’est ce que Dieu ne fait pas tous les jours. Oh ! plaise à la bonté de Dieu nous garder de ces fautes !
Je sais, mes filles, que l’on vous demande de plus de six cents lieues d’ici, et j’en ai des lettres oui, de plus de six cents lieues on pense à vous ; et si là ce sont des reines qui vous demandent (2), je sais d’autres personnes qui vous demandent au delà des mers (3). Quelles hautes pensées, mes filles, ne faut-il point que ces reines et ces autres personnes aient de vous pour vous appeler de si loin ! Oh ! ce vous est encore une nouvelle obligation de
2). La reine de Pologne.
3). A Madagascar.
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travailler à vous perfectionner et surtout à acquérir ce détachement avec lequel il faut que vous alliez.
Mais il me semble, mes chères filles, que je vous vois déjà assez persuadées par toutes les raisons susdites, en vue de la très sainte volonté de Dieu, en vue de la sainte obéissance, en vue de l’exemple que Jésus-Christ vous en a donné, qui a été obéissant jusques à la mort de la croix. Il eût pu avoir des millions d’anges pour le défendre de la rage de ses ennemis, il eût pu par lui-même en venir à bout puisque vous voyez que de sa seule parole il les renverse à bas ; et pourtant, mes filles, il ne veut point user de ce pouvoir, tant ii aime à obéir à la très sainte volonté de son Père, et il est plus content de mourir sur la croix pour satisfaire au bon plaisir de Dieu, que si tout fût venu à sa défense.
Mes filles, il me semble lire dans vos cœurs le désir que vous avez de l’imiter. Mais irai-je à six cents lieues d’ici ? Irai-je au delà des mers ? Oh ! je vois bien, mes chères filles, que vous y voulez aller quand l’obéissance vous le dira, et que, quand vous sauriez n’en revenir jamais, vous ne voudriez pas retarder d’un moment. Et je m’assure qu’il n’y en a pas une d’entre vous qui n’ait déjà fait cet acte de résignation en son cœur. Il y en a même qui l’ont déjà fait plus de six fois. Oh ! oui, par la grâce de Dieu, je vous vois toutes bien disposées à faire tout ce qu’il plaira à la divine bonté ordonner de vous, et il me semble que je vous entends dire : "Oui, mon Seigneur Jésus-Christ, de toute l’affection de mon cœur, de toute la force de mon âme je me donne entièrement à vous pour vivre et mourir dans l’obéissance, comme vous avez voulu vivre et mourir en obéissant, soit que je sois envoyée en ce lieu, soit que j’en sois rappelée pour être mise en un autre. Tout me sera égal, mon Dieu, que ce soit pour peu de temps, que ce soit pour longtemps,
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que ce soit pour y vivre, que ce soit pour y mourir. Je suis contente de tous les événements que vous permettrez et ne me soucierai point de ce qui pourra arriver, pourvu qu’il vous plaise, mon Dieu, me faire cette grâce que j’obéisse toute ma vie pour votre amour."
La résolution que vous prenez maintenant toutes, mes chères filles, je la prends aussi, et j’espère bien de la bonté de Dieu qu’il me fera la grâce de rendre l’obéissance que je dois à mes supérieurs je l’espère bien, s’il plaît à Dieu. Misérable que je suis, j’ai bien sujet de me repentir d’y avoir manqué. Oh bien ! Dieu soit béni !
Reste maintenant, mes filles, à trouver des moyens d’empêcher que ces faiblesses et légèretés, qui peuvent arriver même entre les personnes les plus vertueuses, ne vous portent à vouloir être séparées de la sœur avec laquelle Dieu a permis que vous fussiez, sous prétexte qu’elle n’est pas d’humeur accommodante à la vôtre, ou qu’elle n’est pas exacte à suivre ses règles, ou bien à changer de lieu, parce que vous n’y avez pas votre satisfaction (cette dame ce confesseur !) O mon Dieu ! mes chères filles, n’écoutez point cela, car ce serait le trouble de votre paix ; oh ! non, n’écoutez jamais cela !
Je ne chercherai donc pas d’autres moyens, mes filles, que ceux que vous-mêmes m’avez fournis, car, par la grâce de Dieu, je n’en vois pas de plus efficaces.
Le premier, c’est d’en bien demander la grâce à Dieu, car, mes filles, qui pourrait se promettre d’avancer d’un seul pas au chemin de la vertu, si Dieu même ne nous y met et ne nous y conduit ? C’est une vérité dans l’évangile fait foi. "Personne, dit Notre-Seigneur (4), ne vient à moi si mon Père ne l’attire." Or, mes filles, pour
4) Saint Jean VI, 44.
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obtenir cette grâce de la bonté de Dieu, il est juste que nous la demandions. Ce sera donc un des principaux moyens dont vous vous servirez ; et, si vous me croyez, vous n’y manquerez pas un jour. Demandez-la avec soin demandez-la avec instance demandez-la avec humilité et surtout demandez-la avec grand désir de l’obtenir, et reconnaissez et avouez que sans elle vous ne ferez jamais un pas au chemin de la vertu. Nous nous abusons et nous nous trompons nous-mêmes si nous pensons faire quelque chose par nous. L’expérience ne nous l’apprend que trop. Nous sentons la nature qui gronde, nous sentons répugnance de ceci, aversion de cela, quelquefois dégoût de tout. Hélas ! si Dieu n’y mettait la main, que ferions-nous ! Je ne puis donc trop vous recommander, mes filles, cette pratique. Mais j’espère que, puisque Dieu vous en a fait connaître l’utilité, il vous fera la grâce d’y entrer.
Un autre moyen, vous l’avez encore remarqué, est de croire que c’est nous qui avons tort dans les petits rencontres qui troublent quelquefois nos cœurs. Si vous n’êtes pas contentes de votre sœur regardez sur vos déportements : mais n’est-ce point moi qui lui donne occasion d’être de cette humeur ? Mettez-vous à sa place et regardez. Si l’on m’avait fait telle réponse dure que je lui ai faite n’en aurais-je point de ressentiment ? Croyez-moi, mes filles, c’est Dieu qui vous a fait connaître ce moyen, comme un des plus efficaces pour conserver la charité entre vous, car, si vous regardez votre prochain de l’œil dont vous voudriez être regardées, vous ne trouverez jamais qu’il a tort ; au contraire, il vous paraîtra toujours avoir raison.
Mais, Monsieur, que faut-il faire quand c’est une personne si fâcheuse que tout ce que nous pouvons faire lui est à peine ? — O ma fille, regardez d’abord si vous ne lui êtes point occasion de peine et si vous ne
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lui donnez point sujet d’en avoir beaucoup plus de vous qu’elle ne vous en fait, et dites : "Hélas ! il faut que cette sœur soit bien bonne, puisque Notre-Seigneur l’exerce comme cela ; sans doute il la veut sanctifier par la patience. Mais ne dites jamais : "Cette sœur est fâcheuse ; elle est si chagrine ! Tout ce que l’on peut faire ne lui plaît point" car vous ruineriez premièrement la charité entre vous, n’y ayant rien qui la refroidisse si fort que les paroles de mépris.
Vous ne feriez point, dans les lieux où vous êtes, le fruit que Dieu veut que vous y fassiez, car, du moment que l’on n’a plus l’esprit de charité, il n’est plus de bonnes œuvres. Vous perdriez la réputation que vous avez d’être filles de Dieu, car la charité n’est autre chose que Dieu et qui dit Filles de la Charité dit filles de Dieu. Que dirait ce peuple qui attend son secours de vous, et que diraient les reines qui vous attendent, s’il fallait que l’on ne vît plus en vous l’esprit de Dieu ? Conservez-le donc, mes filles, cet esprit de Dieu, cet esprit de charité et de support, qui vous fera toujours jeter la faute de tout sur vous-mêmes plutôt que sur votre sœur. Aimez-vous l’une l’autre d’un amour cordial ; et puisque vous n’êtes toutes qu’un même esprit, ne soyez toutes qu’un même cœur. Je ne dis pas, mes chères filles, que vous vous aimiez de cet amour des sens qui consiste en je ne sais quelle satisfaction ; je ne dis pas, de ce mauvais amour dont les méchants aiment les méchants mais de cet amour que Dieu veut que nous ayons les uns pour ; es autres, et qui a son principe en lui.
Ce n’est pas, mes filles, que, pour sentir en la nature quelque répugnance ou à aller loin, ou à être avec telle personne plutôt qu’avec telle autre, on ne soit pour cela dans les dispositions où il faut être pourvu que l’on ne
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fasse que sentir et que l’on ne consente point et qu’aussitôt que l’on sent, l’on aille au remède, c’est-à-dire aux pieds du crucifix, adresser amoureusement sa plainte à Notre-Seigneur : "Mon Dieu, vous voyez combien je suis faible et combien j’ai peu de pouvoir sur moi et sur mes passions. Aidez-moi, s’il vous plaît, afin que je ne fasse rien de contraire à ce que vous voulez donnez-moi force, mon Dieu, pour que je ne succombe pas."
Prenez bien garde, mes filles, de ne point manifester à votre sœur la peine que vous avez d’elle. Vivez toujours en paix. Mais, si cela ne se calme point, ô mes filles, vous pouvez dire vos peines à vos supérieurs avec soumission, prêtes à faire ce qu’ils vous diront comme venant de la part de Dieu. Vous pouvez leur dire : "Je sens peine d’aller en tel lieu, ou de telle chose ; mais je ne laisserai pourtant pas d’aller, si vous le trouvez bon." Et croyez-moi, mes filles laissez-vous conduire. Vous éprouverez les bénédictions que Dieu donne à la soumission. Mais, si cela durait un mois ou deux, même trois ou quatre, mes filles, il ne vous en faudrait point mettre en peine, pourvu que Dieu et vos supérieurs le sussent, car les âmes reçoivent l’obéissance diversement : les unes la reçoivent avec grande joie, les autres avec indifférence et les autres avec beaucoup de peine. Celles qui la reçoivent avec grande joie sont pleines de Dieu ne respirent que les difficultés et en font leurs délices. Ce sont des âmes suaves, en qui Dieu a mis, avec son esprit, une pleine paix pour récompense des peines qu’elles ont auparavant surmontées Ces âmes, dis-je, mes filles, au lieu de sentir des répugnances, se trouvent toutes pleines de consolation parmi les choses contraires et reçoivent avec allégresse les plus difficiles propositions qui leur soient faites. L’incommodité, l’éloignement, quelque compagnie que ce soit, la mort même, si elle
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leur arrive, tout leur est égal en la vue de Dieu, parce qu’elles sont pleines de Dieu.
D’autres âmes reçoivent encore avec plaisir les nouvelles de leur éloignement ; mais c’est par un motif bien contraire à celles-ci, car c’est parce qu’elles seront éloignées de cette personne qui leur déplaît ou parce qu’elles auront plus de liberté qu’à la maison, ou parce qu’on aura grande opinion d’elles, on en parlera, on dira : "Une telle est allée en telle part, à tel établissement. Oh ! l’on en fait grand état." Gardons-nous de ce dangereux poison, mes filles, et rejetons bien loin de nous ces pernicieuses pensées, qui nous perdraient tous.
Il y a quinze ou seize ans, un grand seigneur de la cour ayant été condamné à avoir la tête tranchée, on jeta les yeux sur un saint personnage pour l’assister à la mort. C’était le général des Pères de l’Oratoire, le Père de Condren, un homme qui avait l’esprit de Dieu. On lui vint dire que ce gentilhomme était le plus résolu, le mieux préparé à la mort, le plus généreux, le plus hardi et le plus courageux du monde, qu’il allait à la mort aussi gaiement qu’au combat. Ce saint homme, qui avait une grande expérience et un grand discernement, craignit que ce seigneur n’agît ainsi par un mauvais principe, par vanité, pour ne pas paraître lâche en ce passage et faire parler de son courage après sa mort. Il le va voir et, le trouvant si résolu, il commence à l’assaillir par la crainte de la mort. a Savez-vous bien, dit-il, Monsieur, que vous allez mourir dans deux heures et qu’il vous faudra paraître devant Dieu et rendre compte de tant d’âmes que vous avez envoyées dans les enfers ? Quinze ou vingt hommes que vous avez tués en duel, dont la plupart sont morts sans confession, demandent justice à Dieu. Et que savez-vous si vous ne serez point éternellement damné avec eux ? O Monsieur, c’est à Dieu
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que vous avez à faire pensez-y bien, il reste peu de temps ; il le faut bien employer."
Ces paroles, et quelques autres que ce bon Père dit à ce pauvre seigneur, le saisirent de crainte. Le voilà démonté. Il ne sait plus que faire. Il regrette de tout son cœur le mal qu’il a fait. Il craint le jugement de Dieu. Quand ce saint homme le vit en cet état, il le remonta par ces mots : "Monsieur, il est vrai, vous ne sauriez avoir trop de douleur du mal que vous avez fait mais, je vous l’assure de la part de Dieu, si vous vous en repentez véritablement, si vous acceptez la mort comme une satisfaction de vos péchés, ces péchés vous seront pardonnés." Le voilà donc rassuré et plein de confiance. Le bon Père lui fit alors avouer que son courage n’avait d’autre cause que la vanité et le désir de s’acquérir de la réputation.
Or, à Dieu ne plaise, mes filles, que vous agissiez par ce motif-là ! J’espère de la bonté de Dieu qu’il vous en préservera. Je l’en supplie de tout mon cœur, comme aussi de vouloir mettre en nous les dispositions nécessaires pour accomplir toute notre vie sa très sainte volonté en quelque temps, en quelque lieu et avec qui que ce soit, de daigner, par son infinie miséricorde, nous pardonner à tous les fautes que nous avons faites contre la sainte obéissance et agréer la résolution que nous prenons de vivre et de mourir sous l’obéissance pour son amour. C’est celle que je prends en mon particulier et, avec la grâce de Dieu, j’espère y être fidèle, obéissant soigneusement à mes supérieurs ; c’est celle, mes sœurs, que vous prenez maintenant, et je prie Dieu de tout mon cœur de l’avoir agréable ; et sur cette confiance je prononcerai les paroles de bénédiction sur vous. Plaise à Dieu à même temps que je les prononcerai, vous envoyer la force de son Esprit par la vertu de sa parole !
Benedictio Dei Patris…
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49. — CONFéRENCE DU 25 AVRIL 1652
SUR LE BON USAGE DES AVERTISSEMENTS
Mes chères sœurs, cette conférence se divise en trois points : le premier est des raisons que nous avons de profiter des avertissements que l’on nous fait ; le second, des fautes que nous pouvons commettre quand on nous avertit de nos défauts le troisième, des moyens de profiter des avertissements que nous recevons.
M. Vincent ayant été retardé pour quelque affaire, M. Portail commença à interroger les sœurs.
La première sœur dit qu’une des raisons pour laquelle nous devons profiter des avertissements qu’on nous fait est la charité que nos supérieurs ont pour nous. Comme c’est charité, de leur part, de nous supporter dans nos défauts et imperfections, c’en est une plus grande de nous avertir et de désirer que nous nous corrigions.
Une autre raison, c’est que, n’étant pas averties de nos défauts, nous continuons toujours.
S’adressant à une autre sœur, M. Portail lui dit :
Quelle faute peut-on commettre quand on nous avertit de nos défauts ?
— Monsieur, je trouve que le plus grand manquement que l’on peut faire, c’est de ne pas prendre l’avertissement de la part de Dieu, qui nous avertit par nos supérieurs, et par après de murmurer et de se plaindre à quelque autre sœur.
— Vous trouvez donc que le moyen de profiter des avertissements, c’est de croire que Dieu parle par la bouche des supérieurs.
Une autre sœur dit :
Entretien 49. — Ms. SV 9, p. 222 et suiv.
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Ce qui nous oblige à être bien aises que l’on nous avertisse de nos défauts, c’est que c’est là un moyen de faire mourir l’amour-propre, qui cache toujours tant qu’il peut ses fautes. Si nous avons peine à supporter la charité que l’on nous fait, à plus forte raison aurions-nous peine à reconnaître nos fautes nous-mêmes.
Un des moyens de profiter des avertissements est de dire soi-même ses défauts à la supérieure, quand on les connaît. Un autre, c’est de penser souvent aux défauts dont nous sommes averties, pour nous en corriger. Il n’est pas de moyen plus assuré que de demander souvent à Dieu cette grâce, à raison de notre faiblesse.
— Vous avez raison, ma sœur, de dire qu’il faut avoir recours à Dieu, car nous nous proposons assez souvent de prendre en bonne part les avertissements que l’on nous fait mais, quand nous en sommes venus là, bien souvent nos résolutions n’ont point d’effet.
Une autre sœur disait que Dieu nous demanderait compte des avertissements que nos supérieurs et même nos égaux avaient la charité de nous faire, quand notre très honoré Père arriva. Il se mit à genoux à son ordinaire, demanda à M. Portail si la conférence était commencée et, sur la réponse affirmative, ajouta : Dieu soit béni ! Dieu soit béni, mes sœurs !
Et, s’adressant à la sœur qui parlait :
Ma fille, dites-nous vos pensées sur le sujet de la conférence.
— Mon Père, j’ai pensé que ce qui nous oblige à profiter des avertissements que l’on nous fait, c’est premièrement que nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, et partant nous avons besoin qu’on nous avertisse.
— Vous avez raison, ma fille ; nous sommes aveugles, nous ne nous connaissons pas nous-mêmes. Un aveugle
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ne voit jamais le soleil ; nous ne voyons point notre visage. Voilà, mes sœurs, une bonne pensée que notre sœur a remarquée ; retenez-la bien. Continuez, ma fille, à nous dire ce que vous avez pensé.
— Mon Père, ma pensée est que Dieu nous demandera un compte bien exact des avertissements qui nous sont donnés.
— Dieu vous bénisse, ma sœur ! Voyez-vous, mes sœurs, c’est une vérité très certaine, enseignée dans l’écriture Sainte, que Dieu demandera compte des avertissements qu’on nous aura donnés ; et si nous n’en faisons bon usage, il y a grand sujet de craindre, mes sœurs, que, la mesure de nos ingratitudes étant pleine, Dieu ne nous abandonne ; car une fille qui s’est laissée emporter aux sentiments de la nature quand elle a été reprise de ses défauts, tombe par après dans un endurcissement de cœur tel que rien ne la touche. Moins elle goûte tout ce qu’on lui peut dire pour son bien, plus elle trouve à redire à tout ce qui se fait. Impose-t-on quelque règlement pour le bon ordre de la maison, elle en murmure ; voit-elle une sœur fidèle au devoir, elle la méprise et la traite de bigote ; ce n’est plus que tentations contre sa vocation et troubles dans son âme, et cela pour n’avoir pas profité des avertissements, ni résisté aux mouvements de la nature corrompue.
Voyez-vous, mes sœurs, Judas négligea de résister à sa convoitise ; c’est pourquoi il se perdit. Si une Fille de la Charité agit de la sorte, elle sortira bientôt, quoique Dieu ne laisse pas de lui continuer ses grâces ; car il ne les ôta pas à Judas, quoiqu’il connût son vice. Le soleil luit aussi bien sur un aveugle que sur celui qui voit clair ; mais c’est en vain, car l’aveugle ne voit pas.
Et vous, ma sœur, qu’avez-vous pensé sur le sujet de la conférence ?
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— Mon Père, j’ai pensé, comme vous avez dit, que ne pas profiter des avertissements, c’est s’engager dans l’endurcissement. J’ai pensé encore qu’il ne fallait pas se contenter des avertissements de nos supérieurs, mais prier aussi ceux qui sont avec nous de nous faire la charité de nous avertir de nos défauts. Mon Père, j’ai demandé ce service à mes sœurs et leur ai promis, toutes les fois qu’elles me le rendront, de dire à leur intention trois Pater et trois Ave et de me souvenir d’elles à la sainte communion.
— Dieu vous bénisse, ma fille ! Oh ! que Dieu vous bénisse d’avoir cette belle pratique ! O mes chères sœurs, que je souhaite cette pratique, parmi vous, de vous prier les unes et les autres de vous avertir de vos fautes et particulièrement vos sœurs servantes, afin de donner plus de liberté aux sœurs qui sont avec vous de vous dire ce qu’elles pourraient avoir remarqué en vous qui ne fût pas bien ! Quand une sœur vous prie de l’avertir, vous le devez faire avec grand respect et humilité et, après vous être excusées, lui dire : "Il est vrai, ma sœur, que j’ai reconnu telle chose en vous, mais peut-être n’y pensiez-vous pas."
Il est nécessaire d’avertir aussi bien les sœurs servantes que les autres, car les saints eux-mêmes ont besoin d’être avertis. C’est pour exercer la charité fraternelle que les disciples étaient envoyés deux à deux, comme l’église nous l’enseigne aujourd’hui.
Or, mes sœurs, il y a deux sortes d’avertissements : les avertissements généraux et les particuliers. Les premiers sont ceux qui se font aux conférences pour toutes.
Avertir une fille qui est vaine en son allure qui parle avec les hommes, est un avertissement particulier. Si elle n’en profite, c’est pour sa damnation.
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M. Vincent, s’adressant à une autre sœur, lui demanda :
— Quelle faute vous semble-t-il, ma fille, que l’on peut commettre quand on nous avertit de nos défauts ?
— Mon Père, une grande faute, c’est de se laisser emporter au chagrin et à la passion, puis de le faire paraître à ses sœurs, que l’on scandalise par là. C’est en quoi je trouve avoir beaucoup manqué.
— En avez-vous demandé pardon à celle devant qui cela a paru, ma sœur ?
— Mon Père, je l’ai fait quelquefois.
— Voyez-vous, mes chères sœurs, il faut s’entre-demander pardon quand on a malédifié ou mécontenté ses sœurs, afin de guérir, par ce moyen, la plaie qu’on aurait faite.