Entretiens aux Filles de la Charité (page 43)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Monsieur notre très honoré Père nous fit paraître, à ce sujet sa très profonde humilité. en nous disant une chose que nous ne savions pas. Il nous raconta qu’il avait fait une faute vis-à-vis d’un frère qui rendait compte de quelque affaire.

Je lui parlai, dit-il, avec chaleur, et même d’autres le purent entendre. Je pense que M. Portail y était.

Et il répéta la même parole deux ou trois fois, pour donner à M. Portail l’occasion d’avouer qu’il était présent ; mais M. Portail ne répondit pas un seul mot.

Le lendemain, ajouta M. Vincent, le même frère traitant avec moi, je lui parlai encore avec aigreur. Je reconnus ma faute en faisant mon examen, et en plein chapitre je me mis à genoux et dis : "Mon frère, je vous demande pardon de vous avoir parlé avec chaleur", et je lui demandai de prier Dieu qu’il me pardonnât.

Mes sœurs, c’est ce que nous devons faire quand nous avons failli. Madame la générale des galères était sujette à une grande promptitude, sitôt qu’elle

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s’apercevait d’une impatience, elle se mettait à genoux devant sa fille de chambre et lui demandait pardon. Mes sœurs, faites cela ; c’est le moyen d’avoir l’union ; car, si vous parlez ou reprenez avec passion, vous frappez et blessez votre sœur. Elle conçoit de l’aversion contre vous trouve tout ce que vous dites ou faites mauvais, pense qu’elle ne fait rien à votre gré ; vous lui faites horreur. Mais demandez-lui pardon, témoignez-lui du ressentiment de votre faute, c’est le moyen d’ôter l’amertume de son cœur.

Quand on nous avertit de nos défauts, ou quand nous avertissons, mes sœurs, il n’y a point de mal, sinon quand c’est avec chaleur. Nos supérieurs nous doivent avertir, quoiqu’ils voient qu’une sœur murmure et qu’elle ne prend pas bien l’avertissement, il ne faut pas laisser de l’avertir car tôt ou tard elle en fera son profit. Ne vous étonnez pas si elle est triste et abattue car l’avertissement est une médecine et une saignée pour chasser la mauvaise humeur. Quand l’on vous porte une médecine bien amère, vous en avez horreur, vous faites des grimaces, vous marchandez avant que de la prendre, mais vous la prenez pourtant, parce que vous savez qu’elle vous guérira.

Celle qui est avertie doit bien veiller à se surmonter, dans le trouble et l’émotion de la nature, et à bien profiter de l’avertissement, lors même qu’elle ne connaîtrait point ce dont on l’avertit, et recourir à Dieu dans son petit oratoire, ou devant le saint Sacrement, et du profond de son cœur dire : "Ah ! mon Dieu ! je souffre violence voilà qu’on me reprend d’une faute que je ne connais pas. Eh bien ! mon Dieu, d’autres la connaissent, soyez-en béni à jamais !"

Mes chères sœurs, une fille qui fera cela profitera des avertissements, si elle fait bon usage de la charité

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que lui font celles qui la reprennent. C’est là orner la Compagnie, la dorer et y mettre des pierres précieuses. Surtout, mes sœurs, je vous recommande la pratique de notre sœur, qui a dit qu’elle priait ses sœurs de l’avertir de ses défauts.

Et quand le faut-il faire ? Commencer dès ce soir, si l’occasion s’en présente. Et quand continuer ? Demain et toujours, mes sœurs. Toujours, car, si vous établissez bien cette pratique dans la Compagnie et faites bon usage des avertissements qui vous sont donnés croyez-moi, mes chères sœurs, votre Compagnie sera une des plus saintes de l’église de Dieu. Si vous ne le faites, vous causerez sa ruine ; on demandera : "Où est cette belle Sion, de qui tout le monde disait du bien, cette belle Compagnie de Filles de la Charité ? Où est la modestie, l’ordre, le soin, la vigilance pour les pauvres ? Où est donc cette retenue à ne point parler aux hommes, à ne pas les laisser entrer dans sa chambre ? Où sont les filles mortes comme des saintes ?" On ne verra plus rien de cela.

Mes sœurs, il s’agit de faire quelque chose pour affermir votre Compagnie. J’aviserai aux moyens à prendre pour remédier à quelque défaut dont on m’a averti.

Mes sœurs, si par la faute de Mademoiselle Le Gras, si par celle de M. Portail, si par celle d’une sœur servante, si par ma faute vous n’avancez pas dans la vertu, nous en répondrons devant Dieu et il nous en demandera compte.

Nous voyons ici combien M. Vincent, notre très honoré Père désirait notre perfection, avec quel soin il la procurait et aussi la nécessité de bien nous convaincre, malgré les ressentiments de la nature, que nos supérieurs ont l’obligation de veiller sur nous, puisque de cela ils doivent rendre un compte si exact

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M. Vincent ajouta :

J’oublie quelque chose… ; je ne me souviens pas, Monsieur Portail, je vous prie de m’avertir, ou bien de nous dire une pensée profitable à la Compagnie.

— Monsieur, je crois qu’un point bien nécessaire, c’est d’être bien aise quand on avertit nos supérieurs de nos défauts.

— Ah ! Monsieur, voilà qui est beau, voilà une bonne pensée ! Dieu vous bénisse ! Oui, mes sœurs, nous devons être bien aises quand on nous avertit de nos défauts. Quand nous sommes malades nous sommes bien aises qu’on le mande à notre père, qu’on le dise au médecin et qu’on lui fasse bien entendre notre maladie. Et pourquoi, mes sœurs, sinon afin de recevoir du soulagement et d’être plaints, d’autant que, quand on nous compatit, nous sommes soulagés ? Cela, il est juste de le désirer.

Sur le point de mourir, Notre-Seigneur souhaitait bien cette satisfaction, et ce lui était une peine extrême de ne pas être plaint sur la croix. Or, mes chères sœurs, le péché rend notre âme malade d’une maladie mortelle ; soyons bien aises qu’on en donne avis au médecin, c’est-à-dire à ceux qui y peuvent apporter remède ?

O mes filles, pourquoi ne feriez-vous pas ce qui se pratique dans une maison religieuse que je connais ? Quand la supérieure, avertie qu’une sœur a fait faute, lui dit : "Ma fille, vous avez fait telle faute ; l’on m’en a avertie" ; la fille se met à genoux et répond : "Ma mère, non seulement j’ai commis la faute que vous dites, mais telle et telle circonstances la rendent plus grande que l’on ne vous a dit."

Voyez-vous, mes chères sœurs, la vertu de ces bonnes filles. Encore que quelqu’une ait répugnance à recevoir la correction de ses fautes, elle passe par-dessus et

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promet avec gaieté de s’amender et de se corriger.

Mes sœurs, voilà ce qu’il faut faire : ne se pas laisser emporter à la passion, surmonter et rejeter cette tristesse et ce trouble qui veut saisir le cœur.

Mademoiselle, dites-nous, s’il vous plaît, vos pensées sur le besoin que nous avons d’être avertis de nos défauts.

— Mon Père, nous devons trouver bon d’être averties, à cause de ces paroles de Notre-Seigneur à celui qui lui avait donné un soufflet pour le punir d’avoir dit la vérité : "Si j’ai mal parlé, reprenez-moi" (1).

Se fâcher, murmurer, chercher des excuses sont l’on peut commettre.

Un moyen de profiter des avertissements, c’est de croire que l’on nous fait une grande charité en nous avertissant.

Voilà qui est beau ! Dieu vous bénisse Mademoiselle ! Voyez, mes sœurs, comme Notre-Seigneur, qui est l’innocence même, désire être repris et s’y soumet.

Mes sœurs, établissez-vous bien dans ces pratiques, afin que votre Compagnie s’affermisse dans la vertu ; et comme les grâces de Dieu opèrent selon la disposition qu’elles trouvent dans les sujets, disposez-vous à recevoir la bénédiction qu’il s’en va vous donner par le plus misérable et le plus grand pécheur de tous les hommes, qui s’offre à lui pour lui demander la grâce de bien profiter de tout ce qui a été dit et de faire à jamais sa très sainte et adorable volonté. C’est ce que je souhaite de tout mon cœur, mes sœurs.

Benedictio Dei Patris…

1). évangile de saint Jean XVIII, 23.

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50. — CONFéRENCE DU 2 FéVRIER 1653

SUR L’ESPRIT DE LA COMPAGNIE

Après avoir dit le Veni Sancte Spiritus à son ordinaire, notre très honoré Père commença en ces termes :

Mes filles, cette conférence se divise en trois points : le premier est des raisons qui nous obligent de bien savoir en quoi consiste l’esprit de la Compagnie des Filles de la Charité, le second, de ce qu’est cet esprit ; le troisième, des moyens de s’y bien établir.

Ma sœur, avez-vous fait oraison sur ce sujet ? Que vous en semble ? Pourquoi les Filles de la Charité doivent-elles savoir quel est l’esprit de leur Compagnie ?

— Monsieur, je ne me suis pas beaucoup appliquée, mais il m’a semblé qu’il nous fallait faire nos actions dans un esprit de charité à l’imitation de Notre-Seigneur.

— C’est bien dit, ma fille. Mais, avant de passer outre, il faut que vous sachiez, mes sœurs, qu’à toutes les Compagnies qu’il a formées pour son service Dieu donne un esprit particulier, ainsi que l’estime et la pratique de la vertu attachée à cet esprit, c’est comme l’âme de la bonne Compagnie, ce qui la fait vivre. Les bêtes mortes, séparées de leur esprit, ne sont propres qu’à être jetées à la voirie ; le corps n’a plus d’action. Pour vous faire entendre, mes sœurs, comme Dieu en a usé à l’égard des Compagnies, je vous dirai qu’il a donné aux Capucins l’esprit de pauvreté, par lequel ils doivent aller à Dieu, vivant détachés de tous soins et de toutes choses particulières. Aux Chartreux il donne l’esprit de solitude ; ils sont presque continuellement seuls ;

Entretien 50. — Ms. SV 9, p. 227 et suiv.

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leur nom même marque cet esprit, car les prisons autrefois n’étaient point appelées prisons, mais chartres ; leur esprit les rend continuellement prisonniers de Notre-Seigneur. Aux Jésuites Dieu a donné un esprit de science pour la communiquer à autrui. L’esprit des Carmélites est austère ; celui de Sainte-Marie, qui aime beaucoup Dieu, est de douceur et d’humilité.

Vous voyez donc, mes chères sœurs, que Dieu donne son esprit différemment aux uns et aux autres, de telle sorte que l’esprit de l’un n’est pas l’esprit de l’autre.

Quand Dieu a fait la Compagnie des Filles de la Charité, il lui a donné son esprit particulier. L’esprit, c’est ce qui anime le corps. Il importe que les Filles de la Charité sachent en quoi consiste cet esprit, autant qu’il importe à une personne qui veut faire un voyage de savoir le chemin du lieu où elle veut aller. Si les Filles de la Charité ne savaient pas leur esprit, à quoi s’appliqueraient-elles particulièrement ?

Dites-moi, ma sœur, faut-il que les Filles de la Charité sachent en quoi consiste leur esprit ?

— Oui, Monsieur.

— Et pourquoi ?

— Parce que, si elles ne le savaient pas, elles feraient tout autre chose que ce qu’elles doivent faire.

— Et vous, ma sœur, pour quelle raison faut-il qu’une Fille de la Charité sache quel est son esprit ?

— Il me semble, Monsieur, qu’une Fille de la Charité qui ne connaîtrait pas son esprit ressemblerait à une personne qui, ne sachant pas un métier, le voudrait faire ; elle se comporterait tout autrement qu’il le faudrait ; il faut qu’elle l’apprenne avant de le prendre.

— Vous dites vrai, ma sœur : si une fille de Sainte-Marie menait la vie d’une Carmélite, elle ne ferait pas ce que Dieu demande d’elle.

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Or sus, ma sœur Antoinette, pour quelle raison pensez-vous que les Filles de la Charité doivent savoir quel est leur esprit ?

— Il est nécessaire, mon Père, que toutes sachent leur esprit ; si quelqu’une par dévotion voulait vivre comme une religieuse, elle ferait peine à ses compagnes et manquerait beaucoup au service des pauvres.

— C’est bien dit, ma fille. Si les Filles de la Charité savaient les desseins de Dieu sur elles et combien il en veut être glorifié, elles estimeraient leur condition heureuse et au-dessus de celle des religieuses. Non pas qu’elles ne doivent s’estimer beaucoup au-dessous ; mais je ne sache pas une Compagnie religieuse plus utile à l’église que les Filles de la Charité, si elles entrent bien dans leur esprit pour le service qu’elles peuvent rendre au prochain, n’étaient les filles de l’Hôtel-Dieu et les filles de la place Royale (2), qui sont Filles de la Charité et religieuses tout ensemble, parce qu’elles s’appliquent au service des malades, avec cette différence toutefois qu’elles les servent chez elles et n’assistent que ceux qu’on leur amène, tandis que vous, vous les allez chercher chez eux, et assistez ceux qui mourraient sans secours, n’osant en demander. Vous faites en cela ce que Notre-Seigneur faisait. Il n’avait point de chez lui, il allait de ville en ville, de village en village et guérissait tous ceux qu’il rencontrait. Eh bien ! mes sœurs, cela ne vous montre-t-il pas bien la grandeur de votre vocation ? Y avez-vous jamais bien pensé ? Quoi ! faire ce qu’un Dieu a fait sur la terre ! Ne faudrait-il pas être bien parfaite ? Oh ! oui, mes sœurs. Ne faudrait-il pas être des anges incarnés ? Oh ! demandez à Dieu la grâce de

2), Les Hospitalières de la Charité de Notre-Dame. Elles desservaient, depuis 1629, un hôpital pour femmes malades.

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bien connaître la grandeur de votre emploi et la sainteté de vos actions.

Laissez-là la grandeur des religieuses ; estimez-les beaucoup et n’en cherchez pas la fréquentation, non pas qu’elle ne soit bonne et très excellente, mais la communication de leur esprit particulier ne vous est pas propre. Ceci est vrai des religieux comme des religieuses.

Vous ne devez jamais vous adresser ni aux uns ni aux autres dans vos besoins, tant vous devez craindre de participer à un autre esprit que celui donné par Dieu à votre Compagnie. Et comment pourriez-vous recevoir conseil d’une personne religieuse, dont la vie est toute différente de la vôtre et qui ne peut conseiller pour l’ordinaire que selon ses maximes et son esprit ! C’est pourquoi, mes sœurs, au nom de Dieu, ne les fréquentez point. Aussi bien ne le pouvez-vous sans faire tort au service des pauvres ou des enfants, qui ont besoin de votre service à toute heure, soit que vous alliez les chercher chez eux, soit que vous apprêtiez chez vous ce qui leur est nécessaire.

A ce sujet, il faut que je loue deux de nos sœurs. Ayant appris que je faisais une fille professe à la Visitation, elles y vinrent pour voir la cérémonie et, me trouvant, me demandèrent permission. Et quoique je sentisse dans l’esprit difficulté de la leur accorder, je ne laissai pas d’incliner à leur désir. Et l’une d’elles me dit :

Mon Père, autrefois Mademoiselle Le Gras nous a dit de n’avoir point cette curiosité et de ne point fréquenter les religieuses.

— Comment donc, ma sœur ! n’auriez-vous pas de peine à n’y point aller ?

— Pour moi, mon Père, dit-elle, je suis indifférente ; je ferai tout ce que vous m’ordonnerez.

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— Allez donc, ma sœur, mortifiez-vous en cela.

Il faut, mes sœurs, que je loue cette action, qui est véritablement louable. Tant que vous ferez bien, je vous louerai toutes ; mais, si vous faites mal, je vous blâmerai.

Ce rencontre vous peut servir d’exemple, mes sœurs, parce que, si notre sœur avait demandé conseil à une religieuse, il est à croire qu’elle ne les eût pas empêchées d’aller voir cette cérémonie, et cela par un bon motif, suivant leur esprit ; et nos sœurs auraient perdu le mérite du renoncement à leur propre volonté et de la petite mortification qu’elles purent avoir en ce rencontre.

Les Filles de la Charité doivent remarquer l’humilité et la déférence de notre très honoré Père à la réponse de notre sœur.

Voilà mes sœurs, comme il importe que vous ne preniez conseil que de personnes qui vous le peuvent donner et à qui Dieu a communiqué votre esprit. Notre bienheureux Père l’évêque de Genève dit cela si bien dans son Introduction : "Si un évêque voulait suivre l’esprit d’un Chartreux et vivre comme lui, il ne vivrait pas de l’esprit que Dieu a donné à sa charge et ainsi ne s’acquitterait pas de son devoir. Il importe donc, mes sœurs, que vous n’ayez point de communication avec les personnes religieuses. Mais, voyez-vous, il ne le leur faut pas dire ; car peut-être penseraient-elles que c’est par mépris. Oh ! nenni au contraire ; l’estime que vous en devez faire vous met bien bas au-dessous d’elles. Il n’est donc pas expédient de dire que cela vous est défendu ; car que pourraient-elles penser, ne sachant pas les raisons que nous avons de vous donner cet avis ? Oh ! combien il est nécessaire, mes filles, que vous vous donniez à Dieu pour connaître votre esprit ! Une chose qui y peut vous servir beaucoup, c’est de vous représenter

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les vertus des sœurs défuntes, qui ont été grandes, et je ne doute pas qu’il y en ait plusieurs saintes, vous trouverez en elles les marques du véritable esprit de la Fille de Charité. Imaginez-vous comme elles étaient, ce qu’elles ont fait, et excitez-vous à les imiter.

Ma sœur Françoise, en quoi consiste l’esprit des Filles de la Charité ?

— Mon Père, il me semble que c’est principalement en l’obéissance aux supérieurs et en l’observance des règles. Avec cela je pense qu’elles auront l’esprit que Dieu veut qu’elles aient.

— Voilà donc deux marques pour connaître si on a l’esprit d’une Fille de la Charité : il a été dit qu’une marque, c’est la patience dans les souffrances, à l’imitation de Notre-Seigneur, et vous en ajoutez une seconde : la soumission à ses supérieurs.

Et quelle autre marque, ma sœur, avez-vous de l’esprit de la Charité en une sœur ?

— C’est, mon Père, l’exactitude à l’observance des règles, le support et la condescendance.

— Or sus voilà la troisième marque des Filles de la Charité, et toutes trois bien nécessaires à pratiquer pour imiter Notre-Seigneur : ce n’est pas assez de travailler pour le service des pauvres, il faut avoir support et condescendance les unes à l’égard des autres. Qui donc n’a pas besoin de support ? Voyez un mari, quelqu’amour qu’il ait pour sa femme, encore faut-il qu’il la supporte. Qu’il ne s’imagine pas qu’elle sera toujours comme le jour de ses noces, ou qu’elle sera la deuxième année comme la première, ou la troisième comme la deuxième ; elle changera d’humeur, et ainsi il faut qu’il la supporte. De même, la femme doit le supporter et penser qu’il ne sera pas un jour sans changer de disposition et qu’il ne

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sera pas le soir dans la même gaieté qu’il était le matin.

Ainsi en est-il de nous-mêmes, mes sœurs. Nous sommes souvent en tel chagrin et de si mauvaise humeur que nous avons peine à nous souffrir, il nous arrive d’être si mécontents de nous-mêmes que nous nous repentons le soir de ce que nous avons fait le matin. Cette expérience de nous-mêmes ne nous doit-elle pas aider à nous supporter les unes les autres ?

Deux Filles de la Charité seront ensemble. Quelque vertu qu’elles aient, elles ne seront pas toujours de même humeur, et néanmoins il faut qu’elles soient unies et cordiales ensemble. L’une sera triste, l’autre sera gaie, l’une sera satisfaite, l’autre sera mécontente. Si vous y prenez garde, nous ne sommes pas une heure en même état. Et que faut-il faire en cela, mes sœurs, sinon nous supporter les unes les autres et pratiquer cette vertu si nécessaire de la condescendance ?

Souvenez-vous, je vous prie, de cette pratique, car, faute de cela, mes sœurs, vous ne seriez point Filles de la Charité, mais filles de discorde et de confusion ; ce qui serait de mauvais exemple au prochain et le scandaliserait beaucoup. Prenez garde que vous ne vous trompiez souvent, croyant votre sœur de mauvaise humeur. Oh ! non, ce n’est pas elle, c’est vous. C’est pourquoi vous devez supporter la peine que vous sentez. Et si vous ne pouvez vous défaire de la pensée qu’elle est de mauvaise humeur, usez de condescendance en ce qu’elle désire, pourvu que ce ne soit point chose qui aille contre la volonté de Dieu. Si vous faites ainsi, vous vous acquitterez de vos obligations, vous contenterez Dieu, et il sera glorifié en vous. Mais, s’il arrivait, par malheur, que les Filles de la Charité, négligeassent le support et la condescendance, les voisins s’en offenseraient et diraient :

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"Ce ne sont pas là des Filles de la Charité, mais de petits démons qui se déchirent l’un l’autre." O mes sœurs, évitez ce désordre entre vous ; voyez combien le support est nécessaire.

Mais quelqu’une me pourra demander : "Monsieur, combien de fois faut-il se supporter en un jour ?" Je vous dirai, mes sœurs : autant que l’occasion s’en présente. Si vous vous supportez deux fois, quatre fois, à la bonne heure ; c’est autant de diamants et de pierres précieuses que vous ajoutez à votre couronne, et c’est ce qui vous peut le plus aider à former en vous l’esprit de la Charité. Donnez-vous donc à Dieu, mes sœurs, pour une chose si importante. Si vous êtes dans cette pratique, vous attirerez beaucoup de grâces sur vous et sur la Compagnie, dont Dieu veut se servir. La bonne Madame la présidente de Goussault entendait bien cette vérité. Elle me disait un jour, sur son lit de mort, au sujet de cet établissement, qu’elle aimait tendrement : "Assurez-vous, Monsieur, que cette Compagnie sera bien utile au prochain et fera grand fruit." O mes chères sœurs, ces avertissements ne doivent pas être vains, et pour cela il se faut bien donner à Dieu, à ce que ses desseins s’accomplissent sur vous.

Il se fait tard, il faut finir. Je recommande à vos prières nos sœurs de Pologne, qui donnent de si belles marques qu’elles ont l’esprit des vraies Filles de la Charité. Vous savez, mes sœurs, leur arrivée en Pologne et comme elles ont été bien reçues de la reine. Celle-ci après les avoir laissées quelque temps prendre l’air du pays et en apprendre un peu le langage, leur dit : "Or sus, mes sœurs, il est temps de commencer à travailler. Vous voilà trois, j’en veux retirer une auprès de moi, et c’est vous, ma sœur Marguerite, les deux autres iront à Cracovie servir les pauvres." La sœur Marguerite répondit :

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"Ah ! Madame, que dites-vous ? Nous ne sommes que trois pour servir les pauvres, et vous avez dans votre royaume tant d’autres personnes plus capables que nous pour servir Votre Majesté. Permettez-nous, Madame, de faire ici ce que Dieu demande de nous comme nous faisons ailleurs." — "Quoi ! ma sœur, vous ne me voulez donc point servir !" — "Pardonnez-moi, Madame, mais c’est que Dieu nous a appelées pour servir les pauvres." Cela n’est-il pas beau mes sœurs ?

O Sauveur de mon âme, Dieu a permis cet exemple pour vous animer. Quoi ! mes sœurs, fouler aux pieds la royauté ! Ah ! quelle vertu faut-il avoir, mes sœurs ! Ne faut-il point avoir vraiment l’esprit que Dieu a donné à la Compagnie ? Eh ! que vous êtes heureuses d’y être appelées ! Et heureuses serez-vous si vous y persévérez ! Mais aussi quel malheur à une âme qui, pour n’avoir pas voulu s’assujettir aux règles de la Compagnie, aura manqué de fidélité à Dieu et se sera vue privée de ses grâces, en sorte que, sa ferveur diminuant petit à petit, elle serait sur le point de quitter la Compagnie, sur quelque vaine prétention que la tentation lui présente ! Quelle honte devrait avoir une telle personne ! Mais je ne pense pas qu’il y en ait dans la Compagnie. S’il y en avait quelqu’une et qu’elle ne fût pas touchée de cet exemple, que faudrait-il pour la toucher ? Ce n’est pas, mes sœurs, que chacune ne puisse être sujette à la tentation mais il faut résister courageusement, et alors la tentation est une épreuve de la vraie et solide vertu.

J’ai oublié de vous dire que la reine de Pologne, parlant à nos sœurs des enfants trouvés de Paris, avait ajouté que ces enfants, une fois élevés, pourraient être admis dans la Compagnie et que la sœur Marguerite avait répondu sans trop de réflexion : "Pardonnez-moi,

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Madame, notre Compagnie n’est point fournie ni composée de ces sortes de personnes. On n’y reçoit que des vierges."

C’est Dieu qui la faisait parler de la sorte, mes sœurs, pour nous avertir que dans la Compagnie il ne doit y avoir que des personnes pures et chastes. C’est pour cela que je vous ai tant de fois recommandé de fuir la fréquentation des hommes, lors même que ce seraient des saints. Oh ! qu’il importe que vous ayez en singulière recommandation cette vertu ! Je vous le dis derechef, ne souffrez point d’hommes dans vos chambres, non pas même vos confesseurs, quand ce serait M. Portail. Faites-les ressouvenir de ce qui vous est recommandé, si ce n’est en cas de maladie.

Je ne vous disais pas, mes sœurs, que nos pauvres sœurs de Pologne sont en une ville ou beaucoup meurent de peste, et encore que l’on se soit servi de toutes les précautions possibles, elles ne laissent pas d’être en danger. Je les recommande à vos prières. Et savez-vous ce que M. Lambert a fait à la sœur Marguerite, en l’envoyant, pour le service des pauvres, au lieu destiné ? Il l’a placée sous la conduite de la sœur Madeleine Drugeon ; ce qu’elle porta de bonne façon. Remercions Dieu.

Alors notre très honoré Père se mit à genoux et dit :

Soyez béni, mon Dieu, des grâces que vous faites aux membres de cette petite Compagnie. Continuez-les, mon Dieu, s’il vous plaît et ne permettez pas qu’elles en abusent et s’en glorifient ; mais plutôt faites-leur la grâce de s’humilier à mesure que vous les élevez, admirant votre puissance de faire tant de merveilles en de si bas sujets.

Et lorsque la sœur servante lui demanda sa bénédiction pour toute la Compagnie, sa charité dit avec grande humilité :

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Quoi ! moi, mon Dieu, misérable pécheur que je suis, que je donne la bénédiction à des âmes saintes et à vos servantes ! Puisque vous le voulez, je proférerai les paroles de bénédiction

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